Résolu
Une semaine sans fumer et c'est l'hiver qui part en cendres.
Trois jours de pluie derrière nous, et l'eau commence à refluer.
Le soleil revenu et les gens dans la rue sont sortis faire la fête.
Je serpente dans le labyrinthe de la ville où la nuit estivale a changé le climat.
A chaque carrefour il y a un bar ouvert, il y a de la musique et des hommes qui boivent,
et des groupes d'amis qui célèbrent la vie, le week-end en avance ou la fin des vacances.
A chaque carrefour comme sur chaque place, des filles et des garçons, des jeunes et des vieux,
tout le monde est dehors, va d'un bistrot à l'autre, bras dessus, bras dessous,
s'esclaffe et s'interpelle, sortent d'une soirée, d'un dîner, d'un resto, vont retrouver des potes,
fument devant un pub, titubent déjà saouls, et rient tous aux éclats.
Les nuits se suivent et ne se ressemblent pas.
Je passe devant la vitrine du St-Jean, plein à craquer, du monde est au comptoir.
Au Carpe Diem, tout le monde chante en cœur du Balavoine et du Diane Tell à tue-tête.
Il y a du monde devant le O'Shannon, de la musique rock, de la salsa au Habana,
et du monde devant le Zinc, le Rép a sorti sa terrasse, et ça grouille dans la rue du théâtre.
Des vacances à la montagne sont peut-être terminées. Ou c'est déjà l'été.
Même dans ma rue, ma voisine du dessus, les fenêtres ouvertes a mis de la musique,
reçoit quelques amis, ça rigole et ça chante, ça se bourre la gueule,
alors que des voix viriles, alcoolisées, reprennent du Johnny comme un seul homme
quelques mètres plus loin, quand les rythmes se mélangent et font monter la sauce.
Des voix sous mes fenêtres, du rap écouté sur un portable, on trinque dans ma rue.
Des jeunes se retrouvent un peu à l'écart, dans mon canyon, la fête à petit prix,
quand ça bouge dans l'immeuble, quand ça bouge dans la ville, ça chuchote et ça crie,
ça se donne rendez-vous, entre le Che, le Cosy, les fêtes improvisées au pied de mon platane.
Ma chorale saturée de bière et de testostérone s'attaque fermement au Connemara.
Je suis en Italie, dans le Sud, en Espagne, les fenêtres sont ouvertes et nous vivons ensemble.
La nuit est douce. Elle sent le vin et le whisky. L'envie de rencontrer. De tomber amoureux.
Je rentre d'un dîner. J'ai traversé le parc. Et ne reconnais pas le centre-ville.
Est-ce que j'ai raté quelque chose ? Une fête nationale ? Un match qu'on a gagné ?...
Ou est-ce simplement la convergence des humeurs et des envies de goûter au printemps ?
Perpignan fait la fête à chaque coin de rue et à tous ses étages.
Et je n'ai pas d'autres choix que partager la liesse.
Une semaine sans fumer. Voilà un joli score.
Lorsque je peux fêter un retour à ma ville qui remonte à trois ans.
Une semaine sans fumer. Longue comme trois siècles.
Quand j'ai la sensation d'être rentré de Paris il y a six mois à peine.
Le 5 mars 2010 je montais dans un train. Retrouver ma région et l'esprit de famille.
Rue Alfred de Musset. Il y a trois ans déjà. Quand j'étais partagé entre deux sentiments.
L'angoisse. Le soulagement. Qui venaient me tirer par les manches. Venaient m'écarteler.
L'effroi et le ravissement. Cherchant à m'emporter dans leurs sens opposés.
L'appartement lui-même, abandonné depuis, est associé au meilleur et au pire.
Le découragement, réduit à un espace restreint et sordide à l'image de ma déchéance,
l'espoir, de rebondir, comme à tout commencement, au travers des barreaux de fenêtre.
J'allais entre les deux. Jusqu'au jour où Facebook ouvrit un horizon que je n'attendais pas.
Une histoire d'amour. Qui est ma seule excuse. La raison de tout ce qui a suivi jusqu'ici.
Trois ans comme l'éclair quand j'avais pris la foudre. Un claquement de doigts.
Durant lesquels des personnes sont nées, des personnes sont mortes.
Des enfants ont grandi. Et mon père a vieilli. Quand j'ai vieilli aussi.
La fête bat son plein. La pluie est derrière nous. L'été dans le viseur.
Et à cette charnière, de mon adolescence j'ai gardé l'aigre-doux.
L'envie d'y être déjà mélangée au regret d'y être enfin.
Quand c'est dans cet avant que j'exulte aux projets d'être heureux comme personne.
Puisque je ne le suis jamais autant que lorsque je me fais la promesse de l'être.
La berline écrase le gravier de l'allée au-delà du portail sous la voûte des pins.
La maison à la chaux blanche n'a aucun angle droit et les stores sont verts.
Elle protège une terrasse d'où l'on voit toute la crique.
La piscine n'est pas forcément à débordement. Mais la vue sur la mer est sublime.
Un sentier privé descend jusqu'à la petite plage au milieu des bougainvilliers.
Des amis sont déjà là. Je ne suis pas au courant. Ils repartent dans deux jours.
Quelqu'un joue du piano. Je reconnais un style. Et ça me fait sourire.
Il y a des enfants qui ne sont pas les miens, des chambres avec des lits jumeaux,
du vin que l'on peut boire à la belle étoile, au moins jusqu'au mois de septembre.
Ce n'est pas la Floride. Ce n'est pas Ibiza. C'est plus simple que ça.
Il y avait du monde à aller chercher à l'aéroport de Gérone. Ma Méditerranée.
L'endroit idéal où je n'aurais plus cette envie incessante d'être ailleurs.
Fait des gens que j'aime. Ceux que j'aurais été capable de garder.
Qui feront de ce havre le paradis terrestre.
J'aurai perdu des êtres chers et des amis en route.
Une personne peut-être avec qui j'aurais eu le désir de partager ma vie.
Et cela me fera quelques pincements au cœur, les nuits de pleine lune,
quand au vacarme des grillons je m'éloignerai des autres pour savourer l'absence.
Je ne suis pas de ceux qui proclament sans cesse n'avoir aucun regret.
J'en aurai bien assez pour me broyer le ventre à ces moments furtifs
où le passé sensible joue à vous rattraper.
J'aurai la blessure délicieuse de quelques actes manqués.
Mais assez de bouteille pour en faire une alliée avec philosophie.
Je rentre d'un dîner. Avec des amis proches. Qui sont de ma famille.
Celle qu'on se choisit. Quand les affinités chez moi l'emportent sur le sang.
Et j'embrasse la nuit qui me porte aux doux rêves de pouvoir progresser.
Une fête m'accueille passé le Castillet, dans les ruelles pleines de bars et de cafés
où la musique martèle le désir d'être heureux, le plaisir d'être ensemble,
son tempo anarchique à tous les vœux contraires comme aux espoirs communs.
Il y a des amoureux. Des collègues de bureau. Des joueurs de rugby.
Des clameurs qui s'échappent de salles de restaurants. Des chansons et des rires.
Je suis saisi par le contraste quand la nuit précédente ma ville semblait déserte.
La pluie s'en est allée. Et les hommes ont quitté leurs tanières pour réinvestir les lieux.
Aux couloirs de lumière de cette médina il y a mille chemins pour retourner chez moi.
Dont certains s'aventurent jusqu'aux neiges québécoises et aux nuits parisiennes.
Je regarde mes mains. Que je ne reconnais pas tout de suite puisqu'il y manque un doigt.
La cigarette éternelle qui s'y consumait toujours depuis l'âge d'être un homme.
Elles ont joué du piano. Etalé de la gouache. Et écrit quelques mots.
Elles me serviront bien à bâtir quelque chose.
A caresser des gens. A leur faire du bien.
Ou à lever mon verre.
Aux chemins parcourus
comme aux résolutions.
Philippe LATGER
Mars 2013 à Perpignan
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