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Résolu

Publié le

Une semaine sans fumer et c'est l'hiver qui part en cendres.
Trois jours de pluie derrière nous, et l'eau commence à refluer.
Le soleil revenu et les gens dans la rue sont sortis faire la fête.
Je serpente dans le labyrinthe de la ville où la nuit estivale a changé le climat.
A chaque carrefour il y a un bar ouvert, il y a de la musique et des hommes qui boivent,
et des groupes d'amis qui célèbrent la vie, le week-end en avance ou la fin des vacances.
A chaque carrefour comme sur chaque place, des filles et des garçons, des jeunes et des vieux,
tout le monde est dehors, va d'un bistrot à l'autre, bras dessus, bras dessous,
s'esclaffe et s'interpelle, sortent d'une soirée, d'un dîner, d'un resto, vont retrouver des potes,
fument devant un pub, titubent déjà saouls, et rient tous aux éclats.
Les nuits se suivent et ne se ressemblent pas.
Je passe devant la vitrine du St-Jean, plein à craquer, du monde est au comptoir.
Au Carpe Diem, tout le monde chante en cœur du Balavoine et du Diane Tell à tue-tête.
Il y a du monde devant le O'Shannon, de la musique rock, de la salsa au Habana,
et du monde devant le Zinc, le Rép a sorti sa terrasse, et ça grouille dans la rue du théâtre.
Des vacances à la montagne sont peut-être terminées. Ou c'est déjà l'été.
Même dans ma rue, ma voisine du dessus, les fenêtres ouvertes a mis de la musique,
reçoit quelques amis, ça rigole et ça chante, ça se bourre la gueule,
alors que des voix viriles, alcoolisées, reprennent du Johnny comme un seul homme
quelques mètres plus loin, quand les rythmes se mélangent et font monter la sauce.
Des voix sous mes fenêtres, du rap écouté sur un portable, on trinque dans ma rue.
Des jeunes se retrouvent un peu à l'écart, dans mon canyon, la fête à petit prix,
quand ça bouge dans l'immeuble, quand ça bouge dans la ville, ça chuchote et ça crie,
ça se donne rendez-vous, entre le Che, le Cosy, les fêtes improvisées au pied de mon platane.
Ma chorale saturée de bière et de testostérone s'attaque fermement au Connemara.
Je suis en Italie, dans le Sud, en Espagne, les fenêtres sont ouvertes et nous vivons ensemble.
La nuit est douce. Elle sent le vin et le whisky. L'envie de rencontrer. De tomber amoureux.
Je rentre d'un dîner. J'ai traversé le parc. Et ne reconnais pas le centre-ville.
Est-ce que j'ai raté quelque chose ? Une fête nationale ? Un match qu'on a gagné ?...
Ou est-ce simplement la convergence des humeurs et des envies de goûter au printemps ?
Perpignan fait la fête à chaque coin de rue et à tous ses étages.
Et je n'ai pas d'autres choix que partager la liesse.
                                                                        
Une semaine sans fumer. Voilà un joli score.
Lorsque je peux fêter un retour à ma ville qui remonte à trois ans.
Une semaine sans fumer. Longue comme trois siècles.
Quand j'ai la sensation d'être rentré de Paris il y a six mois à peine.

Le 5 mars 2010 je montais dans un train. Retrouver ma région et l'esprit de famille.
Rue Alfred de Musset. Il y a trois ans déjà. Quand j'étais partagé entre deux sentiments.
L'angoisse. Le soulagement. Qui venaient me tirer par les manches. Venaient m'écarteler.
L'effroi et le ravissement. Cherchant à m'emporter dans leurs sens opposés.
L'appartement lui-même, abandonné depuis, est associé au meilleur et au pire.
Le découragement, réduit à un espace restreint et sordide à l'image de ma déchéance,
l'espoir, de rebondir, comme à tout commencement, au travers des barreaux de fenêtre.
J'allais entre les deux. Jusqu'au jour où Facebook ouvrit un horizon que je n'attendais pas.
Une histoire d'amour. Qui est ma seule excuse. La raison de tout ce qui a suivi jusqu'ici.
Trois ans comme l'éclair quand j'avais pris la foudre. Un claquement de doigts.
Durant lesquels des personnes sont nées, des personnes sont mortes.
Des enfants ont grandi. Et mon père a vieilli. Quand j'ai vieilli aussi.
La fête bat son plein. La pluie est derrière nous. L'été dans le viseur.
Et à cette charnière, de mon adolescence j'ai gardé l'aigre-doux.
L'envie d'y être déjà mélangée au regret d'y être enfin.
Quand c'est dans cet avant que j'exulte aux projets d'être heureux comme personne.
Puisque je ne le suis jamais autant que lorsque je me fais la promesse de l'être.
                                                                        
La berline écrase le gravier de l'allée au-delà du portail sous la voûte des pins.
La maison à la chaux blanche n'a aucun angle droit et les stores sont verts.
Elle protège une terrasse d'où l'on voit toute la crique.
La piscine n'est pas forcément à débordement. Mais la vue sur la mer est sublime.

Un sentier privé descend jusqu'à la petite plage au milieu des bougainvilliers.
Des amis sont déjà là. Je ne suis pas au courant. Ils repartent dans deux jours.
Quelqu'un joue du piano. Je reconnais un style. Et ça me fait sourire.
Il y a des enfants qui ne sont pas les miens, des chambres avec des lits jumeaux,
du vin que l'on peut boire à la belle étoile, au moins jusqu'au mois de septembre.
Ce n'est pas la Floride. Ce n'est pas Ibiza. C'est plus simple que ça.
Il y avait du monde à aller chercher à l'aéroport de Gérone. Ma Méditerranée.
L'endroit idéal où je n'aurais plus cette envie incessante d'être ailleurs.
Fait des gens que j'aime. Ceux que j'aurais été capable de garder.
Qui feront de ce havre le paradis terrestre.
J'aurai perdu des êtres chers et des amis en route.
Une personne peut-être avec qui j'aurais eu le désir de partager ma vie.
Et cela me fera quelques pincements au cœur, les nuits de pleine lune,
quand au vacarme des grillons je m'éloignerai des autres pour savourer l'absence.
Je ne suis pas de ceux qui proclament sans cesse n'avoir aucun regret.
J'en aurai bien assez pour me broyer le ventre à ces moments furtifs
où le passé sensible joue à vous rattraper.
J'aurai la blessure délicieuse de quelques actes manqués.
Mais assez de bouteille pour en faire une alliée avec philosophie.
                                                                        
Je rentre d'un dîner. Avec des amis proches. Qui sont de ma famille.
Celle qu'on se choisit. Quand les affinités chez moi l'emportent sur le sang.
Et j'embrasse la nuit qui me porte aux doux rêves de pouvoir progresser.
Une fête m'accueille passé le Castillet, dans les ruelles pleines de bars et de cafés

où la musique martèle le désir d'être heureux, le plaisir d'être ensemble,
son tempo anarchique à tous les vœux contraires comme aux espoirs communs.
Il y a des amoureux. Des collègues de bureau. Des joueurs de rugby.
Des clameurs qui s'échappent de salles de restaurants. Des chansons et des rires.
Je suis saisi par le contraste quand la nuit précédente ma ville semblait déserte.
La pluie s'en est allée. Et les hommes ont quitté leurs tanières pour réinvestir les lieux.
Aux couloirs de lumière de cette médina il y a mille chemins pour retourner chez moi.
Dont certains s'aventurent jusqu'aux neiges québécoises et aux nuits parisiennes.
Je regarde mes mains. Que je ne reconnais pas tout de suite puisqu'il y manque un doigt.
La cigarette éternelle qui s'y consumait toujours depuis l'âge d'être un homme.
Elles ont joué du piano. Etalé de la gouache. Et écrit quelques mots.
Elles me serviront bien à bâtir quelque chose.
A caresser des gens. A leur faire du bien.
Ou à lever mon verre.
Aux chemins parcourus
comme aux résolutions.

 

Philippe LATGER
Mars 2013 à Perpignan

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Un jet d'encre

Publié le

La viande hachée dans la poêle.
Mes nièces s'activent dans la cuisine.
Tomates. Salade. Fromage râpé. Tortillas. Pour une soirée burritos.
Le néon pris dans les poutres de bois, en hauteur, éclaire notre tablée.
Elles ont la moitié de mon âge. Deux films de Tim Burton sont programmés.
Je suis client. Je ne boude pas mon plaisir. Dans la maison de village en cayrou.
Où le chien désespère de me voir sortir fumer une clope pour jouer avec moi.
Il s'impatiente. Veut me ramener la balle dans la cour comme nous faisions d'habitude.
Il vient me chercher. Glisse son museau sous mon coude. Piétine. Il jappe. Il geint.
Il sait que nous avons fini de dîner. Ne comprend pas que je ne sois pas encore sorti.
Il ne tient plus en place. Va se poster devant la porte. Me regarde. Et nous nous en amusons.
" C'est fini Tzar. Je ne fume plus. Je ne sortirai pas jouer avec toi. "
La langue pendante, les oreilles droites, le Border Collie fait mine de m'écouter.
Mais ne renoncera vraiment que lorsque nous serons installés dans les canapés du salon.
Johnny Depp. Helena Bonham Carter. Je suis dans mon élément.
                                                                     
Sur le pont, en voiture, je vois Perpignan qui déborde dans son nuage de pluie.
Le goudron postillonne au passage des pneumatiques. La ville semble déserte.
Mon stylo noir flanqué au coin de la bouche, je m'arrache de l'habitacle, de ses essuie-glaces,
pour gagner mon immeuble, à quelques mètres, qui se dresse dans son canyon coupe-gorge.

L'automobile manœuvre derrière moi sur le parvis. Je remonte chez moi.
Ma reine de Madeloc peut être une sorcière. Il faut sauver son âme.
Je n'ai pas le courage de rouvrir ce dossier quand j'ouvre mes fenêtres.
La rue scintille de bruine aux lumières des phares ou des éclairages publics.
J'ai un toit sur la tête. Le stylo à la bouche. Que je tiens comme si je fumais la pipe.
Exister pour mes nièces me paraît presque étrange. Ce fut une belle soirée.
Leur rire est un enchantement. Les sœurs s'entendent bien. Elles font leur chemin.
Leur mère est à Lyon. Ma sœur à moi. Qui me verra toujours comme le petit frère.
Je ne sais plus trop quel âge j'ai. Décide que cela n'a pas grande importance.
Je suis toujours un gosse. Je n'ai pas fait d'enfants.
                                                                        
Je n'ai pas fait d'enfants. Mais j'existe pour autant.
Au jour d'après comme au précédent, je me lève et jongle avec mes mains.
Imperméable à la pluie, je me réveille le matin suivant plus jeune qu'hier et mieux qu'avant.
Je n'ai rien à fonder quand je ne sais que fondre. Je suis un artisan. Je forge et je transforme.

Je ne reproduis pas. Je produis. Des platanes qui parlent et des reines malheureuses.
Mon sperme, c'est de l'encre. Qui dessine des mots et invente le monde.
Le citronnier est la porte d'un royaume que je n'ai pas fini.
J'ai des milliers d'enfants qui se battent pour la justice.
Des orchestres symphoniques pour une œuvre inédite.
La bande originale. La bataille finale. Et la révolution.
La pluie peut pleurer sa grisaille. Le soleil est plus haut.
Et je n'ai pas le cœur à chasser les nuages qui ont leur raison d'être.
Je peux les consoler et leur servir à boire. En faire des moutons ou des fleurs de coton.
Berger de leurs troupeaux je les guide sur les crêtes. J'en fais ce que je veux.
C'est une magie blanche. De la sorcellerie.
Et l'encre à fleur de peau se répand sur ma toile.

Je mâchonne ce stylo dont je n'ai pas besoin pour écrire.
" Je m'en fous que tu ne fumes plus. Je veux jouer avec toi. "
Le chien me fait la fête. C'est un être vivant. Il sait communiquer.
Nous jouons dans la cour. Je lui envoie la balle. Il dribble un peu. Me la rapporte.

Je m'étonne à cette idée. Les animaux jouent et aiment jouer. Ils prennent du plaisir.
Comme ces chats qui font semblant de se battre. Se racontent des histoires.
Je m'étonne aussi bien de l'affection que j'ai pour Tzar. Qui fait partie de la famille.
De la relation des hommes avec les chiens, les chats et les chevaux.
" Il y aura sans doute un dragon à combattre. C'est un passage obligé. "
Je n'ai pas décidé. Il y aura sans doute d'autres créatures à créer.
Un mélange de choses qui existent. Un cocktail auquel personne n'a pensé.
Ni sirène, ni centaure, ni sphinx, ni licorne. Qui soit une évidence.
Je n'ai pas fait d'enfants mais peux m'en inventer.
Je remercie mes nièces. Perpignan embuée.
Et jongle avec mes mains pour occuper l'espace.

 

Philippe LATGER
Mars 2013 à Perpignan

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Célibataire

Publié le

Ce n'est pas le bois qui craque dans une flambée.
Mais bien l'eau qui crépite. Aux averses diluviennes de ce dernier virage.
C'est un rituel que j'ai toujours connu. De l'hiver dilué aux soubresauts de mars.
Depuis mon lit, j'entends le bruissement de bruits secs et humides confondus,
qui se déverse sans discontinuer sur les façades et la chaussée.
C'est la musique du feu de bois qui vous berce.
Elle lave mon corps et mon cerveau avec l'écorce du platane resté dehors.
Elle rince la nuit de son tuyau d'arrosage. Sur son flot de rivière et remous chaotiques.
Un souffle épais et lointain constitue une base massive ponctuée de gouttes plus proches.
A ma fenêtre. Ici ou là. Et c'est la forêt vierge qui se réveille en ville et épaissit la sorgue.
De tous ces tintements à ces rideaux de perles qui ondoient sur ma peau.
La cathédrale se tait. Elle a changé ses orgues pour des ruisseaux de nacre et les éclaboussures.
La douche qui s'éternise. Dont on ne sort jamais. Où mon corps sans défense peut se plaire.
C'est le scratch d'une fin de vinyle qui tourne dans le vide, froisse ses microsillons,
une clameur discrète qui s'étend sur la plaine au-delà de ces murs et endort mes blessures.
Il ne pleut pas des cordes mais de l'eau, sans violence, sans éclats, d'une présence soutenue,
sous des nuages immenses qui font baver ma ville et frémir les matières à feu doux.
Adossé en équerre à quelques oreillers, je me laisse envahir par ce murmure qui ruisselle.
Les yeux fermés aux baisers que tu ne me donnes pas mais qui savent m'apaiser.
Quand c'est la nuit entière qui vient me recouvrir. Ou bien me soulever.
                                                                  
Je suis soit l'instant, soit l'éternité. Ne suis pas le quotidien.
Jean-Baptiste capte mon regard à travers la baie vitrée du G Lounge.
C'était craquer une allumette. Le flash de phosphore. Chelsea à feu et à sang.
Michel aux Trois Sœurs. Au retour de New York. Les savants engrenages.

Je suis la présence immatérielle. La fidélité de l'âme. La mémoire. Et le temps.
Christelle n'est jamais sortie de ma vie. Qui se resserre à mesure qu'elle s'agrandit.
Bouc et coupe au carré, au damier du Singe Vert, je sens que je bascule.
Dans une nuit gravée aux couleurs d'un Hopper que j'habite toujours.
La magie de Times Square délicieusement vide aux petites heures du matin.
Quand j'ai tout imprimé et toujours eu raison des amours impossibles.
Je ne suis pas le compagnon épais qui partage la couche et le compte commun.
Qui mélangera à d'autres ses touches personnelles aux murs d'une maison,
des bibelots, des photos, aux rayons saturés de la bibliothèque.
Le tiroir de monsieur. Le tiroir de madame. Mes cravates. Mes chaussettes.
Ma place dans l'armoire reste celle de l'amant. Le chat prêt à bondir.
Fenêtre à guillotine. L'escalier de service. Et battre le pavé.
Je veux courir la nuit. Chacun est à sa place.
Avec ma liberté de n'oublier personne. A marcher, fou de joie,
sous la pluie de Toulouse ou de Park Avenue.
                                                                  
Dans mon lit je savoure le feutre de ce jazz qui fouette mes fenêtres.
Miles Davis dans la glace qui n'a plus son whisky.
Je souris aux caresses des films que j'ai pu détourner et à leurs personnages.
Montréal sous la neige et ses prostitués. Le Saint-Laurent gelé.

C'est la pluie à Bordeaux. Ou au Square Carpeaux. Le jeune homme à genoux.
Et les visages émus pour éponger mon front, mon sexe ou bien mes joues.
C'était Niagara Falls. Ou les quais de la Seine. Où faire mes travellings.
Montmartre et ses travelos. Comme sur Ste-Catherine. Québec et Saint-Malo.
Les amours de ma vie. Les sourires de passage. Parmi d'autres fantômes.
Les fantasmes permis dans la chambre déserte où j'ai planté mon arbre.
Jouer, on le sait, n'est pas faire semblant. Le platane est réel. Il n'y a pas de truquages.
Et je peux m'endormir en choisissant ma page. La plage où je te veux.
Le rêve où je te vois. Où je vais te rejoindre. Sans entrave et sans âge.
Puisque je ne suis pas longtemps, mais maintenant, mais toujours.
Cette eau qui s'évapore, qui voyage un moment et qui revient pleuvoir.
Comme aux matins de mars, le renouveau en boucle qui retourne la terre,
où j'ouvre l'œil, heureux, quelle que soit la lumière.
Quand j'ai la liberté, en étant amoureux, et donc célibataire,
de choisir mon humeur et la couleur du ciel.

 

Philippe LATGER
Mars 2013 à Perpignan

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Darcness

Publié le

Darcness. C'est la lumière de quatre lettres.
Le nom d'une pucelle. Eclairé d'ampoules sur la scène d'un music-hall.
C'était à l'Olympia. Et l'on avait enlevé tous les rangs de sièges à l'orchestre.
Le plancher des vaches dégagé. La fosse aux lions. Au pied de l'idole.
Et l'Olympia ressemblait au Palace des Années 80.
Les lettres illuminées façon Elvis. En liserés d'ampoules jaunes.
Et le petit cul de l'ange déglingué ne demandait plus à quiconque de chercher le garçon.
Le garçon, tout le monde l'avait trouvé en 80. Et je regardais ici ce qu'il en restait.
Accroché au pied du micro qui tanguait avec nous et les noirceurs acides.
Les synthétiseurs de Daniel Varsano, aux prénoms d'une époque.
D'une New-Wave qui pouvait prêter son cul au Punk jusqu'aux heures du Sida.
Blouson noir. C'est le cœur qui est clouté. Qui en crève. Si l'on en croit les titres.
Klaus Nomi. Grace Jones. Ne sont pas dans la salle. Mirwais. Que je cherche.
Et l'ange déchu se déhanche comme il peut sur la scène trop grande.
Qui est-il ?... Je cherche son nom.
Il apparaît alors en grandes lettres d'ampoules derrière lui.
Le nom d'une pucelle. Et des abysses. Des noirceurs obsessionnelles.
Il semble défoncé. Et je lève un sourcil. Comprenant que c'est un survivant.
Le dernier d'une génération décimée par la drogue ou par le VIH.
Il est seul dans la poursuite. Seul avec un délire dans lequel se débattre.
Berry en première partie. Je suis à l'Olympia. Nous sommes en mai 2008.
Quatre lettres rouges sur la façade du boulevard des Capucines.
Le prince en son Palace diffuse une poésie étrange. La jeunesse suicidée.
Etranglée par trente ans de vie de celui qui a oublié de mourir d'overdose.
Le train est passé. Le taxi aussi. Et la star a manqué de mourir jeune et beau.
Voilà qui est plus tragique encore. Aux dégâts des mythes qui vous laissent sur place.
Qui s'envolent sans vous. Mais voilà le témoin d'une époque glorieuse.
Quand j'ai là, sous mes yeux, dans cette obscurité, des armées nostalgiques
sans Thierry Ardisson et sans Marquis de Sade, aux frissons des fièvres électroniques
qui commencent à poindre aux moiteurs du Palace où le sexe est bien vague.
Darcness. C'est la pénombre en quatre lettres.
Ni HERO. Ni SIDA. Il n'y a pas eu d'OD. Ou à retardement.
Ni OD. Ni PD. Mais le garçon, voilà.
Se tenait devant moi sur une scène immense où j'ai trouvé son nom.
Et la lumière est faite.

 

Philippe LATGER
Mars 2013 à Perpignan

Darcness

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L'affaire du passé

Publié le

Je suis au ralenti. Je ne contrôle rien.
Voilà ce qui est le plus désagréable à ce jour.
Contre tout attente, et c'est plutôt une bonne surprise,
je ne me tords pas de douleur au manque insupportable de nicotine.
Et je n'ai pas les désagréments que j'avais observés ou subis à chaque tentative.
Pas d'aérophagie, d'éructations diverses, de renvois ni d'acidités gastriques,

et je ne crache pas non plus de glaires malvenues comme postillons accidentels.
En revanche, je dors. Je dors beaucoup. Et j'ai du mal à me concentrer.
Au point qu'écrire devient un calvaire. Une difficulté. Un vrai challenge.
Boire un café sans avoir envie d'une cigarette était un premier test.
Mais le vrai défi en bout de ligne, était de pouvoir alimenter ce blog sans tabac.
Et je m'étonne un peu de pouvoir aligner ces mots. Ce que je fais en pilote automatique.
Tout à coup, je me dis que je dois étendre le linge. Je retourne à la salle de bains.
Je me rends compte que j'ai déjà étendu le linge.
En fait, voilà le problème actuel. Je perds la notion du temps.
Et ne me rappelle pas de ce que j'ai fait cinq minutes plus tôt.
Je dois vérifier à deux fois si j'ai bien éteint la lumière et verrouillé la porte d'entrée.
J'ai comme des trous dans le cigare. La moindre des choses quand on arrête de fumer.
Et le moindre geste devient presque un exploit.
                                                               
A bientôt quarante ans, j'en fais le triste constat.
J'ai vécu déjà plus d'années comme fumeur que comme non fumeur.
La première cigarette à 14 ans disais-je. J'ai commencé à acheter mes clopes à 17 ans.
L'âge où ma consommation n'était plus occasionnelle mais quotidienne.

Et cela touche évidemment à l'image que l'on se fait de soi.
D'où le sentiment d'amputation. Puisqu'il est aussi question d'identité.
Je dois me rappeler que j'ai été heureux, enfant, et préadolescent, sans cette merde.
Et, comme avec l'alcool, je sais bien qu'il s'agit d'une victoire à remporter sur soi-même.
Voilà bien, par nature, la seule compétition que j'accepte. Le dépassement de soi.
Et je suis psychologiquement prêt à avoir le dernier mot.
Je sors de chez le médecin. Qui a pris ma tension. M'a fait tousser un peu.
Lui-même a été un gros fumeur. Et j'apprécie son soutien comme sa compréhension.
Je n'ai pas avec lui l'impression d'exagérer l'épreuve ni de surjouer mon malaise.
De faire du cinéma pour forcer l'admiration ou les encouragements.
Quand je dois avec d'autres relativiser l'ampleur de cette décision.
Mon médecin me conforte dans l'idée que c'est la décision d'une vie.
Et il me faut, pour gérer la situation, aller d'une conviction à l'autre,
suivant les situations : que c'est important et que ça ne l'est pas.
Me convaincre aussi bien que c'est primordial et que c'est secondaire.
M'être habillé, être allé le voir, comme j'aurais fait un autre jour aussi bien,
m'a paru un instant relever de la prouesse, quand je m'étonne davantage encore
de pouvoir rédiger ces quelques phrases en me gavant de petits pains suédois.
Et je rêve du moment où je pourrai penser à autre chose, me libérer l'esprit,
de cette tension qui est une pression nécessaire pour passer à la suite.
                                                               
Je n'oublie pas mon amour.
J'ai ignoré l'actualité, négligé des proches, comme en stand by, entre deux eaux.
Mais je n'oublie personne. Et surtout pas mes yeux noirs éclatants qui me tiennent debout.
Ceux de ce visage parfait, revenu dans ma chambre, pour dissiper les doutes,

éclaircir des mystères, que j'ai pu embrasser, rassurer à mon tour, toujours idolâtré.
Dans l'âtre de ma poitrine, le feu n'est pas éteint, nous avons pu le vérifier ensemble.
Et je ne pourrais sans doute pas me lancer dans cette aventure incertaine,
aussi radicale, de me priver de tabac aussi longtemps que possible,
si je n'étais pas sécurisé par cet amour sincère qui me comble de bonheur.
Je n'aurais pu contrarier deux addictions à la fois.
Et j'ai choisi de m'abandonner à celle qui est la moins nocive pour ma santé.
J'ai choisi la dépendance la plus saine, la plus bénéfique, la plus inconditionnelle.
Celle qui me rend meilleur, qui me donne la force d'en avoir le goût et le courage.
L'échec à un premier concours devient une anecdote, lorsqu'il faut,
dans le contexte, admettre que cet acte manqué avait quelques raisons d'être.
Puisque ma vie, à cette heure, n'est qu'à cette peau faite pour la mienne,
à ce sourire qui vaut tous les plaisirs de Floride, les contrats d'édition,
le temps que je lui donne, et toutes les clopes du reste de ma vie.
Je ne suis qu'à ces mains qui me reconstruisent, qui me reconfigurent,
en faisant de mon corps une matière neuve, plus jeune que jamais,
et qu'à cet amour unique, aussi pur et intense que je l'avais souhaité,
avec pourtant des marges de progression visibles qui me laissent perplexe.
Etonné que ça puisse durer comme être mieux encore.
Prêt à aller plus loin. Dans le dépassement. La réalisation.
                                                               
Un patch sur le biceps, je finis mon café.
Déterminé à dépenser plus pour la nourriture que pour les cigarettes.
Quand la réalité des budgets était un signal d'alerte que je ne voulais pas entendre.
Des amandes grillées. Et puis du chocolat. Je vais équilibrer les choses. Peu à peu.

Parvenir peut-être à trois repas par jour, qui est une hygiène en effet, que je n'ai plus
que lorsque je séjourne chez mon père, un rythme que je ne respecte plus
depuis que je suis seul, depuis que je suis parti de chez mes parents.
Je me suis débarrassé du passage à tabac de mes nuits alcooliques.
Des coups de pied dans le ventre que je me donnais avec une violence aveugle.
Et pourrai me débarrasser aussi bien d'une violence quotidienne,
moins spectaculaire, mais qui faisait son chemin en silence dans mes veines,
me purifier la chair, prendre soin de ce corps que j'ai tant méprisé et haï,
quand le poison faisait son oeuvre de longue haleine et ne m'inspirait plus rien.
La vie nous promet assez de vieillissements et de morts
pour ne pas ajouter à ces maux le plaisir de se nuire, celui de se détruire,
quand je les ai usés jusqu'à ne plus pouvoir ne serait-ce qu'en jouir.
Je n'ai plus comme avant toute la vie devant moi et le temps est précieux.
Celui de faire des choix est venu, quand j'ai eu le loisir d'explorer tous les vices.
Grâce à mon amour pour toi, mon amour, je m'aime davantage.
Et n'ai plus envie de me punir. Et n'ai plus la perversion d'y prendre du plaisir.
Je ne sais pas si je tiendrai longtemps sans ma drogue, la plus dure de toutes,
quand tu es celle, plus puissante, qui devrait largement l'emporter.
Une addiction peut en chasser une autre.
Tu es le présent. L'avenir si tu veux.
Et je lutte pour faire du tabac
l'affaire du passé.

 

Philippe LATGER
Mars 2013 à Perpignan

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Une mutilation

Publié le

Je suis né dans le cendrier de la DS.
Les trajets jusqu'à Toulouse. Jusqu'à Barcelone.
La DS de mon père. Qui fumait depuis toujours.
Et le tabac était plus qu'une madeleine. Mon oxygène.
Chaque bruissement du papier à la braise incandescente.
C'était un coup de fouet. Une inspiration. La connexion des neurones.
Aussi vrai que je suis fait des haies de cyprès et de l'écume sur le sable.
De la résine des pinèdes. Des tubes de gouache. Du vernis à bois.
Aussi vrai que je suis fait de l'ambre solaire et de l'eau de Cologne espagnole.
Je suis fait de nicotine et des volutes fascinantes qui s'enroulent aux rayons de lumière.
L'oxygénation du cerveau. L'enfant imite son père. Prend les cigarettes dans la boîte à gants.
Il ramasse aussi bien les mégots sur la plage. Se régale du jus de tabac froid au bec d'une pipe.
Respire avec bonheur son foyer tapissé. Les croûtes odoriférantes au fond du cendrier.
Si bien qu'adolescent, il ne pouvait plus se contenter de humer le parfum des filtres alignés,
duveteux, qu'il allait finalement sortir du paquet en carton comme des balles de leur barillet.
L'acétate de cellulose immaculé. Je m'étais posté à une meurtrière de la maison à l'étage.
J'avais 14 ans. Mes parents étaient sortis. Et j'ai su. Dès la première bouffée.
J'ai su que j'étais déjà fumeur depuis longtemps. Que j'étais déjà conquis et dépendant.
A la fenêtre étroite qui donnait sur les vignes, je ne crapotais pas. J'inhalais le poison.
Quand j'avais signé mon arrêt de mort bien avant cette première cigarette.
                                                            
Il y avait eu une première frayeur en 2006. Avec les amygdales.
En fait de biopsie, ce fut une ablation. Clinique Paris-Montmartre. Rue Marcadet.
Juste au bout de ma rue. A deux minutes de chez moi. Anesthésie générale.
Assez impressionné pour tenter d'arrêter de fumer. Une première fois.

Depuis cette date, je vis mon addiction au tabac comme un problème.
J'avais eu un beau résultat en 2007. Avec l'aide de patchs.
Pour me féliciter moi-même, je m'étais même offert un séjour à New York.
Où la guerre contre la cigarette était bien plus radicale qu'à Paris à l'époque.
Mais l'alcool m'avait fait perdre pied. Le whisky avait anéanti tous mes efforts.
Et j'avais vite retrouvé mon rythme de croisière du paquet et demi par jour.
Les trente clopes quotidiennes. Que je dépassais en sortant la nuit.
Dans ces années où l'on fumait encore dans les bars et les discothèques.
                                                            
C'est un autocollant. Pas plus épais qu'un sparadrap.
Que je positionne sur le haut du bras, à l'extérieur, sous l'épaule.
Et je sens aussitôt la morsure d'un vaccin dans le muscle.
Quelque chose est diffusé dans mon corps. Sans aucun doute.

Pour le geste, je fais semblant de fumer un stylo bille.
Mais cela ne remplacera pas l'inhalation.
J'anticipe tous les dérèglements que j'ai déjà observés.
Sachant que contrarier aussi brutalement un métabolisme est une violence.
Même s'il s'agit de soulager l'organisme et de gagner des années d'espérance de vie,
j'interromps ici une habitude de vingt-trois ans, et mon cerveau va devoir gérer la panique.
Je sais d'avance que je vais perdre de l'énergie et de la vitalité, toute ma vivacité,
quand je vais avoir envie de dormir tout le temps, être en proie à des somnolences,
lorsque chaque cigarette était un coup de cravache physique et intellectuel, un excitant,
qui permettait de veiller, de lutter contre le sommeil, et de rester concentré.
Je sais que je vais avoir des problèmes d'alimentation et de digestion.
Le temps que mon corps se repositionne quand il devra se reconfigurer.
Puisqu'il devra tout faire sans cette substance toxique sur laquelle il s'était appuyé.
Et arrêter de fumer, je pèse mes mots, de ce fait, est de l'ordre de l'amputation.

 

Philippe LATGER
Mars 2013 à Perpignan

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Sans tabac

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Des ronds de fumée
aux ronds de chapeau.

 

Philippe LATGER
Mars 2013 à Perpignan

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Maison

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La végétation est épaisse côté route.
On devine à peine la façade.
Février peut partir sans qu'on ne le regrette.
J'ai la mer à perte de vue comme seul horizon.

 

Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan

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Stellogénèse

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Le corps en apesanteur tournoie dans les noirceurs.
Comme aux fonds sous-marins il sombre dans le vide.
Ignorant des bancs de poissons argentés, les volutes de méduses,
et les splendeurs étranges d'une vie parallèle aux portes des abysses.

Au hublot du scaphandre les yeux semblent givrés.
Il n'y a plus de surface. La lumière se retire. Elle fuit. Comme expulsée.
Avec les atmosphères. Pour laisser l'astronaute aux silences de l'espace.
Happé par un trou noir, le soleil s'est éteint.
C'est un monde nouveau qui apparaît lentement à la conscience humaine.
" Répondez... Vous m'entendez ? Si vous m'entendez, répondez... "
Et je reviens à moi au bloc opératoire.
                                                         
Harold était parti tourner à Montréal.
Et Maude, depuis Toulouse, avait réussi à le joindre.
Certes, leur relation battait de l'aile. Mais elle faisait ce qu'elle pouvait.
Quand elle ne pouvait se résoudre à l'échec. Il n'y avait pas de raisons.

" Allô ?... Comment vas-tu ? Tout va bien, ça se passe bien ?...
- Oui. Oui, ça va. Ne t'inquiète pas. Je m'ennuie un peu. Mais bon. "
Maude fut tout de suite blessée par un constat plutôt cruel.
Harold ne manifestait aucune joie de l'entendre.
Pire encore, elle devina vite que sa lassitude ne venait pas du boulot,
de son séjour au Québec, pas même de l'ennui ni de leur séparation.
Mais de leur conversation téléphonique.

" Tu es où ? " osa-t-elle en sachant qu'elle n'aurait pas dû.
Harold répondit froidement, avec une mauvaise foi cinglante :

" Où veux-tu que je sois ? Je suis à Montréal. "
A ce coup de poing dans le ventre, Maude chercha à réagir vite.

Elle aurait dû plaisanter, désamorcer la charge, faire diversion.
Sachant qu'elle creusait sa propre tombe, elle insista pourtant.

" Je sais que tu es à Montréal. Je te demande ce que tu fais.
Là maintenant. Où tu es à Montréal... "
Le silence était complet dans l'écouteur du téléphone.

" Là ?... Je suis à une terrasse de café. Je bois un verre. "
Et Maude obtint ce qu'elle avait cherché. Un deuxième coup de poing.
Lorsque le silence total autour d'Harold était sans équivoque.

" C'est calme là où tu es... Il n'y a aucun bruit de circulation automobile... "
Elle serrait ses poings et s'interdisait d'éclater en sanglots.
Et Harold, usant des méthodes classiques du sale gosse pris en faute.

" Oui, c'est calme en effet. C'est quoi le problème ? Tu ne me crois pas ?...
Tu prends de mes nouvelles ou tu mènes une enquête policière là ?
- Et toi ? Tu es obligé de me raconter des conneries ?

C'est si horrible que ça, le lieu où tu es, pour que tu ne puisses pas me dire ?
Pour que tu préfères me prendre pour une conne, ouvertement ?
- Tu es parano, c'est dingue ! " Et Harold savourait sa propre férocité.
                                                         
" Comment s'est passé l'opération docteur ?...
- A merveille ! De la meilleure façon possible. "
Il prit à une infirmière un bocal qu'il allait brandir comme un trophée.
" C'est lui ? demandai-je incrédule

- Oui monsieur. C'est bien votre cœur. "
Fier de son coup, il voulut me le tendre lorsque je me suis raidi dans le lit.
" Eloignez cette saleté de moi je vous prie. Je n'en veux pas...
Je n'ai pas demandé l'ablation pour que vous me le colliez dans les bras.
- Vous... vous ne voulez pas le garder ? Il est en bon état.
- Faites-en ce que vous voulez, mais sortez-le de ma vue s'il vous plaît.
- Eh bien, je le donnerai aux chiens. Avec votre permission.

- Ce sera parfait. "
                                                          
Simon rentrait de son rendez-vous hebdomadaire.
Toujours à la même heure. Lorsque tout était réglé au centimètre près.
Il allait voir sa maîtresse dans le centre de Phoenix, tous les jeudi soirs.
Carmen l'attendait dans leur chambre. Les enfants étaient déjà couchés.

Elle savait sans savoir. Ce qu'il allait faire tous les jeudi soirs.
La femme d'intérieur s'occupait du linge. Lavait les vêtements de son époux.
Elle respira sa chemise. " Ta chemise sent un parfum de femme... "
Et Simon, comme Harold, s'est drapé dans cette incroyable posture,
ce réflexe manipulateur, méprisant et injuste pour la femme trompée :
" Et mon slip ? Tu l'as respiré aussi pour voir s'il sentait le parfum ? "
La technique est usée, car vieille comme le monde. Mais toujours efficace.

Elle consiste à culpabiliser l'autre pour déplacer le curseur et détourner le feu.
" Quoi ? Tu me demandes des comptes ? Qu'est-ce que tu veux savoir ?... "

" Tu me surveilles ? Tu m'espionnes ? Je croyais que tu me faisais confiance ! "
                                                          
Le corps en apesanteur tournoie dans les ténèbres.
L'amour devrait pouvoir se passer de ces situations pitoyables.
Pourquoi faut-il toujours revenir à ces scènes aussi médiocres que pathétiques ?
" Qu'est-ce que tu attends au juste ? De changer la nature humaine ?... "

Qu'on m'enlève le cœur. Quand il n'y a personne en ce monde à qui faire confiance.
" Mais non ma chérie ! Qu'est-ce que tu vas t'imaginer ?... Franchement.
C'est dingue cette imagination que tu as... J'étais au bureau je te dis.
J'avais coupé le téléphone parce que nous étions en réunion. Ce n'est pas la première fois.
- Tu mens ! Tu n'arrêtes pas de mentir ! Tu me prends vraiment pour une demeurée !
- Eh bien, oui, je travaille ! J'ai un boulot. Pardon de ramener du fric à la maison !... "
C'est insupportable. D'autant plus que les ficelles sont grosses.

Quand les hommes, comme les femmes, sont plutôt prévisibles.
Et que, la main prise dans le sac, les réactions sont à peu près les mêmes.

" Mais... l'infidélité n'est pas une fatalité dans un couple... "
J'ai regardé le chirurgien dans les yeux un instant.
Ce n'est pas l'infidélité que je redoute. C'est le jeu minable de la tromperie.

Je comprends que les gens aient besoin d'air, de sortir, faire la fête, et baiser,
quand je suis le premier à avoir besoin de mon espace vital et de ma liberté.
Et au fond, ce que fait l'autre sans moi, pour dire les choses, je m'en fous.

Ce que je trouve désastreux, ce sont les petits mensonges que l'on accumule.
Que l'on fait au mieux pour ne pas blesser l'autre, dans le meilleur des cas.
Pour ne pas faire de la peine. Lorsque la plupart sont parfaitement égoïstes.

Puisque ce sont des mensonges que l'on fait pour avoir la paix.
J'ai fait ça moi aussi ! Mais ce n'est pas ce dont je suis le plus fier.
Quand bien sûr, c'est emmerdant, cette impression d'être dans un tribunal.

Mais à ce stade, est-ce qu'on est encore dans une dynamique amoureuse ?...
Et puis, ce qui est irréversible, c'est que même un petit mensonge, pour une bêtise,
s'il est découvert ou suspecté, peut compromettre à jamais une confiance. Vous voyez.
Si vous mentez pour ça, vous pouvez mentir sur le reste. Etc... C'est un véritable poison.
Et vous pouvez douter de tout, au point que la relation est condamnée.
                                                         
Le chirurgien m'a écouté. Il s'est approché et s'est assis sur le lit.
" Peut-être qu'au lieu d'une ablation du cœur, vous devriez commencer par...
sortir avec des gens moins lâches, moins immatures, mieux choisir vos partenaires. "
Sa main a caressé mes cheveux. J'ai plissé les yeux pour mieux fouiller les siens.

" A y être... enlevez-moi aussi les parties génitales. "
                                                         
Ainsi donc, l'enfant astronaute dérivait dans l'espace.
Sans cœur et sans organes génitaux. Délivré de toutes les bassesses.
A l'abri dans les constellations des mesquineries humaines et de leurs inconséquences.
Il ne pouvait plus craindre qu'on se moque de lui. De sa sincérité et de sa bonne foi.

Qu'on se foute de sa gueule, à persister à croire en des choses qui n'ont jamais existé.
Personne ne pourrait plus trahir son amour. Ni même son amitié.
Personne ne pourrait plus piétiner le rêve qu'il faisait. Pour deux ou pour lui-même.
Ni salir son espoir d'un amour absolu et éternel, magnifique, en totale confiance.
Comme lobotomisé, il sombrait dans les profondeurs de l'univers loin de l'humanité.
Lorsqu'un point blanc commença à briller quelque part au hublot du scaphandre.
Un point qui grossissait et s'approchait de lui. Qui commença peu à peu à prendre forme.
Et l'enfant cligna des yeux un moment en se demandant s'il ne rêvait pas.
Au milieu des étoiles, des volutes de méduses, c'est un autre scaphandre, et identique au sien.
Les hublots s'approchèrent et les yeux étonnés purent se découvrir.
De deux êtres perdus, aux mêmes aspirations.
De deux enfants blessés qui rêvaient d'être adultes.
Avec cette foi déterminée et fiévreuse. Une conviction. Un idéal peut-être.
Voulant croire au respect, à la vérité comme à la confiance. Des maîtres-mots.
Qui ne seraient plus de vains mots pour séduire, des écrans de fumée.
Mais un espoir commun qui les tient l'un à l'autre au milieu de l'espace.
Protégés des coups bas et des désillusions. Sur la même longueur d'ondes.
Où la complicité peut s'installer sans peur d'être soi-même ni même de fauter.
Où l'on peut être humain sans peur d'être jugé, puisqu'on sera aimé.
Où l'on se dit les choses parce qu'on en a envie. Pas pour se justifier.
Et l'étoile put naître à la fusion des corps. Quand il n'y eut rien à dire.
Les deux cœurs connectés se remirent à battre.
                                                            
Au réveil, le chirurgien était déjà dans la chambre.
" Vous me l'avez remis ? Mais... on vous paie pour quoi au juste ?...
- C'est que. Même mes chiens n'en ont pas voulu. "
Il s'approcha, très près, trop près, et m'embrassa sur la bouche.

Il me roula de grosses pelles. Puis se dégagea brutalement. Fit deux pas en arrière.
" Je n'aurais pas dû, je fais n'importe quoi, dit-il en se recoiffant et réajustant son col.
C'est que vous êtes touchant avec vos conneries d'amour éternel et vos rêves de Parfait.
Complètement dingue, mais touchant...
- Qu'est-ce que vous avez fait de mes organes génitaux ?
- Euh, ça, en revanche, Castor et Pollux ont apprécié.
- Bon. Au moins, ç'a pas été perdu pour tout le monde. "

 

Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan 

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Darth Vader amoureux

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Aux rires de la petite fille, je sais que je ne suis pas bon à rien.
La fille de mon ami d'enfance. Qui sait dire mon prénom pourtant difficile à prononcer.
Nos yeux pétillent parce que nous avons trois ans tous les deux. Ou quarante peut-être.
On fait des farces et on se marre. On se cache. On n'a pas peur du loup.
Je ne sais pas ce qui se passe avec les mioches. On s'entend bien.
Je crois que je les adore. Et qu'on se parle d'égal à égal. Comme des grands.
A table avec papa et maman, elle grimpe sur mes genoux et empoigne mes pouces.
Et la voilà partie, avec bruits à l'appui, dans un vaisseau spatial de Star Wars.
On va très vite. On évite des météores et les vaisseaux des méchants. Elle rit aux éclats.
On fait des chatouilles. On fait les andouilles. On est heureux. La vie est douce.
Dans cette maison où j'ai eu son âge. Celle de sa tatie. Où j'ai grandi.
La fillette lâche les manettes. Mais je suis toujours dans l'hyperespace.
Je peux reboire du vin sans aucune anxiété. Et sans aucune gêne.
J'ai pu partager le dîner sans me mettre la pression et sans appréhensions.
Etre avec mes amis. Etre moi à l'endroit où je suis. Sans me sentir oppressé.
J'en oublie même mon écharpe au moment de partir. J'ai le col dégagé.
J'embrasse la bichette, ses parents, mes amis, tout le monde prend congé.
Je remercie notre hôte. Et je suis soulagé. De m'être retrouvé.
Et de n'avoir pas perdu les gens que j'ai aimés.
                                                      
Aux rires de la petite fille, j'ai eu une émotion violente.
Je ne suis pas bon à rien mais difficile à suivre.
Je comprends qu'on puisse se lasser ou être fatigué.
Quand je suis fatigué de moi-même bien souvent qui ne peux me quitter.

A cette heure dans la voiture, dans la nuit, sur une voie sur berge,
j'apprécie la noirceur constellée des lumières timides de la circulation.
Je comprends le malaise qui me tient avant chaque soirée ou repas de famille.
Cette brûlure qui m'agace et me fait ronchonner avant chaque rendez-vous.
Ce n'est pas la compagnie qui m'ennuierait d'avance ou me consternerait.
Ce ne sont pas les conversations à bâtons rompus, la vacuité des bavardages,
et la légèreté des échanges qui me donnent le vertige.
Mais ce moment tragique où je reviens chez moi dans le gouffre du vide.
J'anticipe la déchirure promise aux abords de l'immeuble qui m'attend dans sa rue.
Je sors de la voiture à cette allée sinistre des platanes pétrifiés.
Et la douleur qui devait m'écrabouiller le cœur semble s'être égarée.
Dans les branches tordues sur un ciel de pleine lune, je la vois, cette garce.
C'est la trente-et-unième. A peine mordue de côté. Imperceptiblement.
Je traverse l'esplanade. Je traverse le boulevard.
Quand rien n'est plus doux que souffrir de ta cruelle absence.
                                                      
Si je suis difficile à suivre. Alors. C'est moi qui te suivrai.
Mon anneau de Saturne tourne autour de mon doigt.
La lune dans les yeux. Mes iris sont noircis aux pupilles du chat.
Qui retourne dans son arbre avec du cœur au ventre.

Et aimer comme un fou peut comporter sans doute quelques bizarreries.
Comme un fou que je suis. Dans son hyperespace.
Qui a franchi les étapes. Veut devenir Jedi.
Quand le côté obscur de la Force est le côté fragile.
Et la lune dans la rue me rappelle un sourire qui est la clé du succès.
L'énergie qui me brûle et qui me régénère.
Qui change le vide en plein. Donne un sens à ma vie.
Ton sourire mon amour peut se moquer de moi.
Quand je sais d'où je viens et ce que je te dois.
Darth Vader amoureux a renversé ses maîtres.
On ne peut faire la paix sans remporter de guerres.
Et j'en gagne, peu à peu, à mesure que j'avance.
Aux chemins escarpés, je suis déterminé et difficile à suivre.
Mais je sais où je vais. Et n'y vais pas sans toi.

 

Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan

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