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A cours d'ayran

Publié le

" J'espère pouvoir compter sur Dominique pour te surveiller...
En fait... j'espère que tu n'es pas tenté, ça réglerait la question.
- C'est moi qui redoute d'être si loin, si longtemps.
Toi, tu n'as rien à craindre. "
L'éclairage faible du quai ne pouvait lutter contre la noirceur de la mer.
Un espace béant incapable de m'indiquer le Nord ou le Sud.
Je n'avais pas le plan de la ville en tête et, désorienté,
ne savais pas de quel côté aller pour me tourner vers l'Amérique.
Je m'étais éloigné pour appeler. Et faisais les cent pas, le mobile collé à l'oreille.
" Plus que huit jours... je serai dans tes bras dans huit jours. "
Dominique, à distance, s'était lassée de lécher les vitrines de boutiques fermées,
et regardait sa montre avec l'insistance nerveuse de quelqu'un qui a faim.
Il était l'heure en effet de trouver un restaurant pour dîner avant de retourner à l'hôtel.
J'avais attendu cette conversation toute la journée, regardé ma montre
avec un appétit plus féroce encore que celui de mon accompagnatrice,
calculant dès le matin l'heure qu'il pouvait être à Montréal.
A 10 heures. 11 heures. 11h30. A midi. Sept heures de décalage. Il est trop tôt.
" J'étais impatient de pouvoir te parler.
- Il me tarde que tu arrives. Tu me manques... "

C'est par une nuit aussi noire que nous étions arrivés.
Un taxi jaune nous avait emportés dans un réseau de routes incompréhensible.
L'une d'entre elles nous avait fait suivre une vaste étendue sombre.
Il me fallut un moment pour réaliser qu'il s'agissait d'une étendue d'eau.
Un fleuve ? Assez large pour ne pas voir de lumières sur l'autre rive ? Non ...
Soudain, ne tenant plus en place sur la banquette arrière, ça m'est revenu d'un coup.
La Mer de Marmara. Bien sûr ! Quoi d'autre ?
Les lumières s'intensifiaient à notre gauche. Irrésistiblement.
Je me voûtais, jouais des épaules, pour tenter de voir quelque chose de reconnaissable,
un monument emblématique, un point de repère, comme on cherche la Tour Eiffel à Paris.
Soudain, entre deux immeubles, de majestueux minarets alignés déchirèrent le ciel.
" Sultanahmet Camii ! " annonça le chauffeur de taxi, fier comme un pacha.
La Mosquée Bleue. Et j'étais enfin plongé dans un film d'espionnage des Années 60.
Mon cœur, à l'étroit dans ma poitrine,
signifia qu'il avait fini par me situer sur une carte du monde.
A 8310 kilomètres de Montréal. Au baiser enfiévré que l'Asie donne à l'Europe. Istanbul.

C'est sur un quai de Kuşadasi
que je fis signe à Dominique de m'accorder encore deux minutes.
Nous étions allés jusqu'à Göreme, au cœur de la Cappadoce,
avions voyagé de nuit jusqu'à Fethiye,
nous étions aventurés dans les gorges de Saklikent,
avions crapahuté à flanc de falaise, entre d'émouvantes tombes lyciennes,
avions patiné sur l'élégante banquise de Pamukkale,
couru à perdre haleine dans le cirque d'Aphrodisias,
et nous sortions à peine de l'autobus qui nous ramenait de Denizli.
" Qu'est-ce que vous avez prévu de faire demain ? "
Brusquement, l'air me manqua. Il me fallait répondre.
" Demain ? Nous allons à Ephèse... "
A ma grande surprise,
j'ai réussi à formuler simplement la raison de mon trouble soudain.
" J'aurais aimé découvrir tout ça avec toi... " Et le silence développait à ma place.
J'aimerais que tu sois là maintenant, pour profiter de cette soirée magique.
La noirceur de la mer était d'une sublime lueur bleutée
quand je découvris que le ciel n'était pas sans étoiles.
Après avoir essuyé des orages dans l'arrière-pays, l'air était d'une douceur limpide.
Et l'animation de la ville commençait à me tirer par les pieds, décelant des odeurs de fêtes
couvrant un lointain brouhaha qui m'enveloppait dangereusement.
" Vivement que tu arrives. C'est insupportable de compter les jours... "
J'ai rejoint Dominique en traînant la patte.
Elle m'adressa un sourire triste, plein de compassion.
Une suggestion de ma part la fit sauter de joie et applaudir en enfant impatiente.
" Tu sais quoi ?... Je crois que nous avons bien mérité de nous bourrer la gueule... "

Un bus de nuit nous avait enfin ramené à la case départ.
Sur les traces de Pierre Loti,
nous avons pris un petit-déjeuner entre les stèles enturbannées
d'un cimetière à la végétation foisonnante
où un restaurant s'était ingénieusement installé,
préservé de l'agitation urbaine, dans son havre de paix ombragé, et je songeais,
en dégustant un excellent café-crème combien il était apaisant de vivre parmi les morts.
Un endroit idéal pour commencer la journée, surplombant la rue et sa circulation infernale,
avant d'aller nous mêler à la foule du Pont de Galata ou à celle du Grand Bazar,
où j'allais immanquablement m'acheter mille sachets de loukoums.
Je m'étais aussi découvert une gourmandise pour l'Ayran,
ce yoghourt salé que je pouvais boire à la bouteille sans jamais m'en rassasier.
Sujet à une nouvelle addiction, j'allais en ramener des litres dans mes bagages,
désireux de ramener aussi la menthe de l'Haydari, les amandes de pâtisseries trop sucrées,
comme le goût approximatif de l'improbable thé à la pomme dont nous nous délections.
Le çay versé dans de petites tulipes de verre,
le pain au sésame, la pastèque et les aubergines farcies,
des toits-terrasses de Sultanahmet
aux cafés de Beyoglu dérangés par un tram lisboète,
participaient autant au bien-être physiologique
que les voix de prieurs se répondant dans le crépuscule.
Le sourire des vendeurs ambulants,
courbés dans une révérence pour servir leur jus de fruit,
celui, dévoilé, des étudiantes de Beyazit,
riant aux éclats sous des nuées de pigeons,
à deux encablures du quartier si pieux de Fatih,
où les gosses jouent dehors sans surveillance.
Le charme de Büyükada, l'une des îles des Princes,
interdite aux voitures, où Trotsky résida,
dont le ferry, au retour, croise ceux, surchargés,
ramenant des employés à la rive asiatique...
Dans le cimetière ottoman,
mon regard se perd à travers les branches d'un arbre enveloppant.
" Je ne partirai jamais... " dis-je à Dominique en reposant ma tasse.

" En fait... j'espère que tu n'es pas tenté, ça réglerait la question. "
Comment pouvais-tu me dire une chose pareille ?
Toi, sex-symbol provoquant désirs et convoitises, fantasme incarné,
dans une ville de surcroît où le sexe est partout affiché, partout disponible.
N'était-ce pas à moi de m'inquiéter de cette séparation ?
Tu étais à Montréal quand j'étais à Istanbul. Ville où le sexe est encore tabou.
Certes. Pour cette raison, précisément,
Istanbul est bien plus sexy que Montréal. Je le crains...
Le désir y est caché. Et l'on prend plaisir à le surprendre,
au regard que l'on croise et se détourne.
Sur le Bosphore en effet, tout est désir.
Quand il est chez nous, en Occident, tué dans l'œuf.
Nous qui consommons le sexe comme de la lessive ou du carburant.
Nous qui faisons le plein, pour la semaine ou pour le mois,
dans la vulgarité la plus crasse.
A quoi bon perdre du temps à désirer,
lorsqu'il suffit de cliquer pour voir la chatte de la voisine ?
Connaître la longueur de ceci, la taille de cela,
et ses préférences avant même d'avoir imaginé la rencontre ?
La rue Ste Catherine, comme le boulevard de Clichy,
déborde de prostitués, d'hôtesses et de sex toys.
Les pubs nocturnes à la télévision, à la radio, partout,
pour de misérables appels téléphoniques
ou recevoir de pauvres photos salaces
sur un portable à quatre heures du matin.
Consommation jusqu'à l'écoeurement.
J'hésite entre la consternation et la tristesse.
Je sais que cela te déprime. Justement.
Que tu ne te sens pas de notre époque.
J'aurais aimé que tu partages cela avec moi.
Le plaisir de retrouver le désir. Le temps. L'attente.
" Nous serons tellement heureux de nous retrouver. "
Et l'imagination...

" Tu aurais adoré la Citerne Basilique... "
Et ses rangs de hautes colonnes sorties des eaux.
Comme les minarets aiguisés de la Mosquée de Soliman le Magnifique,
répondant à ceux de Sainte-Sophie, comme autant de skyscrapers
dans la plus élégante skyline qu'il m'ait été donné de voir de mes yeux.
" Pourquoi diable ne veut-on pas de ce pays dans l'Union ?... "
Nous nous promenons autour des Remparts de Théodose.
Ils sont percés. Ouverts à l'Ouest.
Je comprends les appréhensions grecques,
ne comprends pas les réticences françaises.
Je le dis à Dominique. Je te le dis au téléphone.
Je veux de la Turquie en Europe.
Quel est ce cirque qui dure depuis trop longtemps ?
Les Droits de l'Homme ? Ok. Certes...
Qu'est-ce qu'une prison française comparée à une prison turque ?
La corruption ? Ok. Dérive impensable chez nous.
La Démocratie, dans sa grande sagesse, même par le système de l'élection,
ne cède jamais au clientélisme. Ou bien, peut-être en Amérique... C'est bien connu.
Roumains et Bulgares ont dû se plier gentiment à ces étranges règles du jeu du
" serez-vous plus parfaits que les Parfaits ? " pour entrer dans le sérail.
Il fallait bien pour la Turquie, avançant sur les deux premières exigences,
trouver une épreuve plus difficile encore...
Pourquoi pas la reconnaissance du Génocide Arménien ? Bingo.
On n'imaginait pas qu'un Etat né du partage de l'Empire Ottoman,
en 1923, allait avoir bien du mal à reconnaître
déportations et massacres organisés entre 1915 et 1916.
Et s'il ne semble compliqué pour personne d'admettre
la responsabilité d'une République qui n'était pas encore née,
admettre celle d'Etats déjà intégrés dans l'Union
ne devrait pas l'être davantage.
Il faut dire qu'en matière de repentance,
les pays fondateurs de l'Europe ont beaucoup à faire.
Esclavage, colonisation, en passant par la Shoah,
nous avons tellement progressé dans l'art du mea culpa,
que les descendants des Jeunes-Turcs
seraient bien inspirés de se mettre au niveau.
Nous aurons tout le temps de nous excuser pour le Rwanda.
" Je ne nie pas la responsabilité turque
dans ce qu'il convient d'appeler un crime contre l'humanité.
Je soutiens qu'avoir commis des crimes contre l'humanité
n'a jamais empêché un Etat d'entrer dans l'Union Européenne. "
Et les arguments restants aux opposants à l'entrée de la Turquie,
deviennent soudain, plus que suspects.
Certes, la question de Chypre mise à part.

J'ai toujours refusé ne serait-ce que l'idée de devoir choisir
entre mes frères palestiniens et mes frères israéliens,
alors ne comptez pas sur moi pour choisir
entre mes frères turcs et mes frères grecs.
Je les aime autant les uns que les autres,
chacun avec leurs raisons, ou leur version des faits.
L'Europe n'a peut-être pas le devoir de les réconcilier.
Mais elle serait coupable de ne pas le faire.
Comment, cette entité supranationale
aurait été capable de réconcilier France et Allemagne,
au lendemain d'une troisième guerre particulièrement traumatisante,
et ne pourrait pas réconcilier Grèce et Turquie ?
Le Mur de Berlin est tombé,
et celui de Chypre serait encore debout ? A quoi sert cette Europe ?
Je me mets en colère. Dominique est embarrassée. Impuissante.
Oui la Turquie, laïque, est factuellement musulmane.
Mais la France, de fait, ne l'est-elle pas aussi ?
Alors ? Quel est le problème ?
Le seul argument que j'accepte d'entendre, finalement,
est le poids démocratique, par sa démographie,
que prendrait la Turquie dans les institutions européennes,
puisque même l'argument géographique n'a de grâce à mes yeux.
" Les institutions, ça se change... " pouvais-je encore grogner.
Nous remontons au Cordial Hotel. J'ai un coup de téléphone à passer.
Un taxi doit nous conduire bientôt à l'aéroport Atatürk.

" Tu es tombé amoureux ?
- Je vais être honnête... oui. "
D'un peuple. D'une population et d'une culture.
Dans sa diversité. Dans sa complexité.
Comme j'étais tombé amoureux
des Balinais et des Mexicains, des Anglais et des Basques,
je suis tombé amoureux des Turcs,
ceux de l'Istiklal Caddesi, comme ceux de Nevşehir.
Et ça n'a pas empêché mon émotion à Kayaköy.
" Tu es toujours content de venir me rejoindre ? " Quelle question.
Mais le drame était joué. Istanbul sans toi. Et maintenant toi sans Istanbul.
Toujours le plaisir d'avoir quelqu'un ou quelque chose à quitter.
La douleur d'avoir quelqu'un ou quelque chose à retrouver.
" Il nous manque toujours quelque chose, n'est-ce pas ? "
Au fond, c'est Montréal que j'avais odieusement trompée.
Et j'allais me sentir honteux de me présenter à elle,
faire comme s'il ne s'était rien passé.
" Côté villes, t'es plutôt du genre polygame.
Que va penser Barcelone de cette histoire ? "


Philippe LATGER
Juin 2007 à Paris

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Jacques Cartier - le pont

Publié le

Partir à la campagne...
bien sûr, ça ne pouvait pas me faire de mal.

J'étais cloué à mon ordinateur, à mon piano, à ma terrasse de bois,
à ma rue St Timothée, à ses jardins, à mon village et à sa nuit.
Cloué à internet, aux forums d'amours potentiels et d'amitiés certaines,
cloué aux bars du Unity, aux verres de canadian whisky,
aux étoiles du strip-tease, aux touristes de Boston,
francophones, anglophones,
lesbiennes, prostitués, travestis, que sais-je...
Cloué sur ma croix.
Une autre s'allumait sur le flanc de la montagne quand le jour s'enfuyait.
A l'heure où le piteux vampire se levait de table, déjà ivre.
La table d'un souper, en guise de petit-déjeuner,
que les hôtes quittaient pour aller dormir après un dernier digestif.
Le prédateur partait alors dans la nuit, se vautrer dans l'alcool, la neige et l'oubli.
Les enseignes du Campus ou du Stock clignotaient dans mes yeux vitreux.
L'accolade bienveillante de Geneviève. Le sourire de Brad, heureux de me reconnaître.
Les rasades généreuses de Jean. Les décibels du Sky ou du Stereo.
Les escaliers ou les parquets où mon corps tanguait, titubait, prêt à s'effondrer.
Pourtant, les mots sortaient dans l'ordre
pour demander un paquet de Players King Size chez le dépanneur,
l'épicier du quartier, salutaire, ouvert toute la nuit,
ou pour commander un dernier whisky sur glace.
Une journée à la campagne... évidemment.
Mes voisins, pour mon bien, avaient organisé l'entreprise.
Je n'ai pas su trouver une de ses excuses bidons,
dont j'avais le secret et surtout le culot.
Avant même le départ, mon cœur se serrait d'une angoisse singulière.
Pouvait-il y avoir un vide plus vide encore que celui de ma vie en ville ?
Je me retrouvais, inquiet, sur la banquette arrière d'une voiture américaine,
qui remontait Ste-Catherine jusqu'à Papineau.
Mes amis, à l'avant, s'efforçaient de détendre l'atmosphère en parlant de choses,
ou essayant de me faire parler, réagissant à des panneaux, boutiques ou restaurants.
Ceux où l'on avait déjà dîné ensemble. Ceux où il faudrait qu'ils m'emmènent.
Pourtant, une seule idée pouvait vraiment me distraire de mon anxiété :
nous allions emprunter le pont Jacques Cartier.
Traverser le majestueux St-Laurent dans la grille métallique du pont
me grisait
autant que la vue splendide sur le Centre-Ville me ravissait.
Ce zoom arrière, cette distance, me firent prendre conscience d'une réalité,
l'espace d'un instant - mais non sans émerveillement :
mon appartement, ma rue, ma vie...
toutes ces choses auxquelles j'étais cloué

étaient dans cette ville nord-américaine,
dans le magma de la métropole québécoise.
Je vivais à Montréal... Avais-je fini par l'oublier ?
Je regardais la ville comme si je la découvrais à nouveau,
retrouvant presque l'émotion de la toute première image,
l'électrochoc du coup de foudre.
Entre la montagne et le fleuve, la skyline se déployait de toute sa puissance.
Mon esprit embrumé se concentrait sur cette vision de toutes ses forces.
Mon quotidien désormais est ici, sur cette rive de l'Atlantique.
Français pour les Québécois. Québécois pour les Français.
J'étais bel et bien devenu les deux à la fois.
Les imposantes poutres rouillées de la structure
ouvraient les perspectives d'un road movie.

Un plan cinématographique m'offrait, devant moi,
des espaces à conquérir, encore vierges.

Et derrière moi, la ville qui s'éloignait et m'échappait.
Français et Québécois, hein ?...
Les deux à la fois ?...
Quelle imposture.
Le vide me remplissait à nouveau.
Je n'étais plus rien du tout.

Nous roulions sur la 20. L'autoroute Jean-Lesage.
Le moment de grâce, comme instant d'euphorie, fit place à la dépression.
L'image de la voiture filant dans la dentelle lourde du pont cantaliver,
avait certes tous les accessoires du film américain :
les poutres vertes et leurs rivets, les trucks, limousines, gratte-ciel, sirènes de police,
jusqu'aux petits autobus scolaires jaunes, aux balises oranges clignotantes,
jusqu'aux monstrueuses montagnes russes en bois du parc d'attractions de La Ronde,
que nous enjambions avec hauteur.
Mais, prise dans l'engrenage du projecteur, bloquée sur la chaleur de la lampe,
cette image vint à jaunir avant de disparaître dans une blancheur aveuglante.
J'étais en route pour nulle part. A des milliers de kilomètres de chez moi.
Pourquoi m'enlevait-on à la fureur illusoire de la ville ?
Savoir que nous rentrions le soir-même me donnait un peu de courage.
Mais la journée entière qu'il fallait combler semblait être perpétuité.
La nuit me délivrerait.
Allais-je pouvoir faire bonne figure jusque-là ?
Allions-nous à Drummondville ? Dans les Cantons de l'Est ?
Rendre visite à des amis ou à la famille de mes amis ?
Je ne sais pas. Il y eut plusieurs expéditions de ce genre.
Il fallait que je raconte ma dernière nuit à l'Entrepeau et au Sisters.
Avais-je croisé Rufus Wainwright ou Mado Lamotte ?
Avais-je fini chez moi ou à l'hôtel Gouverneur, Place Dupuis ? Et avec qui ?
Quel intérêt pouvais-je trouver à rencontrer du monde sur internet ?
Quelles relations peut-on bien développer si elles ne sont que virtuelles ?
Est-ce qu'en France on fait ceci comme cela, ou cela comme ceci ?
Est-ce que mon cousin avait aimé le Québec ? Allait-il revenir ?
" A droite, c'est le Mont St-Bruno ! "...
Je revois sa silhouette trapue, mutilée de quelques pistes de neige,
comme sortie de nulle part,
et les lignes téléphoniques étirées le long de la route, à perte de vue.
Une des collines montérégiennes, dressée comme un Ayers Rock
sur le plat pays de la Rive Sud.
Dans la mollesse des suspensions et l'odeur étrangère d'une couverture,
le nez contre la vitre, je me demandais ce que je fichais là.
On était loin de Thelma et Louise ou de Macadam Cow Boy.
Nous étions peut-être chez les parents de l'un ou de l'autre.
Boire un jus de canneberge dans le salon, autour du napperon,
pour arroser une part de tarte servie par maman.
Des gens adorables, très âgés, et toujours très amoureux.
On appela une sœur au téléphone, et son mari, et ses enfants,
qui passèrent se joindre à nous et désordonner les coussins des canapés.
Le père n'avait rien d'un looser que sa matrone aurait insulté avec dégoût,
ou méprisé à longueur de journée, comme il arrive parfois
quand une épouse a été abusée, saturée d'illusions et de promesses.
Très digne, avec ses cheveux gris et blancs lissés, bien peignés en arrière,
le visage sec, hâlé et buriné, d'un homme qui a passé son temps dehors,
il n'avait pas les mains déformées ou mutilées de l'artisan, de l'ouvrier ou de l'agriculteur.
Des ongles propres parfaitement coupés, une alliance sur des doigts fins et nerveux,
pianotaient d'impatience le bois des accoudoirs de son fauteuil de patriarche.
Madame s'activait de toute sa rondeur pour couper des parts, les servir,
remplir les verres, vider le réfrigérateur...
la seule qui s'autorisait à rester debout,
refusant toute aide catégoriquement.
Une situation impensable à Montréal, dans un Québec féministe,
où les femmes dominent les hommes, malmènent leurs époux.
Nous étions tous dans les canapés autour de la table basse.
Le père avait droit au fauteuil. Son fauteuil.
Son port altier, son mutisme de vieux sage,
la neige des cheveux sur le cuivre de sa peau,
lui donnaient l'air d'un Grand Chef Iroquois.
Il avait fait de la politique, toute sa vie, sur le terrain.
Un élu local, brillant et respecté, adoré de son clan.
Tous autour de moi l'admiraient, et je l'admirais pour ça.
La télévision allumée, retransmettait des images de Washington.
Un nuage noir vint obscurcir le visage du père.
Sous la pluie, un homme nerveux faisait un discours sur les marches du Capitole.
George Walker Bush, fils de son père, frère de son frère, entre autres choses,
devenait le prochain Président des Etats Unis.
Le World Trade Center était toujours debout,
j'avais pu le vérifier moi-même, quelques jours plus tôt,
mais la Démocratie avait été mise à mal par une élection plus que douteuse.
On sait qui a donné le pouvoir à Kennedy, et qui le lui a repris.
On sait qui a imposé George W Bush à l'Amérique.
Les nuages sur Washington comme ceux dans les yeux du Grand Chef Iroquois,
annonçaient la tempête, présageaient le pire.
Le patriarche savait lire les signes, ceux de la nature, ceux de l'Histoire.
Comme la fuite d'animaux précède l'incendie, le silence des oiseaux la catastrophe,
le comptage vaseux de voix en Floride sentait le soufre et le roussi.
Tout le monde exprima son indignation, sa méfiance, sa colère ou ses craintes,
avant de revenir aux potins de la famille et de la communauté.
Mais le père ne lâchait pas le téléviseur des yeux.
Il fallut saluer l'assemblée, car nous avions de la route pour rentrer à Montréal.
Déjà, mon cœur piaffait, piétinait frénétiquement le linoléum
comme un chien quand il comprend,
voyant son maître saisir la laisse, qu'il va faire sa promenade :

nous allions rentrer à la maison.
Il me fallait, par politesse, contenir mon enthousiasme et mon impatience.
C'est à ce moment seulement, que j'ai ouvert les yeux sur ce qui m'entourait,
que j'ai découvert le charme de ce petit pavillon typique, du quartier arboré,
que j'ai su voir enfin la beauté paisible des Cantons de l'Est.
En sale gamin capricieux, je me retrouvais presque à regretter de devoir partir si tôt,
alors que pour être honnête, on m'aurait dit qu'il fallait finalement y passer la nuit,
la panique serait revenue aussitôt.
Je m'attachais soudain à cette famille aimante qui nous faisait de grands signes d'au revoir,
sachant sans doute que cette nostalgie subite,
ne venait au fond que de la certitude
de ne la revoir plus jamais.

Qu'ai-je vu du Québec ? En plus de deux ans...
La Gaspésie ? Traversée au pas de course, quand notre auto soulevait des vagues d'oiseaux.
Tadoussac ? Où le fleuve regorge de baleines et de traversiers.
La ville de Québec où je me suis rendu quelquefois, avec son ferry pour Lévis,
ses fiacres, ses peintres, ses touristes du Petit Champlain,
et la silhouette disgracieuse du Château Frontenac...
C'est bien peu.
Ma réalité, c'était cette lueur orange qui embrasait la nuit au bout de l'autoroute.
Cette lueur qui donnait l'impression d'être en plein jour lorsqu'il neigeait
et que le coton épais de l'air s'imprégnait d'une teinte anis,
que toute la ville, figée dans la douceur du nuage, flottait dans un incendie sans flammes.
De la noirceur de la Montérégie, nous filions comme des moustiques attirés par la lumière.
Une nappe de couleur incandescente, à l'horizon, nous indiquait le lieu de la métropole,
le lieu de tous les désirs, de tous les plaisirs,
comme une émanation de chaleur humaine, de millions d'âmes vibrantes.
L'excitation montait dans ma gorge, ému, de chagrin et de bonheur,
imaginant les étudiants, les couples, les enfants, les vieillards, les familles,
dans les restaurants, les bars, les appartements, devant la télévision, à table, au lit,
ignorant mon existence quand je pensais à eux, avec tendresse et fraternité,
à eux que je voyais dans les taxis, dans les théâtres, dans les hôtels, ou le métro,
mes petits québécois chéris, mes petits touristes français ou américains,
mes serveurs de café, mes ouvreuses de cinéma, mes putes et mes bonnes sœurs...
Mes cuisiniers de China Town, mes businessmen de la rue Crescent,
mes concierges de René-Lévesque,
mes bimbos, mes joueurs de hockey,
mes comédiens, mes architectes, mes caissières et mes sans-abris.

J'étais en communion avec ce bourbier de vies, cet essaim de solitudes superbes.
Mes amis étaient amusés de me voir euphorique, aérien, lumineux, sur leur banquette arrière.
Le vampire retrouvait la nuit,
le goût du sang, de la chair humaine, l'énergie de la vie qui irradiait le ciel.

Je ne pouvais plus dissimuler mon sourire de satisfaction, et de soulagement.
De vieux motels, des stations-service, des hangars industriels, commençaient à apparaître.
Le paysage commençait enfin à s'urbaniser un peu.
Au détour d'un échangeur, elle s'est révélée à nous, enfin, éclaboussant le pare-brise,
comme un feu d'artifice suspendu : la fleur d'étincelles s'était ouverte sous nos yeux,
crépitante de fenêtres allumées, de phares de voitures et d'éclairages publics.
Une mer de lucioles oranges et jaunes, s'étalait sur des kilomètres de banlieues,
et de ce tapis de braises ardentes, s'élevaient des skyscrapers étincelants,
brillants de mille feux, en une somptueuse éruption volcanique.
Sur ces coulées de lave, ou les cuivres rutilants d'un big band endiablé,
tournoyait le phare de la Place Ville-Marie.
Mon cœur était en fusion, ébloui de techno et de salsa, de blues de chez Biddle,
s'accordant aux cordes de l'OSM, aux tangos et au jazz, aux respirations secrètes,
reconnaissant l'érection phosphorescente du Stade Olympique,
l'enseigne Molson au sommet d'un building,
la rose rouge de la tour de Radio Canada, le Q électrique d'Hydro Québec,
la Tour de l'horloge et le dôme d'aluminium du Marché Bonsecours,
et le désordre de néons rivalisant d'audace, au-delà...
La voiture s'est embarquée à nouveau dans la cage du pont Jacques Cartier,
pour me ramener sur mon île.
Chaque brasse aérienne du grand phare nous rapprochait du rivage.
Nous survolions le fleuve sombre, large, impassible,
puis la trachée infernale de la rue Ste Catherine.
Nous avons amorcé la boucle qui nous déposa sur le boulevard Maisonneuve,
où j'ai reconnu l'alignement de façades familières...
Je rentrais chez moi. Il n'y avait aucun doute là-dessus.



Philippe LATGER
Avril 2007 à Paris

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L'Opéra de Sydney

Publié le

Laissons l'Hudson à New York...
Utzon, c'est autre chose.
Utzon est à Sydney
ce que Garnier est à Paris.
Sur l'autre hémisphère d'un cerveau gorgé d'eau,
la tête en bas, les pieds en haut,
on arrive sur l'écume d'une déferlante.
New Wave. New Wales.
Nouvelle-Galles du Sud.
Pile entre Poitiers et Bechet...
Il y a Sydney.
James Cook et ses pirates,
dans la baie de Port Jackson.
La plus belle prison du monde.
Je ne suis pas un condamné au bagne,
un criminel déporté aux marges de l'Empire,
aux enfers d'après les mers,
dans les abysses d'au-delà l'horizon,
déporté comme mille autres
dans le vide-ordures du bord d'une terre plate.
La terre est ronde.
Partout l'on s'y tient debout.
Il n'y a pas de chute aux bords du monde.
Il n'y a pas d'enfers aux confins de l'Empire.
Le bagne des prisonniers était un paradis.
Un paradis d'or et de lumière.
Je ne suis pas un surfeur décoloré non plus.
Un athlète au teint de carotte râpée,
enveloppé d'iode, d'encens et de haschisch.
Je n'ai ni le diamant du mollet,
ni les capsules abdominales,
ni l'équilibre équivoque du rodéo.
Mes cheveux frisent plus dans le charbon
que dans le jaune de la paille.
Revenus de Bali ou d'Hawaii... Aloha.
Des corps gorgés de bière s'offrent aux plages,
échoués comme des cétacés déshydratés.
Rejetés par les vagues, qui reviennent les lécher,
comme on lèche ses plaies.
Je ne suis pas arrivé par les mers.
C'est le ciel qui m'a lâché.

Deux avions venaient de s'encastrer
dans les jumelles babyloniennes de Manhattan.
Dans la panique et l'horreur générale,
dans l'hystérie planétaire immédiate,
nul besoin d'expliquer comment ce double impact a bien pu suffire
pour provoquer l'effondrement complet de deux tours d'acier.
D'acier, d'amiante... et de contrats d'assurances.

Mais dans ce tremblement de terre et d'images,
je décollai vers d'autres lieux de la zone dollar.
Vers d'autres nouveaux mondes.
Quelques jours après cet électrochoc titanesque
qui fit saigner mes yeux, mon coeur, mon âme,
qui fit pleurer mes stigmates de néo-algonquin déchu,
je survolais l'Axe du Mal dans un puissant Boeing.
C'est dans la baie de Sydney que j'ai atterri, atterré,
cherchant à rejoindre les plis tendres d'une histoire d'amour,
d'une chaleur humaine, simple et gratuite,
instinctive, animale,

et salutaire.
Les cendres de Ground Zero
neigeaient jusqu'à cette autre Amérique.

Ici aussi, la terre avait tremblé,
faisant décoller des nuées d'oiseaux,
les chauves-souris géantes des arbres du jardin botanique.
Mon amour m'attendait, à l'abri du désordre.
Dans les tours d'une ville vide de sens.
Loin de la jungle ambiguë et cynique de New York,
Sydney est une capitale de province, paisible et sans histoires.
Montréal... mais sans le grain de folie québécois.
Le mall commercial et culturel d'un pays rural,
d'un immense désert poussiéreux.
A Manhattan, tout est superbe ou monstrueux.
Ou les deux à la fois.
A Sydney, tout est seulement mignon.
Son trésor, le vrai, c'est sa baie.
Une dentelle fantastique,
en guise de cadre doré, baroque, rococo,
cadre d'un miroir aux mille reflets d'argent, tourné vers le ciel.
Une glace sans tain, où s'enlisent quelques yachts désabusés,
où patinent quelques voiles égarées ou de laborieux ferries.
D'hystériques jet-skis s'agitent et s'ébrouent dans leurs gerbes d'écume,
comme pour singer une hyperactivité, une fébrilité dérisoire,
un fun dont il faut se convaincre.
Ces moustiques pétaradent sous l'indifférence d'un pont stoïque.
L'arche majestueuse du Harbor Bridge.
Quatre mini-skyscrapers des Années 30,
très New Yorkais, en guise de piles, puissantes,
tendent les cordages rouillés d'une voûte ferroviaire.
Porto s'endort sur d'autres continents,
lorsque la lumière se lève, ici,
embrasant à la fois le ciel et l'eau,
sur une splendide station balnéaire.

C'est à quai que l'œuvre d'Utzon est amarrée.
Pris dans les glaces, le bâtiment a hissé ses voiles.
Mille chœurs, mille cordes, mille voix
ont soufflé leur foi à coup de cors et timbales.
L'air inspiré. L'air expiré...
pour tendre une voilure de granit blanc.
Une barrière de corail contenant le désert intérieur,
un récif de nacre qui sépare le vide du néant,
posé au milieu de nulle part.
La machinerie du navire active ses pompes, ses pistons,
avec une volonté farouche d'arriver à quelque chose :
des orgues phénoménales,
comme porte-voix de toute une population
qui appelle un dieu qui n'existe plus,
ou pire encore, qui l'a totalement oubliée.
La machinerie s'est mise en marche, gronde ses opéras,
met en scène la condition humaine.
Mille galériens transpirent pour avancer...

mais le vaisseau fait du surplace.
On ne fait pas naviguer un phare.
Le businessman ou le cow-boy, débarque sur le même quai.
L'Australie est une île. Une île de prisonniers.
Et ce Temple est un coquillage géant.
Une corne d'abondance.
Celle de l'âme humaine, de son imagination
- sans limites, sans frontières -
qui permet tous les voyages immobiles,
les voyages dans le temps,
l'exaltation des rêves et des désirs,
la transcendance.
Cette coquille vide est pleine d'espoirs déçus,
d'ambitions trahies, de solitudes désemparées.
Le chaos de trajectoires désespérées.
L'errance de moussaillons naufragés.
Les pointes immaculées, déchirant les cieux,
sont autant de flèches vers l'absolu,
autant de mains tendues vers l'ailleurs.
Ensablés, ancrés dans cet Eden sans Dieu,
les pionniers sont aussi volontaristes que volontaires,
aussi déterministes que déterminés.
S'il n'y a pas de sens, ils en inventeront un.
Et ils érigeront des tours de Babel.
Et ils composeront des opéras...
pour chanter leur existence de toutes leurs forces,
gonfler les voiles de ce navire brisé.
Les griffes du bâtiment s'arrondissent.
La lame virile s'évase d'un galbe féminin.
Le désespoir s'assoupit, la colère se détend.
La sérénité se révèle comme fondation, tellurique.

Des bras de l'amour, je m'extirpe.
Je quitte la chambre, pieds nus,
pour respirer le crépuscule.
J'attends mon spectacle favori.
Le réveil des chauves-souris géantes.
Les nuages de bats, contre le soleil couchant.
Les vampires s'envolent vers la nuit,
se nourrir d'embruns et de fruits.
C'est un faux départ d'oiseaux migrateurs.

Comme les gens d'ici, les chauves-souris...
reviendront se pendre par les pieds, la tête en bas,
dans les branches de l'aube.
De la terrasse dominant le jardin botanique,
mon regard s'illumine de tendresse pour ces créatures,
ces frères, mammifères, aussi seuls que nombreux.
Mon cœur les suit dans leur envol vers la baie,
dans le rouge écarlate de l'horizon,
alors que la nuit gagne du terrain, à leurs trousses.
Le voilier d'Utzon prend les couleurs du couchant,
douces, mélancoliques...
Je survole le miroir avec mes frères chiroptères, noctambules,
les dents de requin de l'Opéra, la toile sombre du pont,
et les moutons de silence, à perte de vue...
Une envie de pleurer me monte à la gorge.
Si le monde est devenu fou... quelle importance ?
La folie du monde n'est-elle pas dérisoire ?
Ce qui est fou, c'est d'être là.
C'est d'être né. C'est d'être.
Homme ou chauve-souris. Pont ou Opéra.
Ce qui est fou c'est d'exister.
Je ne sais même pas qui remercier pour ça.

Sydney est un décor de théâtre.
Un purgatoire pour mon âme blessée.
Des millions d'univers errent dans ses banlieues,
entre alcool et crèmes de nuit.
Ce n'est ni Montréal, ni Barcelone.

Le repos des ténèbres s'est abattu sur la ville.
Des lumières scintillent sur le port, répondant aux étoiles.
Des phares vacillent, cherchant une issue ou l'aventure.
Je suis au bout du monde. Aux portes de la Tasmanie.
Au bout des certitudes. A la fin d'une époque.
Un amour inespéré enveloppe la charnière,
en protège le coude.
J'ai perdu mon enfance.
J'ai perdu ma mère.
J'ai perdu Montréal... et Manhattan aussi.
Autant de vies qui s'effondrent.
Autant d'identités arrachées à ma structure,
comme autant de lambeaux de chair.
La vie me déshabille peu à peu.
Mais cet amour me rejoint sur la terrasse.
Cet amour qui me tient encore debout.
Debout au milieu des décombres.
Cet amour qui me voit, me renvoie que j'existe.
Il faut bien que je sois pour qu'il m'aime.
Il aime ce qu'il reste de moi.
Mes yeux croisent les siens.
Ô mon amour...
Et je sais soudain qui remercier.

Laissons l'Hudson à New York...
Utzon, c'est autre chose.
Utzon est à Sydney
ce que Garnier est à Paris.
Sur l'autre hémisphère d'un cerveau gorgé d'eau,
la tête en bas, les pieds en haut,
on arrive sur l'écume d'une déferlante.
Seul, atterré, meurtri...
mais amoureux.



Philippe LATGER
Avril 2007 à Paris

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Rue Royale

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" Il s'est encore battu ...
- Il était ivre ?
- A ton avis ? " 
Elle regarda sa montre, agacée.
" J'ai une course à faire ... ça peut attendre ? 
- Tu as tout ton temps. "
Elle raccrocha et lâcha son portable dans son sac à main.
Une dernière bouffée de tabac. Une dernière inspiration.
Elle reprit sa marche, perchée sur ses talons. Rue Royale.
" Ces cures de désintoxication ne servent à rien ... " pensa-t'elle.
Les mâchoires serrées, elle composa un code avant d'entrer dans l'immeuble.

La Seine scintillait entre de doux reliefs verdoyants.
Les baies vitrées étaient ouvertes sur le fleuve.
Le portail a laissé entrer la berline qui fit crisser le gravier de l'allée.
Les chiens se sont précipités en jappant pour l'accueillir.
" Christine est arrivée ... " soupira Charlotte en écrasant une cigarette.
Marie débarrassait un plateau sur la table-basse en baissant les yeux.
" Qu'est-ce que tu vas lui dire ? ...
- La vérité Charlotte ... Elle peut l'entendre ... 
- Comme tu voudras. "
Il la regarda d'un air surpris, presque déçu.
" Bonjour Marie ...
- Bonjour Madame.
- Ils sont là ? ...
- Dans le salon Madame ... "
Elle fit irruption dans la pièce.
Charlotte se leva d'abord. S'essuya les mains sur ses cuisses.
Puis décida de se rasseoir.
" Tu t'es encore mis dans un bel état.
Tu n'as rien de cassé ? ...
- Rien du tout. Juste un œil au beurre noir.
- Le médecin n'a rien trouvé d'autre, confirma Charlotte.
- Dommage. 
Tu aurais mieux fait de te rompre les deux bras et les deux jambes,
ça m'aurait fait des vacances ...
- Il lui faudra quand même du repos " ajouta Charlotte.
Christine ignora l'information. Elle vint se planter devant Alain.
Une grimace de dégoût ou de méfiance la défigurait.
Elle tendit un index sous son menton pour lui relever la tête d'un doigt,
les sourcils froncés, comme pour estimer l'étendue des dégâts.
Charlotte se leva à nouveau : " Je suis allée le chercher à l'hôpital et ... 
- Tu sens encore l'alcool " trancha Christine en tournant les talons.
Alain leva les yeux au ciel avant de se laisser retomber dans le divan.
Elle allait quitter la pièce lorsqu'elle se retourna soudain :
" Au fait, j'ai vu mon avocat ... je demande le divorce ... "

 

Philippe LATGER
Paris 2006

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Double peine

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Pourquoi
les drames et les scènes ?
Les crises de jalousie ?

On se veut si fort.
S'en vouloir, c'est aimer encore.
A quoi bon se nuire,
tout détruire ? ...

Est-ce que ça vaut la peine ?
Tout ce mal qu'on se fait
se déchaîne ...
Double peine.

Toi et moi avons la même.
Double peine.
C'est le prix de ce qu'on s'aime ...

Pour toi,
l'amour et la haine
se mêlent à la folie.

On s'en veut encore.
On a dû se serrer trop fort.
A quoi bon se nuire,
se détruire ? ...

Est-ce que ça vaut la peine ?
Tout ce mal qu'on se fait
se déchaîne ...
Double peine.

Toi et moi avons la même.
Double peine.
C'est le prix de ce qu'on s'aime ...

Est-ce que ça vaut la peine ?
Tout ce mal qu'on se fait
nous enchaîne ...
Double peine.

Et nous avons la même.
Double peine.
C'est le prix de ce qu'on s'aime ...

S'il faut s'en donner la peine,
pourquoi faut-il écoper la même
double peine ? ...

Est-ce que ça vaut la peine ?
Tout ce mal qu'on se fait.
Tout s'enchaîne ...
Double peine.

Toi et moi avons la même.
Double peine.
C'est le prix de ce qu'on s'aime ...

 

Philippe LATGER
Novembre 2006 à Paris

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Biyouna au Divan du Monde 2006

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Biyouna au Divan du Monde 2006Biyouna au Divan du Monde 2006
Biyouna au Divan du Monde 2006Biyouna au Divan du Monde 2006
Philippe Latger au Divan du Monde le 24 novembre 2006

Philippe Latger au Divan du Monde le 24 novembre 2006

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photos © A.Bouquet

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Pour qui

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J'ai cherché ta main dans la nuit.
Un mur s'est levé, et le vent aussi.
Pour qui, séparer ceux qui s'aiment ?
Pour qui, le péché, le blasphème ?

J'ai cherché ta main dans le noir,
dans mes cheveux, mon désespoir.
Pour qui retenir nos élans ?
Pour qui se mutiler autant ?

J'ai pas choisi mon nom,
j'ai pas choisi mon Dieu.
Peux-tu me juger et dire
qui je suis ?

J'ai pas choisi mon nom,
mais j'ai choisi tes yeux :
c'est mon cœur seul, à vrai dire,
que je suis.

J'ai cherché ta main dans la mienne.
Plus fort est l'amour, plus rude est la peine.
Pour qui devrais-je renoncer à toi ?
Pour qui est-on de mauvaise foi ?

Pour qui ...
Pour qui ...

J'ai pas choisi mon nom,
j'ai pas choisi mon Dieu.
Peux-tu me juger et dire
qui je suis ?

J'ai pas choisi mon nom,
mais j'ai choisi tes yeux :
c'est mon cœur seul, à vrai dire,
que je suis.

Pour qui devrais-je renoncer à toi ?
Pour qui est-on de mauvaise foi ?

Pour qui devrais-je renoncer à toi ?
Pour qui est-on de mauvaise foi ?

Pour qui ...
Pour qui ...

 

Philippe LATGER

Enregistré en duo par Souad Massi et Gad Elmaleh - générique de fin du film Mauvaise foi

Pour qui (Souad Massi) Adaptation Philippe Latger

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La chanson d'Azur et Asmar

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Petit enfant
deviendra grand.
Il franchira les océans.
Il sauvera
la Fée des Djins.

Et tous les deux seront heureux,
seront heureux.

Et tous les deux seront heureux,
seront heureux.

C'est toi, ma joie.
Quand tu joues, tu me souris.
C'est toi, ma joie.
Joue et brille, soleil de ma vie.

Mon bel enfant aux cheveux d'or
songe à la fée quand il s'endort.

Mon bel enfant aux cheveux noirs
rêve à l'amour et à la gloire. 

Ils sont mes deux tendres trésors
et je les berce jusqu'à l'aurore.

Ils sont mes deux tendres trésors.
Ils fleuriront. Ils seront forts.

Ô mon Azur, prends garde à toi,
partout le mal t'attaquera.
Ô mon Asmar, prends garde à toi,
quoi qu'il arrive, ne cède pas.

Vous êtes frères mes deux garçons.
Votre puissance est votre union.

Vous êtes frères mes deux garçons.
N'oubliez pas cette leçon.

De porte en porte,
vous passerez.
De porte en porte,
vous gagnerez.

Et un beau jour
viendra la fée.
Et un beau jour
viendra l'amour.

Petit enfant
deviendra grand.
Il franchira les océans.
Il sauvera
la Fée des Djins.

Et tous les deux seront heureux,
seront heureux.

Et tous les deux seront heureux,
seront heureux.

C'est la joie dans mon cœur
quand je vois leur course au bonheur.
C'est la joie dans mon cœur
car je sais qu'ils seront vainqueurs.

Dans leurs yeux noirs, dans leurs yeux bleus,
je vois l'espoir, jeune et joyeux.

Dans leurs yeux bleus, dans leurs yeux noirs,
je vois le feu de la victoire.

Je les instruis, je les nourris.
Ils se régalent. Ils me sourient.

Leur belle enfance est un trésor.
Ils s'en iront confiants et forts.

Ô mon Azur, prends garde à toi,
partout le mal t'attaquera.
Ô mon Asmar, prends garde à toi,
quoi qu'il arrive, ne cède pas.

Vous êtes frères mes deux garçons.
Votre puissance est votre union.

Vous êtes frères mes deux garçons.
N'oubliez pas cette leçon.

De porte en porte,
vous passerez.
De porte en porte,
vous gagnerez.

Et un beau jour
viendra la fée.
Et un beau jour
viendra l'amour.

Petit enfant
deviendra grand.
Il franchira les océans.
Il sauvera
la Fée des Djins.

Et tous les deux seront heureux,
seront heureux.

Et tous les deux seront heureux,
seront heureux.

 

Philippe LATGER / Michel OCELOT

La chanson d'Azur et Asmar (Souad Massi) Adaptation Philippe Latger et Michel Ocelot

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Bismillah

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( Loué soit Dieu )           

Biyouna :

Elle s'est perdue dans mes contrées.
Une visite m'est offerte.
Par mes fenêtres, elle est entrée.
Porte du désert entrouverte.

  
Malia :            

Excusez-moi de déranger.
Je suis venue boire le thé.
Du café blanc. Fleur d'oranger.
Peut-être me suis-je invitée ...

Je ne sais rien des oliviers,
ni des souks, ni des narghilés,
tapis volants et citronniers ...
Comme vous, je suis exilée.

Biyouna :

Nous avons tout autant que vous
le sens de l'hospitalité.
Pour une dame comme vous,
il me reste toujours du thé.

Nous avons chevaux et moutons,
le même ciel, la même mer,
la menthe ou les fleurs en boutons,
de l'aigre-doux au doux-amer.

Biyouna et Malia :

Bismillah.
Bismillah.

Malia :

Moi qui suis prête à sacrifier
mon précieux nuage de lait,
j'ai bu, j'aurais dû me méfier,
la langue je me suis brûlée.

Brûlé les yeux à vos couleurs,
soleil, thé vert et sucre roux,
je souffre un peu de la chaleur
de Louqsor à Tizi-Ouzou.

Biyouna :

Servi de haut pour l'aérer,
mon thé peut vous désaltérer.
Il vaut mieux, quitte à se brûler,
le boire avant d'être enterré.

Je ne sais rien de vos comtés
ni de vos rêves écroulés.
Vous devez tout me raconter.
Vous êtes ici. Dieu soit loué.

Malia :

Les miens, quand ils boivent leur tasse,
gardent le petit doigt levé.

Biyouna :

Chez nous, quand l'orage menace,
on reste debout pour prier.

Biyouna et Malia :

Bismillah.
Bismillah.

Malia :

Je resterais là volontiers
pour plus de mille et une nuits.
J'ai parcouru le monde entier
juste pour tromper mon ennui.

Biyouna :

Et si j'ai cherché quelqu'un d'autre,
ici c'est vous que j'ai trouvée.
Mes enfants ont l'âge des vôtres.
Le cœur n'a plus rien à prouver.

 

Philippe LATGER

Enregistré en duo par Biyouna et Malia sur l'album Blonde dans la Casbah

Bismillah (Philippe Latger / Joseph Racaille)

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N'oubliez personne

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La vie devrait être une fête.
Ce sont les traits qu'elle a pris dans mon enfance.
Ceux de la musique, des rires et des rythmes.
Des larmes aussi. Mais d'émotion. De bonheur.
Le plaisir de se retrouver, de se reconnaître.
D'être ensemble.
Etre vivant est un miracle. Inespéré.
Quoi qu'il arrive ensuite.
C'est toujours ça de gagné.
Pourquoi diable se faire du mal ?

Je referme le journal.
J'éteins la télévision.
Je suis meurtri.
Le moindre mort en Irak, au Darfour,
me donne la nausée.
Un attentat en Israël.
Un autre au Pakistan.
Le sang qui coule.
Les bombardements.
La course à l'influence, à l'énergie.
Pourquoi tiennent-ils tous à gâcher ma fête.
Egoïstement, je les hais pour cela.
L'ambition. Le pouvoir. La fortune.
Qu'en feront-ils quand ils seront pourris dans leur tombe ?
La vie offre tant de beauté. Tant de plaisir.
Embrasser la femme qu'on aime.
Sourire à un enfant qui s'endort.
N'avons-nous pas les mêmes enfants ?

Les mêmes sourires ?
Je vous en prie.
Faites l'amour. Faites la fête.
Je voudrais que tout le monde soit heureux.
Il y a ce gamin dans son coin qui boude.
On a oublié son cadeau d'anniversaire ?
On lui a refusé un jouet ?
Pourquoi celui-ci pleure-t-il dans l'ombre ?
Tous ces cœurs brisés, ces abandons.
C'est insupportable.

N'est-ce pas suffisant de voir cette jeune femme malade ?
Ce vieillard qui va mourir seul à l'hôpital ?
Cette mère de famille qui a perdu son enfant ?
Faut-il en plus faire la guerre ?
Faucher des vies que la nature aurait épargnées ?
C'est insupportable.

Faites l'amour. Faites la fête.
Ecoutez la musique, laissez-la vous envahir.
Levez les mains vers le soleil qui nous caresse.
Dansez sur la plage, dans la rue, sous la pluie.
Partagez un repas et des chansons sous les étoiles.
Ne gâchez pas ma fête, s'il vous plaît.
Aimez-vous les uns les autres.
Et n'oubliez personne.



Philippe LATGER
Octobre 2006 à Paris

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