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2014

Qu'on le comprenne

Publié le

L'amour, c'est du spectacle.
C'est encore et toujours une mise en scène de soi.

 

Philippe LATGER / Décembre 2014

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Si c'est un réconfort

Publié le

Malgré la révolte. Malgré la colère.
Rien ne sert de lutter contre le deuil.
Chaque fois qu'il revient, je l'accueille, je l'embrasse. En confiance.

Avec une seule idée ferme en tête, la plus rationnelle de toutes,
qui n'est pas l'espérance mais une vérité universelle :
rien ne se perd, rien ne se crée,
tout se transforme.

 

Philippe LATGER / Novembre 2014

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L'ubiquité possible

Publié le

L'avantage des amoureux n'est-il pas le fait d'être ensemble même quand ils ne le sont pas ?

 

Philippe LATGER / Novembre 2014

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Filson Bags

Publié le

Diablos, oui, je les vois sur Facebook et ils sont magnifiques.
Des articles fabriqués à la main en provenance de Seattle.
Mon train démarre dans l'après-midi et je n'ai toujours pas bouclé ma valise.
Il faut que je remplace mon vieux sac Samsonite qui après des années de bons et loyaux services
ne peut plus assurer mon voyage sur une seule roulette. Quelle heure est-il ?...
Je croise dans la rue le vendeur de la Manufacture, la boutique qui a commandé, justement,
les Filson Bags que j'ai vus sur les réseaux sociaux, mais nous sommes à la pause déjeuner,
pas question de le forcer à rouvrir son magasin, je file aux Galeries Lafayette en catastrophe.
Horaire du TGV : 15h33. J'achète un sandwich au retour. Et je serai dans les temps.
Je plie le linge et le range dans le sac. La trousse de toilette. Les affaires de plage.
Les chargeurs. Mes billets de train. Je ferme l'appartement. Je coupe l'eau. C'est parti.
Je ne peux m'empêcher de penser aux risques de cambriolages à laisser le studio deux semaines.
En même temps, j'ai pris mon ordinateur avec moi. Ce que j'ai de plus précieux en somme.
Puisque j'y ai enregistré tout mon travail. Que pourrait-on me prendre ?...
Mon nouveau bagage glisse à merveille sur le pavé perpignanais, sans un bruit.
Il suit sans la moindre résistance le tempo de ma foulée fébrile. Je serai à l'heure.
Ce soir, je dormirai rue du Trésor, dans le 4e Arrondissement. En plein Marais.
Mais il me faut pour cela traverser le pays.

 

Philippe LATGER / Mai 2014

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Une espèce d'importance

Publié le

Il faut bien commencer par quelque chose.
Le linge. Pour huit jours. Quinze jours. Les machines de linge.
Je descends remplir le tambour. Dans cette cave qui me sert de buanderie.
Comme dans les immeubles et les résidences américaines. Les machines au sous-sol.
J'y trouve d'ailleurs mon sac de voyage dont j'ai usé les roulettes.
Pour le temps d'un week-end, le nécessaire ne pesait pas bien lourd,
et je pouvais porter ce sac sur l'épaule, mais ici, impossible. J'ai passé l'âge.
Une des roulettes est cassée. Et je suis fatigué d'avance du bruit qu'elle fera sur les trottoirs.
Ok. Un sac de voyage à acheter. En attendant, j'ai des choses à peaufiner avant le départ.
Ah, et puis, oui. Aller chez le coiffeur. Je vais tenter ma chance. Nous sommes lundi.
Mon salon est ouvert. Je bascule sur le bac à shampoing et plante mes yeux dans le plafond.
Je n'ose pas compter les années. Depuis combien de temps n'avais-je pris de vraies vacances ?
Depuis combien de temps n'étais-je véritablement parti ?
On me masse le crâne. Avec une application qui fait son effet. J'ai des frissons.
La chair de poule. La shampouineuse me fait du bien. Je ferme les yeux. Je bande.
Sur le sommet de la nuque, autour des oreilles, dix doigts qui cherchent quelque chose,
dans la boule de cristal, quand je sens l'électricité parcourir tout le poil de mes jambes.
Je suis incapable de réfléchir. Jusqu'à ce que l'on rince mes cheveux en guise de conclusion.
Une serviette pour frictionner le tout, ébouriffer ce qu'il faudra couper court. C'est l'été.
Dans mon kimono, j'accepte le café que l'on me propose, au moment de m'installer, enfin,
face à moi-même, que je ne regarde pas dans le miroir, avec la fébrilité des veilles de départ.
La coiffeuse prépare son matériel alors que je reprends mes calculs. Londres, en 2009.
Athènes, Budapest, Prague. En 2008. Mon retour à Perpignan en 2010. Et puis quoi...
Cela pouvait-il faire quatre ans ? La coiffeuse en se plaçant derrière moi, fin prête,
m'autorise à lever les yeux sur moi. Je n'avais pas voyagé depuis mon retour de Paris.
Et à cette idée, je dois me concentrer pour tenter de me reconnaître.

Je suis chez mon père à Rosas et j'ai branché l'appareil numérique à son écran de télévision.
J'ai arrêté de fumer. Et pour me récompenser moi-même, je me suis offert un séjour à New York.
C'était la destination parfaite pour un non-fumeur quand cette ville fait partout la chasse au tabac.
C'était surtout la récompense dont j'avais le plus envie. Retourner sur le lieu de mes crimes.
J'étais descendu au Carter où j'avais mes habitudes. Et j'avais tout de même acheté des clopes.
A Manhattan. J'étais sorti dans l'espace fumeur d'un bar de nuit sur la Huitième Avenue.
Je voyageais seul. Un jeune gars a profité de me demander du feu pour me faire la conversation.
Mignon. Gentil. Manifestement heureux de parler à un Français. Il faisait bon. Il faisait chaud.
Je respirais autant ma nicotine que l'odeur géniale de New York en été. Un mois de juin.
Tout est réuni pour tomber amoureux. Je suis célibataire depuis peu. Je suis libre comme l'air.
Je reviens dans le bar pour commander un autre verre, mais le lieu est trop sage et je renonce.
Au moment de sortir, je croise le regard du jeune homme de la pause cigarette,
et je comprends trop tard que le garçon cherchait à me séduire et m'aurait bien suivi.
J'étais déjà dehors et descendais vers Chelsea où j'étais sûr de trouver ce qu'il me fallait.
Dans le salon ouvert de Rosas, mon père et ma belle-mère sont prêts à regarder les photos.
Je lance le diaporama sans conviction. En fait, je sais que je suis en pleine dépression.
Celle, incontournable, des retours de voyages. Toujours plus violente au retour de New York.
Rester à Paris aurait été atroce. D'autant plus au mois de juillet. J'ai filé sur la côte. Au Sud.
Chez moi. Chercher la mer et mon Espagne. Ma Costa Brava. Ma Catalogne.
L'été à Paris est déprimant. Frustrant. Quand Paris Plage ne remplace rien.

Un vol. Beauvais / Gérone. Paris / Perpignan. Pour aller au plus vite sur la Méditerranée.
Ici encore, je voyage seul. J'arrive chez mon vieux papa. Sa maison sur la baie. Sa piscine.
Le grand jardin où je peux respirer et me foutre en maillot. Où je peux nager et bronzer.
Loin de mon studio de la rue du Square Carpeaux.
Je commente distraitement. Times Square. Bryant Park. La Public Library.
Des photos sur la Huitième Avenue. Je pense soudain au bar et à la pause cigarette.
Et je m'interroge, des jours et des jours plus tard, sur mes raisons de n'avoir rien voulu voir
du numéro de drague que m'avait fait le jeune homme qui aurait pourtant été à mon goût.
Je regarde les photos défiler en me disant qu'il était bien temps de me poser la question.
Et que j'aime décidément toujours autant ces histoires tragiques d'occasions manquées.


La coiffeuse passe le petit miroir derrière ma tête pour que je puisse inspecter la nuque,
ou faire mine de le faire, afin de pouvoir lui dire pour en finir que c'est très bien.
J'achète de la cire. Je paye. Je sors avec dix ans de moins sur la rue de la République.
J'ai mille choses à faire avant de partir. Je n'ai aucune envie de partir.
Mon frère a insisté. Et mon beau-frère aussi. Bien sûr. Il faut que j'aille voir ça de mes yeux.
Tout le monde était allé voir leur maison à La Canée. Il ne manquait plus que moi.
J'étais, depuis Paris, allé les rejoindre à Athènes. Mais je n'avais jamais mis les pieds en Crète.
Ok. Ce fut décidé. Les garçons ont même pris l'initiative de s'occuper des billets d'avion.
Je remonte dans mon appartement et me jette sur mon ordinateur pour vérifier mes messages.
Mon amour... cette fois, je ne pars pas le temps d'un week-end à Paris ou Barcelone.
Je pars pour quinze jours. Pour la première fois depuis que nous nous connaissons.
Je consulte la boîte e.mail de l'association. Tout ce qui concerne le projet MAD.
La promotion de Perpignan à l'international. Rien que ça... De quoi je me mêle ?...
Un Mondial Art Déco comme il existe un Mondial du Vent ou de la bière.
Qu'est-ce que tu ne me fais pas faire... pour me convaincre de rester dans cette ville.
Il y a des moments où je me noie dans mon verre d'eau. Où être seul me fatigue.
Et d'autres où je suis bien content de pouvoir faire les choses à mon rythme,
et exactement comme je les imagine et comme je les veux.
Quelle folie. Partir quinze jours. Quand il y a tant à faire avancer au plus vite.
Quand je n'ai aucune envie de déserter Perpignan. Ni de m'éloigner de toi.
J'ai besoin de toi. Toi qui me regardes comme personne ne m'a jamais regardé.
Toi qui me vois exactement comme je crois être, comme j'aimerais être ou comme je suis.
Toi qui m'as toujours vu dans ma vérité, comme j'ai toujours été,
même dans mon placard sordide de la rue Alfred de Musset.
J'ai besoin que tu m'embrasses et que tu me reconnectes à moi-même.
Quand j'ai besoin aussi de me quitter un peu pour te rejoindre, devenir un peu toi,
sortir de mon corps pour entrer dans tes yeux, dans ta bouche, dans tes bras.

Sans craindre de ne pouvoir revenir en moi. En confiance. A l'abri.


Je passe ma main ouverte derrière la tête, où mes cheveux, passés à la tondeuse,
font ce crin métallique que tu aimes bien, l'effet de la brosse en fils d'acier,
comme autant d'échardes incapables de blesser les coussins de tes paumes et de tes doigts.
J'espère que tu viendras ce soir. J'ai bon espoir. Tu ne peux pas manquer le coche.
Tu sais qu'il faudrait autrement attendre quinze jours. Je veux croire que tu viendras.
Tu sais que je veux te voir. Que je ne veux pas partir sans t'avoir dit au revoir.
Il faut que je fasse le plein de toi. De tes yeux. De ta caresse. De ta peau. De ton corps.
Que je fasse le plein de ta voix. Avant de retenir ma respiration jusqu'à la fin du mois.
Diable. Pourquoi me suis-je laissé entraîner ? Que vais-je faire là-bas où je n'ai rien à faire ?
J'aligne les cintres. Le linge propre. Je compte vendredi, samedi, dimanche, lundi.
Je n'ai pas le temps de faire le petit montage de photos sur la rue du Docteur Rives.
Celui sur l'avenue des Palmiers n'est pas satisfaisant. Pas assez pro. Pas assez propre.
Pas assez glamour. Pas assez sexy. Cette table de montage Movie Maker me rendra dingue.
Un boulot d'amateur. Je vais emmener mon ordinateur et travailler depuis Xania.
J'y ferai des photos. J'y rencontrerai des amis de mon frère et prendrai des contacts.
Sans trop savoir pourquoi je fais tout ça quand Perpignan ne m'a rien demandé.
J'ai le trac. J'ai rendez-vous avec moi-même. Avec ma vie d'avant.
Les taxis. Les couloirs. Les comptoirs et les portes d'embarquement. Roissy.
Ai-je vraiment envie de me replonger dans tout ça ?
Mon café refroidit dans le mug du Late Show de David Letterman.
Comment peux-tu penser que je puisse ne serait-ce que penser à aller voir ailleurs ?...
Je l'ai fait tellement avant de te connaître. Avant de te rencontrer.
J'imagine le carrousel à bagages à l'aéroport d'Héraklion. Et ça me fatigue d'avance.
L'Indonésie. Le Mexique. La Turquie. L'Australie. Le Canada. La Chine. C'est très bien.
Déjà fait. C'est compris. Ici, c'est autre chose. Je vais chez mon frère. Passer du temps avec lui.
Je sors la poubelle. Je croise au retour des amis devant la cathédrale. Je discute avec eux.
Et c'est toi. Qui arrives. Qui traverses le parvis. Dans la nuit. Je prends congé le cœur léger.
Je file à mon immeuble. J'en ouvre la porte et t'attends dans le couloir. Tu m'y rejoins.
Mon amour. Que j'embrasse. Je ne suis qu'un merci. Tout entier. Un merci sans limites.
Que je te dois. Que je te donne. A ma chamade. Ma dévotion. Et ma reconnaissance.
Tu es là et tout devient dérisoire. Secondaire. Je réussirai tout. Tout ira bien. Je peux partir.
Quand tout ce qui m'occupe, me mobilise, m'empêche de dormir, soudain,
n'a plus tant d'importance.

 

Philippe LATGER / Août 2014

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La roche comme l'eau

Publié le

Le sable fin. Je marche dans le sable fin.
La chose la plus douce qu'une peau puisse trouver en ce monde.
Y enfoncer un pied après l'autre est d'une volupté absolue.
Ce minéral. Microbilles. C'est une pierre en miettes aussi douce que la plume.
La roche comme l'eau. L'élément. L'enveloppe. Aussi chaude que la chair.
Aussi chaude que l'air. La matière vivante. Et comme autant de gouttes dans l'océan de vagues,
chaque grain autonome participe à l'ensemble d'un immense organisme qui accueille mes pas.
Les dunes se déplacent. Protègent mes talons. Me massent. Me caressent. Et me prennent le pied.
J'y laisse mes empreintes. Je veux m'y engloutir. Fais durer ce plaisir. De marcher dans le sable.
Je reconnais l'odeur. Je connais le parfum. C'est une odeur de fleurs qui me semble impossible.
Le végétal est loin, autour de tamaris qui forment un bosquet tout près de la taverne.
Ses senteurs ne sauraient m'atteindre où je suis, et il me faut admettre que le sable sent bon.
C'est lui qui au soleil dégage ce bouquet, ce mélange subtil d'essences indéfinies.
Je reconnais la fragrance. Qui m'étonnait enfant aux plages de Barcelone.
Quelles fleurs sont capables de pousser dans le sable ? D'où vient cette combinaison ?
Je comprends que la chaleur participe à la préparation. Qu'elle est un ingrédient.
La sciure de rochers répandue et offerte peut alors exhaler cet étrange parfum.
Il est presque fruité. Et devient enivrant au plus profond de mes inspirations.
C'est cette odeur précise du sable de ma plage, celle de mon enfance, et je l'aimais déjà,
quand à Castelldefels, où nous passions l'été, j'adorais la surprendre en marchant vers la mer.
Aussi obsédante que discrète. Je la retrouve ici. A quarante ans passés.
Aussi douce que dans mon souvenir. Aussi douce que la caresse des grains sur ma peau.
Qui cherchent mes chevilles. La poudre ou la farine. Qui raniment mes plantes.
Où j'aime ensevelir toutes mes terminaisons. Les yeux sur l'horizon.
La Méditerranée. Qui m'embrasse comme une mère retrouvant son petit.
Et si je cours vers elle, c'est aussi, soudain, parce que le sable, à mes pieds,

est devenu brûlant.

 

Philippe LATGER / Août 2014

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L'Occident à la dérive

Publié le

La culture du tout automobile et de la grande distribution ne fait pas une civilisation
quand elle est à ce point décérébrante, aliénante, toxique, malhonnête,
qu'elle nourrit autant l'ignorance que l'isolement,
encourage autant la bêtise que la frustration,
en réduisant la liberté individuelle au seul individualisme.
Elle est l'ennemi mortel du libre arbitre et de l'ambition individuelle et collective du bonheur.

 

Philippe LATGER / Août 2014

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Que la pluie est tombée

Publié le

Le temps est incertain.
Mais nous sommes en ce mois où la pluie ne saurait être un drame.
Si elle n'est pas de saison, si elle désole et agace les touristes venus chercher le soleil,
et avec eux les hôteliers et restaurateurs qui prétendaient leur offrir autre chose,
la pluie en juillet n'enlève rien à mon besoin de sortir profiter d'une soirée estivale dans ma ville.
Elle peut tomber si elle veut, quand elle a ses raisons de le faire,
sans que cela n'atteigne mon moral ni ma détermination.
Je marche dans les rues vides de Perpignan, incroyablement vides, jusqu'aux abords du Castillet
où s'installe le sentiment qu'il s'y passe quelque chose. Des conversations. Des rires.
Des tintements de couverts. Et même de la musique. Qui font ensemble un fond de brouhaha.
Qui se précise et grossit à mesure que j'approche, dont j'augmente le volume
à la seule force de mon pas, attiré comme un aimant par l'activité humaine.
Au milieu du désert, je trouvai enfin une oasis. Ce lieu où subsistait un monde.
Au bout d'une rue, je peux découvrir au virage qu'elle opère à 90 degrés,
des terrasses bondées où il fait visiblement bon vivre, dont celle du Café de la Poste,
récemment rénové, qui partage avec moi la volonté d'ignorer l'orage qui menace,
à l'abri des trois puissants platanes sobrement alignés qui défieront avec nous le ciel et ses caprices.
Si la ville est vide, si ses habitants l'ont fuie, ont rejoint massivement les touristes sur la côte
comme chaque été, il reste avec moi une poignée de braves, de serveurs affairés, de clients,
de locaux désoeuvrés et visiteurs errants, pour la sauver de l'électrocardiogramme plat.
Ils étaient donc tous là. Groupés sous les trois arbres de la Poste, autour d'un Banyuls blanc,
d'une bière fraîche ou d'un soda, se serrant les coudes au pied de la porte Notre-Dame,
où je découvre avec plaisir une estrade chargée de musiciens. Bien sûr. Nous sommes lundi.
Le jour où l'on a décidé de rétablir les Sardanes à Perpignan.
Une dizaine d'hommes. Jeunes et beaux pour la plupart. Dans leurs tee-shirts roses.
Un orchestre d'ici, que je connais, installé sur deux rangs comme pour une photo de classe.

Avec leurs instruments. Une coble. Qui s'agite sans jouer sur la scène entre deux airs,
le temps que les danseurs puissent rejoindre famille et amis,
finir leur verre et reprendre leur souffle en terrasse.
Je m'installe à une table libre, dos à la baie vitrée de la véranda du café.
Pour voir. Entendre. Ecouter. La cobla Mil.Lenària au pied du Castillet.


Le flabiol a gazouillé son introduction. J'ai reconu un ami, sur la brèche, prêt à en découdre.
Sa ferveur m'impressionne. L'identité catalane. La danse extraordinaire qui n'est pas du folklore.
On me sert un verre. Que je bois à ta santé. Mon amour. Qui m'accompagne partout.
Qui est présent partout où je suis bien. Partout où je suis mal. Partout où j'existe.
J'aurais aimé que tu voies ça avec moi. Que tu partages mon émotion.
La construction d'une communauté. Cette ronde. Puis cette autre. Qui grandissent.
Des anneaux olympiques. Sautillants. Les bras tendus comme autant de voûtes gothiques.
Ces cuivres puissants qui déchirent la nuit. Ou ce nuage chargé plein de mon coup de foudre.
Pour toi qui n'es pas cette ville mais qui l'es devenue. Qui justifies ma présence en ce lieu.
Qui expliques ma passion pour ce territoire dont je ne m'étais jamais vraiment soucié.
Il y a des basses qui virevoltent dans ma poitrine. Qui ricochent dans ce qu'il reste de moi.
Des gens du Pays Basque. A la table voisine. Je réponds à leurs questions. A leur curiosité.
M'étonne qu'ils ne connaissent pas la Sardane. Qu'ils ne la découvrent qu'ici et aujourd'hui.
Je me surprends à éprouver une fierté qui n'est pas usurpée. Je suis Catalan. En effet.
Aussi vrai que je suis Castillan. Que je suis Toulousain. Ou Méditerranéen.
Je suis Catalan et je vibre avec tout le parvis sous les pas des danseurs sous l'orage latent.
J'aime cette musique. Ses sons si singuliers. Stridents parfois à la limite du supportable.
Mais les harmonies sont belles. Partitions bien écrites. Des mélodies superbes.
Mes yeux s'embuent un peu. Et je sais que ce qui me prend n'est pas de la tristesse.
C'est l'émerveillement. D'être là où je suis. D'être bien. A ma place. Là où je devais être.

Avec les gens que j'aime. Et l'amour de ma vie.


Il y a ce gosse frêle que je repère au milieu des badauds.
Les femmes sont plus loin, stationnant autour de leurs poussettes.
Perpignan, la nuit, n'est jamais véritablement déserte.
Les familles de Gitans l'investissent au crépuscule, sortent du quartier St-Jacques,
les femmes et les enfants, pour des promenades, " à la fraîche ", dans les rues commerçantes
aux rideaux tous baissés, errent dans les rues abandonnées pour leur chemin de ronde.
Ici, filles, mères et grands-mères se sont étonnées comme moi de ce remue-ménage,
de cette animation inattendue et de l'attroupement. Mais ce gosse, je le vois.
Avec des cuisses aussi maigres que ses mollets, à la peau sombre et aux cheveux hindous.
Il s'est éloigné des femmes et des poussettes. S'est frayé un chemin jusqu'à la scène.
Méfiant. Ou avec le sentiment de transgresser l'interdit. Il hésite, se retourne, repart vers sa mère.
Et revient finalement vers l'estrade. Au plus près des musiciens qui le fascinent. Et je souris.
Il piaffe. N'ose pas s'enthousiasmer. Son corps résiste au besoin de danser quelque chose.
Cette musique qui n'est pas gitane. Ce rythme entêtant qui s'empare de lui et qu'il tient à distance.
Il est ébloui. Par les lumières. Les costumes. La charge héroïque des cuivres qui barrissent.
Je lui souhaite de pouvoir monter un jour sur une scène, quand il était évident qu'il était envieux.
Que ce gosse voulait être avec ces musiciens. Faire de la musique. Faire danser les gens.
Ce n'est pas du Flamenco. Certes. Mais le gosse s'en fout. C'est aussi sa culture.
Il vit à Perpignan. Où deux communautés ont vécu côte à côte sans s'être mélangées.
Je vois ce garçon de dix ans qui aurait pu être moi. Comme lui j'étais très attiré par le spectacle.
Et j'ai gardé cette candeur et cette admiration pour les gens qui font du bien aux autres.
La musique. Le théâtre. La danse. Tout ce qui fait rêver. Transcende le quotidien.
Je bois à la santé de ce petit Gitan. A la santé de Perpignan. Et à l'humanité.


Mon amour, tu m'embrasses. Moi qui aime t'aimer.
Je suis assis à l'abri du platane aussi puissant que toi. J'aime tout de ma ville.
Je n'attendais que ça. Etre heureux où je suis. Et pouvoir respirer. Présent à ma présence.
Fort de tous les absents. La Sardane me dévore autant qu'elle me délivre. Doux-amer.
Les gens du Pays Basque vont rentrer à l'hôtel. On range les instruments à onze heures du soir.
Je peux rentrer chez moi quand je suis amoureux. Je n'ai rien à chercher quand j'ai su te trouver.
J'ai pu humer le ciel. Le galet de rivière. La tomate et l'anchois. Le marbre et les olives.
Boire ce Banyuls blanc. Envisager la suite.
Je me lève et m'en vais. Et c'est à cet instant. A la fin du concert.
A la seconde près. Que la pluie est tombée.

 

Philippe LATGER / Août 2014

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Right Now

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Dans le bus qui traverse la ville, je me laisse prendre par l'instant.
C'est bizarre, l'instant, quand on s'y arrête. C'est indéfini. Et l'on comprend des choses.
Des lois mathématiques qui régissent ce monde. Le temps et la vitesse. Le zéro et l'infini.
Le véhicule roule sur une route, et tout peut être sans doute expliqué scientifiquement,
la matière qui constitue le bus, l'attraction terrestre qui nous tient au sol,
les forces, le mouvement, jusqu'aux réflexes du chauffeur au volant.
Les yeux perdus dans les façades et les feuillages d'une avenue, je ne regarde rien de particulier.
Je me laisse porter. Et je sens dans ma chair qu'il n'y a pas de frontière entre l'instant et l'éternité.
Il suffit de s'y arrêter. Et l'infiniment grand se confond avec l'infiniment petit.
Comme une seule et même chose.
Et voilà ce qu'il se passe. Mon pouce fait rouler doucement ma bague à mon index.
Sans y penser. Une association d'idées. Je pense à toi. Sans y penser.
En fait, non. Je ne pense pas à toi. Penser est une action consciente.
Ici, c'est autre chose. Je suis plein de toi. Ce serait plus exact.
A ce moment perdu entre l'instant et l'éternité. Entre le maintenant et le toujours.
Je me laisse porter dans un autobus, qui va d'un endroit à un autre, et je suis plein de toi.
Ailleurs. Dans une dimension où rien n'est périssable. Une réalité parallèle ou supérieure.
Où aller d'un endroit à un autre n'a plus aucun sens. Où le temps n'a plus de prises.
Un lieu où je ne peux plus craindre quoi que ce soit. De quoi pourrais-je avoir peur ?
Puisqu'il n'y a plus de temps, plus de vieillissement, plus de mort. Plus de séparations.
Je suis plein de toi. Comme je suis plein de ma mère. De tous les gens qui m'ont fait.
Les morts et le vivants. Ceux que j'ai connus. Ceux que je ne connaîtrai jamais.
Dans cet hyper-instant, où il n'y a plus d'avant et d'après, ou alors où les deux se confondent,
je suis au cœur des mystères de l'univers, et au plus près des réponses ou du dessein de Dieu.
Je suis au-delà du vivant ou de ma propre vie. Puisque hors du temps. L'espace d'un instant.
Dont le vide est plein de ce que tu représentes pour moi. Maintenant, donc toujours.

Je réinvestis mes yeux. Capables de reconnaître le Canigou allongé dans le lit de la Têt.
Tout se reconnecte. Perpignan. Roussillon. France. La route pour Bompas. François Hollande.
Israël. Palestine. Charlemagne. Le moteur à explosion. Mon enfance. Le piano. Gibraltar.
Toutes ces choses qui existent. Qui ont existé. Ma mère. Ces cheveux. Ce sourire.
Le temps. L'Histoire. Les générations. Après générations. De naissances et de morts.
L'intuition que l'entrée et la sortie sont une même chose. Je regarde le ciel.
Cette fiction de la planète terre et de son atmosphère. Le système solaire.
Le bus tourne autour du soleil. Un dernier rond-point. Direction l'arrivée.
Et voici mes hauts cyprès inégaux rangés serrés pour contrer la tramontane.
Bompas est au bout de la route. Hannibal et ses éléphants. Le mariage de ma sœur.
Un homme joue de la truelle, un genou à terre, pour fermer le caveau de ma mère.
Un autre a hurlé sans que je me rappelle du son précis que le hurlement a produit.
Il me semble que c'était moi. Le cercueil enfourné dans sa loge. La plaque de marbre.
Le petit-déjeuner et le pain grillé sous la pergola de la terrasse en plein soleil.
Le timbre de sa voix grave. Son rire qui riait toujours en s'excusant de le faire.
Ma mère. Qui n'était pas belle. Qui était plus que ça. Que j'ai dû inventer.
L'odeur de ses cheveux. Que je dois pouvoir retrouver en me concentrant un peu.
Que vient faire Dieu dans cette histoire ? Quel est le rapport ? Si nous sommes Lui tous ensemble ?
Mourir ne peut rien. Ou aussi peu que vivre. L'instant. L'éternité. Tout se vaut en ce monde.
Israël. Palestine. Le mal et la bonté. Tout ne fait qu'un. Et rien ne disparaît.

Tu vois, c'est ça. Cette intuition. Celle de t'avoir toujours connu et de pouvoir t'aimer toujours.
Une semaine. Un mois. Quatre ans. A l'instant où j'en parle, tout peut bien se valoir.
Ce n'est vu que d'ici, de l'instant où nous sommes. Le temps, c'est ce que nous en faisons.
J'étais au pied du Castillet. Je suis au coin du Mas Pams. Il s'est passé quelque chose.
Le temps d'aller de l'un à l'autre sans doute. Mais je suis déjà sur le pont.
Et je pourrais douter que le Mas Pams de Bompas ait seulement existé.

Quand tu liras " je suis déjà sur le pont ", cela fera longtemps déjà que je n'y serai plus.
Et c'est une forme de mensonge que d'écrire que je suis sur le pont lorsque je n'y suis pas.
Je suis dans mon lit. Avec l'ordinateur. Et j'ai tapé sur les touches de plastique du clavier,
ce qu'il faut de lettres pour écrire " Mais je suis déjà sur le pont " il y a quelques instants.
Je suis dans mon studio. Dans mon appartement. Il fait nuit. La ville dort encore.
Et même tout à l'heure, lorsque je dormirai, et même dans dix ans, lorsque je serai mort,
je serai bel et bien déjà sur le pont au moment précis où quelqu'un le lira.
Personne ne va mourir. Il faut pour cela commencer par être vivant.
Sommes-nous sûrs de l'être ?
Je veux que tu m'embrasses, et tu m'embrasses. Il me suffit de l'écrire.
Tu m'ôtes l'ordinateur des mains. Tu t'allonges sur moi dans l'obscurité.
Je vois tes yeux briller et sourire dans les miens. Tu colles ta bouche sur la mienne.
Je reconnais la chair de tes lèvres. Pressée contre la chair de mes lèvres.
Des lèvres qui en s'ouvrant ne sont plus des lèvres mais des langues qui se trouvent.
Et tu m'embrasses. Tu m'embrasses. Il n'y a plus de langues mais deux hommes qui s'aiment.
Furieusement. Désespérément. Absolument. Et si je veux que tu m'aimes j'écrirai que tu m'aimes.
Que tu es bouleversé. Bouleversé d'être là. D'être heureux. D'être bien. D'être tout.
A ne plus savoir ce qui est vrai ou non, si tu es vivant ou pas, s'il existe quelque chose.
Tu deviens ma bouche, et mes mains sur ton cul, et mon sexe qui bande aussi dur que le tien.
Mais je peux aussi bien écrire que tu prends une douche avant de t'en aller.
Que tu fumes sur mon lit. Que tu attends des réponses. " Ne me mens pas. "
Mais je préfère écrire que tu me regardes dans les yeux et me dis : " je te crois ".
Tu approches ton visage du mien. Tu n'as pas besoin de me le dire. Tu m'aimes.
Quelque chose de grave et sérieux dans l'expression veut m'en convaincre de toutes tes forces.
Et mon sourire te dis que j'ai compris et reçu le message, que je suis fou de bonheur,
que je veux vieillir avec toi et que tu sois heureux comme il ne fut jamais possible de l'être.
Nous sommes à Perpignan, Paris ou Barcelone. Ou nous ne sommes pas.

Je dîne avec toi en terrasse du Figuier. Je bois un verre avec toi dans la salle du Cosy.
Je colle mon avant-bras au tien sur l'accoudoir d'une salle de cinéma.
Tu poses ta main sur mon genou sous la table d'un restaurant.
Tu poses ta main sur ma cuisse pendant que tu conduis.
Tu poses ta tête sur mon épaule pendant que je cherche quelque chose sur l'ordi.
Tu me retiens dans tes bras en haut des escaliers quand je m'effondre.
Tu me regardes te parler au téléphone torse-nu depuis mon platane dans la rue.
Tu me regardes te sourire entre les oreillers et entre deux sommeils ravi de me trouver.
Tu me regardes m'éloigner sur le tapis roulant interminable d'un terminal de Roissy.
Je te vois pleurer en bas de l'escalier, figé dans le couloir juste devant la porte.
Tu es sur moi, je suis en toi, tu te penches sur moi et tu me dis " toute la vie ".
Je t'écris. Je t'écris. Tu me dis " tu fais partie de ma vie ", " ne fais pas de conneries ".
Je te rejoins sur un banc de Canet derrière le manège. Le Mont des Oliviers.
Je te mange le sperme. Je te mange la bouche. Je te mange des yeux.
Ta voix au téléphone. La lune dans le ciel. Un selfie quelque part quand je dîne à Collioure.
Une marche nocturne sur les Allées Maillol. La rupture. L'obsession. La détermination.
Tu viens avec une bougie. Une crème au chocolat. Un kleenex sous ma porte et son petit smiley.
" Tu me plais ". Tu me lis. Je t'allonge sur mon lit. Et je n'ai pas rêvé.
Je serai déjà mort depuis longtemps que je continuerai à t'embrasser aussi longtemps
qu'on lira dans ce texte je t'embrasse, je t'embrasse, je te roule des pelles.
Nous ne serons plus de ce monde que nous nous aimerons encore.
Je n'arrive pas à Bompas. Je rentre de Canet. " Regarde-moi dans les yeux. "
Maintenant et toujours. Je te serre dans mes bras. Le zéro. L'infini.
Où même l'impossible est déjà arrivé.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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Demander le prénom

Publié le

Le Splash est devenu une sorte de bac à légumes dans un réfrigérateur.
Le chaud et le froid. Une chambre froide. Aux éclairages cliniques de l'aseptisation.
On ne fume plus depuis longtemps dans les clubs de Manhattan.
La clientèle est essentiellement hispanique. C'est une consolation. Le froid et le chaud.
Portoricains, Mexicains, Chiliens, Salvadoriens. Les Américains que je préfère. Personnellement.
Sexuellement. A Montréal aussi, les Québécois que je préférais étaient originaires du Sud.
D'Amérique latine. Ce délicieux mélange d'Indios et d'Espingouins. Le succès du métissage.
Je kiffe les Afro-Américains, comme les WASP, les Arabes, les Hindous, les Asiats et les roux.
J'aime tout ce qui a une queue, des yeux et un sourire. Quelle que soit la couleur de la peau.
Mais avec mes Sud-Américains, il y avait une attirance évidente, aussi chimique que culturelle.
Qui était d'ailleurs réciproque. Je me réveillais toujours à New York dans les barrios latinos.
A Manhattan comme dans le Queens. Où la salsa était particulièrement érotique et juteuse.
J'avais compris au Mexique que l'homosexualité était plus facile à vivre au grand jour,
même de nuit, de l'autre côté de la frontière. Et plus particulièrement dans les Etats libéraux.
Côte Est. Côte Ouest. La Floride pour les Cubains. New York pour le monde entier.
C'est fou le nombre d'hommes qui aiment les hommes, dans tous les pays, dans toutes les villes,
dans toutes les cultures et toutes les civilisations, dans toutes les classes sociales,
dans toutes les communautés religieuses, dans toutes les catégories que l'on pourrait choisir.
Je ne vivrai pas assez longtemps pour les aimer tous et leur vider les couilles.
Mais je peux commencer par une bonne moitié de la clientèle de cette boîte de nuit.
Il y a de la grosse polla demi-molle, bien épaisse, qui ne demande qu'à être sucée.
Dans ces frocs moulants aux matières étranges qui ne sont pas très sexy.
Enlevez-moi ça. Arrêtez de vous raser la chatte et de vous tatouer le cul, bande de fiottes.
Je veux du poil pubien à foison et voir vos corps tels qu'ils sont. Le tatouage est une pollution.
Il gagne du terrain. Mes partenaires même nus ne sont jamais tout nus. Ma frustration.
Cette épidémie est le seul reproche que j'ai pour la pornographie.

Carlos ? Tiens donc. Faut-il que vous vous appeliez tous Carlos ?
Comme mon plan cul régulier parisien qui vient de Colombie.
Comme ce prostitué mexicain que je n'avais pas laissé s'occuper de moi à Montréal.
Comme le décorateur folle furieuse de Paris et le one night stand ramassé à Barcelone.
Comme le yuppie chilien avec qui j'ai baisé la nuit dernière dans son lit à baldaquin.
Tu ne veux pas que je t'appelle Diego ou Enrique, ou quelque chose d'autre ?...
Donne-moi ton nom de famille, et ta bouche. Pour me faire taire.
L'appartement de monsieur est trop loin. Et on ne baise pas ici dans les chiottes.
Carlos me prend mon whisky des mains pour le poser sur le bar, me prend par le bras,
me traîne dans la rue, de façon brusque et virile, comme pour me sortir ou me casser la gueule.
Une voiture sur le trottoir en face, au coin du bloc, à quelques dizaines de mètres du club.
La sienne. " Où est-ce qu'on va ? Carlos VI ? ou VII... Où est-ce que tu m'emmènes ?.. "
Il est au volant, a verrouillé les portières, me regarde dans les yeux. Le regard noir. Si noir.
Je suis captivé. Fasciné par ses yeux au point que je ne réagis pas à son " Nulle part... "
Je n'ai pas le temps de penser qu'après tout, je ne connais pas ce type, que je suis seul, ici,
à New York, et dans toute l'Amérique du Nord où je pourrais aussi bien disparaître,
que ce garçon pourrait être un dingue, avoir une arme, et de mauvaises intentions,
qu'il a déjà sorti ma bite de mon caleçon pour me la sucer avec autant de talent que d'appétit.
Assis côté passager, je reste stoïque, dans cette voiture dont les vitres ne sont pas encore embuées,
à sourire poliment aux jeunes tapettes qui passent en couples ou en groupes sur le trottoir,

une main sur la tête de Carlos qui salive comme il faut et où il faut avec de drôles de bruits,
en m'inquiétant tout de même du whisky à peine entamé que j'ai laissé sur le bar.
J'hésite à lui demander si je peux fumer. Il ne m'en laissera pas le temps.


De retour dans le bac à légumes, à peine débraillé et décoiffé, je retrouve mon verre à sa place.
Et je me dis que, décidément, ces Américains sont formidables. Je le vide d'un trait. J'avais soif.
Carlos a déjà disparu. Je jette un regard circulaire pour voir si je ne le vois pas quelque part.
Paradoxale cette ville. On baise dans la voiture sur la voie publique plutôt que dans les chiottes.
En même temps, c'était sans doute plus hygiénique et plus confortable. Bien qu'aussi peu légal.
Et pendant que je cherche à capter le regard du barman pour lui commander un verre,
que quelqu'un collé dans mon dos me tripote les tétons et caresse mes abdos sous ma chemise,
je me dis que l'avantage des chiottes est qu'on peut être rejoint par des amateurs de passage.
Faute de backrooms. D'ailleurs. Au fait. Il n'y pas de backrooms dans ce bac à légumes ?...
Le barman m'a calculé. A compris ce que je voulais. Je fouille mes poches. J'ai envie de fumer.
Voir ce qu'il me restait de monnaie. Préparer mes billets. Pendant qu'une main me masturbe.
Au bout d'un moment, finalement, je prévois de me retourner pour voir à qui j'ai affaire,
si je dois m'excuser gentiment ou si je dois demander le prénom.
Le temps d'empoigner mon nouveau whisky et je découvre un merveilleux sourire.
Silence. " Ne me dis pas que tu t'appelles Carlos... S'il te plaît. "

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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