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2014

L'avenir d'un amour fou

Publié le

Delphine m'accompagne. Studios mythiques. Studios Ferber.
Ma directrice artistique me présente. C'est elle. Souad Massi.
Elle est belle. Très belle. Sa voix parlée est aussi chaude et douce que sa voix chantée.
Son agent. Dont le nom me rappelle quelque chose. Ou quelqu'un. Je comprendrai bientôt.
Nous passons en cabine. Et là, Michel Ocelot. Le papa de Kirikou. Un homme délicieux.
Charmant. Qui a l'humilité des artistes qui travaillent. Et dans la vitre, je vois le piano.
Un homme de dos. Qui ne tardera pas à nous rejoindre. Gabriel Yared.
37°2 le matin. Camille Claudel. Le patient anglais. Combien de musiques de films ?
Je ne sais pas quand je lui serre la main que ce type a eu un Golden Globe et un Grammy Award.
Je ne sais pas que ce type a eu un Oscar. Mais je sais ce qu'il représente dans le métier.
Je sais que c'est un dieu vivant. Qui a l'humilité des artistes qui travaillent.
Azur et Asmar. De Michel Ocelot. Yared en compose la musique.
Souad Massi en a écrit la chanson. Paroles et musique. En arabe.
Et on a appelé bibi pour l'adaptation française. La proposition fut retenue. Et me voilà.
Traité d'égal à égal par trois monstres que je respecte et vénère. Yared pousse un peu le bouchon.
" Tu es le poète. " Venant de lui, j'accepte la politesse. Je n'ai pas d'autres choix que l'accepter.
Je ne sais pas trop ce que je fais là. Souad enregistre le texte. Tout semble leur convenir.
On ne me demande aucune correction. Michel contrôle et participe à tout. Maîtrise son œuvre.
Jusque dans les moindres détails. Avec le perfectionnisme des artistes qui travaillent.
Je ne suis pas sûr de certains choix. Mais je n'interviens pas. Je ne suis pas Roda-Gil.
Je ne suis ni Nougaro ni Ferré, n'en déplaise à Croisille. J'ai trente-trois ans.
Et je n'ai encore rien prouvé. Pas même avec mes deux chansons pour Art Mengo au compteur.
Je laisse faire. C'est la chanson de Souad Massi. C'est le film de Michel Ocelot.
Je garde mes ressentis pour moi. Que j'ai toujours huit ans plus tard. Peu importe.
J'ai fait mon job. Le produit est beau. C'est une excellente expérience. Je ne boude pas mon plaisir.
Les affaires reprennent.

Mon amour. Allongé au bord du lit. Loin de moi. Toujours habillé. Les bras croisés.
Les jambes croisées. Pas besoin d'être expert en langage corporel pour comprendre.
Fermé de partout. Tu regardes droit devant. Quelque chose que toi seul semble voir.
Moi, à côté, au milieu du lit, de mon côté mais plutôt au milieu, je suis vautré, offert,
alangui, dans l'attente du dégel, à fumer des cigarettes qui veulent dire ce qu'elles veulent dire.
Une façon gentille de dire : " c'est quand tu veux mon bébé. " Je suis patient. Compréhensif.
Mon indolence est sexuelle, libidineuse. Et elle contraste avec le marbre de ton gisant.
Je suis une sorte de vapeur un peu humide qui sait n'avoir aucune prise sur la pierre.
C'est toi qui décides. Et je sais que ça va venir. Je sais qu'il te faut du temps.
Je te connais et je n'en prends pas ombrage. J'ai pu être vexé ou déstabilisé au début.
Ne pas comprendre. Mais j'ai appris. Comment tu fonctionnes. Et tes raisons peut-être.
Le silence aussi ne me perturbe pas. Ici aussi, je sais qu'il ne sert à rien de te forcer la main.
Une demi-heure plus tôt, tu étais dans un autre monde, une autre dimension,
et les dix kilomètres de route parfois ne suffisent pas au changement de logiciel.
L'habitacle comme sas de décontamination. A l'aller comme au retour.
Parfois, l'entrée est flamboyante, enfiévrée et spectaculaire. Et je n'ai le temps de rien.
Une envie pressante a balayé la porte, pris ma bouche et enlevé mes fringues,
avant que je n'aie eu seulement le temps de te sourire et de te regarder.
Et c'est seulement après, dans ces cas-là, que tu me demandes si je ne suis pas allé voir ailleurs.
Mais le plus souvent, c'est cela. Après l'embrassade chaste de ton entrée qui peut durer longtemps,
il y a ce moment qui peut durer plus longtemps encore, où nous ne nous disons rien.

Je ne le prends pas mal. Je respecte la procédure. Le protocole. C'est presque rituel.
Puis vient ce moment que j'adore. Et je ne saurai jamais quelle pensée te l'autorise.
Tu décroises tes bras et tes jambes et tu te tournes vers moi pour me regarder dans les yeux.
Ce seul mouvement te rapproche mécaniquement de moi, et la glace fond enfin à vue d'oeil.
Toujours en silence. Quand je veux que mon regard te hurle ce que j'éprouve pour toi.


Après la séance, Souad et son agent nous prennent à part, Delphine et moi,
pour nous parler de quelque chose, un autre projet, dans le même esprit,
pour lequel ils auraient encore besoin de mes services. C'est oui sans hésiter.
Et soudain, je comprends. Zem. Bien sûr. Comme Roschdy Zem. Son premier film.
Souad compose la chanson du générique de fin. Il lui faudra des paroles en français.
Mauvaise foi. Avec Cécile de France et Pascal Elbé. Une jolie comédie romantique.
Une histoire d'amour entre une fille de confession juive et un garçon musulman.
J'aurai deux interprètes de choix. Puisque ce sera un duo. Souad Massi et Gad Elmaleh.
Envoyé Spécial tournera des séquences de l'enregistrement de Pour qui pour un reportage
sur l'humoriste, comédien, qui a toujours rêvé d'être chanteur. Il a un joli timbre.
Je découvre la maquette chez moi. Je suis surpris par la mise en place. Inattendue.
J'avais respecté le placement du texte arabe original pour respecter le rythme et la mélodie.
En collant au plus près de ce que Souad avait imaginé, pensé, et enregistré toute seule.
Au lieu de faire couler les mots français dans la mélodie d'origine comme je l'avais voulu,
ils sont posés comme s'ils étaient embarrassants, comme si on n'avait pas su quoi en faire.

Les accents toniques sont déplacés, abîmant la mélodie et rendant la rythmique précaire.
Je suis déçu. Pas pour mon texte mais pour la chanson. Moi qui avais entendu l'originale.
Moi qui avais veillé à la respecter au millimètre près. A servir la musique de Souad.
Il suffisait de garder le placement du départ et le texte aurait swingué sans rien déranger.
Ici, on n'entendait que lui. Pire que ça, ça le rendait maladroit et presque grossier.
Dissimulé dans la musique comme je l'imaginais, il aurait gagné en impact. Dommage.
Mais le titre est produit et c'est une nouvelle victoire. L'année 2006 est fructueuse.
Après deux ans au placard de Sony, j'enchaîne trois chansons en quelques semaines.
Plus surprenant encore. Trois chansons sur le même thème. Exactement.
La tolérance religieuse. Le dialogue entre les cultures. Avec deux stars algériennes de surcroît.
Biyouna et Souad Massi. Deux artistes France Inter / Télérama. Bref. C'est la classe.
Dans la continuité d'Art Mengo, je suis ravi, ça me donnerait presque un plan de carrière.
Que Lambert Wilson et Ute Lemper ne tarderaient pas à confirmer.
Croisille déconne grave quand elle me compare au téléphone ou en privé à Nougaro et à Ferré,
qu'elle a pourtant bien connus, mais ici, c'est du concret, gravé sur du disque et à la SACEM.
Et je veux bien croire que je suis au moins Philippe Latger.


Il y a une noirceur sensuelle, profonde, et d'une pureté qui ne cesse de m'éblouir.
Je sonde tes pupilles dilatées aussi vrai que j'essaie de t'envoyer des messages.
Je dois te dire sans un mot que je t'aime, que je n'aime que toi, que j'ai été sage,
quand je dois aussi lire et entendre ce que tu refuses de me dire et que je dois deviner.
Peut-être me dis-tu des choses. Me hurles-tu des choses aussi.
Ce qui expliquerait que je crois comprendre des choses, soudain, qui m'envahissent,
des choses que je sens, sans savoir si elles viennent de toi ou de moi, et qui me bouleversent.
Nous sommes allongés tous les deux, sur un flanc, face à face, un bras plié sous notre tête,
et nous passons de longues minutes ainsi, à ne rien dire, seulement à nous regarder dans les yeux.
Les tiens deviennent flous. Et tes cils. Tes sourcils. Tout devient flou. Les miens piquent un peu.
Je pleure sans m'en apercevoir. Sans savoir pourquoi puisque je ne suis pas triste.
Ou bien suis-je simplement incrédule d'être capable d'aimer autant.
Je ne sais pas ce qui t'a convaincu de te tourner finalement vers moi.
Je ne sais pas par quels méandres, par quelles réflexions, il t'a fallu passer, les bras croisés,
avant de considérer que tu pouvais desserrer l'étau et changer de position. Etre avec moi.
Je ne sais pas ce qui te passe par la tête. Ce qui t'empêche et ce qui te donne la permission.
Et je ne sais pas davantage ce que voient tes yeux qui s'agitent dans les miens,
passant de l'un à l'autre comme essayant d'en prendre un en flagrant délit de quelque chose.
Je devine que je pleure malgré moi aux verrous que j'imagine, à ce que tu surmontes,
de doutes et de culpabilité, de questionnements sur le bien-fondé de notre égoïsme,
de souffrances que des tiers n'ont pas demandées et que tu n'aimes pas infliger,
comme je sens que ta plus grande peur n'est pas que je te trompe mais que tu trompes toi-même.
Mon regard t'aide à aller dans ce sens quand il te dit que tu n'as rien à craindre de moi.
Te confirme que je suis réglo et digne de ta confiance. Au risque de te décevoir ou de te perdre.
Je sais le danger que c'est. L'ennui s'installe vite quand les choses semblent acquises.
Mais j'ai décidé d'être honnête et loyal, quoi qu'il en coûte. Puisque tu me le permettais.
Quand j'avais cherché, toute ma vie d'homme, à pouvoir l'être enfin sans peur d'être trahi.
Oui. Au risque que tu te lasses, je veux bien que tu saches que tout est simple et facile.
Même si tu me poses tout de même la question. Puisqu'il te faut l'entendre.
" Tu n'as rien à me dire ? "... Non mon amour. Je ne te trompe pas.
Et c'est sur ces paroles que tu peux m'embrasser.

Miss Dominique n'avait pas gagné la Nouvelle Star face à Christophe Willem.
Mais c'est à cause d'elle que j'ai suivi cette saison avec assiduité, estomaqué par sa force,
pulvérisé par l'énergie de ses It's Raining Men, I Will Survive, et son mémorable Calling You.
On m'a dit chez Sony, voilà ce titre de Rémi Lacroix, qui était devenu mon binôme,
on pense à Miss Dominique ou à quelqu'un d'autre dont je tairai le nom.
J'écoute la musique de Rémi. C'était la grâce de GoldenEye pour Tina Turner.
J'ai répondu aussitôt que ce serait pour Miss Dominique. Du sur mesure.
La musique était pour elle. Ou était elle. Je n'avais plus qu'à écrire les paroles. Easy.
La fenêtre de la rue du Square Carpeaux et ses barreaux. Je suis torse-nu au soleil.
La clope au coin de ma bouche et le casque sur les oreilles. Han han han oh...
Le yaourt de Rémi. Quatre pieds. Han han han oh... Une rime en o. Le dos. La peau...
Je ne m'étais même pas penché sur les couplets. Il me fallait l'attaque du refrain. Le titre.
Le gimmick. Miss Dominique. Han han han oh. Cadeau. Bateau. Rideau. Les mots. Trop tôt.
Des mots courts. Quatre pieds, c'est serré. Mais sans un mot. Fais-moi la peau...
Je repasse la musique. Miss Dominique. La rage. Too much. C'est pas trop tôt. Volcanique.
La diva. Castratrice. La mégère. C'est trop. Sept fois c'est trop. Non. Trop jeu de mots.
Les couplets ont été faits dans l'heure qui a suivi l'évidence arrachée à ma clope. C'est trop !
Delphine me fait suivre sans commentaires le mail de l'équipe de Miss Dominique.
Ni bonjour, ni merde. Simplement ces mots en majuscule. " C'EST UN TUBE ! "
C'était en tout cas, des chansons que j'avais réussi à placer depuis ma signature, la plus cohérente.
Paroles. Musique. Interprète. Le triangle parfait. Qu'on aime ou qu'on n'aime pas.
J'apprends que le titre donne la couleur au reste de l'album " Si je n'étais pas moi. "
Ravi d'avoir pu convaincre l'équipe qu'on pouvait écrire de la Soul Music en français.
Nous sommes en 2009 et ça sent le single. Enfin. Le graal pour tout parolier.
On s'éloignait franchement de la ligne France Inter / Télérama, mais il fallait aussi manger.
Et l'idée de toucher un public plus large ne me déplaisait pas. Rien de déshonorant pour moi.
J'étais tout de même prudent. On m'avait déjà promis le single.
Le plan avec Cyndi Lauper. Les contrats étaient signés. Le titre enregistré. Et pschitt.
Celui avec Tina Arena, en troisième position sur le plan promo, qui n'aura pas sa chance
et restera sagement un milieu d'album... mais, jamais deux sans trois, cette fois, c'est la bonne.
Pas de singles prévus avant le mien. J'en ai la confirmation. C'est trop sera le titre de lancement.
Et je suis à deux doigts d'un changement de train de vie.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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S'aimer fumant

Publié le

L'odeur de poudre sous la pression atmosphérique.
La journée la plus longue de l'année mutilée par des nuages lourds.
L'orage qui ne se déclare pas mais menace en nous plongeant dans l'obscurité.
Je dois allumer la lumière. Fenêtres ouvertes. De la lumière. Et de l'air. Dans l'appartement.
Le pain à l'anis. La flamme du Canigou. St-Jean. Ma cathédrale. Le patron.
Explosions. Déflagrations. On bombarde la ville. Je sens l'odeur âcre retomber dans les rues.
Dans une fumée de cendres qui s'emmêle à la brume. C'est un curieux manège.
Le feu d'artifice contre l'orage. Les détonations qui en provoquent d'autres.
Les hommes contre le ciel. Qui tombe sur leurs épaules. Et le culte du feu.
J'ouvre mes narines pour goûter l'odeur de la poudre avant qu'elle ne m'échappe.
J'ouvre mes bras et mes fenêtres. Ma chemise et mon lit. Et ma bouche à la tienne.
La braguette. A la hâte. Le pantalon le long de tes cuisses. Le caleçon.
L'odeur âcre de la poudre. Ton pubis. Ce sexe comme le mien. Contre le mien.
Que je mets dans ma bouche. Dont je connais le fonctionnement. Le mécanisme.
L'anis. Le clou de girofle. Le citron. Séminal. Sa coulure au méat. La couronne perlée.
Les muscles qui se contractent. Ton ventre qui se rétracte. Ma bouche qui s'amuse.
Tes mains qui me pétrissent. A m'éclater le crâne. Le feu derrière les couilles.
Derrière le cul. Le périnée. Ou ailleurs. La prostate. En dedans. De partout.
Et je puise ton plaisir. Siphonne le réservoir. Et le vide te pénètre. Remonte dans tes os.
Entre les fesses que je malaxe. Entre tes hanches. Entre tes flancs. Une colonne de frissons.
Qui viennent gorger tes tétons. Quand tu te cambres. Quand tu te tords. Je suis à ton extrémité.
Et à ce centre d'inertie convergent toutes les énergies. De tes orteils, le long des jambes.
Flammèches et courant électrique. De tes cheveux, le long du torse. Et à genoux...
je viens te vider de tes forces. Avec la rage de l'amant délaissé depuis trop longtemps.
Jusqu'à étirer lentement les longues traînées qui débordent encore après le mitraillage
de ce nectar que tu libères à la fois gluant et liquide avec lequel ma langue joue.

Je te renverse sur le sucre glace de mon lit défait. Que je n'ai pas refait depuis que tu es parti.
Je garde dans ma bouche une gorgée épaisse de ce que tu as produit pour la porter à la tienne.
La mêler au baiser que je te donne. La mêler aux salives de nos pelles au ralenti qui se retournent.
Le tour de tes lèvres. La barbe râpeuse. Je promène ma langue pour tout ramener dans ta bouche.
Que tu n'en perdes rien. Et tu prends du plaisir. T'inséminer toi-même. Par un autre que toi.
Quand je te couvre de tout mon long. Quand j'en suis resté au début. Au seul désir. A l'érection.
Et que je garde de ta substance que je collecte entre mes doigts pour lubrifier mon propre gland.
J'enduis le tout de ta semence. Je vais me masturber dedans. Quand tu n'es plus capable de rien.
J'en ai assez pour que ça glisse contre la paume de ma main, pour traire la jouissance et le vice,
extraire mon propre venin, que je peux mélanger au tien et étaler sur nos deux sexes.
Le jour le plus long de l'année, le temps s'est arrêté, quelque part entre deux orages.
Ton ventre est mou sous ma pommette. Ma tête qui monte et qui descend au gré de ta respiration.
J'entends des choses à l'intérieur. Je sens des choses et ta chaleur. Et ta moiteur qui me convient.
Nos sueurs sont une mer d'huile, qui pénètrent l'une la peau de l'autre, quand le mélange continue.
Je veux de toi dans l'épiderme. Et dans ma viande. Mes intestins. Et je me frictionne de toi.
Je me savonne. Je me caresse et je me soigne. Même quand c'est ton corps sous mes mains.
Le ciel continue de sauter. De crépiter. De faire la bombe. La nuit la plus courte de l'année.
Elle sera longue. Aussi longtemps que je voudrai. Puisque le temps n'est plus grand chose.
Je viens placer mes cils précisément entre les tiens quand tes yeux s'ouvrent.
L'amour est en circuit fermé. Et tu m'inspires un dernier souffle que tu expires, qui me revient.
Et nous allons de l'un à l'autre, toujours plus près, à ne faire qu'un. L'un avec l'autre. Ou n'être rien.

Puisque mes yeux me retrouvent dans la noirceur de ce regard que tu regardes et que je vois.
Puisque ce sont peut-être les tiens. Ou ceux des gosses que nous étions. Qu'ils se rassurent.
C'est la St-Jean. La nuit enflamme le cœur des hommes comme autant de barils de poudre.

Quelques-uns pourront s'endormir. Fort épuisés et en confiance. Toujours fumants.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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D'un Mondial à l'autre

Publié le

A la Terrasse de je ne sais pas trop quoi, nouveau bar de la Rue de la Soif,
un écran de télévision pour un match de football.
Mon ami d'enfance tient à le regarder, puisque ce n'est pas seulement un prétexte pour sortir.
Pour ma part, je viens de découvrir l'écriture de Nicole Yrle et ma journée pouvait s'arrêter là.
La Maison Rouge. Un kir. Des amis. Une soirée d'été. Quoi que. Si, justement. Continuons.
Sur le toit, j'admire la navire de St-Dominique avec l'envie ardente de faire durer le plaisir.
C'est d'accord pour la côte. C'est d'accord pour Canet. Et même pour le football.
Un mondial pour un autre. Pourquoi pas... Le dernier m'avait bien porté chance.
Quand la victoire de l'Espagne avait motivé un message innocent sur Facebook
qui avait motivé un rendez-vous dont je ne me suis pas remis. Coup de foudre.
Pour l'Espagne, cette année, no comment. La roue tourne. Il faut croire. Pour tout le monde.
Je raccompagne une amie à sa voiture et longe seul les remparts par Pierre de Ronsard
pour aller rejoindre mon Cédric plus loin sur les boulevards, au coin d'Alfred de Musset,
m'obligeant à traverser la satanée Place Molière où la foudre était précisément tombée,
quatre ans plus tôt, bien que rénovée depuis et privée de sa cabine téléphonique.
Je ne m'en émeus pas, choisis de passer devant le Park Hotel pour finir mon trajet.
Cédric est déjà dans la contre-allée, je cogne sur la vitre de mes phalanges pour m'annoncer
et monte à bord du véhicule le cœur léger puisque nous allons faire la fête.
Je me fous du foot, c'est entendu, quand je ne prends aucun plaisir à suivre le jeu,
ni à regarder les cuisses et les fessiers des joueurs qui ne retiennent pas mon attention,
et que je suis imperméable aux émotions collectives que ce sport a le pouvoir de provoquer.
Il y a du monde partout et la tension est palpable. Une excitation à laquelle je suis sensible.
La mienne tient à l'idée de la fête qui va suivre et qui ne dépend pas de la victoire de la France.
Nous nous frayons un chemin jusqu'à la Terrasse de je ne sais pas trop quoi, à Canet Plage,
je pose mon cul sur un tabouret métallique, face à mon ami, à un mange-debout, et j'ai faim.

Jambon. Saucisse. Manchego. Sur des ardoises. Patatas bravas.
A peine installés, Cédric est déjà dans le match, pendant que je téléguide par texto
une amie décidée à nous rejoindre, et manifestement plus intéressée par le football que moi.
Tout le monde alentour semble captivé par ce qui se joue sur la pelouse, personnel compris,
et c'est parmi les serveurs, précisément, que je vais trouver une façon agréable de tuer le temps.
Bon. D'abord, je mange parce que j'ai faim. Je bois aussi. Et je sers du rosé à Cédric.
Je respire une bonne soirée de juin, ce qui fait toujours du bien.
Et je guette le passage du serveur. Ou son regard. Il est très beau. Il me plaît.
Je n'ai ni les moyens ni l'ambition de le séduire, pas même l'idée de chercher à le faire,
je mange comme un ogre et le dévore des yeux, pour mon seul plaisir unilatéral,
puisque je suis là et que je n'ai pas mieux à faire dans l'immédiat.
La France marque un but et une explosion de joie hystérique me laisse circonspect.
Cédric m'explique qui est ce Valbuena à qui l'on doit - autant qu'à son coéquipier et passeur -
un tel déchaînement de barrissements virils comme on n'en trouve que dans la pornographie.
Tout le monde beugle, brame, bêle, blatère, grouine, et jouit en cœur.
Dans une surenchère qui s'encourage. Pour un but qu'aucun d'entre nous n'a marqué.
Il semble que nous soyons trop forts par procuration, et que cela mérite une telle effusion,
une telle régression collective, et une parfaite imitation de la vie sauvage et animale.
Moi qui prétends comprendre tant de l'humanité et de la condition humaine, je m'avoue dépassé.
Et démuni. J'ai eu beau chercher, les buts marqués par mon pays ne m'ont fait aucun effet.
Presque triste et envieux quand j'aurais été ravi de faire l'expérience d'une telle extase.

Dites-moi ce que vous prenez, que je prenne la même chose.
La cohésion derrière l'équipe permet en effet, dans son mouvement de masse,
une désinhibition spectaculaire, qui pourrait être amusante ou touchante à mes yeux,
s'il n'y avait pas eu de Suisses en face à qui je n'ai aucune envie de la mettre profond.
Oui, je sais, l'esprit du sport. Le fair-play. Le respect des adversaires. Bien entendu.
Mais la rage en creux de l'enthousiasme promet d'être aussi furieuse et irrationnelle.
Ces démonstrations de joie ou de force, me paraissent trop outrées pour être honnêtes,
et je suis heureux que tant de violence ne s'exprime qu'à l'euphorie des jeux du cirque.


On a emprunté un tabouret pour notre amie qui avait réussi à se garer et à nous retrouver.
J'ai été surpris de la voir elle aussi si absorbée par le match et si ... impliquée... ou concernée.
Je ne saurais dire exactement tant je suis hermétique à ce que semblent éprouver mes camarades
et une grande majorité de mes contemporains. Je sais bien qu'il y a une part de folklore.
Mais je n'arrive pas à partager pour autant ni la fierté ni la déception des supporters.
Ce n'est pas pour stigmatiser le football, comprenez-moi, quand d'autres compétitions
provoquent les mêmes phénomènes. C'est juste pour dire que cela m'échappe complètement.
Mais j'ai mes propres sources de satisfaction, quand je suis avec deux personnes que j'apprécie,
que le spectacle autour de moi est intéressant, que les tapas ne sont pas mauvaises,
et que le sourire que m'adresse le petit serveur aurait mérité à lui seul le hurlement d'un goal.
La bouteille est finie. Cédric a envie d'un mojito. Je le suis. Nous en boirons quelques-uns.
J'observe des tablées de filles dont je comprends la présence et l'effort des effets.
Habillées, légèrement, maquillées, outrageusement, elles savent que c'est pleine lune.
Un soir de match de l'équipe de France, il y a du mâle en rut, et tout est stratégique.
Je m'intéresse autant qu'elles plus aux hommes qu'au football, mais ne peux pas lutter.
Le mojito coule à flots et nous allons pouvoir continuer au whisky en traversant la rue.
La France a gagné. J'ai bien mangé. Et nous pouvons passer aux choses sérieuses.
Je suis riche de Nicole Yrle et de Valbuena. J'en apprends tous les jours.
Et je m'autorise à mon tour à lâcher prise. A régresser aussi dans l'animalité. A ma manière.
Ni en hurlant, ni en dansant, mais en buvant. Puisque l'alcool a fini par me retrouver.
Jusqu'à ce jour, il est festif. Et je ne m'en inquiète pas. Quand nous passons d'un bar à l'autre.
Temple Café. La Mer à boire. Puis le Duplexx où l'on s'ennuie. Puis le Playa à Argelès.
La terrasse sur la plage. La lune sur la baie. La boîte est telle que je l'avais connue.
Vingt ans plus tôt. Je suis heureux et un peu ému de revenir sur un ancien terrain de jeu.
J'arrose mes amis. Je bois. Et je ne m'inquiète pas parce que nous nous amusons.
Et comme il y a vingt ans, cerise sur le gâteau, je verrai le soleil se lever sur la mer.
Les coupes du monde se suivent et ne se ressemblent pas.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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La balle au centre

Publié le

Il y a autant de narcissisme à ne pas vouloir d'enfants qu'il y en a à en faire.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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Sole mio

Publié le

La côte et son électrocardiogramme affolé fait des rochers dans l'eau.
Le ruban de bitume fait ses sinusoïdes de vipère à travers les vignes en terrasses.
Le ciel fait le beau. Règne en maître. Même tard. A des heures habituées au crépuscule.
Ici juin s'est décidé à sublimer un paysage déjà spectaculaire à l'approche de l'Espagne.
Je suis une conversation sans prendre garde à Valmy. Sans me soucier de Collioure.
Je suis une route que je connais par cœur jusqu'au sommet d'une nouvelle descente.
Celle sur une anse que nous pouvons embrasser entière l'espace de quelques secondes.
Je ne sais pas où nous allons dîner. J'ai pensé à Port-Vendres que nous avons dépassé.
Et ne croyant pas vraiment à Banyuls, j'hésite entre le Clos de Paulilles et le Sole Mio.
Je suis le passager et suis la conversation qui rend mes spéculations un peu brouillonnes.
La mer est d'un bleu de Côte Vermeille et nous passons sous la voie ferrée.
L'auto ne ralentit pas aux abords du premier restaurant et je mise sur le second.
Elle s'engage en effet dans le chemin où j'avais pourri mes chaussures de ville
quelques jours plus tôt avec Dominique, pour s'aventurer au plus près de la plage.
On m'invite à dîner et je me laisse conduire sans craindre pour ma virilité.
Il est question de fêter l'été et je le fais de toute évidence en bonne compagnie.
La journée a été chaude. Sans vent. Et reste éblouissante à son déclin qui s'attarde.
Le soir peut se laisser désirer puisque le plaisir commence quand on sait qu'il viendra.
Le jour n'en finit pas de mourir sur une mer d'huile qui prolonge une courte bande de galets.
Un catamaran a jeté l'ancre au milieu de la crique pour qu'il y ait la blancheur d'un bateau
au milieu de la nacre que prend l'eau, empruntée au ciel qui se délave imperceptiblement.
On m'avait sobrement demandé : " sois toi-même ", ce qui n'était pas une requête ni un conseil,
mais une douceur pour me mettre à l'aise, au cas où je ne l'aurais pas été, et de mon côté,
ce n'était pas que je n'avais pas l'intention d'être autre chose que moi-même par principe :
je n'en avais pas les moyens. J'avais renoncé depuis longtemps à être quelqu'un d'autre que moi.
Qui n'était pas à l'aise mais dans son élément. Entre jour et nuit. Entre l'eau et le schiste.

Le Banyuls blanc est à bonne température. Comme l'air sur ma peau.
Je tourne la tête vers le large sans perdre le fil de la conversation qui ne retombe pas.
Des familles sèchent les corps d'une dernière baignade avant de rassembler leurs affaires.
L'ennui en amour est intolérable, et je sens que l'animal est fait d'un bois que je connais.
La détermination. L'autodétermination. L'homme qui boit son champagne en face de moi
connaît le prix du temps, et c'est assez pour me séduire. Fraternité de fait.
Il a tout compris depuis longtemps et tout devient facile. Je n'ai pas à finir mes phrases.
Il a réfléchi à tout ça avant moi et sait d'avance ce que je vais dire ou voit où je veux en venir.
Il capte tout tout de suite, m'a déjà cerné le temps du trajet, et j'apprécie le temps que l'on gagne.
On peut aller vite et loin. Ce qui m'enchante et m'apaise. Je peux être moi-même en effet.
Nous pouvons échanger librement. Parler de tout. Je souris. Il est habile et brillant.
Je sais qu'il est plus fort que moi et qu'il ne tardera pas à s'ennuyer en ma compagnie.
On nous presse de commander quand nous n'avons pas prêté attention aux menus.
Je pars sur les anchois. Le schiste et les anchois. La mer et les pinèdes. Chez moi.
Calés dans les Albères et adossés aux vignes nous sommes à l'horizon.
L'intelligence me rassure. Comme les chats, je ronronne à l'activité cérébrale.
Indifférent au pouvoir et à l'argent, je suis sensible au talent et à l'intelligence.
Où qu'ils se trouvent. Les deux seules choses qui puissent forcer mon admiration.
La beauté du décor est à la hauteur de la qualité de la conversation,
et ma frustration à ne pas avoir le temps d'aller au bout de telle ou telle idée

est désamorcée par le constat que mon interlocuteur y était déjà allé sans moi.
Je me rends compte que j'ai fini mon anchoïade. Je n'ai pas touché aux œufs durs.
Il sert le vin. A compris que j'étais toujours amoureux et qu'il me plaisait de l'être encore.
J'ai compris de mon côté que je ne pourrais rien lui cacher et j'assume la construction.
Mon amour le sait bien comme ceux qui me lisent. Je me suis toujours conditionné.
Et je continue à me convaincre sans aucune difficulté que je suis toujours amoureux.
Personne n'est dupe sur l'armure que je me suis faite. Rempart et protection.


Il me regarde dans les yeux sans qu'il n'y ait rien d'équivoque.
L'Europe. L'indépendance de la Catalogne. Je ne suis pas à la hauteur de ma passion.
Nous avons ce point commun. Nous nous ennuyons vite. Mais lui plus vite que moi.
Je deviens lent et commence à m'éteindre. Il réagit aussitôt en allant payer l'addition.
C'est élégant. La nuit a fini par s'imposer sur la plage. Le lieu est différent.
Le minéral est encore chaud d'une journée brûlante. La mer respire paisiblement.
Le restaurant n'est plus le même qu'à notre arrivée. Il me ramène chez moi.
Sur la route qui ondule dans sa légère ivresse, les points culminants libèrent des panoramas
vus mille fois mais toujours époustouflants. Mon pays catalan lové dans l'écume des Pyrénées.
La Grande Bleue est devenue cette Grande Noire à la fois inquiétante et douce.
Le front de mer crépite de lumières jusqu'à Leucate, au grand Nord, la fin du monde connu,

et Perpignan scintille comme des braises sous le halo orangé des présences urbaines.
Ce n'est pas le brasier monstrueux de Los Angeles, ni même celui de Barcelone,
mais on a ce même sentiment de revenir au foyer, de descendre au cœur de l'activité humaine.
La voie rapide déjà, nous y propulse. Lorsque la conversation se poursuit sans être forcée.
La même qui s'est engagée trois heures plus tôt. Le sentiment qu'une rencontre s'est produite.
Quand nous n'avons aucune idée, ni lui ni moi, de ce que nous en ferons.
Je regarde le ciel m'échapper par la vitre, dénaturé par la pollution lumineuse de l'agglomération.

L'amour qui me tient depuis presque quatre ans, bien sûr, est une construction de toutes pièces.
Mon idéal incarné par un être à son insu. Quelque chose d'absolu qui pouvait l'écraser.
Un niveau de confiance inégalé qui n'était pas pour une fois incompatible avec la passion.
Le montage était subtil, aussi contraignant que complexe, mais avait relevé ce défi.
Me permettre pour la première fois de ma vie d'être à la fois amoureux et heureux.
Ne brûler que des flammes qui portent et font du bien. Sans la torture de la jalousie.
Sans la tyrannie de l'orgueil. Sans la nausée de la peur. Seulement la confiance.
Et le cycle qui semble se terminer était solaire. Lunaire. Un long shoot d'ocytocine.
Sole mio. Mon soleil. Disparu derrière le relief des Albères à dix heures du soir.
Te retrouverai-je à l'aube ?... D'ailleurs t'ai-je perdu ?


Au coin de ma rue, la voiture s'arrête. Je suis heureux de cette soirée.
Cet été doit être bon et le sera. Il pourrait être le dernier. Il doit être extraordinaire. L'est déjà.
Quand il faut à la fois se laisser porter et prendre les manettes. Une affaire de dosage.
Diriger et se laisser conduire. Sans perdre de vue ce que l'on retiendra sur notre lit de mort.
Vous savez combien ce qui me navre le plus est l'idée du gâchis. Celui du gaspillage.
La réalité doit être dévorée sans scrupules. Le présent. Cette chose improbable.
Que nous devons construire et reconstruire, suivant qu'il est devant ou à peine passé.
Nous inventons nos vies avec nos propres armes. Et nous n'en manquons pas.
Le présent n'est jamais qu'une vision de l'esprit, ce mélange d'avant et d'après, concentrés,
ce mélange de ce que nous attendons d'un instant et de ce que nous en avons compris,
quand l'art du bonheur consiste à le tourner toujours à notre avantage. C'est à nous de trancher.
Le soleil s'est couché sans que je le regrette. Parce que j'aime la nuit. Et attendre l'aurore.
Le bonheur commence à l'instant où l'on se le promet. Où l'on se l'autorise.
Nul besoin de l'attendre quand il est déjà là, dans le désir et sa conquête.
Etre vivant est décidément délicieux. Et j'ai un nouvel ami qui est tout aussi décidé,
résolument, coûte que coûte, à en être convaincu et en tirer profit.
Nous sommes de ceux qui ont pris la mesure de l'urgence. Urgence à prendre son temps.
Le meilleur moyen de ne pas le perdre. Et de jouir de tout ce que le monde met à disposition.
Egoïsme ? Opportunisme ? Et donc ? Quel est le problème ? Où est le mal à se faire du bien ?
A quoi bon l'intelligence ? Pour qui s'empêcher d'exister et de vivre ? Ou pour quoi ?
Le plaisir de la plainte m'est étranger. Le plaisir de la contrition n'est pas le mien.
Personne ne me jugera aussi durement que moi-même. Et je ne veux pas me tromper.
L'été c'est maintenant et le bonheur aussi. Tout de suite. En écrivant ces mots.
Le jour va se lever et j'ai pris de l'avance. Tout est fait pour renaître.
Et je me battrai pour qu'il en soit ainsi, je serai de la fête et de la construction,
quand tout peut revenir si c'est de mieux en mieux.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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Le sens du happy end

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A découvert. Je ferme le site du compte bancaire. Pire que ça.
Je suis au fond du découvert autorisé. Plus de jus du tout.
Mais il faut que j'aille voir cet homme qui me plaît et m'obsède.
Je ne vais pas demander de l'aide ni à mon éditeur, ni à mon père, ni à mes potes,
pour une histoire de boules improbable, une rencontre sur internet,
quand on sait que cela continue de provoquer des grimaces et autres expressions de méfiance,
d'incompréhension, et que l'on passe vite à s'enflammer ainsi pour dépressif ou érotomane.
Certes, si c'est ce qu'ils veulent dire, ok, cela n'est pas raisonnable. Et donc ?...
Je suis Philippe Latger et m'en sortirai toujours. Je ne peux pas laisser passer ça.
Je dois en avoir le cœur net et monter dans ce train pour Paris et voir de près ce qui arrive.
Je fouille dans le tiroir où je vide mes poches, cartes de visites, clés qui n'ouvrent rien,
trombones, capotes périmées, montres cassées, vieux chéquiers, cartes de fidélité...
Je ne suis pas certain de ce que je cherche, mais je trouve. Une carte de crédit.
Je me précipite dans la rue. J'ai peut-être une chance de tenter ma chance.
Voici quelques semaines que nous correspondons sur Facebook, quotidiennement,
que nous prenons plaisir à plaisanter et à nous plaire, tout ce que je vois, tout ce que je sais,
me séduit presque autant que tout ce que j'imagine. Le personnage est particulièrement brillant.
Je traverse la vieille ville pour arriver au grand magazin qui m'avait fourgué sa came.
Cette pomme empoisonnée que j'avais balancée aux oubliettes en connaissance de cause.
Que j'enfonce dans le distributeur. Fébrile. Bon sang. Le code. A quatre chiffres. Voyons...
J'essaie quelque chose. Il faut absolument que je monte dans ce train tout à l'heure.
Je n'en ai pas dormi de la nuit. J'ai vérifié les horaires sur internet. Perpignan / Gare d'Austerlitz.
J'avais sorti de mon tiroir cette arnaque en plastique qui allait me tirer d'affaire.
Le distributeur me crache une liasse de billets. Je recompte. Vais le payer cher.
Mais demain est un autre jour. Je cours presque jusque chez moi préparer mon bagage.
Je monterai ce soir dans ce putain de train de nuit pour rejoindre cet homme.

Le train dans lequel je roule quelques années plus tard ne va pas à Paris.
Même cause. Même effet. Une rencontre. Un coup de foudre. De fouet. De tête.
Comme quand je suis monté dans ce bus pour New York depuis Montréal où je vivais,
et que je me suis fait refouler à la frontière américaine, alors que je courais rejoindre quelqu'un.
Bravo la surprise. Coincé à St-Bernard-de-Lacolle, le bien nommé. Au milieu de nulle part.
Coup de foudre sur internet d'abord. Coup de foudre en réel dans le bar de Manhattan ensuite.
Où j'étais venu voir de mes yeux ce qui me brûlait le cœur. L'essai fut transformé.
Il fallait que je revienne au Québec et j'y suis retourné, déchiré mais triomphant.
Car oui, cela n'avait pas été une illusion ou une histoire virtuelle. Rencontre validée.
A peine rentré, je n'ai qu'une chose en tête, repartir à New York. La gare des autobus.
Greyhound et patatras. Mon élan s'est brisé sur l'immigration américaine. Retour case départ.
Oui. Je suis Philippe Latger et je n'ai qu'une vie. Je fais feu de tout bois.
Je n'ai pas pu rejoindre cet amour à New York, je l'ai rejoint quelques jours plus tard à Paris.
Certes, à l'époque, j'avais du pognon. Cela facilitait sans doute ces grandes passions coûteuses.
Mais d'autres affaires qui ont suivi m'ont prouvé que l'argent pouvait moins que moi-même.
Je fais ce que je veux. Et s'il est urgent d'aller rejoindre quelqu'un, je me suis volontiers.
Pour aller retrouver un amour à l'autre bout du monde ou en accompagner un autre à Roissy.
Et même pour prendre le risque d'un fiasco absolu à rejoindre quelqu'un que je ne connais pas.
Montréal. Paris. Barcelone. Madrid. Je cours après l'amour et la passion amoureuse.
Park Avenue sous la pluie où je tombe amoureux la veille de mon départ. Décidément.

Je suis vivant.

Avoir le sens du drame et de la comédie romantique a son avantage. Le sens du happy end.
Quand je me suis appliqué dans ma vraie vie à planter des invités pour monter dans un taxi.
Filer à l'aéroport pour chercher quelqu'un. Courir prendre un avion pour traverser l'Atlantique.
Dans la salle d'embarquement, on m'apprend par téléphone le décès de ma grand-mère.
Sonné. Désespéré. Que faire ? Tout annuler pour partir à Toulouse rejoindre ma famille ?
On martèle mon nom dans les micros et haut-parleurs du salon business d'Air Canada.
J'ai couru à perdre haleine dans les couloirs pour monter dans l'avion. J'avais choisi l'amour.
Je roule dans un train pour Madrid sans savoir ce que je vais trouver à l'arrivée.
J'ai une intuition en forme de certitude. Celle qu'il faut que je le fasse. Pour savoir.
Car c'est une chose que mon amour précédent n'a pas comprise. Je n'ai pas le temps.
Je vais mourir bientôt et je n'ai pas le temps de gaspiller ma vie.

Je veux me donner toutes les chances. Aller voir. Tout tenter. Pour n'avoir aucun regret.
La plupart du temps, il est vrai, ces courses s'achèvent, haletantes, sur une déception.
Un lapin. Quelqu'un qui ne me plaît pas. A qui je ne plais pas. Whatever...
Mais je récidive car il est arrivé que ça arrive. Bim. Banco. Le conte de fées.
Et mes proches sont témoins que j'en ai vécu quelques uns depuis que je suis de ce monde.
J'en compte un. Deux. Trois. Quatre. Et un autre, bien qu'affreusement contrarié.
Je sais que ça existe. Et je ne peux me contenter d'histoires à la petite semaine.
Je suis fait pour la fête et le feu d'artifice. Le volcan. La tempête. Et l'abandon qui suit.
Erotomane ? Hystérique ? Bipolaire ? La jalousie qu'il faut pour aller chercher si loin.
Ce qui lui semble fou a pourtant sa raison. Celle de la conscience ardente d'être mortel.
Je sais dans ma chair que tout s'arrêtera. Et pour moi qui aime l'amour, j'ai mes priorités.
Je veux être amoureux et jure que je le serai.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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La nuit trompe l'ennui

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Pourquoi vouloir être ailleurs qu'à l'endroit où l'on est ?
Pourquoi vouloir être avec quelqu'un d'autre que la personne avec qui l'on est ?

L'ennui ? C'est ça ? Comme s'il ne pouvait pas vous suivre partout où vous iriez ?
Impensable. Je passe trois jours à Manhattan. Tout seul. Et l'inéluctable se produit.
Je m'ennuie à New York. Dernier séjour en 2007. Le choc que c'est pour moi.
Je suis retourné sur les lieux que j'aime. Suis allé voir des choses que je ne connaissais pas.
Je retourne à mon hôtel. Apprécie la chaleur urbaine et le vrombissement continue de la ville.
Retrouve toutes les sensations de la Babylone américaine que j'aime tant.
Je sors dans un bar sur la 8th Avenue, discute et flirte un peu avec les indigènes.
Et la veille du départ, déjà, il me semble qu'il me tarde le lendemain pour rentrer.
Ce n'était pas la première fois que j'allais tout seul à New York et que je n'avais rien à y faire.
Mais ce fut la dernière. A quarante ans, ce n'est plus une ville où je peux faire du tourisme.
Partir pour partir ne sert à rien. Une chose que j'ai pu vérifier.
Le désoeuvrement. Même entouré. Même occupé. Comme c'est étrange.
Je ferme les yeux. Le casque sur les oreilles.
Manuel de Falla. Et l'ennui est un sport qui devient agréable.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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Les taies

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Le drap housse est blanc. Le drap est blanc. La couette est blanche.
Les taies d'oreiller sont blanches. Et mon lit défait est une montagne de sucre glace.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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Adultaurine

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C'est un cheval de pure race. Espagnole. Musculeux.
La robe noire est brillante. Le ballet hippique. Etalon lipizzan. L'art équestre.
Le pur-sang. Espagnol ou arabe. Andalou. La bête fauve. Superbement dressée.
Il tend la patte et le sabot. S'immobilise. S'avance. Avec prudence. Bandé comme un arc.
Les coudes contre les côtes, les bras pliés comme des équerres, les mains ouvertes vers le ciel,
comme portant un plateau imaginaire, le serviteur cambré glisse ses pieds sur le parquet.
Les coudes se détachent du tronc, s'élèvent au-dessus des épaules en faisant pivoter les mains,
de façon symétrique, et bientôt le serviteur devient le torero brandissant ses banderilles.
Les deux arcs que font ses bras au-dessus de sa tête semblent vouloir imiter les cornes du taureau.
Le torero lui-même, répond à son rival écumant en lui opposant la même symétrie menaçante.
Ici l'arène est ce cercle de lumière au centre de la scène où taureau et torero sont un seul être,
qui va de l'un à l'autre, qui est l'un et l'autre, puisqu'il se bat contre lui-même.
Les yeux noirs. Sous le poil noir de sourcils noirs. Sous les cheveux noirs.
Le regard diabolique. La braise qui promet l'incendie sous une pluie de sueur.
Le poing en l'air, ses doigts commencent à émietter quelque chose d'invisible.
Ils se déplient comme un éventail et se referment sur des manches insaisissables.
Les sabots choquent le bois du parquet. A pas lents et réguliers. Sonnent le tempo.
Et s'en affranchissent soudain dans une trépidation nerveuse qui s'interrompt sur mesure.
L'animal semble retenir son souffle. Comme s'il risquait sa vie. Son buste se vrille.
Et c'est une passe tauromachique dans la ouate du tai-chi-chuan.
Le Flamenco. Cet art martial. Contrôle et surpassement. L'état de grâce. L'état second.
Il est beau comme le diable. Comme le désir et le danger. Il se consume de l'intérieur.
Et ses yeux noirs, au-dessus d'une barbe naissante qui étale sa suie sur des joues creuses,
se plissent comme pour disparaître sous des rangs de cils noirs mais continuer à voir
tout ce que le monde inflige à un seul homme comme à l'humanité entière.
Le gitan magnifique. Le pur-sang espagnol. L'Inde à portée de main. La Méditerranée.

Une guitare hésite à s'imposer. La tension est palpable. Les veines comme des cordes.
Gonflées au cou du taureau. Luisant. Noir comme le charbon. Beau comme un Hindou.
Andalou. Ou antique. Le minotaure dans son labyrinthe comme lion en cage.
Où rôde la folie. Masculin. Féminin. Lourd et léger. Il est tout ce que la vie propose.
La violence et la paix. Le calme et la tempête. Enfermé en lui-même il cherche à s'en sortir.
A devenir autre chose. Et je suis ce qu'il aimerait être. Ce double qui n'est pas lui.
Il me regarde avec ce désir narcissique qui ne désire que lui-même en désirant mon corps.
Le diable n'est pas lui. Quand il se prend au piège de l'image que je lui tends.
Sa parade nuptiale crépite sur le bois aux tacones enfiévrés comme rafales de munitions.
Tout le public criblé de balles à la mitrailleuse pour ne garder que les deux frères.
Face à face. Yeux noirs contre yeux noirs. Sourcils noirs contre sourcils noirs.
Barbes noires. Cheveux noirs. Des cils comme des peignes. Et cet air de défi.
Dominant. Dominé. La lune et le soleil. C'est l'ombre et la lumière.
Seul le diable peut savoir qui est le reflet de qui.
Une voix gitane hurle la fin du monde. Et la messe païenne invoque la Sainte Vierge.
L'Espagne catholique. Processions et reliques. Je ne suis pas danseur quand je suis le flambeau.
Quand je suis la musique. Le diable ne se désire pas. Il désire les hommes.
Et il sait qui des deux est le plus narcissique.
L'homme croit se voir dans le miroir parfait où il vient à se plaire.
Je le tends volontiers quand cet homme me plaît et qu'il me plaît qu'il se plaise.

Je souffle dans ses poumons. Je souffle sur ses braises. J'exige l'incendie.
Une jambe est tendue et pointée vers l'arrière, la seconde est fléchie, et le bassin se baisse.
Le pied laissé derrière trace un arc et marque un territoire où sera célébré la noce adultaurine.
Le diable ne bronche pas. Il savoure l'instant de ces préliminaires.
L'homme a brandi ses cornes puis croise ses bras devant son visage comme pour se protéger.
La guitare s'enflamme. Les talons piétinent le sol où ils laissent leurs forces
se répandre jusqu'au sang comme une traînée de poudre.


Ce n'est pas une pomme mais une figue juteuse. A pleine bouche.
Le danseur pose ses deux poings serrées l'un sur l'autre, les bras tendus loin devant lui,
et soudain, les précipite sur son ventre, faisant mine d'y enfoncer une épée en guise de katana.
Le diable sourit à cette mise en scène. Sait bien que le fauve n'a pas l'intention de mourir.
D'ailleurs il s'est redressé aussitôt pour faire claquer ses mains sur sa poitrine et ses cuisses.
La mort viendra bien assez tôt. Il s'agit d'abord de vivre et de ne pas se tromper.
Il tend ses mains à gauche, puis à droite, enroule ses avant-bras comme s'il voulait en découdre.
Il cherche à me séduire. Mais il sait bien que le tentateur n'est pas celui qui danse.
Le diable n'est pas celui qui succombe à la tentation mais celui qui l'inspire.
Je regarde, amusé, attendri, l'homme se débattre dans ses contradictions.
Planta tacon. Planta tacon. Il déchaîne son énergie sur place, pratique son exorcisme.
Mais mes yeux noirs sont toujours le miroir de ses yeux noirs. Sous nos cils abanicos.
Il ne peut écarter le plaisir de son sexe. L'idée d'abandonner ses armes à sa nature.
La figue que je lui tends. Quand il pourrait jurer que c'est lui qui me la donne.
A qui sont les dents blanches qui mordent sous mes lèvres. Sous ma barbe et mon nez droit.
Le diable ne demande rien et ne vole aucune âme. On vient toujours à lui.
Figuier de barbarie. L'Espagne et le Maghreb. La chaleur qui dégorge de tout ce qui est en vie.
Le prince qui fait claquer ses sabots semble arracher de lui des centaines de lanières.
Des ceintures et des chaînes, et des liens qui l'entravent, tout ce qui le contraint ou l'étrangle.
Et sans dire un mot ni le quitter des yeux je ne peux qu'encourager cet étrange strip-tease.
Beau comme un dieu. Assez pour plaire au diable. Qui n'est pas le désir mais l'émancipation.
L'homme joue avec les pans de sa veste. Fait gicler la sueur de ses longs cheveux noirs.
Asperseur de semence. Il attend l'estocade. Faena de muleta. Quand il faut en finir.
Je suis un sang-mêlé étranger à sa danse. L'hidalgo de Grenade use ses dernières cartouches.
Et c'est lui qu'il embrasse en dévorant ma bouche.

Heureux d'être perdu. Et de s'être trouvé.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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En une solution

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La poésie, je ne sais pas ce que c'est.
D'ailleurs, ce mot ne me plaît pas. Ne serait-ce que phonétiquement.
Il est aussi moche que bisou qui n'est supportable que dans nos régressions ostentatoires.
Gouzi-gouzi. Bisou-bisou. La poésie. Voilà. Merci bien. J'ai débandé il y a longtemps.
Il y a ce zeu désagréable, celui de niaiserie, qui me révulse et me démoralise.
Diabétiques s'abstenir. Je n'ai de respect que pour des maîtres qui ont écrit.
Des connus. Peu connus. Inconnus. Des livres. Des rencontres.
Comme pour ceux qui n'ont pas écrit mais ont transformé tout autant la réalité.
La petite fille à qui je demande combien de temps à dormi la Belle aux Bois Dormants,
puisqu'elle était occupée à me raconter cette histoire, me répond : " trente minutes. "
C'est ça. Le temps d'une bonne sieste. Et je n'ai pas besoin de poètes pour délirer.
Les ténèbres fécondes et les insomnies au zénith des douleurs assassines me font chier.
Certes, je m'y adonne parfois. Je m'y essaye. Je tourne autour. Mais ça m'emmerde.
Et si certains me font l'honneur ou l'amitié de me considérer poète, je bande à part. Ole.
Place St-Sulpice. Il y a du monde qui aime les mots. Mais je me dis que la poésie est ailleurs.
Si elle existe. C'est comme Dieu. Un truc tout de même particulièrement subjectif.
J'ai aimé Baudelaire à l'âge où on peut l'aimer. J'ai aimé Boris Vian et Prévert et Cocteau.
J'ai aimé la couple sulfureux Rimbaud / Verlaine, peut-être plus pour le couple People
que pour leurs œuvres que je ne connaissais qu'à peu près.
Oui. J'ai aimé gamin, ce fut une formation, un apprentissage, des voyages fondateurs,
les poèmes de Max Jacob, Soupault, Apollinaire et quelques autres en temps voulu.
Très bien. Je n'ai jamais lu Blaise Cendrars. Il me semble que je l'aime sans savoir pourquoi.
Et je m'en fous. Il ne s'agit même pas de chercher à entrer dans un cercle dont je ne suis pas digne.
Quand je n'ai pas une tête à entrer dans un autre cercle que celui d'une bouche ou d'un trou du cul.
Pardon pour la provoc à deux balles. Mais la poésie n'est pas une ambition ni un plan de carrière.
C'est cette simple aptitude à faire ressentir. Ou à évoquer précisément des choses confuses.

C'est en cela que la musique lui y est supérieure. J'ai dû tenter de l'expliquer déjà.
La musique est bien plus exacte que les mots. Plus directe. Et plus juste. 
Ce pourquoi, avec les mots, quelques auteurs tentent de créer une musique,
avec les rythmes et les sons, puisque la musique demeure l'expression la plus avancée,
ce moyen d'approcher au plus près de la vérité. Ou de ce que nous imaginons d'elle.
Oui. Pardon. Ce n'est pas de la fausse modestie ou des minauderies de ma part. Je bande à part.
Je respecte mon panthéon peuplé de René Char et d'Antonin Artaud, je m'incline et je passe.
Ce que je fais d'ailleurs. Place St-Sulpice. Je ne m'arrête pas. Je préfère marcher.
Incapable de dire si j'aime cet endroit. La fontaine. L'église. Je n'ai jamais su.
Ah si. Voilà. Deux voyages sont prévus. Je découvre la Maison de la Chine.
Pékin pour l'agrément. Shanghai pour le travail. Les affaires reprennent.
Je ne reste pas longtemps. Je n'ai qu'une envie, traverser la Seine. Débarrasser le plancher.
Par la rue Bonaparte. Jusqu'au quai Malaquais. L'allitération est offerte. La poésie du Pont des Arts.
Ok. Toi qui sais qui tu es, toi qui me lis peut-être... je ne t'aurai donc rien fait découvrir de tout cela.
Sans chercher une vocation vaniteuse de transmettre et d'initier, de faire le savant et l'intéressant,
cela aurait eu de la gueule sans doute que nous puissions partager des moments pareils.
Nous aurons marché chacun de notre côté. N'aurons pas trouvé l'opportunité de nous rejoindre.
La cour du Louvre. La Cour Carrée. Au crépuscule. Ce sera sans toi. Ce n'est pas grave.
Je suis bien placé pour savoir, et pour les trains, et pour les intermittents du spectacle.
Et au bord du ravin, la rue de Rivoli, il me semble que j'aurais pu être tenté, cruellement,
d'espérer quelque chose
.

Une échappée que je fais donc sans toi.
Quand il me paraît évident qu'elle aurait été cent fois plus merveilleuse en ta seule compagnie.
Je vais épargner à d'autres lecteurs cette idée que c'était avec toi malgré tout, blablabla,
puisque c'est à toi que je pensais, et tout ce barda de palabres et de contorsions pathétiques.
Oui. C'était un peu comme profiter de Paris avec toi. Mais un peu est très loin de beaucoup.
Et j'enrage de ce qui reste dans mes fibres comme la sale impression d'une occasion manquée.
Tu t'en sors bien. Je me force à sourire. J'aurais été assommant. Insupportable. Surexcité.
A vouloir tout te montrer. Les sentiers battus et les autres. Le Paris de tout le monde et le mien.
Avec cette candeur débile à essayer d'en inventer un autre qui aurait été le nôtre.
La rime interne, c'est cadeau. Nous faire des souvenirs communs. Mais à quoi bon ?...
J'aborde ce putain de Palais Royal de merde avec la certitude que ça ne t'intéresse pas.
A vrai dire, je ne sais même pas, aux changements de programme, si tu es encore dans la place.
Et je cherche des signes dans le ciel, dans l'alignement des façades, puis des arbres,
qui auraient l'obligeance de m'indiquer si tu es dans un rayon de dix kilomètres ou ailleurs.
Je dévisage les gens. Lève un sourcil sur une silhouette qui aurait pu être la tienne. Ridicule.
Ce n'est pas de la poésie. C'est de la démence. Je vérifie mon téléphone portable. Yes. I did it.
Les derniers appels. Et ton nom n'apparaît nulle part. J'en suis à la fois triste et soulagé.
Soulagé car il aurait été pire que je rate une opportunité de te parler sans parler de te voir.
Je suis dingue. Et je vois bien que les gens que je croise sont au courant ou s'en rendent compte.
Certains hommes me toisent comme comprenant à quel point je suis chaud bouillant.
Certains d'entre eux me font furtivement comprendre qu'ils seraient disposés à s'y brûler.

Mais semblent se détourner dans la seconde quand quelque chose de mon corps ou de mon allure
hurle malgré moi que ce n'est pas pour eux que je me consume.
Mais pour ce seul amour qui se refuse à moi.


Oui. Parfaitement. J'ai acheté un chapeau. Et des fringues. Et des shoes.
Je me lâche. Et je le dis sur un air de triomphe à une amie de longue date.
" Je suis de retour ! Je suis de retour ! "
La plaisanterie la fait rire de bon coeur, mais elle et moi savons que sous la plaisanterie,
il y a quelque chose d'important qui s'opère et qui nous bouleverse l'un et l'autre.
Le bermuda. Les baskets. Les paquets. Les marques. Sinon rien. J'ai défoncé la carte de crédit.
Et la Pretty Woman barbue de la Chaussée d'Antin se laisse tomber sur une chaise de brasserie.
L'Opéra est à sa place. Rien n'a bougé en quatre ans. Et je kiffe ces saletés de chaussures.
Je peux être et faire sans compter. Comme avant. Et c'est comme se remettre à boire.
Je suis de retour. J'aperçois mon reflet dans une vitre et suis saisi de pouvoir me reconnaître.
C'est furieusement violent. Je l'aimais bien cet homme. Mais toi... Je me pose la question.
Aurais-tu aimé cet homme si tu l'avais connu ?...
La chaleur participe à ce mélange de bien-être et d'ivresse.
Réalisant que c'est celui que j'avais éprouvé en retrouvant le Roussillon quatre ans plus tôt.
La sensation d'être arrivé. Malgré une écharde sensible pour la pointe de blues qui m'est chère.
A Perpignan, seuls les amis d'enfance, de lycée ou de fac, puisque j'en ai gardé quelques uns,
sont témoins de ce dont je suis capable, savent qui je suis, connaissent l'homme d'avant.
Les personnes que j'y ai rencontrées ensuite, et dont tu fais partie, ne m'ont connu que pauvre,
discret, austère et mal accoutré. J'avais peut-être le charme de l'humilité et de la profondeur.
Et si j'ai été flamboyant cela n'aura été qu'en lumières monacales.
J'ai toujours aimé les fringues. Et consommer. Inviter du monde. Faire la fête.
Les hôtels. Les restos. Les taxis. Les voyages. Et même le superflu.
Des gens me regardent qui ne m'auraient même pas vu encore le mois dernier.


Je range mes acquisitions, aligne les chemises sur leurs cintres,
en me disant que je suis bien avancé.
A quoi bon pouvoir plaire si je ne te plais plus ?
Je peux être redevenu jeune et beau, cela me fait une belle jambe.
Si tu n'es pas là pour le voir. Quand je n'ai jamais été autant l'un et l'autre que dans tes yeux.
Sans New Balance et Ralph Lauren. Sans artifices. Tel que j'étais. A poil et amoureux.
Déjà, faute de te plaire, je me plais à nouveau quand il faut bien plaire à quelqu'un.
Si tu n'es plus là pour me donner une essence, il faut que je m'occupe de ça à ta place.
L'estime de soi, c'est très fragile. Même pour moi. Et je n'ai pas envie de sombrer.
D'autant que si tu n'aimerais pas l'homme que j'ai été avant de te rencontrer,
tu n'aimerais pas davantage une épave. Il faut que j'avance.
Tu le fais bien, toi. Avec tes objectifs propres. Tu y arrives parfaitement sans moi.
Quand il semble au contraire qu'il y avait une façon de se libérer d'un poids inutile
qui pouvait te freiner, t'embarrasser, et que tu peux désormais aller plus loin sans lui.
Je regarde le poids dans ma glace et fais la moue. Des objectifs propres...
Association. Entreprise. La Floride et la Chine. Voyez-vous ça. Easy.
Encore ce zeu de bisou et poésie qui m'horripile.
Dans l'immédiat, il faut écrire. Je le ferai dans le train. Si j'en ai un.
Etre beau sans toi me paraît aussi absurde qu'être brillant et successful tout seul.
Je vérifie mon téléphone. D'ailleurs, je ne vérifie rien. L'heure ou la date peut-être.
La bouteille à la mer sur les réseaux sociaux n'a pas dû atteindre son objectif.
Tant mieux. Ce n'était pas une bonne idée. Un coup de mou. Une faiblesse.
Facebook. La lune. Tout est en panne. J'imagine qu'il faut être fort et ne pas replonger.
D'autant plus si c'est pour replonger tout seul.


Perpignan en bout de ligne. Et la fin d'un cauchemar.
Puisqu'il y a quelque chose de l'ordre d'un retour à la normale.
Qui n'est pas génial mais qui n'est pas le chaos.
L'équilibre à mes clopes et mes mots. Je n'écris pas de la poésie. I know.
Je purge dans mon coin ce qu'il faut pour ne pas devenir complètement fou.
Les ténèbres fécondes. Très bien. Quand la nuit tombera, nous y repenserons.
Le silence et le noir. Seul avec soi-même. Dans le platane catalan que je n'ai pas condamné.
Les projets, aussi riches et ambitieux soient-ils, ne font jamais un but.
On sait tous la dépression du temps où l'on a fini quelque chose.
Le but est au-delà du projet. Au-delà de sa propre vie terrestre.
C'est l'idéal dont on sait consciemment qu'il ne sera jamais atteint.
Mais c'est cette direction vers laquelle nous voulons tendre, de toutes nos forces.
Pour soi et pour les autres. Individuellement. Collectivement. Un sens à nos vies.
Et le sens ne dit pas qu'il est destination. Il est sens. Et j'ai perdu le mien.
D'ailleurs, j'observe l'éparpillement. Au milieu des paquets et d'un pays usé.

Gare de Lyon. C'est la France et ses grèves. Je n'ai pas l'énergie ni le goût de les détester.
Je suis indifférent. Aux deux colères. Ou bien j'ai de l'empathie pour les deux camps.
Je m'installe. Quelque chose me dit que je ne suis pas mécontent. Le Roussillon. Ok.
Tout va bien. Je reviens quand je veux. J'ai cette liberté.
Et puis c'est fantastique. Les portes de l'été. Puisque tout est possible.
La poésie c'est ça. C'est l'ordre du désordre. L'issue inattendue et l'émancipation.
C'est l'effet de surprise qu'on se fait à soi-même, en changeant des problèmes
en une solution.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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