L'avenir d'un amour fou
Delphine m'accompagne. Studios mythiques. Studios Ferber.
Ma directrice artistique me présente. C'est elle. Souad Massi.
Elle est belle. Très belle. Sa voix parlée est aussi chaude et douce que sa voix chantée.
Son agent. Dont le nom me rappelle quelque chose. Ou quelqu'un. Je comprendrai bientôt.
Nous passons en cabine. Et là, Michel Ocelot. Le papa de Kirikou. Un homme délicieux.
Charmant. Qui a l'humilité des artistes qui travaillent. Et dans la vitre, je vois le piano.
Un homme de dos. Qui ne tardera pas à nous rejoindre. Gabriel Yared.
37°2 le matin. Camille Claudel. Le patient anglais. Combien de musiques de films ?
Je ne sais pas quand je lui serre la main que ce type a eu un Golden Globe et un Grammy Award.
Je ne sais pas que ce type a eu un Oscar. Mais je sais ce qu'il représente dans le métier.
Je sais que c'est un dieu vivant. Qui a l'humilité des artistes qui travaillent.
Azur et Asmar. De Michel Ocelot. Yared en compose la musique.
Souad Massi en a écrit la chanson. Paroles et musique. En arabe.
Et on a appelé bibi pour l'adaptation française. La proposition fut retenue. Et me voilà.
Traité d'égal à égal par trois monstres que je respecte et vénère. Yared pousse un peu le bouchon.
" Tu es le poète. " Venant de lui, j'accepte la politesse. Je n'ai pas d'autres choix que l'accepter.
Je ne sais pas trop ce que je fais là. Souad enregistre le texte. Tout semble leur convenir.
On ne me demande aucune correction. Michel contrôle et participe à tout. Maîtrise son œuvre.
Jusque dans les moindres détails. Avec le perfectionnisme des artistes qui travaillent.
Je ne suis pas sûr de certains choix. Mais je n'interviens pas. Je ne suis pas Roda-Gil.
Je ne suis ni Nougaro ni Ferré, n'en déplaise à Croisille. J'ai trente-trois ans.
Et je n'ai encore rien prouvé. Pas même avec mes deux chansons pour Art Mengo au compteur.
Je laisse faire. C'est la chanson de Souad Massi. C'est le film de Michel Ocelot.
Je garde mes ressentis pour moi. Que j'ai toujours huit ans plus tard. Peu importe.
J'ai fait mon job. Le produit est beau. C'est une excellente expérience. Je ne boude pas mon plaisir.
Les affaires reprennent.
Mon amour. Allongé au bord du lit. Loin de moi. Toujours habillé. Les bras croisés.
Les jambes croisées. Pas besoin d'être expert en langage corporel pour comprendre.
Fermé de partout. Tu regardes droit devant. Quelque chose que toi seul semble voir.
Moi, à côté, au milieu du lit, de mon côté mais plutôt au milieu, je suis vautré, offert,
alangui, dans l'attente du dégel, à fumer des cigarettes qui veulent dire ce qu'elles veulent dire.
Une façon gentille de dire : " c'est quand tu veux mon bébé. " Je suis patient. Compréhensif.
Mon indolence est sexuelle, libidineuse. Et elle contraste avec le marbre de ton gisant.
Je suis une sorte de vapeur un peu humide qui sait n'avoir aucune prise sur la pierre.
C'est toi qui décides. Et je sais que ça va venir. Je sais qu'il te faut du temps.
Je te connais et je n'en prends pas ombrage. J'ai pu être vexé ou déstabilisé au début.
Ne pas comprendre. Mais j'ai appris. Comment tu fonctionnes. Et tes raisons peut-être.
Le silence aussi ne me perturbe pas. Ici aussi, je sais qu'il ne sert à rien de te forcer la main.
Une demi-heure plus tôt, tu étais dans un autre monde, une autre dimension,
et les dix kilomètres de route parfois ne suffisent pas au changement de logiciel.
L'habitacle comme sas de décontamination. A l'aller comme au retour.
Parfois, l'entrée est flamboyante, enfiévrée et spectaculaire. Et je n'ai le temps de rien.
Une envie pressante a balayé la porte, pris ma bouche et enlevé mes fringues,
avant que je n'aie eu seulement le temps de te sourire et de te regarder.
Et c'est seulement après, dans ces cas-là, que tu me demandes si je ne suis pas allé voir ailleurs.
Mais le plus souvent, c'est cela. Après l'embrassade chaste de ton entrée qui peut durer longtemps,
il y a ce moment qui peut durer plus longtemps encore, où nous ne nous disons rien.
Je ne le prends pas mal. Je respecte la procédure. Le protocole. C'est presque rituel.
Puis vient ce moment que j'adore. Et je ne saurai jamais quelle pensée te l'autorise.
Tu décroises tes bras et tes jambes et tu te tournes vers moi pour me regarder dans les yeux.
Ce seul mouvement te rapproche mécaniquement de moi, et la glace fond enfin à vue d'oeil.
Toujours en silence. Quand je veux que mon regard te hurle ce que j'éprouve pour toi.
Après la séance, Souad et son agent nous prennent à part, Delphine et moi,
pour nous parler de quelque chose, un autre projet, dans le même esprit,
pour lequel ils auraient encore besoin de mes services. C'est oui sans hésiter.
Et soudain, je comprends. Zem. Bien sûr. Comme Roschdy Zem. Son premier film.
Souad compose la chanson du générique de fin. Il lui faudra des paroles en français.
Mauvaise foi. Avec Cécile de France et Pascal Elbé. Une jolie comédie romantique.
Une histoire d'amour entre une fille de confession juive et un garçon musulman.
J'aurai deux interprètes de choix. Puisque ce sera un duo. Souad Massi et Gad Elmaleh.
Envoyé Spécial tournera des séquences de l'enregistrement de Pour qui pour un reportage
sur l'humoriste, comédien, qui a toujours rêvé d'être chanteur. Il a un joli timbre.
Je découvre la maquette chez moi. Je suis surpris par la mise en place. Inattendue.
J'avais respecté le placement du texte arabe original pour respecter le rythme et la mélodie.
En collant au plus près de ce que Souad avait imaginé, pensé, et enregistré toute seule.
Au lieu de faire couler les mots français dans la mélodie d'origine comme je l'avais voulu,
ils sont posés comme s'ils étaient embarrassants, comme si on n'avait pas su quoi en faire.
Les accents toniques sont déplacés, abîmant la mélodie et rendant la rythmique précaire.
Je suis déçu. Pas pour mon texte mais pour la chanson. Moi qui avais entendu l'originale.
Moi qui avais veillé à la respecter au millimètre près. A servir la musique de Souad.
Il suffisait de garder le placement du départ et le texte aurait swingué sans rien déranger.
Ici, on n'entendait que lui. Pire que ça, ça le rendait maladroit et presque grossier.
Dissimulé dans la musique comme je l'imaginais, il aurait gagné en impact. Dommage.
Mais le titre est produit et c'est une nouvelle victoire. L'année 2006 est fructueuse.
Après deux ans au placard de Sony, j'enchaîne trois chansons en quelques semaines.
Plus surprenant encore. Trois chansons sur le même thème. Exactement.
La tolérance religieuse. Le dialogue entre les cultures. Avec deux stars algériennes de surcroît.
Biyouna et Souad Massi. Deux artistes France Inter / Télérama. Bref. C'est la classe.
Dans la continuité d'Art Mengo, je suis ravi, ça me donnerait presque un plan de carrière.
Que Lambert Wilson et Ute Lemper ne tarderaient pas à confirmer.
Croisille déconne grave quand elle me compare au téléphone ou en privé à Nougaro et à Ferré,
qu'elle a pourtant bien connus, mais ici, c'est du concret, gravé sur du disque et à la SACEM.
Et je veux bien croire que je suis au moins Philippe Latger.
Il y a une noirceur sensuelle, profonde, et d'une pureté qui ne cesse de m'éblouir.
Je sonde tes pupilles dilatées aussi vrai que j'essaie de t'envoyer des messages.
Je dois te dire sans un mot que je t'aime, que je n'aime que toi, que j'ai été sage,
quand je dois aussi lire et entendre ce que tu refuses de me dire et que je dois deviner.
Peut-être me dis-tu des choses. Me hurles-tu des choses aussi.
Ce qui expliquerait que je crois comprendre des choses, soudain, qui m'envahissent,
des choses que je sens, sans savoir si elles viennent de toi ou de moi, et qui me bouleversent.
Nous sommes allongés tous les deux, sur un flanc, face à face, un bras plié sous notre tête,
et nous passons de longues minutes ainsi, à ne rien dire, seulement à nous regarder dans les yeux.
Les tiens deviennent flous. Et tes cils. Tes sourcils. Tout devient flou. Les miens piquent un peu.
Je pleure sans m'en apercevoir. Sans savoir pourquoi puisque je ne suis pas triste.
Ou bien suis-je simplement incrédule d'être capable d'aimer autant.
Je ne sais pas ce qui t'a convaincu de te tourner finalement vers moi.
Je ne sais pas par quels méandres, par quelles réflexions, il t'a fallu passer, les bras croisés,
avant de considérer que tu pouvais desserrer l'étau et changer de position. Etre avec moi.
Je ne sais pas ce qui te passe par la tête. Ce qui t'empêche et ce qui te donne la permission.
Et je ne sais pas davantage ce que voient tes yeux qui s'agitent dans les miens,
passant de l'un à l'autre comme essayant d'en prendre un en flagrant délit de quelque chose.
Je devine que je pleure malgré moi aux verrous que j'imagine, à ce que tu surmontes,
de doutes et de culpabilité, de questionnements sur le bien-fondé de notre égoïsme,
de souffrances que des tiers n'ont pas demandées et que tu n'aimes pas infliger,
comme je sens que ta plus grande peur n'est pas que je te trompe mais que tu trompes toi-même.
Mon regard t'aide à aller dans ce sens quand il te dit que tu n'as rien à craindre de moi.
Te confirme que je suis réglo et digne de ta confiance. Au risque de te décevoir ou de te perdre.
Je sais le danger que c'est. L'ennui s'installe vite quand les choses semblent acquises.
Mais j'ai décidé d'être honnête et loyal, quoi qu'il en coûte. Puisque tu me le permettais.
Quand j'avais cherché, toute ma vie d'homme, à pouvoir l'être enfin sans peur d'être trahi.
Oui. Au risque que tu te lasses, je veux bien que tu saches que tout est simple et facile.
Même si tu me poses tout de même la question. Puisqu'il te faut l'entendre.
" Tu n'as rien à me dire ? "... Non mon amour. Je ne te trompe pas.
Et c'est sur ces paroles que tu peux m'embrasser.
Miss Dominique n'avait pas gagné la Nouvelle Star face à Christophe Willem.
Mais c'est à cause d'elle que j'ai suivi cette saison avec assiduité, estomaqué par sa force,
pulvérisé par l'énergie de ses It's Raining Men, I Will Survive, et son mémorable Calling You.
On m'a dit chez Sony, voilà ce titre de Rémi Lacroix, qui était devenu mon binôme,
on pense à Miss Dominique ou à quelqu'un d'autre dont je tairai le nom.
J'écoute la musique de Rémi. C'était la grâce de GoldenEye pour Tina Turner.
J'ai répondu aussitôt que ce serait pour Miss Dominique. Du sur mesure.
La musique était pour elle. Ou était elle. Je n'avais plus qu'à écrire les paroles. Easy.
La fenêtre de la rue du Square Carpeaux et ses barreaux. Je suis torse-nu au soleil.
La clope au coin de ma bouche et le casque sur les oreilles. Han han han oh...
Le yaourt de Rémi. Quatre pieds. Han han han oh... Une rime en o. Le dos. La peau...
Je ne m'étais même pas penché sur les couplets. Il me fallait l'attaque du refrain. Le titre.
Le gimmick. Miss Dominique. Han han han oh. Cadeau. Bateau. Rideau. Les mots. Trop tôt.
Des mots courts. Quatre pieds, c'est serré. Mais sans un mot. Fais-moi la peau...
Je repasse la musique. Miss Dominique. La rage. Too much. C'est pas trop tôt. Volcanique.
La diva. Castratrice. La mégère. C'est trop. Sept fois c'est trop. Non. Trop jeu de mots.
Les couplets ont été faits dans l'heure qui a suivi l'évidence arrachée à ma clope. C'est trop !
Delphine me fait suivre sans commentaires le mail de l'équipe de Miss Dominique.
Ni bonjour, ni merde. Simplement ces mots en majuscule. " C'EST UN TUBE ! "
C'était en tout cas, des chansons que j'avais réussi à placer depuis ma signature, la plus cohérente.
Paroles. Musique. Interprète. Le triangle parfait. Qu'on aime ou qu'on n'aime pas.
J'apprends que le titre donne la couleur au reste de l'album " Si je n'étais pas moi. "
Ravi d'avoir pu convaincre l'équipe qu'on pouvait écrire de la Soul Music en français.
Nous sommes en 2009 et ça sent le single. Enfin. Le graal pour tout parolier.
On s'éloignait franchement de la ligne France Inter / Télérama, mais il fallait aussi manger.
Et l'idée de toucher un public plus large ne me déplaisait pas. Rien de déshonorant pour moi.
J'étais tout de même prudent. On m'avait déjà promis le single.
Le plan avec Cyndi Lauper. Les contrats étaient signés. Le titre enregistré. Et pschitt.
Celui avec Tina Arena, en troisième position sur le plan promo, qui n'aura pas sa chance
et restera sagement un milieu d'album... mais, jamais deux sans trois, cette fois, c'est la bonne.
Pas de singles prévus avant le mien. J'en ai la confirmation. C'est trop sera le titre de lancement.
Et je suis à deux doigts d'un changement de train de vie.
Philippe LATGER / Juin 2014
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