Je me tiens devant la vitre. Au-dessus du quartier. Au-dessus des toits. Et c'est beau.
La nuit est tombée. Elle est calme. Elle est belle. Le ciel est immense au-dessus des toits.
L'étoile du berger est incandescente. Des étoiles commencent à se manifester ici ou là.
Dans un ciel bleu marine et lumineux de grosse lune. C'est beau à pleurer. Et je pleure.
Je ne pleure pas de chagrin. Je pleure de reconnaissance. De joie et de bonheur.
Une façon comme une autre de dire merci.
Ce paysage, je le connais par cœur. La silhouette des Grands Carmes se dresse devant moi.
La cathédrale St-Jean plus bas, plus loin, dans le creux de la ville. Les toitures de St-Jacques.
Plus de six ans déjà, que j'ai ce panorama fantastique dans la gueule, dans mes fenêtres.
Que je vois à toute saison, à toute heure de la journée, par tous les temps, depuis mon bureau,
depuis ma cuisine, depuis mon café du matin comme depuis ma terrasse sur le toit.
Le Canigou derrière le Palais des Rois de Majorque. Bugarach à l'horizon. Je ne m'en lasse pas.
Ce soir, des nuages ont la lumière bleue des ordinateurs, dans ce ciel bleu marine de crépuscule,
où le jour semble n'avoir pas dit son dernier mot, quelque part au loin, plus à l'Ouest,
derrière une courbure de la terre que je devine, que je comprends par le ventre et la poitrine.
L'étoile du berger semble veiller sur nous. Les nuages sont beaux. Il y a de la lumière dans l'obscurité.
Cela me conforte dans l'idée qu'avoir peur de mourir est étrange. Mourir ne peut pas être nul à chier.
Impossible. Ce monde du vivant est trop parfait, trop exceptionnel. La Mort ne saurait être décevante.
Le fait d'être au monde est tellement dingue. C'est d'être là qui est flippant. Tellement c'est dingue.
Tellement c'est beau. C'est beau à perdre la raison. Alors, on fait comme si tout cela était normal.
Mais rien de tout cela n'est normal. Ce ciel. Ces nuages. Ces étoiles. Cette nuit. Cet air que je respire.
Cette émotion dans ma gorge. Ma gorge elle-même. C'est quoi ce délire ? Qu'y a t-il de normal au juste ?
A 53 ans, je pleure devant ce chef d'œuvre absolu et indépassable. Tout cela est dingue.
Jusqu'à la buée que fait ma respiration contre la vitre.
Face à un tel spectacle, je peux oublier qui je suis. Seul face à ce spectacle.
Je comprends que je ne suis rien et que je peux disparaître sans abîmer ce spectacle.
Mourir ne me fait pas peur. Je ne m'aime pas assez pour protester ou chercher la rébellion.
Je n'irai pas chercher le diable pour faire un procès ridicule au Créateur de cette merveille.
Je n'ai pas cette présomption de me sentir indispensable. Indispensable à qui ? A part à soi-même.
Je suis saisi par la beauté des choses. Y compris par le mystère de ma peau, de mon corps.
De mon esprit dans ce corps qui ressent des choses. Que mourir est dérisoire face à tant de beauté.
Je sais aussi que si je ne veux pas être absolument rien, ou juste inutile, je dois rendre compte.
Si je n'ai pas peur de mourir, je n'accepterai d'y passer qu'à cette condition : que je puisse rendre compte.
Témoigner de ce que je vis. De ce que je ressens. Dire et écrire. A quel point tout cela est dingue.
Dire et écrire. A quel point tout cela est beau.
Mourir n'est pas grand chose pour qui a vécu.
La douceur de la nuit s'étale à perte de vue.
La lumière artificielle éclaire la terre des hommes, des rues étroites avec des âmes humaines.
Des personnes que je ne connais pas, qui aiment, qui s'aiment, se font la gueule ou se séparent.
Qui couchent les enfants, qui en conçoivent, ou qui les laissent jouer dehors jusqu'à pas d'heure.
Je m'aime beaucoup. Je m'adore. Mais pas assez pour être scandalisé à l'idée de disparaître.
Le tout est de ne pas rater le coche. Le tout est de transmettre. Et le tour est joué.
Tout cela est trop fort pour moi. Trop grand. Trop beau. Je ne peux pas garder tout cela pour moi.
La courbure de la terre est trop grande pour ma poitrine. Ce fond de ciel étoilé ne tient plus.
Cela me déborde. Mon corps déjà, disparaît dans ce tout que j'embrasse. Je ne suis plus moi-même.
Moi ne veut plus rien dire. Noyé dans l'univers présent, comme un cachet effervescent, je me dissous.
Et je comprends, intuitivement, de façon animale, que mourir ne veut pas dire disparaître.
C'est bel et bien vivant que j'en fais l'expérience devant la vitre qui me sépare de la ville.
Nous sommes, chacun d'entre nous, une part de conscience. Témoins de ce monde.
Spectateurs et acteurs. Pour peu que nous nous y arrêtions. Nous cessons de tout normaliser.
Puisque, non, ça n'est pas normal. Et c'est vertigineux. D'être vivant. D'être là. Pour le voir.
Et pour le dire.
A la perfection de cette œuvre éblouissante et infinie, la mort ne saurait être une mauvaise expérience.
Je n'ai pas hâte d'y passer, mais elle ne m'inquiète pas. Ni pour moi-même, ni pour les gens que j'aime.
Je regarde l'étoile du berger et je sais. Sans savoir l'expliquer, sans me l'expliquer à moi-même. Je sais.
A cet instant où je prends la mesure de ce qui m'arrive, de ce que je surprends dans mes fenêtres,
de l'émotion qui m'envahit comme une mère protectrice, je n'ai peur de rien.
Pour mourir, il faudrait d'abord vivre. Et sommes-nous certains d'être vivants ?
Le vertige est tel que je ne suis plus certain de ce que cela veut dire.
Quand la réalité et la vérité ne semblent pas toujours se présenter comme deux lignes confondues.
Le cercle de buée sur la vitre brouille les formes, fait baver des flaques de lumière.
La buée sur la vitre ou cette eau sur mes cils.
Ce que je vois est beau. Ce que je ressens est beau. Et je sais que je contribue au spectacle.
Parce que je le vois. Parce que je suis présent pour le vivre. Que je vis pour le rendre présent.
Et jouir est ma façon de rendre grâce.
Jouir de ce spectacle. De ce qui nous a été donné. Ce monde. Ce corps. Ce qui l'entoure.
Ce qui se passe à l'extérieur. A l'intérieur. Ce cœur. Ce sexe. Ce cerveau. Ces yeux. Cette bouche.
Et les cinq sens pour tout découvrir et savourer. Sans en perdre une goutte. Tout de suite.
Je rends grâce. Et je ne prends que pour rendre. Passer le message. Transmettre. J'écris.
Il est urgent de l'écrire. Mourir n'est rien si l'on est là pour le vivre, si l'on est là pour l'écrire.
Le pire n'est pas de mourir mais de n'avoir pas vécu ni aimé. Quand c'est la même chose.
Ne crains pas de mourir, mais de n'avoir pas vécu ta vie. A pleines dents.
Ne crains pas de mourir si tu es déjà mort.
Si tu es vivant, conscient de l'être, ébloui de l'être, tu es déjà immortel,
tu es déjà autre chose que toi-même.
La lumière au loin s'en est allée avec le jour, pour apporter l'aube à d'autres, ailleurs sur cette terre.
Le temps n'a plus de prise. La nuit s'est installée. Le monde n'a pas été créé en sept jours.
Comme son nom l'indique. L'infini n'est pas fini.
Work in progress. Perpétuel. Et je prendrai ma part. A ma mesure. J'écrirai quelque chose.
Pour dire notre chance. D'être témoin. Acteur et spectateur de ce délire collectif.
Je suis serein. Tranquille. Sourire. En paix.
Demain n'existe pas. Nous devrons l'inventer.
Philippe LATGER / Mai 2026