Sans relâche
Ce qu'il faut de sacrifices pour réussir quelque chose.
Notre liberté est là. Elle est immense. Aux choix que nous faisons.
Elle est immense et d'autant plus superbe qu'il faut précisément accepter son prix,
celui des décisions que nous prenons nous-mêmes.
J'ai sacrifié au projet qui me tient. J'ai sacrifié au projet que je concrétise.
Un ami peut-être. Quand je lui avais pourtant tendu la main pour qu'il embarque avec moi.
Il n'est pas monté à bord et la barque est partie. Ce fut son choix. Ce fut sa seule décision.
La mienne a été de rester à bord de la barque et de ne pas le rejoindre sur le rivage.
Pour une fois dans ma vie, je n'ai pas succombé au chantage affectif.
Le projet était trop important à mes yeux. Quand il me dépasse. Qu'il est plus important que moi.
Et si je pouvais accepter des échecs sur une carrière personnelle, je ne pouvais accepter celui-ci.
La barque devait prendre le large. Il faut bien commencer les choses pour qu'elles se réalisent.
Un ami sans doute. Et pas des moindres. Mon écriture aussi. Et avec elle l'amour de ma vie.
Cette écriture qui est ma colonne vertébrale. Que je délaisse. Que j'ai abandonnée.
Mes efforts pour garder le contact sont pathétiques. La qualité baisse. Autant que la quantité.
La fougue m'a quitté. Déplacée. Investie sur autre chose. Sur ma ville. Et ce projet pour elle.
Je n'écris plus. Pas parce que je n'ai plus le temps, mais parce que je n'en donne plus à ma plume.
Qui s'épuise. N'a plus rien à dire. N'écrit plus que des mails pour convaincre des partenaires.
Proposer des rendez-vous ou décliner des invitations. L'auteur transformé en secrétaire.
Ecrire me manque. Douloureusement. Mais il y a un temps pour tout.
J'ai donné tout ce que j'avais dans le ventre pendant quelques années sur Casa Latger.
C'était un exercice merveilleux. Dans le confort de la nuit et de la confidentialité.
Quelques fidèles suffisaient à m'encourager. Et puis lui, l'objet de mon délire amoureux...
Tout ce qu'il m'a inspiré sans en avoir conscience, sans qu'il n'ait rien à faire.
C'était fantastique. Comme je pouvais sortir de moi le meilleur de moi-même. Et le pire aussi.
J'ai dû sacrifier l'écriture. Qui était mon dernier lien avec lui.
Peut-on se rendre compte vraiment du moment où les choses changent ?
Peut-on sentir en soi ce moment où nous prenons une décision pour nous-mêmes ?
Les effets de ce choix, ses conséquences, viennent nous rappeler que nous l'avons fait.
Je ne vois plus les enfants de l'ami qui n'a pas embarqué. Et je m'en étonne parfois.
Si j'avais plongé pour nager jusqu'au rivage et les rejoindre, je les verrais toujours.
Mon choix fut différent. Et je dois l'assumer. En assumer les conséquences.
Je ne vois plus l'amour de ma vie. Si j'avais continué à écrire la suite de notre histoire,
en privé comme ici, sur La Suite, j'aurais continué à le convaincre de mon amour pour lui.
Les textes qui ne le concernaient pas ne l'intéressaient pas. Il aimait ma façon de l'aimer.
Et je sais, depuis toujours, pour cette raison précise, qu'il ne m'aimait pas moi-même.
Moi qu'il ne connaissait pas. Qu'il ne connaissait autrement que par mon écriture.
Qu'il ne connaissait que par ce que je lui écrivais sur Casa Latger ou en privé.
Il était amoureux de l'histoire d'amour que je lui racontais et que j'aimais moi-même.
Nous n'étions pas amoureux l'un de l'autre,
nous étions l'un et l'autre amoureux de notre histoire d'amour.
En sacrifiant mon écriture, je sacrifiai notre histoire. La privant d'oxygène.
Quand lui, de son côté, n'avait aucun moyen de l'entretenir ou d'en inventer la suite.
Il pensera peut-être, s'il parcourt ce texte un jour, que c'est mon seul point de vue.
Sauf qu'au-delà de mon point de vue, personne n'a le sien, et que, pratiquement,
cela se vérifie dans le concret de la réalité quotidienne, le sacrifice de mon écriture
a sacrifié notre histoire d'un même geste, de façon mécanique, et facile à comprendre.
Parfois, je suis fatigué d'être seul à y croire.
Parfois, je m'en veux d'être incapable de convaincre davantage.
Je suis impitoyable avec moi-même, quand je suis ulcéré de me trouver impuissant,
de ne pas avoir l'intelligence qu'il faut pour mobiliser et fédérer, recruter et déléguer.
Je suis en colère après moi de ne pas avoir ce talent de montrer l'intérêt de l'engagement,
de démontrer que l'intérêt particulier et l'intérêt général sont les mêmes. Et je suis seul.
Et je suis seul responsable, lorsque c'est la conséquence de mes agissements.
Une petite équipe m'a fait confiance. Et cette équipe a ma reconnaissance éternelle.
Mais cette équipe a souffert et sort disloquée, quand je n'ai pas su la maintenir unie.
Ce qu'il faut essuyer de violences pour réussir quelque chose. Ce qu'il faut de sacrifices.
Quand la sélection naturelle fait son job, et qu'elle n'a pas toujours le sens de la justice.
Finalement, nous retrouvons partout la même dichotomie qu'en politique et en philosophie.
Jusque dans l'éducation de nos enfants. Faut-il laisser faire les choses ou non.
Faut-il composer avec l'ordre naturel ou se battre. Faut-il accepter la loi de la nature ou non.
En bon centriste, j'ai le défaut d'être convaincu des deux. Qu'il faut faire les deux.
D'accord avec Voltaire et Rousseau. De droite et de gauche. Je suis les deux.
J'accepte l'ordre des choses et je ne l'accepte pas. Et je conviens que cela me complique la vie.
Et finalement, c'est ce combat intérieur qui m'épuise lorsque je ne parviens plus à l'équilibre.
Un équilibre possible. Pourtant. Lors de rares états de grâce. Qui sont autant de victoires.
Et c'est parce que je le sais possible que je suis d'autant plus en colère.
Je dois retrouver la foi chaque jour. Retrouver la même conviction. Intacte. Sans tricher.
Pouvoir expliquer, encore et encore, repartir du début, repartir de zéro, avec la même énergie,
présenter les choses avec la même fraîcheur, en croyant toujours aussi fort à mes arguments.
Comme vous tous. Tous les jours. Je dois me battre contre mes doutes et mes découragements.
Je dois retrouver mon vrai sourire, quand celui que j'affiche est éteint et ne trompe personne.
Je ne peux pas faire semblant d'y croire. Je dois y croire.
Et croire, comme aimer, est, plus qu'une décision que l'on prend,
un travail quotidien. Sans relâche.
J'ai quitté autant qu'on m'a quitté. J'ai abandonné autant qu'on m'a abandonné.
C'est la vie. On apprend à perdre. Tous les jours. On apprend à se séparer des choses.
Avec une mère qui meurt d'un cancer. Avec une amie qui se suicide.
Avec un ami qui ne vous suit pas. Avec un amour qui ne vous aime plus.
La décision vous revient ensuite de donner un sens ou non à ce qui arrive.
La décision vous revient d'en faire une force ou de vous laisser abattre.
La liberté est là. Nous avons la liberté d'interpréter ce qui nous est imposé.
Nous avons le choix du sens à donner aux choix que nous n'avons pas faits.
Quand nous avons un instinct de survie à écouter, un corps à écouter, qui savent pour nous,
quand nous ne savons plus, qui savent nous dire à l'oreille ce que notre raison ne comprend plus.
La bonne décision à prendre. Nous l'avons toujours en nous. Encore faut-il savoir la trouver.
Encore faut-il vouloir l'entendre. Et admettre que nous avons un intérêt propre à défendre.
Même si cela n'est pas politiquement correct. Même si cela paraît inavouable ou égoïste.
Nous avons tous notre propre paresse, nos propres faiblesses, nos propres peurs.
Nous pouvons composer nos solutions en les regardant en face. Et même nous en arranger.
Quand nous avons les moyens de contourner les obstacles, et même d'en faire des leviers.
Nos propres défaillances sont comme les défaillances extérieures autant de problèmes
que nous avons le pouvoir de transformer puisque notre intelligence nous le permet.
Nous avons même le pouvoir de conserver ce que nous avons perdu.
La mémoire sert à ça. Et c'est encore un travail à faire. Une autre liberté.
Se construire. Se reconstruire. Réinventer sa vie. Vivre avec les morts. Grandir avec eux.
Aimer vieillir. Aimer changer. Sans relâche. Lorsqu'on choisit ce que l'on veut garder.
Et que rien de ce que l'on veut garder ne vous quitte.
Philippe LATGER / Octobre 2015
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