Mystères compris
J'ai fait la fête pendant vingt ans, de 17 à 37 ans : la nuit, l'alcool, le sexe, la nuit, l'alcool ...
L'alcool surtout. Le whisky. Parce que ça n'était pas tant la fête qu'une volonté de sortir du réel.
C'était des sorties assez solitaires au fond, et je n'allais pas spécialement vers les autres.
J'avais déjà mes amis, une famille, j'avais cette chance d'être solidement entouré, aimé, choyé,
je n'ai jamais manqué d'amour, ni d'amitiés, et je n'allais rien compenser dans la nuit de ce côté-là.
Donc, en fait, la nuit, je ne rencontrais personne, je roulais des pelles à tout le monde, je baisais
avec tout le monde, avec tout le monde et donc, avec personne. Je pouvais consommer sur place,
ramener quelqu'un chez moi, me réveiller chez des gens, mais c'était du one night stand.
Je n'aimais pas spécialement danser, et encore moins me donner en spectacle sur une piste de club,
d'autant plus si c'était pour ces pathétiques parades nuptiales à exécuter comme des pigeons en rut
autour de la pigeonne, à piétiner du disco chemise ouverte, bien en sueur, au plus près, en attendant
que les phéromones déterminent quelque chose, très peu pour moi, j'étais très bien au bar.
J'y étais juste pour me fracasser la tronche. Me bourrer la gueule. C'était ma seule motivation.
Sortir de la réalité, comme ces jours où la mort frappe votre famille. Il y a cette béance,
dans le temps, dans la matière, vertigineuse, que je cherchais à retrouver dans l'éthylisme.
Ce n'était donc pas un moyen pour moi de me désinhiber pour m'autoriser à rencontrer des gens,
pour trouver le courage d'aborder du monde, et d'ailleurs, je n'abordais jamais qui que ce soit,
on m'abordait, certes, oui, et je disais oui à tout le monde parce que ça faisait partie du jeu,
mais ce que je recherchais, ce n'était ni l'amour, ni le sexe, ni même me faire des amis,
je me foutais complètement des gens dans ce contexte, ce que je recherchais c'était l'ivresse.
Dans son aspect le plus dark. Pas une ivresse festive, ni même sensuelle, mais la sortie de route.
Sortir de la norme, du quotidien de nos sociétés humaines. Formaté, encadré, aseptisé. Incroyable !
Rendez-vous compte. A peine né, vous poussez un cri, première réaction, à ce choc, cette violence
que c'est de vous extirper de votre milieu, de ce qui est devenu votre élément, comme si on nous
demandait soudain de respirer sous l'eau alors qu'on est en train de se noyer ; c'est terrible de naître,
c'est ce qu'il y a de plus violent, et je ne suis pas sûr que mourir puisse être pire que ça.
Il y a ensuite une séquence où vous vous émerveillez de tout, du monde qui vous entoure, du son,
de la lumière, de la matière, de la pesanteur, de vos propres fonctionnalités, mais c'est assez court,
très vite, avec la langue et le raisonnement, qui vont ensemble, on vous formate, on vous colle
dans une routine, quelle qu'elle soit, qui ne vous dit qu'une chose : tout cela est normal.
Comment ça normal ? On ne sait rien de ce qu'il y avait avant, de ce qu'il y aura après.
On vient au monde, on partage ce gros délire et on meurt. Pendant quelques années, ok, voilà,
tu as un corps, un sexe, un milieu, avec une boule de feu suspendue dans le vide qui fait le jour,
une boule sur laquelle tu respires qui tourne sur elle-même, avec des volcans, des montagnes,
des océans, des créatures bizarres qui volent, qui nagent, des girafes, des éléphants, des serpents,
oui, bien sûr, tout cela est normal. Il y a des microbes, des virus, des trucs invisibles mais vivants,
il y a des végétaux, des forêts, qui respirent aussi, et vous, qui n'êtes pas moi, qui m'écoutez,
qui comprenez ce que je raconte, j'émets des sons avec une bouche et vous comprenez une idée,
très bien, tout le monde trouve ça complètement normal, eh bien pas moi, même à 45 ans,
je ne m'y fais toujours pas, je ne trouve rien de normal à ce que nous vivons.
Comme si la conscience de ce délire était un danger pour notre santé mentale, on normalise tout.
Tout de suite. Dès l'enfance. Très bien. Tu as deux bras, deux jambes, une tête, c'est normal.
Tu dors, tu rêves peut-être, pas d'angoisses, vivre des trucs même quand on dort, pas de problèmes,
tout le monde vit ça, même papa, même maman, tout va bien, au prétexte que tout le monde
est à la même enseigne et vit les mêmes choses, on doit être rassuré, bien sûr, tout ça est normal.
Tu dors, donc, tu te réveilles, ce qui est en soi un prodige, et là, on s'habille le matin, on se fout
des textiles taillés et assemblés par d'autres sur le dos, histoire de ne pas sortir à poil dans la rue,
se protéger du froid, de la pluie ou du vent, quand le froid est un prodige, que la pluie en est un autre
et l'on va à l'école d'abord, on apprend à lire et à écrire, sans vraiment nous expliquer d'où vient
cet autre prodige qui nous permet de communiquer, on va travailler ensuite, trouver un partenaire
à qui on fera des enfants, on fonde une famille, et on meurt. Ok. Rien de plus simple. Normal.
Eh bien non. Le rêve, je ne trouve pas ça normal. Le sommeil non plus. Ni même le réveil.
Pas plus que le textile, la pluie, le vent, ni même le mystère du langage.
