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2018

Les mathématiques et la poésie

Publié le

J'ai ton sourire dans le mien. Ma peau qui vieillit comme la tienne.
Des gestes et des expressions. Des sensations qui ne sont pas les miennes.
Des valeurs et des vérités. Que je vénère parce qu'elles venaient de toi.
Tu es morte dans un autre siècle. Celui dans lequel tu as vécu. Celui dans lequel je suis né.
Et je me souviens. Combien nous nous ressemblions. Et combien nous étions différents.
Les différences que tu trouvais charmantes chez l'enfant, qui t'étonnaient et t'amusaient,
lorsque j'avais 8 ou 10 ans, dont tu te demandais sans doute d'où elles pouvaient venir au juste,
mais qui t'ont inquiétée lorsque je suis devenu jeune homme. Qui ont pu t'épouvanter peut-être.
Je tiens aussi de l'homme que tu as aimé. Et qui a été mon modèle masculin. Paternel.
J'ai hérité de lui le trait sûr du dessin, alors que je m'évertuais à essayer de t'apprendre.
Je trouvais injuste que tout le monde sache dessiner dans cette maison sauf toi.
Geneviève, Jean-François. Papa. J'étais le moins doué de tous, mais tu ne devais pas être exclue.
Et je t'apprenais à faire des baleines. Qui souriaient à pleins fanons. Un petit jet d'eau sur la tête.
Des baleines joyeuses comme sur l'enseigne de la Ballena Alegre sur la route des vacances.
Dans la pinède de Castelldefels. Cela joignait l'utile à l'agréable. La référence au bonheur commun.
La queue à l'arrière comme l'extrémité d'une clé à fourches, et nous avions notre cétacé.
J'ai hérité de mon père le sens du rythme, celui du jazz, celui du swing, quand cette familiarité
vient peut-être d'une vie antérieure ou de la génération d'avant, un goût pour la musique, le piano,
où mes doigts mémorisaient des chorégraphies, des combinaisons, synchronisaient naturellement
des mouvements complexes que je n'aurais su expliquer, en reproduisant ce que j'avais dans la tête

de façon plus sûre encore qu'avec un crayon sur le papier à dessin.
Si tu étais mélomane, tu étais en revanche la seule de la maisonnée à ne pas avoir ce don,
que je partageais ici encore avec ma sœur et mon frère. 
Mais au-delà des dons artistiques que nous tenons de papa, peux-tu réellement douter
de tout ce que j'ai hérité de toi. Dans la fièvre qui me prend partout où l'injustice se manifeste.
Dans la quête obsessionnelle de sens et de vérité à tout ce qui nous arrive. La soif de comprendre.
Le désir d'absolu. L'urgence. Un besoin d'intensité qui ne vient pas de mon père. La sincérité.
L'orgueil. L'exigence. L'honnêteté intellectuelle. Le goût de la précision. De la justesse.
Ce sont des aspirations et une discipline qui me tiennent, m'animent et m'obligent.
Et c'est une élégance qui me vient de toi, ajoutée à celle, plus fantaisiste, héritée de papa.

Je n'oublie rien de ce que je te dois. Je sais les armes que tu m'as données.
Et je ne discutais pas avec toi, jeune homme, pour te porter la contradiction par principe,
mais parce que tu m'avais transmis une rigueur intellectuelle qui ne pouvait se contenter d'acquis.
J'ai aimé nos conversations. Je ne pouvais d'ailleurs les avoir qu'avec toi.
Aller plus loin dans le raisonnement. Penser contre soi-même. Envisager tous les cas de figure.
C'était stimulant. Et, comme avec l'imagination, j'étais ivre de découvrir des marges d'infinités.
La pensée pouvait comme l'imagination faire reculer les limites, toujours plus loin.

Et j'apprenais à mettre les deux en mouvement, à les coordonner, à utiliser l'une pour stimuler l'autre,
les faire travailler ensemble, ce qui allait malgré moi devenir une marque de fabrique, mon style,
ma singularité, ma complétude. La rigueur de ma mère et la désinvolture de mon père.
L'exactitude de ma mère et l'imagination de mon père. Les mathématiques et la poésie.
Mes deux jambes. Qui me conduisent à ce mélange étrange de précision et de nonchalance.
D'application et de paresse. De scrupules et d'insouciance. Quand on me l'a dit, il y a déjà longtemps.
" Tu es obsessionnel et inconstant ". Le romancier avait vu juste. Cela m'avait impressionné.
Et ce n'est pas seulement une façon de faire. C'est aussi je le crains une façon d'être.
Puisque cela ne s'exprime pas seulement dans mes textes, ma musique, et mon travail,
quel qu'il soit, cela s'invite aussi dans ma vie privée, dans mes relations amoureuses.
Les problèmes que cela me pose ne sont rien comparés aux solutions que cela me prodigue.
Et je suis le plus heureux des hommes, même dans les méandres de tes torpeurs intellectuelles.
L'esprit de mon père sait les rendre ludiques, les transformer en exercices, en faire autre chose.
Et je sais que c'était l'équilibre de votre couple. Cet équilibre est en moi. Triomphant.
Deux attitudes complémentaires. Comptable et scientifique. L'algèbre et la géométrie dans l'espace.
L'ébullition et la tranquillité. Le doute et la confiance. 

 

Philippe LATGER / Décembre 2018

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A se laisser

Publié le

Si l'on s'entendait
sans tant d'émoi
du bout des doigts,

je n'en attendais
pas moins de toi,
pas moins de moi.

Libres d'être deux
sans s'étouffer,
sans se bouffer
sinon des yeux,
désolés devant Dieu.

Si l'on se criait
qu'on s'est aimé
sur tous les toits,

si l'on se priait
d'être à jamais

fidèles et droits,

on condamnerait
l'union sacrée,
l'amour secret,
simple et fragile,
le bonheur sur son île.

Aimer s'attacher,
ça sert à rien,
ça sert à quoi ?

Aimer d'amitié
ça serre des liens
plus grands que moi.

Ce que c'est d'être ensemble.
Toute une vie à deux.


Long,
c'est long,
selon
si l'on
s'adore
encore
ou pas.

Long,
c'est con
ce qu'on
s'attend
à se
blesser
ou pas.


Si l'on s'entendait,
cent ans déjà,
et quelques mois,

je n'en attendais
non loin de là,
pas moins de toi.


Choisir d'être heureux
sans la pression,
quand la passion
à petit feu
se meurt pour laisser mieux.


Si l'on se riait
de la violence
et de l'effroi,

si l'on préférait
notre insouciance

et notre loi,

rien n'est plus précieux
que la confiance
et le silence
des cœurs tranquilles,
prêts à devenir vieux.

Aimer s'arrimer,
ça rime à rien,
ça rime à quoi ?

Aimer s'estimer,
à quoi ça tient ?
ça tient à toi.

Ce que c'est d'être ensemble.
Toute une vie à deux.


Long,
c'est long,
selon
si l'on
s'adore
encore
ou pas.

Long,
c'est con
ce qu'on
s'attend
à se
laisser
ou pas.

 

Philippe LATGER / Décembre 2018

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Humanité(s)

Publié le

Et peut-être faudra-t-il songer à faire une meilleure place aux humanités dans les formations,
pour que nos cadres supérieurs et technos aient bien conscience, dans le privé comme dans le public,
qu'il y a des êtres humains derrière tous les chiffres qu'ils manipulent.

 
Philippe LATGER / Décembre 2018

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Le phare et la flotte

Publié le

L'avenue est large. Taillée dans les volumes de béton des Années 30.
Du pavillonnaire urbain. Des maisons de ville. Avec leurs jardins.
D'ailleurs, au-delà du béton et de l'asphalte, du goudron, du ciment,
des essences dans l'air, et de la chlorophylle, nous enveloppent d'un châle rassurant :
la respiration du vivant.
La végétation est cachée. Derrière les façades vieux rose et bleu layette.
Les jardins sont à l'intérieur des îlots. Invisibles depuis la rue mais bien présents.
On sent le citronnier, le fusain, le laurier, la résine, les arômes, qui parfument la brume.
L'humidité de l'automne porte les fragrances décuplées. Le grain de l'air est dense.
Le respirer devient une nourriture goûteuse. Où l'on détecte tout, de l'herbe et de la terre.
De l'humus. Du bois et du vernis. L'eau croupie. Et celle du caniveau.
C'est l'odeur de ma ville en automne, avant que le froid ne l'anesthésie vraiment.
Ce froid sec qui privilégie la lumière, quand il fige tout des sécrétions du monde.
La mélancolie des villas se marie à merveille à l'agonie paisible des ardeurs estivales.
Le tunnel de l'hibernation est proche. Et l'entre-deux répond à l'entre-deux-guerres du bâti.
Une douceur passagère. Insaisissable. Indéfinie. Perceptible mais fuyante. Qui nous échappe.
Dans ce sfumato catalan, l'avenue monte sur le tertre, couronnée du Palais qui domine la ville.
Un vestige médiéval qui dialogue avec d'autres fantômes. Le spectacle est étrange.
Ceux du XIVe siècle avec ceux des Années Art Déco. Qui échangent des politesses.
Sans s'étonner de vivre ensemble et de partager les lieux.
Le Palais brandit son donjon éclairé au-dessus des murailles, dans un ciel qui s'éteint,
entre chien et loup, empesé de nuages de pluie prêts à perdre les eaux, qui mangent la lumière,
et donnent plus d'éclat à celle, artificielle, qui tranche sur la tour.
Au moment où je traverse mon avenue déserte, je suis poignardé, saisi, à la froideur de la lame.
La lumière du Palais Royal n'est pas seule à lutter contre la tombée de la nuit.
Face à l'avancée des ténèbres, elle est haute déjà dans le ciel, au-dessus du donjon,
qui trône au sommet du tertre avec elle, au bout de l'avenue Gilbert Brutus, à Perpignan.
La pleine lune. Enorme. Déformée à la loupe d'une atmosphère pleine de flotte.
D'un jaune sable luminescent. Mystérieux. Amical. Bouleversant. A portée de main.
Un disque embrasé comme un phare sur le jour qui se meurt. Comme une résistance.
Et une permanence. Que les Rois de Majorque ont connue. Comme nos grands-parents.
La lune. Entre le jour et la nuit. Entre les morts et les vivants. M'embrasse.
Et me dit : " Toi aussi, tu mourras, sois patient, tu auras cette chance puisque tu es en vie. "
Je souris et reprends mon chemin en découvrant, surpris, que je pourrais apprendre
à lui faire confiance et à aimer l'hiver.

Philippe LATGER / Novembre 2018

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Question sémantique

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Nous aurons progressé intellectuellement et philosophiquement
lorsque nous cesserons de considérer la nature comme notre environnement.
Le mot même environnement pose problème puisqu'il nous en extrait.
Trop souvent, il est question de liens avec la nature, même énoncés comme profonds et originels,
et de " cadre " de vie, et donc d'objets extérieurs : l'environnement est ce qui nous entoure.

Le mot environnement pose une distance qui n'existe pas.

Cela désigne une altérité. Ce qui est aussi inexact que dangereux.
L'Humanité et ses sociétés (cultures, civilisations, religions, industries)
ne sont pas en lien avec la nature et le vivant, c'est plus que ça, elles font corps avec eux.
L'Humanité fait partie de la nature. L'Homme est avant tout une espèce animale.
Quel que soit son degré d'intelligence et de civilisation.
Ainsi, la nature n'est pas notre environnement, elle est notre essence, et notre milieu.
Nous sommes la nature, au même titre que les autres espèces animales, que le végétal ou le minéral.
Notre spécificité (la conscience pour faire vite), ne nous extrait en rien de notre milieu,
l'exception humaine est la morale, morale par laquelle nous nous imposons à nous-mêmes
un devoir de responsabilité.

Si dans la chaîne alimentaire, les espèces animales n'ont aucun scrupule apparent à se dévorer
les unes les autres, nous avons toujours éprouvé un sentiment de culpabilité.
S
i les espèces animales ne se soucient pas entre elles des extinctions des unes ou des autres,
nous avons la conscience pour nous en soucier.
Mais nous gagnerions davantage à nous rappeler notre propre condition animale.
Bien qu'exceptionnels, les Hommes sont des animaux.

La nature n'est pas notre environnement. La nature, c'est nous.
Et nous agirions différemment en intégrant intellectuellement cette donnée comme préalable.
La biosphère terrestre est un macro-organisme dont nous sommes une composante, immergée,
et la nature n'est donc pas quelque chose qui commence aux portes d'un pays, d'une ville,
aux portes de nos maisons ou de notre appartement, ni même à la frontière de notre peau.
Nous n'avons pas seulement la responsabilité que se donnent les forts qui ont une conscience,
nous avons aussi l'instinct opportuniste de toute espèce animale qui travaille à sa survie.

En retrouvant l'idée simple et juste de notre milieu plutôt que celle de notre environnement,
nous n'aurons plus besoin de l'obscurantisme millénariste postchrétien, des menaces apocalyptiques
de fin du monde, de catastrophes et de châtiments (bien mérités), pour mobiliser et agir.

 

Philippe LATGER / Novembre 2018

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Qui vaut l'éternité

Publié le

La nuit, je fuis l'hiver, je fuis l'enfer du quotidien amer dont je ne sais quoi faire,
où d'autres s'enlisent, s'enterrent, perdent leur âme et leur jeunesse.
La nuit, je fuis l'ennui, les contraintes et la pluie, les complaintes et le bruit,
où d'autres s'étourdissent, s'assèchent et se durcissent, vieillissent et disparaissent.
Au sommeil de la ville, je déploie mon propre monde qui peut allumer ses lampions,
jouer de la musique, danser et célébrer son émancipation, faire la fête sur les toits,
convoquer les étoiles et la mer dans ma chambre, la chaleur de juillet, les amis, les amours,
le bon vin, les grillons, les désirs et les éclats de rires sous les pins parasols, 
qui tiennent leurs promesses.
Cela ne dérange personne.
Je plonge dans une piscine digne de la Californie de David Hockney. Aux reflets éblouissants.
Je plisse les yeux au soleil qui me roule de pelles. Cheveux mouillés, je sors de l'eau.
Mon corps n'est que force et santé. Il ne m'oppose aucune résistance ni une once d'inquiétude.
Et d'autres corps l'encouragent, l'enveloppent, l'enflamment et le dématérialisent.
Je deviens ceux que j'ai aimés. Ils sont réunis dans ma poitrine et bannissent la solitude.
L'avenir n'est plus une menace quand il n'y a plus que l'instant. Qui vaut l'éternité.
Je compose un tableau de sens, de sensations, d'émerveillement et de sollicitudes,
qui pourrait être l'œuvre idéale où je pourrais me figer dans la mort et des temps infinis.
Le bonheur absolu, fait de pardon, de réconciliations, de reconnaissance et de plaisirs,
où l'amour filial et l'amitié peuvent cohabiter avec l'érotisme et les voluptés sexuelles,

sans équivoque, dans une même matrice, un même mouvement, une même énergie.
Sans risques et sans dangers, c'est un Eden d'où le Mal a été chassé. Et la culpabilité.
Où mon cerveau a rassemblé tout ce que j'aime de ce monde. Tout ce que j'ai aimé.
Par le goût, le toucher, l'odorat et la vue, par l'ouïe et par le cœur, j'aime furieusement
ce qui me fut donné d'aimable, d'intelligent et beau, de talentueux et bon, dont je sais m'entourer,
la nuit, à la compilation de ce que je travaille à sauver du naufrage, à emporter avec moi,
comme si je préparais ma mort, mes bagages, et le butin précieux de ma propre existence.

S'il y a une vie après la vie, et si elle doit être éternelle, elle sera ce rêve sublime que je peaufine.

Chaque nuit, au sommeil de la ville, je plonge dans la piscine et l'amour de mes proches.

Parmi les miens. Mes fantômes heureux. Les amours de ma vie. Dans un bain de lumière.

 

 

Philippe LATGER / Novembre 2018

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Au sang qui s'envenime

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Au sang qui s'envenime, qui s'en veut,
qui s'ennuie ou s'abîme, peu à peu,
il faut des horizons, des envies, des enjeux,
se mélanger à d'autres, et sans en faire couler une seule goutte

serait mieux.

Aux rages qui enragent d'être hors-jeu,
il faut des amarrages, orageux,
alors que le courage est de braver les dieux,
p
our devenir des hommes, quand l'avenir qu'ils attendent sans doute

n'attend qu'eux.


Aux terres qui s'enterrent, loin des yeux,
qui s'épuisent par le fer, par le feu,
s'il leur faut des frontières, il leur faut d'autres cieux,
pour elles et leurs enfants, s'ouvrir au monde et tracer leur route,

à cent lieues.

Qu'on morde la main que je tends,
je connais le mal de la bête
qu'on a battue et mal traitée,
et qu'on a tous abandonnée.

Qu'elle morde la main que je tends,
faut qu'elle se mette dans la tête
que je suis le seul à l'aimer
et que je suis là pour l'aider.

Aux rancoeurs qui s'écoeurent, pour un peu,
le pardon serait permis. Faites un voeu.
Pas de vainqueurs aux états malheureux.

Le sang devient aigre au corps qui n'est plus aimé, qui s'encroûte,
devient vieux.

La colère, ça s'éteint, pour peu qu'on l'entende ou qu'on l'écoute,
dans les yeux.

Je dis à tous les hommes que l'avenir qu'ils attendent sans doute

n'attend qu'eux.

Je dis à tous les hommes que l'avenir qu'ils attendent

n'attend qu'eux.

 

 

Philippe LATGER / Novembre 2018

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Dans la voix de Yaprak

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Sur le frémissement métallique du cymbalum de Bohème, à la manivelle fragile et nerveuse
d'une boîte à musique tzigane, se lève une lame de fond de cordes orientales, puissante,
que le galop des darboukas ne saurait empêcher lorsqu'elles fuient devant, à perdre haleine,
de peur d'être rattrapées et englouties par le raz-de-marée, cette vague de violons et ses arabesques,
qui fait sa danse du ventre, déroule ses poignets comme aux bras du Flamenco, au palais du Sultan,
avance dans l'écume des vents, de neys obliques en kavals, des clarinettes yiddishs, ou des hautbois
stridents et familiers, les zurnas des Sardanes qui sentent Barcelone, me ramènent à mon port,
une déferlante de cordes lascives dans la sinusoïde, et ses montagnes russes, une calligraphie,
le serpent dans le sable, quand le geste est précis, à l'effet des volutes du Vizir qui fume son tabac.
Le banjo grelottant du cymbalum hongrois n'est pas très orthodoxe. La vague emporte tout.
Voluptueuse. Sensuelle. Enrobe mon corps de vapeurs, de parfums, s'enroule comme un turban
à chacun de mes membres, pour me porter au cœur de l'accident sublime, le lieu de collision
de multiples cultures et de trois continents. L'Asie, l'Afrique et l'Europe dans un mouchoir de poche.
L'Histoire de l'Humanité concentrée dans le rythme, dans le drame, et le chant déchiré de l'exil,
de la séparation, de l'amour impossible. Elle apparaît, fière comme une andalouse, digne et dure,
la Maria Callas aux yeux de déesse égyptienne ou d'actrice italienne, la femme Méditerranée.
Elle est Turque. Occidentale. Orientale. De toutes les rives de cette mer dont je ne sors jamais.
Juive. Chrétienne. Musulmane. Elle est la mère. La sœur. L'épouse. La fille. Le Nord et le Sud.
Arménienne. Géorgienne. Ottomane peut-être. Romaine ou byzantine. Elle vient d'Anatolie.
Comme cette musique
. Celle de mes mondes. De mon monde. Et elle a son visage. Yaprak Sayar.
Avec sa voix flamenca, celle de l'éternité, elle répond aux muezzins comme pour compléter
ce qui est solution au mystère du temps, de notre condition, quand c'est la vérité.
Je devine le son du hautbois catalan et je pleure ma terre. Je devine l'orgueil castillan,
et je pleure ma mère. J'aperçois le Maghreb et je me sais Berbère. Et je suis ébloui.
Elle me réunit. Moi le Juif. Moi le Chrétien. Moi le Musulman. Qui ne croyait en rien.
La Turquie me réunifie. Dans les eaux du Bosphore. Dans la voix de Yaprak. Les pièces du puzzle.
Et je pleure avec elle sur notre aveuglement. Comme à la délivrance de la révélation.

On peut mépriser son semblable, on peut lui faire la guerre.

D'autant plus facilement quand on ignore qui il est, et qu'il est notre frère.
A Sainte-Sophie, je pleure, bouleversé, devant ce spectacle de la Theotokos entre deux médaillons.
La Vierge et l'Enfant Jésus, entre Allah et Mahomet. La famille réunie. Et moi avec. Devenu entier.
Comme dans la voix intemporelle de Yaprak Sayar. Qui réunit tous les peuples. En un seul.
L'Orient et l'Occident. Les morts et les vivants. Je ne crois en rien d'autre qu'en elle. La vérité.
Qui n'en est jamais une si elle reste incomplète. Et c'est à Istanbul, aux portes de l'Europe,

qu'elle chante avec bonheur, l'insolence d'être au monde.

 

Philippe LATGER / Novembre 2018

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Rien de moins que trois noms

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Il y a la confluence des empires et des civilisations. Comme celle de trois religions.
Il y a toute l'histoire de la Méditerranée. Le centre du monde. Eblouissant.
Le trait d'union entre l'Orient et l'Occident. Grec. Romain. Byzantin. Ottoman.
La Corne d'or et la Tour de Galata. La pointe du Sérail, la proue sur le Bosphore.
Les minarets érectiles pour porter les voix des muezzins sur la ville à perte du vue.
Je n'ai pas pu tomber amoureux de Barcelone, pour avoir grandi avec elle, en elle,
lorsqu'elle m'a accompagné toute ma vie depuis ma naissance, et que mon amour pour elle
est celui de l'enfant pour sa mère, évident, inconditionnel, absolu, mais dépourvu d'un détail :
le coup de foudre fut impossible, quand il n'y a pas eu de rencontre. Barcelone, c'était moi.
J'ai pu en revanche tomber amoureux de Londres, de Paris, de Rome, de Lisbonne ou Athènes.
Comme j'ai pu m'énamourer de Montréal, Mexico, Los Angeles ou Miami en Amérique.
Et nourrir bien sûr, une passion amoureuse de tous les diables pour New York, la ville des villes,
qui a toujours eu sur moi un pouvoir inexpliqué, bien au-delà de la fascination assez classique
qu'elle inspire invariablement à toutes les jeunesses du monde entier depuis plus d'un siècle.
Le coup de foudre pour Shanghai fut un choc comparable, vertigineux, enivrant, exaltant,
mais était arrivé trop tard, ou trop tôt, et, malgré ses efforts, ne pouvait pas vraiment rivaliser.
A mes yeux, dans ma chair, et mon esprit, pour des raisons aussi bien intellectuelles que sensuelles,
des raisons à la fois historiques et sensorielles, culturelles et érotiques, personnelles et universelles,
la seule rivale sérieuse de New York, était et reste Istanbul.
Byzance. Constantinople. Istanbul. Rien de moins que trois noms.

Plus prestigieux encore que la Nouvelle Angoulême, la Nouvelle Amsterdam ou la Nouvelle York.
Rome en plus grand. Rome en plus riche. Quand Rome est une strate du monstre. Voluptueux.
Le Christianisme et l'Islam, enchevêtrés, avec autant de grâce et d'intelligence qu'à Grenade.
L'épaisseur de l'Histoire nous tient dans un même vaisseau, une même famille, une même culture.
Et Istanbul est le lieu où cette vérité nous transperce, me bouleverse, et me réconcilie avec le monde.
Plus encore qu'à Manhattan sans doute, c'est là que je me sens réuni, rassemblé, et complet.
Et je ne trouve pas le sommeil à la veille de mon départ. Si près des retrouvailles.

 

 

Philippe LATGER / 24 octobre 2018

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Plus vrai que nature

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La présence dans la chambre était un corps sans forme, une respiration sans souffle,
quelque chose de plus sombre encore que l'obscurité qui la rendait invisible.
J'étais en train de perdre ma mère. Elle luttait depuis plus d'un an contre un cancer.
Le mal s'était généralisé. Il lui restait peu de temps. J'avais fui la maladie. Je m'étais sauvé.
J'étais parti m'installer à Bordeaux. Prétextant une filière universitaire improbable.
Personne ne fut dupe. Mais on m'autorisa cette distance salutaire. L'appartement Cours de l'Yser.
Et mes voyages en train. Bordeaux / Perpignan. Perpignan / Bordeaux.
Ma mère était suivie et traitée à Toulouse. Bordeaux / Toulouse. Toulouse / Perpignan.
Perpignan / Toulouse. Toulouse / Bordeaux. J'ai passé mon année de Maîtrise dans le train.
A vrai dire, ce n'était pas la maladie que je fuyais. Et encore moins ma mère. Je fuyais mes amis.
Je ne savais pas leur refuser les dîners, les soirées, les cafés et les verres qu'ils me proposaient,
et dont je n'avais pas envie. Je n'avais la force ni de sortir avec eux, ni de le leur refuser.
Dans l'étau de la catastrophe, moi qui ne savais pas dire non ne pouvais plus dire oui.
Je me suis sauvé pour ne plus être sollicité. La distance me mettait à l'abri. Hors d'atteinte.
Et je pouvais me concentrer de toutes mes forces contre le mal qui me rongeait. Tout à lui.
Je n'avais aucune envie de me changer les idées. J'en aurais été incapable.
Je devais affronter le taureau dans l'arène. Faire face. Regarder le mal droit dans les yeux.
Bordeaux / Toulouse. Toulouse / Bordeaux. Où je ne dormais plus. A cause de mes cauchemars.
A cause de ce cauchemar. Cette présence qui me menaçait dans la chambre.
Je buvais pour m'anéantir et m'effondrer. Un sommeil éthylique est d'abord un sommeil.

Sans mauvais rêves. Sans rêves du tout. Et sans ce cauchemar que je faisais sans cesse.
Il s'arrêterait de me hanter à la mort de ma mère. Et en effet, à sa mort, il s'arrêta net.
Mais en attendant, chaque nuit est une angoisse car vient le moment où je suis censé dormir.
Je redoute mon sommeil. Car je sais ce qui m'y attend. Cette forme informe et invisible.
Dont je ne sais pas trop ce qu'elle veut de moi mais qui me glace les os.

Je ne fermais jamais totalement le store de la chambre qui donnait sur la rue.
Un long balcon courait le long de la façade et surplombait le Cour de l'Yser.
La nuit, le puissant éclairage public de la ville pénétrait en pointillés entre les lattes de PVC,
si bien que même une fois éteintes toutes les lumières de l'appartement, une lueur orange tamisée
parvenait de l'extérieur, se frayait un chemin et rendait impossible le noir complet.
Ainsi, lorsque je me réveillais en panique et m'asseyais dans mon lit avec des sueurs froides,
et que je découvrais que ma chambre était dans le noir complet, je savais alors que je rêvais encore.
En comprenant à ce détail que je n'étais pas tiré d'affaire, je faisais des efforts surhumains
pour me réveiller réellement et fuir cette chose à laquelle je venais d'essayer d'échapper à l'instant.
Elle n'avait pas de respiration, ni même de contours, mais je sentais sa présence, près de moi,
que je localisais à gauche de mon lit, et que j'imaginais assise. Je devais ouvrir les yeux pour de bon.
Cette chambre noire n'était pas la mienne, et ce réveil en sursaut était un faux départ.
Plongée en abyme. Je me réveillais dans mon rêve. Et je tournais en rond. Incapable d'en sortir.
La présence s'amusait de ma panique et de mes vils efforts, me regardait me débattre, et lutter,
et je m'enlisais aussi sûrement que qui s'agite dans les sables mouvants. Et elle riait presque.
Imaginer ce sourire invisible provoque encore aujourd'hui, vingt ans après, un frisson glacial
qui remonte le long de ma cuisse. Sans que je ne sache qu'elle est la part réelle de mon imagination.
A mes efforts de titan pour ouvrir mes paupières physiques, je finissais toujours par me retrouver
enfin, face à mes stores PVC criblés des pointillés de lumière de la rue et de ma vraie vie.
A la fois soulagé et glacé d'effroi. Quand j'ai toujours eu l'intuition que le rêve est une part du réel.

J'en suis toujours convaincu. Et en étais d'autant plus bouleversé et épouvanté à l'époque.
Cette présence maléfique m'a lâché la grappe quand ma mère est morte.
Après la mort de maman, il y eut une séquence ou les choses furent radicalement inversées.
Moi qui redoutais mon sommeil à cause de ce cauchemar récurrent, je me suis mis à le chérir,
et à redouter le réveil qui était alors le retour atroce à la triste réalité d'un monde sans ma mère.
Quand elle est morte, je ne rêvais plus de la mort, je rêvais de ma mère, que je rejoignais,
plus belle que jamais, avec qui je pouvais revivre ce bonheur d'être ensemble, plus vrai que nature.

 

Philippe LATGER / Octobre 2018

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