Les mathématiques et la poésie
J'ai ton sourire dans le mien. Ma peau qui vieillit comme la tienne.
Des gestes et des expressions. Des sensations qui ne sont pas les miennes.
Des valeurs et des vérités. Que je vénère parce qu'elles venaient de toi.
Tu es morte dans un autre siècle. Celui dans lequel tu as vécu. Celui dans lequel je suis né.
Et je me souviens. Combien nous nous ressemblions. Et combien nous étions différents.
Les différences que tu trouvais charmantes chez l'enfant, qui t'étonnaient et t'amusaient,
lorsque j'avais 8 ou 10 ans, dont tu te demandais sans doute d'où elles pouvaient venir au juste,
mais qui t'ont inquiétée lorsque je suis devenu jeune homme. Qui ont pu t'épouvanter peut-être.
Je tiens aussi de l'homme que tu as aimé. Et qui a été mon modèle masculin. Paternel.
J'ai hérité de lui le trait sûr du dessin, alors que je m'évertuais à essayer de t'apprendre.
Je trouvais injuste que tout le monde sache dessiner dans cette maison sauf toi.
Geneviève, Jean-François. Papa. J'étais le moins doué de tous, mais tu ne devais pas être exclue.
Et je t'apprenais à faire des baleines. Qui souriaient à pleins fanons. Un petit jet d'eau sur la tête.
Des baleines joyeuses comme sur l'enseigne de la Ballena Alegre sur la route des vacances.
Dans la pinède de Castelldefels. Cela joignait l'utile à l'agréable. La référence au bonheur commun.
La queue à l'arrière comme l'extrémité d'une clé à fourches, et nous avions notre cétacé.
J'ai hérité de mon père le sens du rythme, celui du jazz, celui du swing, quand cette familiarité
vient peut-être d'une vie antérieure ou de la génération d'avant, un goût pour la musique, le piano,
où mes doigts mémorisaient des chorégraphies, des combinaisons, synchronisaient naturellement
des mouvements complexes que je n'aurais su expliquer, en reproduisant ce que j'avais dans la tête
de façon plus sûre encore qu'avec un crayon sur le papier à dessin.
Si tu étais mélomane, tu étais en revanche la seule de la maisonnée à ne pas avoir ce don,
que je partageais ici encore avec ma sœur et mon frère.
Mais au-delà des dons artistiques que nous tenons de papa, peux-tu réellement douter
de tout ce que j'ai hérité de toi. Dans la fièvre qui me prend partout où l'injustice se manifeste.
Dans la quête obsessionnelle de sens et de vérité à tout ce qui nous arrive. La soif de comprendre.
Le désir d'absolu. L'urgence. Un besoin d'intensité qui ne vient pas de mon père. La sincérité.
L'orgueil. L'exigence. L'honnêteté intellectuelle. Le goût de la précision. De la justesse.
Ce sont des aspirations et une discipline qui me tiennent, m'animent et m'obligent.
Et c'est une élégance qui me vient de toi, ajoutée à celle, plus fantaisiste, héritée de papa.
Je n'oublie rien de ce que je te dois. Je sais les armes que tu m'as données.
Et je ne discutais pas avec toi, jeune homme, pour te porter la contradiction par principe,
mais parce que tu m'avais transmis une rigueur intellectuelle qui ne pouvait se contenter d'acquis.
J'ai aimé nos conversations. Je ne pouvais d'ailleurs les avoir qu'avec toi.
Aller plus loin dans le raisonnement. Penser contre soi-même. Envisager tous les cas de figure.
C'était stimulant. Et, comme avec l'imagination, j'étais ivre de découvrir des marges d'infinités.
La pensée pouvait comme l'imagination faire reculer les limites, toujours plus loin.
Et j'apprenais à mettre les deux en mouvement, à les coordonner, à utiliser l'une pour stimuler l'autre,
les faire travailler ensemble, ce qui allait malgré moi devenir une marque de fabrique, mon style,
ma singularité, ma complétude. La rigueur de ma mère et la désinvolture de mon père.
L'exactitude de ma mère et l'imagination de mon père. Les mathématiques et la poésie.
Mes deux jambes. Qui me conduisent à ce mélange étrange de précision et de nonchalance.
D'application et de paresse. De scrupules et d'insouciance. Quand on me l'a dit, il y a déjà longtemps.
" Tu es obsessionnel et inconstant ". Le romancier avait vu juste. Cela m'avait impressionné.
Et ce n'est pas seulement une façon de faire. C'est aussi je le crains une façon d'être.
Puisque cela ne s'exprime pas seulement dans mes textes, ma musique, et mon travail,
quel qu'il soit, cela s'invite aussi dans ma vie privée, dans mes relations amoureuses.
Les problèmes que cela me pose ne sont rien comparés aux solutions que cela me prodigue.
Et je suis le plus heureux des hommes, même dans les méandres de tes torpeurs intellectuelles.
L'esprit de mon père sait les rendre ludiques, les transformer en exercices, en faire autre chose.
Et je sais que c'était l'équilibre de votre couple. Cet équilibre est en moi. Triomphant.
Deux attitudes complémentaires. Comptable et scientifique. L'algèbre et la géométrie dans l'espace.
L'ébullition et la tranquillité. Le doute et la confiance.
Philippe LATGER / Décembre 2018