Pourquoi diable courir après le tempo des réseaux sociaux ?
Ils existent déjà. Ils existent pour ça. Pour l'immédiateté. Pour la simultanéité. L'ultra-réactivité.
Inutile d'essayer de rivaliser quand c'est peine perdu. D'autant plus pour faire doublon. Et moins bien !
Je vois depuis quelques années, assez atterré, la télévision se tirer une balle dans le pied toute seule.
Que ce soit pour l'information ou pour le divertissement, la dame doute d'elle-même et veut faire jeune.
Elle tombe dans le piège. Au lieu d'assurer son avenir en restant sur sa ligne, elle court après internet.
C'est précisément au moment où internet se démocratise, où la connexion se détache des ordinateurs
pour devenir mobile et omniprésente grâce aux smartphones, que la télévision retrouve un rôle singulier.
C'est précisément au moment de l'hyperconnexion que la télévision a une carte à jouer. Inespérée.
Au moment où chacun peut se créer ses propres programmes, dans ses écouteurs ou sur ses écrans,
où chacun peut se faire sa propre culture, à son rythme, à son goût, découvrir de nouveaux talents,
se créer ses propres tracklists, se créer soi-même sa propre chaîne de divertissements, il n'y a plus
les phénomènes propres à la télévision de conversations du lendemain d'une émission sur tel chanteur,
tel sketch ou tel film, dans les cours de récréation ou à la machine à café de l'entreprise, puisque chacun
aura consommé son propre programme sur ses propres écrans, et n'aura pas regardé la même chose
que le camarade de classe ou le collègue de bureau. L'offre culturelle est tellement diversifiée, éclatée,
et finalement personnalisée, qu'à la victoire de l'individualisme roi, nous avons besoin du média de masse.
Il était critiquable et condamnable à ses heures de gloire, parce qu'il régnait seul sur les consciences.
Evidemment, avec trois chaînes de télévision, au service de l'Etat d'abord, de grands groupes ensuite,
on pouvait accuser l'audiovisuel de manipuler l'opinion, que ce soit par la propagande, la censure,
les messages publicitaires, y compris plus tard lorsque la duplication des chaînes ou leur privatisation,
ont porté à six chaînes le pouvoir du téléspectateur : celui de zapper. Mettre les chaînes en concurrence.
La presse écrite, la littérature, le cinéma, le spectacle vivant, tous menacés par l'apparition de la télévision,
avaient en leur temps trouvé leur rôle et leur place, celui de contre-pouvoir au petit écran, cette fichue télé
qui, démocratisée dès la fin des Années 70 était entrée dans tous les foyers du pays, dans les salons,
les cuisines, et même les chambres à coucher, à son apogée, dans les Années 80 et 90. La roue tourne.
Le cinéma avait sans doute menacé, avant la télévision, le pouvoir de la littérature et du théâtre.
La télévision était devenue une menace pour le cinéma lui-même. Mais on a le recul pour le dire.
Le cinéma n'a pas fait disparaître la littérature et le théâtre. La télévision n'a pas fait disparaître le cinéma.
Lorsqu'en fin de compte la première a largement contribué à financer le second. Heureux dénouement.
Nous pouvons en déduire qu'internet ne fera rien disparaître non plus, ni la télévision, ni le cinéma,
ni la presse écrite, ni la littérature, lorsqu'internet est voué à être dépassé un jour par le prochain média.
Nous sommes là dans les supports. Les supports passent et les contenus restent. Quels qu'ils soient.
Mais en attendant de voir internet à son tour menacé par une nouvelle technologie, il est intéressant
de voir que la télévision, coupable de tous les maux pendant 40 ans de règne, est passée dans l'opposition.
Je veux dire qu'elle n'est plus LE pouvoir, mais un pouvoir parmi d'autre. Et même, un contre-pouvoir.
Celui de l'internet tout-puissant. Et au-delà d'internet, celui tout particulier des réseaux sociaux.
Alors, au lieu de s'aplatir devant les géants des GAFA(M) de Californie, relayant dans les divertissements
les vidéos les plus drôles de YouTube que nous avons tous déjà vues sur Facebook, relayant des tweets
ou des photos que nous avons tous déjà vus sur Instagram, la télévision ferait mieux d'être elle-même.
Sinon, elle devient aussi pathétique qu'inutile. Elle se fourre toute seule dans le piège de la ringardisation.
Elle doit bien sûr interagir avec les nouveaux médias. Il serait absurde et suicidaire de les ignorer.
Mais pour devenir quelque chose de complémentaire. Ce qu'elle est. L'émetteur d'une culture de masse.
A toutes les cultures individuelles rendues possibles par l'hyperconnexion, la télévision a le devoir
de continuer à diffuser une culture commune, pour que persistent des éléments culturels fédérateurs.
Nous ne lui reprochions pas autrefois d'avoir du pouvoir, mais d'être hégémonique.
Nous ne lui reprocherons pas aujourd'hui d'assumer son pouvoir, pour qu'internet ne le soit pas à son tour.
Qu'elle l'assume ! La messe du 20H est d'autant plus essentielle à l'heure de l'hyperconnexion.
Tout le monde sait tout ce qu'il se passe, partout, et tout le temps, en temps réel, via les smartphones.
Nous n'avons plus besoin d'attendre d'être rentrés chez nous pour allumer la radio ou la télévision.
Donc, que faire au 20H ? Inutile de rappeler ce que tout le monde a appris aussitôt en cours de journée.
Alors pourquoi ne pas faire un travail de journalistes. Comme hiérarchiser et expliquer les informations...
Excellente nouvelle pour le journalisme. Nous avons besoin de lui, plus que jamais.
Au déferlement d'informations qui n'est pas loin du harcèlement, la télévision peut remettre de l'ordre.
Tout ne se vaut pas. Et aux dérives accélérées et amplifiées par les réseaux sociaux, il est bon d'avoir
quelque part, quelque chose qui siffle la fin de la récréation, ou serve simplement de garde-fou.
Un lieu où l'on vérifie les informations, où on les recoupe, sans se contenter de copier-coller wikipedia,
sans prendre pour argent comptant les annonces de blogueurs ou youtubers ni les posts de Facebook,
où l'on ne diffuse rien avant d'avoir vérifié s'il ne sagit pas de Fake News, et il est temps, plus que jamais,
sous peine d'être définitivement décrédibilisé, de revenir à un peu de rigueur, de ne pas se précipiter,
de ne pas annoncer la mort de quelqu'un aussitôt qu'elle est annoncée quelque part par exemple,
comme cela a pu se produire déjà, alors que la personne en question était toujours de ce monde,
de ne pas tout relayer automatiquement, fiévreusement, de peur d'être à la remorque des réseaux sociaux,
sans prendre le temps d'enquêter, de faire son travail, de prendre le temps nécessaire pour ce faire.
Le rôle des journalistes n'est pas de retweeter. Et à la course à la rapidité, la télévision a perdu d'avance.
Inutile de se battre sur ce terrain. Les réseaux sociaux, par nature, seront toujours les plus réactifs.
La télévision doit au contraire s'affranchir de la dictature de l'immédiateté. Se débarrasser de ce fardeau.
Elle peut s'émanciper de la contrainte du scoop et de la réactivité, puisqu'internet en est le champion,
et se payer le luxe de s'installer dans le temps long, de s'offrir du temps, et prendre du recul.
Du recul, ou de la hauteur. Ce qui est l'opportunité pour elle de redorer son blason. Gagner en noblesse.
Média de masse. Et. De référence ! Le lieu sérieux où les informations sont validées. Officielles.
Ainsi, la télévision peut très bien ne pas être ringarde. Il lui suffit pour ça de rester old-school.
Elle est ringarde lorsqu'elle se débat dans la cour des réseaux sociaux, où elle ne peut pas lutter.
On sait qu'il suffit pour être élégant de ne pas être à la mode, de façon générale, c'est le cas ici.
Etre à la mode est le meilleur moyen d'être vulgaire. Ou ce court moment de grâce avant la ringardise.
La télévision a à mes yeux deux vocations essentielles aujourd'hui. Une dans l'espace et une dans le temps.
Celle dans l'espace est sa mission géographique de recomposer une communauté de destin entre individus,
entre citoyens, sur un même territoire. Diffuser la culture commune qui fait peuple, qui fait nation.
Son rôle, plus que jamais, au moment où tout le monde s'éparpille sur mille sources différentes,
est de fédérer la population avec des références culturelles communes que nous pourrons encore partager.
Je ne condamne pas les réseaux sociaux et internet, au contraire, c'est une liberté acquise, une chance,
de pouvoir chercher par soi-même autant l'information que le divertissement, avoir des médias différents,
c'est une chance et une richesse, un progrès fantastique sur lequel il n'est pas question de revenir.
Mais il n'est pas sain de laisser prospérer seul ce mode de communication. Checks and balances.
L'opinion et la culture personnelle que nous pouvons nous faire en effet par nous-mêmes sur internet,
n'a de valeur que s'il y a des courants d'opinion et une culture de masse pour les situer ou les confronter.
L'humanité n'est pas la seule somme de 7 milliards d'individus. Elle est faite de cellules. De groupes.
De sociétés. Et quel que soit le rêve de Google, il existe des choses entre l'individu et l'espèce.
La vocation de la télévision concernant le temps est tout aussi réactionnaire, dans le sens résistance.
Au lieu de suivre la pente comme elle a tendance à le faire, elle doit être une offre différente ou mourir.
Bien sûr, nous ne sommes plus dans les Années 60, et, sollicités sans cesse par mille choses à la fois,
nous n'avons plus les mêmes capacités de concentration sur les temps longs, ce à quoi il faut s'adapter.
Nous ne pouvons plus programmer des débats, des interviews ou du divertissements aux formats
que nos parents et grands-parents ont connus dans les Années 60 ou 70, naturellement. Ça n'est pas l'idée.
Il s'agit simplement de proposer une offre différente de celle des réseaux sociaux, et un autre rythme.
Rien n'est plus juste que la diversité. Rien n'est plus démocratique que le pluralisme.
Je n'ai rien contre le fast-food si le petit restaurateur a la place d'exister et de prospérer.
Je n'ai rien contre la télévision maintenant qu'il y a internet.
Et je n'aurai rien contre internet, s'il reste la télévision, le spectacle vivant, la presse écrite et le livre.
La télévision doit trouver son créneau et son public. Son utilité. Celle d'un contre-pouvoir à Facebook.
Quand ce qui était son vice de média de masse est aujourd'hui une vertu. Les temps changent.
Et offrir un espace où l'on prend le temps d'écouter, de regarder, de comprendre, est salutaire aujourd'hui.
Il reste le livre aux plus patients d'entre nous, pour ceux capables de se concentrer longtemps.
La télévision est un lieu intermédiaire entre le livre et les réseaux sociaux. Entre temps longs et furtifs.
Plus direct et réactif que l'écrit, que la presse écrite ou le livre, ce qui est le propre de l'image.
Mais plus installé que le flot incessant d'informations et de réactions qui ne permettent que le survol.
Il y a un avenir pour la télévision. Puisqu'il y a un espace pour elle. Qu'elle le prenne.
Et les vaches seront bien gardées.
Philippe LATGER / Décembre 2017