2017
Patrimoine et Culture sont les deux mamelles de la France.
Philippe Latger / Octobre 2017
Patrimoine et Culture sont les deux mamelles de la France.
Philippe Latger / Octobre 2017
Je ne sais pas ce qu'il s'est passé mais la soirée est plus belle, plus légère, plus lumineuse, dans ce que la nuit peut avoir de plus brillant, érotique et éblouissant. Une promesse qui déboutonne ma chemise et m'ouvre gentiment la poitrine. L'été s'est éteint, un été que je n'ai pas vu passer, et l'heure devrait être à la dépression du soleil qui se couche plus tôt. Mais non. L'été rôde dans ces murs. Et c'est comme s'il commençait. Comme s'il était à venir. Devant moi. Et c'est vers lui que je marche en remontant la rue Jacques Dugommier. Elle se déhanche en se frayant un passage entre les vieilles maisons colorées du quartier St-Mathieu, avec le même type de dénivelé confortable que l'on trouve rue Grande la Réal pour accéder au tertre du Palais Royal, un dénivelé moins violent qu'à la rue Petite la Monnaie, qui se déroule comme un ruban au flanc de la butte avec des égards pour le piéton, en offrant parmi les plus belles courbes permises à Perpignan. J'ai mes habitudes. Je descends dans le centre-ville ancien par la rue des Sureaux et remonte chez moi par la rue Dugommier. Ce soir, elle me paraît plus douce, plus agréable, plus intime. Je la vois comme si je ne l'avais jamais vraiment regardée auparavant, et mon humeur m'en révèle la beauté, l'intelligence et la sensualité. Ce n'est pas le vin blanc qui me donne ce super-pouvoir, mais un autre regard que le mien qui a fait basculer la réalité dans une dimension que j'avais oubliée. Ce monde parallèle où l'on peut se mouvoir avec bonheur sans éveiller les soupçons de ses contemporains, faire ses brasses avec délectation sans quitter le sol, découvrir tout ce qui nous était indifférent avec émerveillement, être comme jamais avec les autres quand l'esprit est ailleurs.
La rue des Sureaux tout à l'heure était comme d'habitude. Avec sa pente raide. Sa poubelle. Sa salsa et ses jouets pour les gosses. Je rejoignais Laetitia pour dîner. Un appel pour nous localiser l'un l'autre. On se retrouve place de la République. La rue des Sureaux sans surprises. Témoin la plupart du temps de mon manque d'enthousiasme. Dans cette section d'avant le centre commerçant de la ville, d'avant l'entrée en scène, où je finissais chaque fois de me conditionner, de forcer ma paresse, comme un sas entre la maison et l'arène où j'allais dignement répondre aux sourires et faire la conversation. Les Sureaux était le petit sursis avant le carrefour du café de la Source. Le segment à l'abri des regards où je pouvais en marchant d'un bon pas finir de me préparer, vérifier mes poches, la carte de crédit, les clés, mes papiers, vérifier la monnaie, les cigarettes, et les derniers textos sur le téléphone. A la Source, c'est trop tard. Sur la rue Foch, il y a déjà du monde, et la place Arago, la rue Mailly, grouillent de gens qui ont envie de s'arrêter discuter. Je trace l'air décidé et m'engouffre au plus vite dans la rue des Augustins, où le risque d'être freiné par des connaissances à saluer est plus faible. Place des Poilus, une foule de Perpignanais prend l'apéro en terrasse et je me réfugie dans ma myopie pour être certain de ne reconnaître personne. Je fonce dans le tas. Je ne suis pas en avance et ne m'arrêterai qu'au sourire de Laetitia pour l'embrasser. Elle est fatiguée, les traits tirés, mais je la complimente, parce que c'est une amie sans doute, mais aussi parce qu'elle est belle en toute circonstance, même épuisée, en devinant qu'elle a autant pris sur elle que j'ai pris sur moi pour honorer notre rendez-vous, quand nous aurions aussi bien l'un et l'autre apprécié de rester chez nous nous reposer et ne rien faire. Mais voilà. Cela faisait longtemps que nous n'avions pas dîné ensemble. Et c'était important pour elle comme pour moi.
Je ne me suis jamais véritablement posé la question de savoir qui était ce Jacques François Dugommier. Et ce n'était certainement pas ce soir-là que j'allais m'en inquiéter, quand j'en appréciais la rue et son ambiance, un peu désorienté, tout à mon émerveillement d'être en vie et estomaqué par cette force qui se réveillait en moi, cette vieille amie que je n'avais pas croisée depuis des années : l'envie de séduire. Après un verre en terrasse du café de La Poste, sous les trois robustes platanes qui opposaient encore leur verdure au rouge brique illuminé du Castillet, nous avions dîné rue des Cardeurs, dans la ruelle, où j'avais été désarçonné par un jeune homme que je ne connaissais pas. Laetitia assista patiemment à la saynète, quand rien ne lui échappa, ni de mon émotion ni du jeu du garçon qui m'encourageait de regards soutenus et aguicheurs. Toujours par en-dessous. Ombragés par des mèches habilement ébouriffées. Le jeune serveur, visiblement averti, plantait ses yeux dans les miens avec un brin d'effronterie qui sentait le défi. S'il joue avec mon désir et s'amuse de mon désarroi, ça n'est pas très gentil. Laetitia souriait simplement pour me confirmer que, dans ma panique, je ne me faisais pas de films tout seul. Elle avait déjà assisté à ce genre de scènes en ma compagnie, à plusieurs reprises, connaissait tout ça par cœur, quand cela n'était qu'un recommencement, même des années plus tard. Dans ce même quartier, à une rue près, elle avait déjà été spectatrice d'une situation similaire. Qui s'était soldée par une relation amoureuse de trois ans. Ici, bien sûr, je tiens tout cela à distance avec le peu de sang froid qu'il me reste, quand il ne s'agit pas de ça. Que nous avons affaire à un jeune homme intelligent qui a compris mon émoi et en joue, et c'est sur ce point que Laetitia me confirme que je ne rêve pas : le gamin, bien qu'avec discrétion et élégance, accueille avec plaisir mon désir pour lui, m'exprime qu'il le prend pour un compliment, que ça le flatte et que ça ne lui déplaît pas. Naturellement, il n'a été question en paroles que de vin de Collioure, de petits légumes, et de politesses de circonstance. " Attention, c'est très chaud. " Je n'ose même pas le regarder. Oui, ça, pour être chaud, c'est très chaud. Il est d'une beauté révoltante. Beau comme il n'est pas permis de l'être. Et je dois me concentrer sur mes joues de cochon.
Le général Dugommier repose au cimetière Saint-Martin, tout proche, au bout de la rue. Le Père Lachaise perpignanais, où toutes les gloires locales, de Férid Muchir à Albert Bausil, ont trouvé leur ultime demeure. Je reviens à ma rue des Jotglars à peine séparée de la nécropole par le boulevard Mercader et la rue Georges Rives. Je ne me doute pas en rentrant chez moi que Jacques François Coquille repose si près. Quand je n'ai pas la moindre idée de qui il est. J'étais tout à mon vertige. Je reconnaissais en moi l'excitation bien connue de ces moments de grâce où le désir trouve un écho. Si Laetitia avait tout compris en temps réel, bien que par procuration, j'étais le premier à avoir identifié tout un processus assez classique, fait de messages hormonaux et de langage corporel, de réflexes animaux et de codes sociaux, et la mise en place de ce discours invisible, restant inachevé, laissait comme prévu la place à de nombreuses conjectures enfiévrées où le désir pouvait se décupler à loisir. J'étais projeté dans le corps de mes 17 ans, faisant les cent pas sous la lune dans le jardin de Bompas, fumant cigarette sur cigarette, à tout retourner dans ma tête, la poitrine défoncée, piétinant la pelouse autour de l'olivier majestueux et inquiétant qui déployait ses branches jusque dans les étoiles, à bonne distance de mes parents et de la vie formelle, factuelle, dont je devais me séparer pour être tout à mes délires. Ou à mes fantasmes. Ou à mes plans. J'étais projeté dans le corps de mes 28 ans, faisant les cent pas autour de la piscine dans le jardin de Fonbeauzard, en pleine nuit, grillant mes clopes à me demander si je n'avais pas rêvé ce qui se passait, comment gérer la situation, fébrile, loin de la vie qui suivait son cours à l'étage de la maison pour me consacrer à cette peur voluptueuse qui n'était rien d'autre que le trac, sachant bien dans mon corps que la suite était inéluctable, pour le meilleur et pour le pire, et que je devais embrasser ce moment délicieux d'avant le plongeon, arrêter le temps pour jouir le plus possible du petit sursis en haut de la côte du Grand 8, le petit virage très court avant la première descente, la plus violente et radicale du parcours, avec les pupilles dilatées sur l'ensemble de la nuit et du monde auxquels je pouvais me fondre totalement. En enlaçant amoureusement ma ville comme on étreint son traversin au réveil, je reconnaissais tout de cette euphorie adolescente, de cette candeur diabolique, de cet appétit monstrueux, mais deux nouveautés venaient contenir la déferlante. Et la dénaturer. En faire quelque chose que je n'avais jamais éprouvé jusqu'ici. L'une m'inspirait la circonspection, l'autre la culpabilité. Mon âge et ma situation amoureuse.
Le passionné d'Histoire américaine avait pourtant étudié la Guerre des 7 ans, et je m'étonnais de n'avoir jamais retenu ce nom. Il est vrai que je ne savais rien de l'Histoire de la Guadeloupe et de la Martinique, que les Caraïbes restaient un mystère pour moi, vaguement arrosé de Rhum et de sang de pirates, mais tout de même, il y avait là un lien inattendu entre l'Amérique et mon propre berceau catalan. Un lien qui aurait dû attirer mon attention. La bataille du Tech. La campagne des Pyrénées-Orientales. Le fort de Bellegarde dominant le Perthus. Non. Décidément, j'étais passé à côté. Et j'ai remonté cent fois cette rue Dugommier avec le goût de gomme dans la bouche que ce nom m'évoquait évasivement sans avoir eu pour lui la moindre curiosité. Je suis loin de la Révolution Française et de la Convention. Loin de Bonaparte et du Comité de Salut Public. Loin des batailles entre la France et l'Espagne se disputant le Roussillon. J'ai 44 ans et j'ai passé l'âge de séduire des jeunes gens qui ne sont plus de mon âge depuis longtemps. Je ne peux pas sérieusement avec ma barbe blanche et ma peau fatiguée être un objet sexuel crédible pour un gamin de vingt ou trente ans. Je n'ai plus ma place dans les bars et les clubs et mon noctambulisme s'est transformé, quand la fête et la gueule de bois n'ont plus rien de sexy passé la quarantaine. Cela me brûle de réaliser à quel point ce garçon et moi vivons dans des réalités a priori inconciliables, avec des centres d'intérêt et des modus vivendi probablement diamétralement opposés. De quoi parlerions-nous ? Qu'aurions-nous à partager au juste ? Mais le jeune homme du restaurant n'est pas véritablement en jeu. C'était comme si j'étais assis dans un fauteuil confortable en train de travailler dans mon salon, face à la baie vitrée de ma villa, et que je me voyais soudain à 20 ans, dehors, dans le jardin, courir vers la maison de toutes mes forces pour venir cogner à la vitre, hors d'haleine, plein d'espoir, tout sourire : " C'est moi ! Ouvre-moi ! Je suis revenu ! Tu m'entends ? " Je suis devant ma propre maison et je veux rentrer. Je me regarde sans bouger, je me vois derrière la vitre et me regarde, me reconnais, avec un mélange de tendresse, de fierté, de nostalgie, d'hésitation, et une tristesse infinie. " Tu n'es pas réel ! Tu es mort depuis longtemps. " Mais au moment où je remonte la rue Dugommier, la question n'est pas tranchée. Puis-je ouvrir la baie vitrée à l'homme que j'ai été il y a vingt ans ? Il cogne à la vitre. Et je n'ouvre pas. Je pèse le pour et le contre. Je suis tenté. Mais je n'ouvre pas. Même si je me demande ce qu'aurait fait l'homme de vingt ans à ma place, tout à l'heure, au restaurant. En fait, je le sais très bien. Et l'homme de quarante ans rentre chez lui.
J'avais raccompagné Laetitia devant chez elle. Et j'ai traversé la ville tout seul, livré aux étoiles, par mes itinéraires bis, mes passages secret et mes ruelles discrètes, évitant tout individu et toute activité qui aurait pu m'arracher à mon état second, me ramener aux trois dimensions étriquées que je fuyais par les toits comme un chat de gouttière. Je gambadais dans l'ombre en me demandant ce qui me retenait de faire une connerie. J'avais très envie d'ouvrir la baie vitrée à qui vous savez. Et si je ne le faisais pas, ce n'était pas vraiment à cause de mon âge. Je me serais certainement fait une raison, surtout avec une bouteille de vin blanc dans le nez, ou quelques verres de cette potion magique qu'est pour moi le whisky-coke. Je me serais certainement fait une raison si j'avais été célibataire. Puisque, et c'est la deuxième nouveauté de la situation, la plus cruciale : il y a déjà quelqu'un dans ma vie. Un homme que j'aime. Que je ne veux pas blesser ni trahir. Et, si une différence d'âge était un scrupule que je n'avais encore jamais envisagé, celui de tromper l'homme que j'aime et avec qui je vis fut le plus violent et décisif des deux. L'ivresse et la panique de cette rencontre prirent une dimension dramatique que je n'avais jamais vécue de ma vie. Le trac était jusqu'alors l'expression d'un petit dilemme d'opérette du type " je vais en chier mais je plonge quand même ", qui se voulait tourmenté et romantique, mais là, on ne plaisante plus. Me blesser moi-même était mon seul problème, et souvent, mon seul plaisir. Mais je ne sais rien de pire en moi que le sentiment de culpabilité vis-à-vis des gens que j'aime, des gens importants, parents, amis, amours... Un homme m'attendait. Me faisait confiance. Et je n'ai pas ou plus le goût de ces déchirements, de ces cas de conscience, de ces afflictions coupables, de ces regrets hypocrites qui occupent sans doute des existences désoeuvrées, nous donnent peut-être beaucoup de poids, mais sont indignes de l'être que je rejoins. Avais-je besoin de me compliquer la vie comme le font les gens qui s'ennuient dans les leurs ? Avais-je besoin de ce sentiment de culpabilité malhonnête, présomptueux et mégalomaniaque de l'homme qui se lamente dans la contrition, se punit et se dégoûte avec une soupçon de jouissance masochiste, juste pour ajouter du sel et de l'importance à son quotidien ? Je rentre chez moi mitigé. Attiré par le regard irrésistible de ce jeune homme, par le danger, par les possibles qu'il incarne, et par une vie que j'ai déjà vécue et beaucoup aimée. Par ma propre jeunesse sans doute. Et guidé par mes jambes qui me conduisent directement à la maison. Qui ne reviennent pas sur leurs pas pour aller retirer de l'argent, boire quelques verres dans un bar pour me donner du courage, avant de tenter de retrouver ce garçon, de le rejoindre, lui ou un autre. Non. Mes jambes me conduisent chez moi. Où j'ouvre la porte à l'homme de 40 ans qui rentre après dîner. Celui de 20 ans est resté derrière la baie vitrée. Je pose mes clés sur la console de l'entrée, à la lumière de la seule lampe Années 30 qui m'accueille et me rassure. Je me déshabille, dévasté, dérouté par mon affolement, par cette panique, tellement inattendue, tellement agréable. Je m'accroche à mes carreaux de ciment. A mon béton. A mes meubles. A tout ce qui me tient à ma réalité du moment. Ma vie. Aujourd'hui. Normalité. Confort. Peu importe. Je ferme les yeux et dois retrouver ma respiration. A l'instant. Consterné.
Je ne sais rien du général Dugommier.
Philippe Latger / Octobre 2017
La rue de la Roquette et ses restaurants. Et sa foule de Parisiens.
Les voitures indésirables. Sauf celles, convoitées, des taxis que l'on s'arrache.
Arrêtées entre deux terrasses qui débordent les trottoirs. Prises dans les groupes qui hésitent.
Telle adresse ou telle autre. L'italien. L'australien. Ou ce bar rue de Lappe.
Si l'on est seul, c'est le téléphone à l'oreille pour savoir où l'on se retrouve.
Le brouhaha continu. Sur des rythmes en concurrence éclaboussés de rires.
Les moteurs de scooters et les basses d'un club. L'afterwork s'éternise et s'alcoolise.
La nuit s'allonge pour tout recouvrir de ses étudiants, de ses jeunes salariés et de ses couples de sortie.
Des potes d'école, des potes d'entreprises. Des professionnels de la nuit et de la restauration.
Je m'arrête saisi et ému devant la façade du théâtre de la Bastille. Je suis venu ici. Pour y applaudir quoi ?
Plus bas, l'enseigne du Balajo me balafre, m'empoigne le cœur, dans une vague odeur de whisky.
Je progresse en évitant les obstacles. Vélos. Plots. Chaises. Passants. Poubelles. Serveurs. Panneaux.
Sans relâcher une foulée déterminée à ne m'arrêter nulle part. Tout en en prenant plein la gueule.
Je me sors à peine du bourbier au Bastille, renonce aux Grandes Marches, pour tracer au plus vite,
me dégager d'une vie qui n'est plus la mienne depuis longtemps, et en gagner une autre, rue St-Antoine,
plus récente, qui me fera autant de mal que la précédente, mais que j'ai hâte d'embrasser à nouveau.
Une vie moins décousue mais tout aussi violente. Un amour qui quitte Montmartre pour s'installer ici.
Et que j'ai rejoint quelques fois malgré la séparation. Michel. Avec qui je n'en finissais jamais de rompre.
Je traverse la place, indifférent au génie, flanqué à poil dans le ciel, éclairé, doré jusqu'à la bite,
qui brandit sa torche sur sa colonne, plantée dans un énorme tambour publicitaire.
Au feu rouge, au milieu d'une meute d'inconnus qui attend avec moi que le feu passe au vert,
je me souviens. Bien sûr. Au théâtre Bastille. C'était Maria de Medeiros. A little more blue.
Comme moi qui traverse le boulevard et des années perdues dans un même mouvement.
Olivier Gluzman. Les Visiteurs du Soir. Et une vie dans les salles de spectacle.
L'Opéra dans le dos, je rentre dans Paris. Qui sent le sperme et l'eau de javel.
Et le cambouis du métro ferrailleur que j'entends faire vibrer le sol sous la lune.
Philippe Latger / Octobre 2017
La route sort du village, creuse le flanc du coteau, pénètre une zone boisée, inattendue, qui tranche avec le paysage de galets d'une vallée de la Têt plutôt aride. Ici, c'est vert. Et l'on se croirait sur Garonne. Cela ne durera pas longtemps. Mais la boucle de la route traverse bel et bien une ambiance de fougères et de champignons, de sous-bois moussu et vermoulu, qui sent la terre mouillée et l'humus de l'automne. Exotique pour nos terres de caillasses et de vignes. De sécheresse et de tramontane. Mais l'autobus ne se démonte pas et s'engage dans son tunnel de verdure. Je suis assis et je regarde, l'épaule contre la vitre, défiler un paysage où la main de l'homme semble n'avoir rien travaillé. Lorsque soudain, quelque chose m'échappe. Une apparition. Que je n'ai pas le temps de concevoir. Une maison. Dans son bosquet. Au bord de la route. Qui entre dans la grande fenêtre de l'autobus pour en sortir aussitôt. Nous allons à Ille. Le chauffeur ne fera pas demi-tour ni marche arrière. Je n'ai pu retenir cette image. Qui a rompu la monotonie du bois et des feuillages comme un flash. Une image brûlée sur la pellicule du film. Ou bien une erreur au montage. Quelque chose qui n'aurait pas dû être là. Cette maison.
Nous sommes sortis de ce méandre incongru de végétation toulousaine pour retrouver les lumières méditerranéennes et l'aridité roussillonnaise dans toute sa violence. Ma normalité. Pour progresser vers notre destination. Et je repense à ce que je viens de voir. J'essaie de me concentrer pour en retrouver le détail comme lorsqu'on cherche au fond de son cerveau avec agacement ce rêve que l'on sait avoir fait, juste là, à l'instant, au réveil, et dont on ne parvient pourtant pas à se rappeler. La sensation de ce que cette vision a provoqué était sans doute plus forte que la vision elle-même. Une maison. De type Années 50. Ma sorcière bien aimée. Vous voyez ? Jean-Pierre. Samantha. Tabatha. Du bois et de la pierre. Des lignes parallèles. Terrasse. Toit terrasse. Parfaitement alignés. De ces maisons que dessinait mon père sur son agenda à la bille, dans la voiture, quand il attendait ma mère devant la maison de ses futurs beaux-parents pour l'emmener dîner au restaurant ou chez des amis. Elles se ressemblaient toutes et étaient toutes différentes. Lundi. Mardi. Mercredi. Un croquis à chaque page. Les Années 50. La maison était typée. Du Frank Lloyd Wright démocratisé. Fallingwater sans la cascade. C'était déjà en soi une apparition. Mais je me concentre encore. La maison était le décor d'une scène et non la scène elle-même. Qu'était-ce donc ?
J'ai retrouvé mes haies de cyprès, mes platanes, mes pêchers, mais cette vision continue son chemin avec moi, à me perturber et me poser question. Elle était seule. Assise à une table devant une tasse de café. Sur la terrasse. En robe de chambre. Au bord de la route. Il y avait bien les deux lignes parallèles du sol et de l'auvent, et une troisième parallèle entre les deux qui était celle de la table. Et bien au milieu de la table, seule, face à moi, cette dame était assise. Les avant-bras sur la table. Le dos bien droit. Ses deux mains jointes sur la tasse. Ce n'était peut-être pas du café. Mais nous étions le matin. Et cela ressemblait fort à un petit-déjeuner. Nous n'étions plus en Roussillon mais en Amérique. Un tableau d'Edward Hopper. Là. Jaillissant dans la courbe d'une route en pleine vitre de mon autobus. Quelque chose d'une tristesse infinie. Mais de ces tristesses qui inspirent plus la curiosité que la pitié. Une solitude assumée. Ferme. Austère. Une dame qui vient de se réveiller. Pas tout à fait réveillée. Soixante ans peut-être. Ni coiffée. Ni maquillée. En robe de chambre. Qui boit son premier café sur sa terrasse. Au bord de la route. A la vue des passagers de mon autobus. Impassible. Bien au milieu du tableau. Bien droite. Qui se concentre peut-être pour chercher au fond de son cerveau avec agacement ce rêve qu'elle sait avoir fait, juste là, à l'instant, avant de se réveiller mais dont elle ne parvient pas à se rappeler.
Je ne suis pas sûr qu'elle ait fait attention à notre autobus. Notre passage ne sembla provoquer aucune réaction. Comme si elle était habituée. Ou comme si elle dormait debout. Enfin, assise. A chercher de quoi elle rêvait à l'instant. Son café chaud entre les mains. Bien au milieu. Droite. Face à la route. Dans son paysage verdoyant de forêt de Pennsylvanie. Le cadre était déjà une anomalie sur le trajet. Celui de ce décor boisé. Le cadre dans le cadre en était une autre. La maison Années 50 parfaite pour les sarcasmes d'Endora et les meubles scandinaves. Les verres à whisky et le tabac à pipe. Mais c'est sa silhouette et son absence qui ont arraché mes rétines au passage. L'impression. Dans le mouvement. De cette solitude qui n'est peut-être pas celle d'une vie mais celle du seul réveil. De cette misère qui n'est peut-être pas celle d'une condition mais celle de ses difficultés à se rappeler de ce putain de rêve qu'elle était pourtant sûre d'avoir fait à l'instant et qui ne lui revenait pas. Elle en avait l'impression comme j'avais l'impression qu'elle en avait l'impression. Et je déboîte des poupées russes au point que je me demande si ce n'est pas moi qui l'ai rêvée dans un micro-sommeil, qui ai rêvé qu'elle avait sa tasse de café dans les mains et son rêve sur le bout de la langue, et qu'elle était plantée là, au milieu de nulle part, au milieu de sa table, parallèle à son toit et à sa terrasse, assise bien droite entre les deux, dans sa robe de chambre, dans sa débauche de fougères, de troncs moussus et de terre mouillée.
J'arrive sur le Foiral et dois me débarbouiller. J'ai un rendez-vous. Sortir du sommeil du voyage. Et de cette image qui s'est flanquée comme un hameçon dans ma conscience. Le bus ne roulait pas vite. Mais enfin. Cela a duré deux secondes. Pas une de plus. Le temps de voir. De comprendre ce que je voyais. Comme une distorsion de l'espace-temps. Et nous sortions déjà de cette boucle boisée pour retrouver les paysages familiers du Roussillon, de la vallée de la Têt. La dame et son café étaient déjà loin. Pour peu qu'elle ait existé. Que je l'aie vraiment vue. Que je ne l'aie pas inventée. Elle et son décor de Saloon. Au bord de la route. Comme une femme de cowboy sur sa balancelle. Une serveuse de snack pour routiers avant le service. Une patronne de motel au beau milieu du Maine. L'Amérique profonde de Stephen King. Le Colorado. Les Rocheuses. Ou les Adirondacks sur la Têt. Mon autobus est un Greyhound. Et la dame boit son café tranquillement sur sa terrasse après avoir assassiné sauvagement son mari et ses enfants. Le début d'un bon film d'horreur. Ou bien la lassitude des personnages d'Edward Hopper que l'on imagine s'imaginer ailleurs que là où ils sont.
Philippe Latger / Septembre 2017
C'est parce que je suis croyant que je ne saurais choisir une église.
Philippe Latger / Septembre 2017
Très gratifiant de travailler pour le patrimoine, quand c'est mettre en relation les vivants avec les morts comme les vivants entre eux.
Philippe Latger / Septembre 2017
Et je suis furieux qu'il m'échappe.
Philippe Latger / Mai 2017
Il y a celui avec qui je peux vivre et celui avec qui je ne vivrai jamais. Il y a le quotidien et l'éternel. Le domestique et le romantique. Le matériel et l'intellectuel. Il y a l'amour du moment et l'amour de toujours. Il y a le tendre et l'enflammé. Le complice et l'intime. Le rassurant et l'affolant. Le tranquille et le violent. La vie à deux et la passion amoureuse. Il y a l'amour avec lequel je vis et celui avec lequel je suis vivant. J'éprouve les deux. Celui de l'intérieur. Celui de l'extérieur. Le réel et l'imaginé. Le vécu et le fantasmé. Et je peux prendre les deux dans mes bras. Je m'endors avec les deux. Je me réveille avec les deux. Et c'est un couple à trois. Mon amour. La nature a horreur du vide. Mais pas autant que moi. A l'espace contre ma poitrine il me faut serrer quelque chose ou quelqu'un. A mes mains ouvertes, j'en cherche d'autres. A mes yeux ouverts, je cherche les tiens. Mais c'est un autre regard dans lequel je me plante. Qui semble ne pas comprendre ce que j'attends de lui. Quand les nôtres ont toujours trouvé leur raison de se dévorer des yeux. Il y a celui avec qui je partage ma vie et celui avec qui je l'écris. Celui que l'on vit sous un même toit. Celui que je vis avec personne d'autre que toi. L'immédiat et l'intemporel. Le pratique et le délirant. Le confortable et le risqué. Le fortuit et l'essentiel. Le vital et l'existentiel. Le circonstanciel et l'absolu. Et je ne saurais dire lequel est le plus important des deux. Lequel est le plus urgent. Quand les deux sont sincères. Et que personne ne me demande de choisir.
Philippe LATGER / Avril 2017
Il peut se rouler des pelles à lui-même devant une caméra et impressionner sur-le-champ (enjoy the hyphens) tout ce que le monde occidental compte de narcisses et d'exhibs, d'amateurs d'homoérotisme et autres dérivés d'autosatisfactions. Il se lèche la langue contre un miroir glacial dans un baiser brûlant, noir et blanc, impossible, fébrile et décidé à se manger la bouche dans un french kiss étrange qu'il pourrait se donner à lui-même. Il se baiserait bien. Se désire lui-même. Comme l'homme contemporain qu'il incarne avec habileté et malice. En ce monde moderne où il ne reste que peu de cellules entre l'unité et le tout, entre soi et l'humanité, entre l'ego et l'universel, l'hyperconnexion décuple l'hypermasturbation qui est devenu la norme. Le miroir se dresse entre lui et lui-même, comme une protection contre l'extérieur, mais aussi comme le mur implacable de toutes les frustrations, à l'image des milliards d'écrans qui font autant de liens que de barrières entre nous, qui nous rapprochent au plus près sans pouvoir nous toucher. Cet autre lui, derrière la vitre, ne peut pas le pénétrer ni se faire pénétrer autrement que par les regards qu'il s'adresse à lui-même. Se branler devant une webcam est une nouvelle étape vers le transhumanisme, quand des milliers de gamins se filment en direct et se stimulent à distance, les genoux écartés sur tout ce qu'il leur restait d'intimité à l'affût des vues et des like qui assurent la gloire, l'orgasme ou le succès. Montrer son anus au plus grand nombre est un drôle d'exercice. Qui flatte la personne et ruine l'industrie du porno. Montrer cet orifice plus égotique encore que le nombril à des anonymes atones serait donc une source de plaisir. Lorsqu'il consiste à tenter de se sodomiser soi-même. Tirez donc sur vos verges mes agneaux, encore un millimètre, et encore une autre, quand l'érection il est vrai ne facilite pas la manœuvre. Retournée vers l'intérieur des cuisses, il s'agit de la retourner vers l'arrière sans se blesser les testicules, la glisser tant bien que mal entre ses jambes pour la plaquer sur son périnée, qui réduirait dit-on, pour cause de perturbateurs endocriniens, rapprochant le sexe de l'anus de nouvelles générations qui auront moins de difficultés sans doute à plaquer leur gland sur sa destination et à se pénétrer enfin, de quelques centimètres, comme ce monde nouveau encourage à le faire. S'autoenculer est sans doute la nouvelle conquête de l'humanité. L'indifférence à l'autre n'effrayant plus personne, puisque nous sommes autonomes ou autosuffisants, qu'il y a trop de possibles aux rencontres amoureuses, qu'il y a trop de contraintes et d'efforts aux rencontres, qu'on n'est jamais si bien servi que par soi-même et que le confort est dans le moindre risque, roulons-nous des pelles sur la lentille du téléphone portable ou de la tablette et restons bons amis.
James Franco, dans son blouson de cuir, est le James Dean solaire qui ne mourra pas jeune, est le beau moustachu sorti de la culture gaie des Années 80, des dessins de Tom of Finland où des policiers aux membres disproportionnés se défoncent sur leurs motocyclettes, se balancent des litres de foutre sur des tapis de poils, est le mâle moderne qui a dépassé le concept désuet de bisexualité pour se satisfaire de lui-même, chose assez naturelle lorsqu'on est un acteur. Je me déguise en lui-même pour qu'il croit que c'est lui qui lui rend ce sourire assez proche du sien. Le plissement des yeux et les petites rides, la fossette, la candeur, participent à la ruse. C'est moi qui déboutonne son jean quand il croit que c'est lui. Qui fait glisser la toile rêche sur la peau de ses cuisses pour libérer ses jambes et un caleçon informe. Il pense que c'est lui qui baisse ce caleçon pour livrer l'attirail de sa virilité à des mains qui ne sont pas les siennes. James s'abandonne à ce qu'il comprend comme une autofellation quand c'est moi qui le suce. Je taille une pipe à l'homme moderne comme je bouffais en d'autres temps les chattes des prostituées. J'ai de la tendresse pour mes contemporains. Que je ne juge pas. Ce n'est pas de la pitié ni de la condescendance. C'est de l'empathie et de la fraternité. Aux gamins qui s'exhibent, aux ados qui se cherchent, à la guerre des sexes, à la garde des enfants, comme à l'oisiveté, j'occupe mon organisme à donner des orgasmes. Il rentre les orteils, ferme les poings, bande ses abdominaux, contracte les mâchoires, bascule la tête en arrière, et m'encourage à ne pas arrêter de faire ce que je suis en train de lui faire. Du bien je suppose. Lorsque je sens que quelque chose arrive puissamment. De très loin. De partout. Et je relâche la pression. Il joue le jeu et retarde l'issue. Acceptant l'idée que le plaisir sera encore plus fort dans cinq minutes. Dans dix minutes. Dans vingt minutes. Dans une heure. Dans quatre heures. Dans trois jours. James Franco se masturbe. Et des millions d'internautes avec lui. Le monde occidental est un monde de branleurs. Et des litres de foutre giclent au milieu de claviers, de souris, de câbles d'écouteurs et d'écrans de plastique. J'étale d'une main le sien sur sa poitrine, le tartine dans les poils de ses pectoraux, finissant de l'autre avec doigté de triturer son gland dégoulinant, ultrasensible, pour en extraire les dernières gouttes sur d'ultimes convulsions. Je lèche sa semence en grumeaux sur sa peau, retiens tout dans ma bouche, pour lui donner la becquée dans un baiser profond plein de son propre sperme qu'il mangera enfin, sans protester, retour à l'envoyeur, et au calme olympien qui s'annonce, le selfie est prêt à être posté en offrande aux yeux du voyeurisme. Instagram. Pic et pic et colégram.
Philippe Latger / Mars 2017
Crois-tu que j'aie oublié ? Le contact de ta peau. Le contact de tes lèvres ? Croyais-tu que tu avais oublié ? Ce que c'est de sentir nos deux corps épousés. L'un contre l'autre. Pouvais-tu imaginer un seul instant que l'attraction ne fonctionnerait plus ? Qu'il n'y aurait plus la chimie, la magie, l'équation parfaite de nos réalités physiques ? L'intensité de ton regard dans mon sourire. Cela existe toujours. Rien n'a été interrompu. C'est la même histoire. Mes mains ouvertes sur tes poignets. Elles remontent l'intérieur des avant-bras. Je sens tes veines sous mes empreintes digitales et ton cœur battre dans ma poitrine. Je reconnais la chaleur. Ta chaleur. Ton odeur. Je respire ta nuque et tes cheveux. Je sais qui tu es. Croyais-tu que j'avais oublié ? Ce que c'est de sentir nos deux corps épuisés. Tes yeux brillent dans l'obscurité. J'en retrouve la noirceur. Ces ténèbres qui m'éblouissent. M'arrachent un sourire de bonheur, d'ivresse et de confusion. Le rêve éveillé. Qui dure. Pour toute la vie. Comme il fut dit. Aux mâchoires serrées. Aux tensions de nos muscles. Les cils alignés sur ce regard qui n'a pas changé. Celui que tu m'adressais. Le même. Ce regard plein de questions et d'inquiétudes. Ce regard plein d'espoirs et de confiance. Aussi puissamment serein que paniqué. Il est beau. Il me touche. Me bouleverse comme au premier jour. Croyais-tu que j'avais oublié ?...
Cela a coulé dans ma bouche. Une série de spasmes libérateurs ou douloureux dans le tunnel d'un accélérateur de particules, partis des chevilles comme du crâne ou des épaules, et les énergies du monde ont convergé dans le bas-ventre, à la contraction d'abdominaux que j'ai perçue sous l'épaisse toison pubienne, avec une fulgurance contre laquelle tu ne pouvais plus lutter ni te défendre. Je m'étonnais de la douceur de la peau de ta queue, redécouvrant les saveurs et les voluptés de ton sexe, quand j'ai senti couler le plaisir dans ma gorge, doucement, généreusement, alors que tu te débattais pour contenir ce qui t'arrivait en silence. Mon corps t'accueillait comme son maître, puisque tu rentrais chez toi, aussi profondément que tu le fais en me regardant avec ces yeux-là. Ceux de nos retrouvailles. A tes cuisses puissantes, je vénérais ta virilité, à genoux devant la divinité que j'adore, sûr de mon goût pour le corps des hommes, sûr de mon goût pour le tien, tout à mon bonheur de m'enrouler autour de ce qui me ressemble tant et de ce qui ne me ressemble pas, autour de ce qui s'annule et de ce qui se complète, doublant le plaisir masculin, le décuplant, dans ces plaisirs homosexuels que je veux sulfureux et contre-nature, qui perdraient leurs attraits et leur force à leur banalisation, quand aux deux êtres qui multiplient tout par deux il y a deux niveaux de sentiments qui s'ajoutent et s'additionnent, entre amis, entre amants, puisque l'amitié que je te porte est aussi forte et loyale que mon amour. C'est étrange d'être amoureux d'un ami. C'est étrange d'être ami avec l'amour de sa vie. Etrange et délicieux. Cette amitié virile qui permet des gestes impossibles ou interdits. Cet amour complet. Qui donne tout. Réponse à tout. Et j'en savoure la découverte.
Le décor est un écrin. Qui nous protège. Il y a des choses que je ne peux écrire parce qu'elles sont indicibles, trop fortes pour avoir leurs mots, d'autres que je n'écrirai pas parce qu'elles ne sont qu'à nous. Le lieu importe peu face à l'éternité. Ce moment si bref sans début et sans fin que nous avons ouvert ensemble. A ton étreinte. A nos caresses. Le temps était sorti discrètement de la pièce pour ne pas nous déranger. Tu as refermé tes bras sur moi et nous avons basculé aussitôt dans un monde parallèle. Hors de portée. Ailleurs. Là où nous sommes deux. Là où nous sommes un seul. Où je suis plus moi que moi-même. Où je suis moi, entier, à ta présence. A l'abri de tout ce qui use, abîme, détruit, salit, vieillit et décourage. Nous sortons tous les deux de nos corps en y étant, ensemble, plus que j'amais. Incarnés. Désincarnés. Et nous sommes trois. Toi, toi-et-moi et moi. Réunis. Echappant au chronomètre des secondes, des minutes, pour embrasser plus que nous-mêmes, les mystères de notre condition. Je reconnais ces avant-bras. Quand ils me plaquent contre toi, je n'ai plus peur de rien. Ni de vieillir, ni de mourir. Ni même de me tromper. Je suis au bon endroit. A ma place. Et rien ne peut m'atteindre. Je me sauve. Je reconnais des choses intimes dont je ne peux pas parler. Des choses qui me dépassent. Que je tiens de générations d'avant moi et dont je n'ai même pas conscience. Une somme de sensations, de souvenirs et d'intuitions, qui était incomplète sans la tienne. Deux parties d'un même talisman. Deux aimants.
Nous ne trompons personne puisque nous ne nous trompons pas nous-mêmes. Je le sais en te regardant me regarder. Mon ami. Mon amour. Ce qui nous lie est plus fort que nous. Crois-tu que j'avais oublié le miracle de notre rencontre ? Croyais-tu que c'était de l'auto-persuasion ou une simple figure de style ? A l'épreuve du temps, j'ai aussi la réponse. Ce n'était pas une passion amoureuse. Mais le début d'une histoire. Ou son renouveau. Quand j'avais vécu dans ma chair notre rencontre comme des retrouvailles. Une passion amoureuse est mortelle. Elle s'éteint aussi vrai qu'elle s'allume. Avec la même violence. On peut en garder un souvenir ému. On peut éprouver en vieillissant de la tendresse pour les êtres avec qui nous avons vécu de telles tempêtes. De loin. Mais ici, c'est autre chose. Notre amitié est sincère. Et même si je suis tombé à genoux, après l'étreinte chaste qui me tenait debout, pour renouer avec le désir incandescent de te faire jouir d'être ce que tu es, je sais que tu sais qu'aucun de mes gestes n'a dégradé la pureté de ce qui nous attire l'un vers l'autre. Ces gestes, que tu n'as pas refusés, ne compromettent rien. Ils ne changent rien. Et ne menacent personne. Crois-tu que je les regrette ? Mes lèvres sur les tiennes. Je te respire. Nous ne sommes pas deux hommes pris en faute. Nous sommes deux êtres qui comptons l'un sur l'autre, qui comptons l'un pour l'autre, et que la vie ne semble pas prête à séparer. Peut-être parce que nous n'avons pas envie de l'être.
Ma vie me plaît. Je suis heureux d'être qui je suis. Et je suis ceux que j'ai aimés. Je suis ceux que j'aime. Mes parents. Mes amis. Mes amours. C'est la même énergie. La même chair. La même force. Il y a plusieurs prénoms. Plusieurs visages. Des gens qui existent encore. Des gens qui n'existent plus. Mais je suis ceux-là. Et je suis beau parce que vous êtes beaux. Et je suis invincible parce que vous êtes brillants. Et je dis merci pour la chance insolente que j'ai de vous avoir connus. Ma vie est extraordinaire parce que vous l'êtes tous. Il y a toi dans le vous. Toi qui as une place considérable dans l'édifice que je suis. Je n'en aime pas moins les autres. Mais ta place est particulièrement particulière. Pour des tas de raisons. Auxquelles je n'ai pas la force de penser. Qui m'indiffèrent presque. Je suis à mon bonheur. Extatique. Amis. Amants. Quelle importance ? Nous ne sommes peut-être ni l'un ni l'autre. Il faudrait un mot précis pour ce qui nous unit. Un mot qu'il faudrait inventer pour être juste. Et même si nous ne le trouvons pas, ça n'empêchera pas la chose d'exister. Nous ne sommes pas obligés de la nommer. Nous ne sommes pas obligés de l'expliquer. Encore moins de la justifier. Elle est. Et je l'adore. Je l'embrasse. Et pourrais même accepter de vieillir avec elle. Quand j'ai la certitude, un peu bizarre, qu'elle me donnerait même une enveloppe ou un corps au moment de mourir.
Philippe Latger / Mars 2017