Calder à Perpignan
Je suis passé devant mille fois. Je l'avoue.
Persuadé que c'était une sculpture " à la façon de ".
Calder tout de même. Que j'ai côtoyé à Montréal.
Quand je conduisais famille et amis venus me rendre visite au Canada
dans les pattes de L'Homme, cette fantastique araignée de métal installée sur l'île Ste-Hélène,
site de l'Expo 67, au beau milieu du St-Laurent, à ce poste avancé où nous avions une vue,
panoramique, à couper le souffle, sur la skyline de la métropole québécoise,
qui valait à elle-seule que l'on vienne comme des chats nous frotter aux jambes de cette œuvre.
Avant de m'installer outre-Atlantique, j'avais grandi à Perpignan, passé mes vacances d'été,
invariablement, à Barcelone, où le travail d'un Joan Miró n'avait pas pu m'échapper,
alors que mon père m'emmenait dans la bâtisse fabuleuse de la Fondation de l'artiste catalan,
sur les hauteurs de Montjuic, où je pouvais, enfant, comprendre des choses plus aisément
que certains adultes, et rire des facéties de son surréalisme, et j'avais intégré des codes,
des éléments, des références, qui m'ont permis d'être à l'aise avec le travail d'Alexander Calder,
que j'allais découvrir plus tard, qui, dans ses mobiles en particulier, exploitait un même champ,
des formes identiques, une même gamme chromatique, au point qu'on aurait pu prendre
souvent le travail de l'un pour celui de l'autre.
De musées et d'expositions, j'avais gardé jeune homme cartes postales et catalogues,
acheté des ouvrages consacrés à Calder, qui côtoyaient dans ma bibliothèque les livres d'art
sur Picasso, Mies van der Rohe ou Fernand Léger, lorsque j'allais au Centre Pompidou
ou au MoMa, avec une curiosité et un appétit qui ont certes décliné depuis.
Je reconnaissais Calder, sa griffe est assez singulière pour être instantanément identifiable,
dans les jardins de sculptures de fondations comme dans les paysages urbains où il se trouvait.
A la Défense, à Paris, où il m'est arrivé de me perdre, par périodes, pour diverses raisons,
comme en plein Manhattan, je discernais volontiers sa facture, typique et assumée,
partout où elle venait donner une caution à la fois culturelle, moderne et internationale
aux visions urbaines qui voulaient glorifier l'art comme porteur d'une énergie collective.
Cet art contemporain, difficile, élitiste, sorti des musées, mélangé au décor de l'espace public,
accessible à tous, dans la cité, dans la rue, les édifices publics, qui devait être démocratisé.
Au-delà de mon seul goût pour le travail d'Alexander Calder, qui a changé avec le temps,
d'une passion qui s'est éteinte, en vieillissant, m'intéressant davantage à d'autres depuis,
j'ai gardé pour l'artiste la tendresse que l'on garde pour ses premières amours,
et au-delà de mon propre ressenti dont on n'a rien à faire, l'artiste américain, bien sûr,
demeure une figure majeure de l'Histoire de l'Art et du patrimoine universel.
Devant le Collège St-Exupéry de Perpignan, il y a une œuvre métallique noire, en effet,
qui ne pouvait raisonnablement être du maître lui-même, impensable à mes yeux,
au seul motif que nous n'étions ni à Paris, ni à Chicago, mais seulement, je l'admets,
dans le quartier du Moulin à Vent de ma petite préfecture des Pyrénées-Orientales.
Je suis donc passé devant mille fois, convaincu que cela ne pouvait être que l'œuvre
d'un artiste inspiré par Calder et qui assumait ici ses références au point de copier.
La sculpture, parce qu'elle était là, et induit en erreur uniquement du fait de cette donnée,
m'a paru trop petite ou grossière pour être honnête, ne pouvait être qu'une imitation,
et peut-être suis-je vexé aujourd'hui d'avoir pu à la fois déconsidérer et cette œuvre,
et ma ville, vexé de n'avoir pas su reconnaître un vrai Calder, d'autant plus à ces préjugés
qui me désolent et m'interdirent de m'approcher ou de m'intéresser réellement à cet objet.
Il n'en reste pas moins que cette œuvre en particulier ne me plaît pas particulièrement.
Je l'avais repérée sans la trouver ni gracieuse, ni justifiée, et, même si je l'avais remarquée,
ma curiosité s'arrêtait là, je n'ai en effet pas cherché à en savoir davantage.
Mais aujourd'hui, découvrir que cette sculpture est un authentique Calder me met en colère.
Il y a une blessure d'orgueil sans doute à ne pas avoir su le comprendre ou le découvrir
par moi-même, par science ou par instinct, mais il y a au-delà une consternation,
une épouvante même, au constat que la municipalité n'en tire aucun avantage.
Que les collégiens aient couvert son métal de graffitis me choque moins, à vrai dire,
que l'absence totale de communication sur la présence d'un vrai Calder dans ma ville.
Mon ignorance et mon indifférence témoigneront du silence absolu sur ce trésor.
Que cette sculpture ne profite qu'aux élèves de l'établissement et aux joggers du quartier
ne me dérange pas non plus, lorsque ce qui me perturbe est d'avoir grandi et vécu ici,
et d'avoir attendu quarante ans pour apprendre la vérité sur cette composition métallique.
Comment Perpignan avait-elle pu à ce point manquer de communiquer à son sujet ?
Y était-il fait seulement référence dans les guides touristiques ou à l'Office du Tourisme ?
Je découvre la vérité aujourd'hui, par hasard, et, oui, les bras m'en tombent.
C'est à se demander si les équipes responsables savent seulement qui est Alexander Calder.
Si elles savent ce que représente ce nom dans l'Histoire de l'Art comme sur son marché,
la valeur, aussi bien culturelle que financière, d'une telle œuvre, qu'elle nous plaise ou non,
comme la chance que c'est de l'avoir, d'autant plus comme œuvre monumentale publique,
quand les villes ne sont pas si nombreuses dans le monde à pouvoir s'en féliciter.
Ce qui participe au prestige de Paris, Montréal, New York ou Chicago, bien sûr,
devait mécaniquement participer aussi au prestige d'une petite ville de province,
dont j'ai partagé, il faut croire, et cela contribue bien assez à ma colère,
le complexe d'infériorité et cette faculté à l'autodénigrement permanent.
Mea culpa. Je l'avoue. J'ai dû considérer Perpignan indigne de Calder.
Mais encore faut-il savoir ce que Calder veut dire.
A l'heure où ma ville semble se réveiller, où elle inaugure enfin un centre d'Art Contemporain
qui, même si incapable d'offrir les collections disponibles dans les métropoles internationales,
aura le mérite de stimuler la création locale, les jeunes élèves de l'école qui se trouve en face,
joliment appelée HEART ( Haute Ecole d'Art ), en leur donnant de beaux espaces d'exposition,
il y a dans ce frémissement des espoirs possibles, lorsqu'on semble décidé, finalement,
à valoriser le patrimoine comme les talents de notre région.
Et à cette dynamique, qui s'installe avec des lenteurs qui peuvent toujours faire perdre patience,
et parfois son sang-froid, quand on réalise le gâchis que c'est souvent, surtout au foisonnement
de richesses culturelles remarquables, passées, présentes et à venir, dont bénéficie ma ville,
on peut supposer qu'enfin, le nom d'Alexander Calder finira par apparaître quelque part,
puisque nous avons cette chance insolente d'avoir déjà sa griffe.
Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan
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