Loup-garou
C'est pas les mecs qui manquent. Pourquoi moi ?...
En traversant Paris, je vois des centaines de rivaux, des milliers sans doute,
qui cachent les centaines de milliers, les millions qui auraient pu te séduire à ma place.
A Perpignan aussi, je traverse la Place de la Loge, et les terrasses de la République,
il y a des mecs plus jeunes, plus beaux, plus drôles, plus brillants, et talentueux.
Dans le style, c'est sexy, fun, et glamour. Et ça gagne bien sa vie. Et ça sait en profiter.
Pourquoi diable s'emmerder avec un vieil emmerdeur lugubre et taciturne ?
Qui faisait figure d'échec et de ruine quand tu l'as rencontré.
Contre la vieille Poudrière et sa brique rouge, ses deux pentes de toit jusqu'au sol,
contre la nuit et quelques oliviers égarés sur le haut du rempart, nous nous tournons autour.
Pourquoi moi ? Je comprends que tu aies accepté de me rencontrer au départ, oui. Bien sûr.
Mais ce soir-là, quoi ? Pourquoi avoir tenu à revenir si vite ?
Je suis en panique et confiant à la fois. Dans ce quartier de Perpignan où j'habite.
Où je ne peux pas te recevoir. Quand je ne veux pas que tu vois comment je vis.
Je suis encore une épave vomie par la vie parisienne qui m'a broyé et brisé les os.
Mon état et ma condition participent à mes interrogations et mes doutes sur tes intentions.
Je ne vaux plus rien. Je n'ai plus le lustre de ma trentaine aux Abbesses.
Montmartre est déjà loin. Je traîne de vieilles fringues et quelques meubles sauvés des eaux.
J'ai tout perdu. Même la confiance en moi. Et celle en mon pouvoir de séduction.
Je ne me fais aucune illusion. Je n'attends rien de toi. Je te laisse venir et j'observe.
Qu'est-ce que tu veux ? Qu'est-ce que tu cherches ? Qu'est-ce que tu vois au juste ?
Quand tu me regardes. Quand tu me regardes comme tu me regardes.
Je relève un sourcil en comprenant quelque chose. A l'érection qui me vient soudain.
Je sens ton désir. Et ton désir réveille le mien. Je sens l'attraction. Qui me fait de l'effet.
J'essaie de rester calme. Je vis dans le placard du rez-de-chaussée d'une maison pourrie.
Je n'ai rien à t'offrir. Rien à te proposer. Je ne suis pas en position de le faire.
Nous avons marché et cherché un endroit. Un endroit tranquille. Un endroit pour nous.
Sans trop savoir ce que nous allions y faire au juste. Bavarder je présume. Passer un moment.
Ensemble. Partager cette soirée d'été. Fantastique. Sur le mont des oliviers de Perpignan.
Qu'il est inutile de chercher sur un plan. C'est le nom que je donne à ce lieu saint.
Au sommet de l'escalier monumental de la place Molière. Au sommet des remparts.
Sur ce petit terrain vague face au restaurant La Maison Rouge. Au creux de l'Evêché.
La lune est haut dans le ciel. Je l'ai repérée. C'est la poursuite sur la scène où nous jouons.
Où nous jouons, sans le savoir, la deuxième scène du premier acte d'une œuvre en cours.
Il y a, le long de la Poudrière, une margelle sur laquelle tu vas t'asseoir et je vais faire de même.
A côté de toi. Tout près de toi. Nous sommes assis côte à côte comme des cons.
Comme deux jeunes cons, deux ados, deux puceaux, qui ne sauraient comment s'y prendre.
Il y a une gêne de cet ordre. Mais pas seulement. Il y a aussi un parfum de tranquillité.
Je sens que chez toi aussi il y a ce paradoxe. Ce mélange de trac et d'assurance. Troublant.
Ce n'est pas la deuxième scène. C'est déjà la troisième. Tu as déjà fait ton coming out.
Et cela m'autorise à te demander un baiser. A ma façon. Exprimer l'envie qui ne me lâche pas.
Je formule cette phrase alambiquée qui retient comme elle peut l'envie de te dévorer la bouche.
Je ne l'avais pas préparée. Je la découvre avec toi. Elle m'étonne. Elle vient toute seule.
Dit que je t'embrasserais bien si j'étais certain que tu ne le regretterais pas.
Et sobrement. Tu as répondu que tu ne le regretterais pas.
Des lunes ont passé. L'œuvre est toujours en cours.
A la distance parcourue, cette soirée bénie gagne en magie, en superbe et en mystère.
J'avais au premier regard, quelques jours plus tôt, senti l'onde de choc. Celle de la rencontre.
Encore sonné par l'électrocution que fut cet émerveillement de ne nous voir la première fois.
Plus de 40 lunes plus tard, je n'en reviens toujours pas. N'en suis toujours pas revenu.
C'est l'été 2010. L'été de mon retour. Et mon cœur était déjà partagé avant de te trouver.
Entre le chagrin d'avoir quitté Paris et l'émotion de retrouver Perpignan.
Entre la nostalgie de la vie que je m'étais construite et le soulagement d'être rentré chez moi.
C'est entre ces deux eaux que tu m'as repêché. Dans cet état d'hypersensibilité.
Cet état second qui avait sans doute justifié la démarche de t'envoyer un premier message.
Justifié mon euphorie à la victoire de l'Espagne, quelque chose d'irrationnel. Un peu dingue.
La bouteille à la mer fut saisie aussitôt. Que j'avais lancée sans savoir que c'en était une.
Place Molière, précisément, il faisait encore jour quand j'allais découvrir ton visage.
Le portable à l'oreille. " Je suis à la cabine. " La cabine derrière moi. Je me retourne.
L'explosion nucléaire. Tu as ton portable à l'oreille et nous nous sourions.
Les platanes soufflés. Les immeubles pulvérisés. Perpignan est en flammes.
Je marche vers toi avec l'allure dégagée et sociale du mec avenant qui vient te saluer.
Mais je marche dans la neige, ou comme dans ces rêves où l'on n'avance pas,
puisqu'il n'y a plus de sol sous mes pieds, que mon cœur est en éruption, que j'en pleure,
que j'en souffre, je me vide de mon sang, et je hurle à la douleur sublime de ma libération.
L'air de rien, les présentations sont faites. Et je savais déjà que ma vie venait de changer.
C'était un premier contact. Un premier verre. Qui allait s'attarder jusqu'à la nuit tombée.
Quelques signaux m'avaient encouragé à écrire par texto que j'étais sous le charme.
Et puis, avant cette lune sur les oliviers, il y eut ce dîner au Figuier en tête-à-tête.
Sur les cendres de mon premier appartement perpignanais. Au milieu de tes yeux.
Qui faisaient briller leurs ténèbres aux lumières capricieuses d'étoiles impatientes.
A ta table, une fois de plus, je devais faire bonne figure, servir du vin, rompre le pain,
répondre à tes questions, quand mes pupilles dilatées se retrouvaient dans les tiennes,
captivées et captives, avec l'impression d'y sombrer et de perdre le fil, d'y être aspiré,
dévoré, englouti par ce que je ne pouvais pas encore admettre comme ton propre désir.
Tu feras ton coming out en suivant. A ce moment où tu n'arrivais pas à partir.
Où tu cherchais autant de mots que de forces pour m'expliquer ce qui t'arrivait.
Et j'assistais à cette épreuve, incapable de t'aider, quand je ne pouvais pas y croire.
Qu'il me fallait l'entendre. Entendre ce que tu avais à dire. Qu'est-ce que tu cherches ?
Qu'est-ce que tu veux de moi ? Qu'est-ce que nous faisons ici tous les deux ?
Les choses ont été dites. Il te fallait partir. Je suis rentré chez moi. Quelque chose comme ça.
Rue Alfred de Musset. La porte entre deux fenêtres. Ma chambre à gauche. La clé. La porte.
Dans ce couloir sinistre qui sentait quelque chose. Cette maison qui avait une odeur.
Mon bureau en noyer. Mes objets. Mes livres. Mes cartons. Mon fauteuil. Ma fenêtre.
Je suis fou de toi. Amoureux fou de toi. C'était une certitude depuis le premier jour.
Et la façon même dont se faisaient les choses, sans aucune résistance, savaient m'en assurer,
participaient au charme, au sortilège sulfureux dont nous n'étions pas responsables.
La troisième scène. La troisième station. Ce baiser. Accordé. Au mont des oliviers.
Et ça sentait la poudre. Comme aux détonations d'un feu d'artifice dont juillet est capable.
La nuit est d'une sensualité diabolique. En ce lieu clandestin. A l'abri du reste du monde.
Et tous les lieux du monde le seraient désormais tout autant dans tes yeux, à ta bouche,
dans ces bras qui se sont refermés sur mon corps incrédule, occupé à ressentir le tien.
Le volume concret et vivant. La matière dont il est fait. Qui réagit à ma propre existence.
Que j'explore sous les coups de bélier de mon cœur qui menace de me perdre.
41 lunes plus tard. Mon amour. L'émotion est la même. Dans mes yeux et mes mains.
Y penser provoque encore des variations cardiaques aux effets étonnants.
Y penser donne à mon sang d'autres itinéraires et un rythme différent.
Ma peau réagit à cette ébullition. A la seule évocation de notre coup de foudre.
Quand j'ai eu à l'époque la vision de ce que nous vivons, de ce qui continue,
attiré et inquiet, lorsque je pouvais craindre de me tromper moi-même.
Quand je sais que j'agis pour être fidèle à cette conviction et ne pas nous trahir.
Des étés miraculeux qui m'ont été donnés, j'en ai eu quelques-uns,
celui de mon retour est le plus beau de tous, le plus fort et intense,
quand il était conclu qu'il devait s'imposer comme une renaissance.
Une révolution. Dont j'ai déjà parlé. En laquelle je crois et ma foi est intacte.
Même si je n'ai toujours aucune idée des raisons pour lesquelles tu m'adores.
Même si je ne connais toujours pas tes raisons de rester avec moi. Moi, je sais.
Je sais qui tu es. Ce que tu es pour moi. Ce que tu incarnes. Ce que tu représentes.
Je sais ce que je vois de ta réalité. J'en fais ma vérité. C'est une œuvre commune.
Toi qui as tout ce que j'aime. Toi qui es tout ce que j'aime. Dans ma chair. Dans mon âme.
Je remercie le diable d'avoir lâché sa prise pour me permettre ainsi de regagner l'Eden,
ce paradis perdu, le ventre d'une mère, la ville où je suis né, où je reviens au monde,
comme une récompense au mal que l'on se donne pour aimer être heureux.
Je n'aimais pas l'amour. Je n'aimais que le sexe. Il était une armure pour mieux m'en protéger.
Et voici qu'au moment où j'étais vulnérable, où l'on aurait cent fois pu me faire la peau,
Satan et un train d'anges ont conclu leur accord pour célébrer le monde dans son entièreté.
L'amour n'est pas la victoire du bien sur le mal. L'amour est leur réconciliation.
C'est à cette sorcellerie qu'il put m'être permis d'être amoureux et heureux à la fois.
Le côté obscur de ma personne n'est pas anéanti. Il est équilibré par le côté solaire.
A qui tu as rendu sa place. Réanimant l'enfance et l'envie de vieillir.
C'est toute cette lumière que la lune reflète et retient comme elle peut pour prolonger le jour,
pour éclairer la nuit et produire des ombres, arrondir mes pupilles sur le secret des dieux.
La confiance que je creuse n'est pas ma propre tombe, mais une galerie, un passage souterrain,
qui ressemble peut-être au tunnel de la mort imminente dont on parle souvent,
qui n'est pas un moyen de partir, ni de quitter le monde, mais celui de rester, celui de me sauver.
Chaque ligne, chaque mot, est la cuiller de terre, chaque texte la pelletée, de ce que je perfore,
de ce que je laboure, que je sonde, que je fore, pour avancer plus loin, pénétrer plus avant,
plus profond, chaque nuit, en cachette, entre deux tours de ronde. J'écris à coups de pioche.
Et je peux progresser sans peur de me trouver et sans peur de me perdre.
Tu es dans ma vie. Et c'est une force sans doute d'avoir pu te connaître.
Puisqu'à la chance que j'ai, au bonheur que je tiens, je ne risque plus rien,
pas même que tout s'arrête.
Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan
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