La solution internet 2
Pour me rendre dans l'Allier, je quitte la plaine côtière du Languedoc-Roussillon.
La voiture s'engage dans le Massif Central, après Béziers, par l'autoroute A75,
qui va nous conduire sur le viaduc de Millau, où déjà, la campagne est d'une autre nature.
Au-delà de l'Aveyron, ce splendide Rouergue, et du Larzac, nous traversons l'Auvergne.
Jusqu'à Cosne-d'Allier qui est notre destination, deux choses me sautent à la gorge.
Deux choses qui font du bien. La première est que des champs cultivés font plaisir à voir.
Contrairement aux friches désastreuses du Roussillon, désolantes, vouées à la construction
la plupart du temps, ici, la terre labourée, travaillée, assure une continuité et une harmonie,
crée des paysages agréables à regarder, avec l'idée rassurante que l'homme exploite la terre,
quand l'activité humaine sait mettre du baume au cœur,
et d'autant plus lorsqu'elle s'avère aussi intelligente.
Il y a l'impression d'une tradition française, d'une culture, au propre et au figuré, qui perdure,
qui est encore transmise malgré les difficultés, et qui rappelle l'essence-même d'un pays.
L'agriculture et l'élevage ne sont pas ici du gadget de paysagistes pour faire joli.
D'ailleurs, ce n'est pas joli. C'est beau. C'est beau parce que des gens vivent de leur travail.
Et en font vivre d'autres. En faisant pousser des céréales et en élevant des vaches.
La deuxième chose qui fait plaisir à voir et que nous remarquons tout de suite :
les messages publicitaires sont complètement absents aussi bien en campagne qu'en ville.
Et mes compagnons de route comme moi-même l'observons avec émerveillement.
Le plus jeune de nous d'ailleurs le dit spontanément : " ça repose. "
C'est que, disons-le, la publicité à outrance est une pression particulièrement anxiogène.
Nous avons beau avoir l'habitude de la subir à la télévision, sur internet, dans notre courrier,
qu'il soit postal ou électronique, sous forme de prospectus comme d'appels téléphoniques,
à chaque abribus, au feu rouge, que ce soit de façon sonore avec la pub radio dans les oreilles,
ou visuelle avec le panneau au carrefour qui fait alterner mollement ses affiches en 4x3,
nous y sommes exposés en permanence, et de telle sorte que nous n'y faisons plus attention,
soumis et souvent indifférents à la masse d'informations que l'on déverse sur nos sens.
Pourtant, même si nous nous en défendons, cette sollicitation est un véritable harcèlement
qui génère un stress qui se révèle précisément au bien-être que l'on éprouve en y échappant.
C'est comme apprécier le silence en éteignant la télévision laissée allumée trop longtemps.
Le brouhaha perpétuel est tel qu'il est contre-productif pour les annonceurs, puisque
nous jetons souvent les piles de catalogues papier tous les matins sans même les consulter
- pour ceux qui n'ont pas pris le soin de mettre " pas de pub " sur la boîte à lettres -
nous ne répondons plus au téléphone fixe sachant d'avance qu'il s'agira de nous vendre
des cuisines, des fenêtres, des assurances ou un nouvel abonnement,
nous profitons des espaces pub de la télévision pour zapper ou débarrasser la table,
nous feuilletons les magazines et marchons dans la rue sans vraiment prendre garde
aux mannequins, aussi beaux soient-ils, qui vendent leurs montres et leurs bijoux.
Nous encaissons ces messages et le cerveau s'en protège comme il peut.
Et nous ignorons l'énergie que nous déployons pour nous en préserver constamment.
C'est lorsque nous nous déconnectons que nous réalisons la paix et le repos que c'est,
le luxe que c'est, de pouvoir passer un moment, tranquilles, sans que personne n'interfère,
ne nous donne d'ordres, n'emploie l'impératif, goûtez, essayez, achetez, choisissez, testez,
sans que personne ne nous explique de quoi nous avons besoin ou envie à notre place.
Je ne voyais plus à Perpignan la somme des publicités qui polluent mon environnement.
Et c'est ici, dans la campagne auvergnate, que je me rends compte de ce que je subis.
Au bonheur de pouvoir regarder la nature, des arbres, des troupeaux, des villages,
sans qu'il n'y ait nulle part les stigmates fluorescents et tapageurs de notre société débile,
sans qu'il n'y ait aucune affiche ni aucun panneau pour parasiter mon plaisir,
je regarde un monde que j'avais oublié avec ravissement et cette certitude :
sans cette pollution visuelle, nos yeux peuvent s'ouvrir enfin et regarder vraiment.
Vous l'avez constaté vous-mêmes. Vous avez dû aussi jouer de la télécommande.
Pour régler le son. Sur certaines chaînes, la publicité est diffusée avec un volume sonore
sensiblement supérieur à celui du programme que vous étiez en train de regarder.
Vous vous en rendez compte aussi ensuite, quand les pages publicitaires sont passées.
Vous devez reprendre la télécommande pour remonter le volume si vous voulez entendre
la suite de votre série américaine ou de votre film. Et c'est une méthode affligeante.
Penser que parce que le message sera hurlé dans nos oreilles, il aura plus d'impact.
La diarrhée sonore des publicités radio est encore pire. Quand il faut redoubler de bruits,
de vociférations, pour compenser l'absence d'images, et espérer convaincre les auditeurs.
Vous serez démoralisés tout autant en écoutant la pauvre fille travaillant sur sa plate-forme,
débitant à toute vitesse ce qu'elle doit faire passer avant qu'on ne lui raccroche au nez,
quand elle ne se fait pas insulter avant, pour gagner tout juste de quoi payer son loyer.
Et je me dis, à tout ce gaspillage, de papier, de talents, d'énergie, d'argent, et de temps, que,
dans l'intérêt des consommateurs comme dans celui des entreprises qui veulent vendre,
il est sans doute urgent de changer notre fusil d'épaule et de concentrer nos intelligences.
Je pose au préalable le droit à la publicité, que je ne remets nullement en question ici.
Toutes les entreprises, les grandes et les petites, toutes les sociétés, toutes les marques,
les collectivités locales, les organisations, les associations, ont le droit de communiquer.
C'est une liberté inaliénable pour assurer le bon développement économique, la production,
et le bon fonctionnement du commerce. La publicité est bien sûr fondamentale.
On ne peut pas vendre quelque chose qui ne se déclare pas et ne se fait pas connaître.
Et il est légitime de permettre à un opérateur téléphonique d'annoncer un nouveau produit,
à un cuisinier d'annoncer l'ouverture de son restaurant ou à un chanteur la sortie d'un album.
On ne peut pas désirer acheter quelque chose si l'on ignore que cette chose existe. En effet.
Mais à ce droit à communiquer, ce droit à la publicité, j'oppose un droit du consommateur.
Celui à ne pas subir le message publicitaire. Quand le harcèlement est une violence.
Pardon d'utiliser des gros mots, mais le stress provoque bien des pathologies.
Et nous serions surpris d'explorer les conséquences psychiques et nerveuses
de notre exposition sans discernement à ce matraquage imposé, incessant et délirant.
Avec le développement d'internet, la publicité a aussi trouvé un nouveau média.
En plus de la télévision et de la radio, qui, avant le web, nous gavaient déjà de messages,
en plus de la multiplication des chaînes, des chaînes d'information continue, nous avons,
désormais, un flot de données à gérer supplémentaire, celui déversé via le net.
Le cerveau de l'homme n'est pas capable de gérer une telle quantité d'informations.
Il est sollicité en permanence, à travers tous les écrans, télé, ordinateurs, téléphones,
tablettes, en plus d'être sollicité dans l'espace réel, dans les rues et sur les routes.
Vous observez des troubles du comportement chez vos enfants ? Des difficultés scolaires ?
Du manque de sommeil ? Des problèmes de concentration ? Qui peut s'étonner ?...
Les écrans sont ouverts à table, pendant les repas, pendant la vie de famille, en soirée,
jusque dans les chambres, où les télévisions sont allumées pendant qu'on joue sur l'ordi,
une fenêtre ouverte sur Facebook au cas où, et un oeil sur le téléphone en cas de sms.
Trois à quatre écrans sont allumés en même temps, avec autant de stimulations neurologiques.
Qui peut s'étonner sérieusement du nombre croissant de cas d'autisme dans nos sociétés ?
Lorsque ce harcèlement continu peut être vécu comme une menace et un étau effroyable.
Qu'il n'y a nulle part où se mettre à l'abri sinon au fond de soi ou au fin fond des Pyrénées.
Aucun cerveau humain ne peut gérer une telle somme d'informations et de sollicitations.
Et pour la publicité, je préconise une chose assez simple qui sera profitable à tout le monde.
Aux annonceurs comme aux consommateurs. Possible précisément grâce à internet.
Supprimer purement et simplement toute publicité de l'espace réel.
S'il y a des annonces comme celle d'un spectacle dans votre ville, un festival, un évènement,
qui peuvent justifier une affiche dans un abribus, sommes-nous attentifs à la publicité
commerciale pour une voiture ou un parfum dans l'espace urbain où nous sommes occupés ?
Puisque nous avons des écrans, des écrans mobiles et transportables, sur nous, profitons-en.
Je propose de cantonner la publicité à l'espace virtuel. Télévision. Radio et internet.
De la cantonner partout où elle ne sera pas matérielle. Proscrire la publicité sur papier.
Renoncer aux affiches 4x3 dans les villes et les campagnes. Renoncer aux prospectus.
Libérer les halls d'immeubles des catalogues de la grande distribution.
Même le gars qui va ouvrir le restaurant dans votre quartier pourra vous l'annoncer
en créant une page Facebook et en twittant, sera plus efficace en communiquant sur le web.
Il pourra vous envoyer le menu et des invitations par e.mail, et atteindra sa cible commerciale
plus sûrement qu'en distribuant des tracts que les gens jetteront systématiquement à la poubelle.
Des géants de l'audiovisuel et du cinéma à la petite école de danse de votre village,
la visibilité sera permise à tous comme elle l'est déjà de fait grâce au miracle internet.
Une petite troupe de théâtre locale sera à égalité avec une grande compagnie nationale.
La petite n'avait pas les moyens de se payer des affiches 4x3 pour annoncer son spectacle.
Une communication via Facebook, Twitter, ne coûte pas un centime.
Le jeune entrepreneur peut créer son blog même s'il ne sait pas concevoir un site.
Et toucher sa clientèle où qu'elle soit grâce à la toile, aller trouver son client chez lui,
et jusque dans sa chambre, comme le capter pendant son trajet en métro ou en train.
Le fait est que, du côté du consommateur, nous pouvons écarter une publicité sur internet.
Nous pouvons décider de zapper la publicité lancée sur Youtube ou de ne pas ouvrir un mail.
Nous sommes libres sur internet d'ignorer des notifications Facebook et des encarts.
Nous ne le sommes pas quand la publicité est matérielle dans la ville ou sur la route.
Elle nous est imposée dans l'espace public. Elle est un objet concret qui parasite le champ.
Les imprimeurs voudront ma peau, mais l'imprimerie gardera d'autres missions, lorsque,
entre le livre et la presse écrite, il resterait des domaines où l'imprimeur aurait son labeur,
et des commandes, puisque, avec le livre notamment, on voit bien que l'écran n'offre pas
le confort du papier dès que l'on atteint des formats supérieurs à ceux d'un simple article.
Les romans, les essais, sont de volumes tels que le papier gardera son monopole,
quoi qu'entreprenne Google, lorsqu'au livre, il est une démarche physique, corporelle,
et un rapport au temps, que les écrans lumineux ne peuvent pas permettre.
Je l'ai expérimenté moi-même sur ce blog. Je sais que je perds des lecteurs aux textes longs.
Que si j'écris plus de deux paragraphes sur internet, on me reprochera la longueur du texte,
ou on m'expliquera qu'on prendra le temps de le lire une fois imprimé sur papier.
J'en profite pour présenter des excuses pour le texte présent que j'ai déjà coupé en deux parties
en espérant le rendre plus digeste ou accessible, sachant la difficulté de la lecture sur écran.
Ceci pour dire que, malgré les grandes campagnes de numérisation de bibliothèques entières
de notre camarade Google, le livre, qui a résisté à la radio, au cinéma et à la télévision,
malgré bien des inquiétudes sur son avenir à chaque révolution technologique,
résistera aussi bien aux écrans d'ordinateurs et de téléphones, et donc à internet.
Les imprimeurs continueront à imprimer des livres. Sur papier. Pour encore longtemps.
La première vertu de la proposition est sans doute d'ordre écologique.
Puisqu'aux préoccupations nouvelles de sauvegarde des forêts, aux indignations partagées
aux phénomènes de déforestation de masse, il s'agit ici d'abord d'économiser du papier.
Outre les imprimeurs, les professionnels du recyclage du papier m'en voudront à leur tour.
Mais je peux garantir à ces derniers que l'économie du recyclage des déchets, papier compris,
aura encore de beaux jours devant elle, même en supprimant tout contenu publicitaire.
L'emballage notamment restera le gros de leur matériau, et le papier doit être ici privilégié.
Je suis de ceux qui militent et militeront pour préférer l'emballage papier au plastique,
pour des raisons évidentes, et les chaînes de recyclage auront donc toujours du travail.
Ainsi, l'économie faite ne devrait pas plus porter de tort à ce secteur qu'à celui de l'imprimerie.
En fait, il s'agit de porter sur écran tout ce qui peut l'être puisque c'est un nouveau support,
et de garder sur papier tout ce qui ne peut être porté par l'écran.
Pour la publicité, l'écran est le support idéal. Et la proposition paraît être du gagnant-gagnant.
Le fait est que la manne publicitaire se génère sur internet. C'est déjà un constat économique.
Lorsque la télévision, plus juteuse que la presse ou l'affichage urbain, est déjà dépassée.
Les chiffres ayant toujours raison, le redéploiement sur internet se fait de façon automatique.
De façon naturelle. Et sans doute ma suggestion anticipe simplement un phénomène en cours,
qui trouvera sa réalisation à la force des réalités financières et des évolutions.
Mais ce que je propose ici n'est pas simplement affaire écologique ou économique.
A la découverte des paysages auvergnats il me vient aussi l'idée du droit au beau.
A la vulgarité des aménagements urbains de zones commerciales et industrielles,
il me semble important, et c'est peut-être aussi une affaire de santé publique,
lorsque nous devons soigner toutes les maladies de somatisation comme autant de dépressions,
de soulager le citoyen de cet étau de messages ostentatoires qui en veulent à son portefeuille.
Délester le cerveau humain des messages publicitaires de l'espace réel, devenus obsolètes
à l'ère d'internet, le soulager d'une double peine quand il est assez sollicité par ailleurs,
et libérer l'espace public, les paysages, l'environnement, les villes, les quartiers historiques,
les monuments, les places, les routes, des annonces de promos sur les patates et le poisson.
Au retour de Cosne-d'Allier, en effet, je sais que je suis de retour en Roussillon, hélas,
quand je retrouve ces belles affiches promettant des économies sur le veau ou le jambon.
Quelle belle entrée de ville, en effet. Quand internet m'aurait informé pareillement.
Et, mieux encore, m'aurait informé si j'avais eu envie ou besoin de veau et de jambon.
Je prétends que le citoyen a le droit de ne pas avoir envie qu'on lui impose ces affiches.
Je prétends que l'individu a le droit de ne pas vouloir qu'on lui parle du prix du veau
ou de telle enseigne, qu'il a le droit de ne pas être informé de ce qu'il n'a pas demandé.
Les panneaux indiquant la direction de tel fast-food ou telle grande surface sont aussi polluants.
Lorsque le GPS comme Mappy sauront parfaitement renseigner qui aura envie de les trouver.
Individuellement, tout est possible, à la carte, instantanément, dans le cadre privé,
et réservé, de notre écran de smart phone, où l'on peut trouver grâce à une application
où se trouve la station Vélib' la plus proche, combien de vélos y sont encore disponibles,
où se trouvent les toilettes les plus proches, à quelle heure commence la séance de ciné,
où se trouvent les patates ou les lunettes les moins chères, où se trouve tel fast-food,
le petit resto dont le gars a annoncé l'ouverture sur Facebook. Tout est possible. Ici.
Dans le cadre confiné et pourtant sans limites du petit écran de notre téléphone portable.
Débarrassons l'espace réel de tous ces affichages qui n'ont donc plus aucune raison d'être.
Nous avons désormais la possibilité de compartimenter, et de contenir la pub, ailleurs,
dans le virtuel, et de la consommer à notre guise, quand nous en avons envie, à notre rythme.
L'internet nous a appris à faire nos propres programmations. De musique. D'images.
Quand la radio ou la télé nous imposaient des contenus dans un ordre établi, irrévocable,
auquel nous devions nous adapter. Désormais, nous consommons les produits culturels
comme nous l'entendons, quand cela nous chante, créons nos propres programmes.
A cette émancipation, nous ne saurions subir davantage d'autres contenus imposés,
fussent-ils publicitaires, quand nous devons être libres de les consulter ou non.
A la liberté de communiquer des entreprises et des marchands, il y a la liberté du citoyen,
qui n'a pas à supporter les intrusions permanentes de ces derniers dans l'espace public.
Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan
/image%2F2475272%2F20171206%2Fob_84f68f_philippe-latger.jpg)