Bompas 2
Une première grille. Un portail ce qu'il y a de plus classique. Au bout du chemin.
Pour fermer le passage privé. Au bout de la rue du château d'eau de Bompas.
Un peu à l'écart du village. Au milieu des vignes qui subsistaient dans le secteur.
Un lotissement résidentiel aux grandes parcelles arborées. Luxuriantes.
On ne voit pas les maisons de la rue. On les devine. Elles sont cossues.
Papa avait acheté ce terrain avec un collègue de travail. Un champ d'abricotiers.
Nous en avions gardés quelques-uns dans le carré du potager, comme témoins,
comme vestiges du lieu et de son histoire, derrière la maison qui dominait le jardin.
Sur ce même terrain, les deux amis avaient construit chacun leur résidence principale.
2000 m2 pour les Latger. Sur lesquels mon père allait bâtir son étrange navire.
Nous résidions encore avenue François Cassagnes. Dans la petite maison.
La maison trois faces où j'ai vécu les dix premières années de ma vie.
Ce terrain était une opportunité. Celle de construire plus grand. D'être plus à l'aise.
Mon frère et ma sœur avaient grandi. J'étais le petit dernier. Nous étions cinq.
Et mes parents nous imaginaient nous mariant tous et faisant chacun des enfants.
La petite maison était décidément devenue trop petite. Il fallait changer d'échelle.
D'autant que les parents de mon père vieillissaient. Côté maternel, ce n'était pas un problème.
La famille de maman était une famille nombreuse, une famille espagnole, une vraie famille,
et personne ne s'inquiétait du sort de la grand-mère qui échapperait forcément à la solitude.
Il y avait une sœur de ma mère, célibataire, vieille fille, qui vivait avec elle et s'en occupait.
Côté paternel, c'était plus délicat. Mon père était fils unique. Qui s'occuperait de ses parents ?
Il était impensable de les coller dans une maison de retraite le jour où ils ne pourraient plus
subvenir à leurs besoins, être autonomes, pour deux raisons : d'abord parce que ce n'était pas,
à l'époque, complètement passé dans les mœurs, même si des établissements commençaient
à fleurir ici ou là, les familles s'organisaient encore autrement, ce n'était pas encore la norme,
ensuite parce que ce n'était pas imaginable pour mes parents, et pour ma mère en particulier.
Mon père était moins catégorique. Notamment parce qu'il n'avait pas spécialement d'affection
pour ce couple qui l'avait conçu, mis au monde et vaguement élevé, quand il était, enfant,
le plus souvent confié à une tante pour qui il a montré bien plus d'attachement.
C'est ma mère, en fait, avec sa conception espagnole et j'allais dire catholique de la famille,
ou plus sûrement méditerranéenne, qui pensait véritablement à l'avenir de ses beaux-parents,
avec un sens admirable du sacrifice et beaucoup d'empathie. Les choses furent ainsi décidées.
La nouvelle maison devait être assez grande pour recevoir les trois familles que nous,
les trois enfants, ne manquerions pas de fonder, lorsque nous viendrions, régulièrement,
leur porter des petits-enfants qu'ils espéraient nombreux, et pour accueillir à demeure,
dans un appartement privé, indépendant, avec chambre et salle de bains, au rez-de-chaussée,
un peu à l'écart, les parents de papa quand ils seraient incapables de rester seuls à Toulouse.
Mon père avait déjà dessiné la petite maison trois faces où nous habitions.
Comme il avait dessiné la maison de la plage de la rue des Frégates à Ste-Marie-la-mer,
où nous prenions chaque année nos quartiers d'été, en août et septembre, invariablement,
au retour de nos vacances rituelles à Barcelone tout le mois de juillet.
Il dessinerait donc la nouvelle villa, sur un terrain plus vaste qui pouvait laisser libre cours
à son imagination et à sa créativité, et j'ai le souvenir de tous les papiers calques, déroulés,
étalés, comme de la maquette extraordinaire qu'il avait réalisée avec du polystyrène et du carton
dont les cannelures apparentes imitaient parfaitement les grands pans de toitures.
Il y avait ce premier portail à deux battants, volontairement sobre et sans fioritures.
Le plus discret et ordinaire possible. Simplement fonctionnel. Avec ses barreaux simples.
Qui fermait le chemin sur la portion de rue qui menait au château d'eau.
Un espace où bien des badauds égarés devaient faire demi-tour quand c'était une impasse.
Que nous partagions avec l'ami de mon père qui y avait son propre portail et sa propre allée
pour accéder à la maison bâtie sur le fond de la grande parcelle commune aux deux familles.
Nous devions faire un premier stop pour ouvrir cette première grille, avant de continuer,
en faisant crisser sous les pneus de la voiture un long tapis de pierre concassée.
Les éclats de pierres un peu jaunes qui par milliers constituaient ce gravier étaient couverts
par endroits d'une fine pellicule de poudre brune comme celle du chocolat sur le tiramisu.
L'allée longeait un long mur gris incurvé qui gagnait en hauteur à mesure de la progression.
Le gris ciment et son aspect brossé lui donnaient une allure à la fois andalouse et industrielle.
C'était une murette d'abord qui devenait par paliers, en approchant de la maison, un véritable
mur de soutènement, quand le jardin, dénivelé, finissait plus haut que la chaussée.
La maison était bâtie sur un monticule artificiel permis par toute la terre sortie à grands coups
de pelle mécanique au moment de l'excavation nécessaire à la réalisation des fondations
et d'un dédale fantastique de sous-sols dont mon père avait le secret. Ces montagnes de terre
furent terrassées, aplanies, pour y créer les courbes sensuelles et verdoyantes d'un gazon
digne d'un parcours de golf, dominées par la maison, au sommet, et son unique pente de toit,
sur toute sa largeur, qui prolongeait la perspective, vue d'en bas, en donnant cet effet pensé
de rampe de lancement vers le ciel. La bâtisse et son jardin faisaient corps. Harmonieusement.
Mon père a toujours été fasciné par les habitations troglodytes. Et il prit un certain plaisir
à encastrer partiellement la maison dans la terre, comme si elle en sortait.
Aux étages classiques, papa préférait le concept de demi-niveaux, distribués en quinconce,
pour optimiser l'espace sur une même hauteur, concept déjà utilisé dans la première maison.
Ainsi, le rez-de-chaussée de notre nouvelle adresse était en fait à hauteur d'un demi-étage.
La voiture suivait le virage que faisait le chemin pour s'arrêter devant la cour et l'entrée,
marquées par un second portail beaucoup plus impressionnant, fait de grosses piles bâties,
du même gris ciment du mur de soutènement qui était aussi le gris de toute la maison.
Je ne sais où mon père avait trouvé ce portail. J'ai dû le savoir. Je ne m'en souviens plus.
Ce n'était ni chez un antiquaire ni chez un brocanteur. Un contact de boulot peut-être.
C'était une énorme et lourde grille de fer forgé qui venait de la Banque de France.
Et ça, je m'en souviens. Elle était magnifique. Mon père l'avait acquise et soumise à un artisan
pour l'adapter à sa nouvelle fonction, l'articuler notamment, pour en faire la grille du portail.
Les piles, naturellement, à l'ampleur de l'ouvrage de ferronnerie, ne pouvaient être de simples
piquets ou poteaux qui n'auraient pu soutenir un tel poids et qui n'auraient pas respecté
l'harmonie des proportions. Il y avait une pile plus large qui séparait le double battant
du passage automobile du portillon simple pour les piétons, taillé dans la même grille recyclée.
Du passage à pied, une volée d'escaliers à faible dénivellation, incurvée, suivait le galbe ventru
ou la courbe du mur de soutènement qui se prolongeait au-delà du chemin automobile.
Ces quelques marches conduisaient à la maison et à sa porte d'entrée en achevant le virage.
Les voitures, elles, pouvaient stationner dans une grande cour de poussière de gravier rose.
Il y avait de quoi manœuvrer plusieurs automobiles. Et deux grandes portes de garage.
Ma chambre était au-dessus de l'une d'elles. Celle de mes parents au-dessus de l'autre.
Quand nous partagions le même demi-niveau qui, pris dans l'escalier, distribuait aussi
un petit dressing et la salle de bains principale. Depuis la cour, en sortant de la voiture,
le visiteur découvre que la maison assume ici sa forme radicalement triangulaire.
Ce sont même deux triangles, l'un sur l'autre, comme un M écrasé de côté, ou la voilure
d'un superbe deux mâts, quand la référence aux navires était manifeste.
Mon père a toujours aimé les bateaux, a toujours eu des voiliers, et cela contribuait,
au moins à mes yeux, à son autorité comme à son étrangeté, moi qui n'y connaissais rien.
Si j'ai hérité du sens du vent, ce qui m'a permis de faire de la planche à voile, enfant, ado
et jeune homme, permis de choper le principe instinctivement, naturellement, sans avoir
à subir des leçons ou des cours que je n'aurais pas supportés de toute façon, j'étais très loin
de maîtriser les gréements plus complexes qui imposaient d'autres aptitudes et des techniques.
Ici se trouve une parfaite illustration de la différence entre l'instinct et la connaissance.
Une connaissance, dans ce domaine, pour laquelle je n'avais aucune curiosité.
Et cela participa à laisser mon père dans une sphère qui devait rester inatteignable,
pour stimuler ou justifier à son égard autant de fierté que d'admiration.
J'ai aménagé dans cette maison à cent mètres de la première en 1983. J'avais dix ans.
Notre installation dans ce qu'il convenait d'appeler Bompas 2, fut joyeusement marquée
par un évènement heureux : le mariage de ma sœur. L'aînée de notre fratrie.
Nous avons reçu les invités dans un chantier à peine terminé, dans une maison aux ampoules
encore nues, et sans portes, lorsque la commande, retardée, n'avait pas encore était livrée.
L'escalier arrondi menant à l'entrée n'avait pas été encore bâti et deux longs madriers,
parfaitement alignés, d'une longueur qui les rendaient dangereusement souples,
permirent à une procession de dames en talons hauts, chapeaux et belles robes,
de défier les lois de la gravité pour accéder à l'intérieur, avec des rires plus ou moins francs.
Le comique de la situation ne m'avait pas échappé. Une magnifique journée de septembre.
Où j'allais emboîter le pas de mon grand frère à l'harmonium de l'église de Bompas,
pour jouer en boucle mon A la claire fontaine, dont il ne fallait pas chercher l'explication.
Je me rappelle avoir porté une chemisette et un bermuda achetés au Corte Inglés de Barcelone,
deux mois plus tôt - ainsi que des chaussures neuves - et que mon cousin Frank, deux ans
plus jeune que moi, était vêtu exactement de la même façon, puisqu'on nous avait habillés
ensemble pour l'occasion, au cours d'un même séjour dans notre maison de famille en Espagne.
Mariage ou pas, les virées shopping dans le grand magasin barcelonais, depuis Castelldefels,
comptaient parmi les activités traditionnelles de nos vacances de l'autre côté des Pyrénées.
L'ironie de la situation ne m'avait pas échappé non plus. Cette maison énorme était inaugurée
le jour des noces de ma sœur qui allait partir suivre son époux, en cette rentrée universitaire
où mon frère allait quitter Perpignan et s'installer à Toulouse pour ses études d'architecture.
J'avais parfaitement compris que, une fois la fête terminée, mon père, ma mère et moi
allions nous retrouver tous les trois dans cette maison où nous ne manquerions pas de place.
J'allais encore à l'école du village. Je venais d'écrire mes premiers poèmes. Au mois d'août.
Pendant la semaine de vacances que je passais à la campagne chez les parents de mon père,
dans cette maison de Bannières, en plein Lauragais, aux frontières du Tarn, où ces derniers
fuyaient la chaleur caniculaire de Toulouse en été que la Garonne ne suffisait à soulager.
Je jouais du piano. Et m'apprêtais à vivre douze ans dans cette maison de Bompas 2.
Que j'ai intégrée puceau et dont je suis parti alcoolique. Et près d'être orphelin.
Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan
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