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2018

Raphaël Glucksmann : un espoir, une déception, et un livre à lire

Publié le

Raphaël Glucksmann : un espoir, une déception, et un livre à lire

Cela a commencé par un mea culpa. Certes. Mais attention.
Pas avec un mea culpa contemporain comme nous les aimons aujourd'hui, pour s'excuser,
une fois encore, de ce que nos parents, grands-parents, et arrière-grands parents auraient commis,
pendant la guerre, l'esclavagisme, la conquête de l'Amérique ou la disparition des dinosaures,
pas en nous reprochant encore d'avoir été machos, colonisateurs, guerriers, dominateurs ou carnivores.
Pas du politiquement correct. Non. Et ce fut un rayon de soleil sur le plateau d'On n'est pas couché.
Raphaël Glucksmann a fait le mea culpa tant attendu des intellectuels de gauche qui,
au lieu de répondre aux angoisses des Français en les traitant d'andouilles qui n'ont rien compris,
quand ce n'est pas de fascistes, racistes et autres déliciosités, devraient plutôt être force de proposition.
Magnifique. Bien que Raphaël Glucksmann, qui est un esprit aussi sincère que brillant, ne puisse ici
s'exprimer qu'en son nom, il y a donc au moins un intellectuel revendiqué de gauche qui ait eu ce réflexe,
heureux, de se remettre en question, et qui ait eu le courage de diagnostiquer une arrogance de sa caste.
Les Français qui avaient déjà voté pour Le Pen père en 2002 n'étaient pas tous des fascistes et des beaufs
d'extrême droite, racistes et homophobes, pas plus que ceux qui ont voté, plus nombreux, pour la fille,
en 2017. Avec sa sensibilité, son honnêteté, comme avec sa rigueur intellectuelle, Glucksmann le jeune
intuite que des classes moyennes peuvent légitimement avoir peur de l'avenir, pour elles et leurs enfants,
lorsque les inégalités se creusent à une vitesse plus vertigineuse encore que le dérèglement climatique,
que cette classe moyenne se réduit comme peau de chagrin depuis 30 ans, et que toutes les catégories
socio-professionnelles sont touchées, artisans, commerçants, fonctionnaires, enseignants, petits patrons,
en même temps que les services publics reculent, que la dette augmente, que l'Etat providence est

détricoté, que l'Ecole n'éduque plus, que l'Hôpital ne soigne plus, que le tissu social se déchire ici et là,
et, des étudiants jusqu'aux retraités, que tout le monde, à part l'électorat béat d'Emmanuel Macron,
a le sentiment d'être abandonné, livré à lui-même, avec comme seule réponse de la force publique,
ces quelques mots : " démerdez-vous ! ".
A ce naufrage, on peut comprendre qu'une large part de la population panique, ne se sente plus protégée,
puisque, de surcroît, l'Etat que nous avons consciencieusement décousu depuis 1992 (traité de Maastricht)
n'a jamais été reconstruit au niveau promis : celui de l'Union Européenne.
Ainsi donc, non, les Français comme les Européens, comme les Américains, qui votent pour les extrêmes,
ne sont pas d'obscurs abrutis décérébrés, incultes, misogynes, xénophobes, égoïstes, ni fachos néo-nazis,
mais des populations déclassées qui ne voient plus l'ombre d'une perspective d'avenir pour elles-mêmes.

Merci donc à Raphaël Glucksmann d'avoir compris que la réaction méprisante des élites était obscène.
Aux gens dans le désespoir, on ne fait pas la morale. Aussi vrai qu'on n'insulte pas des gens qui se noient.
Si ce n'est pas par christianisme, faisons-le par humanisme : aux gens qui se noient, on tend la main.
Et ce qui se comprend et s'applique pour les migrants en détresse, peut se comprendre et s'appliquer
aussi bien, à nos compatriotes des zones rurales, périurbaines, et territoires qui galèrent dans notre pays.
Notre jeune intellectuel, digne fils de son père, est capable de penser contre lui-même. Et d'entendre.
Ce que la population grogne et rumine depuis 15 ans. Ah, bien sûr, c'était ça. Le succès de Zemmour.

Les résultats électoraux du FN. Les victoires de Trump en Amérique et du Brexit au Royaume-Uni.
Cela faisait tout de même, statistiquement, un nombre anormalement élevé d'abrutis. C'était autre chose.
Personne ne s'était occupé de cette population. Celle qui essayait de faire les choses comme il faut.
En se levant le matin pour aller travailler. En payant ses impôts. En essayant d'embaucher et j'en passe.
Alors oui, si la gauche n'a pas pour tradition de s'inquiéter pour la classe moyenne, peut-être peut-elle
désormais s'inquiéter des nouveaux pauvres et de tous ceux qui sont exclus de la mondialisation heureuse.
Bravo à Raphaël Glucksmann pour ce mea culpa, et au-delà, puisque la prise de conscience ne suffit pas,
d'avoir compris qu'il fallait écouter et proposer des choses, un projet de société, trouver des solutions.
La gauche en effet, comme la droite, prises l'une et l'autre dans l'habitude de l'alternance démocratique,
ne pensait plus, ne travaillait plus, à partir de la chute du Mur de Berlin et de la supposée fin de l'Histoire.
L'Histoire continue. Et la gauche devrait avoir quelque chose à dire. Comme avait, quoi qu'on en pense,
tenté de le faire un candidat Hamon, injustement ringardisé par les médias au profit d'un Jupiter surprise,
ce Hamon qui avait eu le mérite depuis le pédalo PS de penser sérieusement aux pathologies du travail,
au revenu universel, ou d'imaginer une taxation des robots qui prennent - en attendant l'intelligence
artificielle - tant d'emplois à nos concitoyens. Bref, la gauche doit se rappeler qu'il y a des gens.
A protéger, à éduquer, à soigner. Qui ont tous droit à la recherche du bonheur et de la prospérité.


Je n'ai pas lu son ouvrage. Mais je ne manquerai pas de me le procurer et de le lire :
Raphaël Glucksmann venait sur le plateau de Laurent Ruquier parler de son livre " Les enfants du vide,
de l'impasse individualiste au réveil citoyen ". Un titre qui à lui seul donne beaucoup d'espoir.
En effet, nous sommes tous abîmés et épuisés par cette société de consommation, de crédit, de gaspillage,
stupide et sans âme, où il n'y a plus rien entre l'individu et l'humanité entière, où la seule transcendance
est dans l'acquisition compulsive de biens et de services, le plus souvent médiocres,
dont nous n'avons pas besoin. Alléluia. L'Islam radical ne sera peut-être plus la seule alternative

à ce monde en deux dimensions, ni la seule réponse à nos désœuvrements. Enfin quelqu'un qui veut
retrouver de l'ancien monde, la politique, l'idéologie et l'exigence républicaine, et qui ne veut pas
se contenter d'insulter les conservateurs mais donner du contenu et du sens au progressisme.

Je n'ai pas la prétention de chroniquer un livre que je n'ai pas lu,
mais de réagir simplement à ce que j'ai entendu dans le talk-show hebdomadaire de France 2.
Glucksmann le jeune aurait cherché, donc, depuis la gauche, quelque chose qui pourrait nous réunir,
un combat commun, pour nous sortir de l'individualisme de cette société contemporaine sans buts,
et je suis heureux d'imaginer que notre génération va finalement peut-être produire une pensée.
Et proposer quelque chose. Vous me voyez en appétit, impatient, piaffant devant mon écran de télévision.
Allons-nous rouvrir le chantier de l'Union en la dotant enfin d'institutions démocratiques ?
Allons-nous restaurer l'idéal républicain français, ou penser un tout nouveau modèle ?
Eh bien non. Raphaël Glucksmann est bien de son époque et compte fédérer sur la cause écologique.
Il nous propose de nous unir contre le réchauffement climatique, contre les gaz à effet de serre,
pour sauver une planète qui ne nous a rien demandé. Les bras m'en tombent et j'ai envie de pleurer.
Rien de nouveau sous le soleil. Notre philosophe reprend à son compte la théorie de l'urgence climatique
dont tout le monde parle depuis vingt ans, intégrée depuis dans tous les programmes politiques
et dans tous les slogans publicitaires, et espère rassembler sur la peur des catastrophes naturelles,
qui bien évidemment, ne manqueront pas de frapper - ou punir - l'humanité.
Je ne voudrais pas passer pour le climatosceptique de base, ce qui me vaudrait d'être exilé avec d'autres
pestiférés dans les abysses de la fachosphère où croupissent tous les tenants de la théorie du complot,
en écrivant sur-le-champ que je ne discute pas le changement climatique, la fonte des glaciers,
et la montée des eaux, qui peuvent certes terrifier si l'on a tout oublié de ses cours de sciences naturelles,
puisque nous avons tous survolé plus ou moins l'histoire de la Terre, les périodes glacières, l'évolution,

et découvert bien avant l'an 2000 les caprices du climat et les logiques implacables de Dame Nature.
Je ne discute pas la question de la responsabilité humaine qui semble faire plaisir à tout le monde,
et observe sobrement qu'il y a un consensus international pour dire que l'Homme doit faire sa part,
faute de mieux, sur l'évolution des choses en changeant son propre comportement pour éviter le pire.          Qu'il soit ou non du problème, l'Homme doit être de la solution. Et nous serons tous d'accord. Ok.
Mais ce n'est pas de ma part du climatoscepticisme si je vous dis que nous n'avions pas besoin de constater
un réchauffement de la planète, pour considérer que notre système de production est, depuis longtemps,
complètement dingue, mégalomaniaque, injuste, inégalitaire, et donc particulièrement violent.

Ainsi, à mon grand regret, Raphaël Glucksmann semble s'inscrire simplement dans cette démarche,
stupéfiante de la part de la gauche, qui se cache derrière l'urgence écologique pour réprouver le système,
le remettre en question, comme si, en soi, la surproduction, la surconsommation, le gaspillage,
mais aussi les conditions d'exploitation des ressources - et des hommes - n'étaient pas un problème.
Avions-nous besoin de cette urgence climatique pour comprendre que le modèle était délirant ?
Venue à point nommé s'imposer dans les consciences après la fin de la Guerre Froide - pendant laquelle
l'urgence était ailleurs - elle s'est imposée comme un sujet qui a envahi l'espace public et politique
aussi massivement que la menace terroriste mondialisée tout au long des Années 2000.
Raphaël Glucksmann vient donc simplement nous dire que l'urgence est plus urgente aujourd'hui qu'hier,
que demain il sera trop tard, et pense qu'il y a là de quoi mobiliser une population qui le savait déjà.
Je lui reconnais l'honnêteté d'avoir rappelé que 100 entreprises étaient responsables de 71% des émissions
industrielles - ou un élément de langage approchant - pour rappeler que les comportements individuels
étaient anecdotiques et que l'enjeu était ailleurs. Car oui, il est ailleurs. Et les gens le savent très bien.
Il y a paraît-il d'énormes entreprises qui polluent autant qu'elles ne payent pas leurs impôts.
Et je rends grâce à Glucksmann de s'être au moins repositionné par rapport à cette gauche qui explique
qu'il faut être responsable, trier ses ordures, faire du vélo et manger bio, à des gens démunis, sous-payés
ou sans emplois, à découvert au 15 du mois, qui écopent et mènent leur barque comme ils peuvent.
Je ne vais pas donner des leçons de socialisme à Raphaël Glucksmann. Ce serait présomptueux
en plus d'être cocasse. Je me contenterai donc d'émettre l'idée qu'il va trop vite et se trompe peut-être
dans l'ordre des causes et des effets, et qu'il rassemblera depuis la gauche en travaillant sur les causes.

Qui ont pour effets, en plus de la pollution, des inégalités insoutenables et des précarisations massives.
Alors oui, un bravo fraternel à la sincérité, au courage de l'honnêteté, à la bravoure de l'autocritique,
un bravo pour la prise de conscience à propos d'une démission et de beaucoup d'humiliations.
Merci de vouloir penser, mobiliser et réagir face à l'individualisme triomphant de l'ultra-libéralisme.
Mais voilà. A faire du réchauffé, je vais en faire aussi : je crains que l'horizon fédérateur de la gauche
ne soit pas la lutte contre le réchauffement climatique mais la lutte contre les inégalités sociales.
Croyez-moi camarade. Luttez contre les injustices et vous sauverez ensemble l'Homme et la planète.

En attendant de faire les choses dans l'ordre,
ne les ayant pas faites dans l'ordre non plus,
j'ai un livre à lire.
Le moins que je puisse faire pour en parler ensuite.

 

Philippe LATGER / Octobre 2018

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In the end

Publié le

L'influence des parents n'est jamais aussi forte
que lorsqu'on se construit contre eux.

 

Philippe LATGER / Octobre 2018

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L'uniformisation ne fait pas l'égalité

Publié le

C'est différent que je me sens vivant.
Je ressemble tellement à tout le monde. Comme tout le monde.
Que dès qu'une chose de moi semble pouvoir me distinguer, je m'en saisis, et j'en jouis.
On peut jouir aussi d'être comme tout le monde. Mais on jouit mieux d'être différent.
C'est plus intense. C'est plus saillant. C'est différent que je me sens vivant.
C'est un confort parfois de vivre comme tout le monde et de ne pas sortir du lot.
C'est le meilleur moyen pour se faire oublier. On rentre dans le rang. Pas de vagues. On disparaît.
Mais, sans pour autant attirer la lumière ou l'attention, il est plus amusant de se sauver.
Décrocher. Aller voir ailleurs si on y est. Se découvrir soi-même. Prendre des risques.
Comment meurt-on quand on a vécu comme tout le monde ? Comme tout le monde ?
Une intuition me dit que l'on meurt plus serein, non pas lorsqu'on a vécu comme tout le monde,
mais lorsqu'on a vécu sa vie à soi, comme soi-même, au maximum de ce qui aura été possible et permis.
Et mieux encore, un peu au-delà.
La vie est une opportunité. C'est une chance. Que l'on peut saisir. Ou pas.
Elle est courte pour tout le monde. Et nous sommes libres de choisir ce que nous en faisons.
Une vie soumise aux autres, conforme aux normes et aux pressions de la société, du regard des autres,
ou insoumise, indépendante, ou juste plus hésitante, chaotique parfois, moins écrite d'avance.
On peut choisir d'être victime. Se persuader que nous ne sommes responsables de rien.
Pas même des situations dans lesquelles nous nous sommes mis nous-mêmes.
On peut choisir d'assumer ses choix, ses goûts, et ses actes. Et même ses erreurs. Nos erreurs.

Qui ne servent à rien si elles ne nous construisent pas, si on ne les met pas à notre propre crédit.
Une erreur que l'on n'assume pas ne sert à rien. Et ne pas l'assumer en est une autre.
On vit mieux quand on est responsable que lorsqu'on est victime.
Ce n'est pas une question de supériorité ou de domination, mais de liberté individuelle.
Je préfère faire l'égalité dans la liberté que dans la victimisation. C'est plus valorisant.
Je suis comme tout le monde. C'est différent que je me sens vivant.
L'uniformisation ne fait pas l'égalité. Pire. Elle la désarme.

 

Philippe LATGER / Octobre 2018

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Ou bien les pieds devant

Publié le

Le raisin sur le zinc. L'oraison qui résonne en l'honneur du défunt aux clochers toulousains.
L'horizon au fusain, au cyprès et au cèdre. A Castelsarrasin. La raison du plus fort brisée dans le bousin.
Et les labours fumants. Aux brumes de l'aurore. Aux vallons résolus qui cherchent leurs lacets.
Des navires à construire, à approvisionner, des vaisseaux à armer ou à arraisonner. Où le fleuve est passé.
Jusqu'à l'isolement. Le poison de la terre. Où le sang est ancré. A la maison de pierre et à son pigeonnier.
La brique sous le lierre ne peut plus respirer. Dans la boue, les cent pas sont ceux de prisonniers.
Il y a des paysans qui ravinent leur visage à tracer le sillon des voyages immobiles. Ils dessinent le monde.
Déshabillent le temps à force de travail, changent le paysage. Reposent leurs vieux os sur la toile cirée pour le café au lait. Ils fouillent leur condition et serrent le bon grain entre leurs mains calleuses.
Ils connaissent les oiseaux et les mauvaises herbes. Ignorent l'insomnie comme l'oisiveté.
Le voisin qu'on enterre était un honnête homme. L'oraison qui résonne peut paraître économe.
La pudeur des Cathares peut se taire, vouloir le verbe rare. Qu'il soit plus que parfait.
Quand la mort met en terre de quoi l'ensemencer. Le clocher-mur est une voile. Pour défier le grand large.
Ceux qui n'ont pas le pied marin resteront sur leur terre. N'en sortent pas vivants. N'en sortiront jamais.
Ou bien les pieds devant.

 

Philippe LATGER / Octobre 2018

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L'Union : un chantier en panne

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Nous avons détricoté les états-nations de l'Europe et n'avons pas retricoté l'état au niveau européen.
Ce n'est pas une erreur historique, c'est une faute. Résultat, plus rien ne nous protège nulle part.
Les Etats-Unis, la Chine, la Russie, ont des institutions plus ou moins démocratiques, c'est entendu,
mais les trois blocs ont des institutions en béton armé. L'Union européenne n'a pas achevé son système.
Plus de cinquante ans plus tard, nous sommes toujours au milieu du gué, dans un chantier en panne,
un machin ni fait ni à faire, qui est nébuleux, illisible, ingérable, qui inspire la défiance et l'exaspération.

 

Nous qui avons en Europe cette manie, déjà ancienne,
de tout adopter du modus vivendi américain et de ses doctrines, des éléments de langage féministes
au politiquement correct, en passant par le lobbying et le communautarisme, nous aurions été inspirés,
à y être, de prendre aussi de l'Amérique ce qu'elle a de mieux à proposer : ses institutions fédérales.
C'est à mon sens, avec sa littérature sans doute, ce que l'Amérique a de plus admirable.
Si les institutions chinoises et russes sont discutables, le fédéralisme américain est imparable.
Une merveille. D'architecture. D'intelligence. Les institutions les plus démocratiques qui soient.
Pourquoi fallait-il, à tout prendre de l'Amérique, se satisfaire parfois du pire pour refuser le meilleur ?

Nous n'avons pas d'exécutif élu, pas de Sénat pour l'égalité de représentation parlementaire des états,
là où il y a une confusion entre club des états-membres et Union, dont les intérêts ne sont pas distingués.

Les états-membres doivent subsister pour défendre leurs intérêts, ce qui est bien normal,
avec ce qu'il faut de souveraineté pour perdurer et défendre leur culture et leur identité,
mais on ne peut pas demander au club de ces états de défendre l'intérêt général européen.
C'est au fédéral d'assumer la souveraineté européenne : un centre décisionnaire démocratique
mais autonome, indépendant des capitales et des gouvernements nationaux, qui ne doit être aux ordres
ni de Paris, ni de Berlin - et encore moins de Washington - mais du seul corps électoral européen,
qui aura distribué les mandats fédéraux de l'exécutif et du congrès dédiés à la réalité politique de l'Union.
La confusion des genres actuelle ne sert pas l'idéal européen, elle le corrompt et le compromet.
 

Il faudra sans doute, pour reprendre le pouvoir et créer une véritable puissance politique continentale,
nous émanciper du protectorat américain, et de l'OTAN en particulier, c'est la condition préalable.
La liberté a un prix. Ici, c'est celui de la défense. Tant que nous serons sous parapluie américain,
il sera difficile de parler d'égal à égal avec les Etats-Unis et de prendre notre indépendance.
Nous devrons convaincre Washington, mais avant cela nous donner les moyens de notre autonomie.
Nous donner les moyens d'assurer seuls notre propre sécurité, pour garantir notre indépendance politique.
Y sommes-nous prêts ? Serons-nous capables de renoncer au financement américain de l'OTAN ?
Voudrons-nous consentir aux budgets colossaux que demandent une défense européenne ?
En avons-nous seulement les moyens ?
Dans le cas contraire, nous pouvons toujours rester sous influence américaine,
mais il faut comprendre ce que cela signifie et en assumer les conséquences.
L'Union est comme un ado qui vit encore chez ses parents, les Etats-Unis d'Amérique,
ce qui est un drôle de retournement de situation historique, mais la situation est celle-ci.
On peut toujours partir de la maison, mais encore faut-il s'en donner les moyens,
renoncer au confort, et être autonome financièrement. Le pouvons-nous ? Le voulons-nous ?
La décision nous appartient. Et nous serons seuls responsables des choix que nous ferons.


Philippe LATGER / Octobre 2018

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Des démons et des pièges.

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Seule la nuit me protège.
 

Philippe LATGER / Octobre 2018

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Cette espèce d'espèce

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J'ai conscience de tout le mal dont nous sommes capables. Et je ne pardonne pas tout.
Mais pour autant, je ne participe pas à la misanthropie ambiante. Je suis humaniste.
Humaniste et philanthrope. Malgré les guerres. Malgré la violence. Malgré la haine et la colère.
Malgré la bêtise. Et la malhonnêteté. J'aime les hommes. J'aime le genre humain. Cette espèce d'espèce.
Capable du pire et du meilleur. Qui se débat dans ce monde et dans sa propre condition.
Nous sommes à la fois une espèce animale et autre chose qu'une espèce animale.
C'est déjà en soi quelque chose de difficile à gérer. Qui nous fait osciller entre humilité et mégalomanie.
Individuellement comme collectivement. Nous sommes conscients d'être uniques et de n'être rien.
C'est déjà difficile d'être vivant. Il est difficile d'être. Tout court.
Il est encore plus difficile d'être conscient.
Conscient d'être. D'être au monde. D'être vivant. Conscient d'être mortel.
Comme nous sommes conscients de nos limites et de notre impuissance.
Nous ne savons pas, puisque nous savons si peu de choses, si le reste du vivant a ce degré de conscience.
Nous ne connaissons pas le degré de conscience des autres animaux, ni du végétal, ni de quoi que ce soit.
Nous n'avons comme repère que notre propre expérience, celle de notre propre espèce,
qui a plus d'intuition que de connaissances réelles pour appréhender et comprendre ce monde.
Nous sommes différents. Je ne dis pas que nous sommes supérieurs. Cela ne veut rien dire.
Mais nous sommes différents. C'est autre chose. Différents. Parce que nous avons l'intuition de l'être.
Nous sommes des animaux, c'est vrai. Mais nous sommes des hommes. Et je nous aime. Eperdument.

 

Philippe LATGER / Septembre 2018

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Mécanique de la meute

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Ah, oui, elle est pressée la dame. Elle est importante. Elle travaille. Elle est débordée. Qu'on se le dise.
Elle fait intrusion dans le wagon, avec sa veste tricot façon Chanel et sa coupe au carré ébouriffée,
se fraye un chemin dans le couloir comme au milieu de la jungle, les bras chargés de mille choses,
et c'est à ma hauteur qu'elle se plante et finit une longue course qui fut manifestement harassante.
Mais elle n'est pas au bout de ses peines. Si elle a trouvé sa place, qui est le fauteuil vide côté fenêtre,
près du mien, il lui reste encore à s'organiser et cela va devoir encore mobiliser ce qu'il lui reste de forces.
Je le comprends lorsque je me lève spontanément pour lui permettre l'accès à sa place, alors que, non,
sans même un bonjour ni merci, un regard noir me signifie que mon zèle ne l'arrange pas, vraiment pas,
que j'anticipe, que je l'exaspère ou lui fous la pression, se contentant de grommeler des choses inaudibles,
poussant des coudes une dame qui n'avait pas fini de s'installer. La nôtre prend beaucoup de place.
Et peu de gants. Elle doit prendre son temps. Alors que je me rassieds sagement, à sa disposition,
elle pose un sac sur un accoudoir pour en sortir un ordinateur portable qu'elle balance sans ménagements,
sous mon nez, dans le fauteuil qui l'attend, barre le passage à des gens qui s'agglutinent dans l'allée,
et vont attendre patiemment la fin du spectacle, parce que voyez-vous, madame est importante,
elle travaille, elle a des responsabilités, et il faut que ça se sache, que tout le wagon le sache.
Encore haletante du marathon semé d'embuches dont elle sort à peine, quand on imagine aisément
qu'elle est arrivée directement du boulot, n'a pas trouvé de taxis, a piétiné dans les couloirs du métro
derrière des gens trop lents ou distraits aux portiques ou dans les escalators, qu'elle a couru sur le quai,
et que voyez-vous, c'est son quotidien, qu'elle est attendue à Montpellier pour un rendez-vous qui compte,
et que le reste du train peut attendre qu'elle ait trouvé le chargeur ou la pile de magazines qu'elle balancera
avec la même délicatesse que l'ordinateur par-dessus mes cuisses, elle s'active, elle s'agite, elle s'agace,
devant des passagers circonspects qui lèvent le nez de leur livre ou de leur téléphone, et leurs sourcils,
la regardent faire, par en-dessous, avec des mines et des moues dubitatives, voire un peu inquiètes
à l'idée de faire cinq heures de train avec cette énergumène dont tout le monde souhaite qu'elle se calme,

très vite, pour que les choses se passent normalement et que personne n'ait à intervenir.
Vu l'accueil de ma politesse, je ne lui propose pas mon aide. Elle est grande et se débrouille très bien.
Quitte à embouteiller le couloir entier de la voiture, elle se noie dans son verre d'eau. Elle brasse de l'air.
Vérifie son portable entre deux manœuvres. Dérange la disposition des sacs pour imposer les siens
dans le box central à quelques rangs de là, et quelque chose me signifie que cette fois, c'est la bonne,
quand elle revient dans une inspiration, tête en arrière, qui semblait dire " et maintenant, au boulot ! ".
Je me lève pour lui permettre le passage et cette fois, si elle ne me remercie pas davantage,
au moins accepte-t-elle de s'asseoir et de libérer la circulation pour que les autres puissent en faire autant.
Je reste impassible et ne me dis pas qu'il fallait que ça tombe sur moi, mais enfin, tout de même,
me dis-je que je ne me le dis pas, alors que la tension à mes côtés ne semble pas près de retomber.
Il y a encore un affairement ostentatoire au moment de baisser la tablette et d'organiser sur peu de place
l'espace bureau de madame dans l'open space du wagon. L'ordinateur d'abord qu'il fallait allumer,
puis les magazines de déco dont je comprends que ce ne sera pas de la lecture d'agrément mais
des documents de travail à sa façon de les agencer. Un temps nécessaire pour être efficace et en gagner.
Optimiser le voyage. S'en saisir pour préparer son rendez-vous de Montpellier. Pas une minute à perdre.
Lunettes à monture d'écaille sur le nez, elle a un rituel permis jusqu'au démarrage du train.
" Bienvenue à bord du TGV numéro 6045 à destination de Perpignan. "
Convaincu que ma voisine ne trouverait son rythme de croisière qu'avec celui du train, je savais bien
qu'elle ne finirait par se calmer qu'après la sortie de la gare, et plus probable encore à la sortie de la ville,
quand nous aurions atteint les grandes vitesses soporifiques en rase campagne, où elle pourrait s'oublier
et se concentrer sur son travail, si urgent et si précieux, et je pouvais m'absenter pour aller boire un café.
Elle surveillait encore fiévreusement son portable et se tortillait toujours sur son siège quand je suis parti
pour gagner le bar à quelques voitures de là, la laisser tranquille dans son installation, à ce moment léger
où le train se met en mouvement, où les quais de la Gare de Lyon et les bâtiments environnants glissent,
vers l'arrière, dans les fenêtres et leurs reflets, scellant une communauté pour quelques heures.
Le temps de m'envoyer un expresso dont j'avais bien besoin, et mon executive woman serait à son poste,
sage comme une image, absorbée par sa mission et sa conscience professionnelle.
A mon retour, en effet, alors que le paysage commençait déjà à sentir la campagne bourguignonne,
ma voisine était sage comme une image devant son écran d'ordinateur.
Bouche ouverte, tête renversée, roulant et s'affaissant sur l'épaule, madame dormait à poings fermés.
Cela la rendait sympathique. Attachante. Et veiller sur elle et ses affaires put volontiers devenir un devoir
.
Entendu. Naturel. Assumé et collectif. La bienveillance mécanique de la meute.
 

Philippe LATGER / Septembre 2018

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La souricière

Publié le

Je joue avec le feu, et il se joue de moi. 
Les mots ne sortent pas. L'inquiétude s'installe. 
L'habitude calfeutre les portes et les fenêtres. L'air ne passe plus. Et j'étouffe.
Je me noie dans les mots que je ne peux plus dire. Comme pris au piège.
Et la révolte couve. Je nourris ma colère. Contre moi-même. Qui ne gère plus rien.
Dans mon verre d'eau. Je me noie. Dans les doutes et l'angoisse. Les vaines insomnies.
Qui ne produisent rien. Ne mènent nulle part.
Et j'ai ce petit d'homme. Que je veux protéger de mes propres violences.
Qui ne doit pas souffrir de mes inconséquences.
Lorsque je suis perdu et ne sais plus quoi faire.

 

Philippe LATGER / Septembre 2018

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Au ressac attendu

Publié le

Il est gris et timide le matin de septembre, un peu frais et humide aux volets de ma chambre,
avec un ciel si pâle, à l'aube qui s'anise, que l'humeur est grippale, ou à la flemmardise.
Je n'ai pas le courage de trouver de l'entrain. A ce faux démarrage, c'est le blues qui m'étreint.
La lumière est bien fade, un aveu de faiblesse, qui se hisse aux façades de toute sa mollesse.
Les forces m'ont quitté, aux aurores paresseuses, qui s'ennuient de l'été et se montrent boudeuses.
Pourquoi m'accrocherais-je si le soleil renonce ? C'est marcher dans la neige comme au milieu des ronces.
Remonter un courant qui est trop fort pour moi. Secourir un mourant à s'en mordre les doigts.
Je ne lutterai pas contre les jours atones qui perdent leur ferveur au profit de l'automne.
La fougue décélère. L'énergie fait faux bond. Quand l'amour en colère m'espérait furibond.
Mais je suis perméable aux lueurs hésitantes. Je les trouve agréables et plutôt attirantes.
Bien qu'elles me désolent et me crèvent le cœur. Boutonnent ma camisole avec un air moqueur.
Quand la bouche enfiévrée qui aurait pu me distraire, rire et me délivrer, sourire et me soustraire,
n'est pas là sur la mienne pour faire diversion. Ma veine vénérienne n'a plus d'inspiration.
Elle m'abandonne ici au ressac attendu, à tout ce ramassis de promesses tordues,
ce fatras de désirs et de malentendus, d'addiction au plaisir et de peines perdues.
Son baiser aurait pu me porter tout l'hiver, m'emporter dans ses crues dans un flot à revers,
pour remonter le temps ou pour l'accélérer, l'interrompre au printemps pour mieux le vénérer.
Ta bouche n'est pas là pour m'extraire du monde, me cacher sous les draps, et l'orage qui gronde,
la vérité cruelle, toute nue, sans grimage, la chute rituelle, en brumes et en naufrages.
L'amour est cette drogue ou la fuite en avant, qui s'envole ou qui vogue, au loin, par tous les vents,

nous mettant à l'abri de la médiocrité, nous sauvant à bon prix de nos vulgarités,
où tu me laisses seul, au réveil, sans bien-être, au soleil vil et veule qui trime à ma fenêtre.
Il se donne du mal pour que le jour se lève. Aussi nul que banal. J'étais mieux dans mon rêve.
Le matin sans éclat. Qui n'a plus la violence de s'ouvrir dans tes bras ni aucune impatience.
Je n'ouvre pas les yeux sur les tiens qui sourient, ni sur le ciel radieux dont l'espoir se nourrit.
Rien ne donne le change, ni à l'été glorieux, ni à ta gueule d'ange, lorsque j'avais les deux.
Septembre est immobile. Sonné et démuni. Il paraît malhabile. Et je m'y sens puni.

 

Philippe LATGER / Septembre 2018

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