Raphaël Glucksmann : un espoir, une déception, et un livre à lire
Cela a commencé par un mea culpa. Certes. Mais attention.
Pas avec un mea culpa contemporain comme nous les aimons aujourd'hui, pour s'excuser,
une fois encore, de ce que nos parents, grands-parents, et arrière-grands parents auraient commis,
pendant la guerre, l'esclavagisme, la conquête de l'Amérique ou la disparition des dinosaures,
pas en nous reprochant encore d'avoir été machos, colonisateurs, guerriers, dominateurs ou carnivores.
Pas du politiquement correct. Non. Et ce fut un rayon de soleil sur le plateau d'On n'est pas couché.
Raphaël Glucksmann a fait le mea culpa tant attendu des intellectuels de gauche qui,
au lieu de répondre aux angoisses des Français en les traitant d'andouilles qui n'ont rien compris,
quand ce n'est pas de fascistes, racistes et autres déliciosités, devraient plutôt être force de proposition.
Magnifique. Bien que Raphaël Glucksmann, qui est un esprit aussi sincère que brillant, ne puisse ici
s'exprimer qu'en son nom, il y a donc au moins un intellectuel revendiqué de gauche qui ait eu ce réflexe,
heureux, de se remettre en question, et qui ait eu le courage de diagnostiquer une arrogance de sa caste.
Les Français qui avaient déjà voté pour Le Pen père en 2002 n'étaient pas tous des fascistes et des beaufs
d'extrême droite, racistes et homophobes, pas plus que ceux qui ont voté, plus nombreux, pour la fille,
en 2017. Avec sa sensibilité, son honnêteté, comme avec sa rigueur intellectuelle, Glucksmann le jeune
intuite que des classes moyennes peuvent légitimement avoir peur de l'avenir, pour elles et leurs enfants,
lorsque les inégalités se creusent à une vitesse plus vertigineuse encore que le dérèglement climatique,
que cette classe moyenne se réduit comme peau de chagrin depuis 30 ans, et que toutes les catégories
socio-professionnelles sont touchées, artisans, commerçants, fonctionnaires, enseignants, petits patrons,
en même temps que les services publics reculent, que la dette augmente, que l'Etat providence est
détricoté, que l'Ecole n'éduque plus, que l'Hôpital ne soigne plus, que le tissu social se déchire ici et là,
et, des étudiants jusqu'aux retraités, que tout le monde, à part l'électorat béat d'Emmanuel Macron,
a le sentiment d'être abandonné, livré à lui-même, avec comme seule réponse de la force publique,
ces quelques mots : " démerdez-vous ! ".
A ce naufrage, on peut comprendre qu'une large part de la population panique, ne se sente plus protégée,
puisque, de surcroît, l'Etat que nous avons consciencieusement décousu depuis 1992 (traité de Maastricht)
n'a jamais été reconstruit au niveau promis : celui de l'Union Européenne.
Ainsi donc, non, les Français comme les Européens, comme les Américains, qui votent pour les extrêmes,
ne sont pas d'obscurs abrutis décérébrés, incultes, misogynes, xénophobes, égoïstes, ni fachos néo-nazis,
mais des populations déclassées qui ne voient plus l'ombre d'une perspective d'avenir pour elles-mêmes.
Merci donc à Raphaël Glucksmann d'avoir compris que la réaction méprisante des élites était obscène.
Aux gens dans le désespoir, on ne fait pas la morale. Aussi vrai qu'on n'insulte pas des gens qui se noient.
Si ce n'est pas par christianisme, faisons-le par humanisme : aux gens qui se noient, on tend la main.
Et ce qui se comprend et s'applique pour les migrants en détresse, peut se comprendre et s'appliquer
aussi bien, à nos compatriotes des zones rurales, périurbaines, et territoires qui galèrent dans notre pays.
Notre jeune intellectuel, digne fils de son père, est capable de penser contre lui-même. Et d'entendre.
Ce que la population grogne et rumine depuis 15 ans. Ah, bien sûr, c'était ça. Le succès de Zemmour.
Les résultats électoraux du FN. Les victoires de Trump en Amérique et du Brexit au Royaume-Uni.
Cela faisait tout de même, statistiquement, un nombre anormalement élevé d'abrutis. C'était autre chose.
Personne ne s'était occupé de cette population. Celle qui essayait de faire les choses comme il faut.
En se levant le matin pour aller travailler. En payant ses impôts. En essayant d'embaucher et j'en passe.
Alors oui, si la gauche n'a pas pour tradition de s'inquiéter pour la classe moyenne, peut-être peut-elle
désormais s'inquiéter des nouveaux pauvres et de tous ceux qui sont exclus de la mondialisation heureuse.
Bravo à Raphaël Glucksmann pour ce mea culpa, et au-delà, puisque la prise de conscience ne suffit pas,
d'avoir compris qu'il fallait écouter et proposer des choses, un projet de société, trouver des solutions.
La gauche en effet, comme la droite, prises l'une et l'autre dans l'habitude de l'alternance démocratique,
ne pensait plus, ne travaillait plus, à partir de la chute du Mur de Berlin et de la supposée fin de l'Histoire.
L'Histoire continue. Et la gauche devrait avoir quelque chose à dire. Comme avait, quoi qu'on en pense,
tenté de le faire un candidat Hamon, injustement ringardisé par les médias au profit d'un Jupiter surprise,
ce Hamon qui avait eu le mérite depuis le pédalo PS de penser sérieusement aux pathologies du travail,
au revenu universel, ou d'imaginer une taxation des robots qui prennent - en attendant l'intelligence
artificielle - tant d'emplois à nos concitoyens. Bref, la gauche doit se rappeler qu'il y a des gens.
A protéger, à éduquer, à soigner. Qui ont tous droit à la recherche du bonheur et de la prospérité.
