Ce verre d'eau
Elle s'est précipitée massivement dans le verre jusqu'à la fermeture du robinet.
Contenant et contenu, transparent l'un et l'autre, furent conduits, ensemble, jusqu'aux lèvres.
Déterminée, la main se leva pour changer l'axe, et laisser la gravité faire son œuvre.
Cette matière liquide put franchement dévaler la paroi du verre pour se déverser dans la bouche.
Et toutes les chairs internes, du palais, de la langue, de l'œsophage, étaient toutes euphoriques,
à la caresse bienfaitrice de cette effusion festive, prise dans son toboggan, qui se répandait joyeusement
dans ce corps qui l'accueillait comme une armée libératrice.
Cette rasade put explorer des recoins intérieurs insoupçonnés qu'elle révélait au propriétaire émerveillé
qui en ignorait totalement l'existence, surpris à cette sensation idiote, ou naïvement adolescente,
de pouvoir encore découvrir son propre corps.
Il avait bu les meilleurs vins, des jus de fruits, des cocktails improbables jusqu'à l'ivresse,
des litres de whisky, et mille autres boissons des plus sophistiquées, et pourtant, ce verre d'eau...
Fut savouré comme s'il pouvait être le dernier plaisir terrestre. Le plus absolu. Le plus définitif.
Je peux mourir maintenant ... se dit-il.
Que valent l'amour, le sexe, l'amitié, le succès ... comparés à ce simple verre d'eau.
Etancher la soif. N'est-ce pas le plus grand orgasme permis au monde des vivants ?
Il regarda le robinet. Fébrile, il présenta à nouveau le verre vide au-dessus de l'évier de la main gauche.
Ouvrit le robinet de la main droite. Le verre plein, il le hissa avec déférence au niveau de ses yeux.
Son thorax était encore en fête, son poitrail offert à cette fraîcheur retrouvée, régénératrice.
Sans culpabilité aucune, il vida entièrement ce nouveau verre d'eau dans son organisme.
L'eau trouvait son chemin. Faisait du bien sur son chemin. Le corps disait merci.
Et l'homme, étourdi, comprit qu'il n'était pas mort.
Philippe LATGER / Janvier 2026
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