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2014

Sweet Home

Publié le

Je ne me réveille pas chez moi. Mais dans les combles de cette maison de village.
Sous les deux pentes de toit assez hautes de cet espace vaste où le jour est entré.
J'avais laissé les volets et la fenêtre ouverte. Et je comprends que je suis chez ma sœur.
Le nez dans l'oreiller, j'ai reconnu le son de sa voix et l'odeur de l'assouplissant dans les draps.
J'ai répondu que je descendais pour signifier que j'étais réveillé. Et, oui, j'allais descendre.
Je suis sur le matelas deux places que font les deux battants ouverts d'un canapé-lit.
Que je connais très bien. Aussi bien que cette immense pièce qui me sert de chambre.
C'est ici que je dormais chaque fois que je venais à Perpignan, à cette époque lointaine
où je m'étais installé au Québec. Sans visa de résident permanent, et dans l'attente de l'obtenir,
je devais faire le tour du poteau, l'aller-retour Montréal-Paris, tous les deux ou trois mois,
à l'expiration du visa touristique, ce que j'ai fait durant mes deux ans et demi d'exil américain.
A être en France, je ne pouvais pas ne pas faire l'aller-retour Paris-Perpignan,
quand j'avais dans le Sud des amis et de la famille à embrasser.
C'est chez Geneviève, systématiquement, à St-Estève, que j'étais alors hébergé.
Je n'ai jamais pris l'avion aussi souvent qu'à cette période. Assez délirante quand j'y pense.
Il y a ces mêmes dalles de terre cuite, ces deux armoires de famille toujours stockées ici,
le petit secrétaire, des objets ayant appartenu à nos grands-parents, des piles de disques,
de 33 et 45 tours, dont ceux que j'avais achetés moi-même adolescent avant l'arrivée du laser,
la bibliothèque pleine à craquer, dans ce grenier où je me sentais bien, notamment parce que,
outre les vestiges de notre enfance à Bompas ou Toulouse, il y avait des traces de notre mère,
même discrètes, des livres, des photos, des bibelots, des bijoux, des lettres, du linge de maison,
dont personne n'avait envie de se débarrasser, pas même ma sœur qui en était la conservatrice.
Des couches de souvenirs se superposaient là, à mon réveil. Plusieurs âges. Plusieurs époques.
La mémoire de la petite enfance. D'une mère disparue. Celle de ma séquence canadienne.
Et je m'étirais en me retournant sur le dos sans être incommodé par cet enchevêtrement.
Ni triste. Ni nostalgique. Seulement bien. Pour plusieurs raisons.

Comme annoncé, je suis descendu. A la cuisine. Pour le petit-déjeuner.
Mon frère était là. Notre frère. Arrivé la veille de Paris. Pour ce week-end important.
J'avais peu dormi. Comme j'en ai finalement pris l'habitude.
Mais la perspective de faire la route pour Barcelone avec ma sœur et mon frère avait suffi
à me tirer du lit sans faire de manières, avec un enthousiasme aussi martial que rafraîchissant,
qui n'existe qu'à ces aubes de départs en vacances et de réjouissances assurées. Barcelone.
Déjà. La ville du monde où je me suis toujours le mieux porté. En toute circonstance.
Qui est plus moi que moi-même. Qui est plus chez moi que Perpignan, Toulouse ou Paris.
Cette ville où j'ai toujours été heureux. A dix ans. A vingt ans. A trente ans. A quarante.
Y aller avec mes autres moi-mêmes était d'autant plus excitant. Emouvant pour tout dire.
La fratrie au complet s'est réparti les places dans la voiture selon un protocole tacite.
Ma sœur, l'aînée, a pris le volant. Mon frère s'est installé à côté d'elle.
Et moi, en bon petit dernier, me suis accaparé la banquette arrière, naturellement.
Il n'y eut pas à en discuter. Chacun avait trouvé sa place spontanément. L'ordre des choses.
Nous avions perdu tous les trois notre mère dix-sept ans plus tôt, morte d'un cancer généralisé.
Je n'avais pas fêté mes 24 ans. Une douleur devenue manque. Un manque toujours présent.
Un manque que seul l'amour de ma vie a finalement su rendre supportable.
Cet homme. Puisque c'est un homme. Que j'ai rencontré il y a quatre ans.
Que je remercie d'être entré dans ma vie pour cela. Il a refermé la plaie ouverte 17 ans plus tôt.

Et il aura pour cela ma reconnaissance éternelle. Je suis toujours orphelin. Je ne suis plus seul.
Mais ici, c'est une sœur de ma mère qui s'est éteinte à son tour. En février dernier.
Un évènement qui a changé la donne dans l'indivision de la maison de famille en Espagne.
Nous étions mobilisés pour cette raison. La maison de Castelldefels où nous étions attendus.
Où nous allions rejoindre la famille De la Hoz. Rendez-vous chez le notaire.

Notre tante n'avait pas d'enfants, et nous comptions parmi ses héritiers.
La voiture est partie dans la lumière du petit matin chercher l'autoroute au sud de Perpignan.

Le toboggan sur l'Espagne est une première victoire. Le col du Perthus.
Le vestige d'une frontière balayée par Schengen. L'Europe. Notre défi du XXIe siècle.
J'embrasse le fort de Bellegarde et les chênes-lièges qui couvrent l'agonie des Pyrénées.
Nous dépassons La Jonquère et bientôt, nous devinerons à l'horizon les immeubles de Rosas.
Un point de repère, au loin, sur la côte, pour situer le lieu de résidence de notre père.
Nous nous y arrêterons au retour. Pour l'instant, il nous faut être à 10 heures à Castelldefels.
Et nous nous éloignons de Figueres en devisant sur l'avenir politique de la Catalogne.
Le sang et or de notre drapeau, celui de la Croix occitane des Comtes de Toulouse.
Je retrouve dans mes origines familiales la cohérence historique de toute une région.
La reconquête et le peuplement de la Péninsule Ibérique. Je suis bien sûr chez moi.
Qu'est-ce que c'est que l'Espagne ? Au-delà de la seule Catalogne. C'est ma mère.
Et je forme des vœux pour que Barcelone gagne son indépendance sans guerre contre Madrid,
lorsque l'Union Européenne devrait précisément pouvoir permettre cela.
Je suis aussi Castillan que Catalan, et vivrais mal les conflits qui relèveraient d'autre chose
que des rapports de force politiques habituels, ou de la simple compétition économique.
Gérone dresse ses deux clochers grisâtres au flanc de la colline qui baigne dans l'Onyar.
Et mon cœur s'emballe alors, impatient, euphorique. Je veux la purée de pois de ma ville.
Ce smog au pied du Tibidabo, qui n'est pas celui de Los Angeles ou Mexico.
Mais qui annonce la concentration humaine de ma Babylone, mon petit New York à moi.
Aussi attirant que répugnant. Mon petit monstre adoré. Si délicieusement irrespirable.
De chaleur et d'hydrocarbures. Mon métabolisme. Mon port industrieux. Industriel. Pestilentiel.
Et je reconnais avec émotion tous les repères qui balisaient la route de mes vacances.
La silhouette sinistre des Quatre Camins, les boules blanches de stockage de gaz
de Montornès del Vallès, le circuit automobile... à mesure que nous avançons,
je sens que je me transforme, sur le merveilleux viaduc franchissant le Congost,
dont on sent chaque joint sous les pneus comme sur ces échangeurs américains,
et sitôt franchie la côte, le voici mon smog, déjà visible, dès le matin, et je sens d'ici
toute l'énergie de cette masse qui grouille et respire, cette tension qui me gagne,
que je connais par cœur.


Nous avions le choix entre passer devant ou derrière le Tibidabo.
Nous avons choisi la Ronda del Dalt. Où les ralentissements étaient prévisibles.
La succession de palmiers et de tunnels juqu'à Pedralbes. Côté ville. Et je regarde l'heure.
Nous pourrions être en retard. Mais nous sommes à Barcelone. Et je m'en fous un peu.
C'est l'effet de ce lieu sur moi. Rien n'est un problème. Je suis juste bien où je suis.
Sur la banquette arrière de la voiture de ma sœur. Comme je l'étais dans la DS de papa.
Quand nous remontions l'interminable Carrer d'Aragó, et que je guettais en piaffant
la grande roue du parc d'attractions de Montjuïc dans la perspective des rues perpendiculaires.
Il me semblait entendre la sirène des manèges. J'avais le goût des churros et du Cacaolat.
La consolation de sortir de la ville tenait à la seule idée de retrouver notre pinède sur la plage.
Vingt ans après, et même trente, j'ai ce même plaisir à me séparer de Barcelone
quand je reconnais les campings sur l'autopista de Castelldefels, après l'aéroport.
L'enseigne de la Ballena Alegre est toujours debout. Un flot de larmes me monte à la gorge.
Me fait piquer le nez et embrume mes yeux. Ce n'est pas de la tristesse ni du chagrin.
Plutôt quelque chose de l'ordre de la reconnaissance. Pour tout ce bonheur. Incroyable.
Qui me revient en pleine tronche. Mais je suis un homme et dois gérer mes émotions.
Je reste digne, les yeux perdus dans les forêts de pins, bien que contraint à renifler un peu.
Nous dépassons la station service de la Pava, son restaurant et sa rôtisserie,
où nous venions invariablement chercher notre poulet du dimanche.
Nous irons déjeuner à la maison plus tard, après nos démarches administratives.
Il est pratiquement dix heures et il s'agit d'aller au centre-ville et trouver à nous garer,
dans ce que nous appelions " le village " et qui était pourtant déjà très urbain.
Je reconnais la voie ferrée et la gare, en remontant l'avenue de la Constitution.
Nous trouvons aussitôt le cabinet du notaire et une place de stationnement libre.
Miracle. La fratrie Latger de Perpignan est pile à l'heure au rendez-vous.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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Tout est calme

Publié le

Etre amoureux, ce n'est pas seulement aimer la personne que l'on aime,
c'est tout aimer de sa propre vie. Et j'aime tout de la mienne.
C'est se sentir vivant. Dans l'instant. A sa place.
Je suis à mon bureau. Cette table en noyer que j'adore. Que je tiens de mes parents.
Qui fut une table de salle à manger dans la maison où j'ai grandi il y a déjà longtemps.
Maison à Bompas où j'ai passé l'après-midi, puisqu'une amie d'enfance nous l'a achetée.
Amie que je fréquente encore, avec qui j'ai passé quelques heures au soleil autour de la piscine.
C'était bien. Mon corps sur le transat. Suant à grosses gouttes. La brûlure du plaisir.
Celui d'être aux seuls éléments. La chaleur sur ma peau. Et l'eau pour s'hydrater.
Et l'eau pour se baigner. Pour rendre la canicule supportable. Et l'été voluptueux.
Je m'étonne de pouvoir profiter du moment sans scrupules ni sentiment de panique.
Et je m'en rends compte ce soir, dans mon studio, à mon bureau, quelques heures plus tard.
La ville après la fournaise du jour. Au crépuscule. C'est magnifique. Je suis heureux.
Tout est ouvert. Mes deux portes-fenêtres sur la rue. La fenêtre de la salle de bains à l'arrière.
Il y a juste ce courant d'air timide, à peine perceptible, pour soulager ma carcasse.
Torse-nu à mon ordinateur, il vient me caresser. Soulager mes épaules cuites et mon désir pour toi.
La violence de juillet relâche sa morsure. Même si je suis plein de l'intensité de sa lumière.
Encore aveuglé par le soleil comme je le suis par notre rencontre quatre ans après.
Tout est calme. Je suis seul dans l'immeuble. Et ce n'est pas une source d'angoisse.

Tout est calme et tranquille. Même moi.
J'aime tout de ma vie. Ma ville. Mes amis. Mon boulot. Ma famille. Mon passé. Mon avenir.
Et toi. Toi. Toi qui m'as rendu la vie. Justement. Et me la rends meilleure. Plus belle que jamais.
J'aime ma quarantaine. Mon corps à la quarantaine. J'aime mes rides et mes cheveux blancs.
Ce visage qui est le mien. Avec ce mélange de ce que je reconnais et de ce que je découvre.
J'aime ce que j'ai été. Ce que je suis devenu. J'aime ce que je suis. Ce que je fais.
J'aime les gens que je rencontre. J'aime les gens qui m'entourent. J'aime les gens.
Et Perpignan, si douce à vivre et à aimer. Où il faut se donner du mal pour être malheureux.
Mon studio traversant. Je suis à mon bureau. L'air circule à pas de loup sur ma peau
.
Un frisson me parcourt puisque je pense à toi.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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Me faire aimer ce monde

Publié le

Le désir ne pouvait pas s'éteindre puisque nous ne vivions pas ensemble.
Puisqu'il n'y avait pas le quotidien pour venir pourrir le fruit.
Quatre ans plus tard, je suis le premier troublé. Rien ne s'est abîmé.
La situation peut-être aurait pu me lasser. Mais je t'aime toi. Tellement.
Que ce qu'il faut subir ne pèse pas grand-chose. Ce n'est pas notre histoire que j'aime.
C'est bien de toi que je suis amoureux.
Dis-moi. Je me demande. As-tu déjà regardé quelqu'un d'autre comme tu me regardes ?
De mon côté, j'y ai réfléchi. Personne ne m'a jamais regardé comme tu me regardes.
Jamais je n'ai regardé un regard dans le mien d'une telle intensité.
Le désir. Bien sûr. La situation a ce pouvoir de l'entretenir en nous maintenant séparés.
Le manque. Ce manque qui promet toujours des retrouvailles volcaniques.
Et je vois dans tes yeux fiévreux qu'il n'y a pas que de la contemplation béate.
Je sais que tu cherches à savoir. Que tu cherches à savoir si je ne te mens pas.
Que tu cherches à savoir si je ne t'ai pas trompé. Si je n'ai pas fait de conneries.
Et comme je tiens ton regard sans baisser les yeux ni les détourner,
comme mes pupilles dilatées ravies d'être dans les tiennes t'affirment ma bonne foi,
tu conviens que ce doit être ça, que ce doit être vrai, que je ne t'ai pas menti,
et je sais que tes regards, alors, cherchent à comprendre comment une telle chose est possible.
Tes yeux fouillent les miens en cherchant une explication. Est-ce que je suis fou ?
Faut-il que je sois un grand malade pour tenir la distance ? Pour être loyal et fidèle ?
Tu cherches la faille. La pièce du puzzle manquante. C'est trop beau pour être vrai.
Et je partage ton sentiment. Au moment où je regarde tes yeux. C'est trop beau pour être vrai.
Et pourtant, quatre ans plus tard, nous nous regardons toujours avec la même fascination.
C'est précisément pour cela mon amour que je ne vais pas voir ailleurs.
Pour ne pas à avoir à baisser les yeux ou détourner le regard à ta prochaine visite.
Je ne veux rien qui puisse m'empêcher de te regarder me regarder comme tu me regardes.

Je suis fatigué par la vulgarité de ce monde. Par l'indigence de notre société.
Fatigué par cet Occident qui a fini par confondre libertés individuelles avec individualisme.
Fatigué par les images, les informations, les messages, les sollicitations, les promotions,
les compétitions, la publicité, la consommation, la surenchère, les vanités... cela m'épuise.
Premier degré. Deux dimensions. Et je ne bouderai pas mon plaisir aux prochaines vacances.
J'irai mon amour au cœur de la Méditerranée. J'irai au centre de tout. Mon tout. Mon être.
A la source d'une civilisation. Pour n'être plus rien que ce que je suis vraiment.
Sans avoir à me noyer ni mettre fin à mes jours. Même si c'est un même geste.
C'est une fuite. Sans doute. Mais de celles qui permettent de tenir la distance.
Quand la fuite est aussi un chemin qu'on embrasse et des rencontres à faire.
Puisque ce que l'on fuit n'est pas plus important que ce vers quoi l'on s'engage.
C'est une fuite pour ce qu'on laisse, mais c'est aussi le courage d'aller vers d'autres choses,
et pour ce que l'on va trouver ce n'est plus une fuite mais un rendez-vous possible.
Il n'y a pas de lâcheté à choisir l'inconnu. Même si c'est motivé par un épuisement.
Je suis à bout de forces. La société des hommes me sort par les yeux. Je la vomis.
Mais j'aime bien trop la vie et les gens pour raccrocher les gants ou pour jeter l'éponge.
Je pars avec l'idée de revenir. Je pars avec l'idée de préparer mon retour.
Charger les batteries. Au soleil. A la mer. A l'été. A l'Histoire. Et revenir en force.
Car je sais, même à plat, puisant dans mes réserves, que j'ai toujours la foi.
En moi. En l'Homme. Et c'est mon propre espoir que je veux ménager.

Cette espèce de folie que je ne veux pas perdre. Je veux aimer le monde.
Et je ne m'aime pas quand je ne l'aime plus.


Je peux partir tranquille, puisque je sais que tu sais que je ne te quitte pas.
Partir devient alors être ailleurs, t'aimer ailleurs, ou d'ailleurs, sans n'être vraiment parti.
Tu seras avec moi. Au cœur de la Méditerranée. Quand tu es au cœur de tout.
Je serai avec toi chaque fois que tu penseras à moi. Je serai là pour toi.
Dans ces moments où tu baisses la tête, où tu fermes les yeux, ces moments sombres,
angoissés, tourmentés, où tu te tamponnes le haut du nez avec ton poing.
Je serai là pour te prendre le poignet, écarter ce poing de ton visage, te redresser la tête.
Je serai là pour te prendre dans mes bras, te caresser les cheveux, t'embrasser sur la bouche.
Je serai là pour t'envelopper, te protéger, te donner un sens, trois dimensions, plusieurs degrés,
jusqu'à ce que tu acceptes d'ouvrir les yeux à nouveau, l'esprit apaisé d'être enfin en confiance,
dans les bras et le cœur d'une personne au moins qui croit toujours en toi. Et t'aime plus que tout.
Je ne suis pas l'ami envahissant, ni la mère intrusive, ni l'épouse entre les mêmes murs.
Je suis un recours possible. Que tu peux oublier lorsque tu te sens bien.
Et que tu peux avoir même s'il est invisible quand tu en as besoin.
Celui qui est fiable et qui ne coûte rien. La force que l'on invoque quand on se sent exsangue.
Je sais que je peux partir sans que tu te sentes abandonné. Puisque je ne t'abandonne pas.
J'ai ta bague à mon doigt et nous sommes reliés. Et je suis engagé pour des lunes et des lunes.
Tu peux me regarder dans les yeux, chercher le vice ou le défaut jusqu'à la fin des mondes,
je suis sûr pour nous deux, et je t'explique ici ce que je cherche à dire quand j'écris et te dis
que tu es l'homme de ma vie. Quand ces mots ont un sens. Celui que je leur donne.
L'homme de ma vie n'est pas celui avec qui je vis mais celui que j'aimerai toute ma vie.
Tu sais que je ne suis pas homme à vivre avec qui que ce soit. J'ai tenté l'expérience.
Et je suis autonome. Et il y a plusieurs façons de vivre avec quelqu'un.
J'aime ma liberté. Aussi vrai que j'aime la tienne. Et c'est le seul amour.
Peu importe après ça si l'on partage ou non de l'espace et du temps,
puisque nous sommes ensemble, d'une façon unique, bien à nous, qui fait jurisprudence.
Je refuse tout le mal que je pourrais te faire, tout le mal dont tu n'as pas envie.
Je suis là pour t'aimer. Et pour ton bon plaisir. Te donner de l'espoir lorsque le tien t'échappe.
Et autant de confiance. En toi. En ton travail. En ton avenir. Puisque je crois en toi
et que je crois en moi, avant de croire en nous.


J'ai hâte de monter dans ce putain d'avion pour le retour aux sources.
Cette épave de Crète que je ne connais pas au milieu de la mer qui est toute la matière.
J'irai avec mon frère. Et c'est ici aussi un retour à la base et aux fondamentaux.
Je t'aurai avec moi sur le quai de la gare, dans le train pour Paris et dans la capitale,
comme je t'ai ici, y compris en silence dans ces longues séquences où je ne t'écris pas.
Puisque je pense à toi, même entre deux messages ou deux publications,
puisque je ne suis vraiment moi qu'avec ma bague au doigt et ma moitié manquante.
Puisque je ne mens pas. Que je ne suis pas fou. Ou seulement de toi.
Et que je peux mourir depuis que je te sais, depuis que je t'ai vu, et n'avoir rien à craindre.
Tu es tout ce que j'aime de ce monde. Et je ne m'aime pas quand je ne l'aime plus.
T'aimer est ce moyen de m'aimer un peu mieux. Et mon bonheur tient à cette seule idée
de te rendre la pareille, te permettre de t'aimer même aux moments perdus où tu n'y arrives plus,
ou te rendre plus fort pour être utile aux autres.
Je t'aurai avec moi dans les aéroports. Et jusque sur les plages.
Où en fermant les yeux, étalé au soleil, je pourrai voir les tiens.
Nous tiendrons la distance. La distance dans l'espace comme celle du temps.
Parce que nous nous aimons. Parce que nous sommes ensemble. De la meilleure façon.
Dis-moi. Je me demande. As-tu déjà regardé quelqu'un comme tu me regardes ?
Jamais je n'ai été aussi vivant et présent dans le regard d'un homme.
Embrasse-moi. Les yeux ouverts. Dévore-moi avant que je ne te mange en entier.
Tu es la perfection que je garderai parfaite. Tous les moyens sont bons.
Pour ne rien regretter de ma vie en ce monde qui ne le sera jamais. Autrement qu'avec toi.
Quoi que tu fasses. Où que tu sois. J'ai trouvé cet autre que moi auquel je ne croyais plus.
Cet autre qui n'est pas de mon sang et qui a ce pouvoir de me faire tout aimer de ce que je vis.
Me faire aimer ma vie. Me faire aimer ce monde. Quand tu en fais partie.
Qu'il me faut comme toi vérifier quelquefois dans nos yeux ébahis, que tout est bien réel,
que je n'ai pas rêvé, que je ne suis pas fou et n'ai rien inventé, au refuge olympien
de notre intimité et du repos viril possible entre deux hommes. Avant de repartir.
Chacun sur notre route. Avec notre assurance comme avec nos réponses.
Nous cherchions l'un et l'autre l'absolu et des choses éternelles. Nous nous sommes trouvés.
Pour travailler ensemble à nous les garantir, en toute circonstance.
Et nous travaillons bien. A abolir le temps ou nous en affranchir.
Avec cette confiance que je n'ai même pas en Dieu, que je ne peux pas regarder dans les yeux
comme je te regarde, et je peux jouir de tout, en toute liberté et le sourire aux lèvres.
Quand t'aimer comme je t'aime revient à aimer tout.
De ce qui est vraiment et ce qui pourrait être.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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Le pouvoir des pinèdes

Publié le

La grille de métal et sa peinture verte, au milieu d'un longue clôture bâtie, rectiligne,
doublée d'une haie, et longeant sagement le Paseo Tramuntana de Castelldefels.
La DS s'est immobilisée. Mon père laisse tourner le moteur. C'est moi qui descends.
Ma mère avait pris les clés dans la boîte à gants et c'est à moi que revient cet honneur.
L'odeur entêtante de la pinède, décuplée par la chaleur, me saute à la gorge.
Je suis ivre de bonheur. La maison nous avait attendus. Et nous lui sommes fidèles.
La clé. Une grande clé ancienne dont la tige est longue, et dont le métal est noirci,
ce qui lui donne une allure médiévale, celle d'une clé de coffre ou de cachot.
Je sais où je dois exercer des pressions pour aider la serrure, le fais sans y penser.
Le portail est déformé, a subi l'hiver, le froid, la pluie peut-être, durant tout l'hiver
quand nous étions absents, doit s'adapter depuis aux jours de canicule,
le mécanisme doit être rouillé, et je sais d'avance qu'il me faudra forcer un peu.
Les longues et larges lames plates, verticales, métalliques, sont assez souples.
J'accompagne le mouvement dans un grincement que je connais par cœur
.
J'ai ouvert un battant, et sur le ciment teinté de rose de l'allée, je reconnais aussi
en ouvrant le second, le raclement de la barre du verrou de sol que je n'enfonce pas.
Je me tiens de côté, droit comme un soldat, pour signifier que la manœuvre est terminée,
la mission accomplie, et mon père peut faire entrer la DS dans le parc de notre résidence.
Elle passe sous mon nez pour s'engager entre les deux haies de fusain qui s'enfuient droit,
tout droit jusqu'au garage, à l'opposé de la parcelle, et s'arrêtera avant, au niveau de la demeure,
sur cet espace couvert par un pin parasol qui marque l'entrée de la cuisine,
par laquelle nous ne manquerons pas de monter nos bagages.
Avec l'application d'un employé de maison, je referme le portail après le passage de la voiture,
fou de joie en reconnaissant le bruit particulier que font les roues sur la chape de ciment rose,
je donne un tour de clé, le cœur battant, et je cours à tout berzingue rejoindre mes parents.
Je suis dans ma pinède. Au paradis.

Dans le petit parc de l'hôtel Host & Vinum de Canet, ma poitrine respire la résine.
Je reconnais des gens qui sont mes amis. Des gens rencontrés depuis mon retour.
Des gens que j'ai rencontrés depuis que je suis descendu de mon platane de la cathédrale.
Une femme politique. Une éditrice. Deux comédiens. Une figure de la vie culturelle locale,
pour laquelle nous sommes tous réunis, qui me présente à la propriétaire des lieux.
Je suis dans mon élément. Végétal. Minéral. Aérien. Comme un poisson dans l'eau.
Et la pinède est si familière que je peux être familier avec les huiles que je fréquente.
L'environnement et mes souvenirs d'enfance l'emportent sur les relations publiques.
Je ne suis pas aux jeux de la représentation. Je suis l'écorce et les aiguilles de pin.
Je suis les agaves. Les acanthes. Les coques de l'eucalyptus qui jonchent le sol.
J'aperçois la piscine au fond du terrain et mon bonheur est complet.
Il y a un bout de Castelldefels à Canet en Roussillon. Et mon corps réagit.
J'ai dix ans et j'ai hâte d'aller au parc d'attractions de Montjuic.
J'ai dix-sept ans et j'ai hâte que la nuit tombe pour aller au Nick Havanna.
Nous sommes réunis pour une lecture. D'un livre qui fut un détonateur pour moi.
Tout le travail que je fais depuis avec conviction en est l'onde de choc.
Miami. Shanghai. Une vague de forte pression qui me propulse aussi loin qu'espéré.
N'avais-je pas envisagé un temps les Affaires Etrangères ?... Me voici satisfait.
Je serai un ambassadeur de ma ville. A ma façon. Avec mon style. Et mon amour pour elle.
Je m'installe avec d'autres pour écouter la lecture d'extraits d'un récit que je connais déjà.

Assis exactement entre mon passé et mon avenir. Aussi généreux et brillants l'un que l'autre.

La peinture verte de la porte est la même que celle du portail.
La même que celle des stores de bois qui ferment toutes les fenêtres.
Trois marches de grès rose, sous le pin parasol, conduisent à cette cuisine
dont j'aime et reconnais l'odeur aussitôt.
Nous ne sommes en quarante ans, jamais entrés dans cette maison par son vestibule.
Un portillon, une allée, un perron. Tout existe pour un protocole dont nous étions exemptés.
Nous ne recevions jamais. N'étions jamais qu'en famille. Nous en tenions au pratique.
L'entrée de façade, officielle, était figée dans une partie du parc qui avait des allures de jungle.
Un coin de la maison où nous ne vivions pas. Où je ne m'aventurais que dans mes jeux.
Des jeux d'exploration à distance des adultes aux heures chaudes de la sieste.
Où il était bon d'être seul, et d'être téméraire, quand la villa avait sous cet angle
des airs de temple abandonné comme de maison hantée.
C'est côté piscine, au dos de la bâtisse qui nous cachait de la rue, que nous étions à l'aise.
Mes parents et moi arrivions en éclaireurs, venant de Perpignan, quand le reste de la famille,
de Toulouse, ne nous rejoindrait qu'un peu plus tard. C'était à nous d'ouvrir la maison.
Et j'aimais ne l'avoir que pour nous, comme au calme d'avant la tempête.
Nous pouvions décharger la voiture et prendre possession de nos chambres. A l'étage.
Nous allions investir celles côté piscine, précisément. Les deux séparées par un petit couloir.
La rose pour mes parents, puisque c'était une chambre matrimoniale. La bleue pour moi.
Je retrouvais avec bonheur les poignées en cuivre à l'américaine, que l'on fermait à clé sans clés,
que l'on verrouillait et déverrouillait à l'aide d'un bouton poussoir. Deux lits simples.
Une chambre d'enfants. Ou d'ados. De garçons. Parfaitement monacale et estivale à la fois.
Je prenais par habitude le lit contre le mur. Laisserait l'autre à mon cousin Frank.
Les deux étaient séparés d'une petite table de chevet qui avait bien sûr sa lampe.
C'était le seul mobilier. Quand une penderie bâtie, qui allait du sol au plafond,
assez grande pour que l'on y entre en entier, enfant comme jeune homme,
assurait le rangement nécessaire.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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Amanecer

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Sa main est une tête de fil barbelé. Le petit doigt levé, l'index pointé,
sa main à elle-seule est une tête de taureau, un modèle réduit pour des ombres chinoises,
un taureau qui baisse ses cornes à mesure que le marionnettiste lève son coude.
La bête vient de recevoir l'estocade, elle fait tourner ses cornes en rond et cherche à respirer,
agitant sa tête autour de son cou qui l'étrangle, l'enroulant autour du poignet qui s'échappe,
haut, au bout du bras qui se déplie, pour envoyer le taureau à l'agonie au-dessus de sa tête.
Le ventre plat. Les épaules en arrière. Cambré. La main efface le taureau en un mouvement.
Sec. Le réduit à néant dans ce poing qui s'est refermé comme un piège.
Les ongles ne sont pas écrasés à l'intérieur, contre la chair de la paume à la base du pouce,
mais alignés à l'extérieur, comme si la mouche prisonnière en-dedans était toujours vivante,
et le marionnettiste est prestidigitateur, lorsque ses doigts serrés se déplient l'un après l'autre,
s'ouvrent comme la roue d'un paon, révélant au public stupéfait que la pièce a disparu.
La cabine de douche fait pleuvoir sa lumière dans un faisceau étroit où il peut se mouvoir.
Un cercle sur le sol est son seul territoire. Les arcades sourcilières, les pommettes saillantes,
les ailes de son nez, sont autant de reliefs qui allongent des ombres pour manger son visage.
C'est un Francis Bacon aux figures qui fondent ou l'image d'un monstre qui demeure attirant.
Les poings fermés sur les abdominaux, plantés au sommet de ses os iliaques, il fait face,
avant de déployer ses ailes comme immense voilure et embrasser la salle envoûtée et captive.
La tension. Electrique. Et son bras de fer contre la volupté. La souplesse. L'indolence.
La langueur amoureuse aussitôt rabrouée par l'orgueil.
Le menton jeté par-dessus son épaule comme refusant l'offrande révèle son profil incliné.
Un non à contre-cœur. Et toujours la grimace des combats intérieurs dont on sait la violence.
Le poing brandi à l'opposé, contre sa poitrine, à l'équerre du bras devenu bouclier.
Et ce corps qui se ferme peut desserrer l'étau sans qu'il ne s'ouvre tout à fait.
Toujours dans la prudence. Jusqu'à pouvoir en confiance lever la tête vers le ciel.
Pas à pas. Etape par étape. Pour enfin savourer un moment de répit.

C'est une construction. Quelque chose qui se gagne.
Saisir cet instant si furtif où le sourire peut devenir solaire.

Avec dans les yeux la lumière insolente de ceux qui aiment leur liberté.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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A moi. Ici.

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J'ai hurlé ma peine dans le four de mes nuits, à forger mes chaînes et à tuer l'ennui,
à noyer mon âme dans l'alcool et le bruit, à me descendre en flammes et préférer la pluie,

j'ai traîné mon corps aux bonheurs qui s'enfuient, j'ai appelé la mort, oublié qui je suis,
jusqu'à ce que je revienne, jusqu'à ce que je revienne. A moi. Ici.
J'ai aimé des hommes qui n'avaient rien compris, et croqué dans la pomme, et le poison aussi,
à chercher l'aurore dans de vils incendies, les passions carnivores et les faux paradis,
j'ai traîné mon cœur aux plaisirs interdits, étouffé ma rancœur dans les fonds de whisky,
jusqu'à ce que je revienne, jusqu'à ce que je revienne. A moi. Ici.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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Premier juillet

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Commencer juillet dans ces conditions me paraissait bien triste.
Mon ami d'enfance m'attend sur son lieu de travail pour que nous allions à Bompas.
Sa fille, en libellule, doit participer au spectacle de fin d'année de l'école.
Je n'avais pas d'enfants pour cela, à 41 ans, voyez-vous, pour ne pas avoir à aller filmer
avec la dernière tablette ou caméra en date ma fille déguisée en pâquerette dans un théâtre
ou une salle des fêtes, en train de faire des moulinets avec les bras sur une chanson débile.
Mon ami vient de se séparer avec la maman de la petite. Il y a à peine deux mois.
Nous nous étions retrouvés mi-avril dans un restaurant du centre-ville, tous les deux,
où il m'avait réservé la primeur de cette terrible nouvelle. 15 ans de vie commune.
Quand je vous dis que ce mois d'avril 2014 était à chier. Un vrai cauchemar. Décidément.
La petite a 4 ans. Ravissante. Petite blonde aux yeux bleus. Qui imite si bien déjà les adultes.
Gena s'était suicidée. Mon meilleur ami me plantait mon équipe et un couteau dans le dos.
La personne que j'aime n'était pas en mesure de me dire si elle m'aimait encore.
Manquait plus que ça. Mon Cédric, au Petit Pastis, qui serre les dents sur un apéritif.
La maman est partie chez ses parents avec la petite. Cédric allait dormir seul cette nuit.
Deux mois et demi plus tard, les choses n'ont pas évolué. Ou disons qu'elles s'installent.
Et nous voilà obligés de jouer la scène d'une comédie romantique américaine,
où le papa occupé va essayer de ne pas manquer le match de baseball de son fils.
Je traverse le pont Joffre sur la Têt et rejoins mon ami dans son local commercial.
Je suis à l'heure et il se change, pour être beau, pour sa fille, et peut-être pour son ex aussi.
La tatie, ma meilleure amie, la sœur de Cédric, nous téléphone. Elle vient aussi en renfort.
Nous nous retrouverons sur place. Dans cette halle, à Bompas, derrière mes deux maisons.
Bompas 1 et Bompas 2. Les deux maisons où j'ai vécu ma petite enfance et plus encore.
22 ans de ma vie. Et c'est toujours déstabilisant pour moi d'avoir à revenir dans ce village.
La maison que la sœur de Cédric nous avait achetée, avenue François Cassagnes,
où j'étais donc conduit à revenir régulièrement, trente ans plus tard,

et celle de la rue du château d'eau, où nous avions déménagé quand j'avais dix ans,
dont j'aperçois les façades grises derrière les cyprès depuis la baie vitrée de la salle de sport.
Le temps est à l'orage. Et mon cœur est aussi lourd que le ciel sur ce décor de désolation.
La maman est venue de son côté. Et nous sommes tous les quatre terriblement gênés.


Je n'avais jamais vu la petite maison sous cet angle. La grande non plus d'ailleurs.
J'ai pris des photos. Bien que sinistres. Tant le ciel était bas, gris, et digne de l'automne.
Pour le spectacle, je suis trop loin, mon zoom ne peut rien à cette distance.
Alignés au dernier rang de gradins bâtis, nous sommes loin des enfants qui s'agitent,
qui tentent de façon chaotique d'être synchronisés dans leurs costumes de papier multicolores,
trop loin pour mon appareil photo, et à contre-jour par-dessus le marché,
puisque le décor fait de quelques paravents de fortune est placé contre une immense baie vitrée.
Alors que les comptines donnent le tempo à la marche ordonnée des abeilles et des libellules,
de terribles éclairs fendent le ciel boursouflé de la Salanque, en fond d'écran, au-delà de la scène,
du spectacle, de la salle, du parking, et de Pia quelque part dans les arbres.
L'orage silencieux en arrière-plan de la fête de fin d'année correspondait à mon humeur.
Je suis saudade. Mélancolique. Et les turgescences des nuages se répandent dans ma poitrine.
A ce gloubi-boulga indigeste de bons sentiments, à celui écoeurant des fiertés narcissiques
de parents émus et attendris, à la contemplation béate de leurs braillards empotés,
j'ai des envies de meurtres, sinon de tempêtes et d'apocalypses.
Je suis pris dans une sorte de kermesse, de meeting évangéliste pour pygmées hystériques,
où je suis comme un imposteur, spectateur de ce qui est l'apogée d'une vie quotidienne,
d'un rythme scolaire et familial, que j'avais été si heureux d'oublier en devenant un homme.
J'ai perdu l'amour de ma vie. J'ai voulu être grand seigneur et je m'en ronge les poings.
Je suis seul. Au milieu de cette communauté amish accro au foot et aux supermarchés.
Au cœur de la vie pavillonnaire de province nourrie aux promos et aux téléréalités.
J'ai voulu libérer mon amour en le rendant à sa vie qui ne pouvait être celle-ci.
Bon sang. Les grillades avec Karine et Stéphane, avec Christophe et Pauline.
Les virées chez Casto et à Super U. N'est-ce pas exactement ce dont je m'étais affranchi...
Que l'orage se déchaîne. Qu'il dévaste la plaine et rase entière la ville de Bompas.


La petite fille de mon ami Cédric est passée tout de suite. Avec la première fournée.
Elle dût s'installer avec ses camarades de classe et attendre sagement, autant que nous,
que tout le monde ait pu faire son numéro, jusqu'à l'orgasme collectif du final.
A ma gauche, Cédric, et sa sœur à ma droite. La maman est assise à l'autre coude de Cédric.
Et je me demande ce qu'ils ressentent l'un et l'autre d'être côte à côte, réunis pour leur fille.
Et au-delà de leur fille, si loin, devant, installée au milieu des autres élèves de son école,
qu'éprouvent-ils l'un et l'autre, en tant qu'homme et femme, à se retrouver si proches.
Peuvent-ils vraiment en deux mois être devenus des étrangers l'un pour l'autre.
Comment cela est-il possible ? Je suis à la couleur de l'orage et à la grisaille d'août.
Mon amour. Ce qu'il est difficile d'aimer quand cela pouvait sembler si simple.
Le mal que ça peut faire quand ça faisait du bien. Que s'était-il passé ?
Je vomis sur les rangs devant moi tout mon dépit et mon chagrin des autres.
Mon enfance perdue qui rôde autour de nous, de cette halle incongrue sortie de nulle part
au milieu de mes vignes, et ces vies ordinaires que je ne juge pas, qui me crèvent le cœur,
aux visages que je croise, ces êtres qui vieillissent et essaient d'exister, ces espoirs piétinés,
et des désillusions que l'on chasse à grands cris de zèbres et de girafes qui dansent à petits pas.
Les éclairs dans les vitres m'enlèvent à l'assemblée et au bourbier des hommes.
J'enrage de te perdre. De te laisser partir. Je me maudis moi-même du mal que je me fais.
Ah, oui, ma grandeur d'âme. Ah, oui, ta liberté. Et la mienne à t'aimer. Chaque chose à sa place.
Je te préfère heureux sans moi que malheureux avec moi. Que de belles paroles.
Ma générosité. Et cette intelligence. Mais que fais-je de moi ? Fallait-il m'oublier ?
Au manque que j'éprouve de ne plus t'embrasser, te sentir, te toucher, et t'entendre parler,
je vais devenir fou de devoir vivre encore sans pouvoir te serrer aussi fort contre moi.
Que Bompas disparaisse en ce 1er juillet. Je veux la fin du monde.


Le public s'est mélangé aux artistes à la fin du spectacle.
Les parents et amis venus récupérer leurs abeilles et leurs libellules.
La petite blonde est avec papa et maman qui la félicitent de tout leur cœur.
Mon envie de chialer est absurde puisque ce n'est pas triste, que c'est un jour heureux.
Je suis, deux pas de côté, avec la tatie gentille qui attend pour embrasser sa nièce,
en train de me convaincre que la petite fille ne souffre pas autant que l'on pourrait le craindre.
Ses deux parents sont là, ils l'aiment et sont fiers d'elle. Tout le monde est content.
N'est-ce pas jour de fête ? Elle reste avec papa. Maman va partir seule de son côté.
Et c'est déjà la norme. La petite fille sait qu'elle reverra maman. Aucune raison de s'inquiéter.
Tatie a quelque chose de prévu de son côté. Papa prend sa fille avec lui. Et son ami d'enfance.
" On va au restaurant ? " L'orage sur nos têtes. L'orage dans ma gorge.
Oui, bien sûr. J'accompagne mon ami. Et nous voilà partis. La petite entre nous.
On va au restaurant. Les deux loups solitaires et la petite fille. On va chez McDonald's.
Sous la pluie de juillet. Bouffer un hamburger et une poignée de frites.

Mon amour. Où es-tu à l'instant ? Peux-tu vraiment ne pas penser à moi à cet instant précis ?
J'ai besoin de toi. Je ne tiendrai jamais la distance. Je ne tiendrai pas la distance sans toi.
Il faut que tu m'aimes. Il faut que l'on s'aime. Absolument. Tout de suite.
Une vie sans te voir n'est pas envisageable. Je ne tiendrai jamais le coup.
La petite est fatiguée. Nous partons avec son jouet McDo et son costume de libellule.
Le papa et sa fille me déposent au bout de ma rue avant de rentrer chez eux.
Et je rentre chez moi avec mes états d'âme. Ma colère. Ma tristesse. Et mon désir de toi.

Je cours à mon platane. Je cours à ma façade et à ses garde-fous. Pour que l'orage exulte.


J'y pense pour ma mère. Je pense au désespoir que c'était.
Imaginer de vivre sans elle. Imaginer de vivre sans pouvoir lui parler et sans pouvoir la voir.
Ni l'entendre. Ni l'embrasser. Jamais plus, je le savais, je ne la reverrais sur cette terre.
Mais bon sang, cette femme était morte. Ma mère était morte.
Et il était techniquement, logiquement, rationnellement normal, que je ne puisse plus
ni la voir, ni l'entendre, ni lui parler, puisqu'elle n'était plus là et perdue à jamais.
Mais toi. Toi. Tu es toujours en vie. Et c'est d'autant plus insupportable.
L'impuissance. La frustration. A laquelle ajouter cette idée de gâchis. Qui me révolte.
Tu es quelque part ici-bas, quelque part dans ma ville, à te mouvoir dans l'espace,
te tenant sur tes deux jambes qui fonctionnent, qui te portent, et nous ne sommes pas ensemble ?
Le temps que nous perdons. J'en hurle tout mon ventre à l'église St-Jean debout dans ma fenêtre.
Il est déjà neuf heures. J'ai envie de fumer. Et je n'ai plus de clopes. Il faut que je ressorte.
Depuis l'étage, je regarde ma rue. A cette place qui était celle où je me campais, chaque fois,
pour te regarder partir, traverser le parvis. La porte-fenêtre grande ouverte. Je suis au garde-fou.
Tout en marchant, tu te retournes une fois. Deux fois. Trois fois. Et puis quatre.
Tu me vois à mon balcon. Je fume et je te regarde. Tu vérifies que j'y suis. Encore. Et encore.
Jusqu'à ce que tu disparaisses au coin de la rue. A chacune de tes visites. C'était un rituel.
Je fume ici ma dernière cigarette sur une rue déserte. La ville d'après la pluie.
La porte-fenêtre ouverte. La fraîcheur fait du bien. L'air paraît respirable.
Tu n'es nulle part. Et je ne respire plus. J'en crève la tête haute. Le blues dans l'abdomen.
Quand je sens la fatigue me figer dans la pierre. Où est l'été solaire ? Où est la lumière de juillet ?
Le fouet délicieux de l'optimisme et de la fête. Les horizons limpides au soleil qui se lève...
Les projets. Le plaisir. Le sourire d'aimer. La chaleur d'être deux. Conquérants et paisibles.
Je ne suis pas l'amour mais l'ombre de moi-même. Vide et sec. A deux doigts de sombrer.
Mon amour. S'il te plaît. Viens souffler sur les braises qui menacent de s'éteindre.
Je ne tiens plus la route. Il suffirait d'un mot. Que tu me fasses un signe. Quel qu'il soit.
Quand je sens au fond de moi que tu m'aimes toujours. Il faut que je le sache.
Il faut que j'en sois sûr. Je ne tiendrai pas la distance si je ne sais plus rien.

La nuit n'est pas tombée. Nous sommes au crépuscule qui s'allonge en soirée.
A cette heure délicieuse où le silence règne aux lumières du jour qui peuvent prendre leur temps
au moment de partir, de passer le relais aux noirceurs qui hésitent, qui traînent de leur côté.
L'activité humaine est déjà suspendue dans ce quartier du centre libéré des touristes.
Tout est d'un calme atroce qui me serre le cœur. Quand il était capable de me rendre fou de joie.
C'est cette heure sensuelle qui désire la nuit, sa promesse d'amours et de sensations fortes.
Celle où des oiseaux bruyants prennent possession des lieux, volent et se font la course,
habitent le silence de leurs cris étouffés, sortant tous de leurs niches pour envahir la ville.
La volupté de l'instant, à peine supportable, à tant de quiétude et d'harmonie parfaite,
devient une torture à l'absence sensible qui me bouffe le cœur. Je déteste mon plaisir.
Puisque tu n'es pas là pour le partager. Mon bonheur ne vaut rien. Il me donne la nausée.
La beauté de ce lieu, la douceur des éléments, tout devient inutile et dépourvu de sens.
Comment n'es-tu pas avec moi pour donner une raison à ce monde d'exister ?
A ce nouvel été qui arrive ? A cette nuit qui avance ? A cette vie qu'il ne faut pas rater.
Perpignan déserté et sans âme qui vive. Un décor de théâtre au milieu du néant. Abandonné.
Qui doit bien être là puisqu'il me semble le voir. Aussi vide que moi. Tout seul à ma fenêtre.
Pourquoi nous refuser de nous faire du bien ? Pour qui nous empêcher ?
Au nom de quoi nous priver du bonheur d'être un peu l'un à l'autre ?
Il faut que je fume. Il faut que je trouve des cigarettes à neuf heures du soir.
Ou neuf heures et demi. Place de la République peut-être. Avec un peu de chance.
Il faut que je respire. Fumer me le permet. Je m'arrache à ma rue et m'habille.
J'enfile une chemise et ferme l'appartement. Descends les escaliers jusqu'à la porte.
Ma vie ne vaut plus rien sans toi. Je sors de l'immeuble et je marche. Et je marche.
Je n'ai pas le droit d'être triste. Pas un premier juillet.

Je tourne le verrou. Les clés dans leur coupelle. La carte de crédit à sa place.
J'ai trouvé quelqu'un pour me vendre un paquet de Marlboro. Il fait chaud.
J'enlève ma chemise. J'allume l'ordinateur. Les clopes jetées sur mon bureau.
Je vais travailler. Ou t'écrire. J'ai envie de t'écrire. Il faut que je travaille.
Le spectacle de l'école est déjà de l'histoire ancienne. Je suis revenu à ma vie.
Le temps que l'ordi s'allume, je vais vider le cendrier à la poubelle côté cuisine.
Le téléphone sonne. Que j'ai laissé sur mon bureau. Mon cœur s'arrête.
Une seule sonnerie. Je retiens mon souffle. Sonnerie unique confirmée.
Je me précipite sur le mobile pour vérifier sur le cadran. Et la chamade.
La roue tourne. Et tout bascule. En deux secondes. En à peine deux secondes.
Ton nom est affiché sur le portable. C'est bien ton nom. Et je piaffe. Je m'impatiente.
Il faut un second appel. Un second appel. Pour m'autoriser à t'appeler.
L'appareil s'éclaire et entame sa mélodie qui s'interrompt à la mesure espérée.
Une seule sonnerie à nouveau. Et mes doigts se mélangent et paniquent sur mon téléphone.
Je peux t'appeler et le fais aussitôt, fébrile, incrédule, debout devant mon bureau.
J'écoute, ça sonne, tu décroches. Je plaisante sur ma réactivité.
" Tu as vu comme je réponds au doigt et à l'œil ?... "
Je ne suis pas en état de jouer une autre partition que la mienne,
quitte à passer pour un affamé, à faire l'aveu de mon manque de toi, oui, je joue franc jeu,
je suis en manque de toi et attendais que tu m'appelles quand je n'attendais que ça.
Je ne sais plus dans quel ordre les choses sont sorties. " Tu vas bien ? Tout va bien ?
Tu as du temps pour parler ? Tu es où ? Ça me fait plaisir que tu appelles. Comment tu vas ? "
J'essaie de contenir tout ce qui m'arrive de partout, fais des efforts pour être cohérent,
commence à faire les cent pas dans mon studio et cherche mes cigarettes,
quand tu n'as pas eu le temps d'en placer une. Et puis, tu lâches le morceau.
" Ça va ? T'es bien, là, torse-nu dans ton appartement ? "...
La lumière orange de l'éclairage public s'était installée dans mon arbre et sur ma cathédrale.
Dans ma rue. Dans mes fenêtres sur lesquelles je me retourne soudain avec un nœud au ventre.
Je m'y élance, le portable à l'oreille, et te trouve sur le banc au pied de mon platane.
Mon amour. Mon amour. Sûr de ton effet. Le smartphone collé sur ta joue.
Les yeux levés sur moi. Avec un sourire à la fois triste et goguenard.
Et ton regard porte autant de malice que de bienveillance, d'insolence que de langueur,
quand il réalise l'exploit de dire à lui seul, distinctement, sincèrement, férocement,
je joue et je ne joue pas.

Le bruit de la porte. La minuterie dans l'escalier. Panique à bord à l'étage.
Putain, mon linge sale. Cette saleté de bouton que je n'avais pas encore hier.
Cette barbe que je m'étais promis de tailler ce matin. Merde. Je ne me suis pas préparé.
Je cherche mes clopes. Je n'ai pas de chewing-gums. Un coup d'œil dans le miroir.
Je ne suis pas à mon avantage. Mais je n'ai pas le temps de m'y arrêter.
J'ai ouvert la porte. Le couloir et ses tomettes. Et tu apparais. A quelques mètres de moi.
Je n'ai jamais cessé de t'aimer mon amour. Je n'ai jamais cessé de t'aimer.
Depuis quatre ans. C'est la même brûlure dans mon corps et dans mes membres.
Tu avances vers moi et tes yeux ne lâchent pas les miens qui crépitent.
Je ne tiendrai pas la distance. Est-ce vraiment ce que je pensais vingt minutes plus tôt ?
Est-ce vraiment ce que je gémissais dans ma porte-fenêtre sur la rue déserte au crépuscule ?
En me complaisant dans mon spleen et mon masochisme ? Je te vois approcher pour de vrai.
Et mes yeux le rugissent. J'ai tenu la distance. Depuis trois mois. Depuis quatre ans.
Quand tu réduis celle qui nous sépare jusqu'à passer ma porte que je ferme aussitôt.
J'ai tenu la distance mon amour. Qui n'a aucune importance quand nous sommes réunis.
Le rituel de l'accolade est timide. Maladroit. Nous ne savons pas ce que nous devons faire.
Je suis sonné. Bouleversé. Encore impressionné par l'image de ta mise en scène.
Tu étais assis sur le banc au pied du platane et me regardais te répondre dans mes fenêtres.
C'est peut-être ridicule. C'est peut-être kitsch à souhait. C'est ce que je voulais. Plus que tout.
Te voir dans ma rue. Particulièrement ce soir où j'étais abattu. Où j'avais besoin de toi.
Mon amour. J'avais besoin de toi. Je prends ta tête entre mes mains pour te regarder.
Les cheveux sur les tempes. Les pommettes. Les grains de beauté. Je passe tout en revue.
Je déchiffre le braille de ta barbe. Ta mâchoire. Ta bouche. Il faut que je m'assure.
Une nouvelle étreinte. Un baiser sec derrière ton oreille. Le temps de sentir ta peau.
Je bande. J'essaie de ne pas t'imposer cette érection qui n'est peut-être pas à sa place.
Mon corps te reconnaît. Il reconnaît le tien et exprime son désir. L'attraction irrépressible.
Et pendant qu'il me supplie de le fondre sur le tien, y chercher ta chaleur et peut-être ton sexe,
j'essaie de te dire d'autres choses qui me semblent prioritaires et vont dans le même sens.
Tu m'as manqué. Merci. Merci. Merci. Tu m'as tellement manqué.

Qu'est-ce que c'est que la distance une fois qu'elle est franchie ? une fois passée ? anéantie ?
Elle peut être de onze comme de mille kilomètres. Quelle importance une fois abolie ?
Elle peut être d'une heure comme de trois mois. Elle n'existe plus quand on est passé outre.
D'une semaine à l'autre. D'un mois à l'autre. Quelle différence ?
Tant que c'est d'un rendez-vous à l'autre et que nous nous retrouvons.
Je te regarde dans les yeux. Maintenant. Et le temps qui a précédé cet instant n'a pas existé.
L'éternité vaut plus que quelques jours ou quelques semaines lorsqu'elle est encore possible.
Trois mois ne sont rien à l'échelle d'une vie. C'est un battement de cils.
Assis au bord du lit, je te regarde en silence, allongé sur le dos, la tête sur ma cuisse,
en train de fixer le plafond, pendant que je caresse tes cheveux comme ceux d'un enfant.
Commencer juillet dans ces conditions me semble magnifique.
Tu cherches des réponses à tes questions muettes dans mes yeux.
Je te les donne toutes. Oui. Je t'ai attendu. Non. Je ne suis pas allé voir ailleurs.
Oui. Je t'aime. Je n'aime que toi. Tu es l'homme de ma vie. Non. Je ne mens pas.
Non. Je ne sais pas où ça nous mène. Oui. Je veux bien y aller avec toi.
Mon amour. Si tu savais. Ce soir plus que jamais, j'avais besoin de ça.
Je ronronne. Je suis une pierre au soleil. Je ne pense plus à rien. Je suis.
Au milieu de moi-même. Au milieu de ce monde. Je me régénère.
Tout ce qui me fait mal peut s'éloigner ou devenir autre chose.
Je suis avec toi et je me fous que ma mère soit morte,
je suis avec toi et je me fous que nous vieillissions ou qu'il nous faille mourir.
Je suis avec toi et je me fous du temps, de la mort, et de ce qui peut suivre.
Tout prend un sens. Qui me plaît. Tout devient cohérent. Et je peux faire la paix.
Même avec le bonheur et les vies ordinaires. Avec le quotidien et toutes ses contraintes.
Manger. Dormir. Laver son linge. Tout devient acceptable, agréable, justifié.
L'été peut être beau s'il ne l'est pas pour rien. Et juillet est superbe.
A cette heure de la nuit où il commence enfin.

Planté dans mes fenêtres comme cinq heures plus tôt,
quelque chose à changé, dans le décor peut-être, quand la nuit est venue
en déplaçant des ombres, en modifiant l'aspect de chaque chose et leur température,
quand tout est à sa place, la cloche dans sa grille, le marbre sur sa porte, le galet sur les murs,
mon arbre dans sa niche, et St-Jean sur son dôme, quelque chose a changé et merveilleusement,
quand c'est la même rue, quand c'est le même été, quand c'est la même ville et la même soirée.
Et je suis le même homme, planté dans mes fenêtres comme cinq heures plus tôt.
Cette fois les oiseaux ne sont plus et c'est un vrai silence.
Cette fois, le parvis à mes pieds n'est plus un lieu désert.
Je te regarde le traverser. Te retourner. Une fois. Deux fois. Trois fois.
Et je commence à aimer l'orage sur Bompas. Bompas et sa grisaille.
Je commence à aimer le spectacle de fin d'année d'une école de province.
Je commence à aimer ma journée et ma vie. Puisque tu en fais partie.
Alors que tu t'éloignes, je sais exactement ce qu'il faut de distance.
Tu doutes que je puisse la tenir. Je pourrai les tenir toutes si elles me mènent à toi.
Je ne tiendrai pas la distance ? Et toi ? Pourras-tu la tenir ?
Au défi que tu lances, les yeux dans les yeux, j'ai relevé un sourcil. Ça voulait dire chiche.
Est-ce un défi plus difficile à relever que celui que tu me lançais avec ton " toute la vie " ?
Si c'est pour toute la vie, mon amour, il n'y a plus de distances. Tout est solutionné.
Je ne lâcherai rien des promesses que je me suis faites, de celles que je te fais.
Au désordre du monde j'ai une certitude. Qui n'est pas celle de Dieu ou de l'humanité.
Elle est celle du lien qui nous lie tous les deux. Qui peut bien se détendre. Ne se rompra jamais.
Le Big Bang de notre coup de foudre, il y a quatre ans, et notre univers qui ne cesse de croître.
En expansion. Puisque l'histoire ne pouvait être qu'à la hauteur de la rencontre. Exceptionnelle.
Pour croire en quelque chose, il faut l'envie de croire. Et croire en nous, toi et moi...
nous n'attendions que ça. Pouvoir nous rencontrer pour que ce soit possible.
Nous avons la folie et assez de talent ou d'imagination pour inventer les choses.
Notre relation n'aura pas de pareilles, plus belle que l'amitié, plus belle que l'amour,
plus belle et plus puissante, quand il n'y a pas de mots ni de noms concevables pour la dire.
Que j'y épuise mille textes sans pouvoir la cerner. Et je l'aime pour ça. Parce qu'elle est infinie.
Je l'aime de toute mon âme. Et je te préfère à elle. Mon amour.
Que j'ai pu retrouver à chaque renaissance et mon premier juillet. Avec ce grand butin.
Ce trésor de jouvance plus cher que la santé, la beauté, la jeunesse, et que l'éternité.
Ce que nous désirions et qui est la confiance. Je m'endors avec elle.

Et peux me réveiller.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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Place de l'Indépendance

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Je n'avais dormi qu'un quart d'heure la veille.
Le temps de faire un cauchemar qui m'avait semblé durer toute la matinée.
Avec l'heure que j'avais visualisée sur le cadran de mon téléphone,
une dernière fois avant de sombrer, je m'attendais à ce qu'il soit bien plus tard au réveil.
Avec tout ce que j'avais eu le temps de vivre dans ce fichu mauvais rêve.
Eh bien non. Paniqué et déstabilisé par ce que je venais de voir ou imaginer, sous le choc,
il fallait ajouter cette seconde bizarrerie. Cela n'avait duré qu'un petit quart d'heure.
Cela avait fini de me troubler. Et désorienté, j'ai été incapable de me rendormir.
Ce sommeil était trop menaçant pour y retourner. Je me suis levé et me suis fait un café.
J'avais rêvé de toi. Nous dînions. Et cet aspect du rêve était fort agréable.
Mais mon cerveau y avait ajouté des représentations atroces de ma culpabilité.
Que je ne peux pas raconter. C'était un réveil particulièrement étrange à vrai dire.
Il est rare que l'on se rappelle un rêve aussi distinctement. Tout était encore très précis.
Etrange aussi parce que j'étais partagé entre la frustration de ne plus être avec toi,
quand j'y étais si bien malgré tout, et le soulagement d'échapper à ce que j'avais mis en scène.
Pas besoin d'être psy pour interpréter ce que j'avais produit. Tout était très clair.
Et je m'étonnais moi-même d'être à ce point pétri de culture judéo-chrétienne.
Je me faisais la morale. Et enrageais qu'une partie de moi puisse le faire dans mon sommeil.
Encore dans la brume, j'ai ouvert mon ordinateur aussitôt et me suis connecté à internet,
puisque, et c'est curieux de l'écrire, il me fallait me connecter aux choses réelles au plus vite.
Retrouver la réalité de mon quotidien, de mes contacts et de mes activités.
Les réseaux sociaux bien sûr, et mes messageries. Dont la nôtre. Et là, mon cœur cogne.
Je trouve un message de toi. Et il y a quelque chose de vertigineux à cette synchronisation.
Une sorte de concentration. Qui m'impressionne. Et dont je ne sais pas quoi faire.
Le sourire que c'est de te lire mon amour. Le bien que ça me fait.
Pourquoi diable mon cerveau essaie-t'il de me convaincre que ce que nous faisons est mal ?

Pourquoi profite-t'il que je dorme pour m'envoyer ce message que ce n'est pas bien ?
Quand je vois le bien que ça me fait. D'être avec toi. De t'aimer. Sans conditions.
Où est le mal à nous faire du bien ? A rêver, admirer, fantasmer et espérer l'autre ?
Je n'avais pratiquement pas dormi, marchais encore au radar, mais ce mail m'a donné l'énergie
de filer sous la douche et d'entamer une nouvelle journée avec assez de forces pour le faire.
Cette nuit, il me fallait rattraper les heures de sommeil perdues. Ce que j'ai fait à peu près.
Un sommeil sans rêves cette fois. Mais les quelques heures ne semblèrent pas suffisantes.
Ma sœur m'a réveillé au téléphone. Je n'avais pas entendu le réveil et j'étais en retard.
" Désolé. Donne-moi une demi heure. " Café. Me doucher. M'habiller. Brosser les dents.
En catastrophe. En pilote automatique. Aussi adroit qu'un mec bourré.


Je suis calé dans la voiture. Ma sœur est au volant et nous pouvons partir.
Un paquet de gel dans mes cheveux est censé me donner de l'allure.
Mes yeux sont encore collés. Malgré la douche. J'essaie d'être à peu près moi-même.
Par égard pour ma sœur qui conduit. A qui j'essaie de faire la conversation.
Le rêve de la veille me pose toujours question. Ce subconscient qui travaille.
Qui étais-je pour me faire la morale ? Qui suis-je pour me juger ?
Je sais que tu t'occupes de ce que tu dois. De ce que tu veux. De ce qui compte pour toi.
Et, je l'ai déjà écrit, c'est mon honneur de ne pas t'empêcher ni de te reprocher de le faire.
Je sais que tu es avec les gens que tu aimes vraiment. Et que c'est là ta vraie place.
Je ne parasite plus rien de ton temps et de ton esprit à ce que tu dois réaliser.
Suis heureux que tu puisses avancer quand tu n'avais en effet nul besoin de moi pour cela.
Que pouvais-je bien me reprocher à moi-même ? A quel moment aurais-je fauté ?
Est-ce que je me conditionne pour me dire que ce retrait est la bonne politique ?
Que je dois disparaître totalement de ta vie pour te laisser tranquille ?
Ce n'était pas moi qui étais venu te chercher. Je ne me serais jamais permis.
Il semblait que tu avais besoin de quelque chose à un moment donné que je pouvais t'apporter.
Où était le mal à te le donner ? Qu'y avait-il de si terrible à être ensemble comme nous l'étions ?
Je vomis ce sentiment de culpabilité qu'on manipule sans cesse et dont on se sert souvent.
Parfois contre nous-mêmes. Parfois pour s'arranger. Ou justifier des choix.
Bon sang. Je ne comprends rien. La seule chose dont je sois sûr est mon amour pour toi.
Mon envie de te voir. De t'entendre. De te serrer contre moi. De sentir ton cœur battre.
Sans savoir si c'est une envie partagée. Quand il est pourtant manifeste qu'elle ne l'est pas.
Mais le fait que tu ne m'aimes plus ou que tu n'aies plus besoin de moi est une donnée extérieure,
qui ne change rien à ce que j'éprouve, qui ne parvient pas à éteindre la passion qui est la mienne.
Je ne sais pas. Il y a des dates bien sûr, et nous y sommes en plein, qui exigent ta mobilisation.
Professionnelle. Et puis je ne sais pas non plus. Ce qui suit ou doit suivre. L'Amérique peut-être.
Qui peut à elle-seule, et je le comprends, t'offrir un avenir à court terme plus excitant que moi.
L'excitation à cette perspective est bien sûr plus grisante que celle que je peux encore inspirer.
Quand, contrairement à l'Amérique, entre autres choses, je n'incarne aucune perspective d'avenir.
Pour le taff aussi, il y a une aide substantielle que j'aurais pu apporter en d'autres circonstances,
quand il a été évoqué que j'aurais pu t'aider à un certain exercice, mais je vois bien aux délais,
comme aux dates, que tu as finalement pu te débrouiller, que tu n'avais pas besoin de moi,
et je dois bien constater que ce n'est pas sur ce terrain non plus qu'il était possible de construire.
Je sais que tu peux trouver des partenaires et collaborateurs ailleurs, et n'en suis pas jaloux,
d'autant plus quand c'est pour des choses que je ne sais pas faire ou que j'aurais fait moins bien,
lorsque je sais depuis le départ que tu n'étais pas avec moi pour ça.
Tu as ton univers et j'ai le mien. Tu auras ton Amérique quand j'ai déjà la mienne.
Et même dans la création, je suis tenu à l'écart de choses qui ne doivent être mélangées.
Ce qui est une différence entre nous quand j'ai fait de toi la matière de mon travail,
que tu es au centre de mon activité pour en être le matériau. Un sérieux déséquilibre peut-être.
Les trois jours que nous traversons sont importants pour toi et je n'y serai nulle part.
C'est étrange pour moi de m'en rendre compte. Une sensation trouble. De type mélancolie.
Et je m'accroche à l'idée que j'ai été réglo dans cette histoire, quoi que je rêve ensuite.
Je m'accroche à la poignée de la portière de la voiture de ma sœur sur l'autoroute,
comme à cette conviction que j'ai été irréprochable avec toi. Que j'ai été un mec bien.


C'est cette satisfaction au fond, qui me permet de garder ce qu'on appelle l'estime de soi.
Je sais comment je me comporte et me suis comporté avec toi. Et je suis fier de moi.
Et peut-être que je pèche par orgueil. Mais c'est ce que je tiens pour me tenir debout.
Me regarder dans la glace. Quand j'ai les yeux en face des trous.
Ma sœur sait que je ne suis pas tout à fait réveillé, sans doute,
mais sent bien qu'il y a autre chose et que je suis ailleurs.
Le liège des Albères. Le viaduc de Rome. Le village du Perthus. Nous filons vers le Sud.
Et je suis dans l'habitacle une coquille vide qui se laisse porter.
Depuis le mois d'avril, le contact est rompu. Le dialogue est rompu. Trois mois de brouillard.
Quand tu ne savais pas comment me dire que je n'étais plus grand chose pour toi.
Quand tu avais cette délicatesse de ne pas vouloir me blesser ou me faire de mal.
Tu avais plus important à faire. Plus urgent. Plus vital. Plus passionnant bien sûr.
Et je m'étonnais que tu ne puisses pas me dire simplement les choses.
Peut-être n'était-ce pas si clair dans ta tête. Mais il y a l'épreuve des faits.
L'épreuve et les preuves. En effet. Qui pouvaient t'éclairer sur l'état de la situation.
Et te conduire à cette conclusion par défaut que j'étais quelqu'un qui compte et d'important.
Le genre de choses que l'on dit aux gens que l'on n'aime plus et que l'on estime encore.
La crise du mois d'avril avait rompu une sorte de routine et t'a probablement ouvert les yeux.
Et les semaines qui suivirent le confirmèrent sans doute. Tu n'avais plus besoin de moi.
Ni pour mener à bien ton projet immédiat, ni pour aller à Paris ou en Amérique.
Et aux bonheurs intenses comme aux succès que tu as vécus entre-temps,
tu as cette confirmation aussi que tu peux très bien être heureux sans moi.
Même s'il n'est pas à mon avantage, c'est un progrès, et une forme d'émancipation.
A laquelle j'applaudis quand j'acceptais d'être tout pour toi, mais tout sauf une prison.
C'est beau de te voir grandir et avancer. Même à distance. J'aime ta liberté.
Et tu sais que j'ai la mienne. Malgré nos cultures et nos parcours différents.
Je ne suis pas beaucoup plus vieux que toi mais j'avais pris beaucoup d'avance,
en vivant des choses qui te font encore kiffer pour ne pas les avoir encore vécues.
Tu avais pris le temps, de ton côté, de construire des choses qui ne m'ont jamais intéressé,
et as le droit aujourd'hui de tout faire pour décrocher des choses qu'il te reste à connaître.
La vie est courte, et je t'encouragerai de toutes mes forces à aller au bout de ce que tu désires.
Même de ces choses dont je suis revenu. Tu dois avoir ta part et je sais que tu la mérites.
Tu seras juge ensuite et pourras trier en temps voulu le bon grain de l'ivraie.
Je ne peux pas te reprocher d'avoir à vivre ta vie. Pas moi.
Et tu ne dois pas culpabiliser à mon endroit quand je ne m'empêche pas de vivre la mienne.
Culpabilise si cela doit t'apporter une forme de satisfaction, ce qui serait tout à fait humain,
puisque ça donne du pouvoir et de l'importance, que je te donne en l'occurrence.
Mais si tu ne veux pas de cette culpabilité, tu peux t'en affranchir sans problèmes
puisque je suis seul responsable de ce que je traverse personnellement vis-à-vis de toi.
Quelque chose qui m'intéresse, même quand c'est triste ou violent,
parce que je n'avais jamais vécu ça avant de te rencontrer.


Je me traîne en peignoir dans cette maison qui est la mienne. La Catalogne.
Je tombe à peine du lit. Je sors à peine de la douche. Peu importe. Je suis chez moi.
Je peux aller de la salle de bains à la cuisine par ce grand couloir de six voies qui se déhanche,
qui dépasse la Jonquère et contourne Figueres, même mal réveillé, sans que ça ne gêne personne.
Je suis à l'abri. Avec ma sœur. En confiance. Dans ce pays qui est le mien.
La cuisine est à Gérone. Et je vais y poser mon cul au soleil pour boire un jus d'orange.
Place de l'Indépendance. Tout un symbole. L'histoire de ma vie. La chimère des hommes.
Ma sœur est dans la confidence. Et je me décide à lui en parler. Lui parler de toi.
Elle m'écoute. A la fois admirative et inquiète. La force des sentiments.
Elle est perplexe à cette contradiction qui n'en est pas une. Pas à mes yeux.
Puisque précisément, c'est parce que je t'aime que je suis prêt à te perdre tout à fait.
C'est parce que je t'aime que je te préfère heureux sans moi que malheureux avec moi.
Ce n'est pas seulement une construction mentale pour me faire valoir à mes propres yeux.
Pour me régaler tout seul de la satisfaction dont je parlais de passer pour un mec formidable.
C'est aussi une nature. Quand mon bonheur n'est pas possible au malheur environnant.
Je sais que tu es bien. Dans une bonne période. Et c'est une consolation qui justifie tout.
Je t'ai connu heureux. Je t'ai connu triste. Je t'ai vu conquérant. Et broyé par les doutes.
Je t'ai vu et reçu aux jours solaires et insouciants comme aux jours de panique et de noirceurs.
Et si je suis égoïste, mon égoïsme ne consiste pas à te préférer abattu, perdu et malheureux
au point que tu puisses avoir besoin de moi. Je ne peux pas souhaiter que tu ailles mal.
Même à l'ombre de ce calcul inavouable, aussi faux que pervers,
celui qui conduirait au résultat douteux que ce serait la condition pour te garder.
Sans doute as-tu plus besoin de moi quand tu vas mal que lorsque tu vas bien.
On le sait bien. Et c'est le cas de tout le monde. Quand on est fort, on n'a besoin de personne.
Mais mon égoïsme ne s'exprime pas de cette façon. Il est dans mon amour pour toi.
Le bien que ça me fait d'être amoureux de toi. Même si c'est à sens unique.
Quand je n'ai pas besoin de toi ni de ton approbation pour le vivre et l'éprouver.
Tu n'es pas responsable de ce que tu m'inspires. Et c'est mon seul business.
Tu sais depuis le début que je ne t'ai jamais voulu pour moi.
Et c'est bien grâce à cela que notre histoire fut possible.
Je ne veux pas de la vie que tu mènes et ne veux prendre la place de personne.
J'ai toujours voulu que tu sois libre. De m'aimer. De me voir. Ou de faire autre chose.

Place de l'Indépendance. Sous les parasols. Que j'ignore. Je me mets en plein soleil.
La chaleur connecte mes neurones. Je suis parfaitement réveillé. Je suis réincarné. Opérationnel.
Je me moque de moi-même. Des images que j'ai construites dans ce foutu cauchemar de la veille.
Pourquoi mon subconscient voulait-il absolument s'embarrasser de scrupules ?
Tout le monde n'avait-il pas accepté la situation ? De façon tacite ? Consciente ou inconsciente ?
Pourquoi tenir à culpabiliser quand tout le monde avait fait sa part pour que ça fonctionne ?
Qu'il ne peut y avoir de culpabilité que lorsqu'il y a une faute. Où était la faute ?
De quoi étions-nous coupables exactement ? Pourquoi le serions-nous ? De quoi au juste ?
Où était le mal ?... Etait-ce une façon d'exprimer mon sens du drame et de la tragédie ?
Problème du cauchemar ? Résolu. Nous n'avons rien à nous reprocher ni l'un ni l'autre.
Et je te le garantie ici si tu as un seul doute. Ni par rapport à ce qui se passe entre nous.
Ni même vis-à-vis de tiers. Quand tout fut fait pour que personne n'ait à subir quoi que ce soit.
De ma culture catholique, j'ai le sens de la culpabilité sans doute, celui de l'arrangement aussi.
Et tout fut déployé pour que notre égoïsme ne porte tort à personne. So what ?
Je vide mon verre. Une fois encore, c'est un bonheur pour moi que rien n'ait explosé en vol.
S'il fallait qu'un des deux appareils explose, il fallait bien sûr que ce soit le nôtre.
J'ai un bon parachute et tu n'as aucun souci à te faire pour moi. Ma vie est belle.
J'irai aux Etats-Unis aussi. Et en Chine. Et en Crète. J'avance sur mon chemin.
Que tu n'aies pas l'impression d'abandonner un pauvre type sur le bord de la route.
Ma situation sociale a toujours été précaire, dans la richesse comme dans la pauvreté,
parce qu'il n'a jamais été dans mon métabolisme de besoins de m'installer et construire,
que je me suis toujours foutu du confort et de la reconnaissance, que l'enjeu est ailleurs.
Je n'ai pas de bagnoles, de maisons, aucun bien qui puisse m'entraver, suis libre comme l'air,
et j'ai toutes les ressources en moi pour être heureux et réussir ma vie sans enfants et sans public.
New York, Los Angeles, Hong Kong, Mexico, Sydney, San Francisco, je connais.
Les aéroports. Les taxis. Les hôtels. Le room service. Les peignoirs blanc nid d'abeille.
Les limousines. Les soirées. Les plateaux de tournage. Cinéma. Télévision. Et quoi d'autre ?
De Niagara Falls à Bali, de Rome à Las Vegas, je n'ai jamais été aussi heureux qu'à Perpignan.
Des Relais & Châteaux aux palaces, je n'ai jamais été aussi heureux que dans mon 20 m2.
Dans mon platane. A t'attendre. A t'écrire. A t'aimer.
Je suis riche du monde et suis indestructible.

Trois mois à n'embrasser personne. Faire l'amour à personne. Sans sexualité.
Autres temps, autres mœurs. Après vingt ans d'hypersexualité et de fête intensive.
J'ai appris à aimer une autre approche. Une autre façon de me servir de ma bite.
J'ai aimé ce nouveau rythme que tu m'as imposé. Cette autre façon de voir les choses.
L'exclusivité. C'était délicieux. L'attente pour décupler le désir, décupler le plaisir.
Cette ivresse de n'être qu'à toi. J'ai aimé ça quand c'était exotique et nouveau.
Je m'y suis jeté corps et âme. Avec l'appétit du mec qui sort à peine de vingt ans de mariage.
De vingt ans de fidélité. De sexe avec une seule et même personne. L'envie de l'autre vie.
Depuis avril, tu le sais, je n'ai pas eu le goût d'aller voir ailleurs et ne m'y suis pas forcé.
Et la dernière personne avec qui j'ai eu une relation sexuelle et amoureuse est toujours toi.
J'ai rencontré des hommes extraordinaires, des hommes séduisants, troublants et attirants,
on m'a fait du charme, on m'a fait la cour, on me drague, on me fait des propositions étranges,
parfois amusantes, des choses que je n'aurais pas refusées si je ne t'avais pas dans la peau.
Et je n'ai pas encore passé le pas qui serait irrattrapable à mes yeux de me frotter à d'autres.
Tu ne me demandes rien. D'autant plus si ton souhait est que je me décontamine de toi.
Mais pour ma part, je sais que si j'embrasse une autre bouche que la tienne,
un autre corps que le tien, je ne pourrai plus t'embrasser ensuite.
Je gâcherais tout. Sacrifierais notre relation et ses chances. Qui n'aurait plus son intensité.
Je serais taché d'une empreinte et d'odeurs qui saliraient mes gestes et mes regards.
J'aurais renoncé à la pureté de notre passion. A ce qu'elle a de singulier et d'extraordinaire.
Et c'est mon seul choix de nous donner du temps avant de commettre l'irréparable.
Enlever une bague ou un contact sur Facebook, c'est de l'accessoire pour faire réagir.
Pour essayer de comprendre. De savoir où l'on en est. Mais aller voir ailleurs,
c'est une autre affaire, à mes yeux en tout cas, puisque ce serait véritablement une fin.
Un point de non retour. Puisque même si nous revenions ensemble, l'histoire changerait.
Deviendrait autre chose. Et que je ne suis pas certain que j'aimerais cela.
Je veux me donner des chances de revoir tes yeux étonnés et incrédules dans les miens.
Et si faire abstinence trois mois est le prix à payer, je prends le risque que ce soit fait pour rien.
Quand rien en ce bas monde ne vaut le prix des regards amoureux que nous nous échangions.
Durant de longues, longues minutes. Qui étaient éternité.

L'aéroport de Gérone. Où il m'arrivait de débarquer pour aller à Rosas depuis Paris.
Réveillons de Noël chez mon père. Ou vacances l'été. Autour de la piscine. La Costa Brava.
Le terminal. Où nous prenons un café. Ma sœur est avec moi. J'ai de la chance de l'avoir.
Quelqu'un de carré. Digne de confiance. Sur qui je peux compter. Quoi qu'il arrive.
Ma vie est belle. Elle l'est d'autant plus que tu en fais partie. Quoi qu'il arrive.
Même aux départs. Qui sont toujours des arrivées. Peut-être même en mourant.
Même à celui-ci, tu seras avec moi. Je le sais depuis que je t'ai vu sur la Place Molière.
Il y a eu une vie avant toi. Je vis celle d'après. Celle que je préfère.
Même si tu devais me refuser d'autres regards, d'autres baisers, d'autres visites.
Mon cœur respire paisiblement à ce mot qui me vient. Qui est encore merci.
Sois heureux mon amour. Quel que soit le chemin. Il n'y a que ça qui compte.
Pour moi, pas de problèmes, je l'étais avant toi, et j'ai connu bien mieux à la seule rencontre.
Tu m'as touché comme personne. Et malgré mille textes, je ne sais toujours pas pourquoi.
Tu es exceptionnel pour moi, d'une façon exceptionnelle. Qui est ma seule vision.
La sensation unique, possible du fait de mon histoire, ma culture, tout ce par quoi je suis passé.
De choses que j'identifie, que je cerne, comme de choses qui m'échappent.
La sensation d'être complet à ton contact. C'est quelque chose d'assez rare.
Je suppose. Quand je n'avais jamais ressenti ça avant. Même en ayant été amoureux.
Ce n'est pas une complétude verticale, ce n'est pas celle que l'on éprouve avec sa mère,
ni même avec ses enfants, j'imagine, puisque ce n'est pas la complétude de la filiation.
C'est une complétude horizontale. Celle que l'on a avec des êtres aux gènes différents.
Il ne s'agit pas de puiser de façon féminine, sécurisante, ce qu'il faut pour prolonger des racines,
le confort du foyer, mais d'aller conquérir la part manquante de soi-même pour se réaliser.
Tu es ce territoire qui me finit, non pas dans la consanguinité mais dans la transcendance.
Cohérent avec ce que j'ai toujours voulu être ou devenir. Toujours meilleur et plus serein.
Et tu n'as qu'à me lire, et me lire encore, pour avoir une idée de ce que tu incarnes.
De cette façon unique que tu as d'exister pour un seul être qui t'aime pour toi-même,
lorsque tu es aimable et quand tu ne l'es pas, qui t'aime même quand tu ne t'aimes plus,
qui ne te laisseras pas seul quand tu ne veux pas l'être, et te foutras la paix quand tu en as besoin.
Pour avoir une idée du cataclysme qui frappa Perpignan il y a presque quatre ans.
Puisque, quoi que tu en fasses, tu as changé la vie d'un homme simplement en étant.

Sans avoir rien à faire. Et pas même en l'aimant.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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Barri Vell

Publié le

Une meurtrière dans la pierre d'une façade. C'est une ruelle. Ou bien des escaliers.
Le dédale médiéval d'une cité sur sa butte. La médina. Tout communique.

Je m'y perds. Je m'y affole. Voulant tout contrôler. Inspecter. Explorer et comprendre.
Le parvis délirant d'une église baroque. Je pense à la Piazza di Spagna.
Et c'est Rome au cœur du Gironès.
Des jardins plantés d'autant de totems que de cyprès taillés.
J'y erre le cœur léger. Découvre les bains arabes. Un palais. Un musée.
M'étonne de tout reprendre. Investir. A nouveau.
Je n'ai pas le temps de faire des photos. Je suis là en touriste.
Fatigué de tout voir à travers un viseur et un cadre fermé.
Je m'affranchis de la technique et des démonstrations. Je profite.
Un plaisir égoïste. Puisque j'apprends à en prendre sans le moindre scrupule.
L'appareil oublié, c'est une délivrance, celle d'une pression que je n'ai plus à faire.
Les heurtoirs travaillés. La mousse des patios. Des têtes de dragons.
Il y a eu des artistes. Et autant d'artisans. Et je leur rends hommage.
Des images que je vole. Que je garde pour moi.
Quand savoir regarder est déjà du partage.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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L'amour vrai

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Quel bonheur de te savoir heureux.

 

Philippe LATGER / Juin 2014

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