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Publié le

Dans le bus qui traverse la ville, je me laisse prendre par l'instant.
C'est bizarre, l'instant, quand on s'y arrête. C'est indéfini. Et l'on comprend des choses.
Des lois mathématiques qui régissent ce monde. Le temps et la vitesse. Le zéro et l'infini.
Le véhicule roule sur une route, et tout peut être sans doute expliqué scientifiquement,
la matière qui constitue le bus, l'attraction terrestre qui nous tient au sol,
les forces, le mouvement, jusqu'aux réflexes du chauffeur au volant.
Les yeux perdus dans les façades et les feuillages d'une avenue, je ne regarde rien de particulier.
Je me laisse porter. Et je sens dans ma chair qu'il n'y a pas de frontière entre l'instant et l'éternité.
Il suffit de s'y arrêter. Et l'infiniment grand se confond avec l'infiniment petit.
Comme une seule et même chose.
Et voilà ce qu'il se passe. Mon pouce fait rouler doucement ma bague à mon index.
Sans y penser. Une association d'idées. Je pense à toi. Sans y penser.
En fait, non. Je ne pense pas à toi. Penser est une action consciente.
Ici, c'est autre chose. Je suis plein de toi. Ce serait plus exact.
A ce moment perdu entre l'instant et l'éternité. Entre le maintenant et le toujours.
Je me laisse porter dans un autobus, qui va d'un endroit à un autre, et je suis plein de toi.
Ailleurs. Dans une dimension où rien n'est périssable. Une réalité parallèle ou supérieure.
Où aller d'un endroit à un autre n'a plus aucun sens. Où le temps n'a plus de prises.
Un lieu où je ne peux plus craindre quoi que ce soit. De quoi pourrais-je avoir peur ?
Puisqu'il n'y a plus de temps, plus de vieillissement, plus de mort. Plus de séparations.
Je suis plein de toi. Comme je suis plein de ma mère. De tous les gens qui m'ont fait.
Les morts et le vivants. Ceux que j'ai connus. Ceux que je ne connaîtrai jamais.
Dans cet hyper-instant, où il n'y a plus d'avant et d'après, ou alors où les deux se confondent,
je suis au cœur des mystères de l'univers, et au plus près des réponses ou du dessein de Dieu.
Je suis au-delà du vivant ou de ma propre vie. Puisque hors du temps. L'espace d'un instant.
Dont le vide est plein de ce que tu représentes pour moi. Maintenant, donc toujours.

Je réinvestis mes yeux. Capables de reconnaître le Canigou allongé dans le lit de la Têt.
Tout se reconnecte. Perpignan. Roussillon. France. La route pour Bompas. François Hollande.
Israël. Palestine. Charlemagne. Le moteur à explosion. Mon enfance. Le piano. Gibraltar.
Toutes ces choses qui existent. Qui ont existé. Ma mère. Ces cheveux. Ce sourire.
Le temps. L'Histoire. Les générations. Après générations. De naissances et de morts.
L'intuition que l'entrée et la sortie sont une même chose. Je regarde le ciel.
Cette fiction de la planète terre et de son atmosphère. Le système solaire.
Le bus tourne autour du soleil. Un dernier rond-point. Direction l'arrivée.
Et voici mes hauts cyprès inégaux rangés serrés pour contrer la tramontane.
Bompas est au bout de la route. Hannibal et ses éléphants. Le mariage de ma sœur.
Un homme joue de la truelle, un genou à terre, pour fermer le caveau de ma mère.
Un autre a hurlé sans que je me rappelle du son précis que le hurlement a produit.
Il me semble que c'était moi. Le cercueil enfourné dans sa loge. La plaque de marbre.
Le petit-déjeuner et le pain grillé sous la pergola de la terrasse en plein soleil.
Le timbre de sa voix grave. Son rire qui riait toujours en s'excusant de le faire.
Ma mère. Qui n'était pas belle. Qui était plus que ça. Que j'ai dû inventer.
L'odeur de ses cheveux. Que je dois pouvoir retrouver en me concentrant un peu.
Que vient faire Dieu dans cette histoire ? Quel est le rapport ? Si nous sommes Lui tous ensemble ?
Mourir ne peut rien. Ou aussi peu que vivre. L'instant. L'éternité. Tout se vaut en ce monde.
Israël. Palestine. Le mal et la bonté. Tout ne fait qu'un. Et rien ne disparaît.

Tu vois, c'est ça. Cette intuition. Celle de t'avoir toujours connu et de pouvoir t'aimer toujours.
Une semaine. Un mois. Quatre ans. A l'instant où j'en parle, tout peut bien se valoir.
Ce n'est vu que d'ici, de l'instant où nous sommes. Le temps, c'est ce que nous en faisons.
J'étais au pied du Castillet. Je suis au coin du Mas Pams. Il s'est passé quelque chose.
Le temps d'aller de l'un à l'autre sans doute. Mais je suis déjà sur le pont.
Et je pourrais douter que le Mas Pams de Bompas ait seulement existé.

Quand tu liras " je suis déjà sur le pont ", cela fera longtemps déjà que je n'y serai plus.
Et c'est une forme de mensonge que d'écrire que je suis sur le pont lorsque je n'y suis pas.
Je suis dans mon lit. Avec l'ordinateur. Et j'ai tapé sur les touches de plastique du clavier,
ce qu'il faut de lettres pour écrire " Mais je suis déjà sur le pont " il y a quelques instants.
Je suis dans mon studio. Dans mon appartement. Il fait nuit. La ville dort encore.
Et même tout à l'heure, lorsque je dormirai, et même dans dix ans, lorsque je serai mort,
je serai bel et bien déjà sur le pont au moment précis où quelqu'un le lira.
Personne ne va mourir. Il faut pour cela commencer par être vivant.
Sommes-nous sûrs de l'être ?
Je veux que tu m'embrasses, et tu m'embrasses. Il me suffit de l'écrire.
Tu m'ôtes l'ordinateur des mains. Tu t'allonges sur moi dans l'obscurité.
Je vois tes yeux briller et sourire dans les miens. Tu colles ta bouche sur la mienne.
Je reconnais la chair de tes lèvres. Pressée contre la chair de mes lèvres.
Des lèvres qui en s'ouvrant ne sont plus des lèvres mais des langues qui se trouvent.
Et tu m'embrasses. Tu m'embrasses. Il n'y a plus de langues mais deux hommes qui s'aiment.
Furieusement. Désespérément. Absolument. Et si je veux que tu m'aimes j'écrirai que tu m'aimes.
Que tu es bouleversé. Bouleversé d'être là. D'être heureux. D'être bien. D'être tout.
A ne plus savoir ce qui est vrai ou non, si tu es vivant ou pas, s'il existe quelque chose.
Tu deviens ma bouche, et mes mains sur ton cul, et mon sexe qui bande aussi dur que le tien.
Mais je peux aussi bien écrire que tu prends une douche avant de t'en aller.
Que tu fumes sur mon lit. Que tu attends des réponses. " Ne me mens pas. "
Mais je préfère écrire que tu me regardes dans les yeux et me dis : " je te crois ".
Tu approches ton visage du mien. Tu n'as pas besoin de me le dire. Tu m'aimes.
Quelque chose de grave et sérieux dans l'expression veut m'en convaincre de toutes tes forces.
Et mon sourire te dis que j'ai compris et reçu le message, que je suis fou de bonheur,
que je veux vieillir avec toi et que tu sois heureux comme il ne fut jamais possible de l'être.
Nous sommes à Perpignan, Paris ou Barcelone. Ou nous ne sommes pas.

Je dîne avec toi en terrasse du Figuier. Je bois un verre avec toi dans la salle du Cosy.
Je colle mon avant-bras au tien sur l'accoudoir d'une salle de cinéma.
Tu poses ta main sur mon genou sous la table d'un restaurant.
Tu poses ta main sur ma cuisse pendant que tu conduis.
Tu poses ta tête sur mon épaule pendant que je cherche quelque chose sur l'ordi.
Tu me retiens dans tes bras en haut des escaliers quand je m'effondre.
Tu me regardes te parler au téléphone torse-nu depuis mon platane dans la rue.
Tu me regardes te sourire entre les oreillers et entre deux sommeils ravi de me trouver.
Tu me regardes m'éloigner sur le tapis roulant interminable d'un terminal de Roissy.
Je te vois pleurer en bas de l'escalier, figé dans le couloir juste devant la porte.
Tu es sur moi, je suis en toi, tu te penches sur moi et tu me dis " toute la vie ".
Je t'écris. Je t'écris. Tu me dis " tu fais partie de ma vie ", " ne fais pas de conneries ".
Je te rejoins sur un banc de Canet derrière le manège. Le Mont des Oliviers.
Je te mange le sperme. Je te mange la bouche. Je te mange des yeux.
Ta voix au téléphone. La lune dans le ciel. Un selfie quelque part quand je dîne à Collioure.
Une marche nocturne sur les Allées Maillol. La rupture. L'obsession. La détermination.
Tu viens avec une bougie. Une crème au chocolat. Un kleenex sous ma porte et son petit smiley.
" Tu me plais ". Tu me lis. Je t'allonge sur mon lit. Et je n'ai pas rêvé.
Je serai déjà mort depuis longtemps que je continuerai à t'embrasser aussi longtemps
qu'on lira dans ce texte je t'embrasse, je t'embrasse, je te roule des pelles.
Nous ne serons plus de ce monde que nous nous aimerons encore.
Je n'arrive pas à Bompas. Je rentre de Canet. " Regarde-moi dans les yeux. "
Maintenant et toujours. Je te serre dans mes bras. Le zéro. L'infini.
Où même l'impossible est déjà arrivé.

 

Philippe LATGER / Juillet 2014

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