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L'étang de Leucate

Publié le

Lissant les surfaces liquides,
les miroirs de nacre et d'aluminium,
mon train fend les airs iodés,
les eaux troubles,
soulevant ici des vagues d'échassiers surpris,
de flamants roses effrayés,
laissant là des taureaux impassibles dans leurs marécages crépus.
Les roseaux s'inclinent sur leurs barrières de guingois,
se couchent sur des clôtures aux piquets de bois mort et poli par le sel,
des tamaris frissonnent au passage de nos voitures grinçantes.
La mer s'ouvre sous la crosse confiante d'un nouveau Moïse.
Il existe un passage.
La voie se dessine, sinueuse, ferrée, mais rongée par la chaleur
comme aux sabots d'un cheval de Camargue.
Le sable a remplacé la terre,
léopardée de flaques frémissantes.
Les étangs se déploient de part et d'autre
comme ailes de papillon diaphane
et notre train prend son envol,
au-dessus des franges d'écume, de vases odorantes,
happé par le soleil.
La lumière aveuglante a incendié les ondes
comme elle a saigné la pierre,
lacéré la terre de vignes assoiffées, insatiables.
Tout brûle,
de la garrigue jusqu'aux cumulus d'albâtre.
Jusqu'au bleu absolu
qui maquille les noirceurs au-delà
d'un univers sans fond.
Notre étoile,
telle une explosion nucléaire sans fin,
irradie le décor de son feu féroce,
traque l'ombre du moindre poteau électrique,
fait éclater les pignes des pins,
sèche leurs aiguilles et les herbes sauvages,
craquelle le sol quand l'eau s'est retirée,
fait apparaître le sel en croûtes agglomérées,
fait proliférer la vie jusque dans l'épaisseur de la boue.
La rocaille noueuse résiste et s'impose,
émergée des entrailles,
et le train lui caresse les flancs.
Entre les arbustes hirsutes,
nous progressons mollement,
les rideaux crasseux en balanciers,
au milieu de cet instant d'hésitation entre terre et mer.
Etang de Leucate. Etang de Salses.
Et tant d'autres merveilles.
Nous arrivons à Perpignan.



Philippe LATGER
Juin 2006 à Narbonne

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Vandale

Publié le

Testés les morpions et la gale,
l'herpès nasal que je trimbale,
je vieillis, traîne les sandales,
paye pour ma vie de vandale.
Je vois mes couilles et amygdales
qui pourrissent et se font la malle.
Virus au parfum de scandale.
J'ai dû décrocher la timbale.
J'ai tout mordu, l'âme morfale,
morphine et choses qu'on inhale,
l'alcool d'école communale,
me suis perdu dans le dédale.
J'ai payé pour mes joies bancales,
pour des paradis à deux balles.
J'ai pillé jusqu'aux fonds de cales,
mon capital, mes capitales.
J'ai tout brûlé, comme un vandale,
ruiné ma santé, mes annales.
Feux d'artifice ou de Bengale,
il ne me restera que dalle.


Philippe LATGER
Mai 2006 à Paris

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La louve

Publié le

Une Star des Années Cinquante.
Une actrice hollywoodienne,
égyptienne peut-être,
méditerranéenne sans doute,
Ava Gardner aux arènes
pour acclamer Luis Miguel Dominguin.
Le charbon du regard,
la noirceur étoilée des nuits d'août,
qui crépite entre les parasols résineux de la pinède,
l'austérité de la Castille,
aride et rocailleuse,
la cambrure d'une Espagne,
fière et superbe.
Si tu es une étoile,
tu es d'abord une Sainte.
Et tu portes le prénom de la plus illustre,
pleine de grâce.
Si des mystères ont entouré ton histoire,
si Maman a toujours balayé nos inquiétudes d'enfants,
à te voir vivre sans mari,
à te voir vivre sans homme et sans avoir fondé de famille,
Maman nous répondait justement, que nous étions tous celle-là.
Si tu n'as pas mis au monde,
tu as materné tes benjamins,
toute la fratrie et ses descendances,
neveux et nièces,
comme tes propres enfants.
Petit garçon, à mes yeux,
cette situation n'avait pas l'ombre d'une bizarrerie,
tant ton dévouement et ton amour emplissait tout l'espace.
L'argument de Maman suffisait à tout expliquer et le sujet était clos.
Tu as épaulé Maurina de la Hoz,
née Balbuena,
la Mama,
élevant comme une deuxième maman le petit Ambrosio.
" Petit, il était blond comme les blés ! "
dis-tu encore les yeux étincelants d'émerveillement et d'orgueil légitime.
" Il était beau... "
Ta famille, tu l'avais déjà.
Je l'ai compris enfant,
en décelant que Maman
ne te considérait pas seulement comme une sœur.
Entre toutes les femmes,
tu étais le maternage absolu,
l'abnégation incarnée,
le don de soi.
Des choses que bien des mères peuvent t'envier.
Parce que tu n'étais pas qu'une sœur pour Maman,
pour moi, c'est logique,
tu n'étais pas seulement une Tante.
Si le terme de Sainte t'embarrasserait,
dans ton humilité agacée,
la Vestale du Temple veille en toi.
En plus de mon Parrain d'abord,
puis de son fils Frank qui lui ressemble tant,
qui n'est pas pour moi qu'un cousin,
pour être aussi un ami,
tu t'es occupée du foyer,
le vaisseau-mère,
l'unité centrale,
le cercle d'Aravoth,
Route de Fronton.
Cette maison singulière,
aux briques rouges et aux grilles noires,
avec son grand portail grinçant,
ses énormes bouquets d'hortensias,
et les flocons de fleurs du cerisier,
dont tu cueillais les fruits chaque année pour nous en régaler.
La lumière basse dans la cuisine qui sentait le savon,
où tu trônais en hôtesse,
faisant cuire ces morceaux de viande qui me faisaient saliver,
ou décorticant de tes doigts noueux l'écorce d'une orange.
Les conversations jusque tard dans la nuit me fascinaient.
Esteban " montait ",
il venait faire la bise.
La Mama était déjà devant la télévision hurlante,
dans la chaleur feutrée du canapé, au bout du couloir.
Votre voisin éclairait son passage d'une bonne humeur constante,
dissimulant toujours ses inquiétudes,
pour partager de bonnes blagues et des éclats de rire.
Le front plissé, ses sourcils en accents graves
sur des yeux rieurs et malicieux,
façon Richard Gere dans Cotton Club,
était l'aîné de la tribu.
C'était la fête.
Tout le monde parlait en même temps.
De formule 1, d'Yves Montand ou de Bernard Tapie.
De Robert Mitchum et de Steve McQueen.
Le parquet ciré craquait sous nos patins.
Au bout du couloir,
dans la sombre salle à manger,
le tapis, sous la table, allait m'accueillir de tout mon long.
Alignées sur le canapé, Mémé, Maman et toi,
allaient regarder le film d'un ciné-club ou cinéma de minuit.
Allongé à vos pieds,
j'ouvrais de grands yeux émerveillés
sur Elizabeth Taylor et Richard Burton,
sur Vivien Leigh et Clark Gable.
Je crois me rappeler que tu avais un faible pour Errol Flynn.
Sans le savoir, tu m'as ouvert les portes du Nouveau Monde.
Le démon américain qui ne m'a jamais lâché,
qui s'est décuplé à mesure que je découvrais la musique,
la littérature ou l'architecture,
a pris possession de mon être avec le cinéma de tes vingt ans.
Hollywood rayonnait dans la maison singulière de la Route de Fronton.
Après le rugissement d'un lion
ou la Liberté éclairant le monde,
des cordes endiablées ou dramatiques
accompagnaient les noms de Rita Hayworth ou Gregory Peck.
Je suis sûr que c'est à tes pieds,
fébrile, bouleversé,
que j'ai découvert Gene Kelly virevoltant sous son parapluie.
Mieux encore !
Le même danseur dans la débauche hallucinante
d'Un Américain à Paris :
un feu d'artifice éblouissant
qui allait me convertir sans m'en rendre compte
au culte inconditionnel de George Gershwin.
C'était trop tard.
La propagande des Studios m'avait marqué au fer rouge.
Tous ces baisers en noir et blanc,
ces duels improbables de capes et d'épées,
ces Indiens au galop dans le Far West,
m'ont construit,
incendié mon imaginaire.
Et j'ai pensé à toi,
quelques années plus tard,
à ce que je te devais,
en remontant avec émotion
le trottoir étoilé d'Hollywood boulevard,
à Los Angeles,
alors que mon soleil venait de s'éteindre à jamais.

Lorsque j'étais enfant,
tu ouvrais un lit-pliant dans la chambre réservée à Papa et Maman.
Si le film du soir était une occasion merveilleuse de veiller tard,
ce dont je profitais avec délectation,
privilège des vacances scolaires,
il me fallait aussi aller me coucher.
Des dialogues de privés ou d'amoureux déchirés
en anglais, à côté,
me berçaient avec bienveillance.
Au travers du voilage sur la grande fenêtre,
un phare tournait de façon irrégulière,
filtré par le store de bois.
Chaque voiture de la Route de Fronton,
dont le bruit couvrait momentanément une réplique,
projetait la lumière de ses codes comme des faisceaux,
dont l'intensité augmentait puis réduisait aussitôt
en accord avec la vague sonore du moteur.
Je n'avais pas besoin de compter les moutons.
Les voitures composaient pour moi un mobile pour enfant.
Les ombres sur les murs de la chambre n'étaient pas menaçantes.
L'amour dans ses murs,
dans le bois du parquet et du grand escalier,
dans le cristal des lustres,
dans les tissus des rideaux, des draps et des patins,
était partout palpable.
Toi, tu t'endormais sur le canapé.
Plus tard, adolescent,
c'est dans le bureau de Pépé,
en bas du grand escalier,
qu'on dépliait un lit.
Au pied de la bibliothèque.
Après les émotions du 7ème Art,
j'ai été naturellement enlevé par les secrets des livres.
De Françoise Dorin à Françoise Sagan,
de Patrick Poivre d'Arvor à Patrick Modiano,
je lisais tout.
Une cousine avait été plus précoce que moi en la matière.
Trop occupé à préparer les numéros de cirque de Castelldefels,
j'étais à mille lieues de comprendre ce que Valérie pouvait puiser dans la lecture.
Cette activité m'intriguait.
Devinant vaguement qu'il s'agissait de voyages immobiles.
Tu commandais des livres pour elle dans les catalogues de vente par correspondance.
Elle me conseilla tant d'auteurs et d'ouvrages.
A commencer par le sulfureux Un bébé pour Rosemary que je luis dois.
Le bureau m'impressionnait.
La maroquinerie, l'élégant stylo planté au coin du porte-document,
le bar à porte tournante avec son miroir,
m'emportaient dans le bureau Art Déco d'un gratte-ciel de Manhattan.
S'il m'arrivait d'être Monsieur Loyal ou présentateur de télévision,
il m'arrivait aussi d'être Président Directeur Général.
L'ombre du grand-père était partout.
Une légende.
Le grand-père que je n'ai jamais connu.
Nous nous sommes croisés.
Loin d'avoir hérité de son sens des affaires,
j'avais par le génie obscur des gènes
adopté par instinct une façon atypique d'empoigner le stylo pour écrire.
Ce n'était pas suffisant pour faire de l'argent.
C'est bien la seule chose que je n'ai jamais su faire.
Mais on m'a honoré de son prénom.
Mon troisième.
Rappelant sur l'Etat Civil, officiellement,
combien ma conception fut le mince remède à un deuil inconsolable,
combien ma venue est liée à son départ,
combien ma mère terrassée, désarmée, abandonnée,
s'est cramponnée au miracle de la chair :
la vie.
Maman m'a porté, orpheline,
comme je la porte toujours en moi, orphelin.
L'ombre du grand-père était partout.
Jusque dans les tablées animées sous les pins du Paseo Tramuntana,
où les adultes racontaient avec émotion et fierté les exploits du héros.
Les grillons faisaient un joyeux tintamarre dans la nuit,
à peine contrarié par le passage régulier d'avions amorçant lourdement leur atterrissage,
et, avec la même jubilation qu'au cinéma de Toulouse,
je veillais pour ne rien manquer d'histoires tout aussi romanesques.
Tu étais la Vestale de cette maison-là aussi.
Peignant les grilles blanches à losanges, les stores verts,
vernissant le bois des fenêtres à guillotines,
dirigeant le quadrille des balais dans les allées du matin,
alors que les enfants couraient à la cloche du peyarot,
voir passer le petit cheval affligé du chiffonnier.
Quand d'autres revenaient de la plage,
tu avais fait cuire du lomo dont j'ai toujours le goût en bouche.
Le dimanche attendu nous régalait du poulet inégalé de La Pava,
dont la peau huileuse avait une saveur sans pareille.
Après la vaisselle, tu t'accordais pendant l'incontournable sieste,
qui nous défendait un moment de baignade, au nom de la fameuse " digestion ",
un moment de répit et de détente, en menant de redoutables parties de belote.
Tu prenais le soin, tout en plumant négligemment tes adversaires,
assise sur la margelle de la terrasse, d'étendre tes jambes au soleil.
Frank et moi étions déjà occupés à guetter l'arrivée de notre copain improbable,
le célèbre Pilou, le papillon qui revenait naturellement chaque été nous annoncer la fin de la sieste.
Aucun papillon au monde n'a connu une telle longévité. Et fidèle avec ça.
Les épaules cuites par le soleil,
nous l'accueillions chaque après-midi avec des cris de joie,
puisqu'il nous permettait de revenir aussitôt nous ébrouer dans la piscine.
Entre les palmiers et les eucalyptus,
le citronnier et les fusains,
les jeux de quilles et les pignous qui noircissaient nos doigts,
il y avait un jardin d'Eden...
et tu en étais la Vestale.

Il y avait toujours une journée au moins,
où dès le réveil, mon cœur battait plus vite.
Mon bonheur quotidien prenait une autre tournure.
Il virait à l'excitation.
Electrique, une impatience s'amplifiait en moi,
capable de me faire mal au ventre.
Quand le soleil déclinait enfin,
que nous avions fini de nous sécher en sortant de l'eau,
le grand ballet des salles de bains pouvait commencer.
Quand d'autres passaient encore sous la douche,
Mémé et toi descendiez l'escalier moucheté dans vos toilettes bigarrées,
pour venir vous camper devant le grand miroir qui trônait sur la cheminée.
Vous disparaissiez alors sous un nuage de laque Wella dont je reconnaîtrais le parfum entre mille.
De mon côté, ayant troqué le slip de bain et les " claquettes "
pour un bermuda ( plutôt bleu-marine ), une belle chemise, et de jolis souliers,
on me passait derrière les oreilles, un coton imbibé d'eau de Cologne Lavanda Puig.
Ici est née sans doute, une addiction peu avouable.
Tout ce cérémonial nous conduisait immanquablement à la DS
qui allait nous conduire chez Jesus et Elena,
dans les petites rues étroites d'une Barcelone inquiétante et ravissante à la fois,
où les bulles du TriNaranjus nous passaient par le nez.
Ensuite, mes douleurs au ventre me reprenaient.
La voiture s'engageait entre les campaniles de la Place d'Espagne,
pour s'aventurer dans les jardins de Montjuic.
Ce seul nom me fait frissonner encore.
Mon cœur manquait de s'arrêter
quand je devinais au loin la sirène des manèges,
ou que j'apercevais entre les arbres un coin de la structure métallique du grand 8.
Sabine, Valérie, Frank et moi-même,
beaux comme des astres,
allions nous épuiser dans les allées,
et les nombreux escaliers du parc d'attractions,
pendant qu'avec Mémé,
vous passiez la soirée sur les terrasses dominant un théâtre à la grecque,
Barcelone s'illuminant à vos pieds,
à écouter les variétés flamencas les plus insolites,
dans la douceur du crépuscule.
Les yeux de la Pieuvre s'allumaient,
comme ceux, rouge vif, du monstre de la maison hantée,
qui balançait mollement dans ses bras une pauvre jeune fille enlevée,
dont le sort final, je l'avoue, m'a toujours un peu inquiété.
Les petits diables, au retour, dormaient déjà depuis longtemps,
lorsque la DS passaient devant les campings du Toro Bravo,
des Filipinas et de la Ballena alegre.

Tu étais plus qu'une sœur pour elle.
Lorsqu'il a fallu traiter le mal, à Toulouse,
c'est au vaisseau-mère bien sûr,
qu'elle trouvait refuge.
C'est dans cette maison qu'elle était née.
Et elle ne voulait pas s'éteindre à l'hôpital.
La boucle allait être bouclée.
Qu'est-ce qui a pu lui faire penser, enfant,
qu'elle était la moins aimée du clan ?
Quelle est cette blessure muette
qui a motivé tant de choix de sa vie ?
Tout clan a ses secrets.
Tout individu aussi.
D'une même réalité, d'une même histoire,
combien avons-nous de perceptions ?
La peur de ne pas être aimé
suffit à donner le poison.
Quel est ce manque d'amour
quand on vous en comble !
J'ai hérité d'elle une forme de paranoïa.
Aussi nocive qu'injuste.
Un poison vicieux qui brouille les réalités,
nourrit le malentendu peut-être.
Aussi culpabilisé que culpabilisant.
Une torsion qui fait qu'on s'exclue soi-même d'un groupe,
aussi aimant et bienveillant soit-il.
Toi,
qui ne portes pas ton prénom par hasard,
ce nom d'amour et de générosité,
qui a déjà refleuri dans la descendance d'Esteban,
tu as été le lien entre tous.
Tu es le lien entre le Nord et le Sud,
entre l'Est et l'Ouest,
le passé et l'avenir,
entre les générations.
Excessive en tout,
dans tes élans d'amour
comme dans tes colères,
dans tes rires et dans tes inquiétudes,
dans tes joies et tes chagrins,
on peut te percevoir comme intransigeante,
catégorique, définitive, tranchée, têtue peut-être,
avec ce tempérament de feu,
que tu partageais avec Marlène
et qui faisait qu'enfant
je vous idolâtrais autant que je vous craignais.
Deux amours volcans.
Le Flamenco et la Corrida coulent dans mes veines.
Par lâcheté parfois,
mais aussi par cette paranoïa maladive
qui me pousse souvent loin des gens que j'aime,
comme d'autres avant moi,
j'ai manqué des moments où le sang aurait dû me rappeler à vous.
Mais je n'oublie rien. Tout est gravé.
Et je garderai le tatouage jusqu'à ce que la mort me prenne à mon tour.
Et probablement au-delà.
Je te dois tant.
Nous te devons tous quelque chose.

Merci pour Hollywood.
Merci pour l'Amérique.
Merci pour le piano noir au milieu de précieux bibelots
au bout de la coursive.
Merci pour les oreillettes et les cerises.
Merci pour les petits lits douillets.
Merci pour les oranges givrées des repas dans le garage.
Pour les pommes dauphines servies dans la chartreuse.
Merci pour ces merveilleux blousons, pantalons, gilets ou sweat-shirts,
de chez Tony Boy ou du Corte Ingles.
Merci pour les aventures chez les " fournisseurs " à Toulouse
avec Tatie Juju.
Pour ces Noël où m'attendaient des batteries rutilantes,
des théâtres de marionnettes, des micros et des tables de mixage,
où la magie écarquillait mes yeux et me confirmait que rien n'était impossible.
Merci pour tant de gestes, des petits comme des grands,
des sourires et des petits noms gentils destinés aux enfants,
de l'intelligence d'une âme capable de modifier son jugement,
d'écouter les autres et de se mettre à leur place,
qui d'intransigeante se révèle compatissante voire indulgeante.
Merci pour les chocolats de Pâques et ton hospitalité.
Pour mille autres choses.
Je suis lié à toi par un ange,
que tu as assisté et accompagné jusqu'au bout.
Deux êtres pour cela,
auront ma reconnaissance éternelle.
Mon père et toi.
Droits dans vos bottes, vous n'avez jamais fléchi.
Vous vous êtes battus avec elle,
comme des diables.

Le charbon du regard,
le charbon des cheveux,
la cambrure d'une Espagne,
fière et superbe.
Le lien du sang.
Une voix, un rire, des mains,

qui me rappellent qui je suis
et d'où je viens.
La laque Wella, l'odeur de la lessive,
m'ont construit tout autant que Gershwin et Gene Kelly.
J'avais emmené tout ça avec moi au Québec,
comme je le porte en moi à Paris.
Le démon me reprend et New York m'appelle encore.
Une histoire qui n'est pas terminée.
J'ai des graines à semer.
Avec des étincelles d'écorces d'oranges,
de fleurs de cerisier,
les couleurs virevoltantes de Pilou
et les savoureuses piqûres de moustiques.
Les éclats de voix dans la cuisine,
les conversations passionnées,
les souvenirs du quartier
et le mythe de Félix.
Tout me suit.
Vibrant.
Merci.



Philippe LATGER
Avril 2006 à Paris

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Chacha

Publié le

Sous les toits de la petite maison aux meurtrières d'église,
au palmier majestueux, aux lanternes de fer forgé,
il y avait un espace suspendu au-dessus du salon,
au-dessus du piano, de la cheminée, des verres à whisky en cristal,
de la bibliothèque avec ses Henri Troyat et ses Jacques Prévert,
au-dessus de l'échiquier et des Tout l'Univers,
un espace que nous partagions tous les deux,
moi si petit, toi si grand.
Un cabinet de toilette,
où tu t'enfermais avant d'aller au lycée,
plus tôt que moi qui n'allais encore qu'à la petite école du village,
et une large colonne,
dans laquelle s'encastraient des étagères pleines d'histoires,
étaient les seules séparations entre nos chambres.
Quelques marches brunes plus bas,
demi-niveau inférieur,
la salle de bains familiale avec sa baignoire,
sa singulière et immense glace ronde de loge d'artiste sur le lavabo,
ses pavés de verre au plafond éclairant les céramiques bleu pâle.
Il y avait aussi, à cette altitude,
la chambre matrimoniale sur le soleil levant,
la chambre de l'aînée, la Lionne,
avec son lit en osier et son armoire - discothèque.
Nous étions dans le cercle le plus haut,
juste avant les nuages,
dominant le jardin et le cyprès taillé au ras de la fenêtre.
Tu étais obligé,
déjà jeune homme, et sexué,
de partager tes nuits avec le benjamin,
dont la respiration te confirmait que je dormais déjà,
à quelques mètres de ton lit bateau.
Les motards au cuir bariolé de sponsors,
s'inclinaient dangereusement dans un virage
sur les circuits tronqués de grandes affiches,
et veillaient sur notre sommeil aux rêves différents.
L'adolescent aspirait à vivre sa vie,
à courir d'autres corps, découvrir d'autres sorts,
à aimer enfin,
quand je jouais encore avec mes boîtes à magie,
et que mes personnages n'avaient toujours pas de sexes.
Dans la colonne, des livres fantastiques, dont
" Une histoire chaque soir ",
avec cette petite fille à l'imperméable jaune,
qui n'éveillait en moi aucun désir coupable.
Tu avais quelques longueurs d'avance.
Je suis arrivé en retard.
Tu avais usé avant moi la Symphonie Héroïque de Beethoven,
avais griffonné compulsivement tous les dictionnaires de la maison,
le plan de toutes les villes de France,
préfectures et sous-préfectures,
dessiné des cathédrales gothiques
quand d'autres dessinent des fleurs et des chatons...
Et puis,
alors que je jouais au spectacle,
sous les tuiles cuites par le soleil,
venait de la terre la musique laborieuse de gammes,
puis soudain ... les envolées inspirées de Rhapsody in Blue.
La musique montait comme une vague,
en alternance avec les salsas de Bernard Lavilliers
ou les chansons pop de Beatles psychédéliques.
Le piano diffusait la Marche Turque, le ténébreux Clair de Lune,
ou l'intense et foisonnante Toccata et Fugue.
Le Chat passait par là...
s'installait en rentrant du bureau.
Un swing improbable, bien à lui,
recomposait des chansons que seule Maman reconnaissait.
Et Chacha revenait au clavier,
pour la Lettre à Elise ou quelques valses de Chopin.
Le silence se faisait tout à coup et je retenais ma respiration.
Un instant qui figeait tout dans l'espace.
D'abord quelques gouttes de pluie fine,
un carillon léger, presque puéril,
déroulait sa comptine comme boîte à musique.
Les volutes de la musique de Bach s'élevaient,
puis s'épaississaient, s'entrecroisaient, s'entrelaçaient.
La pluie s'intensifie.
L'orage prêt à tonner.
Les gouttes sont plus lourdes.
Comme sur la toile de la 2 CV.
Comme mon cœur.
Soudain, la lumière pleut à son tour.
Les nuages s'entrouvrent sur des myriades d'anges et d'étoiles.
" Dieu nous parle aujourd'hui ",
annonçait une Bible illustrée dans notre bibliothèque.
Je l'ai compris par un autre langage.
Chaque fois que j'entends ou devine,
les premières mesures de Jésus, que ma joie demeure,
mon cœur hésite toujours entre le bonheur et le chagrin.
Aujourd'hui encore, mes yeux s'embrument chaque fois,
chaque fois que le hasard me confronte à cette musique.
Félin, tu avais dansé sur toutes les harmonies.
Tes pattes ont joué les classiques,
dessiné l'Histoire et le Social.
Le Lynx était un Sphinx.
Mystérieux, silencieux.
Réservé. Retenu. Contenu.
Le volcan qui dort.
Quand j'ai enfin rencontré mon grand frère,
il vivait déjà sur les quais de la Garonne.
A Toulouse.
Où je t'ai découvert étudiant,
étincelant de savoir et d'assurance,
t'amusant de ma curiosité,
me menant aux concerts de piano du cloître des Jacobins,
comme dans tous les hôtels particuliers de la ville,
aiguisant mon oeil inculte aux subtilités de frises ou de chapiteaux,
aux arts, à l'architecture, à l'urbanisme,
à tout ce dont l'espèce humaine peut être fière.
Un jour, tu m'as emmené au théâtre.
Ou plutôt un soir...
Théâtre Daniel Sorano.
J'ai été poignardé.
En plein cœur.
Versé des torrents de larmes sur le sort de Cyrano,
avec en moi une révélation étrange, tenace,
l'émotion offerte par les mots,
avec la même intensité que celle offerte par la musique de Bach.
L'extase. Encore. Une nouvelle fois.
Avec cette ambivalence :
la joie, délivrée, victorieuse, sereine,
et la tristesse.
Aussi puissantes que contraires.
En même temps.
Une révolution dans la vie d'un enfant.
Au Carnaval étudiant,
où tu m'as fait l'honneur de me convier,
fier de défiler avec les camarades de ton âge,
que j'admirais et craignais à la fois.
Ce souvenir me trouble encore.
D'un trouble moins innocent qu'avec la petite fille à l'imperméable jaune.
Il a fallu qu'on me déguise bien sûr en Cyrano de Bergerac.
Georgette a eu le bon coeur de me découper une cape dans un carré de soie pourpre.
Il s'agissait encore de magie.
La transmission des mots.
Les mots de Rostand à son héros.
De son héros à Maurice Sarrazin.
De Sarrazin au public.
Et toi qui as passé le relais à ton frère.
Des mots que l'on donne,
comme ceux du livre magnifique que tu m'as offert,
et que je garde aujourd'hui comme un trésor de pirate,
" Il était une fois les mots ".
Le plus précieux de tous.
Gardé jalousement.
Moi qui me tordais de rire au théâtre de Ionesco,
aux toiles de Joan Miro,
j'ai découvert avec gourmandise les facéties géniales d'André Martel,
Max Jacob, Andrée Chédid, Jacques Audiberti, Henri Michaux, Michel Leiris,
les délires de Francis Ponge, Antonin Artaud, Robert Desnos, Jean Tardieu,
et Boris Vian, Raymond Queneau, Blaise Cendrars, Philippe Soupault !
Les poèmes - pancartes, les hypothèses et les onomatopées,
dans une typoscénie ludique et merveilleuse.
C'est le plus beau cadeau qu'on m'ait fait, de toute ma vie.
Avec Cyrano de Bergerac et George Gershwin.
Le piano et Doris Stiegler que j'imitais en chef-d'orchestre.
Je t'ai rencontré une deuxième fois.
A vingt ans.
A Paris.
Le trouble du Carnaval étudiant était identifié.
J'étais capable de le nommer.
Sur les Champs Elysées comme dans le Marais.
La vie m'a rendu un frère que j'avais perdu.
Avec un beau-frère splendide en prime.
Et l'espoir dans un éclat de rire, un bon mot, un dîner voluptueux.
Le whisky a trop longtemps gâté mon sourire,
gâché mes fêtes et culpabilisé le plaisir.
Mais nous avons brûlé ensemble aux fureurs de Manhattan.
Où vous êtes venus, à votre tour, me rencontrer.
Merci grand frère,
pour ta patience de roommate,
pour tes leçons d'éveil à la culture et à la beauté,
pour ton amitié enfin, aussi sincère que ta fraternité.



Philippe LATGER
Avril 2006 à Paris

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Le vide

Publié le

Si ça bascule, si ça fout le camp,
que ça s'en aille pour de bon.
On va pas tourner autour du pot pendant 80 ans.
On nous plante là, au milieu de tout ça.
Deux bandes de couleurs encadrent le vide.
Le vide. Le vide. Le vide.
La solitude, à côté de cette notion, ça me fait bien rire.
Le vide n'est pas le néant.
Le néant c'est autre chose !
Sinon, ça s'appellerait pareil.
Le néant est pour plus tard.
Tout de suite, c'est le vide.
Alors, finalement, je découvre que le sommeil est un plaisir.
Et en attendant... je dors, je dors, je dors.



Philippe LATGER
Avril 2006 à Paris

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Quel prodige ?

Publié le

Si tout est à vivre, alors, vivons-le vraiment...
Le miracle est là, là où nous sommes.
A chaque instant d'une hallucination, peut-être collective.
Pas besoin de marcher sur l'eau, de multiplier les pains, transformer l'eau en vin,
lorsque chaque seconde dans ce monde est un miracle bien plus hallucinant.
Pourquoi vouloir que l'objet reste en suspens lorsqu'on le lâche pour voir un prodige,
lorsque l'objet est déjà lui-même un prodige à lui tout seul, notre main en est un autre,
et que la loi physique qui le précipite au sol est un émerveillement.
Le bébé qui jette systématiquement le jouet que l'on vient de ramasser ne s'en lasse pas.
Il découvre avec émerveillement chaque prodige de ce monde qui l'accueille.
Le jour et la nuit qui se succèdent, puis l'été et l'hiver, enfin la vie et la mort.
L'eau qui coule, le feu qui brûle, le verre qui casse, l'herbe qui pousse.
Quel prodige peut surpasser la vie qui éclot dans un recoin de l'univers ?
La mort ?



Philippe LATGER
Février 2006 à Paris

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L'écureuil

Publié le

" Tant que je suis vivant, c'est moi qui commande... "
Georgette, à tes côtés,
n'allait sans doute pas te contredire,
assise dans la GS, patiente,
attendant que tu aies fini le tour du propriétaire.
C'est ce que tu étais : un propriétaire.
Terrien.
C'est pas grand chose.
Mais enfin : la maison du Chemin des Etroits, côté Garonne,
celle sur l'autre versant du coteau, dans le quartier de la Salade,
et puis la maison de Mauvaisin,
les domaines d'En Tronc ou En Boyer...
Des bois, des champs de maïs et de tournesols.
C'était mieux que Cadet Roussel.

Surtout pour un petit d'homme dont les parents étaient domestiques.
Maman était une cuisinière,
austère.
Je ne l'ai pas connue.
Pas plus que ton père qui fut soldat.
C'est une génération qui a connu la guerre.
Dernier de ta fratrie féminine,
venu après Jeanne, l'aînée,
et la coquette Alice dont j'adorais le rire étincelant,
tu avais ce petit minois pincé, déterminé,
et la grimace de l'orgueil au coin de ta bouche.
Ton regard étrange planait sur des ambitions goulues, voraces,
la rage de dépasser les employeurs,
de devenir toi-même le bourgeois que tu es devenu.
C'est une success story,
celle d'un petit capitaliste terrien,
qui frimait en moto et dans ses costumes de gangster,
au point d'éblouir la petite princesse crottée,
Georgette,
et ses projets aristocratiques déçus.
Elle s'est sentie volée.
Aveuglée par ton élégance,
et par ta confiance en l'avenir,
notre Madame Bovary
a vite fini par ne plus descendre de la GS,
désenchantée,
lorsque tu allais chasser les araignées de tes maisons
et fraterniser avec les agriculteurs qui travaillaient tes terres.
Elle avait peut-être rêvé de cocktails mondains
de salons et de bals,
et se lassait d'enfoncer résignée,
ses talons délicats dans la boue.
Après tout, vous veniez du même milieu.
Elle était fille unique, fille de militaire,
elle fut bluffée par tes airs de golden boy et t'a suivi jusqu'au bout.
Tu as enlevé sa beauté et son éducation.
Sa posture était décorative,
autant dans la GS que dans ta maison de style basque.
Et son sens de l'humour savait te divertir.
Elle était cultivée. Aimait les livres et les lettres.
Tu étais un comptable.

Tu maniais les chiffres avec virtuosité.
Si bien que votre couple boiteux a tenu l'équilibre.
Elle était belle, et tu n'étais pas mal non plus.
Malgré un complexe tenace, dans tes yeux,
cette pupille plus petite que l'autre,
cet iris atrophié qui troublait ton regard,
tu avais une allure et un physique.
Sportif.

Mieux que ça.
Gymnaste !
D'une souplesse féline.
Mon père a préféré le piano et le dessin.
Tu as trouvé dans ma sœur Geneviève,
une complice du corps et de la compétition,
de l'exercice et du mouvement.
La barre fixe, accoudée sur deux arbres au fond du jardin en est témoin.
Les deux acrobates s'y étaient cramponnés
pour virevolter dans les feuillages,
s'y mettre la tête à l'envers.
Tu savais marcher sur les mains.
C'était une excentricité.

Celle qui te faisait sortir des cahiers d'additions,
des colonnes et des marges,
des décimales et des quotients.
Loin du papier, des gommes du bureau,
ta mer à toi, c'était la terre.
La terre grasse du Lauragais.
Les labours luisants comme des foies de canard.

Tu aimais y souiller tes chaussures de ville.
Regarder au loin, à l'horizon,
sur l'écume des champs de maïs et de tournesols,
au pied d'un clocher en guise de phare.
D'où mon père pouvait-il tenir le pied marin qui le fit partir au large ?
Tu étais planté, toi,
les deux pieds dans ta campagne.
Et tes mains lâchaient la barre fixe pour pétrir la glaise fumante,
s'enfoncer dans l'humus,
chercher le pétrole de tes racines,
fouiller le sol et ses sillons.
Le petit garçon, fils de domestiques,
contemplait son domaine avec satisfaction,
sur une hauteur surplombant son empire.
Tu embrassais de tes iris asymétriques
le résultat d'une longue vie de calculs, de labeur,
les bois et les labours,
les fermes et les bêtes.
Tu as trouvé dans mon frère Jean-François,
le premier héritier mâle de ta lignée.
Puisque mon père, incorrigible,
avait préféré la Méditerranée et l'Espagne,
aux brumes des calmes champs tarnais,
il suffisait de sauter une génération.
Jean-François était aussi un Latger,
il hériterait de tout.
" Tant que je suis vivant, c'est moi qui commande... "
Tu étais conciliant en façade,
mais profondément têtu.
Tu ne disais oui, finalement, que pour avoir la paix,
surtout avec Madame Bovary,
mais elle était la première à s'en amuser,
en fin de compte,
tu ne faisais jamais que ce que tu avais décidé.
Des révélations ont contrarié tes projets.
Jean-François n'aurait pas de descendance.

Pour hériter, il y a des conditions précises.
" Tant que je suis vivant, c'est moi qui commande... "
Le lion que tu étais,
fier et indépendant,
dur en affaires,
rarement tendre
- avec ses sœurs et ses petits-enfants dont je suis, seulement -
pouvait s'enorgueillir, même âgé,
de vieillir sans l'aide de personne dans son nid d'aigle.
" C'est moi qui commande ",
mais aussi, l'incontournable :
" je n'ai besoin de personne ".
Hélas, le destin te fit mettre un genoux à terre.
Toi qui marchais sur les mains,
sur un fil,
la vie finit par t'imposer le fauteuil roulant.
L'agonie d'un fauve,
insoutenable.
Impossible de rester dans cette maison,
perchée au sommet de mille marches.
Les escaliers, de Garonne à ton refuge,
mirent leurs bâtons dans tes roues.
Impossible de refuser la proposition de ta belle-fille :
venir vivre chez ton fils à Perpignan.
Georgette et sa poudre de riz
suivirent le mouvement sans protester.
Je ne t'avais vu, enfant,
que pour les vacances,
les réveillons de Noël,
et la semaine à la campagne que l'on m'imposait au mois d'août.
Mais il m'a fallu attendre 19 ans pour vivre avec toi.
Tu es venu, castré, t'éteindre à la maison.
" Je n'ai besoin de personne " ...
Ces mots qui claquaient avec dédain
n'avaient plus leur place dans la bouche molle d'un hémiplégique.
" Tant que je suis vivant, c'est moi qui commande... "
Tu n'étais déjà plus vivant.
Une ombre de toi-même.
Quelle désolation.
Voûté sur ton fauteuil,
dans cette sinistre robe de chambre,
sur laquelle dégoulinait la soupe que l'on te faisait péniblement ingurgiter,
la superbe du golden boy qui avait séduit Georgette était lacérée.
Un vieillard aux joues creusées, aux poignets fragiles,
aux mains qui ne pouvaient plus marcher, semer, tenir ou retenir,
dodelinait de la tête,
somnolent,
loin de son Sidobre granitique,
loin du clocher-mur de Bannières
et de ses nobles pigeonniers.
Toi qui avais empoigné des faux,
gentleman farmer athlétique,
pour ériger ton œuvre de tes propres mains,
une lame est venue rôder autour de toi,
que toi seul pouvais voir.
Le commandant était dégradé,
détrôné, dépossédé.
Une lumière chaude est venue me serrer le cœur.
Dans cet état de désoeuvrement lamentable,
ta bouche incertaine a articulé des mots étranges :
tu as dit à ta belle-fille, ma mère,
pour la première et dernière fois de ta vie,
que tu l'aimais,
et que tu la remerciais pour tout ce qu'elle avait fait pour toi.
Ce fut un aveu trouble, un peu confus,
comme le constat d'une catastrophe.
J'en fus particulièrement bouleversé.

Le dragon terrassé voulait faire la paix.
Trop pudique pour exprimer la pareille à ton fils, mon père,
le message est passé sur des ondes souterraines,
que papa a feint de ne pas entendre.
Cette terre que tu as brassée, embrassée, malaxée,
que tu as tournée et retournée,
tu allais t'y plonger entièrement,
t'y noyer,
t'y mêler à jamais et t'y recomposer.
Elle et toi ne ferez plus qu'un.
Tu n'es pas un homme de la mer.
Tu n'es pas un homme du ciel.
Tu es un homme de la terre.
Ton œuvre continue,
à chaque tournesol qui pousse,
à chaque moisson.
J'avais 19 ans et,
mes mains sous tes bras,
je te tenais debout devant les toilettes,
lourd et mou comme un vieux matelas informe,
le temps que tu urines,
et je refoulais mes larmes en faisant des plaisanteries.
La leçon fut sévère :
personne n'a besoin de personne.
Et nous étions heureux que tu aies besoin de nous,
comme nous avions besoin de toi.
Dommage qu'elle soit arrivée si tard,
dans des circonstances dont nous nous serions tous passé.
Les images du Chemin des Etroits ont repris le dessus.
C'est l'homme debout que je vois,
sec et nerveux,
qui faisait le tour de ses arbres et de ses vieilles pierres,
qui parlait à ses chiens,
qui nous conduisait au lac de St Ferréol,
ou chez des cousins improbables à Castres ou Mazamet,
qui lisait la presse après le déjeuner,
qui agitait un blaireau plein de mousse parfumée sur ses joues à raser,
qui ajustait avec précision son chapeau de feutre,
qui riait aussi volontiers qu'il pouvait ronchonner ou se plaindre,
qui gardait une distance qui n'était pas dépourvue de douceur,
qui cachait son acharnement et sa constance sous une fragilité trompeuse,
une fourmi, un écureuil, prudent, agile, laborieux, économe, minutieux presque maniaque,
qui s'essuyait le front en soufflant : " ce soleil, c'est du feu " ...
Le Bon Papa que j'ai connu
et le jeune homme des Années 30.
Tout se confond dans le sang.
De branches en branches,
il a tracé le sillon.
La libellule. Le papillon.

Mon grand-père
dans son élément.
La Terre.




Philippe LATGER
Novembre 2005 à Paris

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Tu dors

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Sur
la vague et le voilier,
tu dors,
tu rêves aux gondoliers.
Et moi
je m'approche de toi,
du bout des doigts,
mais
tu ne peux pas me voir.
Tu dors.

Tous, 
du pirate au pêcheur,
au port,
sont magiques, aguicheurs.
Et moi
je peux être pour toi,
tout à la fois, 
mais,
tu ne peux pas le voir.
Tu dors.

Ai-je une place au sommeil ?
Une plage à ton soleil, 
ou
devrai-je attendre le réveil ?
Décrocher la lune de miel 
roux ?

Sur 
un hamac à Gayà,
tu dors.
Tu rêves aux Maharadjahs.
Et moi
je tourne autour de toi,
j'aime l'endroit, 
mais,
tu ne veux pas le voir.
Tu dors.

Ai-je une place au sommeil ?
Une plage à ton soleil,
ou
devrai-je attendre le réveil ?
Décrocher la lune de miel
roux ?

 

Philippe LATGER
Juillet 2005 à Rosas

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Home Studio rue Cyrano de Bergerac

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Home Studio rue Cyrano de Bergerac
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Hors de ma vue

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Ne laisse rien,
si tu dois me quitter.
N'oublie rien.
Tout doit disparaître.
Tous nos extraits.

Reprends ton bien.
Tout est étiqueté.
N'oublie rien
 ni personne,
qui risquerait d'être
défenestré.

Tes robes de bal.
Tes bibelots,
les lots et la timbale.
Tous mes cadeaux,
la trace de tes doigts.
Tout ça doit sortir ...
de ma vie.

Ne laisse rien
si tu dois t'en aller.
N'oublie rien
qui pourrait paraître
un fait exprès.

Tu prends combien 
pour sortir de ma vie ? ...

Tes robes à deux balles.
Tes angelots,
tout ce que tu trimbales.
Tissu déco,
de conneries chez moi.
Tout ça doit sortir ...
de ma vie.

Hors de ma vie.
Hors de ma vue.

Ne laisse rien
si tu dois me laisser ...

 

Philippe LATGER
Juin 2005 à Paris

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