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Le vide

Publié le

Si ça bascule, si ça fout le camp,
que ça s'en aille pour de bon.
On va pas tourner autour du pot pendant 80 ans.
On nous plante là, au milieu de tout ça.
Deux bandes de couleurs encadrent le vide.
Le vide. Le vide. Le vide.
La solitude, à côté de cette notion, ça me fait bien rire.
Le vide n'est pas le néant.
Le néant c'est autre chose !
Sinon, ça s'appellerait pareil.
Le néant est pour plus tard.
Tout de suite, c'est le vide.
Alors, finalement, je découvre que le sommeil est un plaisir.
Et en attendant... je dors, je dors, je dors.



Philippe LATGER
Avril 2006 à Paris

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Quel prodige ?

Publié le

Si tout est à vivre, alors, vivons-le vraiment...
Le miracle est là, là où nous sommes.
A chaque instant d'une hallucination, peut-être collective.
Pas besoin de marcher sur l'eau, de multiplier les pains, transformer l'eau en vin,
lorsque chaque seconde dans ce monde est un miracle bien plus hallucinant.
Pourquoi vouloir que l'objet reste en suspens lorsqu'on le lâche pour voir un prodige,
lorsque l'objet est déjà lui-même un prodige à lui tout seul, notre main en est un autre,
et que la loi physique qui le précipite au sol est un émerveillement.
Le bébé qui jette systématiquement le jouet que l'on vient de ramasser ne s'en lasse pas.
Il découvre avec émerveillement chaque prodige de ce monde qui l'accueille.
Le jour et la nuit qui se succèdent, puis l'été et l'hiver, enfin la vie et la mort.
L'eau qui coule, le feu qui brûle, le verre qui casse, l'herbe qui pousse.
Quel prodige peut surpasser la vie qui éclot dans un recoin de l'univers ?
La mort ?



Philippe LATGER
Février 2006 à Paris

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L'écureuil

Publié le

" Tant que je suis vivant, c'est moi qui commande... "
Georgette, à tes côtés,
n'allait sans doute pas te contredire,
assise dans la GS, patiente,
attendant que tu aies fini le tour du propriétaire.
C'est ce que tu étais : un propriétaire.
Terrien.
C'est pas grand chose.
Mais enfin : la maison du Chemin des Etroits, côté Garonne,
celle sur l'autre versant du coteau, dans le quartier de la Salade,
et puis la maison de Mauvaisin,
les domaines d'En Tronc ou En Boyer...
Des bois, des champs de maïs et de tournesols.
C'était mieux que Cadet Roussel.

Surtout pour un petit d'homme dont les parents étaient domestiques.
Maman était une cuisinière,
austère.
Je ne l'ai pas connue.
Pas plus que ton père qui fut soldat.
C'est une génération qui a connu la guerre.
Dernier de ta fratrie féminine,
venu après Jeanne, l'aînée,
et la coquette Alice dont j'adorais le rire étincelant,
tu avais ce petit minois pincé, déterminé,
et la grimace de l'orgueil au coin de ta bouche.
Ton regard étrange planait sur des ambitions goulues, voraces,
la rage de dépasser les employeurs,
de devenir toi-même le bourgeois que tu es devenu.
C'est une success story,
celle d'un petit capitaliste terrien,
qui frimait en moto et dans ses costumes de gangster,
au point d'éblouir la petite princesse crottée,
Georgette,
et ses projets aristocratiques déçus.
Elle s'est sentie volée.
Aveuglée par ton élégance,
et par ta confiance en l'avenir,
notre Madame Bovary
a vite fini par ne plus descendre de la GS,
désenchantée,
lorsque tu allais chasser les araignées de tes maisons
et fraterniser avec les agriculteurs qui travaillaient tes terres.
Elle avait peut-être rêvé de cocktails mondains
de salons et de bals,
et se lassait d'enfoncer résignée,
ses talons délicats dans la boue.
Après tout, vous veniez du même milieu.
Elle était fille unique, fille de militaire,
elle fut bluffée par tes airs de golden boy et t'a suivi jusqu'au bout.
Tu as enlevé sa beauté et son éducation.
Sa posture était décorative,
autant dans la GS que dans ta maison de style basque.
Et son sens de l'humour savait te divertir.
Elle était cultivée. Aimait les livres et les lettres.
Tu étais un comptable.

Tu maniais les chiffres avec virtuosité.
Si bien que votre couple boiteux a tenu l'équilibre.
Elle était belle, et tu n'étais pas mal non plus.
Malgré un complexe tenace, dans tes yeux,
cette pupille plus petite que l'autre,
cet iris atrophié qui troublait ton regard,
tu avais une allure et un physique.
Sportif.

Mieux que ça.
Gymnaste !
D'une souplesse féline.
Mon père a préféré le piano et le dessin.
Tu as trouvé dans ma sœur Geneviève,
une complice du corps et de la compétition,
de l'exercice et du mouvement.
La barre fixe, accoudée sur deux arbres au fond du jardin en est témoin.
Les deux acrobates s'y étaient cramponnés
pour virevolter dans les feuillages,
s'y mettre la tête à l'envers.
Tu savais marcher sur les mains.
C'était une excentricité.

Celle qui te faisait sortir des cahiers d'additions,
des colonnes et des marges,
des décimales et des quotients.
Loin du papier, des gommes du bureau,
ta mer à toi, c'était la terre.
La terre grasse du Lauragais.
Les labours luisants comme des foies de canard.

Tu aimais y souiller tes chaussures de ville.
Regarder au loin, à l'horizon,
sur l'écume des champs de maïs et de tournesols,
au pied d'un clocher en guise de phare.
D'où mon père pouvait-il tenir le pied marin qui le fit partir au large ?
Tu étais planté, toi,
les deux pieds dans ta campagne.
Et tes mains lâchaient la barre fixe pour pétrir la glaise fumante,
s'enfoncer dans l'humus,
chercher le pétrole de tes racines,
fouiller le sol et ses sillons.
Le petit garçon, fils de domestiques,
contemplait son domaine avec satisfaction,
sur une hauteur surplombant son empire.
Tu embrassais de tes iris asymétriques
le résultat d'une longue vie de calculs, de labeur,
les bois et les labours,
les fermes et les bêtes.
Tu as trouvé dans mon frère Jean-François,
le premier héritier mâle de ta lignée.
Puisque mon père, incorrigible,
avait préféré la Méditerranée et l'Espagne,
aux brumes des calmes champs tarnais,
il suffisait de sauter une génération.
Jean-François était aussi un Latger,
il hériterait de tout.
" Tant que je suis vivant, c'est moi qui commande... "
Tu étais conciliant en façade,
mais profondément têtu.
Tu ne disais oui, finalement, que pour avoir la paix,
surtout avec Madame Bovary,
mais elle était la première à s'en amuser,
en fin de compte,
tu ne faisais jamais que ce que tu avais décidé.
Des révélations ont contrarié tes projets.
Jean-François n'aurait pas de descendance.

Pour hériter, il y a des conditions précises.
" Tant que je suis vivant, c'est moi qui commande... "
Le lion que tu étais,
fier et indépendant,
dur en affaires,
rarement tendre
- avec ses sœurs et ses petits-enfants dont je suis, seulement -
pouvait s'enorgueillir, même âgé,
de vieillir sans l'aide de personne dans son nid d'aigle.
" C'est moi qui commande ",
mais aussi, l'incontournable :
" je n'ai besoin de personne ".
Hélas, le destin te fit mettre un genoux à terre.
Toi qui marchais sur les mains,
sur un fil,
la vie finit par t'imposer le fauteuil roulant.
L'agonie d'un fauve,
insoutenable.
Impossible de rester dans cette maison,
perchée au sommet de mille marches.
Les escaliers, de Garonne à ton refuge,
mirent leurs bâtons dans tes roues.
Impossible de refuser la proposition de ta belle-fille :
venir vivre chez ton fils à Perpignan.
Georgette et sa poudre de riz
suivirent le mouvement sans protester.
Je ne t'avais vu, enfant,
que pour les vacances,
les réveillons de Noël,
et la semaine à la campagne que l'on m'imposait au mois d'août.
Mais il m'a fallu attendre 19 ans pour vivre avec toi.
Tu es venu, castré, t'éteindre à la maison.
" Je n'ai besoin de personne " ...
Ces mots qui claquaient avec dédain
n'avaient plus leur place dans la bouche molle d'un hémiplégique.
" Tant que je suis vivant, c'est moi qui commande... "
Tu n'étais déjà plus vivant.
Une ombre de toi-même.
Quelle désolation.
Voûté sur ton fauteuil,
dans cette sinistre robe de chambre,
sur laquelle dégoulinait la soupe que l'on te faisait péniblement ingurgiter,
la superbe du golden boy qui avait séduit Georgette était lacérée.
Un vieillard aux joues creusées, aux poignets fragiles,
aux mains qui ne pouvaient plus marcher, semer, tenir ou retenir,
dodelinait de la tête,
somnolent,
loin de son Sidobre granitique,
loin du clocher-mur de Bannières
et de ses nobles pigeonniers.
Toi qui avais empoigné des faux,
gentleman farmer athlétique,
pour ériger ton œuvre de tes propres mains,
une lame est venue rôder autour de toi,
que toi seul pouvais voir.
Le commandant était dégradé,
détrôné, dépossédé.
Une lumière chaude est venue me serrer le cœur.
Dans cet état de désoeuvrement lamentable,
ta bouche incertaine a articulé des mots étranges :
tu as dit à ta belle-fille, ma mère,
pour la première et dernière fois de ta vie,
que tu l'aimais,
et que tu la remerciais pour tout ce qu'elle avait fait pour toi.
Ce fut un aveu trouble, un peu confus,
comme le constat d'une catastrophe.
J'en fus particulièrement bouleversé.

Le dragon terrassé voulait faire la paix.
Trop pudique pour exprimer la pareille à ton fils, mon père,
le message est passé sur des ondes souterraines,
que papa a feint de ne pas entendre.
Cette terre que tu as brassée, embrassée, malaxée,
que tu as tournée et retournée,
tu allais t'y plonger entièrement,
t'y noyer,
t'y mêler à jamais et t'y recomposer.
Elle et toi ne ferez plus qu'un.
Tu n'es pas un homme de la mer.
Tu n'es pas un homme du ciel.
Tu es un homme de la terre.
Ton œuvre continue,
à chaque tournesol qui pousse,
à chaque moisson.
J'avais 19 ans et,
mes mains sous tes bras,
je te tenais debout devant les toilettes,
lourd et mou comme un vieux matelas informe,
le temps que tu urines,
et je refoulais mes larmes en faisant des plaisanteries.
La leçon fut sévère :
personne n'a besoin de personne.
Et nous étions heureux que tu aies besoin de nous,
comme nous avions besoin de toi.
Dommage qu'elle soit arrivée si tard,
dans des circonstances dont nous nous serions tous passé.
Les images du Chemin des Etroits ont repris le dessus.
C'est l'homme debout que je vois,
sec et nerveux,
qui faisait le tour de ses arbres et de ses vieilles pierres,
qui parlait à ses chiens,
qui nous conduisait au lac de St Ferréol,
ou chez des cousins improbables à Castres ou Mazamet,
qui lisait la presse après le déjeuner,
qui agitait un blaireau plein de mousse parfumée sur ses joues à raser,
qui ajustait avec précision son chapeau de feutre,
qui riait aussi volontiers qu'il pouvait ronchonner ou se plaindre,
qui gardait une distance qui n'était pas dépourvue de douceur,
qui cachait son acharnement et sa constance sous une fragilité trompeuse,
une fourmi, un écureuil, prudent, agile, laborieux, économe, minutieux presque maniaque,
qui s'essuyait le front en soufflant : " ce soleil, c'est du feu " ...
Le Bon Papa que j'ai connu
et le jeune homme des Années 30.
Tout se confond dans le sang.
De branches en branches,
il a tracé le sillon.
La libellule. Le papillon.

Mon grand-père
dans son élément.
La Terre.




Philippe LATGER
Novembre 2005 à Paris

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Tu dors

Publié le

Sur
la vague et le voilier,
tu dors,
tu rêves aux gondoliers.
Et moi
je m'approche de toi,
du bout des doigts,
mais
tu ne peux pas me voir.
Tu dors.

Tous, 
du pirate au pêcheur,
au port,
sont magiques, aguicheurs.
Et moi
je peux être pour toi,
tout à la fois, 
mais,
tu ne peux pas le voir.
Tu dors.

Ai-je une place au sommeil ?
Une plage à ton soleil, 
ou
devrai-je attendre le réveil ?
Décrocher la lune de miel 
roux ?

Sur 
un hamac à Gayà,
tu dors.
Tu rêves aux Maharadjahs.
Et moi
je tourne autour de toi,
j'aime l'endroit, 
mais,
tu ne veux pas le voir.
Tu dors.

Ai-je une place au sommeil ?
Une plage à ton soleil,
ou
devrai-je attendre le réveil ?
Décrocher la lune de miel
roux ?

 

Philippe LATGER
Juillet 2005 à Rosas

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Home Studio rue Cyrano de Bergerac

Publié le

Home Studio rue Cyrano de Bergerac
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Hors de ma vue

Publié le

Ne laisse rien,
si tu dois me quitter.
N'oublie rien.
Tout doit disparaître.
Tous nos extraits.

Reprends ton bien.
Tout est étiqueté.
N'oublie rien
 ni personne,
qui risquerait d'être
défenestré.

Tes robes de bal.
Tes bibelots,
les lots et la timbale.
Tous mes cadeaux,
la trace de tes doigts.
Tout ça doit sortir ...
de ma vie.

Ne laisse rien
si tu dois t'en aller.
N'oublie rien
qui pourrait paraître
un fait exprès.

Tu prends combien 
pour sortir de ma vie ? ...

Tes robes à deux balles.
Tes angelots,
tout ce que tu trimbales.
Tissu déco,
de conneries chez moi.
Tout ça doit sortir ...
de ma vie.

Hors de ma vie.
Hors de ma vue.

Ne laisse rien
si tu dois me laisser ...

 

Philippe LATGER
Juin 2005 à Paris

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La pluie

Publié le

La pluie
la pluie
prend sa douche
à minuit.
La nuit,
la pluie
seule,
ne voit personne.
Elle s'ennuie.
Elle pleure
ou pleut un peu
sur tout,
sur tout ce qu'elle peut.
Elle pleure,
implore un peu
les gens
de l'aimer mieux.

La pluie
la pluie
prend ma bouche
à minuit.
Je suis
celui,
seul,
qui la raisonne,
dans la nuit.
On pleure
un petit peu,
sur nous,
sur tout ce qu'on pleut.
J'ai peur,
mais j'ai un peu
de temps
pour l'aimer mieux.

La pluie
la pluie
prend la mouche
à minuit.
Je suis
celui
seul,
qui lui pardonne
dans la nuit.
Je pleure
un petit peu,
beaucoup,
sur tout ce qu'on veut.
J'ai peur
qu'il y ait un peu
de vent ...
Je l'aime mieux.

Je l'aimais mieux ...

 

Philippe LATGER
Juin 2005 à Paris

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Dimitri

Publié le

Dimitri

Scène 1

 

Dimitri

 

Bon sang ! J'en ai encore tué un ! ...

 

Samper

 

Pardon ?

 

Dimitri

 

Ben oui ... il m'a lâché, j'étais près du but.

Arrêt cardiaque. On n'a rien pu faire ...

 

Samper

 

Il est mort ?

 

Dimitri

 

Ah, ça ... oui, il est on ne peut plus mort.

C'est une catastrophe ... C'est le 6ème que je loupe cette semaine !

 

Samper

 

C'est mieux que la semaine dernière.

 

Dimitri

 

Oui, mais ... en même temps ...

quel jour sommes-nous ?

 

Samper

 

Mercredi.

 

Dimitri

 

Voilà. Nous sommes mercredi ...

 

Samper

 

Tu ne dors pas assez, tu ne penses pas à ce que tu fais.

Il faut se concentrer un peu.

 

Dimitri

 

Oui, ben, alors, voilà ... chirurgien, aussi, c'est pas donné à tout le monde.

J'ai une formation de pianiste moi ... je suis censé donner des concerts.

Alors, les opérations à cœur ouvert, à guichets fermés ... plein le dos !

Donne-moi des suites, des gammes, des tocatas, des valses et des fugues,

des marches funèbres ou des danses macabres ...

Le scalpel ... c'est pas mon truc. Faut se rendre à l'évidence.

 

Samper

 

Tu n'as pas dormi.

 

Dimitri

 

Si si. J'ai très bien dormi, merci.

Tu sais, j'ai arrêté de faire le taxi de nuit.

J'ai mes heures de sommeil. Je ne comprends pas ...

 

Samper

 

Tu en as réussi quelques uns quand même depuis que tu es arrivé,

c'est encourageant.

 

Dimitri

 

Oui, ben, déjà, on opérerait ailleurs qu'à la cantine, ce serait pas du luxe.

 

Samper

 

On n'a plus de place ailleurs, on fait ce qu'on peut.

Tu sais, Kaplan, lui, opère dans les douches.

 

Dimitri

 

Les douches ? ... C'est peut-être mieux qu'au milieu des friteuses, non ? ...

C'est très bien les douches ! Pourquoi on ne m'a pas fait une place dans les douches ?

Bon Dieu ... on avait pratiquement terminé, je sais pas ce qu'il nous a fait ce con ...

ça va pas être bon pour les chiffres. Salière va gueuler.

 

Samper

 

Ne t'inquiète pas pour ça, notre établissement reste un des mieux classés de la ville.

Nous avons très bonne réputation ...

 

Dimitri

 

Et de bonnes assurances.

 

Madame Langlois

 

Docteur, excusez-moi, savez-vous si mon mari est en réanimation ?

 

Dimitri

 

Vous êtes ?

 

Madame Langlois

 

Madame Langlois. C'était pour une vésicule à enlever.

 

Dimitri

 

Langlois ? ... Pour Monsieur Langlois ...

Une vésicule, vous êtes sûre ?

 

Madame Langlois

 

Certaine.

On devait juste lui retirer la vésicule.

 

Dimitri

 

Voyons ...

Quelle vésicule exactement ?

 

Madame Langlois

 

Je crois me rappeler qu'il s'agissait d'une vésicule biliaire.

 

Dimitri

 

La biliaire, parfait ... oui oui ...

On devait la lui enlever, vous dites.

On pourrait donc, sans trop s'avancer,

conclure qu'il s'agissait d'une ablation, en quelques sortes.

 

Madame Langlois

 

En quelques sortes, oui ...

Monsieur Langlois ...

Il est entré en cuisine il y a plus d'une heure maintenant ...

 

Dimitri

 

Ne vous inquiétez pas ...

C'est rien à faire, une vésicule !... ça, habituellement, j'y arrive très bien.

Mais cette fois, Madame Langlois, je vous le dis franchement, j'ai merdé.

Votre mari est mort.

 

Madame Langlois

 

Henri ? Mon Henri est mort ?

 

Dimitri

 

Votre Henri, oui. Henri Langlois. Il y a dix ou quinze minutes.

Vous êtes certaine que c'était pour une vésicule ?

 

Madame Langlois

 

C'est ce qui était marqué sur la fiche

 

Dimitri

 

Ben mince alors. Je me suis fait chier pour rien ... si j'avais su ...

 

Samper

 

De toute façon, Madame,

rien ne prouve qu'il aurait pu vivre longtemps sans sa vésicule.

 

Dimitri

 

Oui, d'ailleurs, pourquoi voulait-on la lui retirer, cette vésicule ?

Il devait avoir une bonne raison d'en avoir une ...

 

Madame Langlois

 

Je ne sais pas, je n'y connais rien, moi, vous savez ...

Je suis pianiste.

 

Dimitri

 

Pianiste, vraiment ? C'est drôle, moi aussi !

 

Madame Langlois

 

Vous n'êtes pas chirurgien ?

 

Dimitri

 

Si ! Si si ! Mais j'ai une formation !

 

Madame Langlois

 

Un orchestre ?

 

Dimitri

 

Un enseignement ... au conservatoire.

 

Madame Langlois

 

Pas facile à trouver les places de pianistes, hein ?

Pour ma part, je joue dans les vestiaires du théâtre.

Il n'y a plus de place sur scène.

 

Dimitri

 

Pas même à l'orchestre ?

 

Samper

 

Ma nièce joue bien du trombone dans les baignoires.

 

Madame Langlois

 

Rien ! C'était ça ou le bar.

Depuis, j'ai pas lâché. Pensez ...

Une aubaine pareille.

De toute façon, je n'aurais pas pu faire autre chose.

 

Dimitri

 

Vous n'avez pas de formation ?

 

Madame Langlois

 

Je suis soliste.

 

Dimitri

 

Je veux dire ... un enseignement !

 

Madame Langlois

 

J'ai fait médecine.

 

Dimitri

 

Je vois ...

 

Madame Langlois

 

Ah ... quelle vie, je vous jure ...

A propos, est-ce que je peux voir mon époux ?

 

Dimitri

 

Sa dépouille ? ...

Si ça vous amuse, oui, il doit être encore à la cantine.

L'intérêt de travailler dans les cuisines, c'est que les frigos sont sur place.

Vous pourrez récupérer quelques affaires.

Ses chaussures notamment. Tenez ... Les voici.

Je les ai essayées : elles sont trop petites pour moi.

 

Madame Langlois

 

Merci, oui, c'est quand même du cuir véritable.

Et son veston ? Il s'était habillé pour venir.

C'était un beau veston qui a coûté cher.

Celui du mariage de notre fille.

 

Dimitri

 

Très joli en effet.

Je crois que notre plongeur est parti avec.

Enfin ... il fait la plonge aux heures des repas,

mais il est anesthésiste à ses heures.

C'est à vérifier. Vous verrez sur place.

Pour ma part, je n'ai pris que sa montre.

 

Madame Langlois

 

Faites voir ... il portait laquelle ? ...

Gardez-là ! Celle-ci, je ne l'ai jamais aimée.

Un cadeau de sa mère ...

 

Dimitri

 

A la bonne heure.

 

Madame Langlois

 

Merci pour tout docteur.

 

Dimitri

 

Mais c'est moi, c'est moi.

Je vous en prie. Condoléances.

 

Samper

 

Madame ...

 

Madame Langlois

 

Merci messieurs.

 

Dimitri

 

Et revenez quand vous voulez, n'hésitez pas !

 

Samper

 

Dimitri, vraiment, tu exagères ...

 

Dimitri

 

Quoi, qu'est-ce que j'ai encore fait ?

 

Samper

 

Tu aurais pu me les faire essayer, ces chaussures ...

 

 

 

 

Scène 2

 

Dimitri

 

Je peux savoir pourquoi elle est passée avant moi ?

 

Couperet

 

De qui me parlez-vous ?

Vous avez bien le numéro 152 ?

 

Dimitri

 

Le 152 oui ...

 

Couperet

 

Avant vous est passé le numéro 151 ...

ça vous pose un problème ?

 

Dimitri

 

Non non non ...

Cette créature blonde, avec ses lunettes noires et son chapeau,

qui a fait tant de manières, elle n'avait pas de ticket ...

 

Couperet

 

Parlons plutôt de ce qui vous amène dans mon bureau.

Vous voulez mettre à jour votre profil de compétence ?

 

Dimitri

 

Un instant s'il vous plaît. Je n'ai pas fini ...

Elle n'a pas remercié le blaireau qui lui a tenu la porte comme un con,

a eu tout de suite l'air indisposé par le monde qui attendait,

a joué la star durant toute la longue et interminable minute qu'elle a partagée,

bien à contre-cœur, certes, avec nous, qui sommes là depuis plus d'une heure ...

 

Couperet

 

Ecoutez ...

 

Dimitri

 

Je n'ai rien contre les passe-droits, mais qu'on me dise au moins qui elle est !

Une princesse en déroute ? Une actrice de cinéma ?

Une célébrité ? Ou simplement votre maîtresse ?...

 

Couperet

 

Vous êtes sérieux ? Vous ne l'avez pas reconnue ?

 

Dimitri

 

Euh ...

 

Couperet

 

C'était Gina.

 

Dimitri

 

Gina ...

 

Couperet

 

Oui, la Gina ... Quand même.

Excusez du peu.

 

Dimitri

 

Votre maîtresse s'appelle Gina.

 

Couperet

 

Enfin, voyons ! La Star de la télévision.

Gina ! La gagnante du concours Top d'un Soir sur Canal 55.

Elle a fait la une de Canal 55 Magazine !

 

Dimitri

 

Désolé, je n'ai pas regardé ce programme.

Enfin, pas cette année ...

 

Couperet

 

Elle a remporté le concours de l'année dernière.

Cette année, pour info, c'est Tina qui l'a gagné.

 

Dimitri

 

D'accord. Très bien.

 

Couperet

 

Mais personnellement, je préfère Gina.

D'ailleurs, Tina est venue la semaine dernière.

Elle a pris un ticket, comme tout le monde.

 

Dimitri

 

Tina ... la gagnante de cette année.

Elle est venue ici faire un profil de compétence ?

 

Couperet

 

Les jobs de Stars, comme les autres,

sont difficiles à trouver de nos jours.

 

Dimitri

 

Je suis navré, je ne savais pas que j'avais vu Gina en chair et en os.

 

Couperet

 

C'est qu'elle est discrète et tient à garder son anonymat.

 

Dimitri

 

C'est réussi.

J'aurais dû lui demander un autographe.

 

Couperet

 

Je peux vous en avoir un si vous voulez.

Elle a fini son contrat d'animatrice sur Canal 55 FM,

et venait me consulter pour son avenir artistique.

 

Dimitri

 

Artistique ...

 

Couperet

 

Elle hésite entre une ligne de parfums et un livre.

 

Dimitri

 

Un livre ?

 

Couperet

 

Oui, une autobiographie.

 

Dimitri

 

Ecrite par qui ?

 

Couperet

 

Canal 55 Editions regorge d'auteurs.

 

Dimitri

 

Elle n'aimerait pas faire un disque par hasard ? ...

Moi-même, je suis pianiste de formation et ...

 

Couperet

 

Elle a déjà sorti son premier album.

 

Dimitri

 

Mais elle peut en faire un deuxième.

 

Couperet

 

Pourquoi faire ?

Ce premier album réunit déjà tous les tubes de sa carrière !

 

Dimitri

 

Ah bon ...

 

Couperet

 

On commence toujours par le best of, mon vieux. On gagne du temps !

Je l'ai ici, vous voulez l'écouter ?

C'est une chanteuse de Canal 55 Records qui l'a enregistré pour elle,

une inconnue, mais qui a une très belle voix, objectivement ...

 

Dimitri

 

Vraiment, je suis confus de n'avoir jamais entendu parler de cette fille.

Je connaissais vaguement Rita de Télé-City, et Nina de TV12, mais ...

 

Couperet

 

Ah oui !... Nina est passée dans ce bureau aussi.

Elle est serveuse vedette sur le réseau interne du Bar des Etoiles maintenant.

C'est à deux rues d'ici.

 

Dimitri

 

Le réseau interne ?

 

Couperet

 

Oui. L'intranet.

 

Dimitri

 

Mes Stars à moi, vous savez, seraient plutôt ... Bach ou Chopin.

 

Couperet

 

Connais pas.

 

Dimitri

 

Ils auraient dû prendre un ticket aussi alors ...

 

Couperet

 

Comme tout le monde.

Alors, numéro 152 ... dites-moi.

 

Dimitri

 

Oui, je ... j'ai donc une formation de pianiste,

et j'aimerais savoir s'il y a des places à pourvoir.

 

Couperet

 

Pianiste. Pianiste ...

Vous jouez donc du piano. Nous sommes d'accord.

 

Dimitri

 

Précisément.

Piano droit, piano à queue, demi-queue, quart-de-queue, crapaud ...

Même électrique s'il le faut ...

 

Couperet

 

Vous devriez être plus précis. Ou choisir une spécialisation.

Nous pouvons avoir un poste, mais pour du demi-queue seulement.

Voyons.

 

Dimitri

 

L'idéal serait de jouer en public.

 

Couperet

 

Alors ... J'ai un poste pour du piano à bretelles, est-ce que ça irait ?

Au Bar des Etoiles justement.

 

Dimitri

 

Non, c'est de l'accordéon, je ne sais pas ...

 

Couperet

 

Ah, vous voyez !... si vous n'êtes pas plus précis,

nous allons cumuler les malentendus et perdre du temps.

 

Dimitri

 

Vous savez, pour payer mon loyer, je fais chirurgien le jour, à l'hôpital public.

Je faisais aussi taxi la nuit, mais à force, je n'y voyais plus très clair

et j'envoyais trop de patients à la morgue, qui est déjà débordée ...

Alors, j'ai arrêté le taxi. De toute façon, je ne savais pas conduire.

Souvent, les clients finissaient par prendre le volant.

 

Couperet

 

Votre poste de chirurgien ne vous convient plus.

 

Dimitri

 

Je préfèrerais pianiste ...

 

Couperet

 

Eh bien, je n'ai rien d'autre pour l'instant.

Si, attendez ... peut-être ...

peut-être un piano aux vestiaires du théâtre.

 

Dimitri

 

Aux vestiaires ?

Mais ... ce n'est pas le poste de Madame Langlois ?

 

Couperet

 

C'était. Elle est décédée.

 

Dimitri

 

Ah bon ? Décidément.

 

Couperet

 

Cet après-midi.

 

Dimitri

 

Pas chez nous, je l'aurais su.

 

Couperet

 

En clinique ...

On meurt aussi beaucoup dans le privé, vous savez ...

La différence est qu'on attend un peu moins longtemps.

 

Dimitri

 

Je lui avais dit de revenir ...

J'aurais bien aimé la suivre et l'opérer au besoin.

Elle ne m'a pas fait confiance, alors que,

vu le résultat, j'aurais fait aussi bien.

 

Couperet

 

Pour le poste, c'est un piano droit.

Il me faudrait une attestation de spécialisation, certifiée valable.

 

Dimitri

 

Je n'en ai pas.

 

Couperet

 

Alors trouvez-en une rapidement.

Ce poste ne restera pas libre longtemps, s'il n'est pas supprimé.

Revenez la semaine prochaine.

 

Dimitri

 

Vous avez mes coordonnées au cas où ... d'ici là ...

Concentrons-nous sur le piano droit, c'est à ma portée.

 

Couperet

 

Je vous contacte si j'ai des touches.

 

 

 

 

Scène 3

 

Dimitri

 

Bonjour Madame Tornillon.

Je suis en retard.

 

Madame Tornillon

 

Oui, c'est comme ça qu'on dit en effet,

quand on n'arrive pas à l'heure convenue.

 

Dimitri

 

Désolé.

Où est Boris ?

Il a bien travaillé ?

 

Madame Tornillon

 

Vous l'avez dit vous-même Dimitri.

Vous êtes en retard ...

 

Dimitri

 

De cinq minutes ...

 

Madame Tornillon

 

C'est déjà trop pour notre règlement,

vous le savez ...

 

Dimitri

 

J'ai profité d'un après-midi de repos

pour aller voir le conseiller d'orientation officiel ...

 

Madame Tornillon

 

Ne vous fatiguez pas ...

 

Dimitri

 

Gina m'est passée devant et ...

 

Madame Tornillon

 

Gina ? ... de Top d'un soir ?

 

Dimitri

 

Oui ... pas Gina Lollobrigida.

Enfin, ça m'a pris plus de temps que prévu.

 

Madame Tornillon

 

Vous l'avez vue ?

 

Dimitri

 

Qui ?... Mon fils ?

 

Madame Tornillon

 

Gina !

 

Dimitri

 

Je l'ai aperçue oui ...

Et Boris, où est-il ?

 

Madame Tornillon

 

J'étais de ceux qui ont suivi Top d'un soir l'année passée.

Je l'adore.

 

Dimitri

 

Il est là ?

 

Madame Tornillon

 

J'ai acheté son best of.

 

Dimitri

 

Vous l'avez gardé avec vous ?...

 

Madame Tornillon

 

Et son calendrier !

Bien sûr que je l'ai gardé.

C'est son meilleur album !

 

Dimitri

 

Pas le best of de Gina,

je vous parle de mon fils Boris.

 

Madame Tornillon

 

Ecoutez Dimitri. Vous connaissez notre contrat.

Si vous saviez que vous alliez être en retard,

il vous suffisait de nous appeler. C'est la règle.

 

Dimitri

 

Mais je pensais être ici à l'heure pile.

 

Madame Tornillon

 

Vous avez une bien jolie montre.

Est-elle à l'heure exacte au moins ?

 

Dimitri

 

Ce sont les embouteillages !

Le centre d'orientation est à l'opposé et ...

 

Madame Tornillon

 

C'est le 3ème que vous perdez ce trimestre.

Faites attention ...

 

Dimitri

 

Vous ne l'avez pas gardé ...

 

Madame Tornillon

 

Nous l'aurions fait si nous étions dans une garderie.

Mais nous sommes ici dans une école, Dimitri.

Ce n'est pas notre fonction de garder les enfants.

 

Dimitri

 

Vous n'avez pas gardé mon Boris ...

 

Madame Tornillon

 

Pas plus que Stanislas ou Sacha.

Le troisième du trimestre ! Dimitri.

 

Dimitri

 

Mais c'est mon dernier fils !

Je n'en ai plus ...

 

Madame Tornillon

 

Faites-en d'autres !...

 

Dimitri

 

Il avait été sage aujourd'hui ?

 

Madame Tornillon

 

Oui, comme toujours.

C'était un excellent élève.

Il a très bien travaillé. C'est dommage ...

 

Dimitri

 

Il était plus studieux que Sacha,

plus espiègle que Stanislas ...

 

Madame Tornillon

 

Et mignon avec ça ...

Passées les trois minutes de marge autorisée,

nous avons dû appeler la fourrière.

Nous ne pouvons pas faire d'exceptions à la règle.

 

Dimitri

 

Je n'ai pas assez d'argent pour la fourrière.

Je ne pourrai pas le récupérer maintenant.

 

Madame Tornillon

 

Je crois que vous pouvez payer l'amende en plusieurs fois.

 

Dimitri

 

Si je voulais récupérer mes trois fils,

il me faudrait braquer une banque !

Je ne gagne pas assez à l'hôpital ...

 

Madame Tornillon

 

Ne comptez plus sur Sacha et Stanislas.

On nous les a pris il y a plus d'un mois maintenant.

Au bout d'un mois, vous savez ...

 

Dimitri

 

Oui ... ils les vendent à des familles d'accueil.

 

Madame Tornillon

 

S'ils peuvent, oui, naturellement.

Les écoles sont surchargées, les fourrières aussi.

Mais pour Boris, si vous réagissez vite ...

 

Dimitri

 

Avec mes deux aînés, plus le temps passait,

plus c'était insurmontable :

ils font payer un forfait journalier en plus de l'amende.

 

Madame Tornillon

 

C'est normal. Ils les logent et les font manger.

Plus vous attendez, plus ça vous coûtera cher, c'est un fait.

 

Dimitri

 

Bon sang, à deux minutes près !

Il n'y aurait pas eu cette Gina.

 

Madame Tornillon

 

Doucement ... ça va être de sa faute maintenant.

 

Dimitri

 

Bon ... il est à la fourrière du secteur ?

 

Madame Tornillon

 

Oui, par chance, ils avaient encore de la place.

 

Dimitri

 

Bon. Très bien.

 

Madame Tornillon

 

Si vous voulez vraiment le récupérer,

vous pouvez peut-être emprunter ...

 

Dimitri

 

Non. Je n'ai pas assez de garanties.

Je ne suis jamais que chirurgien.

 

Madame Tornillon

 

Je vois ... Je suis désolée Dimitri.

C'est vrai que c'est dommage.

Votre Boris était attachant ...

 

Dimitri

 

Oui ... et brillant.

 

Madame Tornillon

 

Au revoir ? ...

 

Dimitri

 

Oui ...

 

Madame Tornillon

 

Vous devrez m'excuser, mais nous devons nous quitter maintenant.

 

Dimitri

 

Oui ...

 

Madame Tornillon

 

J'aurais aimé en parler davantage,

mais ... nous devons libérer les lieux.

L'école est réquisitionnée le soir ... pour les sans-abris.

 

Dimitri

 

Pardon ?

 

Madame Tornillon

 

Les services sociaux vont arriver pour aménager les classes en dortoirs,

comme tous les soirs, nous ne pouvons pas rester là ...

Vous devez avoir des cellules psychologiques à l'hôpital.

Si vous êtes choqué, vous aurez peut-être besoin d'une aide.

 

Dimitri

 

Oh ... non. Non. Merci.

 

Madame Tornillon

 

Bon. Vous êtes solide. C'est bien.

Alors, je vous dis au revoir ?

Revenez me voir si vous avez d'autres enfants à scolariser un jour ...

 

Dimitri

 

Oui, oui, sans fautes ...

Merci pour tout Madame Tornillon.

Bonne continuation.

 

Madame Tornillon

 

Oui ! De mon côté, la journée est loin d'être finie.

Je file au théâtre où j'ai décroché une place de pianiste,

à mi-temps, dans les vestiaires.

 

Dimitri

 

Le poste de Madame Langlois ?

 

Madame Tornillon

 

Précisément. Vous la connaissiez ?

 

Dimitri

 

Oui, j'ai tué son mari ce matin.

Il est resté sur le billard.

 

Madame Tornillon

 

Le monde est petit.

 

Dimitri

 

Un mi-temps vous dites ?

 

Madame Tornillon

 

Absolument, que je partage avec le fils du directeur du théâtre.

C'est mieux que rien ...

 

Dimitri

 

Evidemment.

 

 

 

 

Scène 4

 

Samper

 

Qu'est-ce qui t'arrive ?

 

Dimitri

 

J'ai encore tout foiré.

Je n'ai pas su contenir l'hémorragie.

Y'a du sang partout.

 

Samper

 

Tes statistiques ne s'arrangent pas Dimitri.

Tu vas finir par alerter le comité d'éthique.

 

Dimitri

 

Et de 10 ...

 

Samper

 

Et nous sommes ?...

 

Dimitri

 

Ben, jeudi !

 

Samper

 

Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez toi ?

 

Dimitri

 

Ah, Samper, si tu savais ...

Je suis fatigué.

Hier, je suis arrivé en retard à l'école.

La fourrière m'a pris mon dernier garçon.

 

Samper

 

Ton petit Boris ?

 

Dimitri

 

Oui. La maison est bien vide maintenant.

 

Samper

 

Tu ne peux pas le récupérer ?

 

Dimitri

 

Si tu me prêtes de quoi payer l'amende, pourquoi pas ?

 

Samper

 

Mouais ...

 

Dimitri

 

Et puis, la place de pianiste est prise.

 

Samper

 

De quoi tu parles ?

 

Dimitri

 

La place qu'occupait Madame Langlois au théâtre ...

Il me fallait une spécialisation en piano droit que je n'avais pas.

 

Samper

 

Ah bon.

 

Dimitri

 

C'est l'institutrice de Boris qui a pris le poste.

 

Samper

 

Ah bon.

 

Dimitri

 

A temps partiel.

 

Samper

 

Le monde est petit.

 

Couperet

 

Docteur ?

 

Dimitri

 

Oui ?

 

Couperet

 

Ah, c'est vous ?

 

Dimitri

 

Ah, c'est vous !

 

Samper

 

Le monde est petit.

 

Couperet

 

C'est vous qui avez opéré ma femme ?

 

Dimitri

 

M'en parlez pas. Une vraie boucherie.

 

Samper

 

Il opère en cuisine.

 

Dimitri

 

Il y a eu des complications.

Je me suis débattu comme un diable.

Le sang giclait partout.

J'ai sectionné une artère, près du cœur.

Enfin ... je crois.

 

Couperet

 

Ben oui, je vois, vous avez sali votre blouse.

 

Dimitri

 

Mon assistante a tourné de l'œil.

Pour une fois que j'en avais une !

J'ai dû me démerder tout seul ...

 

Couperet

 

Pour la blouse, faites-la tourner à l'eau de javel.

 

Samper

 

Elle est bonne pour la poubelle, oui ...

Le sang, ça ne part pas comme ça.

 

Dimitri

 

J'ai essayé de maintenir l'artère,

mais ... c'est fou la pression qu'il y a là-dedans !

Elle m'a échappé et ...

 

Couperet

 

C'est-à-dire que le blanc ...

 

Samper

 

... c'est super salissant, ben oui ...

 

Dimitri

 

Elle s'est agitée dans tous les sens,

j'en ai pris plein la figure.

Une équipe est en train de nettoyer les cuisines

avant le service de midi.

 

Couperet

 

Alors ?...

 

Dimitri

 

Eh bien ?... Quoi ?

 

Couperet

 

Comment va ma femme ?

 

Dimitri

 

Elle est morte mon vieux !

 

Couperet

 

Ah ... je n'avais pas compris ça ...

 

Dimitri

 

Vous vous rendez pas compte,

le sang qu'elle a perdu !

Elle n'avait aucune chance.

 

Couperet

 

D'accord, OK. J'avais pas compris.

 

Dimitri

 

Non ... Aucune chance ...

D'ailleurs, je n'ai même pas recousu,

on l'a laissée comme ça ...

C'était ... pff ... beurk.

 

Couperet

 

Vous avez sauvé le bébé quand même ?

 

Dimitri

 

Hein ?

 

Couperet

 

... même pas ?

 

Dimitri

 

Il y avait un bébé ?

 

Couperet

 

Oui. Ma femme venait pour accoucher.

 

Dimitri

 

Vous êtes sûr de ça ?

 

Samper

 

Qui avais-tu ce matin ?

 

Couperet

 

Madame Couperet.

Ma femme s'appelle Eugénie Couperet.

 

Samper

 

Monsieur ... Couperet, donc,

vous êtes sûr qu'elle devait accoucher dans cet hôpital ?

 

Couperet

 

Absolument certain. Oui.

Laissez-moi la voir, je vous dirai si c'est elle.

 

Dimitri

 

Elle sera difficile à identifier. Je vous préviens.

Dans mes ébats, j'ai un peu amoché son visage, et ...

 

Couperet

 

Même défigurée, je la reconnaîtrai, ne vous en faites pas pour ça.

 

Samper

 

Est-ce qu'elle avait l'air d'être enceinte ?

 

Dimitri

 

Ben, maintenant que vous le dites ...

 

Samper

 

Venez Monsieur Couperet, je vous accompagne.

Nous en aurons le cœur net.

 

Couperet

 

Oui, volontiers.

 

Dimitri

 

Je vous confie à Monsieur Samper.

A bientôt ?

 

Couperet

 

Merci Dimitri.

Au fait, la place du piano droit est prise aux vestiaires.

 

Dimitri

 

Oui, je l'ai su.

 

Couperet

 

C'est allé vite.

Le directeur du théâtre en a profité pour placer son fils.

 

Samper

 

Ma nièce a perdu sa place de trombone ...

 

Dimitri

 

Oui ... à mi-temps.

 

Samper

 

Dans la baignoire ...

 

Couperet

 

Exact. Je vois que vous êtes au courant.

Je suis désolé.

 

Samper

 

Dans les baignoires, ils jouent de la guitare maintenant.

 

Dimitri

 

Non. C'est ...

Je ne vous en veux pas.

 

Couperet

 

Nous faisons tous notre possible, n'est-ce pas ?

 

Dimitri

 

Ne soyez pas désolé.

Nous trouverons autre chose.

 

Couperet

 

Vous avez fait faire une attestation pour la spécialisation ?

 

Dimitri

 

J'ai fait la demande par internet ... ça prendra six mois.

 

Couperet

 

Revenez me voir aussitôt, nous chercherons une solution.

 

Dimitri

 

Merci beaucoup ...

 

Samper

 

On y va ?

 

Dimitri

 

Je me suis permis de garder ses chaussures.

 

Couperet

 

Comment ça ? ...

 

Dimitri

 

Les chaussures de votre femme.

Elles sont pile à ma pointure ...

ça ne vous ennuie pas ?

 

Couperet

 

Qu'est-ce qu'elle portait comme chaussures ?

 

Dimitri

 

Des escarpins gris satinés, très mignons.

 

Couperet

 

Bah, oui, gardez-les si vous voulez.

Elle chausse plus grand que moi, de toute façon.

Je flotterais dedans, ce serait ridicule.

 

Dimitri

 

Merci beaucoup.

 

Couperet

 

Je vous en prie.

 

Dimitri

 

Et ... désolé pour votre épouse ...

 

Couperet

 

Nous faisons tous notre possible, n'est-ce pas ?

 

 

 

 

Scène 5

 

Salière

 

Bonjour Dimitri, installez-vous.

Prenez place.

 

Dimitri

 

Oui Monsieur.

Merci.

 

Salière

 

Bon ...

Dimitri ...

Dimitri Dimitri Dimitri ...

Mon cher Dimitri.

 

Dimitri

 

Les chiffres sont mauvais ...

C'est ça ?

 

Salière

 

Dimitri ...

 

Dimitri

 

J'en ai tué des tas.

Peu sont sortis vivants des cuisines ...

 

Salière

 

Cher Dimitri ...

 

Dimitri

 

14 sont morts cette semaine.

Et nous sommes ?...

 

Salière

 

Vendredi.

 

Dimitri

 

C'est normal que vous me rappeliez à l'ordre.

Les statistiques vont s'effondrer.

 

Salière

 

Allons ...

 

Dimitri

 

Je n'ai pas su sauver Samper.

Ce brave Samper ...

Quelqu'un d'autre aurait dû l'opérer.

D'ailleurs, était-on obligé de l'opérer ?...

 

Salière

 

Dimitri, reprenez-vous ...

 

Dimitri

 

Une simple appendicite !

Et nous perdons un précieux chef de service.

 

Salière

 

Ce bon vieux Samper.

 

Dimitri

 

Je devrais faire autre chose.

Je ne suis pas doué pour la chirurgie.

 

Salière

 

Un cigare ?

 

Dimitri

 

Je suis pianiste de formation vous savez.

Non merci Monsieur.

Vous l'avez vu sans doute dans mon cv.

Je n'irai pas jusqu'à dire que je suis musicien,

ça non, je n'ai pas cette prétention,

mais pianiste, oui, je me débrouille bien.

 

Salière

 

Cigarette ?

 

Dimitri

 

Bien mieux que comme chirurgien.

Non merci Monsieur.

Et puis, je ne sais même pas repérer une femme enceinte !

Vous avez su pour Madame Couperet ?

 

Salière

 

On a sauvé le bébé, oui, c'est bien.

 

Dimitri

 

Il gisait en hurlant sur le sol de la cuisine quand ils sont arrivés.

C'est gênant. Je n'avais rien remarqué. Rien du tout !

J'étais trop occupé à essayer de maîtriser cette artère qui pissait le sang.

Je comprendrais que le comité d'éthique me donne un avertissement.

Mais peut-être avez-vous déjà pris votre décision ...

 

Salière

 

Dimitri ...

 

Dimitri

 

... et allez-vous me virer, ce que je mériterais naturellement.

Je ne veux pas entâcher la réputation de l'hôpital.

 

Salière

 

L'hôpital va fermer.

 

Dimitri

 

Et une réputation, une fois qu'elle est faite ...

Pardon ?

 

Salière

 

Mon cher Dimitri.

Je n'ai pas l'intention de vous virer.

Vos résultats sont dans la moyenne nationale.

Peu de chirurgiens aujourd'hui font mieux que vous.

Privé et public confondus.

Ce n'est pas la question.

Nous sommes tous virés.

L'hôpital ferme ses portes. C'est fini.

 

Dimitri


Comment ça fini ?

 

Salière

 

Nous sommes déficitaires.

C'est la faillite.

 

Dimitri

 

Mais nous n'avons rien dépensé !

Nous n'avons même pas de matériel ...

 

Salière

 

A vrai dire, si ... j'ai beaucoup dépensé.

Pour mon train de vie personnel.

Villas, appartements, voitures, voyages ...

 

Dimitri

 

Je comprends.

 

Salière

 

Canal 55 va installer dans nos locaux

leurs nouveaux studios de cinéma.

L'affaire est déjà faite.

 

Dimitri

 

Du cinéma ?... Ici ?

 

Salière

 

L'entreprise va investir des sommes colossales,

pour tourner des séries, pour leurs chaînes de télévision,

et quelques longs métrages pour le grand écran.

J'ai vendu mes biens pour payer mes dettes.

Ceux qui n'ont pas été saisis par la justice.

J'aurai peut-être une opportunité d'être intégré à l'équipe d'entretien.

Une façon de rester dans les murs ...

 

Dimitri

 

A l'entretien ?

 

Salière

 

Oui ... le ménage, c'est ça.

Je connais bien la maison.

 

Dimitri


Monsieur le Directeur ... je ...

Et les autres ?

 

Salière

 

Tout le monde est remercié.

Vous compris, je le crains.

 

Dimitri

 

Bon ...

 

Salière

 

Peut-être pourrez-vous en profiter

pour essayer de vous consacrer au piano ?...

 

Dimitri

 

Canal 55 n'aurait pas besoin de pianistes ?

 

Salière

 

Voyez avec Couperet, c'est votre conseiller, non ?

 

Dimitri

 

Aux dernières nouvelles,

il y a une place, mais pour jouer en direct les musiques du téléphone,

dans la filière téléphonie de Canal 55.

Les musiques pour vous faire patienter, vous savez ...

Je ne savais pas qu'elles étaient jouées en direct.

Canal 55 Mobile cherche deux pianistes pour ce poste.

Mais il faut une spécialisation en piano quart-de-queue.

Et je vais en obtenir une d'ici six mois, en piano droit seulement.

 

Salière

 

Eh bien, bonne chance.

 

Dimitri

 

Quoi ?... C'est tout ?

 

Salière


Ben, oui, voilà, vous savez tout.

Vous pouvez disposer.

 

Dimitri

 

Je n'ai pas une prime ?

Quelque chose ?

 

Salière

 

Je vous ai proposé un cigare que vous avez refusé.

 

Dimitri

 

Bien, alors, bonne chance à vous aussi.

 

Salière

 

Jolies chaussures.

 

Dimitri

 

Merci.

Elles étaient à Madame Couperet.

 

Salière

 

Mmm ...

 

Dimitri

 

Au revoir Monsieur le Directeur.

 

 

 

 

Scène 6

 

Dimitri

 

Numéro 164.

Quand même !

 

Couperet

 

C'est ça.

Vous n'allez pas systématiquement contredire

l'ordre numérologique ?

Si cet ordre ne vous plaît pas, changez de société.

 

Dimitri

 

Oui, mais entre le 163 et le 164, il n'y a rien.

 

Couperet

 

Vous faites allusion à Tatiana.

 

Dimitri

 

Tatiana maintenant.

 

Couperet

 

Ne vous plaignez pas, nous n'avons pas été longs.

 

Dimitri

 

C'est encore une de vos idoles ?

 

Couperet

 

Aujourd'hui, elle n'est plus très à la mode.

Elle n'est plus que Star à domicile.
 

Dimitri

 

Une escorte ?

 

Couperet

 

Voyons, ne soyez pas grossier.

Elle est Star chez elle. Voilà ...

Ses émissions de télé ne passent plus que sur son poste personnel.

 

Dimitri

 

Ses fans sont donc son mari et ses enfants.

 

Couperet

 

Même pas. Elle vit seule.

Son public se résume à un hibiscus acheté en promo à Jardiworld

et un poisson rouge gagné dans une fête foraine.

 

Dimitri

 

Vous savez beaucoup de choses sur elle.

 

Couperet

 

J'ai pris un verre hier soir chez elle,

pour lui présenter mon fils !

J'ai lu le magazine qui lui est consacré,

où elle parle de tout ça très humblement,

dans une interview qu'elle s'est accordée à elle-même.

Magazine qu'elle est seule à recevoir bien sûr.

 

Dimitri

 

Votre fils alors ? Comment va-t'il ?

 

Couperet

 

Compte tenu des circonstances, ça va.

Il a failli s'étrangler avec le cordon ombilical.

Dites donc, vous l'avez charcutée ma femme.

C'était monstrueux, le bébé se contorsionnait dans les viscères de sa mère.

Tout a coulé par terre ... pas beau à voir.

L'équipe d'entretien a dû avoir un sacré boulot pour nettoyer tout ça.

 

Dimitri

 

Quand je suis descendu déjeuner, ils n'avaient pas fini.

Mais ça n'a pas eu l'air de couper l'appétit du personnel.

Une histoire qui finit bien en somme !

 

Couperet

 

Qu'est-ce que vous voulez dire ?

 

Dimitri


Votre petit garçon est vivant !

 

Couperet

 

Oui ... ça fait une moyenne.

 

Dimitri

 

A propos, mon collègue, Samper, est décédé.

J'ai dû l'opérer in extremis d'une appendicite.

 

Couperet

 

Ah, rien de grave.

 

Dimitri

 

Non ... Dieu merci.

De toute façon, il aurait été viré comme moi.

 

Couperet

 

Vous avez été viré ?

Pas pour faute professionnelle j'espère ?...

 

Dimitri

 

Pas du tout !

Salière était un très mauvais gestionnaire.

En plus d'être malhonnête.

L'hôpital est fermé.

 

Couperet

 

Carrément !

 

Dimitri


Oui. Le complexe est racheté par les studios de Canal 55.

 

Couperet

 

Ils ne perdent pas de temps.

Ils vous vont bien les escarpins de ma femme.

 

Dimitri

 

Oui, merci, ils me serrent un peu aux orteils,

mais je les aime bien. Ils sont discrets.

 

Couperet

 

Alors. Des nouvelles de votre spécialisation ?

 

Dimitri

 

Pour le piano ? Oh, je crois que j'ai changé d'idée.

 

Couperet

 

Ah bon ?

 

Dimitri

 

Oui, maintenant que je suis sans travail aucun,

je pense que c'est le moment idéal pour agir.

 

Couperet

 

Bien ... voilà une réaction positive.

 

Dimitri

 

L'hôpital est fermé.

Je n'ai rien pu faire pour Samper, qui était mon dernier copain.

La fourrière a embarqué mon dernier petit garçon ...

 

Couperet

 

Vous voulez le mien ?

 

Dimitri

 

Oh, non ... merci. Je n'ai pas les moyens.

 

Couperet

 

Je vous ferai un prix.

 

Dimitri

 

Non, vraiment, même si je pouvais, ça ne correspond pas au choix que j'ai fait.

Je ne veux pas m'attacher à nouveau à quelqu'un ou quelque chose.

 

Couperet

 

Je vous écoute.

 

Dimitri

 

Je crois que vous pouvez fermer mon dossier définitivement.

 

Couperet

 

Il y aura des frais pour ça ...

 

Dimitri

 

Que dites-vous de cette montre ?

 

Couperet

 

Faites voir ...

 

Dimitri

 

Elle appartenait à Monsieur Langlois.

Henri Langlois. L'époux de Madame Langlois.

 

Couperet

 

Elle est belle.

Marché conclu.

Alors ... Je ferme votre dossier.

 

Dimitri

 

Très bien, vous me rendez service.

 

Couperet

 

Mais attention.

Cette fermeture, vous le savez, sera irréversible.

 

Dimitri

 

J'ai bien réfléchi.

 

Couperet

 

Comme vous voudrez.

Vous allez faire quoi maintenant ?

Vous n'aurez plus droit à rien.

 

Dimitri

 

Je sais.

 

Couperet

 

Vous n'aurez plus vos droits d'expression, de vote, de penser, de créer,

ni le droit de sortir du territoire, de prendre les transports en commun.

Vous n'aurez plus de numéro d'identité,

plus de numéro de travailleur potentiel, ni d'assuré social,

vous n'aurez plus que ce numéro 164

qui ne vous servira plus à rien une fois sorti de mon bureau ...

 

Dimitri

 

La seule chose qui me tenait, était peut-être

la perspective de jouer du piano quelque part,

au théâtre ou ailleurs, mais ...

 

Couperet

 

Les métiers artistiques ...

Particulièrement difficiles, hein ...

 

Dimitri

 

Oui.

 

Couperet

 

Cette place de chirurgien.

C'était une chance.

 

Dimitri

 

Oui. Une chance.

 

Couperet

 

Euh ... si vous nous quittez,

ça ne vous ennuiera peut-être pas

de me rendre les chaussures de ma femme ?

 

Dimitri

 

Oh ... Non, pas du tout !

Comme je ne vais pas loin,

je peux aller pieds nus.

 

Couperet

 

Pour moi, elles sont trop grandes, c'est entendu.

Mais ... j'ai un ami qui ...

disons qu'il aime porter ce genre de choses.

 

Dimitri

 

Bon bon,

très bien, elles sont à vous.

 

Couperet

 

Vous savez que c'est ... une voie de garage.

 

Dimitri

 

Je suis déjà dans l'impasse.

 

Couperet

 

Je crois comprendre.

 

Dimitri

 

Vous m'avez très bien compris.

 

Couperet

 

Vous avez prévu une cérémonie ?

 

Dimitri


Ben non, je n'ai personne à y inviter,

ni les moyens de me l'offrir.

Vous pouvez peut-être vous en occuper ?

 

Couperet

 

Oui, bien sûr, je suis assermenté.

Ne vous inquiétez pas, tout sera fait dans les règles.

Vous avez quelque chose à déclarer ?

Un message à transmettre à quelqu'un ?

 

Dimitri

 

Euh ... non.

Je n'ai rien à dire.

 

Couperet

 

Ce n'est pas la question,

vous pouvez n'avoir rien à dire

et avoir quelque chose à dire à quelqu'un ...

 

Dimitri

 

Non non ...

rien à dire en général

et à personne en particulier.

 

Couperet

 

Pas d'héritiers ?

 

Dimitri

 

Ben, vous savez,

mes trois fils ont été pris.

 

Couperet

 

Oui oui ... la fourrière.

Ils sont donc passés dans le domaine public.

Qu'ils soient placés ou non, vivants ou non,

le tout est qu'ils ne soient plus sous votre responsabilité,

peu importe ...

 

Dimitri

 

Oui.
 

Couperet

 

Pas de dettes ?

 

Dimitri

 

Non. Aucune. Tout est réglé, n'est-ce pas ?

 

Couperet

 

Parfait.

Alors, signez-moi ce formulaire.

Nous allons procéder.

 

Dimitri

 

Voilà.

 

Couperet

 

Merci bien Dimitri.

Bon, je crois que je n'ai rien oublié ...

Excusez-moi, je dois faire vite.

 

Dimitri

 

Oui, je comprends,

le numéro 165 doit attendre.

 

Couperet sort un révolver et abat froidement Dimitri.

Au téléphone :

 

Couperet

 

Oui, le service propreté du secteur s'il vous plaît.

J'attends, oui, merci ...

Allô ... oui, un corps à débarrasser au Centre d'Orientation.

Secteur 4.

Oui, démission définitive. Code 57 ...

Au bureau 22, 2ème étage. Monsieur Couperet.

... Par balle. Port d'arme numéro 2556 23387 ...

OK. Merci.

 

Il raccroche et récupère les escarpins de sa femme.

 

J'appelle le numéro 165 ! Le 165, merci ! ...

 

 

 

 

Philippe LATGER
Mai 2005 à Paris

Dimitri

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Sous les toits

Publié le

Contre quelques deniers : chambre bonne à louer.

Loger dans un grenier, aux nuages troués.

Dessus il y a les tuiles, les antennes télé,

dessous il y a les huiles et les malles scellées.

 

Montez sans ascenseur, essuyez-vous les pieds.

Les cours dans les classeurs. Le devis du plombier.

Le parquet ajouré, la cuisine équipée.

Pigeons énamourés. Bouchées sur canapé.

 

Dessus il y a les tuiles, cheminées dégraissées.

Dessous la lampe à huile et ma vie encaissée.

Dessus il y a l'étoile et la lune en quartiers,

dessous il y a les voiles aux draps du monde entier.

 

Je vis sous les toits

à Paris,

je vis sans toi.

C'est ma vie.

 

De mon coin de ciel bleu, je vois la ville en bas,

en résille de feu, en talons de samba.

Si je tutoie les dieux, je n'ai pas un radis,

je ne vois rien des cieux si près du paradis.

 

Au sixième il fait beau. Rien au-dessus de moi.

Le monde à mes sabots, je m'imagine roi.

Je suis venu de loin conquérir la cité.

De ma botte de foin à cette immensité.

 

Des filles sont passées, des filles j'en vois des tas,

de résille en lacets, de salons, de salsa.

Dessus y'a des oiseaux, dessus il y a des chats.

Dessous, dégât des eaux, et des chattes angora.

 

On vit sous les toits

à Paris.

On vit sans toi.

On s'ennuie.

 

On vit sous les toits

à Paris.

On vit sans toi.

Surtout la nuit.

 

Au sixième il faut beau. Rien au dessus de moi.

Il n'y a rien de plus haut. Les conduits jusqu'à toi.

Dessus y'a des matous, dessus il y a les toits.

dessous il y a nous, et l'amour par endroits ...

 

Et l'amour sous les toits.

 

 

Philippe LATGER
Avril 2005 à Paris

 

Ecrit sur Sous les toits, musique de Pierre Bertrand.

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Quand l'amour est à bout

Publié le

Toi,
tu es l'amour insouciant,
mon génie de la lampe,
ou le diable inconscient
sous les feux de ma rampe.

Toi,
tu es l'amant endurant,
mon arbre trentenaire,
le bonheur fulgurant,
mon fougueux partenaire.

Moi,
je ne veux pas salir
ton besoin de grandir
par le moindre reproche.
Moi,
je ne veux pas souffrir,
ni laisser revenir
mes démons les plus proches.

Toi,
tu vas l'air décidé,
sans peur de l'aventure,
mais tu n'as pas idée
de tout ce que j'endure.

Toi,
tu joues avec le feu,
le chocolat amer,
le vent dans mes cheveux,
l'écume de la mer.

Toi, 
tu parles aux animaux,
aux iris de mes yeux,
aux nombres décimaux,
aux étoiles et à Dieu.

Moi,
je ne veux pas partir,
ni te voir déguerpir
quand de toi je m'approche.
Moi,
je ne peux plus courir,
te perdre à l'avenir
quand je le sens si proche.

Toi,
qui ne doutes de rien,
qui peut rire de tout,
sais-tu ce qu'il advient
quand l'amour est à bout.

Toi,
ma passion censurée
qui ne veut rien entendre,
tu veux me rassurer ...
mais peux-tu le comprendre.

Moi,
je veux t'appartenir,
mais comment s'assoupir
sur un lit de reproches.
Moi,
je paye un devenir,
le prix de ton sourire
lorsque l'automne est proche.

Toi,
tu t'ébroues dans les eaux
des torrents rocailleux,
tu cours dans les roseaux,
le soleil merveilleux.

Toi,
tu veux m'entraîner loin,
quand je connais la route,
me coucher dans le foin,
faire taire mes doutes.

Toi,
qui embrasses mes mains,
aussi naïf que tendre,
sais-tu sur ce chemin,
à quoi il faut s'attendre ...

Moi,
je ne veux pas salir
ce généreux désir,
sans peur et sans reproche.
Moi,
je ne peux plus souffrir,
je ne peux plus courir
quand l'hiver est si proche.

Toi, 
qui ne doutes de rien
et que j'aime à genoux,
sais-tu ce qu'il advient
quand l'amour est debout.

 

Philippe LATGER 2004

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