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Quatre solitudes

Publié le

Elle tord l'espace, griffe le vide,
les yeux avides, et l'air griffue, ébouriffée,
elle piétine, s'élance, se retient.
Elle embrasse l'espace
d'un instant immobile,
la tempête et le soufre, le temps et la douleur.
Le corps avance, le cœur comme un boulet,
lourd, si lourd comme un pas dans la neige.
Le corps frémit, les spasmes,
puis s'envole, tourbillonne, titube, perd l'équilibre.
L'étoile resplendit puis se brise sur un rocher.
La forme. Le corps est une forme.
Ce n'est plus une silhouette, un contour,
c'est une matière, épaisse, malléable, mouvante,
qui émeut, qui est émue, déborde la peau,
transcende la chair, emplit le néant.
Son corps n'est plus une matière, c'est une arme.
Le charme érogène du mystère. Et la solitude.
La terre mouillée est pétrie sous des mains invisibles.
Façonnée, esquissée, effacée, deux coups de fusain:
la chevelure s'ébroue. Le mouvement.
Plus rien. La créature s'est figée.
Elle arrête le temps. Elle arrête la vie.
Ou la prolonge. Un sursis avant l'avalanche.
Les volutes de ses mèches enflamment les volumes.
Crise d'hystérie. Le corps se débat, il lutte, agonise.
Elle, le vide, la musique et la lumière.
Quatre solitudes.
La crinière électrique vole en éclats.
Puis s'adoucit comme l'écume mourante
sur une épaule déserte.
Ondulation.
Cambrure.
Elle s'étire, se contorsionne, se vrille, se tend.
Elle se raidit, se transforme, se liquéfie, se répand.
Elle s'escrime, chevauche, plonge et trébuche.
Elle fait l'amour à l'espace.
Chut.
L'abandon. Les spasmes.
L'orgasme.
Dématérialisé.
La bête rampe à terre, se hisse à bout de bras,
cherche la lumière, se perd...
Forte. Vulnérable.
Ce n'est plus la condition humaine,
c'est la Condition.
Ce n'est plus la comédie humaine,
c'est la tragédie.
Tourmentée. Assaillie.
Des mains crochues grouillantes de doigts,
fouillent les airs insondables,
essorent des chagrins fantomatiques,
toujours plus haut dans les hautes sphères,
déchirent l'atmosphère.
Et au moment d'atteindre le but,
elles renoncent, relâchent leurs prises.
Chut.
L'arrogance du regard fait de l'échec
la plus puissante des victoires.
Il toise les témoins impuissants.
Le corps s'évanouit, sur une chaise, des valises.
Désarticulée.
La fatigue fait ripaille du pantin.
La lassitude caresse la marionnette,
et par ses caresses la ranime.
C'est un autre souffle. Profond. Rauque.
Une respiration inavouable, insupportable.
Fascinante.
Elle glisse, patine, passe.
Un nuage dans le vent. Une brise.
Le nuage se recroqueville,
les coudes sur le ventre. A terre.
Il cherche son élément. L'eau dans le béton.
Ratisse la pierre de ses ongles.
Prisonnier de son âme, le corps veut parler.
Qui a cru en l'inverse ?
La lumière montre le chemin.
Elle relève le défi.
Elle relève le visage.
Elle comprend. Elle devine.
Les bras en croix, elle a trouvé...
une seconde, ou deux... de sérénité.
Extatique, le cœur n'est plus un boulet.
La neige a fondu.
Elle s'élance vers l'absolu.
Gracieuse, ensorcelante.
Se jette dans la folie,
corps et âme.
Désarmée.
Désarmante.
La violence est une forme de passion.
Une forme. Ferme. Brute. Splendide.
L'ingrate Margie Gillis nous salue et quitte déjà la scène.

Eclaboussés, remués, malmenés...
Elle nous rend à la lumière totale :
la plus idiote qui soit.
Celle de la fin. De la dite réalité.
Je pars, ivre, sur mes jambes incertaines.
Elles sont moins lourdes.
Ce sont les mêmes jambes,
mais la neige a fondu.

 


Philippe LATGER
Montréal 2000

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Tramontane

Publié le

Le vent ventriloque,
siffle et soliloque dans le vide violent.

Et moi ? Je fume...
Le vent virevolte,
souffle et me survolte dans l'avide relent.
Et moi, je hume...
Tramontane natale,
qui me tourmente encore, où que j'aille.
Nostalgie fatale,
qui tournoie dans mon corps et mes failles.
Fallait-il que tu me manques un jour ?
Toi qui m'exaspérais et me rendais fou !?...
Le vent, ventilant les espoirs vers le large au levant,
vers l'horizon vanillé qui vacille au soleil,
vient voler mes envies et les emporte, droit devant,
avec mes rêves enlevés au nid du sommeil.
Intime tramontane chantée,
force imprévisible,
revenant d'une maison hantée
- le titan invisible -
tu ne coules pas dans ces neuves vallées
où j'avais choisi de venir m'installer.
Je ne sens plus ton râle sur ma route.
Je me suis envolé trop loin sans doute.
C'est toi qui as gonflé mes voiles,
et ma poitrine,
et mon âme !
Et dévoilé mon étoile.
Et attisé d'étranges flammes.
Transporté par ta fougue aveugle, au-dessus de la mer,
à contre-courant, j'ai remonté l'espace.
Mon bonheur, dans ta bouche était mourant.
Mon berceau endeuillé.
Je t'ai fuie sur tes ailes en un curieux suicide.
Mais tu portes mon passé dans de folles rafales,
avec ces odeurs de résine et de sable
et de pêche et d'anchois,
qui claquent sur ma peau,
dévalent ma conscience...
Et mon ivresse ici, s'essouffle puis s'affale,
dans une mélancolie écoeurante...
Tu me manques.
Ton haleine soupire dans mes veines son nectar coloré.
La noirceur parfumée du café d'un petit-déjeuner,
le ciel bleu de l'enfance et le jaune des genêts.
Le rouge à lèvres de Maman, l'odeur de la craie,
l'eau de Cologne du matin, l'encens et les vernis nacrés,
la verdure d'une haie de cyprès
et le goût du raisin mûr,
la laque sur ses cheveux,
la vigne vibrante d'abeilles et d'arômes,
et les fleurs,
et le sel de la mer...
Mes racines aériennes sont ancrées dans le ciel désormais,
et ta respiration me les porte aux narines,
me les porte aux oreilles...
et tout m'envahit comme monte un sanglot.
Maudite tramontane !
Qui me harcèle,
qui me rappelle qui je suis.
Nourrice du premier jour au premier amour.
Qui me malmène jusqu'aux terres lointaines où je cherche refuge...
Ne me laisseras-tu aucun répit ?
Je crois t'avoir semée et tu sèmes le doute.
Je ne me suis pas envolé assez loin sans doute.
Je crois être à l'abri sur d'autres continents
mais je sens ton reflux toujours impertinent.
Je t'ai prise avec moi en pensant t'échapper.
C'est en moi dans un rêve écharpé, que tu te lèves la nuit.
Et je sais que tu balaies toujours la cour de mon être,
que tu chasses mes nuages et fais claquer mes fenêtres.
Le vent ventriloque,
siffle et soliloque dans le vide violent.
Et moi, je hume...




Philippe LATGER
Montréal 1999

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