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So Lucky

Publié le

Quel est cet homme qui sort sur Central Park West ?...
Majestic Apartments.
Les tours jumelles se dressaient avec arrogance dans le ciel.
L'homme est serré dans un complet rayé élégant.
Un chauffeur l'attend.
Il est sorti du building avec des gardes du corps.
J'ai croisé son regard.
Un regard ténébreux, au strabisme troublant.

Un regard de fou.
Ce n'est pas un Sicilien ordinaire.
Immigré italien, sans doute...
mais différent.
Il est monté dans la voiture.
Je suis encore sous le choc de son regard.
Un regard de feu.

J'ai lu dans la presse que Salvatore Maranzano
avait été exécuté en septembre.
L'assassinat de Masseria au Scarpato
avait déjà fait couler beaucoup d'encre.
Les tours du Majestic dominent Central Park.
Je continue ma marche
en regardant la voiture disparaître dans la circulation.
Je suis déjà devant le Dakota building...

et j'ai imprimé en moi ce regard étrange.
Ce strabisme très sexy,
fascinant.
Un parvenu peut-être. Nouveau Riche à coup sûr.
Bah... tous les riches du Nouveau Monde le sont.
Quel est cet homme ?
Le portier a fait sa révérence à son passage.
Le chauffeur aussi s'est incliné.
La puissance.
A l'image des tours du Majestic.

Le pouvoir.
Tout aussi troublant que ce regard de fou.
Seuls les fous accèdent au pouvoir.
Chaussures vernies, costume sur mesure,
le col blanc impeccable sur un nœud de cravate.
Les cheveux brillants, en arrière.

Une allure folle.
Un regard fou.
J'arrive au San Remo.
Ses tours jumelles semblent plus respectables.

Quelle ville étrange.
On a détruit le sublime Waldorf-Astoria

pour construire cette tour de Babel indécente,
avec son mât de verre et de métal,
point d'ancrage des effrayants dirigeables,
détrônant par sa hauteur colossale
la cathédrale gothique de Cass Gilbert
et la récente flèche futuriste du Chrysler.
Jusqu'où iront-ils ?
Le pouvoir est aux fous.
Ils ont détruit le Waldorf-Astoria,
comme ils ont détruit l'Hôtel Majestic
pour construire ces tours jumelles.
Majestic Apartments.

Le San Remo d'Emery Roth est plus convenable.
Ils détruisent tout et reconstruisent.
Un chantier permanent.
L'American way of death.
J'arrive à destination :
L'American Museum of Natural History.
Je me dis que j'ai de la chance...

Je vis à Manhattan.
Un frisson parcourt mon corps.
Je n'ai pas rêvé.
Il a posé son regard sur moi.

 


Philippe LATGER

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Georgette

Publié le

La maison était un nid d'aigle
accroché au flanc du coteau.
La Garonne curieuse serpentait à ses pieds,
pour tenter de s'en approcher, d'en percer les secrets,
mais la maison trônait sur ses hauteurs, indifférente.
Elle nous accueillait dans son jardin, là-haut,
au bout d'un escalier surréaliste, entre les boutons de roses.
Un chien venait toujours nous faire la fête à la grille,
s'agiter dans nos jambes en piaffant d'impatience.
Ils étaient là, robustes, intemporels,
prêts à monter avec nous encore plusieurs marches,
et d'autres encore jusqu'au perron.
La grosse porte ouvrait sur son vestibule.
Maison de photographe,
refuge idéal pour une Isadora Duncan,
avec ses grandes fenêtres sur le fleuve,
et ses deux arches vitrées, en enfilade,
séparant le salon de la salle à dîner.
On s'embrassait et je pensais déjà au Gaveau
et sa caisse de bois qui cachait une harpe.
Le parquet ciré allait recevoir mon battement de pied,
pour ponctuer mes accords maladroits.
Il y avait un portrait sorti tout droit de Gatsby le Magnifique,
d'une mondaine venue de Boston ou de Biarritz.
C'était Georgette, notre hôtesse,
qui libérait pour nous de la bibliothèque
de fabuleux vestiges.
Une superbe collection de Jules Verne,

des cartes postales de l'Exposition Universelle de Barcelone.
1929. Toute une mythologie.
En découvrant le riche service de table Art Déco,
les coupes à champagne travaillées,
à martini pour le Nouveau-Monde,
j'entendais les rires dans une salle de bal
couverts par des clarinettes charleston endiablées.
Georgette était la vestale d'un monde étrange,
d'Orient Express et de courses de chevaux,
de voiles légers et de casques de perles,
d'une imagerie livrée par Agatha Christie.
Nous mangions à la grande table, en famille,
et j'obtenais vite le droit de gagner le piano,
dans la pièce voisine, où je forgeais mon univers.
Mes doigts hésitaient entre le rock et le jazz.
Une main était pop, l'autre était fox-trot.
La Garonne par la vitre m'emmenait à Bordeaux,
où m'attendait déjà un navire transatlantique.
Georgette m'avait emmené voir la France.
Un jour, Nîmes et Orange.
Un autre, Pau et Arcachon.
Mais elle m'avait surtout embarqué, sans le savoir,
dans une machine à remonter le temps.
Je n'avais pas adhéré à l'occupation allemande,

j'avais refusé la guerre et la collaboration.
Mon bateau de croisière partait pour 1929.
Barcelone-New York.
En plein Krach de la Bourse.
Je ferai le voyage avec une certaine Berenice Abbott
qui me fera part de sa passion pour la photographie.
J'ai entendu parler de George Gershwin
qui vient de composer An American in Paris.
J'aimerais le voir sur scène, au Carnegie Hall.
Et puis dîner ensuite au Cotton Club.
J'allais assister à la construction du Chrysler Building.
Voir les esquisses de Howard Cook,
les études de Hugh Ferriss, Charles Demuth,
et les couleurs mélancoliques d'Edward Hopper.
Alors, oui...
Antoni Gaudi est mort il y a plus de deux ans, sous un tramway...

J'ai appris la nouvelle aussitôt.
Mais dans mon voyage,
il a pu réaliser le projet de cet hôtel temple,
commandé par ce riche Américain à Manhattan.
Quand j'ouvre les yeux, les doigts sur le clavier,
les eaux de la Garonne coulent entre les arbres.
Le pont suspendu que je vois n'est pas celui de Brooklyn.
Je sais que le fleuve n'est qu'un passage.
Je sais que cette matière vivante,
qui a jailli dans la roche des Pyrénées,
est faite pour se nourrir de la terre occitane,
se pavaner sous la façade des Beaux Arts et le Pont-Neuf,
avant de faire plus loin encore,
une dernière révérence aux quais girondins.
La musique scandée qui bout dans mes doigts,
me répète que malgré les méandres,
le parcours est tracé de la source à l'océan.
Georgette m'accueillait dans cet observatoire,
une tour de contrôle dominant mon destin.
J'allais prendre des pierres de St-Gaudens dans mes poches,
des cailloux de Puylaurens,
de la terre du Lauragais pour planter du tournesol.
C'est de cela aussi que je suis fait.
Mes bagages sont bouclés.
J'emporte avec moi les parfums du verger,
quelques marches plus haut où le chien jappe et court.
J'emporte les stores de bois fermés sur le sapin de Noël.
J'emporte les éclats de rire dans la cuisine,
les bonnes farces et les chansons.
Je ne vis pas dans un roman de Dos Passos.
Je vis dans le rêve du bonheur que les miens m'ont donné.
Un rêve plus tangible que la réalité.
Les jeux de l'enfance, les secrets de châteaux,
les légendes du pays de Cocagne avec ses fantômes.
Les manoirs hantés qui veillent sur les vallées.
Le vieux vélo qui dévale la côte au milieu des champs

avec le grincement de ses freins usés.
Les orages terribles sur les pigeonniers.
Les ciels de ces nuits du mois d'août
qui crépitent de grillons et d'étoiles.
Le regard doux et serein d'une vache,
et le lait frais du matin qui me retourne l'estomac.
Le cri des canards et des oies,
la mélodie mécanique d'une boîte à musique.
Des sabres et des chapeaux dans les greniers poussiéreux.
L'imaginaire s'ouvre dans un passé retrouvé.
Mon orgueil catalan n'est peut-être après tout
qu'une fierté cathare.
Georgette était descendue de son portrait mondain
pour pétrir le pain et la viande.
Toujours coquette, notre Louise Brooks
avait troqué son carré pour une mise en plis
et sa robe frangée pour un simple tablier.
Dans ses doigts vernis, le stylo de la cruciverbiste
était aussi élégant qu'un fume-cigarette.
Auprès d'elle, je distinguais aussi distinctement
le marché de Lavaur qui grouillait sous mes yeux,
que tous les casinos de la Côte d'Azur.
La maison sur la Garonne, aux portes du Capitole,
fut vidée et vendue.
Je me suis laissé porter à la dérive dans le flot.
J'ai suivi dans ce lit le parcours indiqué.
Au-delà de Bordeaux, j'ai rejoint d'autres quais.
Reste la maison de campagne avec ses esprits.
Comme une ancre lourde et inoxydable
engloutie au milieu de l'océan.
Je fais des brasses, en rond, tout autour,
croyant être libre et sans attaches,
comme un bouc tourne autour de son piquet.
Mais je sais qu'au fond, lesté par mes bagages,
le cordon élastique ne se rompra jamais.
Je revois les sourires en haut de l'escalier,
à peine distrait par l'agitation hystérique du chien.
La DS est garée sur la berge face à la grille.
Le Gaveau m'attend et la prémonition du destin.
Notre hôtesse exilée en Roussillon,
terre voisine mais étrangère pour l'Occitane,
vide son sablier entre ses doigts vernis,
entre deux promenades entre les rangs de platanes.
Elle repense peut-être à chacun des méandres,
les ponts et les îles, les obstacles franchis,
les joies et les peines qui mènent à l'embouchure.
Pardon pour mes fautes qui l'auront offensée.
Je dois dire je t'aime maintenant,
avant le retour à la source.
Je t'aime et merci pour les trésors de l'enfance.
Tous ces voyages, dans l'espace et le temps,
qui ont formé l'homme que je suis.
J'ai entendu Gershwin au Carnegie Hall.
Et je fais toujours la fête au Cotton Club.

 



Philippe LATGER
Montréal 2000

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Le Compartiment

Publié le

Bonjour...
- Bonjour.
- Vous descendez où ?...
- Dans le Sud. Je ne sais pas encore exactement.

Nîmes, Montpellier, Béziers... Narbonne peut-être ?...
- Pourquoi pas Perpignan ?...
- Perpi-quoi ?...
- Per-pi-gnan.
- C'est quoi ?
- Chez moi !
- C'est en Espagne ?
- Plus maintenant. 
Peut-être en avez-vous entendu parler à la météo... à la télévision.
On est souvent cité pour les records de chaleur... de température.
- C'est bien ?
- Vous n'avez qu'à venir voir...
- C'est-à-dire... je n'avais pas prévu d'aller si loin... 
C'est loin de Narbonne ?...
- Plus loin qu'il n'y paraît... et très proche à la fois.
- Et la frontière ?
- C'est dans la tête... Vous venez d'où ?
- Paris.
- Et avant ça ?...
- ???... Ben Paris... Je suis née dans le XVème.
- Nous sommes si loin de Paris. Nous sommes dans la zone d'influence de 
Barcelone ici. Nous échappons à Paris. L'attraction catalane est trop forte, 
c'est notre galaxie.
- Votre étoile là... c'est Barcelone ?
- Tout le monde tourne autour... Est-ce que vous allez y arriver ?...
Montjuïc. Le port...
- Non non... moi, je ne parle pas de langues étrangères...
L'espagnol... no capisco.
- Entiendo. Barcelone, c'est le catalan... essayez de vous en rappeler.
- C'est quel département chez vous ?
- Pyrénées Orientales.
- Orientales, oui... ça m'a toujours fait sourire...
- Après les Corbières et ses châteaux cathares, sa garrigue bourdonnante 
d'abeilles, sa rocaille grisâtre, que nous allons border par la côte, nous 
arriverons dans le Roussillon. C'est autre chose que l'Aude...Vous allez 
voir...avant d'arriver dans ma plaine à la terre orange et rouge, le train va 
rouler sur les eaux !
- Vous vous moquez de moi...
- Vous verrez ! Nous allons patiner sur les étangs au milieu des flamands roses.
Le spectacle est grandiose. C'est une des plus belles voies ferrées de l'univers...
avec le petit train jaune...
- Vous ne seriez pas un peu chauvin, vous ?...
- Comment ne pas l'être... Attendez de voir... Vous voyagez seule ?
- A votre avis ?...
- Je vous invite au restaurant...
- C'est direct.
- Vous aimez le vin ?
- Je crois.
- Nous allons bien nous entendre. Vous allez aimer nos trottoirs de marbre rose,
nos eucalyptus et nos iris en fleurs, la brise chaude du Printemps
ou les tourbillons des feuilles mortes de l'Automne.
- (Rire) Je ne reste qu'une semaine.
- Vous croyez ?... Vous ne pourrez plus vous passer de notre accent plein de R,
de nos palmiers, du Canigou, de la mer...
- C'est le Paradis ?... C'est ça ?...
- Avec vous, ça pourrait l'être... ça ne dépend que de vous.


Philippe LATGER


Dit par Carmen Maura et Lambert Wilson aux Estivales de Perpignan 
en introduction du spectacle "Lettres à ma ville" le 7 juillet 2000

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La terre est rouge

Publié le

Ici la terre est rouge.
Le sang s'est répandu en granules de terre pour nourrir la vigne.
Elle pousse dans ma gorge.
C'est ici que je suis né.
Venus d'ailleurs mes parents ont fait l'amour à Perpignan.
C'est ici qu'ils m'ont donné le jour.
Notre-Dame de Bonne Espérance, priez pour nous pauvres pécheurs,
protégez nos coques de noix aux voiles catalanes
dans la baie de Collioure,
pour ramener le sel de l'anchois et les récits de l'aube.
Je suis loin de ma plaine, de cet écrin allongé entre Albères et Corbières,
remparts contre l'Espagne, contre la France...
le Roussillon est une île :

la dernière des îles Baléares,
amarrée au continent par erreur.
J'ai pris le large, mais je revois tout.

Perpignan...
ce nom est le souffle d'une poignée d'âmes, rocailleuses,

le dernier point de l'hexagone qui déborde ailleurs.
Les montagnes n'existent pas.
Les cordes gitanes claquent comme des coups de fouets.
Des mains lourdes de saintes vierges en or
tambourinent sur les caisses de bois,
et des voix écorchées par la douleur de l'exil, de l'amour impossible,
s'élèvent pour couvrir la clameur de la mer.
Les rues de Saint-Jacques croulent sous les forêts d'antennes,
les guirlandes de linge qui sèche, et les enfants qui jouent.
Une ville dans la ville, loin des platanes alignés sur la Basse.
Perpignan est gitane. En partie... depuis des siècles.
Et ses enfants meurent du Sida bercés par des litanies évangélistes.
Il y a deux villes. J'aime les deux.
J'ai pris le large. Je me suis réveillé sur les quais de New York.
Ceux où sont arrivées les colonnes de marbre rose de Saint Michel de Cuxa.
Le musée des Cloîtres de Manhattan expose notre art roman,
comme les rondeurs féminines de Maillol s'exhibent au Guggenheim,
avec la même innocence que sur la Loge.
Perpignan m'avait suivi jusque là.
Et j'ai entendu dans mon cœur le battement obsessionnel d'une Sardane.
Envie de partager ma nostalgie.
Parler à cet Américain de la Procession de la Sanch,
avec ses cagoules écarlates et ses roulements de tambours
et ses christs ensanglantés...
je cachais mon visage dans les jupes de ma mère à leur passage.
Ce ne sont pas les fantômes du Ku Klux Klan. Les pénitents.
Parler des cerises de Céret, des abricots mûrs et parfumés,
d'une pêche juteuse...
Parler des palmiers décoiffés par le vent, des roseaux sur les étangs,
des haies robustes de cyprès qui embaument, des frissons des peupliers,
des troncs nerveux des oliviers... le soleil.
Parler des exilés espagnols pour lesquels Hemingway avait combattu,
les Républicains parqués comme des animaux à Rivesaltes.
Parler des exilés des contrées nord-africaines,
revenus dans un pays qui n'était plus le leur.
Terre d'accueil sans en avoir conscience.
Parler des belles soirées d'été,
des petites ruelles bondées de tablées huileuses,
sous un étroit couloir d'étoiles, où les bougies vacillent dans les yeux,
se reflètent comme mille étincelles dans les verres de muscat.
Ici les gens parlent fort, et rient aux éclats...
tonitruants, volubiles, emportés.
Ces gens qui se prennent la main, en une ronde fraternelle, solennelle,
ensorcelée par la musique stridente des coblas.
Un peuple. Solidaire et fier, arrogant.
Parler de ces gens. Insoumis.
Chez moi, les buildings ne sont pas en béton et en verre.
Ils sont faits de Castellers.
Sept ou huit étages de rugbymen et de jardiniers, de guingois,
couronnés d'un enfant en guise de flèche d'acier Art Déco.
Perdu dans Manhattan, je sens la tramontane se lever,
et m'apporter les couleurs sang et or de mon île,
avec ses odeurs d'ail frais, de lavande et de poussière.
La beauté de ma ville n'est pas évidente.
Bien des gens la traversent en méprisant son pont sordide
sur le no man's land de la Têt.
Ignorant qu'ils passent à côté de son labyrinthe de rues escarpées,
sous le patchwork de ses toits orangés,
à côté de sa medina brune et rouge,
abritant des palais endormis, avec leurs façades de cayrou,
ces pierres rondes de rivière qui appellent le toucher,
que l'on caresse à pleine main,
à côté de ses petites places où chuinte une fontaine,
à l'ombre d'un platane centenaire,
à côté de sa vie nocturne, trépidante et conviviale,
avec sa jeunesse étudiante,
transpirant à coup de techno,
fière de la Makina de Valence et des raves du Rachdingue, si proche...
à côté d'une douceur de vivre balayée par le vent,
arrosée de Banyuls et de Maury,
bercée de vieilles chansons catalanes qui traversent les âges.
C'est outre-Atlantique que j'ouvre les yeux sur mon être,
que je sens violemment l'appartenance à mon peuple, à ma terre.
New York m'a pris par le col pour me rappeler qui je suis, d'où je viens.
C'est dans la terre de cette île que Maman est enterrée.
Ma racine, mon arbre, ma sève, ma peau salée, mon regard sombre.
Méditerranéen je suis. Catalan je suis devenu.
Par ma mère castillane qui renaît en vignobles au soleil,
je suis amarré à Perpignan
comme Perpignan est amarrée au continent... par erreur.
Maman a aimé cette ville,
où elle a fait l'amour à mon père avant de me donner le jour.
Maman est cette terre. Je suis son fils, fidèle, amoureux, malheureux.
Un avion descendra sur les pierres blanches de l'Aude,
et je verrai par le hublot la carcasse des Corbières.
Alors, mon regard sera flou, brouillé par l'émotion,
quand les couleurs rouille et brique des sillons
éclateront sous le soleil et le bleu insensé du ciel.
Mes couleurs, intenses, insoutenables de lumière.
L'avion bascule pour amorcer sa boucle sur la mer,
et je reconnais Salses, et Torreilles et Sainte-Marie.
La frange d'écume sur la plage de Canet et de Saint-Cyprien.
Le spectacle est grandiose et je suis saisi par mes souvenirs.
Le Canigou, Fuji-Yama vibrant dans une légère brume,
trône avec élégance comme un volcan redouté.
De la neige phosphorescente brille à son sommet.
Il veille sur le Roussillon.
Mystérieux, imposant, serein...
Alors, je reconnais le clocher de l'église Saint-Jacques
ou l'étoile du Palais des Rois de Majorque,
dans la débauche de toits désordonnés.
Je jette un oeil sur mon voisin qui, sans me regarder,
les yeux rivés sur le hublot m'adresse un sourire, sans un mot.
Il sait ce que je ressens, et il ressent la même chose.
Une émotion superbe, mêlée de tendresse et d'orgueil,
une fierté sourde qui irradie tout le corps d'un sourire apaisant.
Nous rentrons à la maison.
Perpignan... ma petite ville chérie... Maman.
Je suis toi. Je t'ai emmenée avec moi partout où j'allais.
Je ne t'ai jamais quittée.
Tu es toujours avec moi, dans mes valises,
dans mes veines, dans mes rêves.
Je ne reviens pas... je ne suis jamais vraiment parti.
J'irai prendre un café à la terrasse de La Bourse,
retrouver des amis qui n'ont jamais eu l'idée saugrenue de partir,
manger au pied de la Cathédrale ou place Arago.
Et j'irai voir la mer. La toucher, la sentir.
Ici, je suis en sécurité. A l'abri de tout.
Avec les gens que j'aime. Dans le ventre de ma mère.
Ici la terre est rouge.
Le sang s'est répandu en granules de terre pour nourrir la vigne.
Elle pousse dans ma gorge.
C'est ici que je mourrai.
 


Philippe LATGER
Mai 2000 à Montréal

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La pluie... le soleil

Publié le

Nous avions juste échangé nos sourires,
des baisers, des caresses et, une longue étreinte.
Dans ses bras, j'aurais étranglé le pire.
Notre avenir est une lumière éteinte.

Il m'a donné son nom et un regard complice.
Le désir m'a violé et j'ai volé vers lui.
Que Paris pour nous deux s'agrandisse.
Et il y aura du soleil sous la pluie.

La pluie... le soleil.
La pluie... le soleil.
Mon soleil.

 
 


Philippe LATGER
Montréal 2000

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CN Tower

Publié le

Aimer fumer, malgré les avertissements de Health Canada,
une clope ou deux, et d'autres encore, au sommet de la CN Tower.
Le ciel est gris. L'état de New York se dissimule dans les brumes
de ma cigarette king size, protégeant ses petites villes arborées.
Le lac Ontario est une mer jalouse qui sépare deux univers conquis.
Le vertige m'étreint alors que la tour ondule sous le vent,
comme une tige frêle de béton.
Des bourrasques violentent cette fleur monstrueuse.
Insecte terrestre, je vois la ville qui fourmille.
Je veux descendre. Monter dans la Chrysler et filer droit devant.
Laissez-moi quitter ce faux ciel. Je veux fuir Toronto.
J'écrase ma cigarette. M'évanouir enfin dans l'ascenseur.
Retrouver le peuple des insectes terrestres, anglophones ou pas.
Le tramway ébranle le pavé. Déjà, je me sens mieux.
Déjà, il me pousse des ailes. Niagara m'appelle.



Philippe LATGER
Mai 2000 à Toronto

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Montréal - New York

Publié le

Je tourne, en rond... de fumée.
Je suis seul, mais heureux... présumé.
Je sais que tu es là, quelque part, près de moi,
dans mon cœur, mais si loin. Séparés par des mois,
et tant de kilomètres, infinis, interminables.
Je te veux maintenant et je deviens redoutable.
Je brûle de sauter dans un train, à ton cou.
Et je fume en rêvant que tu viens tout à coup,
un sourire penaud au coin de ta bouche,
" je suis là mon amour ", ton baiser est farouche.
Mais tu es de l'autre côté de la frontière,
et j'en veux d'être ici à Dieu, à la terre entière,
au lieu de t'inviter à dîner pour parler de nous,
les yeux étoilés, ma main sur ton genoux.
Te dévorer, te serrer dans mes bras, violemment,
respirer ton parfum, me nourrir de toi, seulement.
Mon désir devient féroce, et l'absence est atroce.
Je tourne en rond, et j'attends mon carrosse.
J'étreins mon traversin et lui dis les mots à l'oreille
que je n'oserai pas te dire, avec d'autres merveilles,
lorsque le hasard nous réunira, peut-être, bientôt.
Je fume en essayant de me convaincre que je suis costaud.
Mais je tourne en rond. Je n'ai qu'une idée en tête.
Elle a ton visage et ta silhouette. J'écrase ma cigarette.



Philippe LATGER
Montréal 2000

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Ensemble

Publié le

Je tremble.
Je t'attends.
J'ai peur de me tromper.
Ensemble.
C'est un beau rêve.
Tu vis à New York dis-tu ?
Je te sens si proche.
Peux-tu me toucher de si loin ?
Je tends ma main dans le vide
et je cherche tes doigts.
Dans l'espoir improbable elle s'accroche.
Je veux t'essayer.
On peut toujours essayer.
J'ai toujours la force de recommencer.
Ensemble ?
Je me relève.
Je veux avancer. Avec toi.
Prends ma main et guide-moi.
Je ne peux plus vivre sans cette idée :
ensemble.

 



Philippe LATGER
Montréal 2000

Publié dans le Damier # 2 ( Editions Feel ) 2001

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Miami

Publié le

Miami éclatée en néons et pastels,
nous avait épatés, de ses plages aux hôtels.
Les yachts sur les canaux et les phares géants.
Le puissant Delano dominait l'océan.
South Beach est incroyable, la folle polychromie,
où bronzerait le Diable, où règne la sodomie.
C'est le culte du corps, monté sur roller-blades,
loin des alligators perdus des Everglades.
Ocean Drive est fou des lignes Art Déco.
Le Streamline est partout sous les noix de coco.
Quand l'hiver est l'été pour le Tropical Style.
Le Colony bleuté, le rose du Carlyle,
se renvoient des couleurs à travers leurs hublots.
Eclate la chaleur et l'amour tombe à l'eau.
Au Breakwater, je veux mon dernier bain de mousse,
me sécher les cheveux, mon jus de pamplemousse.
On muscle les dorsaux, les cuisses et les fessiers.
J'irai au Cardozo, aux clients appréciés.
La faune est à mater, à séduire et masser.
Le désir appâté, brûle des peaux racées.
Miami éclatée en faisceaux lumineux,
sur nous a sulfaté son air libidineux.



Philippe LATGER
Montréal 2000

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Laetitia's Trip

Publié le

Laetitia aime la Floride,
sa plage et ses Cubains torrides.
De ses yeux, elle défait le bandeau,
entre dans le Saloon d'Orlando,
arpente Coconut Grove le soir
et au bar du Marlin va s'asseoir.
De Key West à Palm Beach, elle court,
elle attend du soleil le parcours.
A Vizcaya. Photos. Top Model.
Un jacuzzi ringard au motel.
And Rock & Roll is still alive.

Soirée fashion. Ocean drive.
Je l'ai retrouvée au Delano.
Drapés de Starck. Rythme cubano.

Elle rougit face à Boris Becker,
amène son cocktail à la mer.

Elle noie son rire dans un bocal
et s'endort sous un ciel tropical.
Laetitia aime la Floride,
s'ébroue et plonge dans le vide.



Philippe LATGER
Montréal 2000

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