A l'heure où la lumière fuit. C'est un dessin d'enfant. Ou un rêve d'Orient.
Le palais sur son tertre, semblait flotter sur une nuée de feuillages.
Une rangée de hauts platanes, au-dessus des toits, dissimulait la colline.
Du palais, je ne voyais de chez moi que la Chapelle Haute. Une silhouette trapue.
Le cube, évasé à la base, d'un édifice austère, fortifié, porté haut au-dessus de la ville.
Sa hauteur exprimait la puissance, imposait le respect, et surveillait la plaine.
J'aimais le mutisme de ce cube suspendu, sur le décor sublime d'un Canigou tout proche.
De chez moi, la montagne couronnait le palais. Le M du Canigou coiffait les Rois de Majorque.
L'architecte n'aurait pu rêver d'un meilleur point de vue que le mien pour admirer son œuvre.
La montagne sacrée enveloppait le palais tout en signifiant de sa masse la grandeur du royaume.
A l'heure où la lumière fuit. Où les martinets s'agitent. C'est un dessin d'enfant ou un rêve d'Orient.
Je ne sais pas qui il est. Mais il m'a vu tout de suite. Et tout de suite souri.
J'étais dans ma cigarette, dans mon téléphone, dans mes pensées, sur ma coursive.
En hauteur, à faire les cent pas, en fumant, fulminant, derrière les colonnes et les arbres du jardin.
J'ai, certes, d'abord aperçu des mollets, puis le tee-shirt noir, un dos, un cou, et des épaules.
Pris dans ma cigarette, dans mon téléphone, je vois sans voir, mais je vois bien.
Ces mollets étaient les plus beaux mollets humains que la nature puisse faire.
Ce dos, ce cou et ces épaules, créaient ensemble ce que les dieux attendaient d'une silhouette masculine.
J'eus le temps de penser qu'il existait définitivement un nombre d'or, aussi, pour l'anatomie d'un homme.
Mais j'étais à mes préoccupations. Et mon émotion avait été vite réprimée par l'urgence ou le devoir.
L'indifférence requise avait du mal à s'installer. La vision des mollets m'avait impressionné.
Entre la corniche et les parterres d'hortensias, c'était la seule chose que j'aie pu voir.
Je n'ai vu ni son torse, encore moins son visage, pas même le haut de ses jambes, seulement les mollets.
Le muscle, la pilosité, le grain de la peau, la veinure, le bronzage ... L'effet d'une décharge électrique.
A mes allées et venues nerveuses, un regard furtif pour le voir s'éloigner de dos dans le jardin suspendu.
Ce dos, ce cou, ces épaules, et encore ces mollets, sous un bermuda noir, mais aussi ces chevilles et talons.
Et je repartais agacé derrière le grand sapin, sur ma loggia, impatient de revenir à mon point de vue.
Première récompense. A mon retour, il était de face. Il me voit. Je le vois me voir. Et me sourire.
Je réponds à son sourire. Et trouve aussitôt une diversion. Une collègue qui s'en va et que je salue.
Elle est surprise. Quand c'est ma façon de passer l'information au touriste que je travaille ici.
Les mollets. La silhouette. Le nombre d'or. Les dieux de l'Olympe.
Rien au monde n'aurait pu égaler ce sourire.
De ma terrasse, je vois la lune, le palais et l'étoile du berger.
Le Canigou invisible. Son image emportée avec la chaleur du jour derrière l'horizon.
Le cube de la Chapelle Haute est à sa place, sur son lit de feuillages de platanes.
A sa gauche, un croissant de lune parfait. A sa droite, l'étoile du berger.
Si Dieu existe, je le remercie. Si Dieu existe, je dois lui dire merci.
A l'heure où la lumière fuit. C'est un dessin d'enfant. Un rêve d'Orient.
Le ciel pur, où j'habite, la lumière du couchant, et la lune en croissant, jaune orange,
le Palais des Rois de Majorque, impassible, du haut de 700 ans, et l'étoile de toutes les espérances.
De Babylone à Byzance, en passant par l'Empire Ottoman. L'étoile et le croissant de lune.
Le drapeau algérien. Le drapeau turc. Et mon palais aragonais au beau milieu.
J'ai envie de pleurer. De bonheur et de joie. De fatigue et d'amour. Je suis vivant.
La nuit peut se lever. La ville est bien gardée. A cette constellation nouvelle.
La nuit sera belle. Et je remercie.
La lune, le palais, et l'étoile du berger.
Philippe LATGER / Août 2026