A Perpignan, nous sommes comme cette vieille famille désargentée,
toujours propriétaire du château, ou de cette énorme maison à la campagne,
avec ses étages dans lesquels on ne monte plus, ces étages dans lesquels il pleut
quand le toit menace ruine, puisque nous n'avons pas les moyens de réparer la charpente.
Et que faisons-nous ? Nous vivons en bas, à l'étroit, dans la cuisine.
Sur la seule cité médiévale : 4 paroisses.
St-Jean, St-Jacques, la Réal et St-Matthieu.
Et les Perpignanais ont acquis l'idée que le centre-ville se résume à St-Jean.
Un triangle, certes élargi à une partie de la Ville-Neuve et au quartier Clemenceau,
mais qui se cantonne côté médiéval à cet espace réduit, cet espace en peau de chagrin,
entre la place Arago, la cathédrale et la place Rigaud.
On ne s'aventure que rarement dans les étages. On vit dans la cuisine. Autour de la cheminée.
S'assurer que ça tient encore avant de s'y ennuyer très vite. On fait l'autruche.
Quand la rue Foch et la rue des Augustins en enfilade, semblent marquer une frontière,
quand on a du mal à aller au-delà de l'hôtel Pams et de la Médiathèque rue Emile Zola :
nous avons presque oublié que nous avions une galerie d'apparat rue de l'Argenterie,
que la place Rigaud est une des plus belles pièces de la maison, que nous avions des quartiers entiers,
sur la colline St-Sauveur ou la colline St-Jacques, où nous n'avons pas mis les pieds ni ouvert
une fenêtre depuis longtemps.
Nous vivons autour de la Basse, du Castillet et de la Loge, quand nous daignons y descendre le week-end,
sans investir la place de la Cativa au chevet de St-Matthieu, ni la place Blanqui, ni la placette inexploitée
rue de la Lune, à l'arrière de Pams, malgré l'installation à grands frais du Campus Mailly,
ni cette fameuse place Rigaud qui attend désespérément sa grande brasserie classique,
avec sa large et accueillante terrasse de café digne de celles de La Poste ou de La Bourse,
ni la ravissante place de la Révolution Française avec platanes et fontaine aux portes de St-Dominique.
Nous tournons en rond dans la cuisine, autour de la cheminée, en nous plaignant de surcroît,
avec une mauvaise foi crasse, du fait que, décidément, dans cette maison, vraiment, il n'y a rien à faire.
Il va falloir que quelqu'un prenne les Perpignanais par la main pour les conduire dans les étages.
Et si l'ancien n'est plus leur goût, eh bien, vendons la maison à ceux qui aiment les maisons de caractère
et qui n'ont pas froid aux yeux.
Philippe LATGER / Décembre 2025