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La tête dans les chaussures

Publié le

Cela ne dura que quelques secondes. Le temps de chercher la porte des toilettes.
Le chat indifférent était à son bol de croquettes.
Allait-il mourir seul dans cet appartement ? Devrait-il appeler des secours ?
N'aurait-il pas dû effacer ces contenus pornographiques sur son ordinateur
qu'il n'aurait pas aimé que ces neveux découvrent à sa mort ?
Sur des jambes en coton qui ne le portaient plus, il chercha à accéder aux toilettes,
sans savoir par quel côté de son corps il allait se vider complètement,
quand il le sentait hésiter entre la diarrhée et les vomissements.
Aller de la cuisine aux toilettes devint un challenge au-dessus de ses forces.

Il se réveilla par terre.
La tête dans les chaussures.

La penderie était juste à côté de la porte des toilettes.
Il avait perdu connaissance. Et il se réveilla comme après une nuit entière de sommeil.
Par terre. Le corps tuméfié et le visage ensanglanté. Désorienté.
Avec mille difficultés à se redresser et à s'asseoir à même le sol, dos au mur.
Il fit doucement fonctionner ses coudes, vérifia ses articulations l'une après l'autre.
Le chat, impassible, à la porte de la cuisine, faisait sa toilette, celle d'après un bon repas.
" Toi, vraiment... je ne peux pas compter sur toi ... tu m'aurais laissé crever ... "
L'animal s'interrompit et regarda son maître.
Comme pris sur le fait d'abord. Comme analysant la situation ensuite.
Il resta ainsi, quelques secondes, sans bouger.
Puis vint en ronronnant chercher une caresse.


 

Philippe LATGER / Décembre 2025

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La tête dans les épaules

Publié le

La grille d'ascenseur a grincé de la même façon que d'habitude.
Les pas sur le petit tapis poussiéreux du palier. Le paillasson devant la porte.
La clé dans la serrure. Le chat dans les jambes. Tout était normal jusqu'ici.
Les courses dans la petite cuisine. Quelques fruits et des yaourts.
Et les croquettes pour le chat impatient.

Il n'avait rien fait de bien extraordinaire, mais un bon verre d'eau ne fut pas du luxe.
Comme pour reprendre son souffle. De l'eau du robinet, sur l'évier de la cuisine.
Il resta un moment immobile, debout, les bras tendus pour se tenir au bac.
La tête dans les épaules.
Quelque chose n'allait pas.

 

Philippe LATGER / Décembre 2025

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Je t'ai jeté

Publié le

Je croise au large du port,
car je l'ai décidé.
Je croise souvent la mort.
C'est pas une bonne idée.
Je t'ai jeté.
Je t'ai jeté.
L'ancre est au fond du corps.
L'acier est bien trempé.
Je t'ai par dessus bord,
et je me suis trompé.
Je t'ai jeté.
Je t'ai jeté.

 

Philippe LATGER / Décembre 2025

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Peaux humaines

Publié le

Il y a ce muscle sous le pouce, qui s'adapte à merveille au galbe des pectoraux.
J'ouvre la main sur le relief si ferme de ce torse qui n'est pas le mien, et je suis étonné.
Bien des courbes d'un corps semblent devoir épouser celles d'un autre, sans résistances,
avec l'exactitude des pièces d'un puzzle.
Troublé. Je frotte ma barbe à ce corps qui me complète.

Je crois que la douceur de la peau n'est douce qu'au contact d'une autre peau.
- Hein ? Qu'est-ce que tu dis ?
- Tu vois, je passe mes doigts sur ce petit muscle, là, sous mon pouce.
- ... Eh bien ?
- C'est très doux. C'est d'une douceur que je n'avais pas spécialement remarquée.
- Ok. Je suis content pour toi.
- Et donc, je me demandais si c'était doux par nature, ou si ça ne l'était qu'au contact
d'une autre peau humaine ... en l'occurrence, ici, celle de mes doigts.
- Ben alors ça ... tu penses à des choses toi ...
- Regarde. Si je caresse le chat ... avec cette même main. Tu vois ?
- ... oui, je vois oui ...
- Le petit muscle sous mon pouce frotte franchement le poil de cet animal,
et je ne ressens que la douceur du poil de ce chat, je ne ressens pas la douceur de ma peau.
- ... D'accord. Et donc ? ...
- Alors que si je te caresse le pied ... Ton pied est un corps étranger au mien, comme ce chat.
- ... pourquoi tu me caresserais le pied ?
- Pour les besoins d'une expérience scientifique, et pour ma démonstration.
Si je caresse la peau de ton coup de pied, ici ... eh bien je sens à la fois la douceur de ta peau, et !
la douceur de la mienne.
- ... Tout ça pour me peloter ...
- Conclusion : je crois que la douceur de la peau n'est douce qu'au contact d'une autre peau.

La peau de mon petit muscle sous le pouce, vint se frotter à son coup de pied.
En effet, la sensation était bien double.
Je sentais à la fois la douceur de ma peau et la douceur de la sienne.
La main remonta sur le mollet. Sur l'arrière de la cuisse. Et le poil interrompit cette sensation.
Mais je pus la retrouver sur la peau de la hanche et, de l'autre main, sur l'épaule et le cou.
Les pores et les terminaisons nerveuses étaient tous attentifs à ces lentes manœuvres. 
Sensorielles. Qui devinrent lascives. Soudain. Au moment où ne distinguions plus 
à qui était la peau de l'un ou de l'autre, de celle qui touchait, de celle qui était touchée,
si c'était la mienne ou celle de l'autre, quand aux caresses appuyées,
les peaux ne faisaient qu'une, se mélangeaient peut-être, s'aventuraient dans l'autre,
débordaient la frontière qu'elles sont supposées être pour contenir un corps.

 

Philippe LATGER / Décembre 2025

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La ligne droite

Publié le

J'accélère. Mon pied s'enfonce sur l'accélérateur avec une détermination rageuse.
Tout est beau. Le ciel. La lumière. La montagne. Les cyprès. Les vignes. Tout est beau.
Mais voilà. Nous allons mourir. Je vais mourir. Et je n'ai plus le temps. J'accélère.
Je prends toute la beauté du monde, dans mon parebrise, mes lunettes noires, je prends tout.
Mais j'ai mille choses à faire avant de mourir. Le temps me manque. La ligne droite.
L'aiguille monte sur le compteur. J'explose la limitation de vitesse. Plus le temps.

 

Philippe LATGER / Décembre 2025

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A Perpignan, nous vivons dans la cuisine

Publié le

A Perpignan, nous sommes comme cette vieille famille désargentée,
toujours propriétaire du château, ou de cette énorme maison à la campagne,
avec ses étages dans lesquels on ne monte plus, ces étages dans lesquels il pleut
quand le toit menace ruine, puisque nous n'avons pas les moyens de réparer la charpente.
Et que faisons-nous ? Nous vivons en bas, à l'étroit, dans la cuisine.

Sur la seule cité médiévale : 4 paroisses.
St-Jean, St-Jacques, la Réal et St-Matthieu.
Et les Perpignanais ont acquis l'idée que le centre-ville se résume à St-Jean.
Un triangle, certes élargi à une partie de la Ville-Neuve et au quartier Clemenceau,
mais qui se cantonne côté médiéval à cet espace réduit, cet espace en peau de chagrin,
entre la place Arago, la cathédrale et la place Rigaud.
On ne s'aventure que rarement dans les étages. On vit dans la cuisine. Autour de la cheminée.
S'assurer que ça tient encore avant de s'y ennuyer très vite. On fait l'autruche.
Quand la rue Foch et la rue des Augustins en enfilade, semblent marquer une frontière,
quand on a du mal à aller au-delà de l'hôtel Pams et de la Médiathèque rue Emile Zola :
nous avons presque oublié que nous avions une galerie d'apparat rue de l'Argenterie,
que la place Rigaud est une des plus belles pièces de la maison, que nous avions des quartiers entiers,
sur la colline St-Sauveur ou la colline St-Jacques, où nous n'avons pas mis les pieds ni ouvert
une fenêtre depuis longtemps.

Nous vivons autour de la Basse, du Castillet et de la Loge, quand nous daignons y descendre le week-end,
sans investir la place de la Cativa au chevet de St-Matthieu, ni la place Blanqui, ni la placette inexploitée
rue de la Lune, à l'arrière de Pams, malgré l'installation à grands frais du Campus Mailly,
ni cette fameuse place Rigaud qui attend désespérément sa grande brasserie classique,
avec sa large et accueillante terrasse de café digne de celles de La Poste ou de La Bourse, 
ni la ravissante place de la Révolution Française avec platanes et fontaine aux portes de St-Dominique.
Nous tournons en rond dans la cuisine, autour de la cheminée, en nous plaignant de surcroît,
avec une mauvaise foi crasse, du fait que, décidément, dans cette maison, vraiment, il n'y a rien à faire.
Il va falloir que quelqu'un prenne les Perpignanais par la main pour les conduire dans les étages.
Et si l'ancien n'est plus leur goût, eh bien, vendons la maison à ceux qui aiment les maisons de caractère
et qui n'ont pas froid aux yeux.


 

Philippe LATGER / Décembre 2025

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Le courant passe

Publié le

Le courant passe
de ma peau à ta peau à ma peau à ta peau à ma peau à ta peau à ma peau à ta peau
à ma peau à ta peau à ma peau à ta peau à ma peau à ta peau à ma peau à ta peau ...
Le courant passe.

 

Philippe LATGER / Décembre 2025

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Quand la matière est élastique

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Il y a un temps à arracher avec les dents. Pour ne pas se laisser surprendre.
L'avalanche des jours. Elle devient avalanche de semaines, puis de mois, puis d'années.
Et il faut de la force pour s'en extirper. Reprendre le contrôle.
Trop de choses sont faites pour faire plaisir ou pire encore pour être aimé.
Ce n'est même pas le sens du devoir, mais la peur d'être oublié.
Quelle est cette peur d'être mis de côté si c'est pour être à côté de soi-même ?
Il n'y a rien à perdre à pouvoir se retrouver. A couper le portable. Ne répondre à personne.
Reprendre le pouvoir. Et son souffle. Fermer les écoutilles. Et enfin, le silence.
Le bonheur. La liberté. Celle d'étirer le temps. De le faire durer.
Quand la matière est élastique.
Trop de choses ont été faites parce qu'elles ont été demandées.
Un ami, un patron, une mère, un amant. Un collègue ou un frère, un voisin, un client.
Un docteur ou un prof. Un amour, un enfant. Ils sont tous en demande.
Et l'on court pour satisfaire tout ce petit monde. Mais enfin, ces humains sont des ogres.
Insatiables. Impatients. Possessifs. Exigeants. Impitoyables. Ils bouffent votre temps.
Je donne tout sans compter. Mais je dois me défendre. Quand le temps va manquer.
Pour faire ce que je dois. Ou bien ne leur déplaise, ce pour quoi je suis fait.

 

Philippe LATGER / Novembre 2025

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Aux yeux d'azurs invisibles

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Eh bien si plus personne ne lit,
raison de plus pour écrire.

 

 

Philippe LATGER / Novembre  2025

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S'ennuyer ensemble

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Je te connais par cœur, et je sais tout d'avance
de ton esprit moqueur et de tes résistances,
de ce qui te fait rire, de ce qui t'épouvante,
de ce que tu vas dire, de ce que tu inventes.

Nous nous connaissons bien depuis bien des années.
Entre nous il n'y a rien qu'on ne puisse profaner.
Et s'il reste un mystère c'est celui, il me semble,
du besoin volontaire d'être toujours ensemble.

Je sais tout de tes joies, de tes peurs, de tes rêves,
des humeurs et des choix, de tout ce qui t'élève,
de tout ce dont tu crèves, ce que tu vas répondre,
quand rien ne nous achève ni ne peut nous confondre.

C'est le luxe d'aimer quelqu'un depuis longtemps.
On ne se perd jamais et l'on gagne du temps.
Quand après la passion vient ce moment étrange
où d'autres combustions cultivent le mélange.

La violence se noie dans le pas du soldat.
Je m'ennuie avec toi, mais lorsque tu t'en vas,
je m'ennuie de l'ennui, et c'est un vide intense
qui enflamme la nuit et quelques évidences.

Je te connais par cœur, et je sais tout d'avance
de ton rire traqueur, de tes inconséquences,
de ce qui n'ira pas, ce qui va nous fâcher,
de ce qui à bout de bras ne veut pas nous lâcher.

On aime s'engueuler et se faire la gueule.
Quand on sait dégeler les ardeurs qui se veulent.
Repus sur l'oreiller. Repos aux résiliences
des corps émerveillés qui tiennent la distance.

Tu sais ce que je pense. Je sais à quoi tu penses.
On sait quand ça commence et qui mène la danse.
Ou sur le bout des doigts ce qui compte et rassemble,
dans l'étonnant bonheur de s'ennuyer ensemble.

 

Philippe LATGER / Octobre 2025

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