Les mains sur la porcelaine chaude. Le café brûlant. La tasse serrée dans les paumes.
Cela soulage du froid au point d'y écraser les doigts. Pour que la chaleur se répartisse partout.
Jusque dans les épaules. Un mug de café noir. A s'y casser les poignets. Quand on voudrait faire corps.
Est-ce le froid ou la solitude ? Le silence peut-être. Cette envie d'hiberner. Ou bien de disparaître.
Il y a des choses qui ne changent jamais. Rien ne ressemble plus à l'hiver que l'hiver précédent.
Ou que l'hiver suivant. Et les saisons reviennent avec cette même rigueur mécanique, que les erreurs
dont on n'apprend jamais, que l'on commet systématiquement dans des situations identiques.
Encore et encore. Le cycle infernal de la répétition. Et l'étonnement face à l'impuissance d'en sortir.
Le café réchauffe l'intérieur autant que l'extérieur. Il caresse l'œsophage dont on avait oublié l'existence.
Tout n'existe qu'à la réaction. L'œsophage au café. Le jour à la nuit. La vie à la mort. L'hiver à l'été.
Et la joie au chagrin il faut croire. Il faudra attendre et passer la tempête pour trouver le beau temps.
Préparer son bonheur. Préparer le printemps. Avec une conviction féroce. Le meilleur est à venir.
De petits plaisirs aideront à tenir la distance. La chaleur de la porcelaine dans les mains.
Même si ces mains sont gâchées à ne pas faire autre chose. Quand elles devraient écrire ou dessiner.
Palper des cuisses et malaxer des épaules. Te masturber ou jouer du piano. Elles rongent leur frein.
Sur la tasse de café. A chercher une chaleur. De substitution. Pour exister par réaction.
On vous l'aura assez dit. Vous ne vous remettez jamais en question. Et c'est une malédiction.
Quand vous vous demandez de quoi on vous parle. Quel est ce procès ou son intention.
Si ce n'est le reproche le plus cruel de n'être pas autre chose que ce que vous êtes.
Et c'est comme un refrain. Qui revient. Ne vous étonne plus mais vous fait toujours aussi mal.
Que voulait-on de nous ? Que nous soyons quelqu'un d'autre ? Les mains cherchent la tasse.
Quelque chose de chaud à quoi s'accrocher. Pour se sentir vivant. Se convaincre soi-même qu'on l'est.
La porcelaine à la bouche. Pour remplacer la tienne. La chaleur du café pour qu'il se passe quelque chose
dans ce corps, dans la poitrine et dans le ventre. C'est toujours la même histoire. Les mêmes mécanismes.
Les incompréhensions. Les malentendus. Bien utiles pour toujours les tourner à notre avantage.
Retourner les situations. Prêcher le faux pour savoir le vrai. Prêter aux autres nos propres névroses.
Culpabiliser pour se déculpabiliser soi-même. Reprocher exactement ce qui nous avait séduit.
On sait tout ça. On sait comment ça marche. Et c'est hallucinant de tomber dans tous les pièges.
Encore et encore. Aussi prévisibles les uns que les autres. Presque attendus. Quand c'est une folie.
Calée sur la psychose du temps, monomaniaque, obsessionnelle, l'idée de filer et de revenir à la fois,
aussi cyclique que linéaire, avec tant d'erreurs programmées comme les saisons. Du papier à musique.
" Es-tu à l'endroit où tu aimerais être ? Avec qui tu voudrais être ? C'est ça la question.
- J'aimerais être à l'endroit où je suis. Et avec qui je suis. C'est ça le problème.
- Difficile d'être heureux en effet si l'on n'est jamais à l'endroit où nous sommes.
Le monde fini est là où tu es. Avec ses possibles. Puisque c'est depuis toi qu'il peut exister vraiment.
Il n'y rien de déshonorant à l'assumer. Rien d'égoïste. Le monde est fait de visions égocentrées.
C'est la somme de ces visions qui fait le réel. Le réel, c'est ce qui est cumulé et partagé.
- Tu veux dire qu'il faut assumer le fait que nous nous vivons tous comme le centre du monde ?
- C'est que nous le sommes vraiment. Je suis le centre du monde à mes yeux comme tu l'es aux tiens.
Cela n'empêche pas ni l'élégance, ni l'empathie. C'est autre chose. Il n'y a pas matière à culpabiliser.
C'est notre nature et notre condition. Nous n'avons pas d'autre choix que d'être ce que nous sommes.
Il y a des marges de progression. Nous sommes perfectibles. Individuellement et collectivement.
Mais de quel point de vue autre que le tien devrais-tu appréhender le monde et les situations ?
Même lorsqu'on cherche à se mettre à la place des autres, avec toute notre bonne volonté, on reste soi,
avec notre essence et notre expérience, avec l'inné et l'acquis, qui ensemble font de nous des êtres uniques.
Bien-sûr, nous sommes des vampires, nous nous nourrissons des autres, nous apprenons des autres,
nous grandissons à leur contact, mais ça n'est pas de l'altruisme, c'est de l'opportunisme pur et simple.
Je ne sais pas pourquoi il faut absolument se donner bonne conscience avec ça.
- Selon toi, on se sert tous les uns des autres ?
- Eh alors ? Quel est le problème si tout le monde trouve son compte ?
A vouloir se draper dans une grandeur d'âme ou de beaux sentiments, on devient vite malhonnête.
Encore une fois, reconnaître son ego n'empêche pas de s'occuper des autres. Et de le faire bien.
Il n'y a rien de plus hypocrite que ces confidences fallacieuses du type " ah moi, je n'ai pas d'ego ",
tout le monde en a un et c'est heureux, quel genre d'humains serions-nous si nous n'en avions pas ?
Nous accepterions tout des autres ? Nous renoncerions à la justice ? A notre propre dignité ?
Certains contiennent mieux leur orgueil que d'autres, mais nous avons tous un orgueil !
Serions-nous des Hommes sans estime de soi ? Ensuite, tout n'est qu'affaire de réglages.
- Donc, je peux me vivre comme le centre du monde sans passer pour un monstre ?
- Pour la bonne et simple raison que nous sommes tous des monstres. D'une part.
Et que là aussi, à l'inverse d'un excès d'humilité suspect qui prétend en minaudant " je n'ai pas d'ego ",
l'excès opposé qui confesse " je suis un monstre " est une provocation qui relève autant de la vanité.
Et d'autre part, parce que ton nombril est bien le centre du monde. C'est le tien. Tu n'as pas le choix.