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Et je tremble un peu avant de sonner

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Le granito élégant, gris et blanc, vient moucheter le pas de porte.
On devine qu'il suit son chemin à l'intérieur de la maison. Dans l'entrée. Et l'escalier sans doute.
La porte est imposante. Typée. D'une belle hauteur. Couronnée de quatre lucarnes.
Je m'arrête devant deux marches où il me faut sonner pour prévenir le propriétaire.
Un trentenaire qui m'a contacté, via le réseau social où je partage mes photos du patrimoine Années 30.
De ce que j'en ai vu, c'est vrai. Il a de beaux yeux. Et un très beau sourire.
Mais ce qui me touche le plus est qu'un jeune de sa génération puisse s'intéresser à cette époque.
Ils ne sont pas nombreux à s'émouvoir de l'héritage de cette période historique pourtant très récente.
Evidemment. La maison fait partie de mon propre inventaire. Je l'avais déjà photographiée.
Elle est dans un îlot particulièrement réussi. A un carrefour particulièrement intéressant.
Je ne m'étonne pas vraiment d'être appelé à y venir dans cette circonstance.
Je ne m'en étonne pas, mais je m'en amuse. Je m'en amuse, et pourtant, j'ai un peu le trac.
Il me semble que j'attends quelque chose de cette rencontre. Quelque chose d'inavouable.
Je ne sais pas trop. J'ai acheté des macarons. Pourquoi diable des macarons ?

C'était pour ne pas arriver les mains vides, j'imagine. Parce qu'on m'avait promis des cannelés.
Proposé de venir goûter. Oui. C'est cela. On ne vient pas à un goûter les mains vides.

Et je tremble un peu avant de sonner.
 

Philippe LATGER / Décembre 2019

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C'est bien. C'est fini

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Les veines vertes sur ses mains ressemblaient à des racines d'arbres à fleur de peau.
Gonflées. Les nervures d'une folie foliaire. A lier. Folle à lier. Elle bavait son dégoût d'elle-même.
Sa bouche molle couverte d'un rouge à lèvres gras semblait saigner sur son sourire atroce.
Elle avait tout foutu en l'air. Et elle était contente. De pouvoir s'apitoyer sur son sort.
Elle promenait satisfaite ses ongles sales sur l'enfant qu'elle avait étouffé de ses propres mains.
Sous un oreiller où Mickey affichait une mine réjouie. Le gosse, immobile, avait le front en sueur.
Sa mère, assise sur le lit, replaçait les boucles de ses cheveux mouillés, le recoiffait tendrement,
en marmonnant une comptine. Elle épongea délicatement son visage en le tapotant avec un mouchoir,
semblant ne pas voir l'expression d'épouvante qui s'était figée dans le marbre d'un masque funéraire,
au moment où son fils se débattait encore comme un diable pour trouver de l'air à respirer.
Cela n'avait pas été long. Elle s'en fit la réflexion distraitement en posant un baiser sur le front du garçon.
Laissant en décollant sa bouche une marque de rouge à lèvres obscène. A quelques détails près,
c'était le rituel du coucher. L'enfant, en pyjama, s'apprêtait à dormir. Comme tous les soirs.
Il avait battu le matelas de ses poings un court instant, tendu les bras, cherchant à agripper quelque chose.

Sa mère, couchée sur lui pour contenir ses mouvements, regardait fixement les yeux canailles de Mickey.
Elle le trouva moche. Se demanda ce que les marmots pouvaient bien lui trouver. Il était presque flippant.

Elle eut le temps de se demander aussi qui avait acheté cette taie d'oreiller dégueulasse,
quand elle ne se rappelait pas de l'avoir fait. Mais finalement, tout s'était passé très vite.
Elle convint en arrangeant le dessus de lit que cela n'aurait pas été la même affaire si le gosse avait eu

15 ou 20 ans. Le garçonnet encore frêle n'avait pas eu la force en effet de repousser sa mère,
qui avait pesé de tout son poids sur l'oreiller et sa poitrine. " Calme-toi mon bébé, c'est bientôt fini "
avait-elle répété en maintenant l'enfant captif dans ses dernier spasmes avant de soupirer soulagée :
" voilà mon bébé, c'est bien, c'est fini. C'est fini. "

 

Philippe LATGER / Décembre 2019

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La maison de toi

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Puisque tu as refusé que je t'embrasse. C'est elle que j'ai embrassée à ta place. 
 

Philippe LATGER / Décembre 2019

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Le champ des possibles

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Les mains sur la porcelaine chaude. Le café brûlant. La tasse serrée dans les paumes.
Cela soulage du froid au point d'y écraser les doigts. Pour que la chaleur se répartisse partout.
Jusque dans les épaules. Un mug de café noir. A s'y casser les poignets. Quand on voudrait faire corps.
Est-ce le froid ou la solitude ? Le silence peut-être. Cette envie d'hiberner. Ou bien de disparaître.
Il y a des choses qui ne changent jamais. Rien ne ressemble plus à l'hiver que l'hiver précédent.
Ou que l'hiver suivant. Et les saisons reviennent avec cette même rigueur mécanique, que les erreurs
dont on n'apprend jamais, que l'on commet systématiquement dans des situations identiques.
Encore et encore. Le cycle infernal de la répétition. Et l'étonnement face à l'impuissance d'en sortir.
Le café réchauffe l'intérieur autant que l'extérieur. Il caresse l'œsophage dont on avait oublié l'existence.
Tout n'existe qu'à la réaction. L'œsophage au café. Le jour à la nuit. La vie à la mort. L'hiver à l'été.
Et la joie au chagrin il faut croire. Il faudra attendre et passer la tempête pour trouver le beau temps.
Préparer son bonheur. Préparer le printemps. Avec une conviction féroce. Le meilleur est à venir.
De petits plaisirs aideront à tenir la distance. La chaleur de la porcelaine dans les mains.
Même si ces mains sont gâchées à ne pas faire autre chose. Quand elles devraient écrire ou dessiner.

Palper des cuisses et malaxer des épaules. Te masturber ou jouer du piano. Elles rongent leur frein.
Sur la tasse de café. A chercher une chaleur. De substitution. Pour exister par réaction.

On vous l'aura assez dit. Vous ne vous remettez jamais en question. Et c'est une malédiction.
Quand vous vous demandez de quoi on vous parle. Quel est ce procès ou son intention.
Si ce n'est le reproche le plus cruel de n'être pas autre chose que ce que vous êtes.

Et c'est comme un refrain. Qui revient. Ne vous étonne plus mais vous fait toujours aussi mal.
Que voulait-on de nous ? Que nous soyons quelqu'un d'autre ? Les mains cherchent la tasse.
Quelque chose de chaud à quoi s'accrocher. Pour se sentir vivant. Se convaincre soi-même qu'on l'est.
La porcelaine à la bouche. Pour remplacer la tienne. La chaleur du café pour qu'il se passe quelque chose
dans ce corps, dans la poitrine et dans le ventre. C'est toujours la même histoire. Les mêmes mécanismes.
Les incompréhensions. Les malentendus. Bien utiles pour toujours les tourner à notre avantage.
Retourner les situations. Prêcher le faux pour savoir le vrai. Prêter aux autres nos propres névroses.
Culpabiliser pour se déculpabiliser soi-même. Reprocher exactement ce qui nous avait séduit.
On sait tout ça. On sait comment ça marche. Et c'est hallucinant de tomber dans tous les pièges.
Encore et encore. Aussi prévisibles les uns que les autres. Presque attendus. Quand c'est une folie.
Calée sur la psychose du temps, monomaniaque, obsessionnelle, l'idée de filer et de revenir à la fois,

aussi cyclique que linéaire, avec tant d'erreurs programmées comme les saisons. Du papier à musique.

" Es-tu à l'endroit où tu aimerais être ? Avec qui tu voudrais être ? C'est ça la question.
- J'aimerais être à l'endroit où je suis. Et avec qui je suis. C'est ça le problème.
- Difficile d'être heureux en effet si l'on n'est jamais à l'endroit où nous sommes.
Le monde fini est là où tu es. Avec ses possibles. Puisque c'est depuis toi qu'il peut exister vraiment.
Il n'y rien de déshonorant à l'assumer. Rien d'égoïste. Le monde est fait de visions égocentrées.
C'est la somme de ces visions qui fait le réel. Le réel, c'est ce qui est cumulé et partagé.
- Tu veux dire qu'il faut assumer le fait que nous nous vivons tous comme le centre du monde ?
- C'est que nous le sommes vraiment. Je suis le centre du monde à mes yeux comme tu l'es aux tiens.
Cela n'empêche pas ni l'élégance, ni l'empathie. C'est autre chose. Il n'y a pas matière à culpabiliser.
C'est notre nature et notre condition. Nous n'avons pas d'autre choix que d'être ce que nous sommes.
Il y a des marges de progression. Nous sommes perfectibles. Individuellement et collectivement.
Mais de quel point de vue autre que le tien devrais-tu appréhender le monde et les situations ?
Même lorsqu'on cherche à se mettre à la place des autres, avec toute notre bonne volonté, on reste soi,
avec notre essence et notre expérience, avec l'inné et l'acquis, qui ensemble font de nous des êtres uniques.

Bien-sûr, nous sommes des vampires, nous nous nourrissons des autres, nous apprenons des autres,
nous grandissons à leur contact, mais ça n'est pas de l'altruisme, c'est de l'opportunisme pur et simple.

Je ne sais pas pourquoi il faut absolument se donner bonne conscience avec ça. 
- Selon toi, on se sert tous les uns des autres ?
- Eh alors ? Quel est le problème si tout le monde trouve son compte ?

A vouloir se draper dans une grandeur d'âme ou de beaux sentiments, on devient vite malhonnête.
Encore une fois, reconnaître son ego n'empêche pas de s'occuper des autres. Et de le faire bien.
Il n'y a rien de plus hypocrite que ces confidences fallacieuses du type " ah moi, je n'ai pas d'ego ",
tout le monde en a un et c'est heureux, quel genre d'humains serions-nous si nous n'en avions pas ?
Nous accepterions tout des autres ? Nous renoncerions à la justice ? A notre propre dignité ?
Certains contiennent mieux leur orgueil que d'autres, mais nous avons tous un orgueil !
Serions-nous des Hommes sans estime de soi ? Ensuite, tout n'est qu'affaire de réglages.
- Donc, je peux me vivre comme le centre du monde sans passer pour un monstre ?
- Pour la bonne et simple raison que nous sommes tous des monstres. D'une part.
Et que là aussi, à l'inverse d'un excès d'humilité suspect qui prétend en minaudant " je n'ai pas d'ego ",
l'excès opposé qui confesse " je suis un monstre " est une provocation qui relève autant de la vanité.

Et d'autre part, parce que ton nombril est bien le centre du monde. C'est le tien. Tu n'as pas le choix.
Et tu ne pourras t'en émanciper qu'en mourant. Alors tâche de l'avoir propre ou de t'y sentir bien.

C'est ce que tu as de mieux à faire pour être bien avec autrui, avec tous les nombrils qui t'entourent. "

L'estime de soi. L'estime des autres. Ce n'est pas un paradoxe. Mais une même énergie.
Et à la fois un équilibre à trouver. Sans cesse. A chaque instant. Dans le plaisir comme dans le conflit.
Y compris dans le plaisir du conflit. Puisqu'il y en a un. En particulier dans les rapports amoureux.
Le sexe en est l'expression physique. Quand on cherche à la fois son plaisir et celui de l'autre.
Que l'on cherche à se perdre dans l'autre sans se perdre soi-même. Navigant entre deux pôles.
De forces d'attraction supposées contraires mais qui peuvent s'accorder. Créant une troisième entité.
Deux intérêts opposés peuvent trouver un intérêt commun. A la fois complémentaire et supplémentaire.
Celui du couple. La troisième entité. Qui apparaît sans dissoudre aucune des deux composantes.
Ce qui est étonnant, ce n'est pas que le couple explose, mais qu'il puisse se former.
C'est là qu'est le miracle. Et l'émerveillement. Un dosage d'alchimiste. Improbable. Un mystère.
Magnifique. Une chance. Rare. Etincelante. Malgré les déceptions qu'elle prépare immanquablement.
A l'usure du temps. De la paresse ou de la négligence. A ces moments où l'on ne comprend plus ses choix.
Ses propres choix. Ceux de qui nous étions nous-mêmes quelques mois ou quelques années auparavant.
On peut toujours reprocher à l'autre d'avoir changé soi-même. Il n'en reste pas moins que l'on a changé.

Et si le premier miracle est celui de la rencontre amoureuse, le second est celui de la durée.
Qu'elle qu'en soit la mesure. Que ça dure. Même après la rupture. Les mains sur un mug de café.

C'est une malédiction. Se condamner à l'échec. A se briser le cœur. A s'écorcher soi-même.
Et pourtant, on replonge. Chaque fois. On veut y croire. Et on y croit. Et on y va. A corps perdu.
Sans penser aux pièges. Ou convaincu que l'on saura les déjouer. Avec la même candeur.

L'optimisme de l'ocytocine. Et le champ des possibles. A perte de vue. Sans limites.
" Nous serons plus forts mon amour. Si nous croyons en nous. Si aucun de nous ne renonce. "
Au triangle. Toi et moi à la base. Et le couple au sommet. C'est le fédéralisme. L'équilibre parfait.
La pointe vers le ciel. L'avenir. Comme une flèche à suivre. Au-delà de l'hiver et de sa dépression.
Le couple est une équipe. Qui tient entre nos mains. Comme la porcelaine chaude de ce café brûlant.
Qui enflamme l'œsophage aux pires heures de l'hiver. Aimons-nous ou disparaissons.
On peut avancer seul. Même dans les noirceurs tourmentées de décembre.
Lorsqu'on peut se trouver mille autres contraintes que celles d'une vie à deux.
Pour remplir un quotidien et se sentir utile. Ou se sentir en vie.
Mais le moteur carné qu'on mange à pleine bouche est plus chaud que le feu. Et que la porcelaine.
Malgré l'aveuglement et la malédiction. Si ce n'est pas toi, ce sera un autre.

Quitte à me tromper moi-même avant qu'on ne me trompe.

 

Philippe LATGER / Décembre 2019

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Acides

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Avides.
Mes vides.


Arides.
Mes rides.

Acides.

Arrivent
mes rives.

Affleurent
mes fleurs

acides.

 

Philippe LATGER / Décembre 2019

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Qui prend une branlée

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Les chevaux au galop contre les baies vitrées. Aux étages. En hauteur. Ou le vent déchaîné.
Des bourrasques se précipitent. Tous les trains au galop. Se fracassent. Sur l'obstacle. Ma façade.
Et ça tremble. Et ça claque. Dans la nuit agitée. Et ça prend son élan. La voiture bélier.

Qui voudrait pénétrer. Qui voudrait tout casser. Et ça ronge son frein, ça revient à la charge.
L'obscurité fébrile, sombre et échevelée, aux torrents de nuages qui s'essoufflent et qui sifflent.
Aux toits de rues désertes. La tempête fait rage. En rafales furieuses. Veulent tout emporter.
Ou défoncer la porte. A coups d'épaules. A coups de coudes. Dans les métaux qui tintent.
Aux trombes de colère. Qui incendient l'instant, et le monde extérieur, derrière les carreaux,
pour assiéger l'immeuble devenu un abri. Qui est tenté de céder mais qui résiste encore.
La tornade est couchée. S'enroule sur elle-même, mais à l'horizontale. Pour visser l'inquiétude.
Dévisser les volets. Envoler des papiers et des poches en plastique. Soulever des clochers.
Des montages de forces. Démonter la maison. Dégonder ma raison. Le tumulte incessant.
Et c'est l'apocalypse. Des chevaux au galop. Contre les baies vitrées. Les stores épileptiques.
Quand c'est toute la ville qui prend une branlée.

 

Philippe LATGER / Décembre 2019

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Les géants

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Le jour où je t'ai rencontré. Le jour. Le jour où je t'ai rencontré.
J'ai vu le jour le jour où je t'ai rencontré. Rencontré. Le jour où. Le jour.
Le jour où je t'ai. Je. Où. Je t'ai. J'ai vu le jour. Le jour où je t'ai rencontré.

Le chewing-gum. Le banc. Le chevet. Le jour où je t'ai embrassé.
Les cheveux. Le chevet. J'ai vu le jour où je t'ai embrassé.
Le jour où je t'ai rencontré.
Mes chevaux. Achevés. Les acanthes. Le baiser. Le jour où je t'ai embrassé.
Le banc. Entre les cuisses. Les chevaux. Le chevet. La passion. Le baiser.
J'ai vu le jour où au pied du clocher. Tes cheveux. Le rocher. Le jour où tu m'as achevé.
J'ai vu le jour. Le jour où tu m'as rencontré. Les géants. Le café. Le pavé. Le palais.
Le chewing-gum. Le paquet. Entre les cuisses. Les chevaux. Le brasier. Les acanthes. Les cyprès.
Le jour où je t'ai retrouvé. Le jour. Le jour où tu m'as retrouvé.
J'ai vu le jour où je t'ai rencontré. De café. De clochers. De cheveux. De cyprès.
De si loin. A cheval. Mes cheveux. Sur le banc. Sur tes cuisses. Le soleil. Le brasier.

Pharaon. Orphéon. Les géants. Perpignan. Le jour où tu m'as rencontré.
Tes yeux noirs. Mes yeux noirs. Ton regard. Mon regard. Je te regarde me regarder.
Je te respire me respirer. Je te désire me désirer. Mes cheveux. Tes chevaux. Au chevet.
Le jour où tu m'as attiré. Le jour où je t'ai désiré. J'ai vu le jour. Le jour où je t'ai embrassé.
Le jour où tu m'as enlacé. Sur le banc. Le clocher. Les cyprès. Et la terre à nos pieds.
Et le ciel à nos pieds. Le soleil éventré. Achevé. A ta bouche. A mes mains. Sur tes cuisses.
Le jour. J'ai vu le jour. Le jour où je t'ai retrouvé. La terrasse. Le café. Le pavé. Le palais.

Le musée. Le baiser.
Le jour où la foudre est tombée.

 

Philippe LATGER / Décembre 2019

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Te je veux

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JE VEUX TE.
TE VEUX JE.
VEUX TE JE.

VEUX JE TE.
TE JE VEUX.
 

 

Philippe LATGER / Décembre 2019

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Willis Tower

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Le métro aérien ébranle la structure métallique à chaque passage. Un rugissement infernal.
Amplifié par la hauteur des gratte-ciel. Il pleut sur des Chinois et des Pakistanais.
La rue couverte par l'immense viaduc qui serpente. Dans le chaos urbain. Violent et magnifique.

C'est drôle cette sensation de ne pas être à l'endroit où nous sommes. En fait, c'est cela. Je ne suis pas là.
Le bitume devient nacré à sa surface sombre, balayée de pluie et de flaques, de reflets flottants,
alors que je suis posté au bord du trottoir avec d'autres, à attendre une autorisation de traverser.
Des véhicules grossiers s'activent sous mon nez avec la mollesse de leurs suspensions.
Je suis pourtant là où je devais être. Là où j'ai toujours aimé être. Parce que j'aime l'humanité.
Parce que j'aime les Hommes. Dans une grosse ville. Une ville énorme. Monstrueuse. Titanesque.
C'est ce que j'ai toujours aimé. Le paradoxe. La puissance et la vulnérabilité. L'arrogance et l'humilité.
Et je suis toujours ému de voir des visages. De Chinois et de Pakistanais. De gens que je connais pas.
Que je ne connaîtrai jamais. Qui ont une vie. Une famille. Un travail. Des amis. Dont je ne sais rien.
C'est cette impression qui me motive. La surprise de découvrir ailleurs des gens dans leur quotidien.
A des milliers de kilomètres de chez moi. J'arrive et je découvre qu'il y a là des millions de personnes.
Qui se réveillent. Qui mangent. Qui se disputent. Qui se séparent. Qui font des enfants. Qui se suicident.
C'est toujours un émerveillement pour moi. Chaque fois. De sortir d'une gare ou d'un aéroport.
Ici aussi il y a de la vie. De l'activité. Des problèmes qui trouvent leurs solutions. Jour après jour.
Il y a le chauffeur de bus, la fille au guichet du métro, l'étudiant sur son vélo, la vendeuse dans sa boutique,
le courtier dans son costume à bas prix, la Community manager chaussée de plat qui parle à ses écouteurs
avec son pot de café et je devrais être heureux, comme un poisson dans l'eau, d'être dans cette foule
de gens que je ne connais pas, mais surtout de gens qui ne me connaissent pas et ne me connaîtront jamais.
C'est si agréable et confortable de n'exister pour personne. D'être. Quelque part. Sans prendre part.

Chicago est une splendeur. Très élégante. On sent du goût et de l'intelligence. Et l'énergie. Américaine.
Qui m'a toujours impressionné. Cette foi qui me dépasse. Cette volonté d'arriver à quelque chose.
Qui m'a toujours à la fois laissé perplexe et admiratif. Cette rage de vouloir changer le monde.
Dans la violence du climat, des grands espaces. Et du déracinement.
La foule anonyme me renvoie à ma solitude. A notre solitude. Celle de la condition humaine.

Un sentiment auquel j'aime me frotter. Pour le vertige qu'il procure. Et c'est une joie de l'éprouver.
Une expérience plutôt amusante. Comme un trip aux psychotropes. Mais ici, là, tout de suite,
sous la pluie, alors que le bonhomme vert mettait trois plombes à s'allumer, je vacille et me sens mal.
Cette solitude que je prends dans la gueule ne m'amuse plus du tout. Elle est tragique. Abominable.
Je ne suis pas où je devrais être. Où j'ai envie d'être. Le trip, je le connais par cœur. Depuis longtemps.
Et, dix ans après, vingt ans après, ce sont toujours les mêmes Chinois et les mêmes Pakistanais.
Les mêmes chauffeurs de bus et les mêmes vendeuses. Le même métro qui ébranle son viaduc.
Et je panique. Qu'est-ce que je fous ici ? Qu'est-ce que je suis venu chercher que je ne sache déjà ?
La Willis Tower est lugubre. Amputée par un ciel, gris et bas, qui postillonne de l'acide. Et je suis perdu.
J'ai rencontré quelqu'un.

 

Philippe LATGER / Décembre 2019

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Tout se transforme

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Elle promène les ciseaux dans un carré d'étoffe. Les lames sont tranchantes. Aveuglantes.
C'est comme de l'argent qui brille et qui mord le tissu. Qui ne s'effiloche pas. Il coupé net.
Comme on ouvre la Mer Rouge. Sans équivoque. Le pouce et le majeur dans les loupes, elle coupe.
Voûtée sur son atelier. Sans broncher. Sans s'émouvoir. Elle coupe. Elle suit une ligne dessinée.
C'est propre. C'est net. Comme à la guillotine. Implacable. Impeccable. Le geste est précis. Professionnel.
La vieille femme manie ses ciseaux comme un torero manie sa muleta. On tourne les poignets.
Et ça revire. Et ça dévisse des ampoules imaginaires au plafond en spirales descendantes.
Pour des feuilles de vigne et des feuilles d'acanthe. Et ça me tue. Tout se transforme.

Ce n'est pas la sensation du tissu sectionné qui me glace le sang mais le bruit du métal.
J'en ressens la froidure. Comme si elle me cisaillait la viande. Un torrent d'hiver me parcourt le dos.
Me fait frissonner à mesure que l'outil progresse dans le lin et le velours. Le bruit aiguisé du sabre.
Des couteaux que l'on frotte chez le boucher. Avant de perforer ma poitrine. De s'enfoncer dans mon cou.
La vieille femme ne s'inquiète pas de mon effroi. Elle découpe. Tranquillement. Consciencieusement.
Ne détruisant rien de ce qu'elle scinde, puisque chaque morceau désuni trouvera sa place ailleurs.
Ce sera autre chose. J'essaie de m'en convaincre. Il en sortira autre chose. Tout se transforme.

Le requin métallique avance droit devant lui, gueule ouverte, dans un océan de coton.
Et j'essaie de voir le visage de la vieille femme sous son épaisse chevelure. Voûtée sur le métier.
Mais je ne vois rien. Je ne suis pas sûr qu'il soit prudent de m'approcher d'elle. Mauvais pressentiment.
Ma curiosité l'emportera-t-elle sur ma réserve ? Je me penche. Craignant qu'elle me repère. En vain.
Elle continue son ouvrage. La tête dans ses épaules. Elle découpe. Elle découpe. A la lumière d'une lampe.
Et, alors que je fais un pas pour tenter de voir quelque chose, quelque chose craque sous mes pieds,
et la femme se fige aussitôt, tout s'arrête, les ciseaux ont stoppé net, et sa main avec eux.
Je retiens ma respiration, épouvanté. Comprenant qu'elle a entendu. Regrettant ce pas de trop.
Et la vieille tourne son visage vers moi. Dans un mouvement étonnant de chevelure pesante.
Comme au ralenti. Et le sol s'ouvre sous mes pieds. Je me vide de mon sang. Dématérialisé.
Tout se transforme. La vieille tourne son visage vers moi. Qu'elle n'a pas. Seulement une cavité.
Pas de nez. Pas de bouche. Pas de menton. Pas de front. Rien. Pas même des yeux pour me regarder.
Pourtant, elle me regarde. Elle me dévisage. Elle me juge. Sans dire un mot. Tout se transforme.
Les ciseaux se remirent très lentement en mouvement, alors que la vieille sans visage
me regardait toujours.

 

Philippe LATGER / Décembre 2019

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