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Les champs d'artichauts

Publié le

La pleine lune argentait faiblement sa lumière pour que s'y découpent des cyprès aiguisés.
Les haies de pointes inégales découpaient le ciel au bout des champs qui longeaient la route
qu'il fallait bien faire à pied lorsqu'il n'y avait ni les moyens d'une voiture ni ceux d'une course de taxi.
La lune renvoyait juste ce qu'il fallait de rayons du soleil pour voir où l'on mettait les pieds.
Pour être sûr de ne pas partir dans un fossé ou le décor, s'égratigner aux ronces ou aux cailloux.
Quand le risque principal était encore de se faire faucher par une automobile.

La route était étroite, ne présentait ni trottoirs ni piste cyclable, déroulait juste son tapis de goudron
bordé d'herbes folles en aplomb de tranchées, profondes comme des canaux d'irrigation,
et n'était donc pas faite pour les voyageurs à pied. Les voitures y étaient rares. Surtout de nuit.
Mais celles qui passaient là à cette heure, au prétexte de connaître la route, y roulaient vite,
de façon imprudente, d'autant plus lorsqu'elles conduisaient - plus qu'elles n'étaient conduites -
des gens qui rentraient ivres, de bars et de discothèques, impatients d'écraser leur gueule dans leur lit.
Le jeune homme ne pouvait ignorer que les réflexes pourraient manquer à ces chauffards
trop sûrs d'eux, lorsqu'ils découvriraient, toujours trop tard, sa silhouette dans leurs phares,
et peut-être même sa figure épouvantée se précipiter sur leur capot et leur pare-brise.
Le gamin comptait sur les bandes réfléchissantes de ses baskets et sur la providence.
Bien conscient du danger. Mais son appétit était tel qu'il l'acceptait, en connaissance de cause.
C'était un risque à prendre. Quand sa priorité était de gagner la ville au plus vite. Coûte que coûte.
Il était poussé par ce qu'il ressentait comme une nécessité. Aussi urgente que celle de boire ou de manger.
Un besoin vital qui pouvait bien braver toutes les options fatales de l'entreprise.
Le garçon était encore jeune mais savait exactement ce qu'il faisait. Il marchait sous la lune.
Le long de champs de salades et d'artichauts. Et de ces hautes barrières inquiétantes de cyprès.
Était déjà loin du village où il avait quitté en douce la maisonnée endormie, ses parents et ses sœurs,
pour vivre quelque chose, n'importe quoi, qui puisse faire de lui ce qu'il imaginait être un homme.
Une lueur rongea le ciel argenté des loups-garous. Le duel ressemblait à une lutte entre deux spectres.
La lumière pâle de l'astre de la nuit était envahie par le halo orange de la ville toute proche,
et c'était une autre promesse qui se levait au-dessus des ombres, pour encourager notre aventurier.
Un trac pouvait lui serrer le ventre et le cœur, il se l'était choisi, et était prêt à aller jusqu'au bout.
Les mauvaises rencontres, il en ferait son affaire, feraient même ses affaires pour certaines d'entre elles.
Tout se passait comme il l'avait imaginé. C'est la suite, désormais, qui serait hasardeuse.
Mais le jeune homme était convaincu que le hasard et la chance souriaient aux audacieux.

 

Philippe LATGER / Avril 2019

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Comme la poussière face au vent

Publié le

L'enfant n'avait pas un regard de son âge. Partout où il se trouvait, il créait un malaise.
Ses camarades à l'école s'en tenaient loin, si bien qu'il passait ses récréations à jouer tout seul.
Même ses professeurs gardaient une distance, avaient du mal à dissimuler leur embarras.
" Qu'est-ce que vous avez tous avec ce gamin ? C'est quoi le problème ?... "
Eugène était nouveau dans l'établissement. Il pensait que ses collègues dramatisaient la situation.
" Tu crois qu'on exagère ? ... Tu crois qu'on n'a pas assez de recul ni d'expérience peut-être

pour être capables de déceler un sérieux problème chez l'un de nos élèves ? Dis-nous franchement ... "
Suzanne, les poings sur les hanches, semblait consternée. Eugène fut saisi par la charge de l'émotion.
" Je te propose de le voir, reprit-elle les yeux rouges. Que tu puisses te faire ton opinion.
Je serais curieuse de connaître ton avis. " Eugène, intrigué, accepta sobrement.
La confrontation fut facile. Assez brève. Lorsque le jeune maître fut incapable de prononcer une parole.
Il accompagna Suzanne dans les couloirs sans un mot, et ce n'est que dans le bureau qu'il bredouilla :
" Il n'a pas cligné des yeux une seule fois. Tu as vu ? Pas une seule… "
A peine avait-elle fermé la porte derrière eux qu'elle alla lui préparer un café, d'un air sombre et fataliste.
" Est-ce qu'il y a un dossier ? Des antécédents ? … L'expertise d'un psy ? … "
Eugène, pris de violentes démangeaisons, était incapable de tenir en place et de s'asseoir.
" Ses parents sont croyants. Ils n'ont eu recours à ce jour qu'à un prêtre exorciste.
- Qui sont-ils ? Quel genre de gens ? Que font-ils dans la vie ?
- De petites gens tranquilles, un schéma très classique. Ils sont agriculteurs. Très gentils tous les deux.
Mais dépassés. Ils l'ont eu très tard. C'est leur seul enfant. Ils m'ont raconté des trucs… assez effroyables. "
Suzanne tendit le café brûlant à Eugène qui se grattait les bras et l'intérieur des cuisses.
" Ne te gratte pas si tu peux, dit-elle. Cela devrait disparaître tout seul d'ici quelques minutes.
Nous sommes assez décidés à nous en séparer. Avant qu'il n'arrive quelque chose de grave.
- Mais, on ne peut pas exclure un élève. A-t-il été violent ? Au mieux, l'inspecteur le fera changer d'école.
- Nous pensons qu'il vaudrait mieux ne pas attendre qu'il soit violent, précisément. "
Suzanne fixa Eugène dans les yeux. Qui la débarrassa du café sans la quitter du regard.
Ses démangeaisons cessèrent. Mais un malaise ne le lâchait pas. Il se laissa tomber sur une chaise.
" Je n'en sais pas assez sur son cas pour me prononcer. Il faut d'abord tout explorer, n'est-ce pas ?
Je suppose que vous en avez parlé à Véronique ? Qu'est-ce qu'elle en pense ? C'est elle la psy, après tout.
Il est peut-être bipolaire, ou atteint d'une forme d'autisme, je ne sais pas, je n'ai jamais vu ça...
- Qu'est-ce que tu as vu ? " coupa froidement Suzanne.
Eugène, pris de cours, sembla réfléchir à la question en buvant une gorgée de café.
Sa main tremblait, elle tremblait tant qu'il manqua de s'en verser sur son pull-over.
" Nous avons tous vu quelque chose Eugène. Tous. Dis-moi ce que tu as vu ?
- Jamais, marmonna-t-il d'une voix grave, je ne te le dirai jamais. 
- D'accord, fit-elle en allant chercher une chaise qu'elle tira jusque devant lui pour s'asseoir à son tour,
ok, alors c'est moi qui commence, je vais te dire, moi, ce que j'ai vu la première fois que ce gosse
m'a regardée dans les yeux, je vais te raconter, tu me diras ensuite.
- Je n'ai pas envie de savoir Suzanne.
- Il faut parler. Parce qu'il faut qu'on trouve une solution. Y compris pour ce gosse.
- Ce n'est pas ... un gosse, articula Eugène se contractant dans une grimace d'épouvante.
- Ce pourquoi… nous devons nous en débarrasser…  "

 

Philippe LATGER / Avril 2019

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Tomber des mains

Publié le

La nuit est calme. Son silence est épais. Evoquerait la mort si la lumière n'était pas allumée.
Sur la table de chevet. La boule de verre flanquée contre un chien sagement assis sur sa plaque de marbre.
Je lis. Dans mon lit. Je lis et je fume. Et je n'y prends pas garde. Pas tout de suite. Quand je suis absorbé.
Par ce que je lis et qui n'a rien à voir avec ce qui m'arrive. Ou ce qu'il pourrait bien m'arriver. Mais j'hésite.
Je lève le nez de mon livre. Mon dos calé dans les oreillers, assis contre la tête de lit. J'inspecte les lieux.
Quelque chose dans le silence m'a tiré de ma lecture. Le secrétaire, face à moi, la gueule ouverte,

offre son désordre de paperasse et de dossiers en attente, et ne me présente rien d'anormal.
Le téléviseur à ses côtés est éteint. Il ne s'est pas allumé tout seul. L'écran est noir. Comme attendu.
Tout semble comme je l'avais laissé. Il n'y avait eu aucune intrusion dans ma chambre. Je pus poursuivre.
Sauf qu'au bout de deux pages, je me rendis compte que je ne savais plus ce que je lisais exactement.
Mes yeux parcouraient méthodiquement chaque ligne, comme on fait, de gauche à droite,
mais mon cerveau avait décroché, semblait mobilisé par autre chose que cette lecture dont je me souvins, 
pourtant, y avoir trouvé de l'intérêt, sans trop savoir jusqu'à quand. J'ai regardé la couverture.
Réalisant que j'avais oublié jusqu'au titre et le nom de l'auteur, espérant que ces informations
me permettraient de reprendre le train en marche, m'y replonger sereinement et prolonger un plaisir.
La lumière de la veilleuse du téléviseur était rouge. Livres et bibelots sur les étagères de la bibliothèque
n'avaient pas bougé, et les volets de la fenêtre étaient fermés. Mais soudain, quelque chose changea.
Qui me fit sursauter. Le frigo, dans la cuisine, se mit à vibrer. Brisant le silence. De son grésillement.
Je fus surpris de l'entendre si bien de ma chambre. Il me sembla ne l'avoir jamais entendu aussi fort.
Il me fallut un instant pour accepter cette présence sonore, l'intégrer à mon environnement,
jusqu'à me sentir capable d'en faire abstraction, bien décidé à reprendre ma lecture nocturne.
Le titre et le nom de l'auteur ne me disaient absolument rien, mais quelque chose en moi me conseillait
de faire comme si de rien n'était, et de continuer à parcourir les pages, quitte à faire semblant de lire.
Car définitivement, quelque chose ne tournait pas rond. Et cela se fit si sensible que cette fois,
je n'osai même pas lever les yeux, que je gardais rivés sur mon livre, un index pour en suivre les lignes
pour contenir ou dissimuler ce que je finis par identifier comme un sentiment de panique.
La vibration du frigo dans la cuisine s'interrompit. Et le silence revint. Encore plus lourd qu'auparavant.
La chaleur sur mes joues parvint à me convaincre que je n'étais pas seul dans la pièce.
Un frisson glacial parcourut mes jambes et ma colonne vertébrale. Je ne voyais plus rien entre mes mains.
Tétanisé, je ne voyais plus rien de toute façon, lorsque je me sentais observé. Comme si on lisait en moi.
J'étais ouvert. Un index me parcourait. On me retourna pour regarder ma couverture avant de me fermer.
De me poser sur la table de chevet à côté de la boule allumée, calée sur le chien art déco de la lampe.
Que quelqu'un d'autre que moi décida d'éteindre. Pour faire le noir complet et dormir dans mon lit.
Je n'étais pas moi mais le livre de poche que j'étais en train de lire. Je n'en étais ni l'histoire, ni l'auteur,
impuissant à changer quoi que ce soit de son récit, mais l'objet de carton et de papier.
Ignorant tout de l'homme, à ma place, dont je venais de tomber des mains.

 

Philippe LATGER / Avril 2019

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Les fleurs qui se balancent

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Les fleurs qui se balancent

C'est un mas catalan de l'Empordà qui a l'austérité d'un monastère, près de La Bisbal,
un pays que je connais bien, le mien, où je reviens, mais aux côtés de l'amour de ma vie
qui loue la maison pour en faire notre refuge quelques jours. Un chien nous accueille.
Le propriétaire est loin, sur un bateau dans les Cyclades. Nous sommes seuls avec le chien.
Seuls avec notre passion amoureuse. Trop grande pour nous. Dévorante. Fulgurante. Absolue.
Quinze ans d'écart. Je suis le jeune poète, ou le jeune gigolo. C'est selon. On s'en fout. On fait l'amour.
Sur mes terres. Dans ma lumière. Une histoire sexuelle. Sensuelle. Littéraire. Artistique. Intellectuelle.
Il y a tout. L'envie de créer ensemble. D'être ensemble. Autre chose que nous-mêmes. Nous en mieux.
Je monte dans les combles de la maison vide, aussi excitante que la chanson de Polnareff.
Je reste interdit sur le pas de la porte. Une collection de pianos. Anciens. Magnifiques.
Dont un qui a tout l'air d'un piano-forte. Un quart de queue m'appelle. M'invite. Je m'installe. Tout seul.
Je hume. Je découvre du bout des doigts, de mes feutres, comme un aveugle. Timide et respectueux.
On fait connaissance. Et vient le moment où je suis autorisé. Je me lance. Je cherche quelques accords.
Je joue quelque chose sur un des pianos de Lluis
Llach. Au cœur de ma Catalogne. Moi, le Castillan.
Ma musique trouve sa place, bien qu'encore trop présomptueuse, et fait monter ma prise, un gros poisson,
le gros poisson, dont je partage la vie, la chambre, le désespoir et l'espérance, et bien des émerveillements.

Si j'avais rêvé plus jeune de parvenir à devenir un jour une synthèse originale de Gainsbourg et de Prince,
j'avais, sous le règne de la voix posée comme Pallas Athéna, une théogonie très claire, et définitive :
Chopin. Manuel de Falla. Gershwin. Auxquels j'avais ajouté Astor Piazzolla et Tom Jobim.

J'écris des textes français sur les standards de ces derniers pour les proposer à Miguel Bose.
L'amour de ma vie du moment, saisi au rez-de-chaussée, est monté me rejoindre, moi, plus nu que jamais,
là, dans ce débarras de Barbe Bleue, où gisaient les cadavres de tous mes fantômes. Chico Buarque.
Je cherche Lisbonne par la fenêtre. La Tour de Belém. L'Atlantique et le Brésil lointain, lascif.
L'érotisme saudade. La candeur fragile et bouleversante de Maria de Medeiros. Les toits de l'Alfama.
Mon amour, tu dois comprendre la force d'un premier amour dont tu ne saurais être jaloux.
Aime-le avec moi quand il a fait de moi l'homme que tu as rencontré et que tu aimes aujourd'hui.
Remercie-le. Je suis tombé amoureux de Lisbonne à 17 ans. Cette brume au bout du monde.
A l'opposé de ce que je suis. De ma Barcelone bruyante, tapageuse, insolente de Méditerranée.
Amoureux de ce contraire. Océanique. Où le spleen de Baudelaire a pu devenir du jazz. Désarmant.
La bossa-nova. Avec laquelle je t'embrasse. Dans nos rouleaux d'écume. Jusqu'à la tombée du jour.

Dans mon baiser, je réunis les mers et les continents, quand le monde entier peut bien tenir dans nos bras.

Cet amour existe donc. Celui dont les yeux me voient dans l'obscurité. Que je regarde me regarder.
J'ai écouté en boucle bien des chansons en l'attendant. Rêvant de soleil et de sable roux.

Lorsque la voix Athéna, toute jeune fille, rivalisait d'audace dans ses mélodies tourbillonnantes,
telles qu'elles les a réenregistrées d'abord, habillées sur mesure par Hervé Le Duc en 1992,
dans l'album Sans regrets. Fasciné depuis toujours par Wave d'Antonio Carlos Jobim.

J'en pleure rien que d'y penser. Du bonheur et du chagrin aussi forts l'un que l'autre
que cette musique est capable de produire dans mon corps, en plus du déhanchement de l'âme.
J'écoute une version avec Herbie Hancock que j'adore. J'écris La périssoire. Une adaptation.

Que je propose à Croisille. J'écoute One note samba, que j'aime même dans ses versions les plus kitsch,
comme celles des Années 80 avec leurs brigades de choristes brésiliennes et de flûtes traversières,
ne pourrais dire que c'est ma préférée quand je pense aussitôt à Aguas de Março, chef d'œuvre absolu,
les fameuses Eaux de mars d'un Georges Moustaki aussi malin qu'élégant, un ravissement,

quand peu de chansons me rendent aussi intensément heureux que celle-ci, et que me revient aussi
Agua de beber, ma préférée aussi, enfin, je ne sais plus, lorsque Jobim, comme Gershwin, Cole Porter,
ou Michel Legrand, fait partie de ces génies qui ont écrit des myriades de standards hallucinants.
Dont on se dit, " quoi ? ... ça aussi ? C'est lui qui l'a composé ? Et ça aussi ? Et encore ça ? "
Tom Jobim a été aussi beau que génial et prolifique. Et une voix est venue se frotter dans ses jambes.
Un chaton souple et joueur qui a gambadé avec une grâce bluffante autour des mêmes ruisseaux.
Mon voisin. Bien sûr. Et le fantastique Jusqu'à la tombée du jour, digne des maîtres du genre.
Je ne connaissais pas encore la version de 69 par Isabelle de Funès, à cette époque de front de mer
où j'avais envie aussi de vivre mon amour, dont j'imaginais juste les pas sur le tapis carré, à vingt ans,
dissimulant ma quête honteuse derrière un cynisme surjoué et des retables expiatoires de verres de whisky.
" Ou tendre comme l'eau qui arrive comme toi quand tu viens près de moi… "

L'aisance du félin. Prend-on vraiment la mesure du génie de Véronique Sanson ?
C'est dans son œuvre brésilienne que l'auteur-compositeur a donné ses meilleures prouesses.

Jubilatoire. De lumière. De virtuosité. Une agilité animale. Déconcertante. Piochant les étoiles à l'envi,
comme si c'était rien à faire, décrochant la lune et des notes impensables, l'air de ne pas y toucher.

Et puis, il me semble reconnaître l'espoir, qui vient dangereusement, avec Les moments importants

2001. Je rentre d'une escapade au Québec qui aura duré deux ans et demi.
Les tours du World Trade Center de New York sont encore debout quand je m'installe à Toulouse.
Ce chez moi que je partage avec le Nougaro qui avait rendu célèbre le O Que Sera de Chico Buarque.
J'ai quitté Montréal en catastrophe, sauvant les meubles in extremis, portant ce que je ne pouvais laisser 
dans un vieux pick-up en pleine tempête de neige au cargo de l'aéroport de Dorval,
le jour-même d'un vol de nuit qui avait l'air d'une dernière chance et que j'allais saisir en stand by.
Retour du fils prodigue. Presque dix ans après Sans regrets. J'ai 28 ans. Et je veux rebondir.

A peine débarqué, je prépare la suite. Un stage à La Dépêche d'Albi. Et un rendez-vous. Avec toi.
Que je ne veux pas manquer. Ignorant les tourterelles du printemps qui roucoulent sur la piscine.

J'y travaille. Sur mon ordinateur. Un disque dans le lecteur de la tour. Une compilation. Une énième.
Mais avec trois inédits dont deux reprises. Dont celle d'un Clapotis de soleil raccord avec mon désir d'été.
Mon désir de toi. Qui vient dangereusement. Fiévreux mais mutin. Sur la flûte traversière saturée.
Les cordes de violoncelles graves dévalent joliment leur descente chromatique sur quatre notes serrées.

Nous avions traversé l'Espagne en voiture. Une nuit à Madrid. Et cap sur le Portugal. J'ai 16 ans.
Je voyage avec mes parents. L'Estrémadure. Nous découvrons Trujillo et la statue équestre de Pizzaro.
C
áceres et ses nids de cigognes. Nous passons la frontière à Badajoz. Et cherchons notre route.
" Buscamos la carretera de
Évora. " Évora ? Le gars ne semble pas comprendre, puis s'anime :
" Ah !...
Évre ! " Sourires soulagés de tout le monde. Il nous indique le chemin et nous le remercions.
Le trac monte. Nous approchons de Lisbonne. Passé un échangeur, un Christ énorme surgit dans le ciel.
Les bras en croix, il nous tourne le dos et embrasse ce que le relief ne nous permet pas encore de voir
alors que la circulation s'intensifie. Un pas, une pierre, un chemin qui chemine, un reste de racine...
Ce n'est pas le Corcovado et son pain de sucre, mais je fais le lien aussitôt. Lisbonne / Rio de Janeiro.
Le Christ portugais semble saluer le Christ brésilien. Un écho. Une foi. Des deux côtés de l'Atlantique.

Et puis, nous y sommes. Une autre silhouette venue des Amériques s'invite à son tour. Devant nous.
Le Golden Gate de San Francisco. Brandissant ses piles géantes. Le pont suspendu du 25 avril. Rouge.
Que nous empruntons pour franchir le Tage, et découvrir enfin ce que le Christ embrassait de si haut.
C'est un éclat de verre, c'est la vie, le soleil, c'est la mort, le sommeil, c'est un piège entrouvert.
Mon émotion me pique le nez et les yeux. Me serre la gorge. Une ville aux confins du continent. Un phare.
Le finistère de l'Europe. L'embarcadère pour le Brésil. L'air du grand large dans l'écrin de la baie.
C'est un tronc qui pourrit, c'est la neige qui fond, le mystère profond, la promesse de vie.
A gauche, la silhouette de la Tour de Belém, le vaisseau de meringue, la porte du vieux monde.
Echauguettes de style manuélin. Poudre à canon et caravelles. Sur la route des Indes. Et Vasco de Gama.
C'est le pied qui avance à pas sûr, à pas lent, c'est la main qui se tend, c'est la pierre qu'on lance ...
A droite, la ville, sur ses collines. Sept. Comme à Rome. Aux galbes féminins et aux courbes tranquilles.
Elle flotte comme une brume. Irréelle. Quand le pont nous porte à travers les âges jusqu'à notre nature.
Sorti du Golden Gate, nous pouvions nous fondre dans la cité dont je venais de tomber amoureux.

C'est sur la route du retour, à Salamanque, que j'allais fêter mes 17 ans.
Plein de Fado et d'azulejos. Des lumières du crépuscule sur les piles de la place du Commerce,
plantées dans les eaux du Tage, où je pouvais humer la mélancolie des gloires évanouies.
Antônio Carlos Jobim, dit Tom Jobim, a composé The Girl from Ipanema en 1963.
Que Lio allait enregistrer en 1991. Un an après ce premier séjour au Portugal qui m'avait bouleversé.
Je monte les images que j'ai filmées en Super 8 sur le 
Essa moça tá diferente de Chico Buarque,
film où de petits tramways colorés glissent dans les ruelles pentues 
au pied de façades carrelées,
qui jaunissent sur la pellicule avec ma mémoire et le bonheur perdu.

Nous laissons le chien garder le mas pour la soirée. Allons dîner au bord de la mer. A La Escala.
Sur mon territoire. La Costa Brava. Que je suis heureux de partager avec toi. En tête à tête.
Où tu me poses des questions sur mon avenir. Tu sais que j'écris. Tu m'as lu avant de me rencontrer.
Tu cherchais quelqu'un qui écrivait du théâtre. Tu as rencontré quelqu'un qui écrivait des chansons.

" Pour qui veux-tu écrire ? "... La question me laisse sans voix. Je n'y avais jamais réfléchi.
Tu ne me laisses pas le temps de répondre, dépliant ta serviette blanche sur tes genoux.
" Vanessa Paradis bien sûr… Et Jane Birkin. " Tu es catégorique. Et cela m'impressionne.
La baie derrière toi prend les couleurs saudade de la place du Commerce à Lisbonne.
Mais la bossa-nova du crépuscule, si elle ne perd rien de sa sensualité, n'a rien de triste à cette heure,
où je suis émerveillé par ma chance d'être là, à ma place, dans un décor familier devenu idyllique,

en compagnie d'une personne de ta qualité et de ta gentillesse, à me demander si je ne rêve pas.
Une mer d'huile vient frissonner doucement à nos pieds sur les rochers qui ressemblent à de l'art maya,
et la voix chante à mon sourire " oh que j'aime l'Ave Maria ", me dédoublant à mon bonheur,
pour mieux le savourer, acteur et spectateur de la scène. Plus que jamais. J'ai envie de vivre mon amour.
La tombée du jour transforme le port et ses façades blanchies à la chaux, étire des couleurs incroyables

dans un ciel qui bascule, laissant monter des ténèbres douces et bienveillantes que j'attends de pied ferme.
Les lumières artificielles de l'anse pourront répondre aux étoiles. Jusqu'à cet incident. Adorable.
Une panne d'électricité dans toute la ville. Qui nous plonge dans le noir et la stupeur. Amusée.
Et nous contraint à dîner à la bougie. Des petites flammes dansent sur les tables de tous les restaurants.
Dont celle qui éclaire ton visage que je redécouvre. " Je veux que tu écrives pour moi. "


Les chansons de Tom Jobim se ressemblent toutes. Mais aucune n'est pareille. Et cela m'enchante.
Cela réveille en moi le vice du collectionneur compulsif, addict et avide, et son plaisir de l'accumulation.
Comme aux chansons de Gershwin. Comme aux chansons de Michel Legrand. Aux tangos de Piazzolla.
Aux chansons de Barbara ou de Véronique Sanson. Toutes pareilles. Toutes différentes.
Je suis impressionné par cet aspect d'une œuvre. D'une œuvre originale. Dont on reconnaît l'auteur.
C'est la patte du compositeur qui fait que tout se ressemble dans son travail. Comment le reprocher ?
Le maniaque se plaît à repérer les points communs, à identifier ce qui trahit l'artiste, sa signature,
comme à relever les différences d'une chanson à l'autre. Et l'accoutumance explose au foisonnement.
Au plaisir de reconnaître un titre de Sanson dès les premières notes de l'intro au piano.
A celui de constater l'infinité des possibles même dans le champ réduit de l'univers d'une seule personne.
Ce sont les mélodies qui m'impressionnent le plus. Celles de Barbara. Celles de Tom Jobim.
Et leurs mécaniques. Leurs logiques. Les développements. Les variations. Les modulations.
Une amie de ma sœur m'avait posé une question de profane qui m'avait surpris et amusé.
" Avec toutes les chansons qui existent déjà, qui ont déjà été écrites depuis des années par tant de gens,
comment fais-tu pour écrire des chansons ? Comment peut-on en écrire encore de nouvelles ? "
Je n'avais jamais pensé à cela. Lorsque j'étais surtout occupé à dissimuler et masquer mes références.
La voix le chantait pourtant. " Tu sais la musique est infinie. " Et c'est le cœur de ma fascination.
Lorsque Gershwin a rongé son os sur tous les tons, que Barbara et Sanson ont convenu ensemble
au téléphone selon l'anecdote connue qu'elles radotaient l'une et l'autre, dans la musique et dans les mots,
et la répétition qui était le défaut devient la qualité, lorsqu'elle constitue la cohérence d'une œuvre.
" Tout se ressemble ! " Oui. Si on veut. C'est comme les gens. On se ressemble tous. Sans doute.

Mais c'est aussi vrai que c'est faux. Quand nous sommes tous différents. A y regarder de plus près.
Ce qui explique ce rapport passionnant entre liberté et égalité qui triture toujours nos intelligences,
individuelles et collectives, dans nos quêtes de justice et l'organisation de nos sociétés.
Et nous questionne sur le concept de vérité quand une chose peut à la fois être vrai et fausse.
Tout se ressemble. Dans l'œuvre de Sanson comme dans celle de Jobim que j'explore pour m'inspirer,
des textes et des musiques, trouver ma propre voie, créer une sédimentation originale qui me sera propre,
fera que je suis moi et pas un autre, un cocktail singulier, un parcours unique, bien que comme un autre.
J'écoute Insensatez et des paroles naissent aussitôt. Avec des images et des sensations.
Et le matériel de vécu dont je dispose. Au moment où je l'écoute.

Ma mère est encore de ce monde, à cette époque où Le feu du ciel ou Les hommes tournent l'été
dans la maison de vacances à la plage, alors que je transpire à grosses gouttes sur le solarium, sur le toit.
Les radios ont assez diffusé Rien que de l'eau, le tube qui consacre le retour en force de la voix,

pour que je lui préfère d'autres titres dont je découvre que mes préférés sont des œuvres de jeunesse.
Comme Une odeur de neige ou Mon voisin, ces chansons inspirées aux mélodies acrobatiques,
qui nécessitent de pouvoir couvrir confortablement quelques octaves pour les produire sans faillir,
comme pouvait le faire la jeune Véronique Sanson qui papillonnait avec grâce de sa voix cristalline,
ce qui lui autorisait de laisser courir des lignes de chant, sans entraves, des graves aux aigus,
avec la liberté et la fraîcheur bouleversante de son talent. Une aisance insolente et un appétit d'ogre.
Lorsque de telles compositions ne pouvaient lui poser question : si elle pouvait les chanter, d'autres,
sans doute, pouvaient le faire, comme Isabelle de Funès en fit la démonstration à la fin des Années 60.
Au ciel de la villa de Sainte-Marie, d'un bleu puissant et aveuglant, je bronze pour sentir mon corps
se fondre aux éléments, réagir à l'étreinte vorace du soleil, à l'écart de la vie de la maisonnée,
seul avec les éblouissements du jeune homme de 19 ans qui comprenait et reconnaissait tout
de ce qu'il entendait. Quand je pense aux nuages pleins de pluie qui voyagent tout au bout de la terre...
25 ans après les avoir écrites, la voix, bien que plus mature, place chaque note avec la même dextérité,
cette précision qui m'a toujours impressionné chez elle, sans que cela paraisse rigide ou rigoureux,
puisque c'est une souplesse naturelle qui a l'élégance de nous faire oublier les difficultés,
qu'elle embrasse, qu'elle choisit, non pas pour les contourner mais pour les surmonter, de face,
dans les montagnes russes de ses compositions, à l'image de ses pensées et de son attitude.
L'habillage d'Hervé Le Duc donne une nouvelle couleur à l'œuvre sans la trahir, réjouissante,
émouvante, avec des arrangements originaux mais respectueux, à leur juste place, pour servir le propos,

sublimer la silhouette, sans se mettre en avant, assumant les références tout en les revisitant,
et son travail a largement contribué à l'accueil de l'album comme à l'adhésion d'un nouveau public.
J'ai 19 ans et rien ne m'est arrivé. Pas même le cancer de ma mère. Si ce n'est la morsure venimeuse
de la nuit et des désirs amoureux, qui ont compliqué à l'adolescence mes rapports avec mes parents.
Et malgré les accrocs à toutes les conneries que je n'ai pas manqué de faire, le bonheur est encore complet.
Sans regrets. Pas tout à fait. Lorsque j'ai déjà celui d'avoir trompé ou blessé mes parents.
Et que les premières histoires d'amour en laissent toujours quelques uns, pour épaissir l'existence,
et désirer mieux, autre chose qui viendra, que j'attends, en confiance, plein de soleil, de sable roux...


A Montréal, internet avait ouvert le terrain de chasse. Complémentaire de celui des boîtes de nuit.
Et des liaisons furent possibles quelque part dans le Cloud, que nous pouvions explorer en pionniers.
Avec ce rapport intéressant de la dématérialisation, puisque les réalités physiques y étaient différées.
La sentence des phéromones ne tombait qu'à la confrontation corporelle, et je trouvais sur internet
un autre écran que celui de l'alcool à mettre entre moi et les autres, pour me protéger sans doute.
Jamais deux sans trois. Après une première relation épistolaire, superbe mais restée virtuelle,
une deuxième, encore plus enflammée, mais brisée sur la réalité de la rencontre, où le corps n'a pas pu 
ni su emboîter le pas à l'attirance intellectuelle, la dernière fut un miracle délicieusement tragique.
Après le coup de foudre virtuel, j'ai fait le voyage à New York pour me frotter à la 3D de nos personnes,
et la deuxième lame m'a cueilli aussitôt, at first sight, le second coup de foudre, radical, et j'étais cuit.
Ivre de ce succès, je me suis lancé dans cette histoire comme un oiseau contre une vitre.
Le week-end féérique à Manhattan ne pouvait pas rester sans suite, et c'est à Paris que nous avons trouvé

l'opportunité d'un second épisode, où, la mort dans l'âme, j'ai rompu, avec mes scrupules en bandoulière,
lorsqu'il me fut impossible d'aller plus loin avec cette personne qui n'était pas libre, mariée, avec un enfant,
avec certes l'orgueil de celui qui ne peut envisager l'idée de partager un amour avec quelqu'un d'autre, 
mais aussi mon aversion épidermique pour la tromperie, que j'ai toujours distinguée de l'infidélité,
quand la seconde n'est pas un problème s'il n'y a pas la première, et que c'est cette dernière, à mes yeux,
qui est humiliante pour tout le monde, minable, et donc rédhibitoire. J'étais intraitable sur ce point.
Quitte à me tirer une balle dans le pied. Ce que j'ai fait. Sans bouder la volupté du drame.
Puisqu'il y en avait, romanesque, au blues amer qui m'a accompagné dans mon retour à Montréal.
Dernière histoire au compteur au moment de quitter définitivement le Québec et de m'établir à Toulouse.
Où le destin ne me laissera pas en rade, le bec dans l'eau, face à ma quête d'un bonheur amoureux.
Je retrouve ma terre, les clapotis du printemps, et la voix, solaire, aux quatre notes de violoncelles serrées :

" Et moi je suis en prière… prière… " Bientôt exaucée.

Wave est une vague. Pleine de café et de tabac. Celle qui est venue me prendre, sur cette plage
où je venais d'échouer. Le Québec m'avait vomi. Et, naufragé, je ne l'ai pas vue venir.

Elle est venue m'attraper, m'emporter loin, au large, avec mes échecs et mes miroirs aux alouettes,
dans son reflux puissant, jusqu'au mas de La Bisbal et aux sommets de la passion amoureuse.
La vague, c'était toi. Qui m'a pris, penaud, sur le rivage. Pour me réveiller dans une nouvelle vie.
Et m'apprendre qu'il était possible d'être amoureux et heureux à la fois.
Boum Boum dit le tambour. On pouvait m'aimer autrement mais aussi vrai que ma mère m'a aimé.
Aux bougies de La Escala, je dévore ton visage avec une reconnaissance dont tu n'as pas idée.
La moiteur du Brésil devient érotique. Avec ses ombres et ses lumières. Quand je veux tout embrasser.
Dans sa veste de hussard, la voix plante ses doigts dans le piano sur une intro aérienne et magique.
A la suite des reprises de ses propres chansons de jeunesse, une chanson originale est écrite.
" Quand je pense que c'est la même lune, qui brille pour toi, qui brille pour moi… "
Les petits tramways glissent gentiment dans les ruelles de Lisbonne jusqu'aux matins du monde.
J'ai oublié la traversée à pied et dans la neige de la zone aéroportuaire de Montréal dans la débâcle.
Je m'enroule dans la vague venue me cueillir. Me sauver. Aux crépuscules heureux de la Costa Brava.
Quand les percussions s'invitent avec une basse indolente pour faire danser mes hanches et mes épaules.
" Peut-être on n'aura jamais d'avenir. Tant mieux pour toi. Et zut pour moi. "...
Des lumières balaient le piano et l'ensemble de la scène au ballet chaloupé des langueurs amoureuses.
Je suis plein de Jobim, de Caetano Veloso, de Baden Powell et Jo
ão Gilberto à l'ivresse de vivre.
Sous le fardeau de ma paresse, ma tête d'enfant se balance avec la mollesse d'un jeune éléphant.
Jusque dans les étincelles avec lesquelles la voix jongle aux concerts du Zénith ou du port de La Rochelle.
Je souris au chemin qu'il m'a fallu parcourir pour parvenir à toi. Dont même les coups durs, soudain,
trouvent leur raison d'être, d'avoir été, ayant joué leur rôle dans ce que je devais devenir pour te plaire.
Il a fallu passer par là pour te trouver. Et je remercie tout pour cela. Les joies et la tristesse réconciliées.
Les tours de New York ont pu s'effondrer avec bien d'autres choses. J'étais ancré à ma vie. Eperdument.
A ton sourire que j'ai perdu depuis. Mais qui m'a donné une force dont je n'ai pas épuisé les ressources.
A peine rentré d'Amérique, j'étais emporté dans une nouvelle vague, encore plus grande, exceptionnelle.
Quand il y a une douceur à la violence des choses, dont la bossa-nova est la majestueuse écume.
Je ne peux pas croire que la voix va fêter ses 70 ans. Cela m'émerveille et m'inquiète à la fois.
Lorsque je n'ai rien vu passer du temps dont on parle et que mon cerveau refuse le moindre calcul.
Les eaux de mars. Tom Jobim. Enregistrées en 1972. Quand d'autres rêvaient d'aller à Bahia.
70 ans, qu'est-ce que ça veut dire ? Je fêtais mes 17 ans à Salamanque encore tout à l'heure.
Je ne suis pas certain de comprendre ce dont il s'agit. Je suis à ma brasse sous-marine.
Dans la piscine. A Barcelone. Juillet. Etincelant. Je nage dans l'amour et des torrents de musiques.
La beauté du monde. Que je veux préserver. Et que j'accepte de perdre si c'est pour la transmettre.
Les fleurs se balancent. On voit par transparence les volets se fermer sur bien des fins de saisons.
Rien n'est perdu puisque je l'écris. Ni toi. Ni rien de ce que la vie m'a donné. Jusqu'à ce goût pour la fête.
Que l'on attend jusqu'à la tombée du jour. Puisque c'est là que tout commence.

 

Philippe LATGER / Avril 2019

Les fleurs qui se balancent
Tom Jobim ( 1927 / 1994 )

Tom Jobim ( 1927 / 1994 )

Les fleurs qui se balancent

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L'ogre des pinèdes

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Les canines métalliques rayaient la cendre sur le sol sec qu'elles raclaient bruyamment,
pour réunir les aiguilles de pin dont le tapis épais et cassant devait radicalement disparaître.
Dans le parc, nous nous activions partout, jouant du balais dans les allées de ciment,
et du râteau sur la terre battue, pour alimenter le feu affamé qui crépitait de bonheur,
installé prudemment au-dessous d'une large trouée dans la pinède.
Les turgescences de la fumée d'un gris jaune, anisé, se déployaient en mauresques ascensionnelles,

imitant les mouvements du noyé cherchant depuis les profondeurs à gagner la surface.
Ces lourdes boursouflures opaques nageaient plus qu'elles ne volaient, fuyant l'incendie,
de cette poudre fine qui piquait les yeux, le nez ou la gorge de chacun d'entre nous.
La brigade s'affairait en cuisine pour ravitailler cet ogre dont la mastication enfiévrée,
nous rappelait à l'ordre en éructant de grossières et puissantes détonations, sèches, régulières,
qui fouettaient le tempo, la cadence, des coups de pelles pour remplir des containers et des seaux,
que nous viendrions vider obséquieusement et craintivement dans la gamelle du monstre.
Tout autour de la maison, c'était tout un ballet, pour acheminer les plats et servir son Altesse.
Son festin me chauffait les joues et m'ouvrait la poitrine. Il sentait bon l'eucalyptus. 
Il fallait nettoyer le jardin nous-mêmes. Un véritable cérémonial. Un exercice physique.
Où la peau cuite par le soleil devenait luisante d'une sueur mêlée de fines particules.
Une pellicule de cendre noire qui partirait sous la douche. Coulant de nos épaules.
La résine des pins. Les écorchures. Le plaisir du travail accompli.
Lavés de toutes les impuretés.

 

Philippe LATGER / Avril 2019

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Le cours normal des choses

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" Arrêter de fumer, quand on a fumé toute sa vie, ça n'est pas comme arrêter le café,
tu comprends, mais plutôt comme… comme arrêter l'air que l'on respire… "
Elle le regardait. Regardait ses yeux. Sa bouche. Indifférente à ce qu'il lui disait.
" Pourtant, tu respires toujours " lança Robin qui leur tournait le dos, debout devant la fenêtre.
- Je ne vois pas ton visage et je sais que tu souris. Je l'entends dans ta voix. Tu te moques de moi.
Robin. Tu es cruel. Les seules fois de ma vie d'adulte que j'ai respiré profondément,

c'était pour inspirer le tabac d'une cigarette, c'était pour l'inhaler, je ne sais plus respirer sans.
- Et moi, je te dis que tu souffres peut-être, mais que tu as encore assez de discernement
pour comprendre que je me moque de toi, ce que je fais assez tranquillement, puisque,
et pardon d'insister, tu respires très bien depuis que tu ne fumes plus, et que tu nous emmerdes. "
Robin se retourna pour planter son regard noir dans celui de Victor. Dont la défense virait à la panique.
" J'ai vécu plus longtemps comme fumeur que comme non-fumeur, j'arrête, et ... c'est comme mourir.
- Non mon vieux, mourir, c'est ce qui va t'arriver si tu n'arrêtes pas de te plaindre tout de suite.
- Je ne peux pas avoir votre admiration et vos encouragements ? Pas même deux minutes ?
pour ce que vous pourriez considérer avec moi comme un exploit ? Non ? C'est au-dessus de vos forces ?
- C'est ton business, c'est ton corps et ton problème, Valérie et moi, on s'en bat les couilles,
on en a rien à foutre de tes bonnes résolutions du nouvel an, et de tes descentes de junkie du dimanche.
On n'est pas là pour parler de tes varices et de tes hémorroïdes, ton anus n'est pas le nombril du monde. "
Valérie, toujours assise au bord du lit, sans cesser de dévisager Victor, sortit une cigarette de son paquet,
lentement, et l'alluma devant lui, poussant la provocation jusqu'à lui souffler la fumée dans la figure.
" Putain, mais vous êtes deux psychopathes ! Et qu'est-ce que mon anus vient faire là-dedans ?
Trois jours sans tabac, de ma part, ça ne vous inspire donc aucun respect ?... "
Robin vint s'asseoir à son tour au bord du lit, contre Valérie qui fumait les yeux mi-clos.
" Ah voilà, sourit Robin. En fait, c'est ça. Tu cherches à nous impressionner. "
Il inspira une taffe sur la cigarette de Valérie. " Tu veux nous prouver quelque chose. "
Il ouvrit sa main sur la cuisse de Victor et la fit remonter jusqu'à son entre-jambes qu'il empoigna soudain.
" Mais oui, tu es un homme. Victor ! Wow. Tu en as une grosse paire. Bravo. Tu as arrêté de fumer !
Valérie, qu'en dis-tu ? N'es-tu pas en pamoison, toi aussi, devant tant de détermination et de virilité ? "
Robin s'interrompit, comme stoppé net par une intrusion. Sans retirer sa main du bas-ventre de Victor :
" Euh… C'est normal que tu bandes ?
- Allez, c'est bon " s'emporta Victor en se redressant et se dégageant dans un même mouvement
de la main de Robin, amusé et surpris, qui le regardait presque séduit se lever furieux, quitter le lit
pour aller direct sur une commode dont il fouilla nerveusement un tiroir en grommelant des jurons.
Il en tira un paquet de clopes déjà ouvert, et une cigarette, une seule, qu'il alluma, religieusement,
dans une longue inspiration, la tête en arrière, les yeux fermés, qui fit baisser la tension d'un seul coup,
et sembla permettre, aussitôt, de reprendre le cours normal des choses, là où il l'avait laissé.

 

Philippe LATGER / Avril 2019

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Le deuil de nous-mêmes

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Il me faudra bien mourir. Cela viendra. Finira bien par arriver. Mais bon. Quelle importance ?
Je me demande si tout cela est bien sérieux. Vivre est déjà quelque chose d'hésitant. Indécis. Indéfini.
Indéfinissable. Insaisissable. Sans doute. Dont je ne saurais dire si c'est réellement réel.
Vivre est à mes yeux un mystère plus grand que celui de la mort.
Je prends les choses dans l'ordre. Et mon angoisse est plus dans l'idée de vivre que de mourir.
Ce dernier acte me paraît moins étrange que le premier. Il me paraît moins inquiétant. Et moins violent.
Aux choses qui nous arrivent, puisque je ne suis pas seul dans la barque, je m'amuse beaucoup.
Je saigne parfois à la bêtise et au gâchis. A la méchanceté comme aux souffrances.
Mais le tout se dilue un peu dans ce grand foutoir plutôt comique, et bien souvent merveilleux.
Oui, il faudra disparaître. Mais nous avons l'habitude. Nous ne cessons de le faire. Depuis toujours.
Depuis notre naissance. Nous disparaissons chaque jour avec lui. Chaque minute avec elle. Tout le temps.
Au jour de mes 46 ans, je vais vous dire. L'homme de 45 ans sera mort. Disparu à tout jamais. C'est ainsi.
Place à l'homme de 46 ans.  A son tour d'exister. Avec de nouvelles expériences, de nouvelles histoires.
Faut-il s'en effrayer ? Ce n'est pas de l'effroi mais un vertige. Parfois. Lorsque l'on se réveille en sursaut,
prenant conscience que six mois sont passés, que dix ans ont passé, vingt ans, trente ans peut-être,
sans que l'on ait eu vraiment le temps de s'en rendre compte, en un clin d'œil, un claquement de doigts.
Un vertige. Face au temps qu'il nous reste. Cette béance dont on ne peut prendre la mesure.
Bon. C'est d'accord. Nous mourrons. La belle affaire. Quel projet saurait être plus excitant que celui-ci ?
Aller sur la lune ? Sur Mars ? Acheter un bateau ? Partir s'installer à Malaga pour la retraite ?
La peur de la mort est plus proche du trac que de l'épouvante. La peur de l'inconnu.
Que nous n'avons cessé d'éprouver en vivant. Avant une première relation sexuelle.
Avant de quitter la maison. Avant de partir en voyage. Avant de prendre un nouvel emploi.
Chaque fois que nous changeons de vie. Après une séparation. Une décision radicale.
Nous disparaissons en vivant aussi souvent que nous faisons le deuil de quelque chose.
A commencer par celui de nous-mêmes. Qui mourons sans cesse. A l'image du temps.
Mais au deuil que nous devons faire de chaque jour, de chaque seconde, arrive un nouveau jour,
et une seconde après l'autre, je ne vois aucune raison de nous inquiéter outre mesure.
Que peut-il nous arriver ? Que peut-il arriver de plus dingue que ce que nous vivons en vivant ?
La mort peut-elle être plus démente que la vie ? Peut-elle être plus belle ou plus cruelle ?
Ceux qui s'aiment trop pour accepter l'idée de disparaître, apprendront vite en vieillissant.
Vieillir. C'est très bon pour l'humilité, ça remet les idées en place, ça nous met à distance de nous.
On accepte de perdre des choses. De se perdre soi-même. Et on finit par le faire assez joyeusement.
C'est le bonheur du comédien qui peut changer de vie. On change nous aussi en changeant de peau.
On devient quelqu'un d'autre. Et c'est plutôt amusant. Mourir doit l'être aussi. C'est ma conclusion.
J'ai toujours préféré les levers de soleil aux couchers de soleil. J'ai toujours préféré les levers de rideaux
aux rideaux qui tombent. La nuit ne me fait pas peur. Elle m'émerveille.
C'est juste que je préfère le début de la nuit à la fin de la nuit. Mais comme la fin de la nuit cède à l'aurore
je suis toujours content. Une fin est toujours le début de quelque chose. Alors tout va bien.

Je piaffe aux petites heures du matin, alors que la lueur monte dans les arbres et la fenêtre,
que des oiseaux s'agitent soudain et chassent le silence, avec son lot de noirceurs étoilées en déroute,
puisque cette nuit doit mourir pour nous offrir ce jour, fantastique, où tout peut arriver.

 

Philippe LATGER / Avril 2019

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Le bonheur à équidistance

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Quand on est toulousain et barcelonais comme je le suis,
quand on aime Toulouse et Barcelone comme je les aime,
quel meilleur endroit que Perpignan pour vivre heureux ? ...

 

Philippe LATGER / Avril 2019

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Et à la plume d'oie

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Le pigeonnier sous son chapeau pointu, brandissait son tas de brique rouge vers le ciel,
pour que sa couleur se fraye son chemin dans la verdure du parc, un épais bosquet,
à l'arrière de la maison, dominé par la flèche d'un cyprès robuste.
C'était une skyline en soi. Le cyprès pouvait être l'Empire State Building. Le pigeonnier être le Chrysler.
La flèche végétale contre la flèche de terre cuite. Qui rivalisaient d'audace et de hauteur. Manhattan.
New York dans le Lauragais. Où je pouvais courir dans les champs et les prés. Plus vite que mes jambes.
Aux pentes ventrues qui me précipitaient vers la source, au plus profond du vallon.
Il fallait remonter vers ma ville. Le hameau d'En Boyer. Notre propriété. Allongée de tout son long.
Avec son four à pain en avant poste, sa mare aux canards, la maison de maître, sur son plateau,
dominant les corps de ferme, plus bas, l'étable, et ce qui formait un petit bourg autour d'un puits.
Il fallait remonter la pente, au milieu du maïs ou sur le bandeau étroit de goudron de la route.
Pour revenir goûter aux charmes olympiens d'un patrimoine cossu mais austère.
Les Latger des XVII et XVIIIème siècles se faisaient encore enterrer à la façon protestante.
Le catholique se sait cathare. Notre famille l'était. Comme toutes les familles de Castres.
Devant la maison, je transpire hors d'haleine la joie de ce corps de onze ans que j'habite.
Regardant la silhouette du clocher de Caraman à l'horizon, avec l'orgueil d'être de cette terre.
Elle sent bon. Le soir. Quand la chaleur s'évapore. Qu'elle se retire avec la lumière au-delà de Toulouse.
La terre se réveille. Je la respire avec un trouble dont je ne peux pas savoir qu'il est déjà sexuel.
Les pins font le lien avec la Méditerranée. Que je ne peux pas voir mais que je porte avec moi.
La douceur du crépuscule et le vacarme des rainettes me consolent d'être loin de la mer.
Les chauve-souris dansent dans le ciel mauve qui s'éteint lentement à mesure que s'allument les étoiles.
Je suis catholique. C'est à dire un mélange délicieux de Protestants et de Juifs convertis. Manifestement.
Et en bon Celtibère, il y a fort à parier que j'ai aussi ma part de racines dans les terres d'Islam.
Le clocher-mur de Bannières se tient droit comme un i sur la colline face à la nôtre. Le village est petit.
A peine plus grand qu'En Boyer. Où ma famille s'active joyeusement dans la grande cuisine et le parc.
Je savoure à l'écart la journée qui se meurt. Plein du monde que je ne vois pas. Et de celui que j'inspire.
Profondément. Je respire le passé et l'avenir. Serrés l'un contre l'autre pour entrer dans l'instant.
Ils emplissent ensemble mes poumons. Quand mes pupilles scintillent aux constellations célestes.
Elles viennent poindre timidement aux dernières lueurs qui ferment la marche du soleil en retraite,
annoncer la tombée de la nuit, son entrée triomphale sur ce carré d'humus et de putréfactions.
La mort grouille d'insectes et de germes qui nourrissent ce monde qui feint d'être immobile.
Rien ne bouge et tout change. La lumière. Les couleurs. Les odeurs. Doucement. Irrémédiablement.
Je reconnais au loin le rire de ma grand-mère. Ou la voix de ma sœur. L'activité humaine.
Des sons familiers qui m'étreignent et me bercent. A distance. Et me reconstituent.
J'ai onze ans. Et je me rappelle soudain qui je suis et ce que je dois faire. Le sourire est immense.
J'aime les nuits du Tarn, fendues des flammèches un peu tristes des étoiles filantes,
où je peux rêver de Toulouse, rêver de Barcelone, m'ennuyer de la mer et des amours d'adultes.
Rêver l'été qui vient. M'embrasser sur la bouche. Et me dire combien ma vie sera belle et bonne.

Au bon endroit. Il me caresse déjà. Et ses promesses pèseront dans mes paupières.
Jusqu'au drap rêche et à la plume d'oie.

 

Philippe LATGER / Avril 2019

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Le dos rond

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J'ai dans les amitiés des ressources inestimables. Une force de titan.
Dans les amitiés comme dans les amours. Puisque c'est la même chose. La confiance.
Des autres que moi qui me rendent vivant et utile. Qui rendent le monde vivable. Acceptable.
La ville devient belle. La nuit devient sublime. La vie devient un rêve. Un paradis terrestre.
Lorsqu'on a l'estime et l'affection de ces êtres, si différents, si chers et si précieux.
Des amis. Des amants. Des amours. Des vies que je suis et qui me suivent. Nous nous suivons.
Nous prenons soin les uns des autres. Nous nous inquiétons. Nous rions. Nous aimons.
Les problèmes ? Ils peuvent s'épuiser contre la vitre. Nous les tenons loin. En dehors. Le dos rond.
On peut vieillir. Lorsque cette force vous accompagne et vous habille. L'armure.
On peut vieillir le sourire aux lèvres. Il ne peut rien nous arriver.
Je remercie. Je dis merci. Ni à Dieu. Ni à la vie. Ni à ce monde. Mais à mes amis. 
Les témoins. Les vigies. Les défenses. Les recours. Qui chassent la pluie. Et les noirceurs.
Les hommes que j'ai aimés. Et qui me sont fidèles. A qui je suis fidèle. Pour la vie. A la mort.
Les hommes. Les femmes. Les amours. Qui ont bravé le temps. Surmonté les obstacles.
Des amours devenues amitiés. Pour durer. Longtemps. Longtemps. Au-delà du temps.
Les amis d'enfance. Ceux qui m'ont connu enfant. Que j'ai connus enfants.
Tous ces individus, ces personnages, qui ont changé ma vie. Qui ont grandi en moi. Et m'ont fait grandir
Pour devenir plus grand plus moi. Pour devenir meilleur. Meilleur que je ne le serai jamais.
Je les aime. Je les aime tous. Et je les remercie. Je les embrasse.
Le dos rond.

 

Philippe LATGER / Avril 2019

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