Les champs d'artichauts
La pleine lune argentait faiblement sa lumière pour que s'y découpent des cyprès aiguisés.
Les haies de pointes inégales découpaient le ciel au bout des champs qui longeaient la route
qu'il fallait bien faire à pied lorsqu'il n'y avait ni les moyens d'une voiture ni ceux d'une course de taxi.
La lune renvoyait juste ce qu'il fallait de rayons du soleil pour voir où l'on mettait les pieds.
Pour être sûr de ne pas partir dans un fossé ou le décor, s'égratigner aux ronces ou aux cailloux.
Quand le risque principal était encore de se faire faucher par une automobile.
La route était étroite, ne présentait ni trottoirs ni piste cyclable, déroulait juste son tapis de goudron
bordé d'herbes folles en aplomb de tranchées, profondes comme des canaux d'irrigation,
et n'était donc pas faite pour les voyageurs à pied. Les voitures y étaient rares. Surtout de nuit.
Mais celles qui passaient là à cette heure, au prétexte de connaître la route, y roulaient vite,
de façon imprudente, d'autant plus lorsqu'elles conduisaient - plus qu'elles n'étaient conduites -
des gens qui rentraient ivres, de bars et de discothèques, impatients d'écraser leur gueule dans leur lit.
Le jeune homme ne pouvait ignorer que les réflexes pourraient manquer à ces chauffards
trop sûrs d'eux, lorsqu'ils découvriraient, toujours trop tard, sa silhouette dans leurs phares,
et peut-être même sa figure épouvantée se précipiter sur leur capot et leur pare-brise.
Le gamin comptait sur les bandes réfléchissantes de ses baskets et sur la providence.
Bien conscient du danger. Mais son appétit était tel qu'il l'acceptait, en connaissance de cause.
C'était un risque à prendre. Quand sa priorité était de gagner la ville au plus vite. Coûte que coûte.
Il était poussé par ce qu'il ressentait comme une nécessité. Aussi urgente que celle de boire ou de manger.
Un besoin vital qui pouvait bien braver toutes les options fatales de l'entreprise.
Le garçon était encore jeune mais savait exactement ce qu'il faisait. Il marchait sous la lune.
Le long de champs de salades et d'artichauts. Et de ces hautes barrières inquiétantes de cyprès.
Était déjà loin du village où il avait quitté en douce la maisonnée endormie, ses parents et ses sœurs,
pour vivre quelque chose, n'importe quoi, qui puisse faire de lui ce qu'il imaginait être un homme.
Une lueur rongea le ciel argenté des loups-garous. Le duel ressemblait à une lutte entre deux spectres.
La lumière pâle de l'astre de la nuit était envahie par le halo orange de la ville toute proche,
et c'était une autre promesse qui se levait au-dessus des ombres, pour encourager notre aventurier.
Un trac pouvait lui serrer le ventre et le cœur, il se l'était choisi, et était prêt à aller jusqu'au bout.
Les mauvaises rencontres, il en ferait son affaire, feraient même ses affaires pour certaines d'entre elles.
Tout se passait comme il l'avait imaginé. C'est la suite, désormais, qui serait hasardeuse.
Mais le jeune homme était convaincu que le hasard et la chance souriaient aux audacieux.
Philippe LATGER / Avril 2019
