Erato et Thalie partagent ma couche chaque nuit. Calliope nous y rejoint parfois.
Mais ce sont les deux premières que j'invoque aux ténèbres et au silence de la nuit,
et se révèlent les plus généreuses. Les plus fidèles. Les plus intimes.
Ce n'est pas ce que l'on croit. Ce n'est pas moi qui les possède, mais elles qui s'emparent de moi.
Elles dictent et j'écris. Des choses que je ne comprends pas toujours. Mais je leur fais confiance.
Erato et Thalie partagent ma couche chaque nuit. Parce que c'est dans mon lit que j'écris.
Calliope se fait plus rare. Mais il lui arrive d'intervenir. Je l'accueille avec autant de déférence.
Ne refuse jamais son aide. Même si elle m'intimide beaucoup. Elle le sait et s'en amuse.
Je suis plus à l'aise avec ses sœurs mais ne l'aime pas moins. Je ne la tutoie point.
Avec le respect que nous inspirent les choses que l'on admire.
Calliope, comme Polymnie, ne m'étreignent jamais. Elles me rendent visite.
Elles ont mon estime sans être intimes. Nous ne couchons jamais ensemble.
Ce pourquoi il m'arrive de les désirer. Puisque l'on ne désire jamais que ce que l'on n'a pas.
Mes maîtresses, ce sont Erato et Thalie. La femme de ma vie ? C'est Euterpe.
C'est dans les bras de celle-ci que je peux donner le meilleur de moi-même.
Exprimer le plus précisément, le plus intensément, le plus absolument ce qu'elle vient m'insuffler.
C'est qu'elle préside à l'art le plus sensible, le plus complet, celui qui connecte l'humain au divin
avec le plus de justesse, nous approche au plus près de la vérité, nous autorise à la regarder en face,
nous permettant d'entendre même ce que l'on ne peut pas comprendre.
Son art s'adresse à la sensibilité de tous, instantanément, pour nous révéler des mystères
que notre intelligence ne peut pas concevoir.
C'est qu'il n'est pas besoin de la science du langage pour comprendre ce qu'il porte.
Ce qui en fait l'art à la fois le plus universel et le plus égalitaire. Qui de l'éphémère fait de l'éternel.
Erato et Thalie savent bien la place que je donne à Euterpe.
D'autant qu'il m'arrive de chercher, parfois, à associer ce qu'elles m'inspirent toutes les trois ensemble.
C'est qu'à l'art des premières, il y a celui de la suivante. Ce dernier ayant le dernier mot.
Erato et Thalie, au cœur de la nuit, me soufflent des choses qui sont de la musique.
Qui me bercent et m'empêchent de dormir. Me sortent de moi-même pour me remettre au monde.
Me dissoudre aux épaisseurs du temps où je me recompose.
Je n'ai qu'à écouter. Ce sont elles qui dictent.
Des brins de vérité beaucoup plus grands que moi.
Philippe LATGER / Mai 2019