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Contre la tension

Publié le

" La tension … 
- Pardon ?
- Attention à la tension.
- … ?
- Attention… à la tension.

- Ah. Oui, ça y est. C'est comme la tante.
- Je vous demande pardon ?
- Ben, l'attente de la tante.
- Ah non, vraiment, moi je vous mets juste en garde contre la tension.

- Attention à la tension, non mais je rêve.
- Je ne cherchais pas à faire un jeu de mots.
- Oui, c'est ça. Attention à la tension. L'aversion de la version... L'approbation de la probation.
- L'apologie de la posologie.
- Non. Pardon, mais l'apologie de la posologie, ça ne marche pas, mais alors pas du tout,
cela aurait pu marcher si ç'avait été l'apologie de la pologie, mais pologie, ça n'existe pas.
L'avenue de la venue, ça marche. L'avarice de la varice. L'addiction de la diction.
- L'apostrophe de la strophe.
- Non !... Mais non ! Mais vous le faites exprès ou comment ? 
- Décidément.
- Décidément, oui, vous n'y arriverez pas.
- Vous voyez ? Vous la sentez ?
- Qu'est-ce que vous me dites ?
- La tension !
- L'affiche de la fiche ça marche. L'attache de la tache.
- L'alarme de la larme.
- … 
- Attention à la tension. C'est l'alarme de la larme.
- Alors là, d'accord. Rien à dire. C'est parfait. Un classique.
- Merci.

 

Philippe LATGER / Mai 2019

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Erato et Thalie

Publié le

Erato et Thalie partagent ma couche chaque nuit. Calliope nous y rejoint parfois.
Mais ce sont les deux premières que j'invoque aux ténèbres et au silence de la nuit,
et se révèlent les plus généreuses. Les plus fidèles. Les plus intimes.
Ce n'est pas ce que l'on croit. Ce n'est pas moi qui les possède, mais elles qui s'emparent de moi.
Elles dictent et j'écris. Des choses que je ne comprends pas toujours. Mais je leur fais confiance.
Erato et Thalie partagent ma couche chaque nuit. Parce que c'est dans mon lit que j'écris.
Calliope se fait plus rare. Mais il lui arrive d'intervenir. Je l'accueille avec autant de déférence.

Ne refuse jamais son aide. Même si elle m'intimide beaucoup. Elle le sait et s'en amuse.
Je suis plus à l'aise avec ses sœurs mais ne l'aime pas moins. Je ne la tutoie point.
Avec le respect que nous inspirent les choses que l'on admire.

Calliope, comme Polymnie, ne m'étreignent jamais. Elles me rendent visite.
Elles ont mon estime sans être intimes. Nous ne couchons jamais ensemble.
Ce pourquoi il m'arrive de les désirer. Puisque l'on ne désire jamais que ce que l'on n'a pas.
Mes maîtresses, ce sont Erato et Thalie. La femme de ma vie ? C'est Euterpe.
C'est dans les bras de celle-ci que je peux donner le meilleur de moi-même.
Exprimer le plus précisément, le plus intensément, le plus absolument ce qu'elle vient m'insuffler.
C'est qu'elle préside à l'art le plus sensible, le plus complet, celui qui connecte l'humain au divin
avec le plus de justesse, nous approche au plus près de la vérité, nous autorise à la regarder en face,
nous permettant d'entendre même ce que l'on ne peut pas comprendre.
Son art s'adresse à la sensibilité de tous, instantanément, pour nous révéler des mystères
que notre intelligence ne peut pas concevoir.
C'est qu'il n'est pas besoin de la science du langage pour comprendre ce qu'il porte.
Ce qui en fait l'art à la fois le plus universel et le plus égalitaire. Qui de l'éphémère fait de l'éternel.
Erato et Thalie savent bien la place que je donne à Euterpe.
D'autant qu'il m'arrive de chercher, parfois, à associer ce qu'elles m'inspirent toutes les trois ensemble.
C'est qu'à l'art des premières, il y a celui de la suivante. Ce dernier ayant le dernier mot.
Erato et Thalie, au cœur de la nuit, me soufflent des choses qui sont de la musique.
Qui me bercent et m'empêchent de dormir. Me sortent de moi-même pour me remettre au monde.
Me dissoudre aux épaisseurs du temps où je me recompose.
Je n'ai qu'à écouter. Ce sont elles qui dictent.
Des brins de vérité beaucoup plus grands que moi.

 

Philippe LATGER / Mai 2019

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Ceux qui savent vieillissent

Publié le

Les barbares se croient à la pointe du progrès et au sommet de la civilisation, mais,
et c'est bien à cela que l'on reconnaît la barbarie, ils ne savent définir ni l'un ni l'autre,
n'ont aucune idée ni notion de ce que ces mots veulent dire, en font des gorges chaudes
en ayant au moins compris qu'il s'agissait de valeurs positives, qu'il faut faire siennes pour être cool,
ou dans le camp du bien, mais l'imposture ne saurait cacher l'inculture à ceux qui savent.
Ils vont être gênants, ces vieux, ces vieux qui vont vivre longtemps, qui n'en finiront pas de vieillir,
et qui ne cesseront de porter le sens des mots et des choses, transmis de génération en génération,
jusqu'à ce que l'on trouve moderne de déconstruire, à la fin du siècle dernier.
Nous récoltons le résultat que nous avons, et dont seuls les barbares parviennent à se satisfaire.
Ils sont heureux d'être idiots et asservis. Heureux d'être décérébrés et aliénés.
Et peut-être, à ce compte, vaudra-t-il mieux en effet compter sur l'intelligence artificielle.
Ils incarnent le contraire du progrès et de la civilisation. Mais comment pourraient-ils le savoir,
puisqu'ils ne savent pas ce que ça veut dire ? Ceux qui savent vieillissent.

Et disparaîtront, parmi d'autres charpentes, avec le savoir de 4000 ans d'Histoire.



Philippe LATGER / Mai 2019

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Qui se mord la queue

Publié le

Et je me demande soudain, non sans un certain vertige,
si les homosexuels qui accusent Pierre Palmade d'homophobie
ne seraient pas un peu homophobes sur les bords.

 

Philippe LATGER / Mai 2019

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Thibault Canis

Publié le

Il se réveilla en sursaut. Dans sa voiture. Il était bien dans sa voiture. Mais il n'était pas au volant.
Il faisait nuit. Il reconnut les arcades sombres. Les lanternes. Rue de Rivoli. Thibault était dans sa voiture.
Elle roulait à vive allure. Alors qu'il ne la conduisait pas. Il se redressa dans son siège et tourna la tête,
découvrit à ses côtés un homme qu'il ne connaissait pas, qui lui sourit, et lui tendit même la main :
" Salut. Je m'appelle Kevin. Tu t'appelles comment ? "... Thibault lui serra la main machinalement,
un peu sonné, halluciné par la situation. Il n'avait jamais vu ce type. Ou n'en avait aucun souvenir.
" Enchanté Kevin. On se connaît ? Tu peux me dire ce qui se passe ? Pourquoi tu conduis ma voiture

et où nous allons comme ça ? " Sans attendre la réponse, il essaya de se rappeler de quelque chose.
" Tu ne m'as pas dit comment tu t'appelais. On peut commencer par ça, non ? " L'homme roulait vite.
" Je m'appelle Thibault. Je suis le propriétaire de cette voiture, et j'aimerais que nous nous arrêtions.

- Bon sang Thibault, ce que c'est bon de conduire. Cinq ans que je n'avais pas conduit. Je sors de prison. "
Il regarda le conducteur un instant, puis plongea ses yeux dans le parebrise, ils fonçaient sur la Concorde :
" On roule trop vite. On va se faire arrêter par la police. On devrait se ranger avant qu'on se fasse repérer.
- T'inquiète mon ami. Je gère. Cinq ans de prison. Quatre ans de boxe. Tu rigoles. C'est pas la police
qui va nous empêcher de nous amuser un peu. C'est mon anniversaire aujourd'hui. " Thibault, abasourdi,
se passa les deux mains sur le visage, se demandant à la fois comment il s'était mis dans cette situation,
et comment en sortir. Il avait bu. Il était sorti. Avait raccompagné des copines chez elles. Quoi d'autre ?
Il lâcha un " bon anniversaire Kevin " sans enthousiasme pour gagner du temps, essayant de se souvenir.
Sandrine et Marie. Ils étaient allés boire un verre ensemble. Il avait laissé la voiture devant chez elles.
La Perle. Voilà. Ils étaient sortis ensemble tous les trois boire des coups en terrasse de La Perle.
" Merci mon frère. Franchement, je kiffe. Tu me fais un super cadeau. C'est bon la liberté, crois-moi. "
Ils entrèrent place de la Concorde, et la voiture vibra sur les pavés, Kevin ne prit pas les Champs-Elysées.
" C'est cool, mais il va falloir que je rentre chez moi. Tu sais où tu vas ? Il faut que je récupère ma caisse
pour rentrer dormir, tu comprends ? Je suis mort... " Il hésitait encore entre conciliation et fermeté.
" On fait un tour, tranquilles ! " La voiture s'engagea vers le pont pour descendre sur le Quai des Tuileries.
" On va faire la fête pour mon anniversaire frérot ! " continua Kevin hilare en allumant un vieux joint.
Thibault songea au cric qui était dans le coffre à l'arrière. Se rendant compte qu'il était en train de réfléchir
à un moyen de neutraliser son chauffeur, de reprendre le contrôle et récupérer les clés de sa voiture,
passant en revue ce qui aurait pu lui servir d'arme blanche pour menacer l'intrus, le forcer à s'arrêter.
" Mais quelle heure est-il, ça fait longtemps qu'on tourne comme ça ? " reprit Thibault en jetant un œil
discret à la jauge d'essence, avant d'accepter le joint que Kevin lui tendit et sur lequel il tira une taffe.
" J'en sais rien. Un petit quart d'heure peut-être. Tu dormais comme un bébé, riait le gars au volant
en reprenant son cône, il est à peine trois heures du matin. " Oui. Bien sûr. Thibault s'était endormi.
Rue de Turenne. Les filles étaient remontées chez elles. Il s'était endormi dans la voiture. Ivre-mort.
Ce devait être un petit somme avant de prendre le volant. Côté passager. Pourquoi diable côté passager ?
Sur les quais de la Seine, il conclut que c'était pour ne pas être pris en faute par la police au cas où,
en cas de contrôle, lorsqu'on ne doit pas être surpris alcoolisé au volant d'un véhicule, même à l'arrêt.
" Kevin, je suis content que nous ayons pu faire cette virée ensemble pour ton anniversaire, c'est cool,
mais vraiment, il faut que je rentre chez moi dormir un peu, sérieux, dépose-toi où ça t'arrange le mieux,
et je vais rentrer, il faut que je me lève demain matin. On peut se laisser à l'Hôtel de Ville, ou Bastille ?
- Mais non, tu viens avec moi à Montreuil mon frère, on va aller voir les filles, j'ai des copines là-bas.
- Non, c'est gentil mais je ne suis pas en état, j'ai bu, et puis nous n'aurons pas assez d'essence, crois-moi.
Il faut qu'il m'en reste assez pour rentrer chez moi, tu comprends ? Si on n'a pas un accident avant … "
Kevin venait d'éviter de justesse un scooter au niveau du Pont Notre-Dame. " Ecoute ce que je te propose,
si tu tournes à la prochaine, à gauche, on est au cul de l'Hôtel de Ville, je retire du cash et je t'offre le taxi,
pour aller voir tes amies à Montreuil, on sera sur Rivoli, tu trouveras une voiture facile, c'est ok pour toi ?

C'est gentil de m'avoir proposé mais je dois déclarer forfait, vraiment. On fait ça ? Je te paye le taxi ? "
Kevin jeta ce qu'il restait de son joint par la fenêtre et continua tout droit sans tenir compte du deal.
Thibault se laissa tomber au fond de son siège en portant une main à son front, découragé, essayant
de garder son calme, de trouver une solution rationnelle et adaptée, ne croyant pas ce qu'il lui arrivait,
prisonnier de sa propre voiture, dont il avait envie de sauter en route, dont il pourrait faire le sacrifice,
juste pour pouvoir rentrer enfin chez lui et dormir. Il devait faire vite. Prendre une décision rapide.
Avant de sortir de Paris. " Tu es mon pote Thibault ! On n'est pas du même monde, mais on est potes,
on est comme des frères. On va voir les filles à Montreuil. Faire la fête. Je ne te lâche pas mon ami. "
Thibault le regarda du coin des yeux, en panique, mais interdit, en se rendant compte d'une chose :
le gars était sincère. Défoncé mais sincère. Thibault eut une pointe de compassion pour ce type, sensible,
au milieu de toutes les idées qui se bousculaient dans sa tête, y compris celle d'être violent, lorsque celle
de le tuer lui traversa l'esprit, s'étant même demandé comment il aurait pu s'y prendre, mais c'était un fait,
ce type était touchant, n'avait pas l'air d'être un mauvais bougre. Thibault devait juste récupérer sa voiture.
Pour rentrer chez lui. Dormir dans son lit. Il devait se débarrasser de ce garçon d'une façon ou d'une autre.
Un chien noir surgit sur la route. Que Kevin ne vit pas. Et qui interrompit brutalement leur course.
Pour l'éviter, on avait bondi de la place passager pour tourner le volant in extremis.

" Du café ! dit-elle en entrant triomphante dans la chambre avec un plateau et tout le nécessaire,
tout le monde aime le café, n'est-ce pas ? Et même si ça n'est pas le cas, la situation l'impose. "
En tee-shirt et culotte, la jeune femme posa le petit-déjeuner sur la table de chevet avant de s'asseoir
au bord du lit. " Enfin, je suppose… " Elle se passa la main dans les cheveux et se tourna vers lui.
Thibault ouvrit un œil. La tête dans un oreiller qui n'était pas le sien. Se réveillant dans une chambre claire
qui n'était pas la sienne non plus. Le visage froissé, il plissa les yeux en silence et essaya de comprendre.
" La nuit a été courte on dirait. Mais il est midi passé. Je vais devoir prendre une douche et partir bosser. "

La jeune femme, subitement embarrassée, fit mine de s'occuper de sa dînette. " Tu prends du sucre ? "
Les cheveux en pétard, il se redressa laborieusement sur ses coudes et regarda incrédule autour de lui.
" Pardon, mais, on est où, là ? " demanda-t-il en cherchant quelque chose par la fenêtre. " Ah ... Je vois,

soupira-t-elle en reposant le sucrier un brin agacée, les questions qui fâchent, alors, ok, ne te fatigue pas,
je te résume tout tout de suite, on est à Nanterre, chez moi, je t'ai ramassé cette nuit aux Folies Pigalle,
tu étais bourré, je l'étais aussi, on s'est galoché, je t'ai proposé de venir chez moi, tu as dit oui et nous voilà.
Et avant que tu demandes, non, nous n'avons pas couché ensemble. On a juste dormi dans le même lit.
Pour le sucre ? Qu'est-ce qu'on fait ? " Elle le dévisagea d'un air goguenard. N'obtenant aucune réponse,
elle pencha la tête et changea d'expression : " Ah, oui. J'oubliais. Je m'appelle Isabelle " ajouta-t-elle
avec un sourire forcé, assez comique, qui semblait s'excuser. " Je suis une amie de Sandrine et Marie. "
Thibault ne l'avait pas lâchée des yeux, les paupières lourdes. " Un seul sucre pour moi. Merci beaucoup. "
Il se laissa retomber dans le lit et fixa le plafond. " Un sucre pour Thibault " lâcha-t-elle soulagée,
retournant à son sucrier et à ses tasses fumantes, tout en lui signifiant l'air de rien, au passage, qu'elle,
pour sa part, se rappelait très bien de son prénom. " Tu pourras utiliser la douche si tu veux. "
Elle lui tendit son café. Thibault s'extirpa péniblement du matelas pour s'asseoir dans le lit et prit la tasse.
" Je ne te mets pas dehors, mais je reprends le boulot à deux heures. Pardon de presser le mouvement.
C'est peut-être un peu brutal mais je n'ai pas le choix. C'est violent pour moi aussi, crois-moi, désolée…
ça m'apprendra à sortir en semaine. " Thibault ne la regardait pas. Le nez dans son café brûlant. Torse-nu.
" ... Et je n'ai pas l'habitude de ramener des mecs chez moi " s'empressa-t-elle de préciser. 
Thibault était en caleçon. Un boxer qui moulait ses parties génitales. Elle essaya de penser à autre chose.
Le drap couvrait ses jambes poilues et ce à quoi elle ne devait pas penser. Il but une gorgée de café.
" Tout va bien, dit-il sobrement. Ne t'excuse pas. C'est à moi de te remercier pour ton hospitalité.
Je finis le café et je te laisse te préparer. C'est tout à fait normal. Il y a un métro pas loin ? Un RER ?
- On est à mi-chemin entre Nanterre-Préfecture et la Défense. Si tu préfères le métro, c'est à la Défense.
Mais tu as cinq minutes. Je ne te mets pas à la porte : je te préviens. Tu peux utiliser ma salle de bain.
C'est juste là. Tu as le temps d'une douche. " Elle joua avec sa chevelure et dégagea sa nuque.
Thibault remarqua le duvet charmant qui parcourait sa peau sous ses longs cheveux frisés. 
Elle était très brune. Très typée. Méditerranéenne. " Tu dis que nous n'avons rien fait de sexuel ? "
Elle fit mine de s'étouffer sur son café et planta ses grands yeux noirs qui devinrent mutins dans les siens :
" Absolument rien ! Nous avons cuvé notre whisky comme tout bon ivrogne qui se respecte, rien de plus.
- Et ça te manque ? Tu regretterais que je m'en aille sans qu'il ne se soit rien passé de cet ordre entre nous ?
... Maintenant qu'il fait jour et qu'on a plus ou moins dessoûlé, tu es en meilleure posture pour juger. "
Elle hésita à sourire, le regardant par en-dessous, bouche-bée. " Je peux me rhabiller et partir sans discuter,
je me doucherai chez moi. Mais si tu en as envie, perso, ça ne me déplairait pas de te bouffer la chatte. "
Elle sursauta. Lui, regardait sa tasse vide. " En revanche, si tu veux que je te fasse un cunnilingus
digne de ce nom, je ne dirais pas non à un deuxième café, il me faudra de la salive et je n'en ai plus. "
Isabelle, sans dire un mot, lui prit la tasse vide des mains et lui resservit un café aussitôt. Avec un sucre.
" Je ne te demande rien en contrepartie, continua-t-il tranquillement, ce sera ma façon de te remercier.
Tu n'auras pas à t'occuper de moi. Je ne veux pas que tu me suces en retour, ou quoi que ce soit d'autre,

il te suffira d'enlever cette culotte et de t'asseoir sur ma bouche. Si tu n'as pas peur que ma barbe t'irrite. "
Toujours assise au bord du lit. Elle croisa soudain ses bras et ses jambes. Elle semblait chercher ses mots.
Nerveusement. Avant de lui dire dans les yeux : " Tu te fous de ma gueule ? Tu es en train de plaisanter ?
Tu veux bien me bouffer la chatte et je ne pourrais pas te sucer la bite ? Même si j'ai envie de le faire ?
- Tu as envie de me sucer la bite ?
- Je ne pensais pas les diplômés de la Fac de Lettres si romantiques. Je vais me doucher. "
Elle se leva, vexée, partant en apparence furieuse vers la salle de bain lorsque Thibault posa la question :
" Que dois-je comprendre ? ... Tu dis ça pour me donner mon congé ou pour m'inviter à t'attendre ? "
Elle s'arrêta net devant la porte, ne bougea plus pendant deux secondes, se retourna vers lui,
flamboyante, le regarda droit dans les yeux, les jambes campées dans le parquet, sensiblement écartées,
sur lesquelles elle se balançait comme à une envie de pisser qu'elle devait retenir, et, impérieuse,
secoua un index tout raide vers lui : " J'en ai pour cinq minutes. Toi, tu ne bouges pas d'ici. "
Thibault, impressionné, fit un salut militaire de type garde à vous. Et elle, agitée, hésitante,
le doigt toujours pointé sur lui avant de tourner les talons : " Et tu te ressers un café. "

Thibault avait l'habitude de sortir seul, visiter la nuit et ses recoins. Les tournées des grands ducs, mais,
comme un loup solitaire, où personne ne pouvait siffler la fin de la récréation ni abréger son calvaire.
C'était un plaisir. Celui d'aller où il voulait, quand il voulait, sans autre compagnie que celle de son ombre,

sans amis, sans femme ni compagnons, et donc sans entraves. Cette liberté totale. Où tout était possible.
Personne pour lui opposer une quelconque résistance lorsqu'il pouvait aller au bout de l'expérience.
Celle qui consistait à boire jusqu'à perdre le contrôle, s'abandonner aux circonstances et à tous les dangers.
Il pouvait certes commencer la soirée dans des bars ou dans un restaurant avec des camarades choisis,

mais il s'éclipsait vite en s'excusant pour s'adonner à ces virées étranges que lui promettait l'alcool.
Pas de témoins pour lui raconter le lendemain le récit détaillé de la nuit, comment il l'avait finie, avec qui,
sinon des inconnus qui ne le connaissaient pas, n'étaient pas là pour veiller sur lui ni même le surveiller.
C'est ainsi que Thibault appréciait de faire la fête. Lâché seul et alcoolisé dans une arène d'anonymes.
Cela ajoutait à l'étrangeté de ses nuits, au charme des rencontres, quand tout devenait précaire et incertain.
Il s'en remettait ainsi au hasard, incapable de maîtriser quoi que ce soit, et n'avait pas eu à s'en plaindre.
C'était sa façon de jouer à la roulette russe, de se sentir vivant, comme un rescapé à chaque naufrage,
se réveillant toujours sans mauvaises surprises ni déconvenues, ayant déjoué les pièges et les catastrophes,
avec l'ivresse d'avoir évité le pire, avec quelques infortunes, et ce sentiment grisant d'avoir eu de la chance.
Rien de grave ne lui était jamais arrivé, ni accident de la route, ni bagarre, ni vol, ni viol, ni mauvais trips,
de ceux qui peuvent, comme on l'imagine aisément, conduire en prison, aux urgences, ou à la morgue.
Thibault cherchait peut-être à se prouver quelque chose à lui-même, chose à laquelle il ne réfléchissait pas.
Ne voyant qu'un plaisir, celui de la prise de risque et de l'adrénaline, auquel il ne souhaitait pas résister
puisqu'il ne lui posait aucun problème, malgré les signes criants d'une accoutumance voire d'une addiction.
Les périls étaient limités. Il connaissait sa ville par cœur. Et le cœur de celle-ci sur le bout des doigts.
Impossible de se perdre sur les circuits où il avait ses habitudes, et qu'il pouvait parcourir les yeux fermés.
Il partait donc chaque fois en terrain conquis, avec l'impression d'avoir au moins ce filet de sécurité.
Cette maîtrise de la géographie urbaine et de la nuit lui donnaient assez de confiance en lui pour s'autoriser
ces glissades jusqu'à l'aube, ces débauches éthyliques, ces amnésies, ces errances et ces sorties de corps,
proches de l'ubiquité ou du dédoublement de la personnalité, comme autant de super pouvoirs.
Il avait préparé son coup, respectant ce qui était devenu un rituel. Avait bloqué sur son compte bancaire
la somme exacte qu'il consentait à s'accorder pour la nuit, le budget d'alcool qu'il estimait raisonnable,
organisait la répartition dans ses poches de ce qu'il fallait essayer de ne pas égarer, clés, cartes de crédit,
papiers d'identité, lorsqu'il savait combien les choses paraîtraient plus compliquées plus tard dans la soirée,
à ces heures avancées où l'on ne retrouve jamais sa consommation gratuite ou son ticket de vestiaire,
et cela ressemblait fort à la préparation rigoureuse et disciplinée d'un commando, avant la tempête.
Ses efforts pour soigner sa présentation physique anticipaient certes des dégradations prévisibles,
connaissant bien comme tout noctambule les effets imparables de l'alcool, relevant d'un réflexe commun,
cette coquetterie dont font preuve à vrai dire ceux qui s'apprêtent à sortir, mais les autres dispositions
étaient déjà plus rares, plus étranges, inquiétantes peut-être, puisque cela ressemblait fort à des précautions
qu'il aurait prises pour quelqu'un d'autre que lui. Il allait fébrilement dans sa chambre comme une mère
préparant la valise de son enfant à la veille d'un départ en vacances, essayant surtout de ne rien oublier.
Le petit serait manifestement livré à lui-même et il fallait penser à tout. Ou tout prévoir à sa place.
Papiers. Clopes. Briquet. Modes de paiement. Le protocole était pris très au sérieux. Méthodique.
Un simple gilet dont il remonta la fermeture éclair comme s'il s'était agi d'un pare-balles, et, l'air décidé,
renonçant à un blouson pour ne s'encombrer que du minimum vital, sortit de son petit appartement,
dont il ferma la porte derrière lui à double tour, faisant claquer froidement le verrou sur un ton martial,
avant de s'engouffrer dans la cage d'escalier vertigineuse qui le conduisit à la rue.
La nuit était déjà tombée depuis longtemps. Il s'arrêta un instant, dos à son immeuble, pour la regarder.
Elle était claire et froide. Lui mordit le nez et les pommettes, alors qu'il savourait son silence étonnant.

Ce dernier fut brisé par le claquement sec de la grille de la porte, derrière lui, qui ne le fit pas sursauter.
Thibault sourit. Fourra ses poings dans son gilet n'ayant pas pris de gants qu'il avait coutume de perdre,
et gagna les boulevards d'un pas rapide où il avait bien l'intention de trouver un taxi.
Il savait par expérience que c'était l'heure idéale pour espérer en trouver encore facilement, avant le rush
des sorties de dîners où commençait l'infernale course à l'échalote des boîtes de nuit, et il put, en effet,
en arrêter un sans problème devant les Trois Baudets qui repartit aussitôt en continuant vers Blanche.
Thibaut chercha le chauffeur dans le rétroviseur planté au milieu du parebrise pour lui demander
de le conduire à un hôtel dont le bar était un lieu à la mode et dont le nom suffit à le renseigner.
Se laissant retomber sur la banquette arrière, il regarda indifférent le merdier lumineux du Moulin Rouge.
Il était tout à son trac. Celui qui le prenait toujours avant le premier verre de whisky. Dévorant.
C'était imaginait-il comme s'il était quelque part en coulisse avant de monter sur le ring ou sur scène.
A deux doigts d'être malade, d'avoir besoin d'arrêter la voiture pour trouver d'urgence des toilettes propres
dans l'une de ces brasseries de la place de Clichy, quand il aurait pu vomir sa panique avec ses tripes.
La berline l'extirpa de sa torpeur en se dégageant du trafic et de la foule par la rue d'Amsterdam,
plus sombre, plus calme, et assez longue pour poser un rythme de croisière dans lequel se détendre,
recouvrer ses esprits avant de le laisser finalement vagabonder et rêvasser comme aux fenêtres d'un train.
Les yeux dans le vague, Thibault réfléchissait à ce phénomène de trac qui le paralysait invariablement,
s'amusant à l'idée qu'il devait inconsciemment considérer ses sorties nocturnes comme une performance,
scénique, artistique, tout en se félicitant soudain de la cohérence de cette appréciation, avec autodérision,
puisqu'au fond, il s'agissait de cela, ce n'était pas autre chose, il allait bel et bien se donner en spectacle.
Son analyse narquoise lui permit de se mettre à distance de lui-même et de son petit stress de starlette,
de rire de son personnage et de la situation, désamorçant cette drôle de pression qu'il se mettait tout seul.
Elle revint pourtant se faire sentir aux inquiétantes colonnes noires de l'église de la Madeleine.
Les pneumatiques sur les pavés de la rue Royale rappelèrent à Thibault qu'il était près du but, à Paris,
la ville dont il attendait ou espérait quelque chose de brillant et de décisif, scrutant l'entrée du Maxim's
où il avait eu l'occasion de faire la foire ou le cirque, avant que la voiture ne tourne sur la Concorde
pour rouler sous les fenêtres d'un Hôtel Crillon devenu lugubre et se précipiter dans l'avenue Gabriel.
Les jardins annonçaient la dernière ligne droite, sur laquelle le garçon sembla devoir réunir ses forces
et son courage, quand c'est au départ de la rue de Ponthieu que le taxi s'immobilisa finalement.
Deux simples lanternes, pendues à leurs potences, encadraient une entrée assez sobre, ou discrète,
où une physio l'attendait de pied ferme. Le temps de régler la course au chauffeur et Thibault y était.
La voiture l'abandonna à son destin sur le trottoir d'en face. Il traversa, sûr de lui, mais sans ostentation.
Se sachant repéré et déjà observé, conscient de l'avantage d'une arrivée en taxi, d'autant plus en la jouant
vécue comme une chose normale, il se présenta à la porte sans hésitation avec tout ce qu'il put exprimer
de décontraction, dans son corps et sa démarche, essayant de chasser de sa personne, de son esprit même,
tout ce qui aurait pu malgré lui trahir la moindre trace d'inquiétude, d'imposture ou d'illégitimité.

S'il n'était pas un habitué du lieu, il était habitué à ce genre d'endroits et à l'épreuve des cerbères.
Tromper l'instinct des chiens qui sentent la peur en dissimulant la sienne est tout un art. Acrobatique.
Thibault savait le dosage précis qu'il fallait d'humilité et d'assurance pour convaincre les physionomistes
des clubs les plus sélectifs de la capitale. Pas de condescendance, ni d'outrecuidance, bien évidemment,
mais aucun doute non plus. C'était assez subtil, mais indispensable de précision pour être efficace.
Le jeune homme entrait partout. On lui ouvrit la porte, ici aussi, avec un sourire qu'il reconnaissait,
celui qui laissait entendre qu'on n'était pas dupe mais qu'on l'avait à la bonne, qu'on lui donnait sa chance,
lorsqu'on savait bien, des deux côtés, que Thibault avait tout pour plaire à la clientèle de l'établissement.
Il put dire merci dans le rôle qu'on lui attribua d'entrée de jeu, en mode gigolo à la fois craquant et brillant,
laisser son gilet au vestiaire, et entrer dans la bonbonnière tapissée de dorures et de rouge de théâtre,
pour aller directement poser son cul sur l'un des tabourets du bar et commander un whisky on the rocks.
Les quelques mètres qui séparaient la porte du bar étaient aussi casse-gueule que la passerelle des défilés
où l'on scrute tout du catwalk de ceux qui font soudain irruption dans l'espace, et Thibault, ici aussi,
avait relevé le défi avec un certain professionnalisme, quand l'exercice était aussi périlleux et raffiné
que celui de la porte, feignant l'indifférence aux actrices et animateurs de télévision qu'il avait reconnus,
s'inventant une vie aussi riche et passionnante que la leur, pour être accepté ou perçu comme leur égal,
ne s'arrêtant, n'hésitant et ne trébuchant sur rien, avec la contenance de celui qui est dans son élément.
Ayant réussi cette dernière épreuve, vissé à son tabouret, dos à la salle, mais d'où il pouvait tout voir
grâce aux grands miroirs face à lui, derrière le retable de bouteilles du bar, il pouvait enfin lâcher prise.

Le jeune serveur s'occupait de lui avec ses sourires de steward impeccable et une forme de fraternité
pleine de sous-entendus, qui n'étonna pas Thibault, ne l'impressionna et ne le déstabilisa pas davantage,
lorsque tout ce petit monde est dans la séduction, potentiellement bisexuel, ouvert à tout, intéressé
par tout ce qui peut être intéressant et valorisant, au sens purement vénal et opportuniste des deux termes.
Thibault était tout autant averti des mouvements qui ne manquèrent pas autour de lui, des manœuvres

ou tentatives d'approches, qui se mirent en route au moment précis de son deuxième whisky sur glace.
Il put observer une fois encore que dans le milieu de la nuit, il n'y avait pas les gentilles proies d'un côté
et les méchants chasseurs de l'autre, puisque tout le monde au fond était à la fois gibier et prédateur.
Cette ambivalence, qu'il fallait être hypocrite ou stupide pour ne pas la comprendre et en prendre son parti,
flirtait avec une schizophrénie qui fascinait Thibault. Qui baise qui au juste, quand tout le monde joue ?

L'alcool amollissait déjà son palais et ses paupières, s'épaississait dans sa bouche et son œsophage brûlant.
D'une chaleur si intense qu'elle ressemble au froid à s'y méprendre. A en serrer dignement les mâchoires.
Le sourire du barman n'était pas une invitation à le rejoindre après le service mais à prendre un autre verre,
en bonne entraîneuse qui en entraîne une autre, stoïque, qui sait encore jusqu'où elle peut se laisser faire.
Thibault voulut inverser le rapport de force en offrant un verre au serveur, et ce sans contrepartie,
non pas pour séduire le barman mais pour lui signifier que c'était lui qui menait la danse, qui décidait
et contrôlait la situation, non pas de façon masculine mais de façon virile, pour ne pas dire orgueilleuse.
Il parvenait encore à estimer ses réserves financières, et se paya ce luxe en guise de baroud d'honneur.

N'ayant pêché aucun gros poisson ni mordu à aucun hameçon, il était temps pour lui de penser à la suite.
Et il ne fallait surtout pas donner l'impression d'attendre qu'il se passe quelque chose qui ne viendrait pas.
Thibaut devait payer, se rappeler son code, et mieux encore, refaire le catwalk au milieu de la bonbonnière
dans l'autre sens, du bar à la porte, avec plus ou moins la même dignité qu'à l'aller pour réussir sa sortie,
sans s'attarder sur le journaliste vedette qu'il reconnut, entouré de sa cour, ni bousculer personne en route,
faisant mine de ne pas être gêné par cette moquette épaisse dans laquelle ses pas s'enfonçaient mollement
jusqu'aux genoux, avant de disparaître dans le vestibule où il allait pouvoir récupérer son gilet et partir.

Il n'avait pas perdu son ticket de vestiaire, ce qui était, en plus d'un bon signe, un permis d'aller plus loin.
Bien qu'embrumé, il se faisait la preuve qu'il n'était pas complètement cuit et qu'il pouvait continuer.
Il salua la physio qui lui ouvrit la porte, sortit dans la rue fraîche qu'il remonta à pied vers la rue de Berri,
occupé d'abord à s'éloigner assez pour s'autoriser un relâchement, à mesure que le froid le revigorait
et lui remettait les idées en place, s'arrêtant pour prendre le temps d'allumer une cigarette appréciée
et se demander ce qu'il allait faire et où aller, marchant encore, dans la rue déserte, au-delà de la Boétie,
mais avec la désagréable impression d'être suivi. Au point de se retourner à plusieurs reprises.
La rue était pourtant vide. Vide au point qu'il lui faudrait revenir sur les Champs-Elysées pour espérer
trouver un taxi. Ce qu'il fit pour dégager. Changer de quartier. Direction Beaubourg. Tant qu'il était temps.
Derrière la vitre de la voiture, tout trac avait disparu. L'autre Thibault Canis avait pris le contrôle.

Rue du Temple, il marchait en pilote automatique. En fait de connaître Paris comme sa poche,
il y avait des adresses qu'il aurait été incapable de retrouver sobre, clean et à jeun, dans la journée,
mais où son corps était tout à fait capable de le conduire la nuit, lorsqu'il était complètement ivre.
Le club dont il sortait, il avait déjà tenté de le montrer à un ami par exemple, étant dans le quartier,
tout près, un après-midi, et n'avait pas été fichu de retrouver ne serait-ce que la rue, désorienté,
hésitant, ne reconnaissant rien, et avait même dû faire l'aveu qu'il était complètement perdu, estomaqué.
Aucun souvenir d'un chemin qu'il faisait pourtant très régulièrement avec beaucoup d'aisance.

Thibault en fut à la fois épouvanté et émerveillé. Evidemment, ce n'était pas vraiment lui, c'était l'autre.
L'autre Thibault. Celui qui sortait dans ce club et savait comment y aller. Cela faisait froid dans le dos.
Ce dédoublement n'était pas le plus troublant. Ce qui fascinait le jeune homme était surtout la coexistence

de deux niveaux de conscience dont l'unité n'était pas garantie, qui pouvaient même parvenir à se séparer.
Était-ce ceux du conscient et de l'inconscient ? Du conscient et du subconscient ? Thibault n'en savait rien.
Mais il avait au-delà de simples intuitions la démonstration que son corps avait sa mémoire propre.
L'antagonisme romantique et facile du Docteur Jekyll et Mister Hyde dont tous les noctambules
se réclamaient, et se vantaient pour se rendre intéressants, au point de galvauder l'analogie et la référence,
et qu'il avait lui-même revendiqué et usé jusqu'à la corde plus jeune avec l'ambition du poète maudit,
n'était pas, au fond, ce qui le subjuguait le plus, lorsqu'il percevait une réalité plus largement partagée,
touchant même ceux qui ne sortaient pas et ne se défonçaient pas la gueule, une réalité déconcertante
selon laquelle l'esprit et le corps sont deux entités autonomes, qui cohabitent la plupart du temps,
mais dont Thibault se rendait compte que l'une pouvait parfois très bien se passer de l'autre.
S'il était dans l'incapacité de retrouver cette adresse, le jour, en possession de ses moyens, son corps, lui,
s'était ce soir encore très bien débrouillé tout seul, livré à lui-même, quand le cerveau, en bouillie, imbibé,
avait déclaré forfait, pour l'emmener directement au bon endroit, depuis Sébastopol où le taxi l'avait lâché.
Sans avoir à y réfléchir, ses jambes l'ont porté dans les bonnes rues, sur le meilleur itinéraire possible,
faisant les bons choix aux intersections, pour l'asseoir enfin sur un tabouret du bar où il désirait être.
Rue du Temple, Thibault ne sortait pas définitivement du club. Il se faisait un sale coup à lui-même.
Le Thibault de la nuit partait déjouer les plans du Thibault qui avait pris des précautions à sa place
quelques heures plus tôt dans son appartement, limitant ses crédits pour limiter sa consommation d'alcool.
Il riait, songeant qu'il se faisait un bras d'honneur à lui-même, à la mère poule en lui qui voulait son bien,
l'empêcher de faire des conneries ou simplement limiter les dégâts, lorsqu'il s'avait très bien, même bourré,
trouver les guichets des agences bancaires qui lui permettraient de débloquer sa carte, et faire les virements
dont il aurait besoin pour continuer à boire son whisky, toujours en laissant à son corps, en confiance,
le soin de taper les codes dont il se souvenait mieux que lui, d'assurer et valider enfin l'opération.
Ses doigts, comme ses jambes, s'en sortaient très bien sans lui. Il avançait en se moquant de lui-même.
Fier de son coup. Sachant qu'une agence l'attendait au bout de la rue pour prolonger son plaisir et la nuit.
Son corps savait géolocaliser les agences de sa banque, mémoriser celles qui étaient les plus proches
des lieux où il avait l'habitude de sortir. C'était là. Tout près. Tout droit. Au carrefour de la rue Rambuteau.
Il s'arrêta de rire pourtant. Comme plus tôt dans la soirée, il eut le sentiment d'être suivi. A nouveau.
Dans la rue déserte, un bruit qui n'était pas celui de ses pas. Qui semblait trottiner loin derrière lui.
Des visages verts, sculptés dans la porte de l'Hôtel Saint-Aignan, hurlaient en grimaçant les anneaux
qui pendaient de leurs bouches, alors que le bruit devenait plus précis comme se rapprochant de lui,
que l'imposante grille d'un porche grinça sur le trottoir d'en face au moment où une ombre fila sur le mur,
comme celle d'une bête, et Thibault, associant l'ombre à ce qui ressemblait à un bruit de griffes sur le sol
se retourna sans s'arrêter de marcher pour identifier la menace. " Hey ! Toi ! " ...
Thibault crut voir un grand chien noir qui le regardait sans bouger.
" Hey ! Dis donc ! Tu m'entends ? C'est à toi que je parle ! Je vais devoir te courir après longtemps ? "

Un homme assez âgé et négligé se tenait derrière lui, essoufflé, et se tenait les côtes.
Thibault s'était arrêté. Balaya la rue nerveusement du regard par-dessus l'épaule de l'homme
et ne vit plus le chien. " ... Tu n'aurais pas une cigarette pour moi ? "
Agacé, il chercha dans ses poches, sortit un vieux paquet mâché à moitié déchiré où il restait trois clopes,
le lui lança sèchement plus qu'il ne le lui tendit. " Tenez. Prenez tout. " Et il repartit vers la banque.
" Merci Monseigneur ! " Thibault ne se retourna plus, prêtant l'oreille pour évaluer au mieux la situation.
L'homme sembla partir dans la direction opposée et il n'entendit plus le bruit de griffes qui l'avait glacé.
Devant le distributeur, il jeta un œil alentour, s'assura que l'homme l'avait lâché, et, sans se l'avouer,
qu'aucun chien ne l'avait suivi. Il fit l'opération pour laquelle il était sorti du club, retira un peu de cash,
et, inspectant le carrefour, il plissa les yeux aux fers forgés et aux consoles richement sculptées
des balcons d'un immeuble, qu'il eut l'impression de voir s'allonger, se déformer un instant,
au point de se demander si on n'avait pas mis quelque chose dans son verre pour le droguer.
Cela expliquerait l'hallucination de la bête. Et son malaise. Pour ne pas dire son état de panique.
Inhabituel. Il fallait se ressaisir. Retourner dans la boîte et commander un whisky. Thibault avait soif.
Et besoin d'acheter des cigarettes. Il n'en avait plus.

Assise en culotte et tee-shirt dans son lit, elle caressait Oscar. Oscar était son chat. 
" C'est quoi cette histoire de chien ?
- De quoi est-ce que tu parles ?
- Tu parles en dormant. Et tu parles d'un chien. Est-ce que tu rêves d'un chien ?... "
Thibault enfilait son caleçon, puis son pantalon en lui tournant le dos, tendu, et se taisait dans une grimace.
Il cherchait à dissimuler sa surprise, son effroi, et quelque chose à répondre au milieu de tout ça.
" Un chien… ça n'est pas forcément un chien " marmonna-t-il sans conviction.

Isabelle fit descendre Oscar du lit et croisa ses bras haut sur sa poitrine en regardant ce grand garçon
se débrouiller confusément avec sa ceinture et les boutons de sa chemise.
" Un chien, ça n'est pas forcément un chien " répéta-t-elle lentement dans une moue peu convaincue.

Thibault, sentant qu'elle n'allait pas lâcher l'affaire, eut du mal à masquer sa nervosité et son agacement.
" Oui, ça n'est pas forcément l'animal… Une chienne de vie, ça n'est pas une vraie chienne. Et les chiens,
peuvent être des hommes. Tu sais bien. "
Isabelle, les sourcils relevés au plus haut sur son front, voyant bien qu'elle touchait un point compliqué,
décida de ne pas s'acharner. " D'accord. Oui. Je sais bien. "
Alors qu'il s'apprêtait à retourner dans la salle de bain, elle lui adressa un sourire attendri et charmant
et tapota le matelas à côté d'elle pour l'inviter à venir la rejoindre. " Viens me faire un bisou s'il te plaît. "
Il s'exécuta sans défroisser son visage renfrogné, qu'Isabelle trouvait tout à fait adorable.
Il partit prendre le RER à la Défense. Isabelle n'avait pas de voiture. Lui en avait eu une en d'autres temps,
qu'un homme lui avait volée une nuit et plantée sur les quais. Il devait s'accommoder du train.
Bon gré mal gré. Nanterre était au bout du monde. Ces trajets pour rejoindre Isabelle le gavaient.
La vue imprenable sur les Tours Nuages qui l'amusait au début lui sortait désormais par les yeux.
Passer le périphérique et le Pont de Neuilly l'angoissait. Sauf au retour, quand il s'agissait de revenir.
Rentrer le rassurait. Premier palier de décompression sur la Seine. Un second Porte Maillot.
Il ne reprenait sa respiration en surface qu'à Charles de Gaulle - Etoile. Dans son élément. Paris.
Il sortit du train et d'un labyrinthe souterrain avec le désir impérieux de marcher sur Wagram.

Ce n'était ni son lit ni son appartement. Et la fille qui ronflait près de lui n'était pas Isabelle.
Habituellement, il aurait profité du sommeil profond de sa partenaire d'un soir pour se lever sans un bruit,
veillant à contrôler les réactions du sommier et du matelas, à rassembler ses affaires à tâtons, dans le noir,
caleçon, chaussettes, chaussures, pantalon, ceinture, papiers, pour se rhabiller dans une pièce voisine,
et s'en aller sur la pointe des pieds, sans faire grincer le parquet ni aucune porte, sans faire tinter les clés

qui pendent sur la serrure de l'entrée ni faire claquer le verrou, pour sortir comme une ombre, un fantôme,
qui maîtrisait si bien cet art jubilatoire de magicien, celui de la disparition totale, de la volatilisation,
dont il avait appris les rudiments très jeune, lorsqu'il vivait encore chez ses parents et faisait le mur
pour sortir faire la fête. Thibault avait des années d'expérience et de savoir-faire, qu'il avait perfectionnés
au fil des one-night-stands de sa vie de célibataire, avec la même adrénaline et la même autosatisfaction,
lorsqu'il y avait quelque chose de jouissif dans la réussite de ces manœuvres dont il ne se lassait pas.
Il prenait sans doute du plaisir à tromper son monde, mais n'en éprouvait aucune culpabilité lorsque,
à ses yeux, il s'agissait davantage d'un numéro d'illusion 
et de prestidigitateur que d'un acte de trahison.
Cette nuit, allongé sur le dos, la tête dans un énorme oreiller qui sentait la lessive, il regardait le plafond.
La lâcheté avec laquelle il aurait pu aisément partir comme un voleur, cette fois encore, n'était rien
comparée à celle de n'avoir pas répondu aux appels d'Isabelle, de ne l'avoir pas appelée pour lui dire
qu'il n'avait pas envie de la revoir. Il essayait de se convaincre que rien ne l'obligeait vraiment à le faire.
Il réfléchissait à cela lorsque la fille qui dormait à l'opposé du lit cessa de ronfler, se retourna soudain,
et vint s'agripper à lui, le collant de tout son long, enlaçant son torse fermement. Il n'osa plus bouger.
Il sentit l'odeur forte des cheveux de la jeune femme qui, dans son sommeil, palpait sa cage thoracique.
" Tu es maigre, souffla-t-elle en continuant d'ausculter son abdomen, on dirait que tu sors des camps… "
Thibault écarquilla ses yeux dans le noir, respirant à peine, comprenant que la fille dormait toujours.
La chambre devint étouffante. L'obscurité plus sombre et menaçante, comme si les murs se rapprochaient.
Et les mots qu'il venaient d'entendre n'étaient pas pour l'aider à désamorcer une crise de claustrophobie.
Il hésitait entre la panique et la compassion. L'envie de fuir et celle de s'intéresser à la personne capable
de dire de telles choses dans son sommeil, et qui semblait repartie dans les méandres de ses rêves.
Pris dans l'étau de ses bras, une tentative d'évasion était devenue subitement compliquée. Pas impossible.
Certes. Mais il n'eut pas le courage de relever le défi et s'endormit à son tour.

" Tu es en train de me dire que vous êtes allés acheter du fromage au Bon Marché ?
- Qu'est-ce qui t'étonne ? Que j'aie acheté du fromage avec une fille ou que je l'aie fait au Bon Marché ?
- Putain, Thibault… du fromage !... "

Il n'avait pas eu la force de s'enfuir. Par paresse, il était resté. Il s'était réveillé chez Marie-Laurence.
" Et elle t'a gardé pour déjeuner … " s'extasia Guillaume avant d'allumer sa cigarette.
La chambre aux stores fermés dans laquelle il avait ouvert les yeux était vide et sombre comme une tombe.
Il en sortit complètement nu, titubant, désorienté et ébloui par la lumière aveuglante du jour qui baignait

le grand appartement d'un immeuble moderne, où il croisa d'abord une dame plutôt âgée et distinguée
qui s'habillait pour sortir. Elle fut surprise, mais tout bien considéré, le fut manifestement moins que lui.
A la tête que fit Thibault, elle réprima un sourire, tout en enfilant ses gants tranquillement.
" Ne vous méprenez pas, je ne suis que la femme de ménage. Au cas où vous vous poseriez la question,
ce n'est pas avec moi que vous avez passé la nuit, mais avec madame, qui s'affaire dans la cuisine.
Après le salon, sur votre gauche. Pour ma part, je file. J'ai fini et ne reviendrai qu'après-demain. "
Dans le doute, elle ne lui dit pas au revoir, pas même à bientôt. Fit juste de gros yeux en direction
de son entre-jambes, l'air de dire qu'il serait peut-être approprié qu'il enfile quelque chose.
Marie-Laurence était un fille snob mais joyeuse. Qui avait fait du café elle-même et en était très fière.
Déjà douchée, coiffée, maquillée, elle voulait garder Thibault pour le déjeuner. Et Thibault accepta.
" Tu ne devineras jamais ce qu'elle m'a préparé, dit-il à Guillaume à la terrasse de la Perle.

Nous sommes allés faire des courses ensemble, je ne voulais pas rester seul dans son appartement,
et nous nous sommes arrêtés dans un boucherie chevaline.
- Non… du cheval ?
- Un bon steak de cheval. Oui monsieur.
- Mais c'est dégueulasse.
- A vrai dire, je dois confesser que c'était délicieux.
- Mais bouffer des chevaux, c'est horrible, c'est comme manger du chien ! s'indigna Guillaume.
- Eh bien, je n'ai pas cherché à lui faire la morale, j'étais son invité, j'ai mangé et c'était très bon.
Je n'en avais jamais mangé de ma vie. Et franchement, je n'avais jamais mangé de viande aussi bonne.
- Du cheval ?... Mais c'était quoi son trip ? Elle voulait te tester ou quoi ? "
Thibault ne répondit pas, réfléchissant à cette hypothèse qui n'était pas idiote. En se remémorant
sa journée dans le 7ème arrondissement avec la demoiselle, il considéra que le test n'était pas exclu,
qu'elle avait pu en effet le mettre à l'épreuve, étudier ses réactions, pour voir de quel bois il était fait,
lorsque la jeune femme avait tout de la bourgeoise qui se cherche un mari.
Au marché, elle manipulait les billets de cent euros avec nonchalance, et semblait apprécier qu'on la vît
en galante compagnie, présentant Thibault dès qu'elle en avait l'occasion ou le prenant par le bras,
radieuse, conquérante, volubile, comme exhibant au monde le bonheur d'une héritière aux fiançailles.
" Tu vas la revoir ?... " demanda Guillaume qui n'avait pas digéré l'affaire du steak de cheval.
En rentrant avec leurs courses comme un petit couple amoureux ou modèle, dans le hall de l'immeuble,
Marie-Laurence s'était postée devant les boîtes aux lettres pour en ouvrir une et prendre le courrier.
" Tu n'as pas mis ton nom sur la boîte ? s'étonna Thibault derrière elle, les bras chargés de provisions.
- Ah… non " fit-elle d'un ton léger, partant vers l'ascenseur tout en passant en revue la main d'enveloppes.
" Si les Allemands reviennent et qu'ils viennent me chercher ici, je ne veux pas leur faciliter la tâche,
continua-t-elle l'air de rien, cela peut toujours faire gagner du temps, un temps précieux. On sait jamais. "

La sensation de n'être pas seul était angoissante. D'autant qu'il crut percevoir une respiration près de lui.
Elle ressemblait à celle, rapide et soutenue, d'un chien haletant, en hyperventilation. Mais il ne voyait rien.
" Thibault, ça va ?... Qu'est-ce que tu fous dans le noir ? "
Guillaume, entrant dans la chambre, avait allumé la lumière et trouva son ami prostré, assis par terre.
Il vint s'asseoir à côté de lui, dos au mur. " Dis-moi, ça ne va pas ? Ce sont tes crises de panique ? "

Il entoura les épaules du jeune homme de son bras pour l'attirer contre lui et posa un baiser sur sa tempe.
Blotti comme un enfant dans les muscles de son ami, la joue contre ses pectoraux, Thibault hésita.
" Guillaume. Il faut que je te dise quelque chose. "
Il fit durer un silence qui permit à son camarade de relever son menton d'une main tendre, pour le regarder,
planter ses yeux dans les siens, inquiets, ou souffrant par empathie, craignant ce qu'il allait entendre.
Il caressa les cheveux de Thibault lentement pour l'encourager à s'ouvrir et à se confier.
Le chien noir ne se montrait plus, mais il continuait à le suivre partout, jusque dans sa chambre.
Guillaume, adossé contre la tête de lit, en caleçon, écrasa sa cigarette dans un cendrier, horrifié.

" Tu veux dire que tu étais dans la voiture, le soir où le mec qui te l'a volée s'est tué avec ? "
Thibault qui lui tournait le dos, allongé près de lui, s'abstint de répondre.
" Mais qu'est-ce que tu as fait ?... " demanda Guillaume en fixant le mur en face de lui.
Thibault se retourna doucement, et vint se coller à lui pour lui caresser le ventre, puis le bas-ventre,
et sa main descendit encore pour masturber son ami à travers son caleçon. " Qu'est-ce que tu as fait ? "
répétait-il sidéré, indifférent à ce que Thibault était en train de lui faire. Cependant, il bandait.
Et tout à son effroi, il laissa son camarade aller au bout de ce qu'il avait entrepris.

Sans protester un seul instant.

 

Philippe LATGER / Mai 2019

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Le trèfle et la jacinthe

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Je cours dans les torrents, je cours dans les cailloux et les forêts abruptes,
parmi les chênes verts, les sapins blancs et les pins noirs, dans les clairières, les vallées, où le soleil éructe,
je cours dans la garrigue, je cours dans les rochers, sur les sentiers pierreux, les terres giboyeuses,
sur les versants pelés, dans l'écume des chutes, dans les buissons ardents et les aubes joyeuses,
je cours dans mes montagnes, sur les lignes de crêtes, sur le haut des falaises, aux lisières des prés,
dans les groupes de hêtres, de tilleuls et d'érables, jusqu'aux sources fougueuses, éternelles, introuvables,
pour boire leurs ruisseaux, dans lesquels je gambade à pas souples mais au trot, en évitant les hommes,
je cavale en cavale, je galope en riant, les canines dehors, sautillant dans la brume et les premiers nuages,
ignorant la gentiane, les iris, le trèfle et la jacinthe, ce qui perce la pierre, ce qui perce la neige,
agitant ma fourrure et la langue pendante, où je cherche fébrile à soulever le lièvre et pister les troupeaux,
je cours dans les alpages même exclu de la meute, pour hurler sous la lune à vos contes de fées,
en évitant mes pièges, en évitant vos chaînes, je cours aux chênes-lièges et aux fleurs de tue-loups,
qui n'auront pas ma peau, tout compte fait, je le crains, quand je connais le monde que je cours et parcours,

sans risquer les battues et les balles d'argent.



Philippe LATGER / Mai 2019

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M'y ennuyer jamais

Publié le

L'horizon est cette ligne que fait la mer butant au loin contre le ciel.
Il se pourrait bien qu'il n'y ait rien après. Que le reste de la Méditerranée n'existe pas vraiment.
Que ce qu'on appelle la Corse, l'Italie, la Grèce, la Turquie, n'existe ailleurs que dans la littérature.
Je ne suis certain de rien. Pas même des lieux où je suis allé. Quand je ne suis pas sûr de m'en souvenir.
Je me raconte peut-être des histoires. Rome. Athènes. Istanbul. Des mythes. Auxquels on finit par croire.
Des légendes venues du passé qui ont traversé les âges. Arrivées jusqu'à moi je ne sais plus comment.
Le ciel est une vieille bâche grise qu'on a pendue au fond pour cacher le désastre. Le néant.
Même la nuit ne saurait nous révéler ce qu'il y a derrière et ce que c'est. Ni quoi en faire.
Dans cette boîte en carton, j'observe le décor peint qui s'anime en essayant de contrôler ma respiration.
Ces parois si proches, et tout ce vide autour, sont assez oppressants pour me rendre claustrophobe.
Je respire les vagues dont ma peau se rappelle la morsure du sel. Les baignades dont j'ai gardé la trace.
La consolation de l'immersion. Protectrice. Où l'on peut à la fois être et disparaître. Complètement.
Aussi fort l'un que l'autre. Puisque c'est une même logique. Une même énergie. Une même vérité.
Debout sur le quai, face à la mer, je ne suis plus où je suis. Ma réalité est compromise.

Je suis autre part, dans un corps qui n'existe plus, faisant des brasses dans une piscine.
Je reconnais la lumière. La sensation. La plénitude. Cette eau qui me porte. Me dématérialise.

Et le bonheur intense de la pulvérisation. Plus compact que jamais. Défiant les lois de la pesanteur.
Je nage dans l'espace. En orbite. Autour de Barcelone. Mes pieds nus dans le sable brûlant.
L'eau tiède est pour les morts. Je suis vivant. Je jouis de la violence du chaud et du froid.

Dans ce mouchoir de poche, où j'ai caché 45 ans. Allongé des cadavres. Et aimé être aimé.
Colomb tend un bras de Génois au sommet de sa colonne gardée par six lions.
Aux brumes qui m'assaillent, je ne pourrais affirmer que j'ai aimé moi-même autre chose que ce monde.
Certaines personnes en firent partie. Les ai-je aimées pour autant pour elles-mêmes ?
Ou comme simples composantes des vies que j'ai aimées ? Nageant à leur tour dans ma piscine.
Où elles purent être et disparaître. Fondues dans un ensemble, n'en restent-elles pas essentielles ?
N'ai-je pas plus aimé ma vie avec ma mère que ma mère elle-même, que je connaissais si peu,
ne pouvais pas connaître ?... Quelle importance ? Quand tout semble mêlé. Indissociable.
Comme le jour et la nuit, le bon Dieu et le Diable. La fin et le départ. L'ancien et le nouveau.
Je n'ai aimé personne. Puisque j'ai tout aimé. Incapable de souffrir à la séparation.
On ne me sépare de rien. Ni de ce que j'ai connu. Ni de ce que je crois connaître.

Je nage dans ma boîte en carton. Pleine de moi qui suis plein de tout ce qu'elle contient.

La Via Laietana ouvre un canyon dans la ville, alignant ses façades prétentieuses.
J'y marcherais pieds nus, aussi libre que sur la plage, au cœur du seul monde qui me convient.

Rien n'existe sinon ce que je ressens. Et je ressens tout. A Barcelone. Je ressens tout.
De la viole de Jordi Savall aux croquis de Pablo Picasso. Des marins et des putes qui se sont accouplés.
Des ruelles du Raval aux artichauts frits. Les baisers et les rires. Qui font ce que je suis.

Les boiseries gothiques de cette pharmacie. Les gargouilles et les lanternes qui défient les palmiers.
La chaleur suffocante qui me fait respirer. La grâce provocante de la prospérité. L'effusion.
Pour épuiser mes forces. Et me recomposer. Au milieu du chaos. Comme dans ma piscine.

Eblouissante de lumières. Dans sa forêt de pins ivre d'eucalyptus et d'amours de jeunesse.
Le vide peut veiller au-delà de la nuit, derrière l'horizon, menacer de nous perdre ou de nous dévorer,
la boîte est assez grande pour y mettre Barcelone et mes 45 ans de bonheur insensé.
Je nage dans ce monde, que je peux méconnaître, que j'aime à m'y noyer.

Pour y être et disparaître. M'y ennuyer jamais. Y ébrouer l'aurore.


Philippe LATGER / Mai 2019

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A la barbe du dragon

Publié le

Le guichet, déverrouillé par interphone, pouvait s'ouvrir dans l'un des battants d'une fausse porte cochère.
Nous pouvions ainsi franchir le décor lugubre et empesé de la façade, échapper à l'animation de la rambla
pour nous retrouver dans l'ombre fraîche d'une entrée tapissée d'un marbre blanc aux nervures grises,

où trois marches nous conduisaient à la cage d'un escalier monumental.
Les sinistres mascarons glabres ou barbus, dehors, nous avaient prévenus, de leurs grimaces torturées
et de leur silence d'épouvante pétrifié, des mauvaises rencontres que nous ferions dans ce vieil édifice
où nous accueillait un dragon de bronze menaçant, enroulé au pied de l'imposant candélabre sculpté
trônant au départ de la rampe robuste, au poste du cerbère, qu'il fallait ignorer pour gagner l'ascenseur.
Ce dernier n'était pas l'ouvrage attendu dans un pareil immeuble, arrogant de précieuses ferronneries,
mais une simple cabine des Années 70, ordinaire, étroite, cachée au fond du vestibule, aussi indigne
qu'anachronique, qui nous conduirait aux étages de même facture, au-dessus du délire néogothique
des appartements bourgeois, que notre terrasse en retrait, invisible de la rue, venait coiffer en douce.
Depuis la rambla, en effet, on ne pouvait imaginer que quatre étages nobles de parquets et hauts plafonds,
de familles rigides servies par du personnel obséquieux dans d'horribles salles à manger sépulcrales,
sans se douter de la présence au sommet du havre de lumières et de voluptés qui était mon adresse.
Depuis Perpignan, il me suffisait de prendre le Talgo à la gare, qui, à flanc de falaises au milieu des agaves
me permettait de m'éblouir au lever du soleil sur la mer, avant de me lâcher deux heures plus tard
à la station du Passeig de Gràcia, en plein centre-ville, où j'allais pouvoir traîner ma valise, le cœur léger,
jusqu'à la rue suivante, le temps d'une cigarette, avant d'appeler l'ascenseur à la barbe du dragon.
L'appartement caché n'était pas haut de plafond, mais, traversant, conçu comme une étagère profonde,
ou plutôt un tiroir ouvert, tirant la langue de sa grande terrasse sur le joyeux chaos urbain de Barcelone.
N'était-il pas confortable d'avoir deux appartements ? Le petit studio en Roussillon, côté français,

et ce nid d'aigle fantastique pour dominer la place de Catalogne et les Ramblas déroulées jusqu'au port
de la métropole qui m'avait vu grandir et où tous les méandres de la vie me ramenaient sans cesse.
J'ai toujours en mémoire le son des roulettes de mes bagages sur les dés de ciment des trottoirs.
Les matinées fraîches au soleil timide de l'hiver, se frayant son chemin dans les entrées maritimes,
pour m'émerveiller à la douceur de ma ville, à ce sfumato impressionniste que je ne lui connaissais pas.

Le sucre des churros et des donuts sur le café amer. L'amour tumultueux. Vigoureux. Volubile et violent.
La fièvre qu'on ne saurait goûter en restant un enfant sage. Même si celui que je fus ne m'avait pas quitté.
Et qu'il m'attend toujours aux arbres de la rambla, aux barbes du dragon et des portes cochères. 

 

Philippe LATGER / Avril 2019

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A quand la Concorde ?

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Ce n'est pas le passé que je chéris. Le passé, je m'en contrefous. Le passé, il n'est plus là. Par définition.
Ce que je chéris, en revanche, ce sont les morts. Ceux qui ont vécu avant nous. De près comme de loin.
Et contrairement au passé qui n'est plus, eux, sont toujours là.
Ne me regardez pas avec ces yeux ronds épouvantés comme si je cédais aux délires ésotériques
au moment où vous séchez à peine vos larmes sur l'incendie de Notre-Dame.
Si vous avez pleuré à ces images, j'ai quelque espoir que vous compreniez mon propos.

Ce ne sont pas les pierres. Ce sont les gens qui les ont taillées, assemblées, montées et sculptées.
Ce ne sont pas les poutres de la forêt, mais 850 ans et autant de générations.
Si l'on s'accorde sur les 25 ans d'une génération, cela fait plus de 34 générations.
Ce ne sont pas des pierres et des vitraux. C'est une part d'humanité. Et une part de son génie.
Et le mal de notre société, n'est pas tant qu'elle soit devenue une société sans Dieu.
C'est qu'elle a rompu avec la filiation. Avec l'héritage. Avec la lignée. Avec le respect de nos morts.
La génération dite y, qui est en responsabilité aujourd'hui, est d'une arrogance assez stupéfiante.
Lorsqu'elle passe son temps à juger les morts, coupables de toutes les ignominies contemporaines.
Et qu'elle s'estime moralement supérieure, puisque, imaginez-vous, nos parents et grands-parents
étaient un ramassis de barbares qui croyaient en Dieu ou dans le Communisme, qui étaient racistes,
homophobes, misogynes, et qui ne triaient pas leurs ordures pour sauver la planète.
Mon effroi n'est pas la réaction furieuse à la profonde injustice qui est faite, mais celui face à l'inculture,
à la méconnaissance, à l'ignorance crasse de ces blancs-becs pour qui l'Histoire commence avec internet.
Quelles sont les connaissances historiques au juste de ces jeunes journalistes qui ont commenté l'incendie,
cherchant leurs mots pour dire abside ou chevet sans y parvenir, ne maîtrisant manifestement rien
ni du gothique, ni du Moyen-Âge, lorsque, faute de l'avoir appris à l'école, ils n'ont pas davantage
ni eu, ni pris le temps, de réviser leurs fiches pour se mettre à jour. Allez. Je ne leur jette pas la pierre.
C'est cette société de l'immédiat qui ne leur laisse pas le temps de jeter ne serait-ce qu'un œil à Wikipédia.
Ne vous méprenez-pas. Je ne dis pas que c'était mieux avant. Je dis que c'est pire aujourd'hui.
La culture générale régresse avec les humanités. Et nos élites les premières sont désarmées.
Les journalistes, dans une démocratie éclairée, font partie des élites. Constituant un pouvoir.
Un contre-pouvoir politique d'une part, et une responsabilité égale à celle des enseignants
lorsqu'ils informent les citoyens, et leur donnent normalement les armes du libre-arbitre.
Mais non. L'Histoire est survolée de très haut. Comme les concepts philosophiques.
Et pire encore, la maîtrise de la langue diminue. Et, fatalement, celle de la pensée avec.
Je vis avec les morts depuis que je suis de ce monde. Et je les remercie de tout ce qu'ils m'enseignent.
Je ne dis pas qu'ils sont tous merveilleux. Il y a parmi eux, soyez-en sûrs, de sombres connards.
Qui l'étaient déjà de leur vivant, ou qui le sont devenus en mourant. Mais peu importe.
Des cons, l'on apprend beaucoup. C'est essentiel l'enseignement des cons. Comme celui des méchants.
Cela peut servir à ne pas reproduire les conneries par exemple. Lorsque, et pardon de le rappeler,
ne pas reproduire les erreurs est le premier signe d'intelligence notable chez tous les vertébrés.
Je pleure autant sur huit siècles d'une charpente que sur la perte des notions philosophiques de base.
Quand on ne sait plus ce que veulent dire la Liberté et l'Egalité, par exemple, alors même que ces concepts
sont aux frontons de la République, et qu'en preuve d'ignorance certains maires y ajoutent Laïcité,
trahissant de telles lacunes qu'ils n'ont même pas l'intuition que cette dernière est dans les deux premières,
qu'elle est déjà gravée dans les mots de Liberté et d'Egalité au point d'en articuler et d'en définir le principe
et qu'au-lieu de servir ce principe, ils le dénaturent et l'abîment, et avec lui les deux valeurs premières,
en les mettant au même niveau et en mélangeant tout. En plus de ne pas maîtriser les concepts,
ils desservent le principe qu'ils prétendent défendre, en plus de commettre la faute de modifier la devise
- étrangement impunie - de la République française, mais plus grave encore à mes yeux qu'un crime
de lèse-majesté républicain qui se plaiderait aisément, ils insultent l'intelligence des Pères Fondateurs,
et l'esprit des Lumières avec eux, qui avaient eu le génie de trouver le parfait équilibre triangulaire,
permettant de réunir les deux premières valeurs pourtant diamétralement opposées de Liberté et d'Egalité.
Mais bien sûr, encore faut-il connaître, même intuitivement, la différence entre valeurs et principes,
entre un concept et son application, lorsque tout ne se vaut pas et que la nuance est dans la hiérarchisation.
Sans aller jusqu'à des notions de cette hauteur, sur des choses plus concrètes et quotidiennes,
je suis assez déstabilisé face à la méconnaissance de l'idée-même de choix, par exemple,
et de ce que cela implique, lorsqu'elle rejoint l'idée de liberté, et donc de responsabilité,
quand on leur préfère souvent aujourd'hui la victimisation, posture devenue manifestement plus respectée,
voire plus valorisante, exploitée par les Indépendantistes catalans, les Féministes contemporaines,

les LGBT et j'en passe, qui ne défendent plus leur cause juste par la force du choix et de l'émancipation
mais dans l'aveu d'une faiblesse, assumée irresponsable, censée apitoyer et convoquer la compassion.
Il faut sans doute être perçu comme fragile et vulnérable aujourd'hui pour percevoir des subventions,
mais dénoncer à juste titre des crimes ou des injustices ne doit pas brouiller le message,
lorsqu'il serait étrange de ne pas armer ses enfants, qu'ils soient filles, homosexuels ou autre chose,
pour qu'ils puissent faire leurs propres choix et les assumer, être libres en somme, et devenir adultes.
Mais les mots n'ayant plus les mêmes sens, il est plus difficile que jamais de se comprendre.
Quand on voit bien qu'on ne fait plus la différence entre détournement de mineurs et pédophilie,
entre la puberté et majorité, entre agression sexuelle et viol, entre l'état de nature et l'état de droit,
puisque tout se vaut, et que je ne suis pas sûr de vouloir voir cela géré un jour par l'intelligence artificielle.
Sur la notion de vérité-même, les concepts ne sont pas maîtrisés, lorsqu'on confond vérité et réel,
vérité et factuel, comme l'attestent les débats sur les fake-news par exemple.
Sait-on encore que s'il y a des mots différents, ce n'est pas par coquetterie, mais parce qu'ils signifient
des choses différentes ? Des choses parfois très proches, certes, mais différentes, au point d'avoir
leurs propres substantifs. Des cours de philo ne seront pas du luxe pour se rappeler ce qu'est la vérité.
Pour étudier ce que nos ancêtres étaient assez évolués intellectuellement, dès l'Antiquité,
pour le théoriser après l'avoir vérifié et mis à l'épreuve. Pour savoir de quoi l'on parle exactement.
Et partager enfin un minimum de références et de valeurs communes pour se comprendre entre nous.
Je n'accable aucune personne en particulier, lorsque nous sommes tous pris dans une mécanique,
mais dont nous devons prendre conscience pour en comprendre et en anticiper les conséquences,
et ne pas nous trouver en état de choc face à un incendie qui est à la mesure de notre traitement du passé,
qui, même accidentel, est révélateur d'une société et d'une génération, qui sont responsables,
et j'insiste sur ce mot que vous aurez le droit d'interpréter avec indignation comme " coupables "
lorsque ce n'est ni mon sentiment ni mon propos, lorsqu'ici aussi ce sont deux mots différents,
puisque cette société, individualiste, consumériste et j'en passe, a permis cette catastrophe.
On a le droit de ne pas s'assurer, c'est un choix, qu'il faut assumer quand vient l'accident.
En près de mille ans, Notre-Dame a survécu à tout, sauf à notre génération. C'est factuel.
Et l'insulte la plus triste n'est pas celle faite au passé, mais celle faite à nos propres morts.

Je ne vais pas accabler l'Education Nationale. Lorsque ses agents font de leur mieux.
Dans une société où, les cellules familiales n'existant plus, il est difficile de compter sur elles
pour faire leur part, au moins dans certains milieux, dans l'éducation et la culture générale.
Je ne pense pas seulement aux avantages culturels des foyers bourgeois ou de classes moyennes,
lorsqu'il y avait au moins, même dans les couches les plus défavorisées, la transmission de valeurs.
L'intime est réduit à l'individu seul. Et l'Ecole n'a pas vocation à couvrir seule les lacunes dramatiques,

conséquentes à la pulvérisation de tout ce qui transmettait des ordres anciens qu'il était intéressant,
constitutif - et voluptueux ! - de transgresser pour trouver son propre chemin. Le regretté libre-arbitre.
L'effondrement du niveau dont parle tous les déclinologues depuis 20 ans, et qui nous a pété à la gueule
avec celui de la flèche de Viollet-le-Duc, n'est pas la responsabilité de nos dévoués maîtres des écoles,
il est de notre responsabilité collective. Nous sommes tous responsables de cette situation.
De la même façon, inutile d'accabler les hauts fonctionnaires, les journalistes, les politiques et les élites,
lorsqu'ici aussi, il s'agit d'une responsabilité collective. Cela ne justifie pas une paralysie.
Une sentence fataliste qui nous exonèrerait de réagir. Au contraire. Nous sommes tous responsables.
Au sens culpabilisant du mot sans doute, mais surtout, à mes yeux, au sens valorisant du terme.
N'entendez pas dans ma conclusion que nous sommes coupables, mais que nous avons un pouvoir.
Et qu'il faut pour pouvoir l'exercer commencer par en être conscient et en prendre la mesure.
Pleurer sur les cendres de Notre-Dame avec ce sentiment de honte de n'être pas digne de nos ancêtres,
de notre Histoire ou de notre désir de rayonner dans le monde, doit d'abord nous interroger.
Individuellement et collectivement. Que pleurons-nous au juste ? Qu'avons-nous pleuré à ce spectacle ?
On ne pleure une charpente de huit siècles que si l'on sait qu'il y avait une charpente de huit siècles.
Ceux qui ne savaient pas ce qu'était la forêt - je ne leur en fais pas le reproche - ne pouvaient la pleurer.
Ceux qui le savaient mais qui pour autant n'ont pas la notion de ce que peuvent représenter huit siècles
ne l'auront pas pleurée non plus de la même manière que ceux qui en conscientisent à la fois
la rareté mais aussi la charge émotionnelle, la charge humaine. Des choses qui s'apprennent.
Pourquoi voulez-vous qu'on dépense de l'argent pour préserver une forêt du XIIIème siècle,
dans une société où les journalistes n'ont jamais appris nulle part ce qu'était une abside ou un chevet ?
Ce n'est pas du prosélytisme religieux, je ne demande pas un enseignement catholique,
c'est de la curiosité et des égards pour ce qui nous entoure, notre cadre de vie, notre environnement.
Mieux, c'est l'intérêt que l'on peut porter pour mémé. Autre que le petit chèque qu'elle fera sur sa retraite,
où l'héritage matériel qu'elle vous laissera en mourant. L'intérêt pour les générations précédentes.
Pourquoi voulez-vous qu'on prépare un plan sérieux anti-incendie sur un patrimoine sensible,
dans une société où l'on fout mémé dans un mouroir, loin de la maisonnée, avec son odeur de vieille,
pour être sûr qu'elle ne nous ralentisse pas dans tout ce qu'on a de si important et palpitant à faire ?
Quand mémé sera morte, on pleurera sans doute sur tout ce qu'elle ne nous aura pas transmis,
et l'on se consolera bien vite avec le peu dont on héritera pour régler une facture de téléphone.
Pardon d'être cruel, mais permettez-moi de vous rappeler que notre haut niveau de technologie
ne trompera personne, et que notre très haut niveau d'individualisme a un nom : la barbarie.
Nous pouvons nous émouvoir sur les ours polaires, les transgenres et les violences conjugales,
c'est le prénom de tout ce que nous nous infligeons à nous-mêmes, à nos enfants, autistes, bipolaires,
nos handicapés, nos vieux, mais aussi nos policiers, nos enseignants, nos infirmiers, nos militaires,
nos fonctionnaires, nos agents, mais aussi nos commerçants, nos artisans, nos agriculteurs...
voulez-vous la liste de toutes les populations que nous traitons aussi mal que nos propres morts ?
Ouvrir de nouveaux fronts sur les minorités et le communautarisme peut-il masquer à nos yeux
que les problèmes étaient, sont, et resteront sociaux ? Avez-vous entendu parler des Gilets Jaunes ?
Croit-on qu'au miracle des tours de Notre-Dame restées debout, s'est ajouté un miracle selon lequel
les travailleurs pauvres mobilisés sur les ronds-points auraient trouvé leur frigo plein passé le 15 du mois ?
J'ai tenu la religion à distance quand ce n'est pas mon propos, mais faut-il être crédule pour penser
que c'est au Ciel de résoudre la crise ? Ne sommes-nous pas libres et donc responsables ?
Deux images vont marquer la présidence Macron, deux images terribles à quelques mois d'intervalle :
l'Arc de triomphe et Notre-Dame de Paris.
Vous allez me dire que ça n'a rien à voir, et je vous répondrai qu'il y a au moins l'époque en commun,
quand nous avons vu ces deux images en peu de temps, aussi violente l'une que l'autre. Des images
de Paris, que personne ne pensait ou souhaitait voir de son vivant et que nous avons vues de nos yeux.
S'il y a un lien à faire, je vais l'établir pour vous. Nous ignorons les leçons du passé.
Que ce soit sur l'entretien du patrimoine ou les politiques sociales. L'Histoire nous manque.
Ne sous-estimez pas l'apport des humanités dans l'éducation de vos enfants. L'Histoire et la philosophie.
Ce sont les enseignements des morts. Ecoutez les morts. Qui ont connu tout cela avant nous.
Eux vous le diront, que ça n'était pas mieux avant. Mais c'est pire aujourd'hui de ne pas les entendre.
L'Arc de triomphe et Notre-Dame. Est-ce un bilan satisfaisant ? Avons-nous de quoi être fiers ?
Ne cherchez pas de coupables. S'il y en a un, c'est nous tous. Qui cédons aux profits immédiats,
en sciant sur la branche sur laquelle nous sommes assis, ne voyant pas plus loin que le bout de notre nez,
avec cette illusion de l'adolescent ou du noctambule cocaïné, d'être plus malin que tout le monde.
Il faut pour écouter mémé un préalable. L'humilité. Idem quand il s'agit d'écouter l'Histoire.
Qu'est-ce qu'on s'imagine au juste ? Que les hommes qui ont bâti Rome étaient des andouilles ?
Je m'amuse en grinçant de ces docufictions américains qui s'étonnent de la construction des Pyramides.
Comment ces cons d'Egyptiens avaient-ils pu faire des choses pareilles sans Google et Instagram ?

On évoque sérieusement la piste d'une intelligence ou d'une civilisation extra-terrestre avancée
pour aider ces blaireaux d'Egyptiens ou de Mayas à produire de telles prouesses architecturales.
Faut-il en rire ou en pleurer ? Qu'est-ce que ces pseudo-universitaires américains ont appris ?
Savent-ils que l'Histoire de l'Humanité n'a pas commencé avec la Déclaration d'Indépendance ?
Je me dis, non sans mauvais esprit, qu'au lieu de se masturber sur les identités sexuelles et le genre
- que les civilisations antiques avaient déjà parfaitement identifiées et intégrées - ils feraient mieux
de relire les Grecs et les Romains qui auraient sur ces sujets aussi des choses à leur apprendre.
Mais je n'ai pas de leçons à donner aux Américains, que j'adore par ailleurs, lorsque nous devrions,
nous, en Europe, avoir nos propres démarches intellectuelles et politiques, d'autant plus que
nous en avons les moyens. Civilisationnels dit-on. Ce n'est rien d'autre, là encore, qu'un choix à faire.
Lorsque le patrimoine n'est pas seulement la source de revenus et le gisement de richesses
que je suis le premier à défendre pour tenter de convaincre les esprits réduits aux logiques comptables,
mais aussi une philosophie, un savoir vivre, pas dans le sens du savoir-vivre de la distinction,
mais celui qui apprend à être heureux, à aimer sa vie ou à en changer, à tirer profit de sa condition,
à vivre ! Et donc à amadouer la mort, l'apprivoiser, et donner ainsi un sens à son existence.
Tout ce qui vient du passé et des traditions doit être considéré comme tel, ni plus ni moins,
lorsqu'il y a, comme en toute chose, du bon et du mauvais, qui change d'ailleurs selon les circonstances.
Comme avec nos propres parents, quand nous les avons connus, l'héritage est fait pour nous en émanciper.
Mais il faut pour cela l'avoir reçu. C'est le préalable. Comme on ne peut oublier tout ce qu'on a appris
qu'après l'avoir appris. Ou comme on ne transgresse un interdit que si cet interdit existe.
Nous n'existons pas si nous ne marquons pas un positionnement par rapport à celui de ceux d'avant.
Aussi vrai qu'il n'y a pas d'hommes sans femmes, ni de nuit sans jour, ni de vie sans mort,
il n'y a pas d'aujourd'hui sans hier quand il peut y avoir hélas aujourd'hui sans demain.
Nous ne sommes pas sans ceux qui ont été. Et c'est ce vide que nous avons ressenti à l'incendie parisien.
Ce vertige d'un vide de sens. Qui n'attire pas forcément vers Dieu, même si c'est une attirance verticale,
mais vers l'accumulation des temps et des générations, la colonne des morts qui nous ont précédés.
Elle ne nous oblige pas. Elle nous tient. C'est une colonne vertébrale.
Et j'espère que ce traumatisme collectif nous conduira à cette interrogation tant attendue
sur les choix de sociétés que nous voulons faire pour nous-mêmes et nos propres enfants.
Quoi que puissent dire les plus excités des Gilets Jaunes, ils expriment une colère qui ne me convient pas.
Je ne peux être heureux dans un pays où une telle colère est possible. Egoïstement, je peux le concéder.
On peut les traiter de cons, les insulter, en pensant que ce sont des débiles et des beaufs, et ajouter
sa colère à la leur, pour ma part, ce n'est pas leur colère mais qu'ils puissent l'éprouver qui me révolte.
Colère dont on peut se laver les mains jusqu'à la guerre civile, lorsque les temples auront cessé de brûler,
de faire diversion et de faire gagner du temps à l'occasion, mais dont on peut aussi se sentir responsable.
Ici aussi, je parle d'une responsabilité collective. Mais qui ne nous engage pas moins individuellement.
Lorsqu'on devrait savoir par expérience où mènent les colères que l'on n'écoute pas.
Néron peut jouer de la lyre olympique devant l'incendie de la cathédrale, l'arc de triomphe
n'est pas près de conduire à la Concorde qui devrait être le chantier prioritaire.
Ecoutez le silence. Il est puissant. Apprenons. Prenons le temps. Précieux. Qui nous en fait gagner.
Ce n'est pas un propos de réactionnaire mais un propos d'humaniste.
Ce n'est pas un propos de conservateur mais un propos de progressiste.
Apprenons des anciens, de nos morts, et nous trouverons bien des solutions à nos problèmes.
Qui en causeront de nouveaux que les générations suivantes devront résoudre à leur tour. Sans doute.
Mais il est urgent de nous distancier de l'urgence. De cette fuite en avant de l'immédiateté.
Où la contextualisation n'est plus possible. Ni les nuances de la pensée. Ni même l'intelligence :
la capacité à comprendre les choses.
Il est urgent de nous réinscrire, individuellement et collectivement, dans une dimension
qui est la clé de la condition humaine : le temps. Le temps long. Celui derrière nous. Celui devant nous.
Cela s'apprend dès l'enfance. Par les sciences et la culture plutôt que par l'idéologie.
Comme par l'expérience. Lorsque le savoir et le vécu s'alimentent l'un l'autre.
Et que le bonheur est chose simple : ce n'est pas la paix, c'est la concorde, la concorde entre les vivants,
mais aussi la concorde entre les vivants et les morts.

 

Philippe LATGER / Avril 2019

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Les champs d'artichauts

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La pleine lune argentait faiblement sa lumière pour que s'y découpent des cyprès aiguisés.
Les haies de pointes inégales découpaient le ciel au bout des champs qui longeaient la route
qu'il fallait bien faire à pied lorsqu'il n'y avait ni les moyens d'une voiture ni ceux d'une course de taxi.
La lune renvoyait juste ce qu'il fallait de rayons du soleil pour voir où l'on mettait les pieds.
Pour être sûr de ne pas partir dans un fossé ou le décor, s'égratigner aux ronces ou aux cailloux.
Quand le risque principal était encore de se faire faucher par une automobile.

La route était étroite, ne présentait ni trottoirs ni piste cyclable, déroulait juste son tapis de goudron
bordé d'herbes folles en aplomb de tranchées, profondes comme des canaux d'irrigation,
et n'était donc pas faite pour les voyageurs à pied. Les voitures y étaient rares. Surtout de nuit.
Mais celles qui passaient là à cette heure, au prétexte de connaître la route, y roulaient vite,
de façon imprudente, d'autant plus lorsqu'elles conduisaient - plus qu'elles n'étaient conduites -
des gens qui rentraient ivres, de bars et de discothèques, impatients d'écraser leur gueule dans leur lit.
Le jeune homme ne pouvait ignorer que les réflexes pourraient manquer à ces chauffards
trop sûrs d'eux, lorsqu'ils découvriraient, toujours trop tard, sa silhouette dans leurs phares,
et peut-être même sa figure épouvantée se précipiter sur leur capot et leur pare-brise.
Le gamin comptait sur les bandes réfléchissantes de ses baskets et sur la providence.
Bien conscient du danger. Mais son appétit était tel qu'il l'acceptait, en connaissance de cause.
C'était un risque à prendre. Quand sa priorité était de gagner la ville au plus vite. Coûte que coûte.
Il était poussé par ce qu'il ressentait comme une nécessité. Aussi urgente que celle de boire ou de manger.
Un besoin vital qui pouvait bien braver toutes les options fatales de l'entreprise.
Le garçon était encore jeune mais savait exactement ce qu'il faisait. Il marchait sous la lune.
Le long de champs de salades et d'artichauts. Et de ces hautes barrières inquiétantes de cyprès.
Était déjà loin du village où il avait quitté en douce la maisonnée endormie, ses parents et ses sœurs,
pour vivre quelque chose, n'importe quoi, qui puisse faire de lui ce qu'il imaginait être un homme.
Une lueur rongea le ciel argenté des loups-garous. Le duel ressemblait à une lutte entre deux spectres.
La lumière pâle de l'astre de la nuit était envahie par le halo orange de la ville toute proche,
et c'était une autre promesse qui se levait au-dessus des ombres, pour encourager notre aventurier.
Un trac pouvait lui serrer le ventre et le cœur, il se l'était choisi, et était prêt à aller jusqu'au bout.
Les mauvaises rencontres, il en ferait son affaire, feraient même ses affaires pour certaines d'entre elles.
Tout se passait comme il l'avait imaginé. C'est la suite, désormais, qui serait hasardeuse.
Mais le jeune homme était convaincu que le hasard et la chance souriaient aux audacieux.

 

Philippe LATGER / Avril 2019

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