Le chiffon de jambon mousse sous la spatule. Du papier que l'on mouille pour qu'il se gondole.
Qu'il cloque. Qu'il se gaufre pour laisser une prise. La lame de métal cherche du relief où elle peut.
Le produit liquide vaporisé assombrit la tapisserie. Qu'il faut décoller coûte que coûte.
Elle se ride à l'humidité comme les coussinets des doigts de ceux qui sont restés trop longtemps dans l'eau.
Je peux enfourner le couteau de ma truelle pour faire levier. Gratter le mur là où la colle résiste.
L'ornement mouillé se défait en lambeaux, s'enroule comme des anglaises ou du papier tue-mouches.
Une diarrhée de copeaux, de fleurs hideuses qui se décomposent, déféquées sur le plancher.
Qui tombent par paquets. Dans les flocons d'une poudre de plâtre. Aux gestes répétés. Obstinément.
On racle la cloison et la gorge. On frotte des surfaces. Pour les libérer. Retrouver l'état premier.
Déshabiller le lieu des présences des autres. De leurs motifs floraux et de leur mauvais goût.
On cherche la lumière. A la faire rentrer. On cherche la maison. Ou à la reconstruire.
Des cuisses poilues, bandées sur une échelle, se crispent à l'effort, pour ruiner un liseré vieux rose.
Une fausse frise qui part d'un seul tenant, tout un ruban, arraché sans lutter jusqu'à la déchirure.
Comme des langues de peaux tirées au coin des ongles. Les débris de papier mâché s'accumulent au sol.
En boules de guenilles. Du bois décomposé. Sur celui du parquet. Où je me démène, accroupi,
pour soulager les plaintes. Sous une pluie épaisse de pelures et de loques qu'il faudra balayer.
Sur l'échelle, les cuisses sont poilues. Un bermuda trop large ne saurait les cacher à mon désir coupable.
J'agite mon outil pour décharger le flingue, épuiser la tension. Je détourne l'ardeur et le bouillonnement.
Au débardeur béant, l'épaule est magnifique. Elle est brune à croquer, saupoudrée de râpures,
de particules fines logées dans le duvet. Il y a l'odeur du mâle mêlée au bois mouillé.
Et je bande à l'effort du labeur à finir. A décoller des tâches de pétales et de glue qui refusent de céder.
Il y a ce slip chargé, qui pend entre les jambes. D'une lourdeur virile aux entrebâillements.
Où mes mains n'auront pas le loisir de venir se glisser. Le bouton. La braguette. Le tissu qui s'effondre.
Bermuda aux chevilles, les cuisses écartées. Mon nez dans le paquet respire à pleins poumons
ce qu'un sous-vêtement moule dans sa mollesse, les volumes au repos qu'il protège et soutient.
C'est le parfum troublant de ce qui est fragile, sublime et inquiétant, parce que de plus intime.
Dans l'air moite et poisseux, aux nuées de gravats, je libère l'objet dont le design atroce
sait être fascinant, alors qu'il réagit à l'affranchissement, se déploie sous mes yeux comme se réveillant,
s'étire et s'épaissit, se dresse vers ma bouche, irrémédiablement, en quête de salive et de vénération.
Je chasse ces images qui énervent ma peau, provoquent des affluences sanguines et des durcissements,
pour concentrer mes forces sur la tapisserie. Griffant les murs de ma spatule pour enlever ce qui peut l'être.
Le papier mouillé devient spongieux. Et j'imbibe de bave onctueuse ce qui n'est pas une langue,
mais ce à quoi je roule des pelles, amoureusement, avec fièvre et conviction. Science et application.
Des mouvements de bassin et des grognements lascifs m'encouragent. Aux coups tendus de truelle.
Que je glisse sous la couche de déco qu'il me faut retirer. Les vestiges de vies qui ne sont plus chez elles.
Les abdos contractés. La tête renversée. Je décolle les fragments d'anciens propriétaires.
J'astique et je soulage les murs d'une maison qu'il faut démaquiller. Pour qu'elle respire mieux.
Reprenne ses esprits. Ses couleurs. Sa vigueur. Ou son souffle. Au vertige aveuglant de la libération.
Aux gouttes épaisses qui pleuvent sur le sol. Parmi d'obscènes chiffonnades. Où l'obsession s'épuise.
Philippe LATGER / Septembre 2019