- Et donc, nous allons mourir ?
- Oui mon enfant. Tout ce qui vit doit mourir.
- Et l'on ne se verra plus ? Je ne te verrai plus jamais ?
- Je deviendrai autre chose. Tu deviendras autre chose.
Mais si tu penses à moi, je ne mourrai pas vraiment. Je serai vivante avec toi.
Tant que tu vivras. Tant que tu seras là pour ne pas m'oublier.
- Tu deviendras autre chose ? Mais qu'est-ce que tu deviendras ?
- Mon corps se décomposera. Mais tu vois, c'est déjà commencé. J'ai tellement vieilli.
Nous ne cessons de devenir autre chose. Nous passons notre vie à devenir d'autres choses.
Toi même, tu n'es plus l'enfant que tu étais quand tu étais plus jeune encore.
Le petit bébé que tu étais n'est plus. C'est comme s'il était mort. Mais toi, tu es toujours là.
Tu vois ? Il n'y a rien d'inquiétant. On fait toute une histoire de cette histoire, mais ce n'est rien,
il n'y a rien de plus normal et de plus naturel.
- Je veux bien changer, mais je ne veux pas te perdre. Je ne veux pas que tu me laisses.
- Pourquoi veux-tu que je te laisse ? Ce n'est pas parce que tu ne me verras plus que je ne serai plus là.
Rappelle-toi ce que tu m'as expliqué toi-même. Tu te rappelles ? La lumière de l'étoile ?
C'est bien toi qui me disais qu'on pouvait voir la lumière d'une étoile qui était morte depuis longtemps.
Tu m'as très bien expliqué cela. Le fait que l'on pouvait voir des choses qui n'existaient plus.
- Je pourrai te voir même quand tu seras morte depuis longtemps ?
- D'une certaine façon, oui. Et aussi vrai que l'on peut voir des choses qui n'existent plus,
on peut ne pas voir des choses qui existent bel et bien.
- … L'amour par exemple.
- Oui, tu as raison, l'amour, c'est quelque chose qu'on ne voit pas mais qui existe bel et bien.
- Mais ça meurt, l'amour ?
- L'amour, c'est comme les gens, ça change, ça change avec eux, ça devient autre chose.
- Moi je t'aimerai toujours. Même quand tu seras morte.
- Mon amour, moi aussi je t'aimerai toujours, même quand je serai morte.
- Mais je ne pourrai plus te parler ?
- Pas comme nous le faisons aujourd'hui, mais on pourra continuer à se dire des choses. Autrement.
- Comment ?
- Eh bien, voyons… par exemple. Quand tu seras tout seul, tu pourras me parler à voix haute,
me raconter ta journée, me dire ce qui te tracasse, me confier tes problèmes… j'écouterai.
- Et tu me répondras ?
- C'est toi qui répondras pour moi, moi, je n'aurai plus de corps et plus de voix pour répondre directement,
mais toi, quand tu me raconteras tes problèmes, tu te rendras compte en me les racontant
que tu as la solution, elle apparaîtra toute seule, et tu sauras exactement ce que j'en pense.
Tu sais, mamie n'est plus là depuis longtemps, mais je continue à parler avec elle.
Ma maman à moi. Elle est morte, c'est vrai, elle n'est plus là physiquement. Mais elle est toujours là,
elle continue à m'aider. Tous les jours. Tu sais comment c'est possible ?
C'est parce que je suis un peu elle. Ou un peu d'elle. Comme tu es un peu moi ou un peu de moi.
En continuant à vivre de ton côté, mon petit bout de moi continuera à vivre avec toi,
comme un petit bout de mamie continue à vivre avec moi. C'est comme une chaîne.
Tu me l'as dit en regardant des photos, mamie et moi avons les mêmes yeux, ce qui est très vrai.
Quand je me regarde dans la glace, il m'arrive de voir les yeux de mamie qui me sourient.
- J'ai les yeux de mamie moi aussi.
- Absolument. Eh bien tu pourras nous voir, mamie et moi, te sourire à notre tour de temps en temps,
quand tu en auras besoin en te regardant dans la glace. Et au-delà des yeux, tu verras,
quand tu seras papa, tu penseras à moi, dans certaines situations, avec tes propres enfants,
tu te surprendras à dire ou faire quelque chose et tu te diras " tiens, ça c'est maman,
maman aurait dit ou fait ça exactement comme ça. " Nous sommes liés pour toujours.
- Maman… Alors, si je comprends bien, tu es la lumière qui continue de briller de l'étoile de mamie.
- Tu as tout compris mon chéri. Et toi, tu es ma lumière, ma lumière qui continuera à briller,
même quand je serai morte.
Philippe LATGER / Juillet 2019