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Graal et maxillaires

Publié le

Les Corbières rient de toutes leurs molaires, le calcaire des gencives, éclatant à la canicule.
C'est un mur. La frontière. Avec la canine de Quéribus. Un phare sans la mer. Le calvaire des hérétiques.
Que nous escaladons comme d'heureux lutins. A la recherche du Graal. Du trésor des Templiers.
Que j'ai déjà trouvés. C'était il y a longtemps. Ou dans une autre vie. Où tu étais déjà. Où je t'aimais déjà.
Cathares et squelettiques. Don Quichotte et Don Juan. Nous nous aimions déjà. Comme de l'eau de roche.
L'escalier est glissant. Mais le cœur à l'ouvrage, nous gravissons gaiement le pic ésotérique.
Le trésor des impies. Le butin des mutins. C'est l'or d'une lumière. Qui vient nous caresser.
Le monde est à nos pieds. Petit et magnifique. Qui ne sait pas sa chance.
Je sais la mienne. Quand je t'ai reconnu. Les mâchoires serrées. A exploser ma barbe.
C'est le vent. Le vertige. Le ciel éblouissant. Les ailes déployées au sommet du donjon.
Le Roussillon s'étale. Le Roussillon s'incline. C'est tout un mécanisme que l'on a réveillé.
Sur le dos du dragon englouti dans la terre, aux vertèbres de pierre, figé depuis mille ans,
nous célébrons la rencontre, ou bien les retrouvailles, au-dessus d'un désert qui rêverait de nous.
Le sourire est radieux. Dieu prêterait à rire. Au schiste et aux cyprès jusqu'aux voûtes gothiques.
L'émail des incisives peut perler à ta bouche, ou parler à mes yeux, quand rien n'est plus précieux.
Attirant. Vertigineux. Au nid d'aigle où nous sommes. Près du but. Ou du centre.
De moi-même peut-être. De l'univers sans doute. Avec l'ivresse et le soulagement d'une seule certitude.
La quête est un mystère. Que je bois à ta coupe. Qui n'a jamais de fin ni de commencement.
Nous étions avant nous. Avant ce que nous sommes. Ce sont d'autres que nous qui se sont retrouvés.

Et nous les laissons faire. Continuer cette histoire bien plus vieille que nous. En or et en confiance.

 

Philippe LATGER / Août 2019

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Pavane à Saint-Sauveur

Publié le

Derrière l'énorme porte cochère d'une façade austère,
s'ouvre un atrium de lumière que l'on pénètre sur la note aiguë d'une flûte traversière.
L'instrument seul nous avait tenu la porte avant une descente chromatique qui a remonté avec nous
les quelques marches conduisant à ce cirque d'hiver qui s'est mis à tourner lentement,
comme un manège, dans les flocons de harpe et les cuivres de cors rutilants,
qui se sont mis à pleuvoir pour nous étourdir d'un puits de jour immense.
Des coursives semblaient nous attendre en hauteur et nous devions franchir le portique monumental
de la cage d'escalier, et ses imposantes colonnes de marbre rouge, pour tenir la rampe travaillée,
dans les frémissements de cordes identiques à ceux des oiseaux qui s'ébrouent, nous hisser vers les nimbes
des fresques de Gervais, émeraudes et turquoises, main dans la main, prêts à risquer le pire.
Les soubassements nervurés d'un bossage minéral enveloppaient notre ascension jusqu'au palier
où nous voletions éblouis parmi les peintures, les dorures et les marqueteries, comme pris d'une valse,
au piano, digne d'Erik Satie et des excès d'absinthe, qui devait nous conduire au jardin suspendu.
Les femmes alanguies, poitrines nues, à la peau blanche, aux hanches larges, aux couronnes de fleurs
et aux chevelures luxuriantes, tiendraient la pose sur les murs jusqu'à notre retour,
lorsque j'attirais mon jeune Debussy aux moustaches félines au-dehors, loin des volutes d'Alfons Mucha,
pour une Pavane dans le patio, sur le velours de basses sensuelles, pour égrener les foulées légères
du trot souple et insouciant de la découverte, sur nos coussinets de chats, griffes rentrées, 
qui prennent possession des lieux sur les margelles et les toits, en équilibre, en liberté,
habitent l'espace et lui rendent sa raison d'être, en en faisant l'écrin d'une amitié naissante.

L'enfant demi-nu, immobile, sur son halo de mosaïques dorées dans sa niche de feuilles,
semblait jalouser le mouvement de notre duo volubile, dansant sur le chuintement rafraîchissant
d'un gargouillis continu de fontaine, au milieu de la ville écrasée de chaleur.
L'enfant n'était pas seul avec nous, quand une autre statue, clouée à sa posture, fermait les yeux,

les bras levés, figée dans sa nudité ronde et froide, comme nous assurant, faute de bénédiction,
sa discrétion et son silence, témoin de ce qui se jouait sourdement à nos rires et à nos enthousiasmes.
Le cœur battant la mesure d'un clair de lune en plein midi, nous nous échappions du palais endormi,
dévalant les escaliers pour courir en confiance au devant de ce qui devait arriver.
La valse de Satie peut le dire à ma place. Je te veux peut tournoyer dans le vide de la rotonde.
Des mots qui n'auront pas besoin d'être prononcés dans la brise chaude venue caresser l'évidence.

Au regard grave que tu surprends dans mes yeux. Au sourire qui le remplace aussitôt scintillant de malice.
Quand ce ne sont pas les richesses et la volupté de l'Hôtel Pams qui m'impressionnent le plus.
Je t'arrache à la rue pour nous faire disparaître ensemble sur le Mont Saint-Sauveur. Je t'ai reconnu.
Avec la candeur de l'enfance et l'émotion d'une réminiscence. Aussi violente que délicate.

Aussi subtile que résolue. La rosée d'un accord au piano se détache du ciel. Goutte dans le bassin.
D'une mélancolie qui ignore la peine. Sûre d'elle. De son tempo comme de sa trajectoire.
Ce n'est pas du chagrin, ni l'ombre d'une tristesse. Juste la certitude. Du bonheur qui s'en vient.
A pas feutrés. Ou de géant. Glissé. Timide ou triomphant. Et l'émoi saisissant de connaître sa chance.
Que tu roules dans tes doigts. Comme une cigarette. Que je veux allumer.

 

Philippe LATGER / Juillet 2019

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Tout. Tant qu'à faire.

Publié le

Le retour du charbon sur l'arcade sourcilière. Ou les poils d'un pinceau. Soyeux. Sous mon pouce.
Pour protéger tes yeux qui s'interrogent. On dirait qu'ils sont faits. A l'épaisseur des cils.
Comme un coup de crayon. Au masque de Pharaon.
Ils se décident à sourire. Ils s'éclairent. Et je fonds. Je me dématérialise.
Narine contre narine. Nez à nez. Je te respire. Je cherche ta bouche. Je cherche ta langue.
J'aurai ton visage pour masque funéraire. Celui de Toutankhamon qui réprime son rire.
Bouleversant de lumière et de vitalité. Je ronronne à mon astre solaire.
Qu'on m'enferme avec lui dans les temps infinis du dernier sarcophage.

 

Philippe LATGER / Juillet  2019

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D'être deux

Publié le

Mon plaisir est dans l'ombre au milieu des acanthes et de silhouettes sombres
qui singent la tourmente d'une nuit lumineuse. Au citronnier bizarre et nos vies venimeuses,
la ville est un bazaar. Aux ténèbres chantées, le vin peut tout résoudre. Le sourire est planté
comme pour me dissoudre ou me réanimer, dans mes yeux éblouis où j'ai dû m'abîmer.
Le nocturne inouï. La musique se frotte comme un chat dans mes jambes, les archers et leurs flottes,
une viole de gambe, et la voix qui s'enroule avec l'art de soigner comme une étrange houle
aux chevilles, aux poignets, autour de ma poitrine et d'un corps à bander.
La lune nous devine. Aux promesses scandées. Aux espoirs silencieux et aux voiles immenses.
Dans le jardin précieux où tout meurt et commence, je peux rire des cieux et de ma propre chance.
Il y a toujours des rats pour quitter le navire. La peur ? Bon débarras. Tous les doutes chavirent.
Quand je caresse enfin le bonheur d'exister, de rassasier ma faim, sans pouvoir résister
à l'idée insolente de n'être plus tout seul. 
Des branches indolentes agitent leurs linceuls dans les détonations de bouchons de champagne.
C'est la végétation, ma ville à la campagne, qui célèbrent avec nous le pouvoir d'être deux.
Dans l'écrin velouté d'un enclos bien caché, de vieux démons voûtés ont pu être lâchés
et s'enfuir aussitôt à ce bel exorcisme. A mon bord, le bateau n'ignore pas notre isthme.
Les deux mers que nous sommes ont trouvé un Eden, où l'amour est fait homme et la vie vaut la peine.
Une bande de terre a permis la rencontre. La chaleur de la chair. Et l'oubli de la montre.
Au fond d'une ruelle où des étoiles pleuvent, les pulsions sont cruelles et font tout ce qu'elles veulent.
A l'attraction terrible et au choix implacable d'être au cœur de la cible, de renverser la table,
de ne rien empêcher, c'est nos mains qui s'aimantent à ce parcours fléché, et nos doigts qui cimentent

le chemin tout tracé, plus clair qu'une évidence.
Rien ne peut l'effacer. Il se dresse et s'élance. Nos bouches l'on trouvé sans même y prendre garde.
Au milieu du gravier, du bois et des échardes, il s'ouvre à nos baisers et nous mène aux aurores,
où nos rêves, attisés, sont plus forts que la mort et la réalité.

Les étoiles complices alliées à la cité, ont créé une alcôve où je me sens vivant,
où ma folie se love au désir et au vent, et célèbrent avec nous le pouvoir d'être heureux.
 

Philippe LATGER / Juillet  2019

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Mémo

Publié le

Il me faudra trouver comment décrire ta bouche.
Trouver les mots et les images. Les plus justes. Les plus proches. Les plus précis.
Pour décrire tes yeux. Et tes sourcils.
Il me faudra trouver comment décrire ton nez.
Et l'harmonie de l'ensemble. Sans doute. Je trouverai.
Mais saurai-je décrire la lumière de ton sourire ?
Ce qu'il produit sur l'assemblage. Comment chaque élément chavire. Se positionne.
Comment ce mouvement éclaire et irradie ce qui se trouve autour de toi.
Pourrai-je décrire un jour, l'effet que ce sourire, ces yeux rieurs, ont provoqué en moi.
Je vais trouver. Je vais trouver comment faire. Comment restituer ce bouleversement.
Comment reproduire ne serait-ce qu'une parcelle de ce miracle.
J'en suis incapable à ce jour. Je viens de prendre le 33 tonnes en pleine tronche.
Et je ne suis déjà plus sûr de rien. Mes mots peinent. Intimidés. Impressionnés.
Les lèvres charnues sur tes dents blanches. La moustache répond au bouc.
Sur ta belle gueule de Syrien. Que j'ai dans les doigts sans pouvoir la décrire.
C'est perdu d'avance. Rien de ce que j'écrirai ne pourra égaler ce que tu m'as fait vivre.
Je note cela pour que cela soit noté. Je grave où je peux un témoignage pour moi-même.
La rencontre a eu lieu. Et tu existes.
C'est tout ce que je peux dire.
Les mots me manquent.
Certes. Moins que toi.

 

Philippe LATGER / Juillet  2019

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Jusqu'au cinquième étage

Publié le

Dans la tramontane chaude qui balayait la ville et la plaine à nos pieds,
qui venait prendre la place de mes dix doigts dans tes cheveux bouclés,
nous avions pris de la hauteur, à la candeur ascensionnelle de la rencontre, vertigineuse,
rire au sommet des donjons et des tours, au-dessus d'un monde dont nous nous sommes sauvés.
Au jardin suspendu d'un bastion comme au balcon du théâtre de la nuit, nous étions dans les étages,
au-dessus des nuages, invulnérables, inatteignables, et pouvions dériver, attachés l'un à l'autre,
librement, parmi les lanternes volantes et les feux d'artifice, planant sur les toits et les feuillages,
virevoltant dans le ballet des martinets du crépuscule, aspirés par le tourbillon nébuleux des étoiles.
Elles sont dans tes yeux. Sous le trait noir de tes cils égyptiens. Elles brillent en souriant
pour se mélanger aux miennes, reconstituer l'espace et le cosmos. En entier. Nez à nez.
Parmi les flammes des cyprès qui dansaient sous le vent sur une pyramide de brique,
ignorant les volées de cloches et la marche du temps, l'éternité pouvait tenir dans l'instant voluptueux
des baisers enfiévrés qui nous tiraient de là, pour nous extraire de la ville comme pour nous y fondre.
C'est à l'abri des arbres, de l'écrin en suspens, que ton souffle vint me traverser, à nos lèvres ouvertes,
à nos bouches offertes, et ton âme s'enrouler à la mienne comme aux rouleaux de l'océan du monde.
L'attraction est trop forte. Elle n'est pas que terrestre. Le miracle des évidences physiques.
Imparables. Contre lesquelles personne ne peut rien. Pas même les acteurs. Pris dans les éléments.
Et des logiques qui les dépassent. Lorsque tout semblait fait soit pour les confronter soit pour les réunir.
Hissés sur des remparts dans nos propres bourrasques, nous n'avions qu'à nous laisser porter,
par la force des choses, la violence du désir, l'ivresse d'être soi au pouvoir d'être ensemble,
propulsés au sommet de la cité complice, au faîte du palais qui fut bâti pour nous.

Et c'est tout un pays écrasé de lumière qui fêtait la fusion avec nos retrouvailles, que j'ai redécouvert
plus vaste et bien plus beau que je ne le connaissais ou pensais le connaître.
L'horizon avait reculé pour ouvrir un espace à la taille de ce qui se passait, de ce qui m'arrivait.
Le corps contre le mien était le centre de ce manège étrange, le cœur du mécanisme qui me réanimait.

Rendait le bleu plus bleu, le présent plus présent, et toute chose aimable. Merveilleuse. Bouleversante.
De la cime des arbres aux sommets des murailles, des toits et des clochers aux plus hautes aiguilles,
je me suis laissé faire quand tu mènes la danse, m'emportant avec la détermination des plus fortes rafales.
Jusqu'au cinquième étage où j'avais ton visage dessiné pour mes mains, pour ma seule conscience.
Tes pommettes saillantes pour épouser mes paumes, encadrer ce regard où je peux en confiance à la fois
me perdre et me retrouver, tout comprendre et ne comprendre plus rien.

La nuit a été faite pour ce prodige. N'a été faite que pour cela. Pour gagner en mystère à ton sourire.
Pour gagner en voluptés à tes caresses. Pour gagner en profondeur et en sensualité à l'ombre de tes cils.
A la lumière de ton rire. A la chaleur de ta peau. Où je peux adorer le réel. Reprendre mon souffle.
Plus beau que jamais. Vivant à pleine bouche l'urgence d'exister.

J'ai déjà pris la foudre. Je sais la reconnaître lorsqu'elle frappe en plein cœur.
Si elle tombe de si haut c'est pour me relever et m'emporter très loin, au plus près de moi-même,
à une altitude jamais atteinte, où je devais te rejoindre, et où tu m'attendais.
Ma bouche dans ton cou. L'odeur de tes cheveux. Au bal des martinets et des feux d'artifice.
J'embrasse le bonheur de recréer le monde. Quand tu portes à toi seul tout ce qui lui manquait.

 

Philippe LATGER / Juillet  2019

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A mon avant-bras bandé

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Longue est l'ombre de ton corps. Pâle est l'ambre de ta langue.
Crâne est l'homme qui se cambre, qui tangue et qui t'aime encore.
La cheville est scélérate. Salomés au court-bouillon

s'embobinent et déshydratent des silhouettes de salon.
Les talons entre les cuisses voltigent aux coups de sabots.
Ce sont des archets qui bruissent, ou qui crissent à tout crin,
aux bassins qu'ils réunissent, les crinières en lambeaux.
Le bandonéon à cran - la coiffure est Années 30 -
compte ses boutons de nacre, comme autant de rangs de perles,
retarde l'aube et son fiacre, se contentera de merles,
dans le brouillard équivoque où l'impatient veut l'attente.
C'est le compas d'une jambe. L'arc de cercle sur le sol.
Le corps au bout d'une corde pour un dernier dithyrambe.
Le couple qui se déchire peut se prendre par le col.
Il se cherche. Il se désire. Quand ta bouche est mon bâillon.
L'ombre est longue à la dérive. Au rythme lent de ce timbre.
L'étreinte est la récidive d'une langue évaporée,
qui désarme ce qu'elle aime, qui aime craindre et adorer,
à mon avant-bras bandé pour retenir l'avalanche.


 

Philippe LATGER / Juillet 2019

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Tango(s)

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La beauté de la bite.

 

Philippe LATGER / Juillet 2019

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Cancer généralisé

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- Et donc, nous allons mourir ?
- Oui mon enfant. Tout ce qui vit doit mourir.
- Et l'on ne se verra plus ? Je ne te verrai plus jamais ?
- Je deviendrai autre chose. Tu deviendras autre chose.
Mais si tu penses à moi, je ne mourrai pas vraiment. Je serai vivante avec toi.
Tant que tu vivras. Tant que tu seras là pour ne pas m'oublier.
- Tu deviendras autre chose ? Mais qu'est-ce que tu deviendras ?
- Mon corps se décomposera. Mais tu vois, c'est déjà commencé. J'ai tellement vieilli.
Nous ne cessons de devenir autre chose. Nous passons notre vie à devenir d'autres choses.
Toi même, tu n'es plus l'enfant que tu étais quand tu étais plus jeune encore.
Le petit bébé que tu étais n'est plus. C'est comme s'il était mort. Mais toi, tu es toujours là.
Tu vois ? Il n'y a rien d'inquiétant. On fait toute une histoire de cette histoire, mais ce n'est rien,
il n'y a rien de plus normal et de plus naturel.
- Je veux bien changer, mais je ne veux pas te perdre. Je ne veux pas que tu me laisses.
- Pourquoi veux-tu que je te laisse ? Ce n'est pas parce que tu ne me verras plus que je ne serai plus là.
Rappelle-toi ce que tu m'as expliqué toi-même. Tu te rappelles ? La lumière de l'étoile ?
C'est bien toi qui me disais qu'on pouvait voir la lumière d'une étoile qui était morte depuis longtemps.
Tu m'as très bien expliqué cela. Le fait que l'on pouvait voir des choses qui n'existaient plus.
- Je pourrai te voir même quand tu seras morte depuis longtemps ?
- D'une certaine façon, oui. Et aussi vrai que l'on peut voir des choses qui n'existent plus,
on peut ne pas voir des choses qui existent bel et bien.

- … L'amour par exemple.
- Oui, tu as raison, l'amour, c'est quelque chose qu'on ne voit pas mais qui existe bel et bien.
- Mais ça meurt, l'amour ?
- L'amour, c'est comme les gens, ça change, ça change avec eux, ça devient autre chose.

- Moi je t'aimerai toujours. Même quand tu seras morte.
- Mon amour, moi aussi je t'aimerai toujours, même quand je serai morte.
- Mais je ne pourrai plus te parler ?
- Pas comme nous le faisons aujourd'hui, mais on pourra continuer à se dire des choses. Autrement.
- Comment ?
- Eh bien, voyons… par exemple. Quand tu seras tout seul, tu pourras me parler à voix haute,

me raconter ta journée, me dire ce qui te tracasse, me confier tes problèmes… j'écouterai.
- Et tu me répondras ?
- C'est toi qui répondras pour moi, moi, je n'aurai plus de corps et plus de voix pour répondre directement,
mais toi, quand tu me raconteras tes problèmes, tu te rendras compte en me les racontant

que tu as la solution, elle apparaîtra toute seule, et tu sauras exactement ce que j'en pense.
Tu sais, mamie n'est plus là depuis longtemps, mais je continue à parler avec elle.
Ma maman à moi. Elle est morte, c'est vrai, elle n'est plus là physiquement. Mais elle est toujours là,
elle continue à m'aider. Tous les jours. Tu sais comment c'est possible ?
C'est parce que je suis un peu elle. Ou un peu d'elle. Comme tu es un peu moi ou un peu de moi.
En continuant à vivre de ton côté, mon petit bout de moi continuera à vivre avec toi,
comme un petit bout de mamie continue à vivre avec moi. C'est comme une chaîne.
Tu me l'as dit en regardant des photos, mamie et moi avons les mêmes yeux, ce qui est très vrai.
Quand je me regarde dans la glace, il m'arrive de voir les yeux de mamie qui me sourient.
- J'ai les yeux de mamie moi aussi.
- Absolument. Eh bien tu pourras nous voir, mamie et moi, te sourire à notre tour de temps en temps,
quand tu en auras besoin en te regardant dans la glace. Et au-delà des yeux, tu verras,
quand tu seras papa, tu penseras à moi, dans certaines situations, avec tes propres enfants,
tu te surprendras à dire ou faire quelque chose et tu te diras " tiens, ça c'est maman,
maman aurait dit ou fait ça exactement comme ça. " Nous sommes liés pour toujours.
- Maman… Alors, si je comprends bien, tu es la lumière qui continue de briller de l'étoile de mamie.
- Tu as tout compris mon chéri. Et toi, tu es ma lumière, ma lumière qui continuera à briller,
même quand je serai morte.
 

Philippe LATGER / Juillet 2019

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Et la faïence bleue

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Le dos nu. Le dos brûle. Au soleil. Le dos missile dans son canyon de bulles. Sous-marin.
Les épaules sont cuites. Elles se frayent un chemin. Dans le vague. La piscine. Et la faïence bleue.
La lumière aveuglante. Le ciel blanc du brasier qui fait plisser les yeux. Le monde est écrasé.
Les pinèdes et les arbres. Les insectes. Les cigales. La maison sous ses tuiles. Le jardin. Et la terre.
La chaleur sur la peau. Le corps se lève. Affronte le plomb de juillet et de sa canicule.
Renverse le rapport de force. Il se lève et il plonge.
J'ai envie de te plaire.

 

Philippe LATGER / Juillet  2019

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