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Basta così

Publié le

J'ai sorti du cash de mon compte bancaire. Découpé mes cartes de crédit.
Détruit la carte SIM de mon téléphone. Pris quelques affaires à la nuit tombée.
Et je suis parti. Sans prévenir personne. Je disparais. Adieu.
Je n'ai pas le courage de me suicider. Quand, à vrai dire, je ne saurais trop comment m'y prendre.
Je n'avais pas chez moi de sorties de gaz. Ni potes médecins pour me prescrire des médocs.
N'avais pas appris, au grand désespoir de mon père, à faire quelque nœud que ce soit,
quand je n'avais pas de cordes en magasin. Ni ponts, ni voies ferrées à portée de main.
Et le tabac, même à fortes doses, prenait décidément trop de temps.
J'avais bien des ciseaux, des couteaux, bien des objets qui auraient pu faire l'affaire
à condition de savoir s'en servir et faire les choses proprement.
Il ne s'agissait pas de se manquer pour apitoyer son monde ou attirer l'attention.
Ce n'est pas parce qu'on n'a plus d'illusions qu'on n'a plus sa dignité.
Et puis, pour être honnête, l'idée-même de me suicider me fatiguait d'avance.
On n'imagine pas tout ce à quoi il faut penser pour préparer un coup pareil.
C'était au-dessus de mes forces. Lorsqu'au fond, après quelques nuits blanches d'introspection,
ce que je désirais vraiment, ce n'était pas mourir, mais simplement disparaître.
Ce qui n'est pas exactement la même chose.
J'ai 40 ans. Ce qui en soi est déjà une vie. En d'autres temps, 40 ans était même déjà vieux.
Je connais tellement de monde mort à 16 ans, à 20 ans, à 30 ans, de vies brisées si jeunes,
qu'il est facile pour moi de relativiser. D'autant que ça n'est pas une question d'âge.
C'est une question de désir. Que je n'ai plus. Celui d'exister aux yeux des autres.
C'est pour avoir bien identifié ce désir que j'ai compris que mourir n'était pas nécessaire.
Il me suffisait de disparaître. Sortir du champ. M'effacer du monde des hommes.
J'ai marché jusqu'aux portes de la ville. Dans la nuit, comme le chat de gouttière que je suis.
Et me suis aventuré plus loin. Traversant les zones industrielles et les quartiers pavillonnaires.
Jusqu'à me retrouver en rase campagne. Où j'ai continué à marcher. Sans m'arrêter.
La vie est magnifique. L'univers. Ce système solaire. Notre planète. Ses océans. Sa faune. Sa flore.
Tout est absolument remarquable. De beauté et d'intelligence.
Mais, en tant qu'humain, il fallait aussi faire avec un autre monde. Le nôtre.
La société. Dont j'ai l'impression d'avoir fait le tour. La vanité ? Le sexe ? Quoi d'autre ?
Je n'ai pas fondé de famille. Je n'ai pas d'enfants. Aucune responsabilité. Aucun engagement.
N'ai donc pas ce genre d'excuses pour m'y maintenir.
Pour me donner ce sentiment d'être indispensable ou simplement utile à quelque chose ou quelqu'un.
Car, en y ayant bien réfléchi, c'est bien cela. Je ne sers objectivement à rien ni à personne.
En fait, c'est un péché d'orgueil.
Pas parce que je me sens supérieur à vous qui êtes dans l'illusion contraire.
Mais parce qu'être quelqu'un ne m'intéresse pas. Et que j'y trouve une satisfaction personnelle.
Une fierté. Comme lorsqu'on parvient à se défaire d'une drogue, à s'émanciper d'une addiction.
J'ai choisi d'être SDF. C'est une liberté que je prends. Le suicide en est une autre.
Mais je me dis que la mort viendra bien assez tôt.
C'est une expérience que je vivrais bien tôt ou tard. Il suffisait de jouer la montre en attendant.
Non. Ma liberté, c'est de me détourner du monde des hommes qui fonctionne très bien sans moi.
Pour ce que vous en faites, définitivement, vous n'avez pas besoin de moi.
Et vous ne remarquerez même pas mon absence.

 

Philippe LATGER / Janvier 2019

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Transcanadienne

Publié le

" Il y a deux cèdres du Liban. " Celui du départ et celui de l'arrivée. En effet. Je confirme.
La voix parle dans une interview de ses Années Américaines. Les allers-retours sur l'Atlantique.
L'aéroport de Roissy. Où je vais prendre mon avion pour Montréal. Au Terminal 9.
Dans mon taxi, j'ai repéré les deux arbres. Et je repense à cette interview avec fraternité.
Je n'ai pas mon visa de résident permanent au Québec. Et je dois faire le tour du poteau.
Tous les deux mois. Les coups de tampon gribouillent une à une les pages de mon passeport.
Visas touristiques. Immigration Québec semble avoir approuvé ma demande francophone.
Il faut attendre la validation d'Ottawa qui ne vient pas. Et je passe ma vie dans les aéroports.
Après la mort de ma mère, je me retrouve sans attaches, libre de mes mouvements.
J'ai envie d'Amérique. Cela pourrait être New York. Pourquoi pas ? " Tu as peur de New York ?
- Non. Je n'ai pas peur de New York. J'ai peur de moi à New York. " Nuance. Et pas des moindres.
Sans doute étais-je moins dangereux pour moi-même dans la métropole québécoise, somme toute
plus provinciale et tranquille, que si je m'étais vautré directement dans le bourbier délicieux
de Manhattan, avec toutes les tentations auxquelles je n'aurais manqué de succomber.
Je me méfiais de moi-même. Ou de mon vilain petit Mister Hyde qui me jouait des tours.
Il me semblait pouvoir limiter les dégâts en me tenant à une distance de sécurité. 600 kilomètres.
Qui ne seraient pas de trop. D'autant que j'avais eu un coup de cœur sincère pour Montréal.

La porte de l'Amérique. Celle par laquelle j'étais entré quelques années plus tôt.
Mon premier séjour outre-Atlantique. Atterrissage dans les champs de patates de Mirabel.
J'ai 21 ans, et deux amis pour m'accompagner. Un mois plein sur la Côte Est.

Nous récupérons nos bagages et montons intimidés dans un bus pour le centre-ville.
Une heure de route. A la radio, de la chanson française : un choix du chauffeur, qui a la main,
et dont le confort personnel est légitimement prioritaire sur celui des passagers. Lorsque soudain,
cela retentit dans l'autobus : une intro au piano reconnaissable entre toutes, et la petite voix fluette
mais mâture, qui confie très vite à qui veut l'entendre : " Une nuit, je m'endors avec lui… "
Bienvenue. Le Québec m'accueille avec Amoureuse. Et je n'oublierai jamais ça.
Après cette aimable attention, viendra le choc. Visuel. Lorsqu'au détour d'un échangeur en béton,
après avoir contourné le Mont Royal, apparaîtront les gratte-ciel du centre-ville. Nous y voilà.
Je ne sais pas encore que je m'installerai ici quatre ans plus tard. Je prends la puissance urbaine
de la métropole en pleine poire, avec l'émotion, immense, d'une histoire qui n'est pas la mienne.


Philippe LATGER / Janvier 2019

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L'oreiller à l'aurore

Publié le

Le ronronnement des machines, des frigos, des climatiseurs, des ventilations d'immeubles,
tout un bourdonnement assourdissant qui surgit lorsque la circulation automobile se tait.
New York ne dort jamais. Pas même à Chelsea. Les néons d'une enseigne grésillent sur l'hôtel.
C'est un fond sonore qui, après avoir été écrasé par la foule festive de la soirée, et de la nuit,
prend sa revanche aux petites heures du matin, avant l'aube, règne en maître dans le quartier.
Des chats font du raffut dans les poubelles. Ou coursent des rats plus gros qu'eux.
Je ne réside pas dans l'hôtel dont je sors. Le mien est à Times Square. J'ai du chemin à pied.
Le métro n'est pas encore ouvert. Et les taxis se font rares. Même sur les avenues.
Certains roulent lentement, comme des prédateurs, à l'affut, comme ces hommes mariés
qui ont fait le mur pour venir chercher une pute, on ne les entend pas arriver.
Vous faites non de la tête ou de la main, ou bien vous les ignorez quand ils roulent à votre hauteur,
à votre vitesse, pour leur signifier que vous avez pris le parti de marcher. C'est mon cas.
30 rues dans les pattes. C'est ce qu'il me faut après une nuit d'amour et le cœur en compote.
Une bonne marche dans la ville, avec Manhattan pour moi tout seul. J'occupe le terrain.
C'est la partie que je préfère de la nuit. Celle où je m'approprie le monde déserté et abandonné
par ceux qui dorment, celle où je veille, où je fais mon tour de garde, fier de ma responsabilité.
Je fais mon inspection dans les dortoirs, transformés en canyons inquiétants dans les ténèbres.
30 rues, c'est le temps d'un voyage, qui permet à mon esprit de vagabonder librement.
Je viens de tomber amoureux. Je suis dans la merde. La nuit a été sublime. Un conte de fées.
Le coup de foudre. Hallucinant. A travers la vitre du bar. Où j'ai su aussitôt que j'étais cuit.

Je n'étais pas encore entré le rejoindre que je savais. Nous nous plaisions terriblement.
Voracement. Eperdument. Quand le désir est une force qui nous dépasse, plus grande que nous.
Une attraction que nous ne maîtrisons pas et ne choisissons pas toujours. Phénoménale. Electrique.

Je ne suis pas sûr que tout ce qui suivit ce premier regard se soit réellement passé.
En même temps, c'est comme si tout avait été révélé et vécu dans la seconde de ce premier contact.
Le premier verre. Le dîner. Le dernier verre. La chambre de l'hôtel. Tout était écrit. Mécanique.
Même si en temps réel, chaque étape était une nouvelle victoire. A la fois inespérée et attendue.
Ce paradoxe qui me fascine. Ce sentiment que c'est normal. Ce sentiment que ça ne l'est pas du tout.
Aussi fort et aussi sincère l'un que l'autre. Eprouvés en même temps. Dans un vertige.
Celui de sa bouche dans mes cheveux. Dans mon cou. Et mes yeux que je plante dans les siens.

De petits immeubles anciens de trois étages, modestes, cubiques, exhibent leurs escaliers de service
et l'enseigne d'une épicerie, d'une banque ou d'une pharmacie, alignés face aux buildings cossus
des Années 30, de vingt étages, au pied desquels ils ressemblent à de petites boîtes à chaussure.
Des tours encore plus hautes, des Années 60 et 70, relèguent les illustres immeubles art déco
au rang de petits jeux de cubes pour enfants, écrasant davantage les petits édifices de western.
Le décor est découpé à la hache sur le ciel orangé, ou anisé, au brasier des lumières artificielles.
Les coins sombres ne manquent pas. A la parcelle non bâtie qui sert de parking automobile.

Aux petits jardins qui végétalisent les entrées d'une résidence monstrueuse de brique brune.
Et, en bon veilleur de nuit, j'ai une pensée émue pour toutes les âmes qui rêvent dans leur lit,
n'ont aucune conscience du spectacle auquel ils participent, joignant leur respiration ensommeillée
à celle de la ville, qui souffle de mille grilles des entrailles de l'île, de canalisations et d'entresols,
avec des odeurs de cuisine, d'eaux usées, de détergent et de crasse, dans un bourdonnement continu.
Je suis émerveillé par le génie des hommes. Qui fait si bien oublier leur bêtise quand ils dorment.
Je les aime. Aussi vrai que j'aime cette ville. Quand aimer les uns revient à aimer l'autre. New York.
Où il a fallu que je te rencontre. Alors que je devrai prendre mon bus pour retourner au Québec.
Montréal n'est pas loin. Mais déjà trop loin quand je rêve de revenir avant même d'être parti.
Que dois-je faire ? Que devons-nous faire ? Faut-il faire quelque chose ?
Notre correspondance était déjà fiévreuse. Justifiait l'urgence de la rencontre.
Quand nous nous aimions déjà avant de nous confronter physiquement l'un à l'autre.
Nos corps ne nous ont pas trahis. Nos peaux ont adhéré. Le coup de foudre était validé.
En un regard. A travers la vitre du bar. Sur le trottoir. L'éblouissement. Je sais. Je suis perdu.
Et c'est voluptueux de l'être. Il n'y a plus agréable tourment que celui qui me torture. J'en ris.
Seul sur cette avenue de Manhattan où le temps s'est arrêté. Je sais que je vais en chier.

Tu es marié. Avec des enfants. Je vais en chier mais je signe. Pour ce bonheur immédiat.
Que je savoure. Avec gravité et désinvolture. Que j'embrasse furieusement. Sans retenue.
Jusqu'à Times Square. La porte tournante. L'ascenseur. L'oreiller que j'étreins. A l'aurore.

 

Philippe LATGER / Janvier 2019

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Les barricades du week-end

Publié le

Dès la sortie du train, Gare de Lyon, le froid m'a saisi pour ne plus me quitter.
La cigarette sur le quai fut rapide, comme ma foulée jusqu'au métro.
Mon frère vient d'emménager à Nantes et ne peut plus me loger rue Saint-Honoré.
Je file à Nation où j'ai pris une chambre dans un petit hôtel. Les lignes sont perturbées.
Nouvel acte des Gilets Jaunes. Mais ça roule dans la direction de Vincennes.
La chambre est ordinaire. Elle donne sur l'avenue Philippe Auguste.
Le froid et l'humidité ensemble sont tels que je ne parviens pas à me réchauffer.
La lumière est maussade. Et Paris semble assiégée. Comme retenant sa respiration.
Philippe Auguste. J'avais ici un amoureux, il y a longtemps. Dans les Années 90.
Avant le Québec. A cette période où je sortais très assidûment au Queen. Entre 1993 et 1998.
Un garçon compliqué. Le nez dans la poudre. Qui gobait des tas de trucs qui lui niquaient le cerveau.
Mais très sexy. Et son tourment de poète maudit ou de diva participait à son sex-appeal.
Oui, c'était ça. Bertrand. Et sa grosse voix grave. Je me rappelle la nuit passée chez lui.
Avenue Philippe Auguste. Et je frissonne à l'idée que cette histoire remonte déjà à vingt ans.
N'ayant pas dormi de la nuit ni dormi dans le train, habillé dans le lit, je m'endors.
Me réveille trois heures plus tard. Alors qu'il fait déjà nuit. Je suis désorienté.
J'ai toujours détesté dormir dans la journée. N'ai jamais aimé l'idée-même de sieste.
Le réveil, c'est parce que j'ai faim. Je n'ai pas le courage d'appeler des amis. Il fait trop froid.
Je veux juste manger et dormir. Je trouverai bien quelque chose à emporter dans le quartier.
Il me faut mobiliser toutes mes forces. Ajouter des couches de fringues pour braver la nuit.

Et la pluie. Glaciale. Qui n'a pas dissuadé les insurgés de venir manifester dans la capitale.
Nous sommes en pleine jacquerie. En pleine insurrection. Celle des travailleurs pauvres.
Une spécificité du mouvement l'atteste mieux que d'autres. Cela se produit chaque samedi.
Les barricades du week-end. Précisément parce que ça travaille la semaine. Pour quatre sous.
Le quartier est calme. Mais il m'est impossible de sortir du cash. Les distributeurs, sur Nation,
sont condamnés, barrés et calfeutrés par de grandes plaques de bois qui protègent aussi les vitrines.
On se croirait en Floride ou dans les Caraïbes à la veille d'un cyclone. Je n'avais pas pensé à ça.
J'étais monté dans le train, le matin tôt à Perpignan, sans me soucier des modes de paiement.
Je n'avais pas anticipé le fait que même sur le boulevard Voltaire, les banques seraient toutes
barricadées. Etat de guerre. J'ai pu payer mon sandwich avec ma carte de crédit.

Quatre sous qui ne permettent plus de vivre dignement.
Quatre sous qui ne permettent plus de faire des projets. Ni pour soi-même, ni pour ses enfants..
L'Amérique, via Berlin, via Bruxelles, en demande trop aux Européens. Aux Grecs, aux Italiens...
La République n'est pas menacée. C'est la République qui se réveille. Dans la froidure de décembre.
Je suis revenu sans traîner manger mon sandwich dans ma chambre d'hôtel. Assis sur le lit.
Je n'ai appelé personne. Je vais simplement bader le petit Charles Consigny à la télévision.
Il fait le job du chroniqueur de droite sur le plateau du talk show du samedi soir.

Il ne démérite pas, mais il est jeune, les os du crâne ne sont pas encore soudés.
Il n'a pas le mordant de Zemmour ou Polony à ce poste. Ni le mordant ni les arguments.
Il est encore trop bien élevé et ne parvient pas à s'imposer. S'il ne donne pas tout il est prometteur.
Et, si les os du crâne ne sont pas soudés, ce sont ceux malgré tout d'une tête bien faite.
Il prendra de l'épaisseur avec le temps. De l'assurance aussi. Le sens de la repartie est là.
Comme l'intelligence et la culture. Il finira par cesser de le contraindre ou de le contrarier.
Il est très beau. Son seul défaut est qu'il cherche encore à être aimé. L'écueil de la jeunesse.
Les Gilets Jaunes seront bien-sûr au cœur des conversations. Le pays bascule. Dans l'inconnu.
Et j'ai le sentiment, en regardant la ville déserte, prostrée, sous la pluie, par la fenêtre,
que nous vivons un moment historique comme nous n'en avions vécu depuis longtemps.
Mai 68 en France. La chute du mur de Berlin... Nous sommes dans cet ordre de grandeur.
Pour la commémoration du 11 novembre, j'entends le Président Macron parler d'un événement
historique. Non monsieur le Président, pardon, mais, même si c'est un centenaire, même si les chefs
d'Etat sont nombreux, la commémoration n'est pas un événement historique, c'est l'événement
qu'elle commémore qui l'est. Monsieur le Président, vous rêviez d'événements historiques ?
Vous en avez un. L'insurrection des Gilets Jaunes.

Nous ne voulons pas nous fâcher avec Berlin. C'est bien normal. L'Histoire. Précisément.
Au moment où les Britanniques essaient de sortir de l'Union Européenne, cela me glace le sang.
L'Union me plaisait avec un trio de tête que je trouvais rassurant. Avec le Royaume-Uni.
L'Histoire. Précisément. Que Londres veuille partir ne me plaît pas.
Que l'on veuille faire payer à Londres sa volonté de partir encore moins.
On peut ne pas aimer les Anglais, c'est tout de même Londres, et le Royaume-Uni.
Je n'imagine pas l'Europe sans eux. Je n'avais pas rêvé de la Grande Allemagne.

Quand le Président Macron ne semble pas savoir vendre l'idée d'une Grande France.
Un concept qui doit échapper à sa culture plus qu'à sa génération.
L'Union Européenne implose. Le peuple français invoque la République dans la rue.

Paris connaît cette histoire par cœur. La violence comme dernier recours.
Celle qui explose quand on s'est tu trop longtemps. Je reconnais ce pays. Il cherche à résister.

Le Président ne croit pas si bien dire quand il justifie l'Union par la paix.
C'est bien de cela qu'il s'agit. Plus que jamais. La pluie est froide. Paris affreusement calme.
Nation. Philippe Auguste. Un couple baise dans la chambre d'à côté.

 

Philippe LATGER / Janvier 2019

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Temps de travail

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Dans les énormes oreillers immaculés, je me redresse, les cheveux en pétard.
Même après une nuit de sommeil, les taies sentent la lessive comme si elles sortaient à peine
de la blanchisserie, tout comme les draps, dans lesquels je m'étire, et m'entortille en grognant.
Je ne suis pas certain d'avoir fini ma nuit. Même si la faim me propose des arguments contraires.
Le nez dans le traversin, étalé sur le ventre comme les silhouettes désarticulées des scènes de crimes,
je visualise de la viennoiserie, des fruits, et du pain grillé. Et de la confiture.
" Vous avez orange amère ?... " Je raccroche soulagé le téléphone, à l'aveugle, sur la table de chevet
à bout de bras, avec la garantie que la réception s'occupait d'envoyer le room service au plus vite.
La perspective d'un bon petit-déjeuner me tira finalement de mon demi-sommeil.
Je m'extirpe du lit queen size pour ouvrir grand les rideaux de la baie complètement à poil,
exhibant mon anatomie à toute la rue Sherbrooke, découvrant un ciel gris et bas sur " la montagne "
qui ne parviendra pas à me démoraliser. J'agite furtivement ma virilité de façon obscène pour saluer
les employés de bureau des immeubles d'en face, et récupère tout aussi mollement mon peignoir,
aussi blanc que le reste, quand la lumière faible et maussade qui baigne le Mont Royal me donne
sinon froid l'envie irrépressible de m'emmitoufler dans quelque chose.
Lui, évidemment, n'était plus là. Parti travailler pendant mon sommeil quelques heures plus tôt.
Je n'avais rien d'autre que moi ou ces énormes oreillers à serrer dans mes bras.
Mais c'est le destin de la pute que je suis, pensais-je en allumant une cigarette, philosophe,
ou me trouvant intéressant, et sans doute d'autant plus intéressant dans ce rôle. Qui m'amuse.
Monsieur n'est pas là et je ne peux pas lui faire l'amour. Moi qui suis du matin. Tant pis pour lui.

Enfin. Du matin. L'heure m'indique qu'il n'est pas loin de midi. Disons alors que je suis du réveil.
La lumière au-dehors pourrait être celle de 8 heures ou de 15 heures. C'est juste du gris bien terne.
Avec une luminosité aussi timide que diffuse, qui ne trahit en rien la position exacte du soleil.
Dans mon peignoir, je me prends dans mes bras. Je n'ai rien d'autre sous la main. Pour l'instant.
Il faut voir le groom qui me portera le breakfast. Il sera peut-être jeune, mignon, et consentant.
Une coquetterie ridicule me précipite devant le miroir de la salle de bain pour préparer mes effets.
Je n'ai pas le temps d'une douche, mais je peux me rafraîchir, caler mes cheveux et mes épis
de façon à rendre sexy et désirable l'aspect je tombe du lit qu'il fallait arranger pour l'exploiter.
On sonne, et, satisfait de mes efforts, je cours, nu sous mon peignoir blanc, ouvrir l'air de rien
au vieux monsieur peu ragoûtant qui m'apporte le petit-déjeuner.

Je me ressers un café, assis face aux immeubles de la rue Sherbrooke.
Je n'ai aucune idée de ce que je vais faire de ma journée. A part cette dernière tartine.
Je pourrais aller au Musée des Beaux-Arts qui est dans le quartier. Où j'allais régulièrement
quand je vivais ici. Mais y aller seul m'ennuie d'avance. Et finalement, quel que soit le lieu
ou l'activité, visite, ciné, shopping ou whatever, c'était la situation qui était dissuasive.
Elle m'ôtait tout courage. Je n'avais aucune idée de l'heure à laquelle monsieur allait rentrer.
Il me ferait signe quand il serait libéré pour venir me rejoindre. Et nous ferions l'amour.

En attendant, je suis abandonné. Comme une pute. Ou une maîtresse que l'on cache.
Le vieux groom ne m'a pas plu. Alors que, comble de l'ironie, je semblais lui plaire beaucoup.
Il doit bien y avoir dans cet hôtel des jeunes gens avec qui passer du bon temps. Gentiment.
Histoire de patienter. Je ne vais tout de même pas devoir recontacter les amis que j'avais laissés ici ?
D'ailleurs qui appellerais-je si je devais me résoudre à cette option. Qui reste-t-il ?
Cela fait à peine un an que je suis parti de Montréal, que je suis rentré en France,
et cela me paraît si loin. Une amie lesbienne, oui. Pour qui mon affection était intacte.
C'était sans doute la seule que j'aurais revue avec plaisir. Mais, pour s'envoyer en l'air ?...
Ah oui… c'est vrai. Il y a cet homme qui m'a fait venir pour cela. Et qui paye tout.
Le billet d'avion. L'hôtel. Le room service… Sauf qu'il n'est jamais là.
En fait, je ne suis pas une pute. C'est pire que ça. Je suis une escorte. Payé à se faire chier.
Une pute, elle fait son beurre. Elle enchaîne les passes. Elle tapine. Elle bosse. " Au suivant ! "
Moi, je fume des cigarettes sur des coussins, au vingtième étage d'une tour.
Dans cette ville qui avait su me faire fantasmer. Que j'ai aimée. Où j'ai vécu une tranche de vie.
Mais que je ne reconnais plus. Et où je m'ennuie mortellement.
D'ailleurs, peut-être est-il temps de prendre une douche.


Nous avons dîné au restaurant de l'hôtel. Et fait l'amour. Je le regarde dormir. Il est très beau.
Dans les draps blancs qui sentent la lessive. Et je me rappelle pourquoi je suis venu.
" Qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui ? 
- Tu veux dire, avant maintenant ?
- Oui. Aujourd'hui. Pendant que je travaillais… "
Je t'ai attendu patate. Bien que, patate exclue, cela aurait été une réponse. Et la vérité.
" Je ne suis pas sorti. J'ai écrit.

- Ah ! Très bien ! Tu me feras lire ? "
Je ne suis ni une pute ni une escorte. Seulement un imposteur.
" Et ça parle de quoi ?

- Eh bien... Du temps que l'on donne par amour ? "

 

Philippe LATGER / Janvier 2019

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Je suis de nulle part

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Je suis de nulle part

C'est Cosmos 1999, Star Trek, ou la Place du Colonel Fabien. Niemeyer. Brasilia.
Je suis à Los Angeles. Et la soucoupe volante d'El Segundo me le confirme. Jet Age. Une araignée.
La conquête de l'espace. Le Style international. Et l'intro interminable de Bernard's Song.
Une voiture de location. Un motel. L'aéroport de Los Angeles. Les pneumatiques sur le béton.
Le tempo sèchement martelé comme les rainures des plaques de ciment sous la voiture.
Les joints réguliers sur lesquels nous roulons sur la highway écrasée de blancheur et de chaleur.
La musique disco est froide. Le choc thermique est apprécié. Aux brushings des Charlie's Angels.
Une étoile de guitare électrique saturée explose comme un coup de révolver dans les westerns.
Les flammèches de la détonation retombent lentement dans le ciel sur une nappe grave de cordes,
monocorde, alors que le rythme, imperturbable, bat sa pulsation aride sans se laisser distraire,
ni par les limousines, ni par les prostituées, chassant mécaniquement les hauts palmiers alignés,
les uns après les autres, et très vite, le gimmick sobre d'une guitare métallique se lance et s'enroule
méthodiquement sur nos enjoliveurs couleur acier étincelants.
Vingt ans après l'enregistrement de ce disque, je suis dans la Ville des Anges. 1977 / 1997.
Le fill qui pétarade introduit une basse aigüe et goulue qui se balance au milieu du dance floor,
défoncée, sans interrompre la guitare qui continue à dérouler machinalement son motif initial.
Lincoln Boulevard nous conduit à Venice Beach ou aux manèges de la jetée de Santa Monica.
Roller skating binaire aux cordes qui s'enflamment pour annoncer une deuxième ligne de guitare
qui sautille sur l'entrelacs établi, installé, mathématique, avant la déferlante de violons disco,
aux rouleaux du Pacifique, qui s'agite furieusement, astique des manches, mastique des hanches,

et s'ébroue au soleil, des chevilles aux archets frénétiques qui scient ou savonnent la planche
où nous avançons, éblouis et inquiets, jusqu'au cœur du brasier, avec l'émotion des pionniers.
La Skyline de Downtown Los Angeles se dresse devant nous.
J'ai 24 ans. Et je n'ai plus de mère à prévenir de mon départ. Je suis de nulle part.
Je suis inscrit en lettres à l'Université et je lis tout John Fante. Orphelin. Et je bois du whisky.
La voix qui chante en Français est différente de celle que j'entendais dans le live de l'Olympia.
C'est pourtant la même chanteuse. Le même groove. La voix est plus nasale. Mais c'est bien elle.
Elle se fait aussi métallique que la musique. Une fraîcheur contre la moiteur de la ville.
Cette voix qui m'accompagne. Depuis l'enfance. Qui reste un lien avec elle. Que je ne lâche pas.
A ce moment tragique où j'ai perdu ma mère. La voix est le fil d'Ariane. Dans mon labyrinthe.

Elle n'était plus à Perpignan. Elle n'était plus à Toulouse. Elle n'était plus à Bordeaux.
J'ai pris le train dans un sens et dans l'autre. En vain. Impossible de la retrouver.
Je prenais le téléphone pour l'appeler et en avoir le cœur net. Raccrochais aussitôt.
Je savais bien. Elle ne répondrait pas. Elle ne répondrait plus. Je ne l'entendrais plus.
Je prenais un 33 tonnes dans la tronche à chacun de ces élans contrariés. En pleine gueule.

Dans l'avion au-dessus de l'Atlantique, je cherche quelque chose dans le hublot.
La mer de nuages. La courbure de la terre. Je cherche un signe ou une issue.
Mais le vaste monde est une prison. Où je me sens à l'étroit. Où je respire mal.
Une partie de moi est morte avec elle. 
Angèle Latger, née de la Hoz, à Toulouse, de parents Castillans. Les yeux gris-verts.
A Los Angeles, dans cette Californie espagnole, je retrouve une part de mes racines. De ma chair.
L'Andalousie à Santa Barbara. Les murs à la chaux blanche. Les moulins de la Mancha.
Et je cours comme un fou. Dans les rues des grandes villes. " Et je ne sais vraiment pas où, où tu es.
Et je ne sais vraiment pas où, où tu es. Mais je te trouverai bien. "
Philippe Latger de la Hoz. Né le 19 avril 1973 à Perpignan. Recherche sa mère désespérément.
Dans les clubs gay de Santa Monica. Dans le whisky. A la Bibliothèque de Los Angeles.
Pour Bukowski. Pour John Fante. " Tu cherches ta mère ?... " Ask the dust
Goldorak et les Playmobil sont loin. La maison de Bompas avec ses acanthes et ses cyprès.
Les voyages en DS dont j'étais le DJ. La cassette du Palais des Sports de Véronique Sanson.
Celle du Tricorne de Manuel de Falla. Qui faisait frémir notre métabolisme ibérique.
Sur Sunset Boulevard, je suis au bout du monde. Il n'y a rien au-delà de la côte. Tout est vide.
Merveilleusement vide. Quand la beauté bouleversante de ce monde ajoute au tragique.
Tout cela n'a aucun sens. Malgré mon désespoir, quelque chose me dit que ça ne me déplaît pas.


Dans sa structure à la fois répétitive et invariable, comme à la superposition des motifs,
je me dis que Bernard's Song est le Boléro de Ravel de la voix. Enivrant. Envoûtant.
Les cuivres viennent vite donner une couleur de Superstition du meilleur effet.
Et à Los Angeles, Stevie Wonder n'est jamais loin.
Quant aux lignes de cordes, elles sont écrites. Hypnotiques. Elles s'enroulent avec ampleur
comme aux échangeurs géants de la ville, et participent du délire ludique et créatif de l'époque.
Le fan de Gainsbourg que je suis, était particulièrement fasciné par Melody Nelson.

Par le piano inquiétant de l'Hôtel Particulier, par la pop psychédélique d'En Melody,
par la basse étrange ou lascive qui répondait au talk over de maître Gainsbarre, 
et surtout, par les cordes sublimes de Jean-Claude Vannier.
Cet album culte, s'il était à mes yeux le chef-d'œuvre absolu de mon idole, devint une référence
tellement commune pour nombre de musiciens de ma génération, que je finis par le renier.
Tout le petit monde un peu branchouille du métier se pâmait tant sur les arrangements de Vannier
que je ne pouvais plus les vénérer sans devenir vulgaire, et j'aimais autant en fin de compte
vanter les cordes d'un Michel Bernholc qui étaient aussi brillantes et inspirées.
Celles de Vancouver m'avaient notamment impressionné.
Sur la même côte, la Pacific One nous conduira à San Francisco.

Via Carmel. Dont les cloches me donnaient le frisson. En aimant la vie. Comme il fut dit.

J'avais emporté un livre. Un seul. " Sur la route de Los Angeles ".
Adieu Bandini et Mon chien stupide. Nous revenions dans la mégalopole californienne aride,
hérissée de ces grands mâts de cocagne obscènes qui ressemblaient à tout sauf à des palmiers.
Ma mère n'était pas à San Francisco. Nous avons donc rebroussé chemin.
Sur les viaducs de béton, cinq ou six voies de pick-ups et de berlines ralentissent ensemble
à l'approche du monstre dont je sentais la respiration. La culture automobile. Et son smog.
Quand les cuivres toussaient pour répondre aux cordes électrisées, sur un rythme à la mesure
de notre foulée, vitres baissées, cheveux au vent, avec cette langueur propre aux distances,
qui n'en finissent pas, le boléro disco de la voix s'éternisait voluptueusement dans le trafic.
Les bretelles s'évasaient, s'envolaient, sur des autoroutes qui se croisaient, avec des logiques
géométriques qui correspondaient à la musique, et tout roulait, glissait, d'un tablier à l'autre,
entre les pylônes et les palmiers, sur un tempo régulier, au-dessus de banlieues pavillonnaires.
Dans les collines d'Hollywood, un panneau annonce un concert. Et je me redresse sur mon siège.
Le Los Angeles Philharmonic. A l'Hollywood Bowl ! Je ne pouvais pas manquer ça.
Je ne me souvenais plus dans quel dessin animé j'avais pu voir, enfant, ce lieu mythique,
mais il l'était pour moi, assurément. Un Walt Disney ? Ou bien était-ce Tom et Jerry ?
Je propose le concert à mes compagnons. Bide total. J'y irais donc tout seul.
Je reconnais la flèche de la Capitol Records Tower dans le chaos orangé et végétalisé de la ville.
Les longs rubans d'asphalte avec mille feux rouges vibrant dans une brume pétrolifère.
Mes Années 70 remontent à la surface. Je voyage dans le vide et dans le temps.

Il y a du col pelle à tarte dans la DS de mon père. Du trench en gabardine et du verre fumé.
La Country Squire de Ford, imitation bois sur les flancs, et le sourire de Super Jaimie.
Ma mère est dans la maison. Mon frère joue du piano. Ma sœur écoute l'Olympia de 1976.
Avec la basse qui trottine sur l'intro géniale de Mariavah. Le haut-parleur sent le cramé.
Les polycopiés de l'école sentent l'alcool. Et le dimanche matin sent fort le pain grillé.
Ma famille est au complet. J'en suis le petit prince. " Tout le monde sait que l'amour est là … "
Et la vie semble facile.
Ce n'est plus si évident. Même si je mesure ma chance d'être en Amérique.
Je ne suis plus complètement incarné. Au nouveau motel où nous prenons une chambre.
Je sortirai en pilote automatique sur Santa Monica Boulevard.

Le Hollywood Sign illuminé tranchait sur le mauve du crépuscule, et la masse brune de la colline
qui s'assombrissait à vue d'œil, dominant la ville qui s'apprêtait à fêter sa libération de la canicule.
La chaleur brûlante reculait avec la lumière sur l'océan, avec son zèle de couleurs du couchant,
lorsque le bleu roi du ciel de l'Arizona s'éteignait, gagné par d'heureuses ténèbres.
La coquille art déco de l'Hollywood Bowl n'était pas celle du Radio City Music Hall de New York.

Mais j'identifiais le cousinage. Le traitement des arcs en gradins. 1922 / 1932. Une passion couve.
La foule, décontractée mais élégante, s'installe dans le théâtre de verdure et sur les pelouses alentour.
On sort des sandwiches et du vin rouge. Heureux de voir que l'on aborde ici la musique classique

de façon moins obséquieuse qu'en France. Tout aussi snob à vrai dire. Mais qui se veut cool.
Nous sommes tout de même sur la Côte Ouest. Et, vue depuis Los Angeles, même Manhattan
est aussi raide que la vieille Europe. Ici, on pique-nique sous les étoiles qui commencent à poindre.
Alors qu'une pleine lune fantastique se lève sur le public indifférent.
Si je suis de nulle part, là, tout de suite, je suis aux anges. Et pas au bout de mes émotions.
L'orchestre apparaît, entre en scène, sous les acclamations de la foule qui salue les musiciens
avec l'enthousiasme délirant propre aux Américains, et prend le temps de s'installer

pour commencer à s'accorder dès le silence restauré. Une séquence que j'ai toujours aimée.
Qui me procure autant de sensations et de plaisirs que les œuvres qui suivront elles-mêmes.
Alors que les flûtes papillonnent et que les trombones toussotent dans un grand n'importe quoi
jubilatoire, je me décide enfin à consulter le programme.
Rimski-Korsakov. Formidable. Comble du bonheur. Ravel est aussi de la partie. Quoi d'autre ?
La lune ne dit rien. Sûre de son effet. Elle se hisse sur le théâtre et la ville. Et guette ma réaction.
Mes yeux s'embuent aux lettres que je déchiffre. Incrédule. The Three-Cornered Hat. Le Tricorne.

Je lis bien. El sombrero de tres picos de Manuel de Falla.
Le public se lève comme un seul homme pour The Star-Spangled Banner. L'hymne national.

Je programme Ella Fitzgerald et Count Basie. Jacques Dutronc. Et nous revenons au Generalife.
Nuits dans les Jardins d'Espagne, L'Amour Sorcier. La grande Espagne et sa sensualité.
Une musique flamboyante que je pouvais partager avec ma mère.
Connectés. Sans nous regarder. Je pouvais ressentir son émotion.
En particulier sur la Jota endiablée du Tricorne. La danse finale. Manuel de Falla.
Et la fresque vibrante de ce pays où l'on danse avec les taureaux et la mort,
où l'on fait danser les chevaux, où l'on défend son honneur d'un coup d'éventail,
où l'on éconduit par orgueil l'amant que l'on désire, où l'on se bat contre les moulins à vent.
Jusqu'aux Amériques.
Le pur sang est lâché, de tous ses muscles, écumant aux frémissements des castagnettes,
des cymbales, dans un paysage andalou où les palais arabes regorgent de voluptés et d'agrumes.
C'est la parade dans l'arène, splendide, les cuivres exaltés, enfiévrés, sous les bravos solaires,
le défilé au trot de la vie qui triomphe. La vie. Victorieuse. Qui triomphe de tout.
Mon père au volant. Ma mère à ses côtés. Pour nos voyages en voiture.
Si ce n'est pas un Perpignan / Toulouse, c'est un Perpignan / Barcelone. C'était l'un ou l'autre.
Mes parents devant, et moi sur la banquette arrière, au milieu d'une nuée de cassettes audio.
Auto radio et son stéréo. Je fais passer ma sélection à ma mère qui enfourne les bandes.
DJ Philippe lance Françoise Hardy ou Julien Clerc. Rêve sur la pochette d'un Palais des Sports,
où la voix se cabre au piano, la crinière rejetée en arrière, le menton haut comme au plaisir,
dans un chemisier blanc et un pantalon en cuir rouge.
L'image me plaît énormément.

A Toulouse, la chambre était au bout du couloir à l'étage. La chambre de mes parents.
Je dormais avec mon frère dans la maison voisine. Celle de l'oncle Esteban. Le frère de ma mère.
La sonnerie du téléphone à l'aurore nous a tirés de nos cauchemars en sursaut. C'était l'heure.
Nous avons filé d'une maison à l'autre. Gagné l'étage. Et me voici au bout du couloir.
Le parquet craquait sous mes pieds. La porte s'est ouverte. Et le monde a sombré dans l'apocalypse.
Le corps de ma mère était raide. Dans le lit. Mon père hystérique recroquevillé sur elle.
L'épouse d'Esteban qui tentait de l'en séparer. Mon frère désarmé, dans la pièce, impuissant.
Sur le pas de la porte, indifférent aux hurlements de désespoir, à la fureur de la révolte,

à la rage, à l'effondrement de toute dignité, à la violence d'un chaos insoutenable, tranquillement,
comme au ralenti, me sentant observé, j'ai levé les yeux vers le plafond.
Son dos était encore chaud. Mouillé de la transpiration de la nuit. Et les articulations résistaient.
Mon père fut conduit dans une autre pièce. Mon frère et moi sommes restés pour habiller le corps.
Dirigés par notre tante qui savait ce qu'il fallait faire. Nouer solidement un foulard autour de la tête
pour fermer la bouche et maintenir les mâchoires soudées. Joindre les mains de force sur le torse
pour enserrer le petit christ d'un chapelet, dans la position d'un gisant en prière. Une mise en scène.
J'ai 23 ans. Je suis à Toulouse. Dans la maison de ma grand-mère maternelle. Un matin de février.
Et je mets des chaussures à un cadavre. Le cadavre de ma mère. Je suis de nulle part.
J'ai choisi un chemisier dans la penderie du dressing. Ai dû manipuler ses bras, son buste,
pour l'en vêtir tant bien que mal, le boutonner, lui enfiler une jupe… ai-je vraiment pu faire cela ?

J'en ai le souvenir. Avec le sentiment que je n'étais pas moi. Que j'étais quelqu'un d'autre.
Moi. J'étais mort avec elle. Mon corps s'activait avec celui de mon frère pour satisfaire les vivants.
Dans l'avion pour Los Angeles, quelques mois plus tard, je ne sais pas trop qui je suis.
Je ne sais plus trop ce qui est réel et ce qui ne l'est pas. Si la vie est vraiment la vie.
Et je bois du whisky dans un club sans atteindre l'ivresse quand je ne ressens rien.
Seule la musique me réveille. Me ramène dans ce monde. Au cœur de la Californie.
L'Espagne en Amérique. Où je me découvre debout avec une béance. Dans le ventre. La poitrine.
Horrifié d'être là. Entre deux mondes. Une partie de moi est morte avec elle. L'autre la cherche.
Doit impérativement la retrouver pour ne pas devenir fou.
" Pourquoi es-tu dans le ciel, dans la terre, quand j'erre encore entre les deux ? "...

La pleine lune est haut dans le ciel, bien au-dessus de l'énorme coquillage art déco du Bowl.
Le Los Angeles Philharmonic se lance furieusement dans l'œuvre de Manuel de Falla.
Et la magie opère en moi. La musique me reconstruit. La voiture. Les cheveux de ma mère.
Je recompose. Remonte le fil. Jusqu'au miracle bouleversant de la danse finale.
Je me réincarne. Aux frémissements des castagnettes et des cymbales. Au triomphe dans l'arène.
Et sa présence se fait sentir. Dans la béance. Dans le ventre. Dans la poitrine. Elle s'installe.
Je la cherchais partout, à Toulouse, à Bordeaux, à San Francisco, dans la mer de nuages,

alors qu'elle était là, en moi. Elle était présente, vivante, dans cette musique.
Connectés. Sans nous regarder. Et dans l'ovation du public saluant l'orchestre, tout était clair.
Si une partie de moi était morte avec elle, une partie d'elle était vivante avec moi.
Ce n'était pas une vision de l'esprit, une construction intellectuelle ou une intuition ésotérique,
mais une réalité organique, charnelle, la plus matérialiste du monde.
J'étais elle. Elle était avec moi. En moi. Et son émotion décuplait la mienne. Aux retrouvailles.
Sous le ciel étoilé de juillet, j'étais aux anges, à Los Angeles. Angèle Latger, née de la Hoz.
Revenu d'entre les morts. Rouvrant les yeux sur une existence qui pouvait être vécue.
J'allais pouvoir retrouver mes amis. Que je n'avais pas vus depuis longtemps.
Pas depuis qu'ils m'ont déposé en bagnole devant le Bowl quelques heures plus tôt

mais depuis que ma mère est tombée malade, et ils ne savent pas combien ils m'ont manqué.

Le premier accord de guitare scintille comme une boule à facette.
Tempo à la grosse caisse. Décapotable. Et des heures au volant, entre Malibu et Long Beach.

Accompagnées de la battle entre cordes et cuivres qui se répondent entre deux refrains.
Et ça n'en finit pas. Jusqu'à Rodeo Drive ou Hollywood Boulevard. Aveuglés par les chromes.
Les cuivres sont aussi secs, aussi froids et incisifs. That's the way, I like it.
Le disco entré dans la légende. Et la voix avec lui. Comme le brushing de Farrah Fawcett.
La lumière des spotlights qui bavent à l'écran, assumant la surexposition et le sfumato hamiltonien.
L'énorme ventilateur d'un studio disperse la crinière du fauve qui s'est adapté à l'air du temps.
La voix d'Alain Chamfort en falsetto se beegeese à son tour pour appuyer l'effet sur les refrains,
côté chœurs, se mêler à celle de la patronne qui a toujours eu un goût prononcé pour la polyphonie
qu'elle maîtrise parfaitement, où on la sent dans son élément, cet héritage folk américain revendiqué,
décliné à l'envi dans une œuvre où les choristes ne font pas tapisserie et chantent à égalité avec elle.
C'est sans aucun doute kitchissime, mais c'est jouissif. Et festif. Comme cette ville de carton-pâte.
Etalée à perte de vue dans le désert. Cette énorme pieuvre allongée, peuplée de gigolos et d'actrices
venus de tout le pays pour vendre leur corps entre deux castings en attendant la gloire.
Les minets latinos ont les fesses qui luisent au soleil de Playa Hermosa, presqu'autant que
les pectoraux huilés des émules d'un ancien Gouverneur dans les machines de Muscle Beach.
Ici, tout le monde est démocrate-lesbienne-végétarienne, travaille de près ou de loin pour les studios

et gère ses problèmes avec l'alcool, avec la même indolence blasée que chez Paul Morrissey. 

Je n'ai plus de mère à prévenir de mon départ. Parce qu'elle m'accompagne dans ce Freak Show.
La Babylone du Pacifique. Où tout le monde cherche des rôles et de l'argent.
Le Hollywood Bowl, je sais. C'était Tom et Jerry. Le gosse avait imprimé.
Et il ouvre de grands yeux sur les Années 70 toujours intactes, vingt ans plus tard,
dans un épisode à ciel ouvert des Drôles de Dames, avec sa blessure pansée par la musique.
Je n'ai pas de frontières. Et je n'ai même pas de pays. Mais j'ai toujours ma vie
comme nouveau départ.



Philippe LATGER / Janvier 2019

Hollywood Boulevard 1997 / crédit photo Bardot.

Hollywood Boulevard 1997 / crédit photo Bardot.

Je suis de nulle part

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L'été se fane

Publié le

La peau est brune. Brûlée. A l'épaule. Salée. Parfumée. A croquer.
Elle sent le soleil. L'ambre solaire et la Méditerranée.
Mon corps réagit. Comme au plaisir de cueillir le fruit mûr. La promesse du plaisir.
Qu'il est bon et sexy de faire durer. Attendre est délicieux. Je respire le désir.
M'en emplit les poumons. Et je deviens le jour aveuglant qui espère la nuit.
La taille est barrée d'un slip de bain. Couvrant partiellement les parcelles latérales qui me fascinent.
Entre la hanche et la cuisse. Le creux voluptueux qui annonce le fessier. Qui ne bronzera pas.
Le textile a une odeur de pétrole qui m'enchante. Qui dissimule l'intimité à mon nez.
La pinède sent plus fort que son sexe. L'eucalyptus plus fort que ses cheveux.
Mon odorat à l'aveugle ne perçoit que des signaux synthétiques.
L'odeur du slip de bain. Le parfum de l'ambre solaire. Le chlore de la piscine.
C'est comme si le whisky ou la vodka neutralisaient la sueur ou la salive.
L'ivresse sans alcool du zénith de juillet écrase tout de ce qui fait ce corps qui m'échappe.
Qui pourrait se dévoiler au crépuscule. Quand la chaleur desserre sa mâchoire.
L'épaule brille. Que je ne peux pas mordre ni frotter de ma barbe. Attendre est un plaisir.
Que je savoure à distance. La ceinture d'apollon. Deux fossettes qui plongent. Effrontément.
A la place de mes mains. Que je garde croisées sur ma nuque en guise d'appui-tête.
Tu me regardes te dévorer des yeux. L'érotisme d'Hockney peut aller se rhabiller.
Joe Dallesandro aussi. Avec Alain Delon. Brando. Et tous les gros minets du cinéma.
J'ai mon gros chat. Qui ronronne allongé, de tous ses pectoraux. Et se tourne sur le ventre.

Pour cacher la manifestation émergeante d'un plaisir grandissant. Celui d'être désiré.
Que tu écrases sous ton propre poids comme pour l'encourager. Amusé.
Le menton posé sur tes poings l'un sur l'autre, tu me toises. Réprimant tes sourires.

Le léger balancement du bassin, régulier, indolent, à peine perceptible, n'est pas celui de l'ennui,
mais de ton intérêt à stimuler une sensation qui croisse, à mesure que tu la roules, doucement,
comme une pâte, qui gonfle, et conduit de l'électricité le long de tes membres.
Tes fesses se contractent. Et tu devines que, bien qu'impassible, je n'ai pas manqué de remarquer
ce qui a perlé furtivement sous le duvet doré de ta peau parmi les gouttes d'eau. La chair de poule.
Passagère. Comme ce frisson de la brise dans le poil de tes cuisses. Tu affiches le sourire du vaincu.
Franc et radieux. Napolitain. Mais je ne bronche pas. Te signifiant que la partie continue.

La magie n'opère plus. Les phéromones se sont tues.
C'est la même chaleur. Le même été. La même piscine. La même peau.
Les figuiers de barbarie et les bougainvilliers. La même ambre solaire. Et la même eau.
Le même slip. La même épaule. Le sourire n'a plus son éclat victorieux. 
Le jeu est usé. La partie terminée. Le crépuscule peut venir. Il rêve de quelqu'un d'autre.
Que s'était-il produit ?
" Le désir est un caprice d'enfant gâté. Qui casse ses jouets une fois qu'il les a obtenus. "

Nous avons vingt ans. Vingt-cinq. Trente peut-être. Et nous en sommes encore là ?
" Il était beau comme un dieu. Mais combien le sont en ce monde. Ils sont légions ! "
Au sourire carnassier. Aux sourcils épais. A la bouche épaisse. Ils sont si nombreux.
" Si rien ne se crée d'autre, pourquoi voudrais-tu que ça dure ? A quoi bon ?... "
J'en conviens. Nous n'avions rien à nous dire. Ne partagions pas grand chose.
Sinon les plaisirs d'une intimité. D'une complicité que je pensais suffisante.
L'attirance ne noue rien. Il en faut plus pour s'attacher. Nous n'avions rien vécu ensemble.
" Tu ne veux plus de moi ?... "
Je te regarde et ne sais pas quoi dire. Quelque chose me vient. Et j'ose l'énoncer.
" Je t'aime toujours, mais je ne suis plus amoureux de toi… "
Il me semble que c'est cruel, un peu fourbe, mais il est trop tard pour rectifier le tir.
Le coup est parti. La chose est dite.
J'arrive à me convaincre que la sentence résume pourtant bien ce que je crois ressentir.
Il me semble que c'est assez juste. Et je parviens à soutenir ton regard. L'air grave.
" Tu n'es plus amoureux de moi… "
Voilà. Tu as compris le message. Et je me sens soulagé.

Ma lâcheté ne consiste-t-elle pas simplement à chercher à te faire souffrir le moins possible ?
J'ai mis des formes, mais tu as compris. Tu vas gérer ce changement de situation.
Pourtant, tu relèves un sourcil pour ajouter : "... mais tu m'aimes encore. "

 

Philippe LATGER / Janvier 2019

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Toi pour qui la route est droite

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Je ne sais. Où je vais.
Le sais-tu ?
Tu sembles bien sûr de toi.
Ou philosophe.
Comme si ton chemin
ne pouvait être un autre que le tien,
celui que tu parcours, depuis toujours … 
mais l'as-tu seulement choisi ?
J'ai trop d'options. Trop de goûts. Trop d'envies.
J'ai trop de vies. D'ambitions. Et de routes possibles.
De solutions.
Et ça pose problème.
Je me noie. Je m'enlise.
Trop de choix me paralysent.
Quand j'aimerais ne renoncer à rien.
Toi, tu suis ton chemin. Bonhomme.
Sans te laisser gagner par la panique ou l'embarras.
La panique, c'est pour ma pomme.
" Mais quel est le problème ?
Quand tu n'as cessé d'être toi. "

Oui. Peut-être. Tu as raison.
Je feins de le croire. C'est gentil.
Mais l'heure avance. Le jour aussi.
Et le peu de chose que j'ai fait
m'angoisse.
M'envahit.
Me dégoûte.
M'exaspère.
Me désole.
Ou blesse mon orgueil.

Toi, tu suis ton bonhomme
de chemin.
Tu m'as tendu la main
et je ne l'ai pas prise.
Trop d'options me paralysent.
Aux milles vies que j'ai voulues,
si j'en ai vécu quelques unes,

je me déçois affreusement,
je veux de moi des décisions
et réagir.
La précision.
Celle d'un choix.
" Qui n'est pas moi … "
Je te regarde dans les yeux.
Mon cœur se brise.
Ta franchise m'a pris par surprise.
Et ton discernement.
Je te regarde. Je me méprise.
Je ne sais plus ce que je veux.
Je suis perdu.
Je ne sais. Où je vais.
Le sais-tu ?
J'aimerais.


Je n'aime pas ce que je découvre de moi.
Faut-il être imbu de sa personne.
Suffisant. Présomptueux.
Je sais ce que je suis.
Et ça me fait frémir.
Un sale type.
Qui s'est surestimé.

L'heure tourne.
Je n'ai pas tenu mes promesses.
" Il est toujours temps … "
Le sais-tu ?
J'aimerais. Savoir.
Ou pouvoir.
Ou les deux.
Comme tu sembles le faire.
Simplement.
Toi pour qui la route est droite.

Je t'envie.
Je baisse les yeux. Je m'en veux.
Je suis perdu.

Pardonne-moi.
 

Philippe LATGER / Janvier 2019

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January

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Le temps est inquiet. Incertain.
Même si ça se lève comme si de rien n'était.
On ne sait pas trop pourquoi. On ne sait pas trop comment.
L'avenir est une chose qu'on n'écrit pas tout seul.



Philippe LATGER / Janvier 2019

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Mystères compris

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Mystères compris

J'ai fait la fête pendant vingt ans, de 17 à 37 ans : la nuit, l'alcool, le sexe, la nuit, l'alcool ...
L'alcool surtout. Le whisky. Parce que ça n'était pas tant la fête qu'une volonté de sortir du réel.
C'était des sorties assez solitaires au fond, et je n'allais pas spécialement vers les autres.
J'avais déjà mes amis, une famille, j'avais cette chance d'être solidement entouré, aimé, choyé,
je n'ai jamais manqué d'amour, ni d'amitiés, et je n'allais rien compenser dans la nuit de ce côté-là.
Donc, en fait, la nuit, je ne rencontrais personne, je roulais des pelles à tout le monde, je baisais
avec tout le monde, avec tout le monde et donc, avec personne. Je pouvais consommer sur place,
ramener quelqu'un chez moi, me réveiller chez des gens, mais c'était du one night stand.
Je n'aimais pas spécialement danser, et encore moins me donner en spectacle sur une piste de club,
d'autant plus si c'était pour ces pathétiques parades nuptiales à exécuter comme des pigeons en rut
autour de la pigeonne, à piétiner du disco chemise ouverte, bien en sueur, au plus près, en attendant
que les phéromones déterminent quelque chose, très peu pour moi, j'étais très bien au bar.
J'y étais juste pour me fracasser la tronche. Me bourrer la gueule. C'était ma seule motivation.
Sortir de la réalité, comme ces jours où la mort frappe votre famille. Il y a cette béance, 
dans le temps, dans la matière, vertigineuse, que je cherchais à retrouver dans l'éthylisme.
Ce n'était donc pas un moyen pour moi de me désinhiber pour m'autoriser à rencontrer des gens,
pour trouver le courage d'aborder du monde, et d'ailleurs, je n'abordais jamais qui que ce soit,
on m'abordait, certes, oui, et je disais oui à tout le monde parce que ça faisait partie du jeu,
mais ce que je recherchais, ce n'était ni l'amour, ni le sexe, ni même me faire des amis,
je me foutais complètement des gens dans ce contexte, ce que je recherchais c'était l'ivresse.

Dans son aspect le plus dark. Pas une ivresse festive, ni même sensuelle, mais la sortie de route.
Sortir de la norme, du quotidien de nos sociétés humaines. Formaté, encadré, aseptisé. Incroyable !
Rendez-vous compte. A peine né, vous poussez un cri, première réaction, à ce choc, cette violence
que c'est de vous extirper de votre milieu, de ce qui est devenu votre élément, comme si on nous
demandait soudain de respirer sous l'eau alors qu'on est en train de se noyer ; c'est terrible de naître,
c'est ce qu'il y a de plus violent, et je ne suis pas sûr que mourir puisse être pire que ça.
Il y a ensuite une séquence où vous vous émerveillez de tout, du monde qui vous entoure, du son,
de la lumière, de la matière, de la pesanteur, de vos propres fonctionnalités, mais c'est assez court,
très vite, avec la langue et le raisonnement, qui vont ensemble, on vous formate, on vous colle
dans une routine, quelle qu'elle soit, qui ne vous dit qu'une chose : tout cela est normal.

Comment ça normal ? On ne sait rien de ce qu'il y avait avant, de ce qu'il y aura après. 
On vient au monde, on partage ce gros délire et on meurt. Pendant quelques années, ok, voilà,
tu as un corps, un sexe, un milieu, avec une boule de feu suspendue dans le vide qui fait le jour,
une boule sur laquelle tu respires qui tourne sur elle-même, avec des volcans, des montagnes,
des océans, des créatures bizarres qui volent, qui nagent, des girafes, des éléphants, des serpents,
oui, bien sûr, tout cela est normal. Il y a des microbes, des virus, des trucs invisibles mais vivants,
il y a des végétaux, des forêts, qui respirent aussi, et vous, qui n'êtes pas moi, qui m'écoutez,

qui comprenez ce que je raconte, j'émets des sons avec une bouche et vous comprenez une idée,
très bien, tout le monde trouve ça complètement normal, eh bien pas moi, même à 45 ans,
je ne m'y fais toujours pas, je ne trouve rien de normal à ce que nous vivons.
Comme si la conscience de ce délire était un danger pour notre santé mentale, on normalise tout.
Tout de suite. Dès l'enfance. Très bien. Tu as deux bras, deux jambes, une tête, c'est normal.
Tu dors, tu rêves peut-être, pas d'angoisses, vivre des trucs même quand on dort, pas de problèmes,
tout le monde vit ça, même papa, même maman, tout va bien, au prétexte que tout le monde
est à la même enseigne et vit les mêmes choses, on doit être rassuré, bien sûr, tout ça est normal.
Tu dors, donc, tu te réveilles, ce qui est en soi un prodige, et là, on s'habille le matin, on se fout
des textiles taillés et assemblés par d'autres sur le dos, histoire de ne pas sortir à poil dans la rue,
se protéger du froid, de la pluie ou du vent, quand le froid est un prodige, que la pluie en est un autre
et l'on va à l'école d'abord, on apprend à lire et à écrire, sans vraiment nous expliquer d'où vient
cet autre prodige qui nous permet de communiquer, on va travailler ensuite, trouver un partenaire
à qui on fera des enfants, on fonde une famille, et on meurt. Ok. Rien de plus simple. Normal.
Eh bien non. Le rêve, je ne trouve pas ça normal. Le sommeil non plus. Ni même le réveil.
Pas plus que le textile, la pluie, le vent, ni même le mystère du langage.


Dans ces sociétés où l'on s'évertue tous, ensemble, à poser des certitudes pour se rassurer,
comme une camisole chimique pour ne pas devenir complètement dingue, tout est rationalisé,
voire banalisé. Voilà. Tu lâches la balle. Elle tombe par terre. Tout cela s'explique très bien.
Ah bon ? Cela s'explique ? Vraiment. - Mais oui, bien sûr, c'est l'attraction terrestre.
- L'attraction terrestre, ah, voilà. Oui. En effet tout s'explique.
La balle qui est déjà une énigme, dans cette main qui en est une autre, bien sûr, elle a un poids.
Et sous l'effet de la pesanteur qui agit comme un aimant, c'est ça, bien sûr que ça tombe par terre.

Merci beaucoup docteur, vous avez répondu à toutes mes questions. Je me sens soulagé.
Je peux ainsi aller à l'école, travailler, faire des enfants, vieillir et mourir tranquille, grâce à vous,
sans me poser de questions, de questions bien superflues, j'en suis conscient, quand on a la chance
d'avoir les Anges de la téléréalité sur NRJ12, Google, Luc Ferry, et le Journal de 20 heures,
qu'on peut aller bosser en bagnole le matin tôt pour aller gagner de l'argent, quand on sait en plus
que cet argent va nous permettre d'acheter des trucs dégueulasses dont nous n'avons pas besoin,
je m'en remets à Paris Hilton et aux Kardashian, la pesanteur est normale, ok, et l'attraction terrestre,
plus on s'en foutra, mieux on se portera. Consomme et ferme ta gueule. Merci. Je comprends bien.
Ainsi c'était ça. Me défoncer la tronche au whisky me permettait de m'évader, la nuit,
de ce grand hôpital psychiatrique dans lequel nous vivons tous.

" Je vous assure, j'ai vu des points lumineux par milliards scintiller dans la nuit, au-dessus de nous,
je dis des milliards parce que je ne suis pas sûre qu'on puisse véritablement conceptualiser l'infinité,
lorsque leur nombre est probablement infini.

- Madame Couillard… 
- C'est merveilleux. C'est d'une beauté qui me bouleverse. D'autant que nous pouvons percevoir,
avec nos yeux de petites fourmis des lumières qui nous viennent de distances impensables.
- Ce sont des étoiles Madame Couillard.

- Des étoiles, oui, par milliards de milliards, et autant de mondes qu'on n'explorera jamais ? 
- On va rentrer prendre vos pilules Madame Couillard, il est temps,
ça va être l'heure de Questions pour un Champion. "

" Alors attends, que je comprenne bien, si tu allais te bourrer la gueule, pour t'évader de l'asile,
comme tu dis, c'était pour fuir la société et ses codes, en mode autistique… 
- Pas seulement, non. Bien sûr que c'était un moyen d'échapper pour un temps au foutoir épuisant
et pathétique des conventions sociales, à tout ce cinéma dérisoire, que je ne méprise pas, attention,
je comprends tout à fait sa raison d'être, d'autant qu'on y adhère tous, plus ou moins, sans être dupes,
justement, en s'accordant tous des moyens de s'enfuir, comme on le fait avec des activités sportives,
artistiques, quand on écrit, quand on compose, quand on peint, ce sont des temps où l'on échappe,
où l'on se sauve, comme quand on tombe amoureux, ou que l'on fait l'amour, c'est un autre moyen
de sortir de la norme et de la réalité, de s'évader un peu, prendre des chemins de traverse.
L'alcool et la fête permettent ça aussi, de refuser les conventions ou de s'en affranchir un temps,
comme une respiration, mais c'était pour moi une expérience plus radicale, celle qui consiste
à chercher la mort finalement, à rôder autour d'elle, essayer de voir ce qu'il y a derrière le décor. "
Ou de l'entr'apercevoir. Comme quand on va à la Corrida. Ce rite que l'on comprend de moins
en moins, n'aurait aucun sens sans la mise à mort, il serait grotesque, et précisément condamnable,
si ce n'était qu'une humiliation de l'animal, et si la mort, la vraie, ne rôdait pas vraiment sur l'arène :
c'est un des rares lieux de nos sociétés contemporaines où l'on peut encore regarder la mort en face,
et avec elle notre condition. Nous essayons tous de comprendre, malgré le merdier de nos habitudes
maintenu précisément pour faire diversion et parasiter la réflexion, ce que nous fichons là.
Une petite séquence de vie, comme expérience consciente et collective, qu'est cette hallucination,
celle de ce monde, du vivant, de l'univers, de la vie elle-même, dont on ne sait rien, et dont on sait

encore moins ce qu'il y a avant, et ce qu'il y a après, pour peu que la logique d'un temps linéaire,
comme ressenti et conceptualisé dans nos vies, ait vraiment cours dans cette affaire.
Dans mon éthylisme il y avait le double effet d'endormir ma conscience et de la décupler.
Une sorte de brèche ouverte dans l'espace-temps.
Comme nous les vivons quand la mort s'invite chez vous, que vous perdez un parent, un proche,
les sensations que nous ressentons sont très troublantes, celle du vide, de la désincarnation,
du temps qui s'arrête, de l'incompréhension totale du monde qui s'agite autour de vous.
Ce sont des moments de vérité très précieux. Où vous êtes au plus près du réel. Le vrai.
Pas celui qu'on a culturellement fabriqué pour le rendre supportable, pour le travestir, le maquiller,
ou le faire disparaître. Le réel que nous sommes incapables d'expliquer.

La science fait ce qu'elle peut pour contribuer à la rationalisation des choses.
" Et au début, donc, à l'origine ! Le Big Bang ! " … Ah. Ok. La belle affaire.
Nous voilà bien avancés. 
Et donc, d'où venait cette énergie ? Cette masse ? Comment s'était-elle constituée ou créée
avant qu'elle n'explose ? Dans un milieu de surcroît qui était déjà là, quel qu'il soit.

Et cela revient finalement à se demander qui a créé Dieu ou ce qu'il y avait avant lui.
La traduction déductive des phénomènes naturels que nous observons les rationalise sans doute
sans véritablement les expliquer. Les lois mécaniques et physiques peuvent se reconstituer.

Se normer dans des formules, des équations, des règles valides jusqu'aux prochaines découvertes.
Mais la loi universelle de la gravitation n'explique rien. Elle pose une règle observée et vérifiée.
Qui a son utilité, lorsqu'elle nous permet bien des applications et des progrès techniques.
Mais intellectuellement, son mystère reste entier, impénétrable.
Le fait de nommer des éléments chimiques, de les identifier, de maîtriser les effets de leur mélange
et de leur transformation, est d'une utilité fantastique quand cela permet de produire des matériaux,
des tissus ou des médicaments, qui améliorent notre quotidien, notre santé et notre confort.
Mais découvrir ces éléments et leurs vertus ne perce en rien le mystère de leur présence.
Et l'humilité de l'espèce humaine consiste à accepter les limites de son intelligence.
Capable de conceptualiser le zéro et l'infini, le néant et l'éternité, capable de créer des machines
pour voler, voyager dans l'espace, travailler à notre place, ce qui fait de nous des êtres exceptionnels,
qui doivent par ailleurs gérer cette impuissance à comprendre le sens de cette hallucination.
Botter en touche en rationalisant l'idée que ça n'a pas de sens, est une façon humaine d'en donner.
En se valorisant personnellement au passage : " je suis assez intelligent, et fort, moralement,
pour accepter de vivre sans que cela n'ait de sens. " Bravo, on applaudit la force de caractère.
Heureux qu'on trouve du plaisir à la masturbation. Mais cela ne fait pas avancer le Schmilblick.


Ce morceau de bravoure nihiliste participe à la banalisation des choses. Et au désenchantement.
Dans lequel se débattent les autistes, les artistes, les croyants, parmi tous ceux qui ne peuvent pas
se satisfaire d'un monde matérialiste, en deux dimensions, trois peut-être en étant audacieux,
indifférents à la valeur que semble donner à l'homme une intelligence qui peut se passer de Dieu.
La posture reste au ras des pâquerettes de la seule représentation sociale où certains semblent
ne pouvoir exister qu'en se comparant aux autres et se convaincre qu'ils valent mieux qu'eux.
Ce qui existe aussi chez certains croyants en référence à d'autres critères d'excellence.

Si je ne suis pas plus intelligent que ces cons qui ont la faiblesse intellectuelle de croire,
au moins ai-je cette valeur morale de l'humilité qui me distingue et m'honore sans doute.
Bref, chez les uns comme les autres, on se contente d'exister dans le petit théâtre social,
où l'on se donne individuellement l'importance que l'on peut avec des concepts hasardeux
de bonheur, de réussite, basés sur une mise en concurrence et en compétition, bien dérisoire,
de qui aura le plus d'argent, de diplômes, de responsabilités, d'amants, d'enfants ou d'épouses,
de jolies femmes, de conquêtes, de fringues, de bagnoles, de miles et de souvenirs de voyages,
de mémoire, de connaissances, de culture, de médailles, d'honneurs, de titres et de considération,
de notoriété, de respectabilité, autant de critères subjectifs qui n'ont d'autres rôles que celui,
assez triste, de se valoriser et se sentir supérieur aux autres. Une façon d'exister comme une autre.

" Tu ne peux pas passer ta vie à t'extasier, même à quarante ans, sur l'attraction terrestre
comme un gosse de deux ans, et à t'émerveiller sur la terre qui tourne, au vent et au soleil,
comme un extraterrestre qui découvrirait notre monde, si ?... Si nous faisions tous cela… 
- Tu as raison. C'est tellement mieux de se lever le matin pour faire un job qu'on ne supporte plus,
dont on sait qu'il ne sert à rien, pour gagner du fric, et ce uniquement pour rembourser des dettes
et payer des factures, accumuler des biens dont on a rien à foutre et des trucs dont on n'a pas besoin.
Voilà. Là, je pense qu'on est bien. Bien dans la norme puisque tout le monde fait ça.
Tout le monde a une vie de cons, moi le premier, mais au moins, je suis comme tout le monde… "
Puisque s'il faut absolument se sentir plus beau, plus riche, plus intelligent, ou plus vertueux
que son voisin, il faut aussi absolument être comme les autres, avec les mêmes contraintes,
les mêmes problèmes, les mêmes préoccupations, ne serait-ce que pour avoir des choses à nous dire.
" J'étais hier à Casto, le bac à douche en promo était moins cher qu'à Leroy Merlin. " … Ah bon… 
Le whisky, c'était très bien. La nuit, c'était très bien. Comme aller chercher seul le lever du soleil.
Ce sentiment de l'infiniment grand, de l'infiniment petit, de la pérennité, du mystère du temps,
celui de notre conscience, de pouvoir respirer sans y réfléchir, de sentir, de ressentir… 
La mort. C'est sans doute moins intéressant, dans l'immédiat, que la promo chez Casto.
Mais enfin, c'est tout de même quelque chose. On peut la cacher sous le tapis, elle est là.
Partout. Tout le temps. Sans en faire forcément un drame ou une catastrophe.
Comment pouvons-nous considérer une chose tragique quand nous ne savons pas ce que c'est ?
Si c'est triste pour ceux qui regrettent la séparation, pourquoi le serait-ce pour la personne qui part ?

Bien sûr, il ne s'agit pas d'anticiper l'expérience lorsqu'on peut entendre qu'elle viendra bien assez tôt
et qu'il serait dommage dans le doute, de ne pas vivre au maximum ce qui est donné et possible,
ici-bas, pour le meilleur et pour le pire, dans ce qui est disponible à la conscience immédiate.
Mais la mort ne devrait pas provoquer l'hystérie et l'angoisse qu'elle provoque souvent.
Au point de vouloir la vaincre ou l'éradiquer. Vouloir abolir la mort est une idée qui m'inquiète.
Elle est d'abord motivée par une forme de xénophobie, une peur de ce que l'on ne connaît pas,
et que l'on sait par ailleurs condamner dans les sociétés civilisées, et nous priverait peut-être
d'une expérience à vivre, que nous serions bien cons de refuser, comme celle de retrouver
des gens ou des sensations que nous avons connus et perdus, comme on peut faire en rêvant.
Ou celle de revenir en ce monde dans un corps différent. Ou autre chose qu'on ne saurait imaginer.

Quand la mort frappe, au plus près de nous, nous avons deux sensations très étranges.
Le chagrin et le désespoir de perdre un être que nous aimons, que nous ne pourrons plus jamais voir
en ce monde, et à la fois l'intuition que les choses sont dans l'ordre, que rien n'est vraiment changé.
Ainsi, à la révolte, qui est sans doute la plus spectaculaire et prend le plus de place, à la douleur,
le sentiment d'injustice parfois, se tisse un sentiment de sérénité inattendu, et de confiance,

comme si l'être disparu était toujours présent, aussi vrai que notre mémoire propre du passé.
C'est un moment redouté à juste titre par chacun de nous, mais lorsqu'il s'invite, il est troublant
de constater que tout n'est pas tragique et désagréable, comme ce sentiment de reconnexion,

avec l'univers, la vérité des choses, notre condition, et ce mystère béant qui nous fascine tous.
Bien sûr qu'il m'arrive aussi d'aller chez Casto, puisqu'il me faut aussi prendre ma douche, et
pourquoi pas économiser de l'argent, je ne suis pas meilleur que vous, et j'aime être des vôtres,
mais je refuse certaines concessions comme celle de perdre mon temps, quand ce temps est,
assurément, ce que nous avons de plus précieux, de plus rare et donc de plus cher.
Je ne veux pas gaspiller celui que je prends à m'émerveiller de l'attraction terrestre,
celui que je prends avec Madame Couillard à rêver le nez dans les étoiles face à l'immensité,
à m'émouvoir des citrons dans les arbres, des girafes et des éléphants, de l'air que je respire,
de l'eau que je bois, de mes doigts qui se synchronisent pour écrire des phrases qui malaxent
des idées et des sensations, de votre bouche qui émet des sons avec lesquels vous me dites
très précisément que Leroy Merlin sera ouvert ce dimanche, du soleil qui se lève sur la mer,
des couleurs que prend le ciel, des nuages qui portent la pluie, de l'intelligence végétale.
La comédie humaine et ses hystéries ne m'empêcheront jamais de jouir de la beauté du monde,
de sa bonté comme de sa cruauté, de ce que nous comprenons et ce que nous ne comprendrons
jamais, de ce que l'on voit et de ce qui est invisible, bien décidé à ne rien perdre de l'expérience.
Pas une minute. Pas une seconde. Pas une miette.


" Tu as perdu la moitié de ta vie à te bourrer la gueule ? "
Ah non, pardon. Ce n'est pas un temps que j'ai perdu, c'est un temps que j'ai pris.
Sur celui que la société exige de nous. La fuite en avant est d'abord une fuite.
Certaines sont salutaires.
Bien sûr, je ne conseille à personne de suivre cet exemple, ce n'en est pas un,
quel que soit le jugement moral que l'on porte sur ces comportements, ce n'est pas le sujet.
J'ai découvert que l'intensité et l'urgence d'être et d'exister étaient possibles autrement.

Ce n'est pas parce que je ne bois plus que je suis rangé des voitures.
La musique, la poésie, l'imagination, continuent à me rendre le monde des hommes tolérable.
Je m'échappe toujours, bien que sans alcool, du petit bûcher des vanités bien médiocre
de qui a raison, ou de qui a la plus grosse.
Je reste un gosse de 8 ans, de 12 ans, c'est selon, qui donne le change aux grandes personnes
pour ne pas être suspect, jouer le jeu, contrairement à mes frères autistes, plus radicaux que moi,
et à tous ceux que la société considère comme fous ou malades et qu'elle enferme quelque part,
pour ne surtout pas gêner son fonctionnement, ne pas perturber notre pensée ou notre confort,
je suis un traître qui collabore sagement au rationalisme occidental, un peu farfelu peut-être,
qui écrit et rêvasse, mais qui reste sociable, et sincèrement indulgent.

A 45 ans, je tends le bras avec un paquet de cigarettes à la main. Une décision que je prends
permet à mes doigts de lâcher prise, et le paquet tombe par terre. Je ne m'en lasse pas.
Aussi vrai que j'aime la résistance à deux aimants que l'on contrarie et refusent l'adhésion.
Je ne fais de mal à personne. Je profite. Je ne boude pas mon plaisir. De manger et de boire.
De respirer, de lutter contre le sommeil, de lutter contre le réveil, et d'épuiser mes forces.
De sentir mes pieds nus au contact de la terre, du sable et du schiste brûlant.
De sentir la caresse de mes propres mains et de l'eau à la douche, qu'elle vienne de Casto ou pas.
De sentir les parfums du jardin, des citronniers, de la menthe ou du thym. Et le clou de girofle.
Je jouis de tout. Y compris de petites douleurs que je sais contrôler et que je sollicite parfois.

La dent de lait qui bouge sur la gencive qui saigne. La peau arrachée au coin de l'ongle.
La piqûre de l'alcool sur une plaie. Même cela me manquera sans doute aussi de cette existence.
De ce corps qui m'accompagne et ne cesse de changer.
Celui de l'enfant de 8 ans est mort depuis longtemps, celui de l'enfant de 12 ans n'existe plus
non plus, et je suis mort si souvent, à 15 ans, à 20 ans, à 30 ans, que je ne m'effraie plus de rien.
Vieillir n'est pas une infamie, c'est une expérience, et une délicatesse de ce monde,
que j'embrasse comme le reste, avec confiance.
Je ne suis pas Pangloss, je m'indigne toujours aux injustices, je me révolte sans cesse,
quand ce sont les affaires humaines qui me désolent et provoquent la colère.
Pour le reste, je remercie, je prends. Mystères compris.


 

Philippe LATGER / Décembre 2018

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