Basta così
Détruit la carte SIM de mon téléphone. Pris quelques affaires à la nuit tombée.
Et je suis parti. Sans prévenir personne. Je disparais. Adieu.
Je n'ai pas le courage de me suicider. Quand, à vrai dire, je ne saurais trop comment m'y prendre.
Je n'avais pas chez moi de sorties de gaz. Ni potes médecins pour me prescrire des médocs.
N'avais pas appris, au grand désespoir de mon père, à faire quelque nœud que ce soit,
quand je n'avais pas de cordes en magasin. Ni ponts, ni voies ferrées à portée de main.
Et le tabac, même à fortes doses, prenait décidément trop de temps.
J'avais bien des ciseaux, des couteaux, bien des objets qui auraient pu faire l'affaire
à condition de savoir s'en servir et faire les choses proprement.
Il ne s'agissait pas de se manquer pour apitoyer son monde ou attirer l'attention.
Ce n'est pas parce qu'on n'a plus d'illusions qu'on n'a plus sa dignité.
Et puis, pour être honnête, l'idée-même de me suicider me fatiguait d'avance.
On n'imagine pas tout ce à quoi il faut penser pour préparer un coup pareil.
C'était au-dessus de mes forces. Lorsqu'au fond, après quelques nuits blanches d'introspection,
ce que je désirais vraiment, ce n'était pas mourir, mais simplement disparaître.
Ce qui n'est pas exactement la même chose.
Je connais tellement de monde mort à 16 ans, à 20 ans, à 30 ans, de vies brisées si jeunes,
qu'il est facile pour moi de relativiser. D'autant que ça n'est pas une question d'âge.
C'est une question de désir. Que je n'ai plus. Celui d'exister aux yeux des autres.
C'est pour avoir bien identifié ce désir que j'ai compris que mourir n'était pas nécessaire.
Il me suffisait de disparaître. Sortir du champ. M'effacer du monde des hommes.
J'ai marché jusqu'aux portes de la ville. Dans la nuit, comme le chat de gouttière que je suis.
Et me suis aventuré plus loin. Traversant les zones industrielles et les quartiers pavillonnaires.
Jusqu'à me retrouver en rase campagne. Où j'ai continué à marcher. Sans m'arrêter.
Tout est absolument remarquable. De beauté et d'intelligence.
Mais, en tant qu'humain, il fallait aussi faire avec un autre monde. Le nôtre.
La société. Dont j'ai l'impression d'avoir fait le tour. La vanité ? Le sexe ? Quoi d'autre ?
Je n'ai pas fondé de famille. Je n'ai pas d'enfants. Aucune responsabilité. Aucun engagement.
N'ai donc pas ce genre d'excuses pour m'y maintenir.
Pour me donner ce sentiment d'être indispensable ou simplement utile à quelque chose ou quelqu'un.
Car, en y ayant bien réfléchi, c'est bien cela. Je ne sers objectivement à rien ni à personne.
En fait, c'est un péché d'orgueil.
Pas parce que je me sens supérieur à vous qui êtes dans l'illusion contraire.
Mais parce qu'être quelqu'un ne m'intéresse pas. Et que j'y trouve une satisfaction personnelle.
Une fierté. Comme lorsqu'on parvient à se défaire d'une drogue, à s'émanciper d'une addiction.
J'ai choisi d'être SDF. C'est une liberté que je prends. Le suicide en est une autre.
Mais je me dis que la mort viendra bien assez tôt.
C'est une expérience que je vivrais bien tôt ou tard. Il suffisait de jouer la montre en attendant.
Non. Ma liberté, c'est de me détourner du monde des hommes qui fonctionne très bien sans moi.
Pour ce que vous en faites, définitivement, vous n'avez pas besoin de moi.
Et vous ne remarquerez même pas mon absence.
Philippe LATGER / Janvier 2019