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Mais que fait la feuille morte ?

Publié le

Je m'étonne que la cravate se porte toujours.
Et que l'on s'indigne encore. De la guerre. De la violence. Ou de l'injustice.
Je m'étonne. Des vagues de révolte à chaque génération. De la candeur révolutionnaire.
Des éternels recommencements.
Je m'étonne de la reproduction des schémas. Des conflits. Toujours les mêmes.
En me demandant si, malgré tout, à cette roue imperturbable, nous avançons tout de même,
pour aller quelque part, ou si nous faisons du surplace depuis des millénaires.
Le vélo nous l'enseigne. La roue peut tourner dans le vide.
Mais elle peut en tournant sur elle-même nous conduire d'un point à un autre.
Si bien que, malgré la sensation exacte de revenir sur nos pas, de revenir en arrière,
nous sommes chaque fois plus loin qu'au cycle précédent.
A ce grand 8 qui donne le vertige, dans ce manège du diable, le temps est un mouvement.
Une dynamique. Qui, bien que tournant en rond, nous propulse dans une direction.
Certaines civilisations conceptualisent le temps sous forme de cercles.
D'autres comme la nôtre imaginent la chronologie comme une ligne droite.
A la théorie de la roue de bicyclette, on peut concevoir que le temps soit un mélange des deux.
Auquel cas, les uns et les autres auraient raison, avec chacun une part de vérité.
Cela reviendrait à dire que, comme pour beaucoup de concepts semble-t-il, la conception du temps
qui serait la plus proche de la vérité si elle existe, serait la synthèse de toutes les perceptions,
de toutes les civilisations, de toutes les cultures, de toutes les époques.
Une chose en laquelle je crois, faute de la savoir : c'est ensemble que nous pouvons prétendre
nous approcher de la vérité, ensemble dans l'espace et dans le temps, les vivants et les morts,
pour envisager ce qui par définition devient une vérité universelle.
Tant pis pour ceux qui ne veulent pas écouter les autres. Ceux qui pensent autrement.
Ceux qui sont différents. Ou ceux qui ne sont plus.

La roue emporte une feuille morte dans sa course. Elle est mouillée. Elle est molle.
Elle se colle au boyau. Et c'est comme si elle virevoltait soudain, prise dans une bourrasque.

Le vélo poursuit son chemin dans les rues de Paris. Et la feuille trace une étrange trajectoire.
C'est assez graphique. Et ces artistes de mathématiciens vous dessineront cela à la perfection.
La feuille morte tourne autour du soleil. Et l'astre se déplace. L'univers se répand.
Nous portons toujours la cravate. La terre n'est pas plate. Et l'on meurt tout le temps.
Ce n'est pas la gare qui démarre dans la fenêtre de mon wagon. Mais mon train qui s'en va.
Ce n'est pas mon train qui s'en va, mais celui d'à côté qui démarre. Question de référentiel.
De point de vue. Quand deux réalités contradictoires ne sont pas fausses pour autant.
Les gens de droite ont raison. Les gens de gauche ont raison. Ils luttent tous contre l'injustice.
La liberté. L'égalité. Deux forces contraires. Mais aussi justes l'une que l'autre.
Les gens de droite et les gens de gauche continuent à s'engueuler, pas parce qu'ils ne sont pas d'accord,
mais parce qu'ils ne parlent pas de la même chose, se basant sur des référentiels différents.
" Mais non ! Tu es con ou quoi ? La feuille morte tourne en rond ! "
" Mais non andouille ! La feuille morte avance ! "
Evidemment, si l'on observe le mouvement de la feuille morte par rapport au centre de la roue,
le premier a raison, la feuille décrit un cercle parfait et tourne en rond.
Mais si l'on observe le mouvement de la feuille morte par rapport à la rue, certes, elle avance.
Les deux personnages disent vrai mais resteront sur leurs positions pour entretenir le conflit,
sachant qu'il est vain d'espérer convaincre l'autre puisqu'il s'agit avant tout d'un jeu,
celui de la confrontation, et que seuls les centristes donneront raison aux uns et aux autres.
" Vous avez raison les gars... elle tourne en rond, et elle avance ! "
" Ta gueule le centriste ! T'es pas foutu de choisir ton camp ! "
Comme si nous pouvions, raisonnablement ou non, vouloir sacrifier la liberté à l'égalité.
Comme si nous pouvions, furieusement ou non, vouloir sacrifier l'égalité à la liberté.
Personne ne veut ni l'un ni l'autre. Nous voulons juste pouvoir nous engueuler tranquillement.
Avec nos cravates et nos indignations. Nos éternels recommencements.
Qui finiront bien par nous mener quelque part.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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Le bureau vert

Publié le

Où est la matière à sculpter ? Si je n'éprouve plus rien.
Si je ne m'émerveille plus. Ni sur un sentiment, ni sur une sensation.
Si je ne vis plus rien. Où sera la matière ?
Le réveil sonne quelque part dans mon oreille. Je l'entends.
Cela ne provoque aucune panique. Mon corps fait corps avec le matelas et le duvet.
Ma joue écrasée dans l'oreiller. Je ne suis pas mécontent d'être là où je suis, dans cette situation.
L'appel de l'extérieur et de mes obligations ne me dérange pas. Je l'ai programmé moi-même.
Je ne m'en veux pas de l'avoir fait. C'est pour la bonne cause. Des rendez-vous sans doute.
Le téléphone me relance. Insiste un peu. La sonnerie persiste. Et je ne m'en indigne pas.
C'est de bonne guerre. Le téléphone fait son job. Ce que je lui ai demandé.
La chaleur du lit est agréable. C'est celle de mon sommeil. Dont je me détache à peine.
Je perçois le monde extérieur qui me rappelle à lui. Quelque part à la surface.
Je me souviens avoir eu cette intention. De me lever à cette heure-là. Calculée la veille.
Me donnant une bonne heure pour prendre le temps de traîner un peu pour prendre mon café.
Pour faire un tour rapide de l'actualité. Dans la presse écrite. Sur les murs des réseaux sociaux.
Fumer un première cigarette pendant que je laisse le chauffage ronfler dans la salle de bains
pour que je puisse m'y déshabiller complètement pour prendre ma douche.
Me donner le temps d'hésiter entre une chemise et un pull, une paire de chaussures.
Une bonne heure pour me préparer. Vingt minutes de trajet peut-être. Disons 30. Peu importe.
J'avais parfaitement calculé mon coup. Et choisi l'heure du réveil avec d'excellents arguments.
Je me souvenais parfaitement de cette rigueur et de ce déterminisme conditionnés par ma vie sociale.
Dans la chaleur du duvet. Dans la chaleur du sommeil. Cela me fait sourire. Je trouve ça très bien.
Je me félicite même. D'avoir été si scrupuleux et prévoyant. Mais je ne me lève pas pour autant.
Mon corps ne bouge pas. Je suis bien où je suis. Dans cette situation.
Le réveil sonne. C'est entendu. Mais rien ne m'oblige à lui obéir. Et j'aime cette idée.

On me fait visiter un appartement. Qui est dans une ville qui me plaît tant que je suis fou de joie.
Dont je comprends qu'elle représente New York. Ce que je me confirme en regardant par une fenêtre.
Il s'agit d'un décor de carton-pâte. De décors peints comme dans les cartoons. Un peu grossiers.
Mais tout y est. Les escaliers de service déployés en zigzags métalliques. La profondeur de la rue.
Les frises d'immeubles aux détails historicistes, des références à l'Antiquité grecque ou au gothique.
La vue sur le canyon me séduit. L'ambiance de l'appartement aussi. Où trône un magnifique bureau.
Je n'ai aucune idée de ce que je suis censé y faire. Si l'on attend de moi que j'y écrive quelque chose,
où que j'y prenne des décisions, mais ce bureau m'est proposé, et l'on attend quelque chose de moi.
Ce qui est particulièrement agréable. J'apprécie l'intention. Les moyens mis à disposition.
Le tissu tendu est d'un vert uni, chaud et élégant, assorti à celui de la parure de bureau.
Le sous-main. Le pot à crayons. Le porte courrier. Tous les accessoires désuets des Années 30.
Il me semble que les colonnettes en façade du meuble sont plutôt de style empire. Mais passons.
C'est précieux mais chaleureux. Cela sent bon le bois et le papier. Cela sent bon les livres et la culture.
J'y suis bien. Et le New York fantasmé qui entoure cet écrin me ravit. Me stimule et m'émeut.
Je suis particulièrement reconnaissant à l'homme qui me révèle le lieu. Il se tient debout près de moi.
Tend le bras pour m'inviter à prendre possession de l'appartement, obséquieux mais sûr de son effet.
Je crois le reconnaître. Je pense me souvenir qu'il s'agissait en fait de mon actuel propriétaire.
Un homme qui partage ma vie. Je ne sais pas quel est son rôle exact. Ce qu'il fait là.
Mais je ne me pose pas de questions. Je ne me laisse pas perturber par des invraisemblances.
Au diable les anomalies ou les anachronismes. Au diable les leurres et les approximations.
Trop content. Je suis tout à ma surprise et à mon bonheur. Je décide d'y croire et d'en profiter.
Et je suis mieux là où je suis que dans une chambre où le réveil sonne pour me tirer du lit.
Oui. Je l'entends. Et je sais bien que cette sonnerie n'existe pas dans le bureau qu'on me propose.
Qu'elle sonne parce que j'ai des rendez-vous et des gens qui attendent des choses de moi.
Que je n'ai plus envie de donner. Je préfère ce bureau dans ce faux New York où je me sens à ma place.
L'appel de l'extérieur flotte dans la pièce sans gêner le déroulement de l'action qui s'étire. Avec lenteur.
Une lenteur suspecte. Je sais que je rêve. Je sais que je dois me lever. Je sais que je préfère mon rêve.
A la réalité.

J'ouvre les yeux. La joue écrasée dans mon oreiller. Et je ne suis pas en colère.
Je suis bien au chaud, entre le matelas et le duvet, dans le sas de décompression.
J'ai lâché mon New York de carton-pâte. Et mon propriétaire qui m'invitait à m'y installer.
Je ne cherche pas à comprendre ni à interpréter. M'autoriserait-il à le quitter ? A partir ?
Voudrais-je qu'il m'autorise à le quitter ? A changer de vie ?
Je n'ai pas envie de me poser ces questions. D'ailleurs, j'en suis incapable.
Quand elles ruineraient mon plaisir avec toutes les bassesses hypocrites de la culpabilité.
La honte de l'éprouver. Le dégoût de moi-même. De ma lâcheté ou de ma malhonnêteté.
Je sais exactement ce que mon cerveau a mis en scène. Je sais exactement le fond de l'histoire.
Je sais ce que je porte de frustrations. Ce que je porte de désirs. Le compromis que j'ai choisi.
Et toutes ses limites. Mais à l'instant t, je sors d'une sensation agréable dont je retiens l'écume.
Elle me glisse entre les doigts et je veux profiter pleinement du plaisir que cela procure aussi.
Cette impression étrange. Que laisse cette chose qui s'échappe. Dont j'ai peine à me souvenir.
Qui était si précise. Si exacte. Un millième de seconde plus tôt. Qui s'est dérobée totalement.
Me laissant impuissant, démuni, seul, avec la seule sensation qu'elle avait provoquée.
Je n'ai plus que l'ombre de l'objet. Qui se rétracte pour laisser la place à la réalité de ma chambre.
Celle des rendez-vous que je dois honorer et qui ont justifié le choix de l'heure du réveil.
Ceux que je n'ai plus envie d'honorer. Tant j'étais bien dans ce faux bureau new-yorkais.
Et je finis par m'asseoir au bord du lit, dans cette réalité où je ne me sens plus à ma place.
Mais qui est la réalité. Où je dois aller faire mon café et chauffer la salle de bains pour la douche.
Le coloriage de la rue était un peu bâclé, l'ambiance un peu caricaturale, mais tellement douce,
bienveillante, que j'ai souhaité un instant que la mort soit comme cela. Cela ne m'aurait pas déplu.

A la réalité de la pesanteur terrestre, j'ai pu me mettre debout, mes pieds aimantés par le sol,
pour me traîner jusqu'à la cuisine sans flotter dans l'atmosphère, un peu désorienté.

Où est la matière à écrire ? Si je ne vis plus rien.
S'il ne me reste que des rêves. S'ils deviennent plus aimables que ma vraie vie.
Je devrais m'en effrayer. Etre épouvanté ou scandalisé par cette seule idée.
Mais je ne me formalise pas. J'essaie juste de reconstituer le puzzle du scénario.
Le bureau. Les escaliers de service. La fenêtre à guillotine.
Je suis occupé à rattraper comme je peux les moindres détails.
Sur le bout de ma langue. Où je colle la première clope de la journée.
Indifférent à ce qui va suivre. Aux gestes que je vais produire comme un rituel.
Aux enjeux des rendez-vous que j'ai choisi de prendre en d'autres temps.
Tout cela me paraît dérisoire. Avec ce plaisir de pouvoir inverser l'ordre des priorités.
De pouvoir préférer l'imaginaire à la réalité. De donner plus de crédit au rêve qu'à ma vraie vie.
Je savais d'avance que ma journée ne parviendrait jamais à égaler la scène
que je venais de vivre et de quitter.
Par réflexe, le cerveau avait déclenché tout son protocole de protection,
m'insensibilisant, me rendant fataliste, ou indifférent à ce qui m'arrivait.
Je n'étais pas vraiment en train de me doucher. Je n'étais pas vraiment en train de m'habiller.
Et ce que je faisais n'était pas plus réel que ce que je faisais dans cet appartement à New York.
De quoi se réveille-t-on au juste ? Que vivons-nous vraiment de ce que nous vivons ?
Le vert des tissus tendus était aussi réel que le blanc de la faïence autour de la baignoire.
Ce n'était pas rouge. Ni orange. C'était vert. Je m'en rappelle parfaitement.

Il y a un consensus sur le vert. Même avec les daltoniens. C'est quelque chose qui existe.
Que l'on distingue. Quelle que soit la situation. Une couleur que l'on reconnaît quand on la perçoit.

Quelle que soit la dimension dans laquelle elle se rend perceptible. Que l'on peut percevoir sans la voir.
Pendant que nous avons les yeux fermés. La joue écrasée dans l'oreiller. A vivre d'autres vies.
Qui ne font probablement qu'une. Et cette intuition finit de me troubler.

Je peux être en retard. Il n'y a rien à sculpter. En la matière.

 

Philippe LATGER / Février 2018

Le bureau vert

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Auto-persuasion

Publié le

Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.

Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
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Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.
Je ne suis pas encore mort.


 

 

Philippe LATGER / Février 2018

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Jaz 8 days

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Jupe droite, taille haute, dont le tweed gris anthracite lui prend les genoux et les hanches,
elle trotte dans les couloirs, à petits pas, en cherchant quelque chose dans son sac à main,
elle court aussi vite qu'elle peut, salue à peine les gens qu'elle reconnaît, dans la maternité,
pour venir te mettre au monde, le temps d'enfiler une blouse, " poussez madame " et elle repart déjà,
elle trottine, le souffle court, dessine un rond de rouge à lèvres sur sa bouche, sans s'arrêter,
à petits pas, dans l'escalier, et vient te chercher pour te conduire à l'école, c'est la rentrée,
et tu ne dois pas être en retard, prendre la douche et un café, elle te prend par la main et vous courrez,
après le train ou le tramway, sur le quai, jusqu'à l'école, jusqu'au lycée, jusqu'aux bancs de l'université.
Elle s'attache les cheveux, un chignon rapide, dans les galeries du métro, elle se dépêche, le teinturier,
pour ton costume, à récupérer au plus vite, et la maison, pour repasser le col de ta chemise, elle se presse,
sur le palier, tu as rendez-vous, ta fiancée, elle ne va pas t'accompagner mais elle s'active, à petits pas.
Elle tourne en rond. Dans la cuisine. Jusqu'au sifflet de la bouilloire. C'est pour le thé. C'est pour la vie.
Le crayon autour des yeux, en galopant, pour te chercher, ne pas tarder, ni faire attendre les invités.
Vérifier ton nœud de cravate et les bouquets, elle veille au grain, pousse à la roue, il faut y aller.
C'est le moment de te marier. A petits pas, sur le parvis, elle prend ton bras jusqu'à l'autel. Faut dire oui.
Et dans l'église, elle court toujours. C'est le temps d'une nuit d'amour. La nuit de noces. Elle disparaît.
Mais ton avion est dans une heure. Et à la hâte, elle ressurgit, prendre ton sac et ton billet. Le passeport.
Sa jupe droite de tweed gris. A petits pas. Elle trottine dans les couloirs du terminal. Embarquement.
Porte dix-huit. Et le temps d'enfiler sa blouse, elle court à la maternité. Car le travail a commencé.
Tu es papa. Et tu ne dois pas manquer ça. Elle te tend un superbe bébé. Mais doit y aller.
Dans deux minutes. Dans trente secondes. La minuterie d'une bombe. Dans les couloirs, sans s'arrêter.
Elle court sur ses talons aiguilles. Vient te chercher. Habiller ton fils qui est prostré. Anéanti.
Et ton épouse inconsolable. Il faut y aller. Ne pas tarder. Ni faire attendre les invités.
Sur le parvis. Dans les travées. Dernière messe. L'enterrement. Pour toi, elle s'arrête de tourner.

Mais elle continue de trotter. Dans la cuisine. Dans son cadran. Sur ses talons aiguilles. Tic tic tic tic...
Elle trotte encore. Elle court toujours. Cette infatigable trotteuse.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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Le plus vieux métier du monde

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Allez ! On se retrousse les hanches ! Au travail !

 

Philippe LATGER / Février 2018

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Peut-être ou pas

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Le rythme dans les doigts qui jouent du morse sur l'accoudoir.
La jambe qui pédale nerveusement sous la table. Qui s'agite. Qui bat du pied.
C'est un rythme et une mélodie. La mélodie. Qui rentre dans la tête. Qui s'imprime gentiment.
On la retient. On la fredonne. On donne du na-na-na. Du la-la-la. La mélodie sans mots.
Que l'on s'approprie. Que l'on mémorise. Avant les paroles. En bougeant les hanches et les épaules.
C'est le rythme d'abord. C'est toujours la musique. Des mots s'installent plus tard, avec le refrain.
Ce sont ceux que l'on répète. Régulièrement. Ceux qui reviennent. Deux fois. Trois fois. Tout le temps.
Après chaque couplet. Toujours les mêmes. Et l'on accepte de les entendre. De les apprendre.
Et les na-na-na, les la-la-la, sont remplacés par de vraies phrases. On s'en souvient. Et ça revient.
C'est presque rien. Sans y penser, elle s'installe. Cette chanson qui ne dit rien ou pas grand chose.
Qu'on l'a aimée. Qu'elle est partie. Qu'elle reviendra. Peut-être ou pas. Que c'est comme ça.
Les couplets sont plus confus. On peut en finir quelques vers ou quelques strophes.
Qui nous reviennent en cours de route. Mais le refrain, on le tient bien. Elle est partie. Elle reviendra.
Il y a le pont. Pour gagner trente secondes. Avec son solo de guitare. Et on transpose. On monte d'un ton.
Le refrain revient de plus belle. Le genou sous la table ne tient pas en place. Il monte et il descend.
Les doigts jouent du piano, de la machine à écrire, sur le bureau, sur l'accoudoir ou la table de la cuisine.
Sur le tempo. Le rythme dans la peau. La mélodie ensuite. Et enfin quelques mots.
Qui parlent d'amour. De regrets. De la séparation. Ou de la solitude.
Sur la route, au volant, cela revient en tête, revient nous effleurer, provoque quelque chose
qui ne fait que passer. Une image. Un visage. Ces mots que l'on a oublié de dire à quelqu'un.
Une situation. Association d'idées. Au refrain. Au couplet. Qui ne font que passer.
Sur l'autoroute. Ou sur le pont. Pour gagner trente secondes. La chanson que l'on retient.
Avec ses impressions. Qui ouvrent des petites boîtes dans la mémoire. Dans le cerveau.
Qui réveillent des choses auxquelles on ne pensait plus. Cette fille au collège. Ce café au lycée.
Ou une autre chanson qui ressemble à celle-ci. Mais de qui était-elle ? C'était il y a vingt ans.
Les doigts tapotent le volant. C'est le rythme qui nous prend. On pense à autre chose.
La chanson ne gêne pas. Elle ne dérange rien. On a un rendez-vous. Et l'on sera à l'heure.
Le refrain au feu rouge. Qui passera au vert. Cette fille qui est partie. Qui reviendra. Peut-être ou pas.
Le rythme prend sa place. On fredonne le reste. En pensant à ce qu'il faudra dire. Et ne pas oublier.
On conduit. On chantonne. On prépare son rendez-vous. Tout à la fois. Sans y penser.
Quelques mots d'un couplet dans la bouche. Et d'autres du couplet suivant que l'on chante trop tôt.
On s'interrompt. C'est pas là. C'est au couplet d'après. On s'amuse. C'est léger. Sans importance.
Mais ça nous accompagne. Jusqu'au bureau. Au rendez-vous. A la cantine. Toute la journée.
Sans y penser.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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Aux désirs en troupeaux

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Je prends datte. Du thé vert. Un soupçon de cannelle. D'un baiser langoureux déroulé en rouleaux.
Aux cordes qui ensemble ondulent dans le sable, comme voiles de coton lâchés dans le désert.
Dans mes doigts, ses cheveux. Et la fleur de jasmin. Le chuintement de l'eau.
Le miel et les amandes. A ses lèvres épaisses. Où meurent les geysers et commencent les dunes.
Le dédale amoureux. Le labyrinthe intime. Aux graines de sésame. Aux heures du muezzin.
La fraîcheur du jardin. Les cornes de gazelles. Aux ombres paresseuses où rien ne m'importune.
La caresse interdite aux règles sarrasines. S'arrache lentement aux pétales de rose.
Aux palmiers qui explosent. Comme aux croissants de lune. Aux plaisirs qu'il explore.
La figue et le blé dur. Aux cordes de violons qui portent d'autres noms et qui dansent du ventre.
Sa langue s'alanguit dans ma barbe naissante. Le sucre et la pistache. Aux désirs carnivores.
Dans la végétation et les fleurs d'oranger. Le parfum de la terre dans sa nuque tendue.
Qui s'évente au soleil que les palmiers éventrent. La farine grillée. Le safran. Le gingembre.
Sa bouche sur la mienne. A nos muscles. A nos membres. A la gomme arabique.
L'oasis frémissante me gagne dans les cuisses. Aux étoffes rugueuses. Au secret de sa chambre.
Le cuivre et le mouton. L'anis et la semoule. Les gestes s'alambiquent. Avec virtuosité.
L'anus vert et le soufre. Qui salive aux fruits secs. A la pâte d'amande. Quand j'entre où il m'invite.
Avec raffinement. Avec curiosité. Dans le puits sablonneux où je cherche une issue.
Les cordes d'un orchestre s'enfuient avec mollesse. S'enlacent doucement à la nuit qui hésite.
Aux semences qui coulent. Au cœur qui bat si vite. Au cœur du crépuscule. Qui n'en finirait plus.
Aux yeux noirs qui scintillent aux longs cils rayonnants. Je me noie dans la source et les oliveraies.
Le sourire est radieux. La poussière de marbre. La dentelle de plâtre. Et mille grenadiers. Adieu.
Le raisin. La résine. La résille de stuc ciselée dans ma peau. Que la sienne rend brune.

Aux désirs en troupeaux.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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Saint-Sever-de-Saintonge

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Le marqueur. Tapis. Verveine.
Le frigo. Tant pis. Fredaines.

La blouse est molle. Et la craie bleue.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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Cerdagne en février

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Je n'y avais pris garde et tout à coup, cela m'apparaît.
Une source de lumière inattendue dans le champ de vision. Quelque chose au sol.
Sur le bord de la route. Au milieu d'un village. Mon cerveau réagit. La voilà. La neige.
Nous étions au milieu d'un village et d'une conversation. Que je n'interromps pas pour autant.
La voiture progresse, nous sortons du village, et je ne peux plus ignorer ce que mes yeux voient.
Tout à la réflexion de ce que nous avons à régler avant notre rendez-vous,
une partie de mon corps s'installe dans une sorte de bain de mousse, décidé à profiter de sa chance,
de ce qu'on appellerait aujourd'hui le bien-être, ou fait la fête comme ferait l'enfant aux flocons de Noël.
Je ne laisse rien paraître de ce désordre intérieur qui est fort agréable. Mais il est fort agréable.
La neige renvoyait du soleil et du ciel bleu au centuple, comme la mer elle-même ne saurait le faire.
Des franges de turquoise translucide découpaient ici où là un nouveau continent vierge de tout.
Ses habitants pouvaient alors jouir de la joie que l'aube nous inspire. Celle du recommencement.
Le ciel leur était tombé sur la tête. Et c'est comme découvrir la face cachée des nuages.
Ce qui se trouve en dessus. En prise directe avec le soleil. Qui pulvérise le pare-brise.
La mer elle-même n'a pas cette perfection. L'immobilité totale. Le silence. Et leur vertige.
Et je suis saisi par cet immense tombeau de pureté, aveuglant, qui nous menace derrière les vitres.
Le corps se prélasse dans son bain, l'esprit donne la réplique à ma conductrice et amie,
puisque nous sommes, en plus d'être en voyage, en pleine réunion de travail,
et mon âme perçoit le chant des sirènes, celui de l'éternité, dont elle ne sait si elle doit se laisser séduire.
Irrépressiblement attirée, bien sûr, comme aimantée par sa propre origine ou son propre berceau,
mais luttant tout de même avec l'intuition que le retour ne serait pas garanti.
On ne suit pas la lumière au bout du tunnel si le moment de le faire n'est pas arrivé.
S'endormir dans la neige est sans doute tout aussi tentant, mais le moment n'était pas venu non plus.
Nous avions rendez-vous. Et la danse du ventre de Mère Nature ne devait nous détourner de l'objectif.
Le monde des hommes n'est pas parfait comme l'est ce paysage de neige, mais c'est le nôtre.
Au sortir d'une vallée, le plateau qui se déroule devant nous est encore plus éblouissant.
N'y tenant plus, une phrase doit être formulée. Je dois le dire. Et je le dis à ma voisine.
Comme à chaque situation identique, où la beauté des choses est telle qu'elle n'est plus supportable
ni concevable pour nous-mêmes, qu'elle est trop grande ou trop lourde pour l'encaisser tout seul,
qu'elle est telle qu'il faut la partager pour qu'elle soit humainement assimilable. " C'est magnifique. "
Cela ne perturbera pas notre discussion. Mon amie abonde dans ce sens. Et nous pouvons poursuivre.

 

Philippe LATGER / Février 2018

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et une autre au retour

Publié le

Ce club me paraissait plus sage que le Queen à Paris, ou même que le Unity à Montréal,
qui étaient mes deux adresses favorites, où j'allais en pilote automatique, en habitué assidu, fidèle,
et constant, et j'étais assez déçu que New York, finalement, ne soit pas aussi chaud que fantasmé.
Mais le Splash était à cette époque le lieu où il fallait être, et j'y étais.
On était loin des délires que j'avais connus au Limelight, cette ancienne église devenue discothèque,
où j'avais assisté à des soirées hallucinantes, comme on n'en voyait je suppose que dans les Années 80.
Rien à voir avec ce frigo. On ne pouvait déjà plus y fumer. Ni de cigarettes ni quoi que ce soit d'autre.
Et je devais sortir régulièrement faire ma clope, ce qui était l'occasion de rencontrer et discuter,
sur le trottoir, avec des hommes que je n'aurais peut-être pas remarqués à l'intérieur.
Sans doute. Mais en attendant, cette contrainte cassait le rythme de la soirée.
Un fumoir à l'intérieur aurait permis d'éviter ces interruptions incessantes.
Et chaque fois que je revenais dans le club, cette même odeur indécise me sautait au nez.
Une espèce d'odeur de climatisation bizarre, qui avait été légèrement parfumée me semblait-il,
qui sentait un produit chimique très froid qui n'invitait pas aux rapprochements corporels,
inspirant moins l'érotisme et le désir d'intimité que la cryogénisation. Le lieu s'en trouvait aseptisé.
Ennuyeux et sans âme. Victime déjà des dégâts désastreux du politiquement correct.
Même le milieu gay new yorkais s'y était donc mis et y avait perdu en audace et en subversion.
Des danseurs nus s'agitaient mollement, sans conviction, et faisaient passer ceux de Montréal
pour des bêtes fauves lubriques qui avaient l'avantage de ne pas se dissimuler derrière un string.
Ils enlevaient tout et n'avaient pas cette pudibonderie aussi paradoxale que déplacée.
Mes petits Américains se retrouvaient pris, une fois de plus, dans leurs étranges contradictions.
L'odeur mélangée de sueur, de whisky et de fréon, ces danseurs qui s'agitaient tant bien que mal
et n'allaient pas au bout de leurs promesses, tout ensemble m'inspirait tristesse et frustrations.
Au bout de mon deuxième whisky-coke, respirant son odeur de réglisse faute de mieux,
je décidai de cultiver ma différence et de faire mon Québécois... ou mieux que ça, mon Européen.
S'ils n'avaient plus le goût de la provocation, j'allais leur rappeler à moi-seul les bases de la nuit.
Je suis Français. Tenez-vous bien. Et en France, on fume, on boit, on baise. Homo ou pas.
Je n'avais me semble-t-il plus choqué personne depuis le lycée, depuis ces années où mon homosexualité
défrisait mes camarades et mes professeurs, où je prenais un malin plaisir à l'exhiber autant que possible.
Eh bien quoi ? Les gays de Manhattan aiment-ils encore le sexe ? Ou est-ce trop sale pour eux ?
Il y avait bien des baisodromes assez cuir, leather, pour les Village People sadomasochistes.
Mais je n'étais pas prêt à me retrouver écartelé à poil dans les chaînes d'un sling, il me semblait que,
entre la conversation courtoise et la baise pure et dure, nous pouvions trouver un compromis.
Ce pourquoi, on sortait dans des bars ou des boîtes. J'ai fait le show que les danseurs nous refusaient.
Dès qu'un homme de moins de quarante ans s'approchait du bar, je me frottais lascivement à lui.
La bonne surprise, c'est que mon comportement d'allumeuse semblait ravir tout le monde.
Et personne ne m'a sorti de la boîte. Le succès était garanti. Essentiellement avec les Latinos.
Un premier a déboutonné ma chemise pour me tripoter les tétons et les pectoraux.
Un deuxième me l'a complètement enlevée. Un troisième a déboutonné mon pantalon.
Et le suivant fouillait mon boxer pour estimer la marchandise. On ne pouvait pas baiser sur place.
J'étais collé au bar. Et les attouchements ne duraient jamais que le temps de la commande d'un verre.
Je m'autorisais à éconduire gentiment ceux qui voulaient plus, il y en eut quelques uns,
qui voulaient me sauter dans leur bagnole garée à deux minutes du club dans un parking,
ou qui voulaient me ramener chez eux, dans le Queens ou le New Jersey. Mais ils ne me plaisaient pas.
Je les avaient certes allumés, mais un baiser sur la joue ou une tape amicale sur les fesses,
les invitait amicalement à aller jouer ailleurs et à libérer le terrain pour les prochains prétendants.
Les plus mignons d'entre eux avaient droit à de grosses pelles de ma part. Le fameux french kiss.
Le whisky désinfectait tout, de ma bouche et de celles des autres, et je m'en donnais à cœur joie.
J'ai toujours aimé rouler des pelles aux garçons. Rouler des pelles à des inconnus. J'aime ça.
Je sais que les Nord-Américains apprécient diversement le french kiss. Cela en dégoûte certains.
Mais ce soir, à New York, j'emballe du Portoricain, du Chilien, du Colombien, du Salvadorien.
J'aime leurs bouches épaisses et leurs yeux noirs. Au diable les enfants de WASP. Trop coincés.
La nuit gaie à New York est sauvée par les Latinos. Et c'est avec l'un d'eux que je rentrerai sans doute.
Ils aiment le sexe. Ils sentent le sexe. Et je pourrais tomber amoureux de certains d'entre eux.
Comme ce jeune homme qui me fait le coup de sa voiture garée dans la rue, et à qui je dis oui.
Ce sera l'occasion de faire deux cigarettes, une clope à l'aller et une autre au retour.

 

Philippe Latger / Février 2018

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