Mais que fait la feuille morte ?
Je m'étonne que la cravate se porte toujours.
Et que l'on s'indigne encore. De la guerre. De la violence. Ou de l'injustice.
Je m'étonne. Des vagues de révolte à chaque génération. De la candeur révolutionnaire.
Des éternels recommencements.
Je m'étonne de la reproduction des schémas. Des conflits. Toujours les mêmes.
En me demandant si, malgré tout, à cette roue imperturbable, nous avançons tout de même,
pour aller quelque part, ou si nous faisons du surplace depuis des millénaires.
Le vélo nous l'enseigne. La roue peut tourner dans le vide.
Mais elle peut en tournant sur elle-même nous conduire d'un point à un autre.
Si bien que, malgré la sensation exacte de revenir sur nos pas, de revenir en arrière,
nous sommes chaque fois plus loin qu'au cycle précédent.
A ce grand 8 qui donne le vertige, dans ce manège du diable, le temps est un mouvement.
Une dynamique. Qui, bien que tournant en rond, nous propulse dans une direction.
Certaines civilisations conceptualisent le temps sous forme de cercles.
D'autres comme la nôtre imaginent la chronologie comme une ligne droite.
A la théorie de la roue de bicyclette, on peut concevoir que le temps soit un mélange des deux.
Auquel cas, les uns et les autres auraient raison, avec chacun une part de vérité.
Cela reviendrait à dire que, comme pour beaucoup de concepts semble-t-il, la conception du temps
qui serait la plus proche de la vérité si elle existe, serait la synthèse de toutes les perceptions,
de toutes les civilisations, de toutes les cultures, de toutes les époques.
Une chose en laquelle je crois, faute de la savoir : c'est ensemble que nous pouvons prétendre
nous approcher de la vérité, ensemble dans l'espace et dans le temps, les vivants et les morts,
pour envisager ce qui par définition devient une vérité universelle.
Tant pis pour ceux qui ne veulent pas écouter les autres. Ceux qui pensent autrement.
Ceux qui sont différents. Ou ceux qui ne sont plus.
La roue emporte une feuille morte dans sa course. Elle est mouillée. Elle est molle.
Elle se colle au boyau. Et c'est comme si elle virevoltait soudain, prise dans une bourrasque.
Le vélo poursuit son chemin dans les rues de Paris. Et la feuille trace une étrange trajectoire.
C'est assez graphique. Et ces artistes de mathématiciens vous dessineront cela à la perfection.
La feuille morte tourne autour du soleil. Et l'astre se déplace. L'univers se répand.
Nous portons toujours la cravate. La terre n'est pas plate. Et l'on meurt tout le temps.
Ce n'est pas la gare qui démarre dans la fenêtre de mon wagon. Mais mon train qui s'en va.
Ce n'est pas mon train qui s'en va, mais celui d'à côté qui démarre. Question de référentiel.
De point de vue. Quand deux réalités contradictoires ne sont pas fausses pour autant.
Les gens de droite ont raison. Les gens de gauche ont raison. Ils luttent tous contre l'injustice.
La liberté. L'égalité. Deux forces contraires. Mais aussi justes l'une que l'autre.
Les gens de droite et les gens de gauche continuent à s'engueuler, pas parce qu'ils ne sont pas d'accord,
mais parce qu'ils ne parlent pas de la même chose, se basant sur des référentiels différents.
" Mais non ! Tu es con ou quoi ? La feuille morte tourne en rond ! "
" Mais non andouille ! La feuille morte avance ! "
Evidemment, si l'on observe le mouvement de la feuille morte par rapport au centre de la roue,
le premier a raison, la feuille décrit un cercle parfait et tourne en rond.
Mais si l'on observe le mouvement de la feuille morte par rapport à la rue, certes, elle avance.
Les deux personnages disent vrai mais resteront sur leurs positions pour entretenir le conflit,
sachant qu'il est vain d'espérer convaincre l'autre puisqu'il s'agit avant tout d'un jeu,
celui de la confrontation, et que seuls les centristes donneront raison aux uns et aux autres.
" Vous avez raison les gars... elle tourne en rond, et elle avance ! "
" Ta gueule le centriste ! T'es pas foutu de choisir ton camp ! "
Comme si nous pouvions, raisonnablement ou non, vouloir sacrifier la liberté à l'égalité.
Comme si nous pouvions, furieusement ou non, vouloir sacrifier l'égalité à la liberté.
Personne ne veut ni l'un ni l'autre. Nous voulons juste pouvoir nous engueuler tranquillement.
Avec nos cravates et nos indignations. Nos éternels recommencements.
Qui finiront bien par nous mener quelque part.
Philippe LATGER / Février 2018

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