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Et d'autres brasses

Publié le

Il n'y a que dans tes bras que je puisse être bien comme je le suis dans l'eau.

 

Philippe LATGER / Juillet 2015

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La chair, le soleil et l'été

Publié le

Les mains ouvertes ont leurs petits muscles. Faits pour les muscles de ton dos.
Ces mains sont les miennes et te massent les dorsaux. Et le plaisir est douloureux.
Au cou. Sur les épaules. La brûlure d'un coup de soleil sans doute.

Une crème hydratante à faire gicler dans un puissant jet qui s'échappe.
J'étale la mixture en jouant des pouces. La méthode est instinctive. La plaisir partagé.

Ce corps allongé sur le ventre... je l'ai vu dans la même posture. C'était une autre vie.
Et dans les mêmes draps je m'installe à la selle d'une monture athlétique.
Une partie de moi trouve sa place. Comme si cette place était faite pour elle.
Il n'y a rien de plus confortable, malgré mon trouble, rien de plus naturel et agréable.
Cette partie de moi exprime sa satisfaction à un mélange mécanique de chaleur et de pressions,
et je dois me concentrer sur ce que je fais pour tenir à distance une fièvre qui me gagne.
Entre les deux coussins fermes qui épousent ses formes, l'objet occupe l'espace disponible,
se décuple pour combler le vide et parfaire l'ensemble, répondant aux muscles de part et d'autre,
comme dans un jeu de pièces parfaitement imbriquées.
Il y a au bord de mes paumes des renflements que j'écrase, de la chair qui se fond à la tienne.
Les longs fléchisseurs se promènent sur un autre corps que le mien. Que je chevauche.
Que je reconnais. Que mon corps reconnaît. Et mes genoux cherchent tes flancs.
L'étau se referme un peu. Assez pour accroître les zones de contact et le désir de les étendre.
Encore. Davantage. Sous mes doigts. Entre mes cuisses. A mon bas-ventre. Et à ta croupe.
Les pouces trouvent les grains de beauté. Le grain de ta peau. Que je retrouve intact.
Malgré la rougeur et les picotements d'une journée de plage que je veux soulager.
La torture chinoise. Le massage n'est pas recommandé. Mais cela n'en est pas un.
C'est une reconquête. Ce sont des retrouvailles. Avec la chair, le soleil et l'été.

 

Philippe LATGER / Juillet 2015

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Faena de muleta

Publié le

Son pelage est brillant. Une robe noire. Laquée. Sur sa musculature.
Et j'y plante mes dix doigts comme autant de banderilles.
Je fais corps avec lui. C'est un combat vital. Sa peau contre la mienne.
Et je me saigne moi-même à chaque coup que je porte.

Fini de rire. Troisième tercio. L'heure de vérité.
Je suis seul avec lui. Lui et moi dans l'arène.

Plus le droit à l'erreur. Je torée mon piano.

 

Philippe LATGER / Juillet 2015

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Un soir de sardanes

Publié le

Etre catalan ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
Je suis né à Perpignan. J'y ai enterré ma mère. Que vous faut-il de plus ?
J'aime cette ville qui est aussi aimable que détestable. Les deux à la fois. Avec la même violence.
Je l'aime aussi, justement, pour ce qu'elle a de plus méprisable. Que vous faut-il de plus ?
Bien sûr. Perpignan est roussillonnaise avant d'être catalane. Et ce n'est pas une moindre nuance.
Ce qu'elle peut être idiote. Ce qu'elle peut être prétentieuse et de mauvaise foi.
Mais je l'aime. Et je vis avec elle depuis 42 ans. Puisque je ne l'ai jamais quittée.
Même quand je suis allé me chercher dans les glaces québécoises.
Même quand je me suis perdu dans les nuits de Barcelone et Paris.
Elle était toujours en moi dans les collines de Los Angeles et les rues de New York.
Elle était toujours en moi quand j'avais fini par m'installer sur la Butte Montmartre.
Oui, je suis toulousain, ok. Oui, mes racines sont ailleurs. La belle affaire.
Côté français, et paternel, c'était le Lauragais. Côté espagnol, et maternel, c'était la Castille.
Et la chaîne des Pyrénées était l'axe de symétrie naturel et géographique sur lequel, imaginez,
j'avais eu le bon goût de venir au monde. Notre-Dame de Bonne Espérance. Perpignan.
Sur cette chaîne frontière, entre racines paternelles et maternelles, mais côté Méditerranée.
Ma seule identité. Cette mer. Qu'elle soit française, espagnole, ou catalane. Et maghrébine.
Cette mer qui est aussi grecque que turque, aussi israélienne que palestinienne,
aussi libyenne qu'italienne, aussi européenne qu'africaine, le placenta d'une même civilisation.
C'est elle qui fait civilisation. Et je suis plus égyptien que danois. Je suis plus algérien qu'allemand.
Je suis son soleil, sa chaleur, sa lumière, ses odeurs et ses mythes.
Catalan... qu'est-ce que ça veut dire ? Le suis-je moins que le Majorquin et le Sarde ?
Je suis les Iles Baléares et la Corse. Je suis Gibraltar et Tel-Aviv. Je suis toute mon enfance.
Né dans cette putain de ville écrasée entre deux royaumes qui n'est même pas un port.
J'ai grandi dans les pinèdes de Castelldefels et les manèges de Montjuic. Que vous faut-il de plus ?
Vingt ans d'étés à Barcelone. Le premier mois de juillet de ma vie. Le Passeig Tramuntana.
Une ville que j'ai aimée autant que j'ai aimé ma mère. Parce que c'était avec elle.
La Castillane de Toulouse aux cheveux et aux yeux de Kabyle.
Catalan... oui. Je le suis comme vous. Aussi vrai que je suis chrétien, juif et musulman.
Comme tout gamin né sur la Méditerranée, où nous sommes partout les trois à la fois.
Le petit gars élevé dans une tradition catholique l'assume avec une fierté sans pareille.
Je suis fier d'être méditerranéen. Et l'histoire de ma famille est l'Histoire de cette mer.
Comme vous tous qui êtes d'ici. Etre catholique, qu'est-ce que ça veut dire ?
C'est un cocktail de plus de vingt siècles. Et il faut compter quatre fois plus de générations.

Ce que je peux la haïr par moments. Comme je peux la détester.
Je la hais quand j'y suis malheureux. Que je m'en sens prisonnier.
Moi qui évoque continuellement la destruction des remparts pour expliquer la ville aux autres,
de quoi est-ce que je parle ? Quelle destruction des remparts ? Ils sont toujours présents.
La ville y étouffe toujours autant. L'étau est invisible. Mais il est toujours puissant.
J'en éprouve l'empreinte autour de ma poitrine et de ma boîte crânienne.
Ils ont détruit les remparts médiévaux mais ils étaient toujours debout.
Le rempart nord contre la France. Le rempart sud contre l'Espagne. Les Corbières. Les Albères.
Les remparts de Perpignan sont indestructibles. Le Roussillon est toujours dans son enceinte.
Et ce qui est écrin un jour peut être prison le suivant. Ce qui est un abri peut devenir un piège.
Ah, oui, je les entends déjà, m'envoyer au diable. En Catalan de surcroît. Ou en Roussillonnais.
S'il n'est pas content, qu'il aille se faire voir ailleurs. C'est déjà fait les enfants. Et je suis revenu.
Parce que je suis né ici. Que j'y ai enterré mon espagnole ou toulousaine de mère.
Et que je souillerai votre terre de ma propre dépouille en me faisant enterrer ici.
Qu'est-ce que c'est que ce Roussillon ? Sinon une terre d'espagnoles et de toulousaines ?
Qu'est-ce que c'est sinon une terre de fils d'espagnoles et de toulousaines qui sont nés ici ?
Et qui aiment cette terre comme leur propre mère ?
La ville étouffe à ses remparts psychologiques comme à la canicule.
Je sors de mon immeuble face à la cathédrale pour aller chercher l'air qu'il manque autant dehors.
Je fais une boucle par la Barre et reviens place de la Loge sans être étonné de ne croiser personne.
La ville est déserte. Comme souvent. Et pourtant. J'entends quelque chose. Qui se précise.
Et c'est un son qui fait réagir ma peau et bouillir mon sang comme si j'étais Catalan.
Un son spécifique qui m'ouvre la poitrine partout où je l'entends où que je sois en ce monde.
Qui me bouleverse autant que la Jota et le Flamenco. Qui réveille une fierté que je ne contrôle pas.
Moi qui ne suis que né ici par un concours administratif de circonstances au hasard des mutations,
qui ne suis pas roussillonnais depuis dix générations, je me redresse, le cœur battant la chamade,
à ce son et à ce rythme qui réveillent mes neurones comme un verre le fait à l'alcoolique abstinent.
C'est la cathédrale à Barcelone quand nous revenons avec Papa du Musée Picasso.
C'est les rues de Bompas où des hauts-parleurs diffusaient encore les annonces de la Mairie.
Je compte trois impulsions. Et encore trois autres. La ligne de basse sous un son de hautbois nasillards.
Bien sûr. Au Castillet. Je vais tourner à gauche. Rue Louis Blanc. Et je me le prends en pleine figure.
Le spectacle de la rue étroite, avec ses immeubles colorés dont la hauteur témoigne encore
d'une prospérité passée, celle d'une ville de commerçants qui n'est plus que l'ombre d'elle-même
mais fait encore illusion, avec son canyon de grand-rue, barré par la brique rouge du monument chéri,
cette porte, illuminée, superbe, devenue fermement un décor de théâtre pour un soir de sardanes.

Ironie du sort. L'espingouin que je suis se réjouit de repérer l'influence espagnole.
Le style est tout de même évident pour qui vient ou qui revient de loin. L'Aragón. Charles Quint.
Je ne sais pas ce que c'est d'être catalan, mais tout de même, tout me semble familier.
Ah oui... pour qui cherche bien, il y a en Catalogne beaucoup d'Espagne et cela me convient.
Je sais bien qu'il faut se définir contre les autres, et que les autres sont d'abord nos voisins,
mais j'aime volontiers remonter jusqu'aux influences arabes et juives qui servent mes convictions.
Le Castillet est splendide en ce soir de fête. Une fête confidentielle. Mais d'autant plus jubilatoire.
La porte-prison se tient massive au bout de la rue. Rouge sang. Et au pied, l'orchestre sur une scène.
Le flabiol à gauche, et son petit tambour sous le bras, la contrebasse, les cuivres étincelants...
L'image est fantastique mais le son l'est encore davantage. Une vague puissante déferle jusqu'à moi.
Trompettes et trombones, gorges déployées, barrissent une marche impériale de jeux romains,
celle des éléphants d'Hannibal ou d'une apparition royale dans une cour d'honneur,
comme on les identifie partout, des cités andalouses aux îles britanniques.
La ligne mélodique sautille déjà comme aux plus belles partitions de Westerns d'Hollywood,
et je m'amuse d'entendre la Conquête de l'Ouest américain à cette introduction princière.
L'humanité est un petit village. Et la vérité est une synthèse facile à faire de toutes les cultures.
Après les éléphants, ce sont des oiseaux qui gazouillent ensemble et imitent Cali ou son timbre nasal,
quelques octaves plus haut quand le son est strident, haut perché, à peine supportable,
mais l'expérience est forte et l'ivresse s'installe chez qui tient la distance et en accepte l'épreuve.
La douleur de la brûlure passée, le novice est prêt à écouter vraiment. Les mélodies sont belles.
Les partitions écrites. Les harmonies époustouflantes. Les constructions admirables.
Des changements de rythmes. Des ruptures. Des circonvolutions organisées. L'équilibre arithmétique.
Et la fierté d'être humain à tout ce qui révèle le génie de notre espèce dans son besoin de s'élever,

en architecture comme en musique, peut nous cueillir enfin et nous réconcilier avec nous-mêmes.
La Cobla Mil.lenària. Comme l'année dernière. Qui vient me chercher du fond de la rue.
Attiré comme un aimant, je descends notre Main Street déserte qui retrouve son âme.
La nuit est suffocante et deviendrait presque douce. La haine pour ma ville se retourne aussitôt,
comme revers de l'amour que je lui porte, heureux de la retrouver dans ce qu'elle a de mieux.
Oui. C'est comme ça que je l'aime. Quand elle assume ce qu'elle est. Qu'elle assume ce qu'elle a.
Qu'elle cesse de se faire passer pour une autre. Et j'en ai des frissons malgré la canicule.
Il fait presque 40 à dix heures du soir. Et l'étau se desserre à l'instant où j'embrasse. Cet instant.
Cette nuit. Cette ville. Que les Perpignanais eux-mêmes ont quittée pour aller sur la côte.
Comment puis-je ne pas être catalan et être fier de l'être comme je le suis ce soir ?
Chaque fois, c'est un fait, la Sardane m'arrache les tripes. Me prend par le col et me colle au mur.
Mon enfance. Castelldefels. Bompas. Barcelone. Le Corte Inglés et les churros. La Lavanda Puig.
Le lait chocolaté sous les pins au petit-déjeuner. La laque de ma grand-mère. La crème anti-moustique.
Le TriNaranjus chez Jesus et Elena carrer de Les Carretes. La canicule délicieusement polluée.
Le Passeig de Gracia. Et mon appartement de jeune homme sur les toits de la Rambla de Catalunya.
Ok. Je ne suis pas catalan. Mais l'odeur des cochons de Figueres m'enchante lorsque je la retrouve.
Et je fonds aux anchois. Et je fonds aux poivrons. Je kiffe l'artichaut, l'abricot et la pêche.
Les cheveux de ma mère. Les roseaux de Salanque et les haies de cyprès.
J'ai pleuré leur odeur très loin outre-Atlantique, aux sirènes de police boulevard René-Lévesque,
sous le phare glacial de la tour Ville-Marie comme au pont de Brooklyn à hurler Manhattan.
Mon village est ici. Et le son de la cobla me crucifie toujours au passé qui me suit,
au passé que je suis, et dont je suis l'écume. Celle de jours heureux qui frémissent encore,
qui crépitent sur le sable mouillé où je me tiens debout.

Catalan. Qu'est-ce que ça veut dire ?
Aragonais ? Toulousain ? Gitan ? Gavatx ? Roussillonnais ?
Ah, oui. Je le confesse. Toulouse comme capitale de région, cela remet de l'ordre dans mon identité.
Le sang et or de la Croix du Languedoc ne m'avaient pas échappé. L'Histoire abonde dans mon sens.
Si tout le monde a couché avec tout le monde depuis que le monde est monde,
les familles de Toulouse et Barcelone ont toujours été les mêmes, et Perpignan y retrouve ses petits.
Depuis Montréal ou Paris, la question semble ridicule. Quand tout se joue dans un mouchoir de poche.
Quand je suis québécois. Quand je suis parisien. Et plus perpignanais que bien des gens d'ici.
Je ne demande rien. On ne demande rien à ceux que l'on aime pour ce qu'ils sont.
Que l'on continue à m'envoyer au diable et à me parler catalan pour me rappeler que je ne le suis pas.
Je fais partie de ce que je vois. Je fais partie de ce que je vis. Je suis la cobla et le Castillet.
Je suis cette nuit caniculaire de juillet. Les platanes du Café de la Poste. Le pavé de la ville.
Je suis ce que j'écris. Et j'écris cette ville. Nous sommes ce que nous aimons.
La lumière orange sur la pierre de mon presbytère. Le ravin de ma rue jusqu'au Campo Santo.
Le marbre de la fontaine. Le bruissement furieux des feuillages aux rafales du vent.
Le galet de rivière des murs et des murailles. Le dédale médiéval. Le quartier de St-Jacques.
Le raffinement caché dans les cours intérieures. Des façades trompeuses. Et ma vie amoureuse.
La chaleur d'une chair que je peux mâchonner à l'envi comme on use un doudou.
Les parfums et les gestes qui font l'intimité entre deux êtres heureux de pouvoir ne faire qu'un.
L'autre peut être gitan, catalan, maghrébin. L'intime est un miracle. La ville en est un autre.
Où l'on peut se retrouver soi-même. A travers quelqu'un d'autre. Dans le regard de l'autre.
Et se trouver meilleur, plus beau et plus brillant qu'on imaginait être.
Mon bébé. Mon Eden. Mon amour de petite ville ingrate. Mon dépit amoureux.
Comme je te déteste. Comme je me déteste lorsque je te déteste. Et comme j'aime ça.
Te quitter pour que j'en chie. Pour que j'en souffre. Pour que tu me manques amèrement.
Comme j'aime ça. Etre malheureux. Le mal du pays. Pour la douleur agréable que c'est.
M'empêcher de pleurer comme un gosse à l'émotion du retour puisque je suis un homme.
Me laisser gagner par tous ces sentiments contraires qui font une relation.
Je ne suis pas catalan... Who cares ? Je suis les Pyrénées. La Méditerranée.
La mer et la montagne. La ville entre les deux.
Et si l'on est d'abord dans la langue que l'on pense avant de la parler,
on est aussi le lieu où l'on revient toujours lorsqu'on veut se sauver
ou pour ne pas se perdre.

 

Philippe LATGER / Juillet 2015

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Libre comme l'air

Publié le

Je vole. Et je ne rêve pas. Je nage. Et c'est comme voler.
J'ai posé mes affaires sur la terrasse. Je ne porte qu'un caleçon de plage.
Pieds nus. Je descends l'escalier jusqu'à l'échelle de la piscine. Les épaules cuites.
Le soleil me brûle si bien que je ne trouve aucune raison de m'en plaindre.
Je me poste au bord de la margelle. Et j'y vais. Je m'y enfonce. Je m'y noie.
A mes chevilles. A mes mollets. A mes genoux. Puis à mes cuisses. L'eau monte contre moi.
A mes hanches. A mon ventre. La surface est cette cloison mouvante qui, entre l'air et l'eau,
joue son rôle de frontière, ou de limite. Une démarcation. A mes abdominaux. A ma poitrine.
C'est un baptême évangélique. Je disparais dans la masse liquide où je deviens matière
.
Le niveau monte à mesure que je m'immerge, barreau après barreau, dans un brasier de lumière.
Les mains cramponnées aux rampes aveuglantes d'inox ou de chrome, ou de simple aluminium.
Je lâche l'échelle enfin pour marcher un moment dans le petit bain qui m'accueille. Et j'y suis.
La tête sous l'eau. A mes brasses sous-marines. Je fais mes longueurs de piscine. Et je vole.
Je vole. Et je ne rêve pas. Je nage. Sous l'eau. Je nage. Et c'est comme voler.
Mon corps s'est transformé. Je suis l'énorme poisson primitif et humain qui retrouve son élément.
Il n'y a plus de pesanteur. Il n'y a plus de douleurs. Aucune résistance. J'avance. Sous l'eau.
Les yeux ouverts. Je ne respire plus. Et je suis bien. Mes muscles agissent. Mes membres agissent.
C'est naturel. Mécanique. Et j'avance sans aucune panique. Je suis bien. Je vole. Sous l'eau.
Au-dessus d'une mosaïque bleue. Au fond de la piscine. Où je suis libre comme l'air.
Je ne suis plus culture. Je ne suis plus conscient. Je suis une parcelle d'eau. Je suis un mouvement.
J'avance d'un mur à l'autre. Me déploie comme une raie en son royaume. Je plane dans l'espace.
A l'abri du temps. Au milieu du monde. Au début et à la fin. Je rejoins Dieu ou toute sa création.
Je ne connais personne. Je nage dans un ventre avant de voir le jour. Et je me développe.
D'un mur à l'autre. Sans respirer. Sans m'inquiéter de ne pas le faire. Les yeux ouverts.
Mon corps n'existe plus. Existe plus que jamais. Sans poids et sans volume. Quand il me remercie.
Du bien que je lui fais. Dans son écrin de mère. Son milieu naturel. Au fond de la piscine.
J'en fais une torpille. Qui fend toute la longueur. Avec férocité et sa propre logique.
Les poumons à leur place. La peau ferme et brillante comme aux muscles marins.
Je suis libre d'être tout et de n'être plus rien. Je vole. Aussi loin que possible.
Ignorant la surface et le monde qui s'y tient. Qui peut bien disparaître sans être regretté
.
A l'Eden magnifique que j'explore dans ma chair, qui est source de tout, qui est l'éternité,
je peux bien manquer d'air, je respire quand même, débarrassé du poids insensé de la peur.
Je ne suis plus quelqu'un. Cela ne veut rien dire. Comme vivre et mourir.
Il n'y a qu'une seule essence. Et j'y nage en confiance. Quand j'y suis seul sans l'être.

Et que la mort me plaît.

 

Philippe LATGER / Juillet 2015

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La drogue dure

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On a tiré le rideau. Je vois l'accoudoir et un avant-bras posé dessus.
Les veines gonflées. Saillantes. Une transfusion. Je ne ressens rien de spécial.

Je regarde le rideau. La tringle. Les panneaux qui délimitent la cabine. Du mobilier d'avion.
L'infirmier en guise de steward. Tout aussi open à des expériences entre personnes de même sexe.
Je pense que le bermuda et le poil de mes jambes répondent au poil de son torse qui monte jusqu'au cou.
Je crois comprendre qu'il négocie avec l'infirmière le droit de s'occuper du mâle de moins de 50 ans.

Qui attend. Dans son fauteuil. Le bras tendu. Une aiguille plantée dans une veine. Indifférent.
Il passe et je le regarde vraiment. Il n'est pas mal. Jeune. Brun. Local. Mignon. Pas trop efféminé.
Je m'ennuie et imagine des choses. Salaces. Le poil de son torse. Celui de mes jambes. J'imagine.
Le sang dans les veines. Concentré dans les conduits spongieux devenus raides et prêts à exploser.
En fait, il est même plutôt viril. Gentil, attentionné, plaisant, mais viril. Comme si c'était un paradoxe.
Cela le rend sexy. Et aux raideurs qui se heurtent dans la précipitation du désir aussi urgent que coupable,
des giclées de foutre peuvent se répandre en grumeaux épais dans les toisons du même genre.
Les fantasmes gratuits ne font pas gagner du temps. Ils donnent l'impression de ne pas trop en perdre.

Les yeux noirs. Pourquoi m'a-t'on enlevé les yeux noirs où j'aimais tant me dissoudre ?
Je ferme les miens. Les chevelures grasses s'emmêlent. Deux pubis masculins extrêmement poilus.
L'inconfort de deux sexes qui ne sont pas faits pour s'épouser et qui cherchent à le faire à tout prix.
Il y a de la volupté à cette incompatibilité. Il y a de la sensualité à cette aberration.
Les cuisses de l'infirmier sont poilues. Le sexe de l'infirmier est poilu. Mais ce n'est pas lui.
Sous mes paupières, j'oublie la cabine de l'avion dans lequel je voyage jusqu'à mon propre studio.
Ma main se promène sur un corps qui n'est pas celui du steward en blouse blanche.
L'homoérotisme qui me trouble est incarné par une autre créature qui sommeille et que j'ai dans la peau.
Et je sens quelque chose dans ma cage thoracique. Ce n'est pas sexuel. C'est au-delà de ça.
La lumière orange. Sur ce visage qui n'est pas le mien. Qui s'approche. Plonge dans ma bouche.
Je ne fais plus la différence entre ma langue et la sienne. Entre ma virilité et la sienne.
Quelque chose se passe. De l'ordre du miracle. C'est mon sperme qui jaillit de son sexe.
Et dans mes veines, le sentiment amoureux. Qui revient. Qui remonte. La transfusion.
Cette émotion. Etrange. Tenace. Ce sont ses propres mains qui le caressent à travers les miennes.
Je ne sais plus qui est qui. C'est nous. Ou rien. Pour des lunes et des lunes. Invariablement.
Le rideau est assez terne. La lumière soudain est très loin d'être orange. La clinique St-Pierre.
J'ai toujours aimé le sexe des hommes. Le plaisir qu'il procure. Malgré son design atroce.

Je ne masturbe pas celui de l'infirmier qui me l'exhibe de tout son poids, mollement, au repos,
alors que j'ignore l'attirail monstrueux qui se balance au-dessus du caleçon baissé aux genoux

quand le scénario porno aurait exigé que je le porte aussi sec à ma bouche pour l'enduire de salive
et l'inviter à croître, lentement, et à se révéler dans une transformation façon Jekyll et Hyde.

Je suis prêt à passer l'examen. Sûr d'une seule chose. L'amour est un poison ou une drogue dure.

 

Philippe LATGER / Juillet 2015

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Quelque part en Espagne

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Le train a quitté le jardin de la maison. Ce carré d'herbe et d'horizons.
Ce mouchoir de poche qui me sert de région. Le Roussillon. La Catalogne.
J'ai l'habitude de le fendre et le découdre en filant vers le Nord.
Même sans argent. Même démuni. Je n'ai cessé d'aller à Paris. D'y retourner. D'en revenir.
Via Orly ou Gare de Lyon. Un ancrage. Une accroche. Qui fait partie de ma vie.
Ici, le train n'a pas filé au-delà des Corbières pour rejoindre le Rhône. Non.
J'ai quitté ma place pour me poster contre une vitre du wagon-bar.
Figueres. Gérone. Barcelone. Et c'est jusque-là mon territoire. Mon espace vital.
J'ai grandi ici. J'ai vécu ici. J'ai aimé ici. J'ai baisé, bu, vomi, exulté, fait la fête.
Aller plus loin par le rail commence à me troubler. Tarragone. Que je connais. Mais ensuite.
Ensuite... je commande un café. Je m'installe contre la vitre pour ne pas en croire mes yeux.
Le voyage est une chose étrange. Celui-ci me serre la poitrine. Me fait serrer les poings.
Ce n'est pas dans l'espace que le train se déplace. Mais dans le temps.
Il m'emporte au fond de l'hippocampe, me fait descendre un escalier dans le noir
comme un hypnotiseur, dans un couloir où le paysage finit par changer et la lumière aussi.
C'est mon corps. Je suis dans mon corps. Et pourtant. Combien d'hommes l'ont habité ?
Ces mains qui ouvrent le sachet de sucre pour le vider dans le gobelet fumant...
je les connais, je les reconnais, je les maîtrise, ce sont les miennes. J'ai vieilli avec elles.
Mais l'homme de trente ans ne les reconnais pas. L'homme de vingt encore moins.
Le paysage change. Ce n'est plus mon pays. Je sais. C'est l'Aragón.
La verdure est soufflée par une explosion nucléaire. Le minéral règne en maître.
Des coulées de cendres entourent des reliefs isolés dans un climat lunaire.
Des montagnes de rochers oranges. Une fausse plaine qui se révèle plateau.
Des canyons qui s'ouvrent. En-dessous. Des profondeurs impensables. Un chaos rocailleux.
L'Arizona. Le Far West ibérique. Où mes gènes semblent retrouver quelque chose.
Mes racines.

L'Aragón. Y'a-t'il plus beau nom de province possible ?
Je fais rouler les trois syllabes dans ma bouche avec gourmandise, sans les prononcer,
quand elles se marient bien à l'amertume du café que je bois.
Arabe. Dragon. La noblesse ne fait pas ses preuves dans le confort et l'opulence.
La Catalogne est un vulgaire Eden, un jardin insolent où les fortunes sont vite faites.
Tout y pousse sans mérite et se cueille à l'envi. Je m'éloigne de ma terre nourricière.
De la terre d'accueil où j'ai planté ma mère. Elle qui fut de ce monde.
Je descends l'escalier dans le noir, je me quitte moi-même, ou me retrouve enfin.
Je reconnais le paysage. Je suis déjà venu. Dans une autre vie. Je suis passé ici.
J'avais quinze ans. Dix-sept ans. Dix-neuf ans. Et ma mère était là.
Il n'y a pas dans le train de tabourets pour s'asseoir comme dans le TGV français.
Je reste debout et m'accroche à mon gobelet de café en sachant ce qui arrive.
Une ville. Où j'étais venu avec elle. Je la guette. Elle approche. Elle remonte.
La mémoire est un mystère. La mémoire et la réalité. Je perds pied mais résiste.
C'est le même lieu. Le même espace. Dans mes pupilles dilatées. Vingt ans plus tard.
J'ai envie de violence. De hurler. Tout briser. A ce moment-même où je me sens serein.
J'ai le souvenir de ma révolte. De mon désespoir. De l'injustice qui m'a été faite.
Et je suis devenu mon propre père. Les yeux secs. Je raisonne l'adolescent fébrile.
Saragosse. Y'a-t'il plus beau nom de ville possible ? Sarrazin. Cappadoce.
Je sens un lieu propice à l'urbanisation. Je cherche quelque chose à l'horizon.
Les premières usines, les premières banlieues, et je cherche toujours.
Au milieu des immeubles, d'une présence humaine qui se densifie davantage,
je promène mes yeux dans la vitre avec la nervosité des doigts qui fouillent les écrans.
Quelque chose à cliquer. Que mon frère a dessiné. A la bille. Sur une feuille de papier.
J'ai gardé le dessin. Et je revois la date. 1988. Quatre tours que je cherche. Que je vois.
Noyées dans la skyline, dépassées par d'autres buildings, elles sont là, sous mes yeux.
Elles m'échappent. Réapparaissent. Alors que le train perd de sa vitesse.
Je ne descendrai pas. Je vais à Madrid. Ma vie d'aujourd'hui m'y ramène.
Mais ici, j'ai quinze ans. Mon frère est venu avec nous. Une nuit à Saragosse.
Et les quatre tours éléphantesques du Pilar. La Mosquée catholique. Istanbul reconquise.
Sainte-Sophie et l'Escurial se disputent la gloire et les reflets de l'Ebre.
Je suis venu ici. Ma mère était vivante. Emue avant moi de remonter le fleuve.

La Source n'est pas en Aragón. La Source est en Castille.
Une branche plantée dans la province de Soria. L'autre à Valladolid.
Je ne suis pas Aragonais. Mais en transit. Entre ma mère de lait et ma mère de sang.
Ma mère de lait est cette catalane aux seins lourds qui s'appelle Barcelone.
Ma mère de sang est cette castillane à la bouche pincée qui s'appelle Madrid.
Je suis défait. Dans la vitre du train où je découvre un ciel d'apocalypse.
Un ciel qui s'effondre par endroits comme dans les films catastrophe.
Des orages magnifiques. Des coulées de maquillage à chaque coulée de pluie.
Le Portrait de Dorian Gray. C'est du Francis Bacon. Et du William Turner.
J'y vois ce que je suis. Tout ce que j'ai perdu. J'ai planté ma mère où je suis né.
En Roussillon. Cette île où j'ai grandi. Où j'étais tout à l'heure.
J'ai envie de sexe. J'ai envie de violence. Et les coulures du ciel savent me satisfaire.
La colère est fertile. Et l'incompréhension. Celle d'être et d'avoir été.
J'ai perdu ma mère et l'amour de ma vie. Et l'impression qu'aucun des deux n'a existé.
Je fais des choses sans y réfléchir. Je n'ai aucune conscience de ce que j'ai accompli.
Contre ma nature. J'avance. Je vais à Madrid. C'est tout. Parce qu'il faut que j'y aille.
On ne m'a rien demandé. Je le fais puisque j'en ai le loisir. Puisqu'on ne m'attend plus.
Puisque ma mère est morte, que tu ne m'aimes plus, que je peux disparaître.
Je me noie dans l'action. Autre chose que moi. Je travaille comme on boit.
Pour s'oublier soi-même. J'oublie ce que je suis. J'oublie que je suis seul.
Quelque part en Espagne. Où j'ai été vivant.

 

Philippe LATGER / Juillet 2015

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Les boutons

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La chemise est étroite, étriquée, trop petite, les boutons prêts à sauter,
ça me serre la poitrine, tend la peau en largeur, des tétons aux aisselles, je dois ouvrir le col,
à chaque inspiration le tissu me compresse. Me caresse. Je peux le déchirer.
Sans le toucher. Au simple mouvement des pectoraux moulés qui gardent quelques forces.
La chemise, je l'ouvre. Finalement. Je défais mon écorce. Je me libère malgré la pluie.
Parce qu'il est temps d'aimer et de chasser l'hiver. De ranger les manteaux et tous les pull-overs.
La chemise est étroite. Elle est pleine à craquer. Et si je m'époumone c'est que c'est de saison.
Je l'enlève. La retire. Pour aller torse-nu. Reconquérir mon corps qui peut se réveiller.

 

Philippe LATGER / Mars 2015

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En écharpe

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La chaleur d'une cuisse à mon cou et de l'autre à ma barbe.

 

Philippe LATGER / Mars 2015

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J'avais une vie

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J'avais une vie, avant la mienne, dont je me souviens cette nuit.
J'avais des amours vénériennes, des flots d'alcool, des flots d'ennuis.
Chemin de croix pour mes apôtres. J'avais la boisson comme amie,
des gueules de bois dans le lit des autres et trop de démons insoumis.
Dans les avions, dans les hôtels, j'ai couru autant que j'ai fui.
Dans bien des boîtes et des bordels, et à Manhattan sous la pluie,
je devais vomir une faute, réduire en cendre mes crédits,
et me détruire la tête haute, expier le mal dans l'incendie.
J'avais une vie, avant la mienne, qui était celle d'un mort-vivant.
J'avais la honte comme une chienne, toujours fidèle, toujours devant,
d'avoir survécu à la mère que le cancer a arrachée
à mon ventre et à mes artères, à mes bras d'enfant écorchés.
J'avais le noir des mauvais rêves, le diable dans l'obscurité,
le désespoir, aucune trêve, à ma solitude infectée.
J'avais la rage de ce gosse qu'il a fallu abandonner,
et le goût du plaisir atroce de ne pouvoir me pardonner.

J'avais la révolte en colère. Et le whisky pour la noyer.
Du sexe à l'aveugle et l'enfer à nourrir et à tutoyer.
J'avais la rage de ce gosse qui a souffert d'avoir aimé
l'amour cloué à coups de crosses, qu'il ne connaîtrait plus jamais.
J'avais une vie, avant la mienne, dont tu es venu me libérer.
D'aussi loin que je me souvienne, j'étais perdu ou égaré.
Impuissant à faire confiance, paranoïaque et dégoûté,
méfiant, je préférais la transe de nuits qui savaient m'envoûter.
J'avais une vie, avant la mienne, avant celle dont je me souviens,
dont les souvenirs me reviennent, qui était si simple, et c'était bien.
Ce terrain béni de l'enfance auquel tu m'as reconnecté.
L'amour d'aimer et l'insouciance qui n'avaient cessé d'exister.
Je m'ouvre au monde et à ta bouche, au bonheur que tu veux donner,
celui d'être deux qui fait mouche, et de pouvoir m'abandonner,
oublier le goût masochiste de me blesser et me punir,
oublier l'orgueil fataliste qui m'interdisait de m'unir.
Je peux déposer mon armure, baisser la garde, le pont-levis,
panser mon cœur et mes blessures quand tu traverses le parvis,
ouvrir mes bras et mes fenêtres, être moi-même, et amoureux,

accepter de pouvoir renaître et de filer des jours heureux.
J'avais une vie, avant la mienne, dont je me souviens cette nuit,

d'orages et de foudres anciennes dont je ne veux plus aujourd'hui.
Ce n'est pas l'amour de ma mère, mais il est plus intéressant.
Stop le Chivas et les chimères. J'embrasse ce que je ressens.
Ce n'est plus l'amour de ma mère, mais il est tout aussi puissant.
La confiance a tout pour me plaire, et l'on ne peut pas s'aimer sans.

 

Philippe LATGER / Mars 2015

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