1er novembre
Elle était assise en face de moi. Dans une bergère du salon.
" Je ne te propose pas un café. Qu'est-ce que tu boirais avec plaisir ?..."
Elle me regardait stupéfaite. Comme si elle ne croyait pas ce qui arrivait.
" On peut commencer par un verre d'eau " dis-je en essayant de plaisanter.
Cela faisait un bail. Et il n'était pas si facile de faire comme si nous nous étions quittés la veille.
Moi-même, j'étais tendu, stressé, inquiet. Et je devais dissimuler mes mains qui tremblaient.
Je suis allé dans la cuisine, où elle pouvait me suivre des yeux quand l'espace était ouvert.
En ouvrant la bouteille d'eau minérale, j'essaie d'effectuer un calcul rapide.
Mon retour à Perpignan ? 2010. Mon installation à Paris ? 2005. Mon retour du Québec ?...
Bon sang. Je verse de l'eau à côté du verre. Ca ne peut pas remonter à si loin. J'en fous partout.
Je ris nerveusement. 2001. Je m'installe à Toulouse. Un coup d'éponge. Je laisse tomber.
" C'est dingue d'être là, tous les deux, dans cette maison... " Le nez me pique soudain.
Je ne dois pas la regarder. Je lui tourne le dos pour essuyer le verre avec un torchon propre.
J'ai renoncé à compter. Cela n'a aucune importance. Je prends une grande inspiration.
Je me reprends. C'est un jour de fête. Il n'est pas question de craquer.
Pas si vite.
Nous marchions tous les trois dans les rues de Tétouan.
Nous avions pris le ferry à Algeciras. Jusqu'à Ceuta. De l'autre côté de la mer.
L'émotion était palpable. Sur le pont supérieur. Lorsque nous traversions le détroit.
La porte de notre monde. Celui des pinèdes, des oliviers, et des figues qu'elle adorait.
Le Maroc s'approchait dangereusement de nous. Mon cœur se soulevait.
La voilà. Cette côte. Qui se précise. Que je convoitais depuis la terrasse de l'appartement.
Cette bande de terre visible depuis Marbella. Qui se dépliait comme seul horizon.
Où l'on pouvait deviner du mouvement par temps clair, jusqu'aux phares des voitures.
C'était cette période où nous revenions tous les ans sur la Costa del Sol.
Depuis la résidence, nous allions à Grenade, à Ronda, à Màlaga.
Mais à table, au petit-déjeuner, comme le soir au sortir du dîner,
je scrutais le large avec un désir pour l'Afrique qui moulait mon cerveau.
Le rocher se découpait à l'Ouest, sur le soleil couchant. Celui de Gibraltar.
Avec son allure de serpent boa qui digérait un éléphant et qui n'était pas un chapeau.
Saint-Exupéry. Son livre précieux dans la bibliothèque de Bompas. Aux illustrations étranges.
Je voulais traverser. Nous devions traverser. D'une planète à une autre. En quelques brasses.
Et nous y étions. Nous accostions. A bord de ce bateau, blanc, comme les murs de la médina.
J'ai été saisi par des différences radicales. J'ai été saisi par si peu de différences.
Avec l'Andalousie. Avec l'Espagne entière. Avec ma Catalogne. La chaux et les figuiers.
Dans un labyrinthe de ruelles qui sentaient le kif.
" Oh... tu les as gardées ?... "
Je reconnais ces talons. Ses chaussures. Et ses chevilles fines.
Je prends les choses en main. C'est moi qui donne des nouvelles de tout le monde.
" Pour les Rose, à vrai dire, je n'ai pas du tout de nouvelles.
En revanche, de mon côté, je vois toujours Cédric et Virginie... et tiens-toi bien...
la meilleure, c'est que c'est Virginie qui a racheté la maison de l'avenue Cassagnes ! "
Quand je pense qu'elle y était invitée, à quoi... six ou sept ans, pour l'un de mes anniversaires,
et que je l'interviewais au micro du magnétophone comme Jacques Martin à l'Ecole des Fans...
Je dois avoir la bande quelque part. Il faut que je vérifie. Il y avait son frère bien sûr.
" C'est bizarre d'y retourner tu sais... même si maintenant, définitivement, c'est chez elle. "
Elle n'a pas touché à son verre d'eau. Je le relève sans lâcher le fil de mon rapport enthousiaste.
Je raconte mon départ au Canada avec l'argent dont je venais d'hériter. Montréal.
La rue St-Timothée. New York. Le magazine. Mes premières chroniques.
Quand il m'a bien fallu admettre que j'avais laissé tomber cette histoire de Sciences-Po.
" J'avais la moyenne ! Mais quand ils ont vu mon dossier scolaire... " J'ai haussé les épaules.
Avec le sourire du môme pris en faute, quand je savais qu'elle savait de quoi je lui parlais.
Absent. Absent. Absent. Les mots affluaient en provenance du lycée. Absent. Absent.
" Oui, voilà, j'étais à la terrasse de la Bourse. En effet... " Et me suis tapé deux terminales.
Le premier de la classe avait mal tourné. Dans le whisky entre autres choses.
" Pour ça, je suis très fier. Je ne bois plus une goutte d'alcool. Tu te rends compte ?... "
Pas besoin de vérifier dans mes carnets. Pas une cuite depuis février 2010.
J'espère que cela la rend fière de moi.
Elle se tait et m'écoute. Me regarde faire. Et cela finit par me révolter.
J'ai l'impression qu'elle me juge. Ou qu'elle attend que j'aie fini pour dire quelque chose.
J'essaie de ne pas céder à la panique. Je lui montre trois petits livres, quelques journaux.
Des photos avec des acteurs célèbres. Les albums de chansons auxquels j'ai collaboré.
Elle ne s'y attarde pas. Manifestement ailleurs, elle ne laisse paraître aucune émotion.
Cela me plonge dans une angoisse qui me rend encore plus nerveux. Encore plus prolixe.
Je parle. Je parle. Comme pour combler le vide.
Je crois que ça me revient. La dernière fois que nous nous étions vus. A Toulouse.
Bien sûr. Je vivais à Bordeaux. J'étais allé la rejoindre chez sa sœur. Bon sang...
" Oui, en revanche, je n'ai pas arrêté de fumer... " m'excusai-je en faisant craquer mon briquet.
Je ne tenais pas en place. C'était au tout début de l'année 1997. Calcul mental. Allez...
" J'ai attendu autant que j'ai pu, jusqu'à ce qu'on me donne le feu vert pour partir.
Quand j'ai été sûr que je n'avais plus rien à espérer du bureau, j'ai organisé mon retour.
Une fois de plus, en catastrophe !... " Voyons. Nous sommes en 2012. 1997...
" J'ai pris le TGV de justesse, aller simple. Avec la certitude d'avoir sauvé ma peau. "
Sa tête penchée sur le côté, le regard dans le vague, elle ne disait toujours rien.
Et je risquai de la faire sursauter soudain : " Maman, tu te rends compte ?...
Ca fait 15 ans !... "
Bien sûr, elle avait vieilli. Et j'avais vieilli aussi.
Ici, sur les images jaunies du film Super 8, elle est en maillot de bain, à Castelldefels,
ses cheveux de paille relevés en chignon, plantant ses yeux dans l'objectif de la caméra.
Elle n'aimait pas qu'on la photographie. Quand j'adorais transgresser l'interdit.
" Même histoire qu'à mon retour du Canada. Dans la débâcle, l'amour m'attendait au tournant. "
J'espérais encore une réaction au suspense que j'essayais d'établir sur une révélation importante
que je tenais à lui faire. Je me suis campé devant la baie vitrée qui s'ouvrait sur le jardin.
" Je suis amoureux, si tu savais... et heureux en amour comme jamais. "
La buée venait toujours se répandre dans le double vitrage. Les yuccas devinrent flous.
J'ai dû forcer mon regard pour ne pas les perdre, cherchais la mise au point. Autofocus.
J'avais parlé de deux histoires passées. Qui me laisseront marqué au fer rouge.
Mais ici, il s'agissait du présent. " J'aimerais beaucoup... que vous vous rencontriez... "
J'ai gardé pour moi une phrase que j'ai tenté de construire en vitesse, du mieux que j'ai pu,
qui voulait dire en substance : " vous vous ressemblez tellement. "
C'est resté dans ma gorge. Parce que ce n'était pas tout à fait exact. Evidemment.
Et que moi seul sais précisément en quoi mes deux amours se valent et se rejoignent.
Je joue avec la bague à mon doigt. L'argument était trop freudien pour être avouable.
Et recevable. Pensai-je quand je me suis finalement tourné vers elle. Epuisé.
Je me suis mordu la lèvre comme elle avait l'habitude de le faire elle-même.
Avachie dans le fauteuil, elle semblait s'être endormie.
Il y avait comme du sable ou de la poussière ici et là sur la terre cuite autour d'elle.
Que j'ai balayée grossièrement de mes doigts avant de ramasser ce qu'il restait d'une main,
pour tenter de le raccrocher à son poignet d'os au bord de l'accoudoir.
J'ai voulu aussi redresser le corps, et la tête, en particulier, qui m'est restée dans les bras.
Cette tête de mort, avec ses dents et ses couronnes toutes apparentes quand il n'y avait plus
ni lèvres ni joues pour les couvrir, et cette étrange chevelure de toile d'araignée.
Je l'ai posée en équilibre, comme j'ai pu, contre le dossier du fauteuil, au sommet du thorax.
" Qu'est-ce que tu as fait ? Mais qu'est-ce que tu as fait ?... " hurlait-elle.
Accroupi devant maman, je déplaçais délicatement les tibias pour remettre les chaussures
parfaitement parallèles, au pied de la bergère Louis XV où le cadavre trônait.
" Tu es dingue ! Tu es bon à enfermer ! Qu'est-ce que tu as fait ? Mon Dieu ! Pitié !... "
Elle s'était interrompue pour aller vomir avec des bruits étonnants assez bestiaux.
Oui, voilà. J'étais allé chercher maman au cimetière. Pour son anniversaire.
Ce n'est pas ma faute si elle est née le jour de la Fête des Morts.
J'ai galéré pour ouvrir le caveau, bien que bien outillé, et pour sortir le cercueil
qui était aussi maniable que du carton mouillé, avais tout placé pêle-mêle dans une bâche
pour être sûr de ne rien perdre en route, tout ça de nuit, pour ne pas être dérangé.
" Mais dérangé, tu l'es mon pauvre ami ! J'appelle la police... "
Me voilà récompensé de la petite réunion de famille que j'avais préparée avec amour.
" Je voulais te faire la surprise ! "
Pour la police, elle s'était ravisée. A pensé aux pompiers. Au SAMU. A cours d'idées.
Nous avons chargé le fauteuil, tel quel, dans la voiture, avec maman à son bord.
Le véhicule utilitaire était assez haut de plafond. Nous avons tout remballé au cimetière.
" C'est horrible de l'enterrer une seconde fois... bredouillai-je.
- Tu n'avais qu'à ne pas la déterrer, espèce de monstre... abject, que tu es. "
Elle parla de profanation. D'enfer aussi. Expliquant que j'y finirais assurément s'il existait.
Dit que je serais maudit et damné. Qu'elle me tuerait de l'avoir rendue complice de cet acte
inqualifiable, de cette abomination, que c'était insupportable, inhumain, etc, etc...
J'observai que le cercueil de ma grand-mère était encore bien conservé.
Evidemment. Elle nous avait quittés sept ans plus tard. Et ça faisait la différence.
" Je vais te faire interner... continuait ma conscience. Tu es malade... "
J'ai couvert comme j'ai pu mes cochonneries avec les bouquets de chrysanthèmes,
n'étant pas franchement un as de la maçonnerie. Et j'ai ramené le véhicule à la maison.
Dans le village désert, j'ai actionné les essuie-glaces alors qu'il ne pleuvait pas.
Je passais par l'avenue François Arago, qui restait pour moi le chemin de l'école.
Ne me rappelais pas avoir mis en marche l'autoradio, quand j'ai reconnu l'intro endiablée
de la Jota du Tricorne de Manuel de Falla.
" Je sais en quoi tu trouves que nous nous ressemblons... "
J'ai sursauté en la trouvant assise à côté de moi et failli nous mettre dans le fossé.
Surpris sans l'être. Elle adorait le Tricorne de Manuel de Falla.
Cette fois, elle ne refusa pas le verre d'eau que je lui ai servi.
Elle en but même deux à la suite. " J'avais soif ! " sourit-elle.
Elle était magnifique. Ses cheveux lâchés dont le gris répondait à celui de ses yeux.
Avec ce sourire pincé qui était le plus franc dont elle était capable.
C'est à son regard plus qu'à sa grimace que son visage s'illuminait d'humeurs taquines.
" Je passe sur les différences physiques, ou anatomiques, bien entendu, avait-elle poursuivi.
Mais je sais l'idée que tu te fais de l'Espagne. Et qu'elle correspond à nos images.
Il y a une posture identique, c'est vrai. Quelque chose d'orgueilleux. Je l'admets.
Et des principes non négociables. Une exigence. Qui nous ramène à l'orgueil. Décidément. "
C'était le chemin de la Mancha. Les jardins du Généralife. L'écarlate aveuglant de la corrida.
Dans les floraisons d'amandiers. Et les eaux du Guadalquivir. Jusqu'aux côtes californiennes.
" Une intransigeance... m'aventurai-je. A la limite de l'intolérance. Et de l'entêtement.
Avec des avis tranchés et définitifs sur les gens. Sur les choses à faire. Les façons de les faire...
- Et ça ne te déplaît pas. Enfin, c'est l'impression que ça donne... " trancha-t-elle en frottant
le coin de ma mâchoire mal rasée de ses doigts, avec son air aussi goguenard qu'affectueux.
Elle replaça ma chemise sur mes épaules, en épousseta les manches.
" Il y a des points communs, c'est vrai, dans notre façon d'être et d'appréhender les choses.
Mais ce que nous partageons vraiment, c'est la confiance que tu nous fais. "
Elle me sent ému et renonce à utiliser un autre mot, peut-être galvaudé ou juste embarrassant.
" C'est bien de pouvoir ne pas se poser de questions, n'est-ce pas ?
Surtout lorsqu'on cherche absolument à répondre à toutes les autres... "
Les vagues scintillent à Ste-Marie, à Castelldefels, à Marbella comme à Los Angeles.
J'ai pu le constater de mes yeux. Il y a des impressions qui ne vous lâchent jamais.
L'émotion du Mexique. C'était encore elle. Ma mère. Et la langue espagnole.
Les processions aux flambeaux et leurs vierges tragiques. Les chevaux. Les taureaux.
L'émotion de la cabine téléphonique. La proximité incestueuse. Epidermique.
C'était encore elle. Ma mère. Sous une lune suspendue comme sur le Hollywood Bowl.
Le voile sur la voix comme timbre ibérique. Les regards arrogants. Posés comme remparts.
Ce sont des caravelles lancées sur l'Atlantique. Avec tout leur bétail et leurs conquistadors.
Le Flamenco austère qui vient sentir la mort. Ce sont des mariachis qui portent les amours.
Font danser les cadavres dans les feux de Bengale. Veulent sauver des âmes.
Et cette peur touchante de n'être pas compris.
" Ce que tu as pu m'agacer. Chaque fois que tu faisais mine de douter de moi.
De ma bonne foi et de ma sincérité. Cela m'irritait et me révoltait. "
Cette sensibilité à l'injustice. Cette peur de n'être pas pris au sérieux.
" La vie n'est pas une comédie. Et l'amour n'est pas un jeu. Moi, je ne jouais pas..."
Et voilà qu'apparaît votre obsession baroque pour l'idée que vous vous faites,
catégoriquement, de votre sacro-sainte vérité.
" Moi j'écris... " ai-je répondu à ma mère.
Je ne sais pas ce qu'est la vérité. Sinon, je ne serais pas en train de la chercher.
Je ne suis pas allé sortir ton cadavre du caveau de Bompas. Je ne suis pas schizophrène.
" Mais tu me parles alors que je suis morte... " plaisanta-t-elle.
Je sais juste ce que je ressens, ce que je vis, sans être certain que tout cela soit réel.
Cela ne veut pas dire que je ne vous aime pas de tout mon être.
Et encore moins que mes sentiments sont faux.
" Nous avons toujours eu du mal à nous comprendre sur ce sujet.
Avec ta manie de toujours vouloir tout intellectualiser tout le temps...
Il fallait te suivre... et moi, je ne pouvais pas... mais sois sans craintes.
Je n'ai jamais pensé que tu jouais la comédie... c'est bien ce qui m'inquiétait ! "...
Elle se brosse les cheveux. La lumière passe dedans. Et tout disparaît.
Sauf des senteurs comme respirées à l'approche des pinèdes.
Le design de la bergère. Et les confusions propres
aux amours éternelles
Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan
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