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1er novembre

Publié le

Elle était assise en face de moi. Dans une bergère du salon.
" Je ne te propose pas un café. Qu'est-ce que tu boirais avec plaisir ?..."
Elle me regardait stupéfaite. Comme si elle ne croyait pas ce qui arrivait.
" On peut commencer par un verre d'eau " dis-je en essayant de plaisanter.
Cela faisait un bail. Et il n'était pas si facile de faire comme si nous nous étions quittés la veille.
Moi-même, j'étais tendu, stressé, inquiet. Et je devais dissimuler mes mains qui tremblaient.
Je suis allé dans la cuisine, où elle pouvait me suivre des yeux quand l'espace était ouvert.
En ouvrant la bouteille d'eau minérale, j'essaie d'effectuer un calcul rapide.
Mon retour à Perpignan ? 2010. Mon installation à Paris ? 2005. Mon retour du Québec ?...
Bon sang. Je verse de l'eau à côté du verre. Ca ne peut pas remonter à si loin. J'en fous partout.
Je ris nerveusement. 2001. Je m'installe à Toulouse. Un coup d'éponge. Je laisse tomber.
" C'est dingue d'être là, tous les deux, dans cette maison... " Le nez me pique soudain.
Je ne dois pas la regarder. Je lui tourne le dos pour essuyer le verre avec un torchon propre.
J'ai renoncé à compter. Cela n'a aucune importance. Je prends une grande inspiration.
Je me reprends. C'est un jour de fête. Il n'est pas question de craquer.
Pas si vite.

Nous marchions tous les trois dans les rues de Tétouan.
Nous avions pris le ferry à Algeciras. Jusqu'à Ceuta. De l'autre côté de la mer.
L'émotion était palpable. Sur le pont supérieur. Lorsque nous traversions le détroit.
La porte de notre monde. Celui des pinèdes, des oliviers, et des figues qu'elle adorait.
Le Maroc s'approchait dangereusement de nous. Mon cœur se soulevait.
La voilà. Cette côte. Qui se précise. Que je convoitais depuis la terrasse de l'appartement.
Cette bande de terre visible depuis Marbella. Qui se dépliait comme seul horizon.
Où l'on pouvait deviner du mouvement par temps clair, jusqu'aux phares des voitures.
C'était cette période où nous revenions tous les ans sur la Costa del Sol.
Depuis la résidence, nous allions à Grenade, à Ronda, à Màlaga.
Mais à table, au petit-déjeuner, comme le soir au sortir du dîner,
je scrutais le large avec un désir pour l'Afrique qui moulait mon cerveau.
Le rocher se découpait à l'Ouest, sur le soleil couchant. Celui de Gibraltar.
Avec son allure de serpent boa qui digérait un éléphant et qui n'était pas un chapeau.
Saint-Exupéry. Son livre précieux dans la bibliothèque de Bompas. Aux illustrations étranges.
Je voulais traverser. Nous devions traverser. D'une planète à une autre. En quelques brasses.
Et nous y étions. Nous accostions. A bord de ce bateau, blanc, comme les murs de la médina.
J'ai été saisi par des différences radicales. J'ai été saisi par si peu de différences.
Avec l'Andalousie. Avec l'Espagne entière. Avec ma Catalogne. La chaux et les figuiers.
Dans un labyrinthe de ruelles qui sentaient le kif.

" Oh... tu les as gardées ?... "
Je reconnais ces talons. Ses chaussures. Et ses chevilles fines.
Je prends les choses en main. C'est moi qui donne des nouvelles de tout le monde.
" Pour les Rose, à vrai dire, je n'ai pas du tout de nouvelles.
En revanche, de mon côté, je vois toujours Cédric et Virginie... et tiens-toi bien...
la meilleure, c'est que c'est Virginie qui a racheté la maison de l'avenue Cassagnes ! "
Quand je pense qu'elle y était invitée, à quoi... six ou sept ans, pour l'un de mes anniversaires,
et que je l'interviewais au micro du magnétophone comme Jacques Martin à l'Ecole des Fans...
Je dois avoir la bande quelque part. Il faut que je vérifie. Il y avait son frère bien sûr.
" C'est bizarre d'y retourner tu sais... même si maintenant, définitivement, c'est chez elle. "
Elle n'a pas touché à son verre d'eau. Je le relève sans lâcher le fil de mon rapport enthousiaste.
Je raconte mon départ au Canada avec l'argent dont je venais d'hériter. Montréal.
La rue St-Timothée. New York. Le magazine. Mes premières chroniques.
Quand il m'a bien fallu admettre que j'avais laissé tomber cette histoire de Sciences-Po.

" J'avais la moyenne ! Mais quand ils ont vu mon dossier scolaire... " J'ai haussé les épaules.
Avec le sourire du môme pris en faute, quand je savais qu'elle savait de quoi je lui parlais.
Absent. Absent. Absent. Les mots affluaient en provenance du lycée. Absent. Absent.
" Oui, voilà, j'étais à la terrasse de la Bourse. En effet... " Et me suis tapé deux terminales.
Le premier de la classe avait mal tourné. Dans le whisky entre autres choses.
" Pour ça, je suis très fier. Je ne bois plus une goutte d'alcool. Tu te rends compte ?... "
Pas besoin de vérifier dans mes carnets. Pas une cuite depuis février 2010.
J'espère que cela la rend fière de moi.

Elle se tait et m'écoute. Me regarde faire. Et cela finit par me révolter.
J'ai l'impression qu'elle me juge. Ou qu'elle attend que j'aie fini pour dire quelque chose.
J'essaie de ne pas céder à la panique. Je lui montre trois petits livres, quelques journaux.
Des photos avec des acteurs célèbres. Les albums de chansons auxquels j'ai collaboré.
Elle ne s'y attarde pas. Manifestement ailleurs, elle ne laisse paraître aucune émotion.
Cela me plonge dans une angoisse qui me rend encore plus nerveux. Encore plus prolixe.
Je parle. Je parle. Comme pour combler le vide.
Je crois que ça me revient. La dernière fois que nous nous étions vus. A Toulouse.
Bien sûr. Je vivais à Bordeaux. J'étais allé la rejoindre chez sa sœur. Bon sang...
" Oui, en revanche, je n'ai pas arrêté de fumer... " m'excusai-je en faisant craquer mon briquet.
Je ne tenais pas en place. C'était au tout début de l'année 1997. Calcul mental. Allez...
" J'ai attendu autant que j'ai pu, jusqu'à ce qu'on me donne le feu vert pour partir.
Quand j'ai été sûr que je n'avais plus rien à espérer du bureau, j'ai organisé mon retour.
Une fois de plus, en catastrophe !... " Voyons. Nous sommes en 2012. 1997...

" J'ai pris le TGV de justesse, aller simple. Avec la certitude d'avoir sauvé ma peau. "
Sa tête penchée sur le côté, le regard dans le vague, elle ne disait toujours rien.
Et je risquai de la faire sursauter soudain : " Maman, tu te rends compte ?...
Ca fait 15 ans !... "

Bien sûr, elle avait vieilli. Et j'avais vieilli aussi.
Ici, sur les images jaunies du film Super 8, elle est en maillot de bain, à Castelldefels,
ses cheveux de paille relevés en chignon, plantant ses yeux dans l'objectif de la caméra.
Elle n'aimait pas qu'on la photographie. Quand j'adorais transgresser l'interdit.
" Même histoire qu'à mon retour du Canada. Dans la débâcle, l'amour m'attendait au tournant. "
J'espérais encore une réaction au suspense que j'essayais d'établir sur une révélation importante
que je tenais à lui faire. Je me suis campé devant la baie vitrée qui s'ouvrait sur le jardin.
" Je suis amoureux, si tu savais... et heureux en amour comme jamais. "
La buée venait toujours se répandre dans le double vitrage. Les yuccas devinrent flous.
J'ai dû forcer mon regard pour ne pas les perdre, cherchais la mise au point. Autofocus.
J'avais parlé de deux histoires passées. Qui me laisseront marqué au fer rouge.
Mais ici, il s'agissait du présent. " J'aimerais beaucoup... que vous vous rencontriez... "
J'ai gardé pour moi une phrase que j'ai tenté de construire en vitesse, du mieux que j'ai pu,
qui voulait dire en substance : " vous vous ressemblez tellement. "

C'est resté dans ma gorge. Parce que ce n'était pas tout à fait exact. Evidemment.
Et que moi seul sais précisément en quoi mes deux amours se valent et se rejoignent.
Je joue avec la bague à mon doigt. L'argument était trop freudien pour être avouable.
Et recevable. Pensai-je quand je me suis finalement tourné vers elle. Epuisé.
Je me suis mordu la lèvre comme elle avait l'habitude de le faire elle-même.
Avachie dans le fauteuil, elle semblait s'être endormie.

Il y avait comme du sable ou de la poussière ici et là sur la terre cuite autour d'elle.
Que j'ai balayée grossièrement de mes doigts avant de ramasser ce qu'il restait d'une main,
pour tenter de le raccrocher à son poignet d'os au bord de l'accoudoir.
J'ai voulu aussi redresser le corps, et la tête, en particulier, qui m'est restée dans les bras.
Cette tête de mort, avec ses dents et ses couronnes toutes apparentes quand il n'y avait plus
ni lèvres ni joues pour les couvrir, et cette étrange chevelure de toile d'araignée.
Je l'ai posée en équilibre, comme j'ai pu, contre le dossier du fauteuil, au sommet du thorax.
" Qu'est-ce que tu as fait ? Mais qu'est-ce que tu as fait ?... " hurlait-elle.
Accroupi devant maman, je déplaçais délicatement les tibias pour remettre les chaussures
parfaitement parallèles, au pied de la bergère Louis XV où le cadavre trônait.
" Tu es dingue ! Tu es bon à enfermer ! Qu'est-ce que tu as fait ? Mon Dieu ! Pitié !... "
Elle s'était interrompue pour aller vomir avec des bruits étonnants assez bestiaux.
Oui, voilà. J'étais allé chercher maman au cimetière. Pour son anniversaire.
Ce n'est pas ma faute si elle est née le jour de la Fête des Morts.
J'ai galéré pour ouvrir le caveau, bien que bien outillé, et pour sortir le cercueil
qui était aussi maniable que du carton mouillé, avais tout placé pêle-mêle dans une bâche
pour être sûr de ne rien perdre en route, tout ça de nuit, pour ne pas être dérangé.
" Mais dérangé, tu l'es mon pauvre ami ! J'appelle la police... "
Me voilà récompensé de la petite réunion de famille que j'avais préparée avec amour.
" Je voulais te faire la surprise ! "

Pour la police, elle s'était ravisée. A pensé aux pompiers. Au SAMU. A cours d'idées.
Nous avons chargé le fauteuil, tel quel, dans la voiture, avec maman à son bord.
Le véhicule utilitaire était assez haut de plafond. Nous avons tout remballé au cimetière.
" C'est horrible de l'enterrer une seconde fois... bredouillai-je.
- Tu n'avais qu'à ne pas la déterrer, espèce de monstre... abject, que tu es. "
Elle parla de profanation. D'enfer aussi. Expliquant que j'y finirais assurément s'il existait.
Dit que je serais maudit et damné. Qu'elle me tuerait de l'avoir rendue complice de cet acte
inqualifiable, de cette abomination, que c'était insupportable, inhumain, etc, etc...
J'observai que le cercueil de ma grand-mère était encore bien conservé.
Evidemment. Elle nous avait quittés sept ans plus tard. Et ça faisait la différence.
" Je vais te faire interner... continuait ma conscience. Tu es malade... "
J'ai couvert comme j'ai pu mes cochonneries avec les bouquets de chrysanthèmes,
n'étant pas franchement un as de la maçonnerie. Et j'ai ramené le véhicule à la maison.
Dans le village désert, j'ai actionné les essuie-glaces alors qu'il ne pleuvait pas.
Je passais par l'avenue François Arago, qui restait pour moi le chemin de l'école.
Ne me rappelais pas avoir mis en marche l'autoradio, quand j'ai reconnu l'intro endiablée

de la Jota du Tricorne de Manuel de Falla.
" Je sais en quoi tu trouves que nous nous ressemblons... "
J'ai sursauté en la trouvant assise à côté de moi et failli nous mettre dans le fossé.
Surpris sans l'être. Elle adorait le Tricorne de Manuel de Falla.

Cette fois, elle ne refusa pas le verre d'eau que je lui ai servi.
Elle en but même deux à la suite. " J'avais soif ! " sourit-elle.
Elle était magnifique. Ses cheveux lâchés dont le gris répondait à celui de ses yeux.
Avec ce sourire pincé qui était le plus franc dont elle était capable.
C'est à son regard plus qu'à sa grimace que son visage s'illuminait d'humeurs taquines.
" Je passe sur les différences physiques, ou anatomiques, bien entendu, avait-elle poursuivi.
Mais je sais l'idée que tu te fais de l'Espagne. Et qu'elle correspond à nos images.
Il y a une posture identique, c'est vrai. Quelque chose d'orgueilleux. Je l'admets.
Et des principes non négociables. Une exigence. Qui nous ramène à l'orgueil. Décidément. "
C'était le chemin de la Mancha. Les jardins du Généralife. L'écarlate aveuglant de la corrida.
Dans les floraisons d'amandiers. Et les eaux du Guadalquivir. Jusqu'aux côtes californiennes.
" Une intransigeance... m'aventurai-je. A la limite de l'intolérance. Et de l'entêtement.

Avec des avis tranchés et définitifs sur les gens. Sur les choses à faire. Les façons de les faire...
- Et ça ne te déplaît pas. Enfin, c'est l'impression que ça donne... " trancha-t-elle en frottant
le coin de ma mâchoire mal rasée de ses doigts, avec son air aussi goguenard qu'affectueux.

Elle replaça ma chemise sur mes épaules, en épousseta les manches.
" Il y a des points communs, c'est vrai, dans notre façon d'être et d'appréhender les choses.
Mais ce que nous partageons vraiment, c'est la confiance que tu nous fais. "

Elle me sent ému et renonce à utiliser un autre mot, peut-être galvaudé ou juste embarrassant.
" C'est bien de pouvoir ne pas se poser de questions, n'est-ce pas ?

Surtout lorsqu'on cherche absolument à répondre à toutes les autres... "

Les vagues scintillent à Ste-Marie, à Castelldefels, à Marbella comme à Los Angeles.
J'ai pu le constater de mes yeux. Il y a des impressions qui ne vous lâchent jamais.
L'émotion du Mexique. C'était encore elle. Ma mère. Et la langue espagnole.
Les processions aux flambeaux et leurs vierges tragiques. Les chevaux. Les taureaux.
L'émotion de la cabine téléphonique. La proximité incestueuse. Epidermique.
C'était encore elle. Ma mère. Sous une lune suspendue comme sur le Hollywood Bowl.
Le voile sur la voix comme timbre ibérique. Les regards arrogants. Posés comme remparts.
Ce sont des caravelles lancées sur l'Atlantique. Avec tout leur bétail et leurs conquistadors.
Le Flamenco austère qui vient sentir la mort. Ce sont des mariachis qui portent les amours.
Font danser les cadavres dans les feux de Bengale. Veulent sauver des âmes.
Et cette peur touchante de n'être pas compris.
" Ce que tu as pu m'agacer. Chaque fois que tu faisais mine de douter de moi.

De ma bonne foi et de ma sincérité. Cela m'irritait et me révoltait. "
Cette sensibilité à l'injustice. Cette peur de n'être pas pris au sérieux.
" La vie n'est pas une comédie. Et l'amour n'est pas un jeu. Moi, je ne jouais pas..."
Et voilà qu'apparaît votre obsession baroque pour l'idée que vous vous faites,
catégoriquement, de votre sacro-sainte vérité.

" Moi j'écris... " ai-je répondu à ma mère.
Je ne sais pas ce qu'est la vérité. Sinon, je ne serais pas en train de la chercher.
Je ne suis pas allé sortir ton cadavre du caveau de Bompas. Je ne suis pas schizophrène.
" Mais tu me parles alors que je suis morte... " plaisanta-t-elle.
Je sais juste ce que je ressens, ce que je vis, sans être certain que tout cela soit réel.
Cela ne veut pas dire que je ne vous aime pas de tout mon être.
Et encore moins que mes sentiments sont faux.
" Nous avons toujours eu du mal à nous comprendre sur ce sujet.
Avec ta manie de toujours vouloir tout intellectualiser tout le temps...
Il fallait te suivre... et moi, je ne pouvais pas... mais sois sans craintes.
Je n'ai jamais pensé que tu jouais la comédie... c'est bien ce qui m'inquiétait ! "...
Elle se brosse les cheveux. La lumière passe dedans. Et tout disparaît.

Sauf des senteurs comme respirées à l'approche des pinèdes.
Le design de la bergère. Et les confusions propres
aux amours éternelles

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Frankenstorm

Publié le

A la décharge de G.W. Bush, les Etats du Nord-Est sont plus riches,
et mieux équipés que les Etats du Sud. Je pense à la Louisiane.
Lorsque cette donnée ne peut relativiser la différence philosophique majeure

qui fait véritablement le clivage entre Républicains et Démocrates.
Je l'ai répété ailleurs, nous ne sommes pas ici dans l'affrontement droite/gauche,
mais libéralisme/étatisme ou nationalisme/fédéralisme.
Lorsqu'un autre président républicain que Bush, aurait tout autant tardé
à mettre en mouvement les secours fédéraux, face aux ravages de Katrina à l'époque.
Il s'agissait moins de mépriser la ville noire de New Orleans que de se reposer
constitutionnellement sur les pouvoirs des Etats qui gardent leur part de souveraineté.
Quand il s'agit autant de respect des autonomies locales que d'économies fédérales.
La différence tient aussi au ton et à la posture. Lorsque Bush a sous-estimé l'impact.
Et qu'Obama a bien retenu la leçon en étant le père protecteur dont l'Amérique avait besoin.
Psychologiquement, la présence du grand chef à la barre, et en alerte, change la donne.
Le combat contre les éléments devient celui de la nation entière.
Et même les citoyens de Californie ou du Colorado peuvent se sentir concernés.
La ville de New York, aussi, a un statut particulier dans l'imaginaire américain, comme,

on le voit bien, jusqu'à nos propres médias français, dans l'imaginaire mondial.
Et l'inquiétude, nourrie aussi par les images de films catastrophe de Manhattan détruite,
par des raz de marées, des pluies de météorites ou des attaques terroristes,
est toujours amplifiée par le symbole universel de la métropole soudainement vulnérable.
D'autant qu'on le sait, la réalité a rattrapé la fiction avec les attentats du 11 Septembre.
Dont le traumatisme est aussitôt réactivé, désormais, de façon pavlovienne,
et pas seulement aux Etats-Unis, dès que New York connaît une situation extraordinaire.
Comme symbole de la grosse ville, et donc de la réalisation même de l'humanité,
nous sommes fascinés par l'incarnation de notre puissance soudain réduite en cendres.
Manhattan, malgré les émergences de Shanghai ou de Dubaï, reste la métropole,
dans son aspect urbain et multiculturel, la capitale mondiale et universelle
- où demeure le siège de l'ONU notamment - à la croisée de toutes les civilisations.
Plus qu'une Rome moderne, lorsque New York ne dirige aucun Etat colonial dans le monde,
quoi qu'en disent les tenants de la thèse de l'impérialisme américain qui n'a toujours été
qu'un fantasme, elle est une nouvelle Babylone, la ville condamnée à être détruite.
La cité arrogante où s'exprime le génie humain imbu et ivre de lui-même,
où l'humanité se glorifie elle-même en défiant les dieux avec un certain succès.
Capable de provoquer la colère de ces derniers et un châtiment définitif.
L'orgueil des hommes doit être puni. Et New York est le symbole de notre orgueil.
La ville que des extraterrestres viendront rayer de la carte en premier lieu.
Celle qui sera dévastée par les catastrophes naturelles en réponse à ses méfaits.
C'est dans cet état d'esprit que les kamikazes de 2001 sont venus mettre à bas
les Colonnes d'Hercule de la finance internationale, pour punir des fautes
qui sont pourtant - on l'a vu avec les crises de la fin de la décennie - reparties de plus belle,
à peine le choc épongé par le coeur de ce Grand Satan qu'est toujours l'Amérique.
Avec une part de culpabilité, conscients des dérives du monde que nous avons construit,
avec ses impacts déplorables sur la justice sociale dans le monde ou sur l'environnement,
nous prenons une certaine forme de plaisir un peu pervers à nous voir punis
de nos ambitions délirantes comme de nos inconséquences.
Et le chaos, pour la plupart d'entre nous, serait une fin qui serait aussi juste que méritée.
Lorsque nous avons cette propension, franchement mégalomane, pardon,
à tenir l'être humain comme responsable de tous les problèmes de l'univers connu.
Ainsi, New York incarne cette folie des hommes, aveuglés par leur puissance objective.
Sodome et Gomorrhe réunies sur une même île en tête de proue d'une terre de rebelles,
d'exilés, tous chassés d'un paradis terrestre qu'ils s'évertuent à reconstruire à leur sauce.
La terre de l'insoumission à l'ordre naturel des choses. Du volontarisme échevelé.
A ne pas se résoudre aux ordres établis et aux règles d'une nature qui s'en trouve bousculée.
Et bien des puritains américains, drapés dans leur paradoxe, expient d'une main les fautes
auxquelles ils participent de l'autre, conscients qu'ils prennent part à l'abomination.
C'est cette ambivalence irrationnelle que nous partageons tous peu ou prou.
Et les références bibliques abondent, même dans l'imaginaire des athées ou des cartésiens :
nous devrons tôt ou tard payer notre insolence, comme il est pensé notamment
dans les thèses environnementalistes et écologistes.
Comme nous sommes à la fois fiers de notre évolution et honteux de notre suffisance.
Comme nous sommes à la fois ivres de nos succès et friands d'autoflagellations.
Ainsi, nous attendons chaque fois, avec une étrange gourmandise, la destruction de Babylone.
Quand nous avons tous été exaltés aux images du World Trade Center, avec une certaine fièvre,
un brin malsaine et tordue, dans l'avant-goût délicieux d'apocalypse qu'elles nous livraient.
Cette liesse particulière qui nous anime collectivement dès qu'il s'agit de fin du monde.
Quand il y a, derrière la panique concernant son propre sort, d'un point de vue individualiste,
l'idée presque rassurante que nous faisons partie d'un tout, d'une communauté universelle,
et que cette notion d'humanité, aux risques de sa disparition, se révèle être une réalité.
Nous faisons bien partie d'une communauté humaine.
Et c'est aux catastrophes que cela apparaît.
Il y a donc, derrière les tragédies, une révélation qui relève de la bonne nouvelle.
Nous allons tous mourir, mais nous sommes unis. Et la mort est plus douce.

Ce n'est pas pour rien que nous ne nous intéressons pas vraiment à Dover ou à Baltimore.
Si New York concentre 9 millions d'habitants à elle seule, justifiant un focus attendu,
et légitime, on préfère montrer les images d'Atlantic City, petit Las Vegas atlantique,
Sin City de la Côte Est, ville de loisirs et du divertissement, chantre de notre désinvolture,
ou suivre l'état de centrales nucléaires perçues aussi comme symboles de nos inconséquences,
que relayer des images de Newark ou de Norfolk en Virginie.
On voit bien, aux journalistes postés devant la Statue de la Liberté sur l'Hudson,
qu'il y a une certaine fièvre à attendre le monstrueux raz de marée promis par Le jour d'après,
à espérer à la fois que la chose n'arrive pas et que la chose arrive.
Pour ceux qui vont se jeter à genoux en battant leur poitrine comme la coulpe universelle,
hurler au dérèglement climatique dont nous serions responsables, voyant ici,
une preuve de l'intensification des catastrophes naturelles avec leur "on vous l'avait bien dit !",
je suis au regret de dire que dans l'information relayée selon laquelle, une telle situation
ne s'était pas produite à New York depuis 1960, bien que parfaitement sensationnelle, en effet,
il y a l'aveu que de telles tempêtes se sont déjà produites, de mémoire d'homme de surcroît.
A ceux qui moquaient la mobilisation d'Obama et l'évacuation spectaculaire de centaines
de milliers de personnes en considérant que " les Américains en font toujours trop ",
ou qu'ils exagèrent toujours tout, bien que soulignant peut-être un trait de caractère existant,
on répondra qu'il vaut mieux en faire trop que pas assez quand il s'agit de vies humaines,
que Katrina a donné une leçon aux Etats-Unis, et que le niveau d'alerte a été ici justifié,
lorsqu'on découvre les 4 mètres d'eau qui ont envahi la pointe Sud de Manhattan.
Ce que l'on pouvait craindre est finalement arrivé, et n'est pas arrivé non plus.
Lorsque la couverture médiatique internationale montre combien nous attendons chaque fois,
plus que des inondations, des incendies, des dégâts matériels et de regrettables pertes humaines,
la destruction totale de New York.
Comparativement, alors, bien entendu, la quinzaine de victimes déplorées à cette heure,
et un simple black-out sur la capitale du monde, pourraient paraître un peu décevants.
Et nous faire considérer, vu de loin, qu'une telle mobilisation relevait du "tout ça pour ça".
Et je vois, avec une certaine affection pour mon espèce, dans toutes les réactions,
merveilleusement contradictoires la plupart du temps, à l'endroit des Etats-Unis d'Amérique
et de New York en particulier, toute l'ampleur de deux sentiments aussi forts qu'opposés,
propres à l'humanité : notre narcissisme assumé comme notre détestation de nous-mêmes.
Deux forces contraires qui s'exercent à la fois sur le groupe entier, la communauté humaine,
comme sur chacun de nous, individuellement, dans nos histoires ou nos vies singulières.
Et je trouve toujours touchant de voir à quel point, à la fois,
comme nous nous aimons, et comme nous ne nous aimons pas.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Tendance

Publié le

Les tatouages polluent le porno gay.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Encore moi

Publié le

J'ouvre un œil et puis deux. Ce n'est pas un appel.
Au petit jour, la nuit s'est épuisée à hurler sa tempête.
Le vent est tombé quand le soleil s'est levé.
Et je me lève avec lui, puisque nous sommes frères.
Xania-Paris-Perpignan-Montréal-Barcelone-Toulouse ?...
A quelle adresse suis-je ? Dans quelle chambre ? Dans quel pays ?
N'ai-je dormi que deux heures ? Ce n'est pas un appel. Quel est le nom de la ville ?
Debout. Je vérifie mon téléphone. La sonnerie était bien celle du réveil.
Rien ne me retient au lit. Je raccompagne Ramon à son placard. Avec qui j'ai dormi.
Et que je remercie. Le clone d'un doudou. Que je range dans sa boîte.
Aux fenêtres, je reconnais la rue. Je reconnais le lieu. Et mon appartement.
C'est encore Perpignan. C'est encore un automne. Et c'est encore moi.
Qui me tiens dans mon corps et ce même peignoir.
Je vais boire un café. Je vais prendre une douche.
Le vent est tombé quand le jour s'est levé.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Confessions intimes

Publié le

Il faut s'accrocher. " Madame Peyral, accrochez-vous ! "
La tramontane souffle fort. " Jusqu'à 120 km/heure en rafales a dit la météo.
- Eh bien soit... On a l'habitude ! Tu as regardé la météo sur la 2 j'espère.
- Sur le site de Météo France mamie. Sur internet.
- J'aime bien la petite Rihouet. Elle ressemble à Claudine. Tu ne trouves pas ?
Et le petit Romejko des Chiffres et des Lettres qui est mignon comme tout. "
Le serveur a ouvert la porte du Petit Moka à madame Peyral et sa petite-fille.
" Aujourd'hui, ce sera dedans jeune homme, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.
- Au contraire, ça m'arrange Madame Peyral. Je vous sers votre café crème ? "
Elles se sont installées face à face à une table en vitrine.
" Il n'y aurait pas ce vent, il ne ferait pas si froid. D'autant que le soleil est bon.
Mais la tramontane, c'est terrible. Même en étant bien couverte. Elle te traverse ! "
Sandrine était venue chercher sa grand-mère comme tous les jours pour la pause.
Le rituel du café de dix heures. Qu'elles prenaient ensemble. Toujours au même café.
" C'est qu'en face, il n'y a que des... fit-elle en faisant tourner son poing devant son nez.
Et de l'autre côté, ce sont les terrasses pour les jeunes. Je n'y serais pas à ma place.
C'est bien ici. Et puis j'aime bien Jérôme. Il est tellement adorable.
- Merci Madame Peyral, sourit Jérôme en déchargeant son plateau.
- C'est moi qui vous remercie. "
Sandrine réprima son envie de rire lorsqu'elle surprit sa grand-mère détourner la tête
lorsque madame Garcia, à peine entrée, resta plantée un instant devant la porte du café.
Regardant loin dehors, à travers la vitre, Jacqueline Peyral sembla oublier le motif
de son intérêt soudain pour ce qui se passait à l'extérieur.
" Après la cathédrale, ils s'attaquent au théâtre. Tu as vu ça ? Ces échafaudages ?
Je ne sais pas combien de temps ça va durer. Et ce qu'ils vont faire exactement. "
Elle jeta directement son regard dans sa tasse avec une grimace dédaigneuse.
" J'imagine qu'ils rénovent, tenta Sandrine indifférente.
- Elle est partie madame Garcia ? " demanda sa grand-mère sans quitter son café des yeux.
La petite-fille vérifia dans le miroir qui lui évitait de se retourner et put la rassurer.
" Elle est avec madame Ginestou, riait-elle.
- Parfait, ces deux-là sont faites pour s'entendre... "
Elle renversa sa tête en arrière, le petit doigt levé, pour vider sa tasse.
Avec tout le mépris dont elle était encore capable.

Tant pis pour le marché. Elle se ferait livrer des provisions à domicile.
" Figure-toi que la livraison est gratuite. Décidément, être vieille a du bon.
Déjà que je ne paye pas l'autobus. Que je ne prends jamais d'ailleurs..."
Elles longeaient les colonnes de la rue de la Barre. Luttant contre les bourrasques.
Dans ce qui était un couloir à peine protégé. Sandrine avait accepté de l'accompagner.
A St-Jean. Mettre un cierge parce que c'était la fête de papy.
" Tu sais qu'il me manque mon Dimitri. Dire que je ne peux plus arriver au cimetière. "
Jacqueline détestait l'Eglise et les curés. Mais ne manquait jamais de prier la Vierge.
Il fallut amorcer le virage pour se lancer dans la rue Blanc qui menait à la Loge.
Elles prirent le vent de plein fouet. Du papier journal et des feuilles mortes volaient.
De face, il était si violent qu'elles parvenaient à peine à mettre un pied devant l'autre.
Ce qui finit par les faire rire. Jacqueline s'accrochait à sa petite-fille.
" On ne va jamais y arriver !... Et pour ma mise en plis, c'est fichu, pas vrai ? "
Elles eurent un répit en s'engouffrant dans la rue perpendiculaire.
" C'est qu'il nous ferait tomber ! Il est fou ce vent. Il est fou ! "
Sandrine sentait bien que sa grand-mère regrettait un peu de s'être lancée dans cette aventure.
Mais, si près de la cathédrale, qu'elles pouvaient déjà voir au bout de la rue,
il aurait été ridicule de rebrousser chemin, d'autant plus quand elles y trouveraient un abri.
" Tu vois ce que tu me fais faire... " fit madame Peyral en levant les yeux au ciel.
Sandrine comprit qu'elle s'adressait à son grand-père, qu'elle avait à peine connu.
Le vent se précipitait sur elles par derrière. Fichant tous les cheveux dans la figure.
La jeune femme de 20 ans tenta au mieux de se recoiffer en arrivant à hauteur d'une boutique.

Au coin de la rue des Cardeurs. Où le beau vendeur ne manquerait pas de la voir passer.
Ses doigts nerveux se prenaient dans les mèches qu'elle essayait de replacer ici ou là.
Sans succès. Quand le beau jeune homme était en effet debout derrière la baie vitrée.
Qu'elle vit, du coin de l'œil, sans avoir à le regarder. En se sentant affreuse.
Sa grand-mère évita un sac plastique qui semblait pris dans un tourbillon au coin de la place.
" Allons demander asile. La maison est ouverte... " fit-elle en donnant un coup de menton
en direction de la basilique, devant elles.

Devant les amas de veilleuses rouges tassées de chaque côté de la Vierge Marie,
Sandrine songea que s'il y avait un répit appréciable pour la peau et les cheveux,
il n'y en avait aucun pour les oreilles et le cerveau, lorsqu'on entendait toujours,
à l'intérieur, battant les façades latérales, la tramontane se déchaîner sur la ville.
Difficile de l'oublier. Même au silence pesant qui retombait entre deux rafales.
Amplifiées par la hauteur des murs qui protégeaient sa grand-mère.
Assise à côté d'elle. Qui ne disait rien. Ne bougeait pas. Regardait en l'air.
La statue. Les vitraux. Rien en particulier. Gardait les yeux ouverts.
" Dimitri m'en a fait voir tu sais... "
Sandrine s'agita un peu sur sa chaise. Embarrassée. Se préparant à la suite.
" Tu sais. Il était beau. Intelligent. Charmant. Magnifique. Et c'était bien le problème.
Il n'a cessé de me tromper pendant toutes nos longues années de mariage.
Enfin, gloussa-t-elle amusée, tromper n'est pas le mot puisque j'étais au courant.
Pas qu'il me l'ait dit, tu imagines bien. Il était infidèle mais pas indélicat.
C'était juste que je le savais. Tu sais. Quand on ne fait plus certaines choses... "
Elle fit tourner une main molle près de sa joue avant de la laisser retomber sur ses genoux.
" De ce point de vue, j'ai assuré ma part du contrat jusqu'à l'arrivée de ta mère.
Du moment où je suis tombée enceinte, ç'a été terminé. Ceinture. Alors bon....

Moi, ça m'arrangeait, parce que, entre nous... je n'ai jamais pris de plaisir à ces histoires.
Mais lui, c'était un homme. Tu les connais. Ils ont toujours besoin, et envie, tout le temps.
Donc, en définitive, tout ça était très bien. Il me foutait la paix en allant voir ailleurs.
Et tout le monde était content... "
Une vieille dame assise devant elles s'est retournée pour fusiller Jacqueline du regard.
Avant de se lever et de partir avec une mine indignée, que la grand-mère de Sandrine,
tout absorbée par son récit, n'avait pas vue pour ne lui avoir prêté aucune attention.
D'ailleurs, elle ne faisait même plus l'effort de chuchoter et poursuivait à voix haute.
" C'est paradoxal tu vois. Parce qu'en fin de compte, j'étais tout de même malheureuse.
J'étais satisfaite d'être débarrassée du sexe que je vivais comme une corvée.
Presque soulagée que d'autres femmes s'occupent de celui de ton grand-père.
Mais j'étais toujours amoureuse de lui. Et ne pouvais m'empêcher de me sentir...
Comment dire... abandonnée, oui, par la force des choses. Mais trahie aussi.
C'est dur. Le sentiment de trahison. D'autant que celui-ci était injuste quand on y réfléchit.
Je ne pouvais pas reprocher à mon époux une situation dont j'étais responsable.
J'avais mis Claudine entre nous. Je n'ai jamais parlé de tout ça à ta mère... "
Elle regarda la bague qu'elle faisait tourner depuis un moment autour de son annulaire.

Le vent furieux continuait à s'acharner sur la cathédrale.
Et Sandrine, devant la Sainte Vierge d'une chapelle latérale, écoutait sa grand-mère.
Sans la regarder ni dire un mot. Prostrée sur sa chaise. Terriblement mal à l'aise.
Madame Peyral, pragmatique, expliquait l'enfer qu'elle avait connu lorsque Dimitri
avait finalement rencontré une femme, avec qui il eut une liaison qui ne fut pas passagère.
Il était tombé amoureux d'elle. S'était engagé dans ce qui devint une double vie.
Jacqueline racontait à sa petite-fille combien ce fut la période de sa vie la plus insupportable.
" J'essayais de me convaincre que c'était équilibré. Lui, il avait sa pute. Moi, j'avais Claudine.
Et tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes... Tu parles. Pas si simple. "
Elle s'interrompit comme si elle se rendait compte de ce qu'elle confiait à sa petite-fille.
Sembla, à la réflexion, n'y trouver rien de choquant, et alla au bout de son histoire.
" Merci mon Dieu. Son cancer de la prostate me l'a rendu. L'opération l'a rendu impuissant.
Et j'ai gardé le chapon à la maison. Ces années ont été les plus heureuses de ma vie.
Tu vas penser que je suis un monstre, mais tant pis. C'est la vérité. Ma vérité.
Je l'avais pour moi. Claudine s'était installée avec ton père. Dimitri ne voyait plus sa pute.
Ni personne d'autre que moi. Nous n'étions plus que tous les deux. Et plus question de sexe.
Comme quoi, grâce à cette saleté de maladie, je suis passée direct de l'enfer au paradis.
... Jusqu'à sa mort. " Elle se replia un moment dans un silence impressionnant.
Sandrine était fascinée par l'animal à sang froid qu'était sa grand-mère maternelle.
" Je n'ai jamais rien su d'elle... ajouta Jacqueline, songeuse, un ton en-dessous.
Ni son prénom. Ni comment elle était. Si elle était blonde, brune, grande ou petite...
Ni comment ils se sont rencontrés. Ni pourquoi ils ont rompu.
Je sais juste combien de temps cela a duré. Et qu'ils avaient besoin l'un de l'autre.
J'ai été très jalouse. Jusqu'à ce que le cancer vienne faire le ménage.
C'était une victoire pour moi. Puisque c'est avec moi qu'il a décidé de rester..."
Pour la première fois depuis le début de son récit, Jacqueline tourna la tête vers Sandrine
pour la dévisager quelques longues secondes en silence.
" Ce n'est peut-être pas mes affaires, reprit-elle, mais ton vendeur de fringues,
dans sa boutique, là, à qui tu sembles vouloir plaire, tu es sûre qu'il s'intéresse aux filles ?... "

Elles se tinrent, bras dessus, bras dessous, hésitantes, sur le pas de la porte de la cathédrale,
comme si elles devaient se lancer sous une pluie battante, lorsque le ciel était bleu.
Des nuages blancs cavalaient à une allure spectaculaire en hauteur, quand le vent écumait,
ruisselait sur le parvis, balayant tout, précédé par des objets divers qui prenaient la fuite.
Elles savaient qu'elles seraient emportées par le courant, semblaient se préparer à plonger.
C'est Jacqueline qui donna le signal du départ en serrant le bras de sa petite-fille.
Elles s'engagèrent dans la rue de l'Horloge poussée par la tramontane.
Avec ces silhouettes propres aux maîtres qui résistent au mieux aux tractions musclées
du molosse qu'ils promènent. Se serrant l'une contre l'autre pour faire corps.
Le vent s'engouffrait bruyamment dans les échafaudages qui dissimulaient le clocher.
A chaque rafale, des bruits de heurts et entrechocs métalliques répondaient à ceux
de chutes d'objets sur du bois, parmi d'autres, de craquements et de sifflements.
Les feuilles mortes les doublaient à hauteur de visage, alors qu'elles progressaient,
prudemment, vers le Campo Santo.
Sandrine, en marchant, tentait de lire le prospectus qu'une dame était venue distribuer
dans la nef de l'église, comprit qu'il s'agissait d'un concert d'orgue à venir, lorsque,
dans une soudaine bourrasque, le papier lui échappa des mains.
Elle laissa Jacqueline derrière elle en courant sur quelques mètres pour le rattraper.
Le saisit presque aussitôt sur le trottoir quand elle entendit quelqu'un crier : " Attention ! "
D'autres cris s'élevèrent alors que Sandrine s'était retournée, glacée, et vit sa grand-mère,
puis la grande plaque de métal emportée par le vent qui vint par derrière la décapiter.
Elle marchait encore quand la tête a volé avant de rouler par terre, plus loin, au milieu de la rue.
La plaque coupante s'était détachée de l'échafaudage, avait filé dans les airs, continua à voler,
ensanglantée, sur sa trajectoire chaotique de chauffard ivre, sans être freinée d'aucune façon,
avant d'être stoppée net par la grille d'une fenêtre sur laquelle elle se colla comme aimantée
dans un terrible fracas.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Autres temps, autres moeurs

Publié le

J'ai toujours milité pour le mariage pour tous.
Marisa et moi voulons nous marier. Nous en avons toujours rêvé.
Pourquoi n'aurions-nous pas ce droit ? N'est-ce pas une injustice ?
Dans ce pays défendant autant la liberté que l'égalité ?
" Calme-toi... marmonna Hervé dans sa barbe.
- La liberté, ok. Encore une chance qu'on nous jette pas de pierres dans la rue.
Nous avons la liberté de nous aimer. C'est heureux. Merci pour votre ouverture d'esprit.
Mais l'égalité ? Où est-elle ?...
- Hervé a raison mon amour, ça ne sert à rien de t'énerver, supplia Marisa.
Tu vois bien que les choses bougent, tout de même, puisque la question fait débat.
- Dans presque tous les pays développés, le mariage pour des couples comme le nôtre
est reconnu depuis longtemps... qu'est-ce qui cloche chez nous ? Qu'est-ce qui nous gêne ?
- Toujours pareil, tu sais bien, c'est la question de la filiation qui bloque.
L'idée que vous puissiez adopter ou procréer défrise au-delà des conservateurs assumés.
- J'entends bien Hervé. J'entends bien. Mais il ne s'agit ici que de l'union.
L'union de deux êtres qui s'aiment et veulent faire leur vie ensemble, putain... "
Je me suis renversé dans le canapé après avoir jeté mon paquet de cigarettes sur la table.
Les mâchoires serrées. Lorsque l'idée d'être père, je l'avoue, ne me déplaisait pas non plus.
Pour moi et Marisa. Qui, je le sais bien, a toujours eu envie d'enfants.
" Tu fumes trop mon bébé. C'est la deuxième cette semaine. Nous n'avons pas les moyens.
- Tu as raison ma chérie. Je fais n'importe quoi. Mais je suis ulcéré. Ecoeuré. "
Hervé, embarrassé, ne savait plus quoi dire. Les nouvelles n'étaient pas bonnes.
La fronde avait pris de l'ampleur dans tout le pays. L'opinion commençait à se retourner.
Le gouvernement reculait. J'avais reçu chaque info au fur et à mesure dans mes favoris.
" Je voulais cette victoire. Pour claquer le beignet à tous ceux qui nous condamnent.
- Je sais Arthur. Mais tu ne dois pas en faire une affaire personnelle.
Je sais qu'il y a une revanche à prendre à tes yeux dans tout ça. Que tu fais ça aussi pour moi.
Et je t'en suis reconnaissante. Mais tu es trop impliqué. Tu ne devrais pas tout mélanger.
Ici, il s'agit de politique. De Droit. De médias... " Marisa reprit son souffle.
" Je sais que tu m'aimes mon bébé. Même si nous ne devions jamais nous marier... "
Elle regarda droit devant elle et mit sa tête sous l'eau pour dissimuler son émotion.
Hervé se sentit manifestement de trop. Il se leva comme pour prendre congé.
" Je... je vais vous laisser Arthur. Je te tiens au courant. Tout n'est pas perdu... d'accord ?
- Tu ne veux pas rester dîner ?...
- Non, merci, une autre fois, je dois me déconnecter. Blanche m'attend.
- Pas de problème camarade. Embrasse-la pour moi. Vous viendrez dîner dans la semaine.
- Avec plaisir. Au revoir Marisa. Bonne soirée les amis... "

Quand je lui ai souhaité une bonne soirée à mon tour en écrasant ma foutue cigarette,
Hervé avait déjà interrompu la liaison holographique, laissant son fauteuil vide.
J'ai verrouillé mon cérébro pour ne pas être dérangé et me suis déshabillé.
Une fois nu, j'ai rejoint Marisa dans la baignoire, qui pleurait en silence.
Assis face à elle dans l'eau tiède, je l'ai regardée droit dans les yeux.
" On va gagner. Je te le promets.
- Qu'est-ce qu'on va gagner au juste ? protesta-t-elle.
L'estime de tes parents ? De ta famille ? De nos voisins ? De nos collègues ?
Est-ce que le jeu en vaut vraiment la chandelle Arthur ?
Est-ce que nous ne sommes pas heureux comme ça ?
- Nous ne le faisons pas que pour nous Marisa.
- Je ne sais plus où j'en suis. Il y a encore un mois, cette histoire de mariage...
Jamais je n'aurais osé croire que ça puisse nous être permis un jour.
Et je me suis surprise à espérer que cela devienne possible. Pour nous deux.
Mais au fond, je sais bien que c'est pour pouvoir regarder tes parents en face,
sans baisser les yeux, pouvoir affronter la société et savourer notre victoire.
Gagner une respectabilité... avec une amertume dont je suis fatiguée Arthur.
Je t'encouragerai toujours à te battre pour faire triompher la justice.
Faire reculer les préjugés et les discriminations. Puisque c'est ton obsession.
Et que je t'ai toujours aimé pour ça... " Elle détourna son regard.
" Mais... Laisse-nous en dehors de tout ça. Nous nous aimerons toujours. N'est-ce pas ?
Quoi qu'il arrive. Nous n'avons pas besoin du mariage pour cela... "
Son regard revint se planter dans le mien. " Ni du mariage. Ni d'enfants... "
Mon ventre s'est noué d'un coup. Elle approcha son visage pour m'embrasser.
Je ne l'ai pas repoussée. Les mots sont restés dans ma gorge.
Et nous avons fait l'amour.

J'avais commandé des sushis. J'allais dans le salon, agité, écoutant le discours de Fourcade.
" Tu entends ça ? Non mais tu entends ça ? Tu es sur Headlines ?... "
Marisa, dans la piscine, me fit signe qu'elle n'était pas connectée.
J'ai mis mon cérébro en haut-parleur tout en préparant nos plateaux.
" Les couples mixtes existent, c'est une réalité dont le gouvernement tient compte,
lorsqu'il était disposé à leur accorder les mêmes droits qu'à l'ensemble de nos concitoyens,
mais nous devons aussi assurer la cohésion sociale de notre pays, et la paix civile. "
La journaliste expliquait après l'extrait qu'une manifestation avait encore dégénéré.
" C'était inévitable, tout le monde ne lit pas tes articles, soupira Marisa tristement.
- Putain, Fourcade... Tous mais pas Fourcade. Pas lui ! "
La police avait eu du mal à contenir les opposants. On déplorait des dégâts matériels.
" Ecoutez la réaction de Régine Croizèche au micro de Bertrand de la Houle :
Jamais nous n'accepterons cette abomination ! Ce sont des monstres ! Et ceux qui... "
J'ai coupé le cérébro. Un peu tard. Marisa s'était immobilisée devant l'échelle.
" La Croizèche est toujours aussi hystérique... fis-je en m'asseyant sur la margelle.
- Comme la moitié de ce pays, observa-t-elle philosophe avant de nager vers moi.
- En revanche, je suis terriblement déçu par Fourcade qui capitule bien vite,
ça ne lui ressemble pas. Je n'ose pas imaginer la pression qu'il a dû subir.
- Il faut pacifier les choses, ça n'est plus seulement ridicule, ça devient dangereux.
- La LDR est plus puissante que jamais. Elle veut faire tomber le gouvernement. Très bien.
Je vais changer mon fusil d'épaule pour lundi. Sortir mes dernières cartouches.
Je crois que j'ai assez rongé mon frein.
- Il te reste des cartouches ? Tu veux dire... Via les renseignements ?
- Tu ne crois pas si bien dire. Je n'ai pas la pression de Fourcade.
- Qu'est-ce que tu prépares ? Fais attention quand même. Ils ne plaisantent pas.
- Un coup en-dessous de la ceinture. " dis-je dans un sourire carnassier.
Marisa me dévisagea avec une expression hésitant entre l'inquiétude et la consternation.
" Quoi ?... C'est eux qui ont commencé ! "

" Tu as fait fort, reconnut Hervé, avec tes photos volées du fils de Croizèche."
La Ligue Déiste Radicale a demandé la démission de sa vice-présidente.
Il survola l'article numérique. " La LDR aura du mal à s'en remettre...
- J'ai reçu des menaces. Et Marisa aussi. "
Je savais que je n'allais pas pouvoir m'en tirer comme ça.
La relation amoureuse du fils Croizèche était non seulement mixte mais homosexuelle.
J'avais pris le soin d'ailleurs de le féliciter chaleureusement à l'antenne.
" Tu as demandé une protection au ministère ?... demanda Hervé.
- Pas besoin. Elle est déjà opérationnelle. Fourcade a réagi aussitôt.
- Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?
- Faire du gendre caché de Croizèche une star.
- Quoi ? Une interview ?
- L'héritier de la LDR est amoureux d'un Belugandre mâle. C'est du journalisme !
Les citoyens sont en droit de connaître sa position sur le projet de loi.
- Si tu persistes, je ne saurais trop te conseiller d'éloigner Marisa un moment.
- C'est prévu. Elle part chez ses parents au Canada où j'irai la rejoindre plus tard.
- Tu es sûr de vouloir aller jusqu'au bout ?
- Hervé, nous les tenons ! Croizèche démissionne avant ce soir. C'est un scandale !
- Elle n'a d'ailleurs toujours rien communiqué. Silence radio. "
J'ai parcouru les titres et les alertes dans mes favoris.
" Arrête avec cette saleté, fit Hervé en m'arrachant la cigarette que j'allais allumer.
S'ils savent que tu fumes cette merde, ils pourront te retourner la politesse et te faire tomber. "
Il avait raison. J'allais être surveillé comme le lait sur le feu.

" Je comprends les idéaux universalistes, expliquait le professeur,
l'idée qu'il y a une communauté de tous les humanoïdes de la planète. Qui existe de fait.
Mais, culturellement, pour beaucoup, il reste malgré tout des espèces bien distinctes.
Les humanoïdes d'origines humaines en particulier, dont nous sommes, vous et moi,
gardent la mémoire d'une antériorité et d'une supériorité sur les Belugandres notamment.
Malgré l'évolution, nous avons gardé le tabou des relations inter-espèces.
- Ce n'est pas une raison pour traiter les Belugandres comme des sous-hommes.
- Vous parlez de raison, et je conviens que ces réactions sont précisément irrationnelles. "
Comme des sous-hommes, pour ne pas dire des monstres. Pour reprendre le mot de Croizèche.
La robotisation et la numérisation des individus avaient précipité les évolutions conjointes
de plusieurs espèces avancées qui pouvaient prétendre à l'égalité avec l'e.Homme.
J'avais rejoint Marisa à Torontréal. Une mégalopole libérale où le mariage était légal.
Il y avait toujours des cons, ici aussi, pour la traiter de sale Beluga, dans certains quartiers,
puisque le racisme ordinaire a survécu aux évolutions bioniques de feu l'Homo Sapiens.
Mais au moins, le mariage mixte était reconnu. Les couples avaient le droit pour eux.
Je suivais le débat qui continuait outre-Atlantique après mon exil.
Fourcade était tombé pour corruption. Je n'étais plus protégé par quiconque.
L'idée de nous marier ici nous a tentés. Marisa et moi. Mais je suis têtu.
Nous allions nous marier en Europe ou ne pas nous marier de tout.
Elle prenait son bain. Magnifique. Et je la regardais faire ses ablutions.
" Qu'est-ce que j'ai ? demanda-t-elle amusée. Pourquoi tu souris ?
- Parce que tu m'excites et que j'ai envie de faire des cochonneries. "
Et nous les avons faites.

Hervé nous avait donné des nouvelles de Francie.
Nous avions pris l'apéro et grignoté quelques sushis avec son hologramme.
Nous lui avons annoncé notre projet de procréation organique.
La communauté des hybrides était déjà importante et plutôt bien intégrée.
Il comprit que nous ne retournerions pas en Europe de sitôt.
" Nous viendrons vous voir, c'est promis... "
Je savais qu'il nous enviait beaucoup. Quand Blanche était Belugandre elle aussi.
" Il faut voir que le racisme n'est pas à sens unique, continuait un intervenant à l'antenne.
Combien de jeunes Belugandres harcèlent nos enfants en les traitant de sales primates
ou de chimpanzés dans les quartiers à fortes concentrations de néo-humanoïdes ?...
- S'il vous plaît, soyons sérieux ! Nous parlons de phénomènes minoritaires !
D'autant que ces gamins se font traiter de chair à caviar à longueurs de journées !
- Et vous trouvez normal qu'on oblige les nôtres à manger du poisson à la cantine ?
Je n'ai pas peur de dire les choses. Quitte à déranger votre bien-pensance idéologique. "
Notre chien Snoopy leva les yeux au ciel en se faisant les ongles sur le canapé.
" Gu'est-ce gu'il faut pas endendre... fit-il, la langue de côté, toutes canines dehors.
Je veux bien groire gu'il y a des égoles où il n'y a pas de viande à la gandine.
Mais de là à en faire une généralidé... "
Snoopy était un e.labrador philosophe.
Mais je l'ai tout de même prié de descendre du canapé.
" Ogay, ogay, pardon padron. Je prends de mauvaises habidudes...
- Merci mon vieux. C'est que... la patronne ne va pas tarder. Tu comprends..."
Marisa était plutôt maniaque. Et ne supportait pas le poil synthétique sur les coussins.
Elle rentrait, radieuse, de sa balnéo, avec un panier de crustacés et de fruits de mer.
" Salut les garçons. Encore ces émissions de débats interminables ? Tabarnak...
Vous ne pourriez pas écouter autre chose ?
- Déformation professionnelle. Désolé, dis-je en déconnectant.
- Merci mon chéri. Tiens. J'ai pensé à ton avoine.
Et ne triche pas Arthur. Sois gentil. Débranche ton cérébro aussi s'il te plaît. "
Je me suis cabré sur mes sabots arrière en hennissant de satisfaction.
Lorsqu'elle m'autorisa, pour récompenser ma bonne conduite et ma coopération,
à griller une cigarette sur le café que nous allions boire ensemble.
Avec Snoop. Comme une vraie famille.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Le chant des artisans

Publié le

Tu as vieilli,
ma chair est tendre.
Tu as failli
te faire attendre.

On déshabille mon clocher. Cette fois, c'est sûr.
La ferronnerie au sommet du campanile dépaquetée.
L'effeuillage burlesque. Place de la cathédrale. Au ciel instable.
Le matériel est rangé sous mes fenêtres comme on range un jeu de construction.
Les tubes avec les tubes. Les planches avec les planches. Les poutres avec les poutres.
L'échafaudage que l'on démonte. Avec méthode et précautions. Depuis deux jours.
St-Jean avait perdu la tête. Et la basilique retrouve sa couronne d'épines.
Le bourdon est à sa place. Pesant ses cinq tonnes dans sa volière.
Mon platane n'est pas peu fier, et pose pour la photo que je prends.
Quand je m'éloigne pour reprendre ce chemin où un autre point culminant est à saisir.
Celui du Canigou. Au fond de la rue Foch. Sur lequel il n'y a pas une trace de neige.
Il est d'un brun velouté. Comme ce papier que l'on froissait tout autour de la crèche.
Je vais gratter des copies sur le développement durable et les roses kényanes.
Quand des musiques m'attendent. Sur mon bureau. Et mon ancien métier.

Devant l'atelier Symbiose, au coin du parvis, nous nous concertons.
Nous levons la tête tous les trois pour apprécier le travail.
Eliane a l'habitude de coordonner. Lorsque les pierres ont leurs couleurs.
Que la peau des clientes en a d'autres. Un petit olivier frêle nous tient la porte.
Nous avions avec Laurent, le projet très sérieux d'aller boire un café.
Nous nous tenons devant la vitrine, côte à côte, les yeux rivés sur la tour de l'Horloge.
Des ouvriers, en hauteur, libèrent de superbes soufflures de ciment. Pulvérisées.
Nous nous amusons de l'aspect flambant neuf de l'ouvrage dévoilé.
La croix, au sommet, est d'un or aveuglant sans aucune patine.
Le barbelé de la cage semble sorti de chez Mickey. De Disneyland.
Tant le travail est parfait. Presque clinquant. Et couleur vert de gris.
" Ce vert, sur le bleu du ciel... ça jure... " commente Eliane.
Sans nous regarder, nous gardions les mentons levés sur le clocher.
" Il faudrait changer la couleur du ciel... " dit Laurent.

J'ai laissé les roses du Kenya pour les cordes de Pierre Bertrand.
Celles du piano d'abord. Déployant une mélodie architecturée comme je les aime.
De ces équations propres à Bach ou à Michel Legrand. De ces fonctions dérivées.
Qui portent des vérités universelles. D'une simplicité mathématique.
Les cordes de violons qui montent comme une marée contre laquelle on ne peut se défendre.
A laquelle cèdent tous mes caissons étanches. Les cordes d'une basse enfin. Goutte à goutte.
Sensuelle. Et lourde. Tombant dans le coton ou la mousse d'un expresso.
Ma chère et tendre. Voilà ce qui me vient. Avec son jeu de mots un peu puéril.
Lorsque l'orchestration intime autant une délicatesse qu'une force de conviction.
L'exercice me renvoie au studio du Square Carpeaux. Les pattes sur le clavier de l'ordi.
Les coudes ouverts sur le noyer du bureau. Les poignets et les pouces proches.
Sur la barre d'espace. Les yeux fermés. A chercher quelque part dans le vide une illumination.
Une fulgurance. Qui ne me viendra que plus tard dans la rue ou sous la douche.
La musique de Pierre s'installe en moi. Elle est chez elle. Je la comprends aussitôt.
Lorsque je connais le compositeur qui est plus qu'un binôme. Un frère d'œuvre.
Que je suis fier de connaître. Et qui m'honore de sa confiance.

Au mot d'enfant de cinquante ans que j'étends sur la couleur du ciel.
Sans détourner mon visage du clocher que nous étions en train d'observer.
Un large sourire me vient. Laurent est mon ami. Et cela se confirme ici.
A cette saillie, je sais pourquoi je l'ai choisi et pourquoi je l'aime.
Cette vision des choses. Que je n'ai pas. Ce regard de gosse. Malicieux.
Si les enfants n'ont pas beaucoup de mérite à dessiner des bonshommes et des soleils
comme ils le font, Picasso avait le génie de se défaire des strates d'une culture d'adulte.
Quand il faut de la force pour se mettre à distance. Et que celle-ci m'impressionne beaucoup.
Je m'émerveille aux amitiés acquises. Souris à l'idée qu'il n'y a pas eu d'erreurs.
Quand j'ai de l'admiration pour la simplicité comme pour la gentillesse.
Pour la fidélité comme pour la curiosité. La force de l'humour et de l'humanité.
Je reprends mon métier et j'écris des paroles.
Pour patiner tout l'or des relations humaines.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Chaud comme la baise

Publié le

La fesse est à croquer. Et je croque les deux.
Quand les ailes du nez peuvent se loger parfaitement entre elles.
Les mains au plat des cuisses, juste sous le bassin, aux surfaces iliaques.
Je m'accroche avec bonheur à la ceinture pelvienne de ce corps que j'adore.
Les jambes doivent s'ouvrir pour me laisser ramper le menton sur le drap.
Narines et périnée peuvent cohabiter quand ma bouche s'affaire.
Mes doigts de part et d'autre écartent ce qu'il faut pour libérer l'accès.
Le chat lape son lait de sa langue râpeuse.
Je comprends que le corps apprécie à son déhanchement.
Qui est lent, langoureux, et quelque peu lascif.
Je te bouffe le cul. J'y emploie mes papilles. Je le fouille et salive.
Mes deux mains bien ouvertes pour repousser les formes, deux volumes égaux,
je me fraie un chemin, le passage voluptueux où je joue de ma barbe.
C'est un œillet charnu, la douce collerette, violacée, couturée, qui gonfle ou se boursoufle,
aux assauts alanguis comme aux plus frénétiques, que je viens arroser d'assez d'humidité.
Sur le ventre, tu subis l'entreprise gourmande de lèvres identiques à ces chairs lubrifiées.
Celles que je presse et que j'ouvre, l'incongru bouche-à-bouche, à ton anus lippu.
Je lui roule des pelles. Le pénètre doucement. J'y enfonce ma langue aussi loin que possible.
Ce membre ne promet rien. Il n'en promet pas d'autres. Il est tout à son œuvre.
Et à ce seul instant. Sans arrière-pensées. Sans plans et sans méthode. Ni anticipations.
Ton corps se vrille dans un gémissement. Il se cambre et me pousse. Le coccyx rehaussé.
Accompagne le mouvement. Encourage l'action. Chercherait davantage. Les fesses relevées.
Ton sexe et le drap housse peuvent se séparer.
Quand je prends ton bassin comme un ample calice.
Je te bois par derrière. T'embrasse entièrement.
Retrouvant les effluves enivrants qu'on ne soupçonne pas.
A mille lieux de ce que peuvent imaginer ceux qui feront leur attendue grimace.
L'arôme est délicieux. Et je viens m'en repaître. Dans l'étreinte absolue.
D'un plaisir à deux têtes.

J'ai le cœur qui bat vite. En effet. Mon amour.
Quand mon torse est venu s'effondrer sur le tien.
Que ma joue est venue se poser sur ton sein.
Que la peau et le sperme font des ventres ventouses.
A ces deux abdomens différents qui s'épousent.
Les pulsations cardiaques se répondent. Se mélangent un peu.
Si bien qu'à nos deux pouls, je ne saurais démêler le tien du mien.
Et je pèse mon poids que j'essaie d'amoindrir pour ne point t'écraser.
Répartissant sans y penser des forces sur un poing et un coude,
plantés ici et là, mais dans le matelas.
Je te couvre à nouveau. Comme une arche de chair.
Et de respiration qui cherche à apaiser la tienne.
C'est un évanouissement. Le rêve d'après la fièvre.
Où nous basculons ensemble. De l'état animal à l'état d'être humain.
De tous les jeux d'adultes aux câlins de l'enfance. Au repli primitif.
Au berceau-placenta. L'éternelle couveuse. Où nous pouvons renaître.
Castré par la jouissance et l'aboutissement je suis inoffensif. Ou l'agneau écumant.
Qui a rangé ses crocs et rétracté ses griffes.
Je recouvre mes esprits et mes inhibitions.
La pudeur consiste ici à préférer l'humour pour répondre aux questions.
Aux regards obséquieux, aux paroles sentencieuses, je préfère la malice et la complicité.
C'est qu'il y a de l'enfance à répondre à côté, utiliser des codes pour dire la vérité.
J'ai le cœur qui bat vite. Et quelqu'un peut l'entendre qui n'est autre que toi.
Ce quelqu'un qui en est un pour être quelque chose. Dans ma vie. Dans mon œuvre.
C'est peut-être viril. De ne pas dire je t'aime quand on a fait l'amour.
De dire plutôt baiser quand on vient de le faire.
C'est peut-être pudique de devenir vulgaire.
Quand l'émotion est grande. Qu'il faut la contenir.
C'est peut-être ludique de tenter de le faire.
Quand on sait qu'on saura qu'elle est trop grande pour moi.
Qu'elle fait battre mon cœur à tes yeux qui me cherchent.
Qu'un seul regard me sauve. Celui que tu m'adresses. Dans lequel je me noie.
Et j'aime me noyer.

J'ai le cœur qui bat vite chaque fois que je baise avec quelqu'un.
Et quelque chose me dit que tu devrais savoir qui ce quelqu'un pourrait être.
Un indice peut aider dans l'ardu jeu de piste.
Je ne baise avec personne d'autre que toi.
Je ne fais l'amour à personne qui ne sache provoquer la chamade.
Emballer les timbales de mes deux ventricules.
Aux deux sens de la phrase, tu étais libre de choisir celui qui convenait.
La prenant, de façon féminine, au seul premier degré.
Et j'ai trouvé touchant que tu t'indignes autant de ma grossièreté.
Qui était l'élégance, dans toute sa crudité, de ne pas te servir un banal :
" c'est toi, mon amour, qui fais battre mon cœur aussi vite... " et sa médiocrité.
Tu m'aurais ri au nez. Et tu aurais bien fait.
Nous prendrons l'air sérieux. Garderons le silence.
Pour nous dire l'essentiel et échanger nos vœux.
Quand les mots impuissants ne pèsent pas bien lourds.
Qu'ils ne seront jamais à la hauteur réelle de ce que l'on éprouve.
Quand il me faut cent textes pour tenter d'expliquer ce que tu fais de moi.
Qu'aucun n'est assez près de l'exacte émotion, ni pas assez précis, ni tout à fait complet.
Et qu'il faut bien le langage du corps pour compenser les lacunes ou les carences
des mots tous volatiles et dénués de sens.
C'est ici, dans cette ombre, et entre quatre-z-yeux, que tu sais que je t'aime.
Que tu le lis enfin, sans aucune digression ni confusion possible.
Que tu peux voir combien quelqu'un n'est pas un autre.
Qu'aucune autre personne n'habite cet esprit, ne possède ce corps,
et fait battre ce cœur depuis plus de deux ans.
Je te prendrai la bouche comme seule réponse.
Te rendrai un sourire. Ou fermerai les yeux. En signe de confiance.
De bonheur indicible. Et de sérénité. Au milieu de caresses et d'immobilités.
Quand l'instant est furtif comme l'éternité. Dans mes bras que je ferme.
Venus te ceinturer. Te serrer contre moi. A fondre l'épiderme. Et les muscles bandés.
Je ne peux pas servir le discours pitoyable qui devrait être mièvre pour avoir l'air sincère.
Lorsque tu hésiterais à le prendre au sérieux. Qu'ils te feraient douter ou éclater de rire.
Je préfère que mes mains te parlent à tes cheveux, à tes joues, à tes cuisses.
Et ma bouche à ton cul. Comme à ton sexe humide. Te diront plus que moi.
Ce jusqu'à perdre haleine. Pour finir en buées. Oreillers côte à côte.
A ma respiration. A ce cœur qui bat vite. Aux regards lumineux.
Tu as le livre ouvert de cet amour ardent qui couve sous la baise.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Le génie catalan

Publié le

Nos stars internationales ne sont plus des peintres. Il faut croire.
Adieu Dali, Miro et Tàpies. On s'intéresse désormais à Ferran Adrià et à Jordi Roca.
Nos produits sont ici déstructurés, recomposés, sous l'objectif de Francesc Guillamet.
La cuisine hissée au rang d'art contemporain. Dépoussiérée. Moléculaire. Et picturale.
La gastronomie catalane. A Rosas. A Gérone. Entre Barcelone et Cadaqués.
Les laboratoires du Maresme et de l'Emporda.
Nos stars catalanes ne sont plus seulement des chanteurs d'opéra. Il faut croire.
Après Monsterrat Caballé, Josep Carreras, voici les chefs sacrés à l'international.
Après les architectes, après les designers, il fallait élargir le champ des compétences.
Qui font une culture. Et notre évolution.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Mozart et Fauré

Publié le

Mozart et Fauré résonneront longtemps sous les voûtes.
De St-Jean le Baptiste. Entre le marbre rose et les taches de lumière. 
Au soleil hésitant d'un ciel tourneboulé aux nuages rincés sur le gris et le grès.
Les pavés de La Poste. La fontaine débordée. Les rues comme ruisseaux.
Les canyons défoncés. Caniveaux asséchés. Le vent désorienté.
La voix s'est affermie en prenant de l'ampleur et autant d'altitude.
Entre mille vitraux en quête d'énergie et de débarcadères.
Aux confins du pays, aux limites de la France, à son poste frontière,

il y a le dernier souffle d'une histoire de mille ans, dix siècles et des poussières,
où vint se retirer cette vague de Dieu qui nous laisse un peu seuls sur du sable mouillé.
L'été s'est arraché à ce ciel de Provence, emportant ses couleurs et sa température.
Pour nous abandonner à des pluies diluviennes.
Qui nous rend des fruits secs et des arbres souillés.
Tout l'autel a vibré. Les murs se répondaient. Gagnaient de la hauteur.
La nef a respiré. Et plissé son regard aux réverbérations.
Quand la musique humaine est une clé de voûte qui soutient l'édifice.
Que la voix peut porter.

Il y a des palmiers secs qui ont perdu de leur lustre.
Des feuillages piteux après la catastrophe des nuages effondrés.
La ville démaquillée aux orages d'automne. Qui redresse la tête. Tient à sa dignité.
Quand des sourires aimables arrivent de tous côtés. Les visages amicaux.
Des personnes sensibles. Du soleil à revendre dans les signes divers.
Qu'ils soient de sympathie, de respect, d'affection ou de reconnaissance.
Je peux aimer mon île quand elle me le rend bien.
Aux départs d'arcs-en-ciel. Aux perles de Tahiti comme aux bulles de nacre.
Les pluies qui vagabondent entre mer et montagnes. La chaleur est humaine.
Et l'hiver impuissant. A défaire la natte que nous tissons ensemble.
Un café après l'autre. Les platanes rangés. Fauré peut s'élever contre toutes les morts.
La saison qui s'en va. Le cloître-cimetière. Le marbre et toutes les pierres.
Précieuses ou de rivière qui ne le sont pas moins. Rendre vie aux façades immobiles.
Comme un vent qui se lève. Pour balayer le ciel et la place du marché.
Agrandir tout un chœur qui faillit s'endormir. Pour l'habiter entier et lui trouver une âme.
St-Jean résonne encore. Et déborde à son tour. Des flots d'humanité dont il se pensait vide.
Le platane a frémi. Et la ville s'étire aux premières éclaircies.
Comme Dieu, la voix s'est retirée. Et le sable y crépite de sa plus belle écume.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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