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Uniques et infinis

Publié le

Mélangez-vous. La nature aime la différence.
Il faut les hommes et les femmes pour que la vie soit possible.
Entre le métissage et la consanguinité, le choix n'en est plus un.
Mélangez-vous. Que l'on conteste ou non cette notion de races.
La nature aime la différence. Quand c'est elle qui lui permet d'exister.
Faites-lui de beaux enfants. De toutes les couleurs. De toutes les cultures.
Quand l'humanité prospère à croiser ses racines, ses forces et ses connaissances,

partager ses histoires, l'expérience et tous les savoir-faire,
et que la vérité, aussi vaste soit-elle, ne peut être approchée que dans l'universel.
Les détails des croyances ou des modes de vie, aux lieux géographiques,
aux contraintes d'un site, d'une terre, d'un climat, ne sauraient nous tromper.
Nous avons découvert que nous n'étions pas seuls. En Europe. En Asie.
En explorant les mers. En nous aventurant derrière les montagnes.
En suivant des troupeaux. Ou notre seul instinct.
Quand il fallait savoir où s'en allait, le soir, le soleil qui se couche.
Cette curiosité à voir ce qui se cache derrière l'horizon.
Nous avons traversé des fleuves et des mers. Franchi des océans.
Retrouvé des semblables qui ont fait leur chemin.
La maîtrise du feu. Comme l'agriculture. Et des technologies.
Autant de sociétés. De civilisations. Mais d'une même espèce.
Quand au parcours du temps, en siècles ou millénaires, l'humanité s'apprend.
Prend conscience d'elle-même. Ce qui est le progrès.

La terre n'est pas plate. Et pour aller aux Indes, on trouve l'Amérique.
Où l'on se sert des arbres comme on se sert du bois.
De leurs fruits, de leurs troncs, lorsque tout est utile.
Où l'on doit faire aussi quelque chose des morts.
Et se faire une idée de ce qu'il advient d'eux.
Le rapport au sacré. Un dénominateur, commun, puisqu'il existe.
Où l'intuition de Dieu, ce quel qu'en soit le nom, est partout imposante.
Partout on a sculpté des statues, des totems, et érigé des temples.
On s'est représenté. Représenté le monde. Ce que l'on en connaît.

Ce que l'on en devine. Et tout imaginé.
Il n'y a pas d'êtres humains qui ne soient pas conscients de ce qu'est l'invisible.
De la notion du temps. De ce qui a été. Et de ce qui n'est plus.
Nous partageons aussi les questions essentielles des rapports dans un groupe.
De l'homme à l'unité avec l'homme en tribus. La famille ou le clan. Une communauté.
Toutes les différences. Entre dedans et dehors. Entre soi et les autres.
Et le souci constant de toutes les exploiter.
Quels que soient le langage, l'aliment et l'habit,
l'habitat, les outils, et l'organisation de ses subdivisions,
l'humanité n'est qu'une.
Et tend à le rester.

Malgré les guerres, les phobies, les conflits d'intérêts,
l'être humain prend conscience de la diversité d'une même matrice.
A l'image de Dieu ou de sa création, tout demeure à la fois un et infinité.
Cela s'applique aussi à toutes les espèces. A toutes les coutumes. Sur tous les territoires.
Quand chacun appartient à l'infiniment grand, à tout ce dont nous sommes,
responsable de l'ensemble comme on l'est de soi-même.
Cet éveil collectif à l'échelle des siècles de ce qu'est notre monde, notre univers connu,
nous donne peu à peu l'idée qu'on le partage, qu'on y est tous embarqués.
Qu'un intérêt commun, sans être supérieur, est aussi nécessaire que les particuliers.
Le champ s'est élargi. Et avec lui l'ampleur des responsabilités.
Quand des forces contraires trouvent leur cohérence.
Reconnaître, souligner, affirmer, défendre et conserver toutes nos différences,
nos spécificités, traditions et coutumes qui font l'identité, la richesse de l'ensemble,
au service de nous-même comme de ce dernier, quand il faut aussi bien
reconnaître, souligner, affirmer, défendre et conserver tout ce qui est commun.
On ne doit pas vouloir effacer ce qui change d'un être humain à l'autre.
Celui-ci est un homme. Celle-là est bien femme. Chacun à sa façon.
L'un avec la peau blanche. L'autre avec la peau noire. Et c'est très bien ainsi.
Nous vouloir tous pareils peut devenir problème quand c'est une solution.
Tout est question d'étages. De champs d'applications.
Quand il n'y a de dangers à se vouloir égaux
au respect scrupuleux de ce qui est singulier.

Avant d'être un humain, avant d'être un Français, avant d'être un garçon,
je me perçois d'abord comme n'étant jamais peu ou prou que moi-même.
Je peux être autre chose sans être menacé dans mon intégrité.
Méditerranéen. Catholique peut-être. D'une génération. D'une couleur de peau.
Je peux tout assumer de ces appartenances. Historiques. Culturelles. Génétiques.
Sociales. Familiales. Quand j'appartiens à toutes sans pouvoir m'y dissoudre.
On pourrait me classer sous bien des étiquettes ou dans bien des cartons.
Oui, j'ai les yeux marron. Oui, j'ai des testicules. Oui, j'ai des cheveux blancs.
Oui, je suis libéral. Oui, je suis hétéro. Oui, je suis musulman.
Lorsque la société peut m'accorder le droit de me définir seul. Me définir moi-même.
Je sais qu'il y a des hommes. Je sais qu'il y a des femmes. Mais je choisis mon genre.
Je sais qu'il y a des noirs. Je sais qu'il y a des blancs. Mais ça n'engage en rien.
Quand des choses innées ne sauraient obliger aux choix non consentis.
Assumer ce qu'on est n'est pas s'y emprisonner.
Car au-delà de l'être il y a ce qu'on en fait.
Pourquoi songer à mal lorsqu'on est humaniste à voir nos différences ?
Quand il y a ce préalable pour leur rendre justice, hommage et raison d'être.
Il y a de l'humanisme à relever l'apport du génie québécois, kabyle ou catalan.
Je ne vois pas de crimes au sexisme, au racisme, s'ils ne contiennent pas
leurs lots de bêtise, de malhonnêtetés, de préjugés débiles, bien pratiques,
pour justifier soudain des différenciations de droits et de devoirs.
Il y a bien des femmes. Il y a bien des noirs.
Et pour moi, c'est un crime de refuser aux êtres leurs spécificités,
les moyens d'être fiers de leurs appartenances et singularités,
de leur morphologie comme de leur culture.
Quand chacun doit pouvoir se tracer un chemin à sa propre mesure.
Le crime est d'enfermer les gens contre leur gré dans un carton unique.
Et d'y attribuer des vices ou des dangers pour le brûler ensuite.

Ce que l'on est ne suffit pas à nous définir.
Et ne saurait encore moins justifier une condamnation.
Personne ne peut être coupable de ce qu'il est.
Seuls les actes peuvent être condamnables.
Quand ils participent à ce que nous sommes sans doute. Ce que nous devenons.
Puisque être, tout au long d'une vie, c'est ce que nous faisons. C'est une construction.
Etre dissident est une façon d'être qui relève d'un acte qui peut être châtié.
Ce qui est insupportable lorsqu'on est démocrate.
Mais plus atroce encore : être persécuté pour un aspect de soi que l'on n'a pas choisi.
Il y a une gradation, dans ce qui nous révolte, et ce qui est acceptable.
Etre discriminé pour ce que l'on croit ou pour ce que l'on pense est déjà un scandale.
L'être pour son sexe, pour sa taille ou sa couleur de peau est aussi odieux qu'inadmissible.
La pire déviance humaine. Le comble de l'injustice. Et celui de l'horreur.
Nier les races est une façon d'éradiquer des cultures, des histoires, des civilisations,
lorsqu'un mot, au politiquement correct, peut toujours en remplacer un autre.
Et ce n'est pas en niant une différence que l'on éradique les rejets qu'elle inspire.
Effacer la notion de race n'effacera pas ni les couleurs ni les préjugés qu'on leur associe.
Ce ne sont pas les subdivisions de l'espèce qu'il faut gommer, lorsqu'elles sont légitimes,
ce sont les idées préconçues et toutes les phobies, les suspicions : combattre l'ignorance.
Au monde qui s'unifie, à l'heure des avions, téléphones, satellites, internet,
quand au fil de l'Histoire, les frontières reculent, il est aisé d'apprendre.
Il ne s'agit pas d'enlever aux Français par exemple, ce qui fait qu'ils le sont.
Mais de comprendre ce qu'est un Espagnol, un Anglais, un Chinois.
Il ne s'agit pas d'enlever aux chrétiens par exemple, ce qui fait qu'ils le sont.
Mais de comprendre ce qu'est un juif, un bouddhiste et même un musulman.
Quand personne n'est jamais seulement qu'un Français. Qu'une femme.
Ni même qu'un protestant.
Et que nous sommes tous faits d'une même matière.

A nous mélanger aux autres, nous ne nous perdons pas.
Nous nous enrichissons. Grandissons. Quand nous nous construisons.
Il y a plus de risques à l'isolement qu'à l'ouverture aux autres.
Ca commence par un couple. Qui fera un enfant.
Quand deux êtres distincts en donnent un troisième.
Malgré les différences, d'abord anatomiques, culturelles ensuite,
qui font parler de Mars et de Vénus quand nous sommes sur terre,
il y a des convergences qui permettent l'union comme l'évolution.
Ce qui est bon pour deux êtres l'est bien pour deux familles, deux clans ou deux tribus,
deux villages ou deux villes, et pour deux sociétés. Deux pays. Deux nations.
L'homme engagé dans un couple peut rester lui-même, un être à part entière.
La femme engagée dans un couple peut rester elle-même, en tant qu'individu.
L'union des deux personnes crée une structure qui peut très bien ne pas les anéantir.
Le fait de lui appartenir et d'en tirer profit n'implique pas de renoncer à soi.
C'est une souveraineté supplémentaire qui ne se substitue pas à la sienne.
L'être qui s'unit à un autre gagne une fonction quand il n'en perd aucune a priori.
Devenir époux n'empêche personne de rester un frère ou un fils. Ni de devenir père.
L'élargissement des champs de compétences est mécanique. Naturel. Bénéfique.
Et l'on ne s'inquiète pas de perdre un ami pour en rencontrer un deuxième.

Lorsque personne ne vous oblige à renoncer au second pour garder le premier.
Toutes ces perceptions du monde et de soi-même impliquent sans doute des choix.
Des priorités ou une hiérarchie. Que chacun doit être libre d'élaborer en conscience.
Comme on construit sa propre culture et sa propre religion.
Et que l'on peut choisir aussi ses origines.
Puisqu'il n'y a pas d'êtres humains sans émancipations.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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Une idée

Publié le

Le bonheur, ce terrain vague.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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L'ampoule à la lanterne

Publié le

La pleine lune nous réussit.
Je ne l'ai pas vue de mes yeux sur les toits de la ville.
Quand elle a peut-être accompagné ton trajet sur la route.
La lune. Qui a aussi ses cycles. Comme toute chose dans l'œuvre.
Lorsque la nature, dont je suis une pièce, s'adapte à ses caprices.
La musique retentissait. De toutes les places où l'on fêtait l'été.
Venait s'enrouler dans ma chambre imposer son tempo.
Je suis. Perméable à tout. Lorsque la brise venait rendre la nuit respirable.
La moiteur est sexuelle. La fraîcheur est sensuelle.
J'ai l'ombre d'une silhouette assise qui se tait au bord du lit.
Les yeux brillent un peu. Attendent que je parle.
Tout se mélange aux senteurs de la pierre qui libère sa chaleur.
Des voix gitanes montent de la rue. La voix cassée comme la mienne.
La pleine lune nous élève. Nous allonge. Nous tire vers le haut.
La lumière plantée au coin de ma fenêtre s'éteint sans prévenir.
La lanterne en façade. Son ampoule a grillé. Nous plongeant dans le noir.
Qui a bien des clartés. Celle des nuits claires. Transformant tout l'espace.
Les pupilles se dilatent pour retrouver la vue, tout reconfigurer,
lorsque rien n'a changé si ce n'est l'éclairage.
J'aime ce que je découvre.
Et nous y retrouver.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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L'homme aux nues

Publié le

Cela va coaguler au milieu de la place.
On va se masser au milieu du parvis.
Une foule compacte pour créer une base.
Un socle. Humain. D'hommes robustes. Une mêlée de rugby.
Certains s'agrippent à d'autres. Montent sur leurs épaules.
Et voilà bientôt un groupe entier de jeunes gars soulevé.
Une petite foule brandie au milieu de la grande. Comme un premier étage.
Les reins serrés dans de larges ceintures, vêtus des mêmes couleurs,
les Castellers organisent leur fourmilière pour créer un troisième niveau.
Ils vont construire une tour. Dresser un obélisque. Prendre de l'altitude.
D'autres hommes sont parvenus de partout sur les épaules de la base,
pour joindre le groupe constitué au centre et le gravir à son tour.
Ils grimpent par le dos, quand leurs porteurs tendent les bras en l'air.
Les mains ouvertes. Qui seront autant de sièges où se caler.
Et voici trois hommes, les bras en croix, qui vont se prendre les épaules.
Notre deuxième étage qui danse une petite sardane immobile.
Au son nasillard des coblas qui transperce les tympans et les poitrines.
Trois autres gars arrivent par derrière pour se hisser sur les trois autres.
Quand tout muscle est une prise. Il faut trouver l'équilibre. Se tenir debout.
Reproduire la même figure géométrique qu'au niveau inférieur.
Et voici une seconde sardane sur la précédente. Comme un troisième étage.
Que d'autres hommes escaladent à leur tour. Pour aller plus haut encore.
Prenant leurs pieds dans les ceintures des piliers qui commencent à trembler.
Les mâchoires sont serrées. Les visages crispés. Leur couleur vire au pourpre.
La foule les encourage. Au son des fibles et des tenores, ces hautbois catalans.
Qui déchirent la lumière aveuglante qui baigne la place bondée d'émotions fortes.
Un cinquième étage apparaît. Trois nouveaux bougres. Qui se déplient lentement.
Les pieds sur les épaules des trois gars d'en-dessous qui leur tiennent les mollets.
Ils se dressent. Se soutiennent. Pour recevoir l'assaut de trois nouveaux volontaires.
Les cariatides sont viriles. Constituent ensemble un édifice de six étages incertains.
Toute la tour respire. Ondule. L'équilibre est fragile. Et voici des enfants qui arrivent.
Qui se hissent le long de la tour comme on grimpe aux cocotiers.
Alors qu'ils forment leur propre étage, le plus jeune, le plus frêle, le plus léger,
passe chaque niveau avec une détermination qui froisse mon front et plisse ma bouche.
J'ai le nez et les yeux qui me piquent soudain. A ce qu'il faut de confiance.
En soi d'abord. A tout l'édifice ensuite. Aux hommes de la base, massés au sol.
Aux hommes du socle surélevé. A ceux qui, trois par trois, on fait tous les étages.
Chacun d'eux appuie sa force et sa conviction. Peu importe qui ils sont. Ce qu'ils font.
Ici, tout de suite, ils font œuvre commune. Ils sont frères d'armes et se soutiennent tous.
La défaillance d'un seul peut tout compromettre. Et l'enfant s'élève. Monte vers le soleil.
Il sera la flèche de cette cathédrale d'hommes. Grimpe sur ses camarades qui tanguent.
A genoux sur les épaules de l'un d'eux. A Dieu sait combien de mètres du sol.
Quand le seul filet possible, en cas de chute, sera le matelas vivant de la base.
Il place ses pieds, au sommet du château de cartes, cherche ses appuis.
Tout le monde retient sa respiration.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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En attendant

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En travaux...

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Collioure

Publié le

Ce sont des palmiers. Sagement alignés le long de la deuxième anse.
Je les suis pour entrer au couvent. Sur la plage du Faubourg.
Arnaud nous a rejoints. Depuis Paris. Pour reformer le trio.
Et c'est au départ de la route de Port-Vendres que l'on descend.
Dans un écrin de schiste béant au pied d'un clocher modeste.
Les portes en arc brisés, comme des casques de conquistadors,
sont ouvertes aux Anglais venus dîner à ciel ouvert dans la cour.
Où nous avançons, sur un gravier sonore, précédés d'une serveuse,
efficace, qui nous attribue notre table.
Je me retrouve. Dans cette petite équipe de douze ans d'âge.
Laetitia siège entre ses deux chevaliers servants. Rayonnante.
Et je ne me sens pas le cœur à refuser un verre de vin pour fêter le moment.
Arnaud prend une application particulière à le choisir sur la carte.
Et moi la pleine mesure d'une amitié tissée sans peines et sans efforts.
Le petit barman d'une boîte de nuit que nous avions détourné.
A Barcelone. La maison de Castelldefels. Et deux cœurs amoureux.
L'invitation rendue aussitôt. Dinard. Dinan. Les fortifications de Saint-Malo.
Les visages ont noblement vieilli. Lorsque nous sommes dans nos corps.
Dont l'un d'eux a porté la vie. Celui d'une jeune maman qui se tient là au centre.
Le mien a subi l'érosion de passions amoureuses et d'excès de violences.
Et nous les soignons par la gorge et le ventre ou les arts de la table.
Les sourires sont francs. Bien que doux et flottants, comme s'ils étaient épuisés.
Un mélange de fatigue, de nostalgie sans doute, et de soulagement.
A l'or patiné de nos attaches, et d'une basilique que nous avons construite.

Repus. Nous quittons le restaurant. Et ouvrons une marche.
Vers le Château Royal, résidence d'été de nos Rois de Majorque.
Longeons la plage jusqu'à la première anse, aux barques catalanes,
et au clocher phallique, le signe de distinction d'un haut lieu touristique.
La lune bientôt pleine sème sa traînée de soufre sur la noirceur de l'eau.
Le décor est parfait pour célébrer l'instant.
Mes histoires d'amitié. Mes histoires d'amour.
Aussi puissantes et constitutrices les unes que les autres.
Une présence nous accompagne. Mon regard à l'affût. Je te cherche.

Sans me couper du halo chaleureux qui évolue tout autour de la baie.
Je suis avec mes amours d'amis tendres et complices qui me portent et m'élèvent.
Tout en me rappelant que tu es là, quelque part, pour être près de moi.
Ce n'est pas une angoisse. Ce n'est pas une gêne. L'aiguille d'une écharde.
C'est une caresse de plus, à ce moment de grâce, quand j'ai confiance en tout.
Je sais bien que les orages passent. Et qu'ils ont leur beauté comme leur raison d'être.
Je peux marcher serein, faire mon tour de piste, le cœur léger comme l'air d'un sourire.
Que j'esquisse un instant en inspirant la nuit.
Une jeune femme à mon bras. Et un jeune homme à l'autre.
Quand tu es l'ambre exacte pour parfaire l'équilibre et apaiser ma peau.
Nous rebroussons chemin pour nous lover dans l'ombre des voiles de Neptune.
Nous avons reflué pour distancer la foule ou nous mettre à l'abri.
Collioure est à nos pieds et nous nous inclinons.
La remercions ici d'être encore le bon port où adorer la nuit.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Entre deux ans et deux mois

Publié le

Dans la panique, j'avais pris le mauvais autobus. A la gare routière.
Nous avions traversé la ville. Dans la bonne direction. M'inquiétant sans m'alarmer.
Et puis la route d'Espagne. Clairement. Qui n'était pas dans mon souvenir la sortie idéale.
Lorsque j'imaginais bien qu'il fallait de préférence emprunter celle d'Elne et Argelès.
J'interroge le chauffeur qui m'annonce en effet qu'il ne me conduira pas chez toi.
Céret, c'est charmant. Un endroit que j'adore. Mais je n'avais pas le temps de faire du tourisme.
Je suis descendu au premier arrêt. En pleine zone commerciale. Hors du centre-ville.
Sur le parking d'un énorme supermarché à l'entrée duquel se trouvait un café.
Pas le temps de faire demi-tour avec le prochain bus. Je vais directement au bar.
Demander le numéro d'un taxi que j'appelle aussitôt depuis mon téléphone portable.
" Je peux être là dans dix minutes. " Ok, ça marche. Ce sera juste, mais ça peut passer.
Au fond, à vol d'oiseau, nous ne sommes pas si éloignés.
Je m'installe en terrasse, avec vue imprenable sur les hangars et les ronds-points.
Je prends un café. L'estomac noué. Un œil sur l'horloge du mobile.
M'inviter était insensé. Mais c'était ta décision. " Je fais ce que je veux. "
J'ai un peu le trac. Ne sais pas comment je serai reçu. Si c'est une bonne idée.
Mais je ne pouvais pas faire autrement. Il fallait que je vienne.
Tout était encore confus. Qu'étions-nous l'un pour l'autre à ce stade ?
Le désir était tel que les questions ne se posaient pas en ces termes.
D'ailleurs, je m'en posais le moins possible. Je me laissais guider.
Tant pis si je me brûle les ailes. Le taxi est arrivé.
Freina brusquement devant ma table.

J'habitais encore ce placard à balais de la rue de Musset.
Monter dans un taxi avait quelque chose de bizarre. Des sensations de déjà-vu.
Ma vie parisienne n'était pas si lointaine à l'époque. J'en ai eu des frissons.
Mais je n'étais pas sur Rivoli ou Rochechouart.
J'étais entre les jardineries et les hôtels de la Porte d'Espagne. A Perpignan.
Je retrouvais des réflexes et une énergie urbaine que j'avais oubliés.
Nous avons traversé quelques communes de l'agglomération avant d'arriver à destination.
Un petit groupe de personnes parlaient devant la porte, surpris de nous voir débarquer.
Le taxi se planta de toute sa longueur en travers, et je sortais de la voiture,

presque essoufflé comme on l'est après une course de tous les diables.
Evidemment, ce n'était pas l'arrivée la plus discrète, quand elle était tonitruante.
J'ai repris ma respiration alors que le taxi s'en allait, arrangeant mes vêtements,
ai adressé un sourire amical au groupe qui me toisait, avec autant d'hésitations,
me suis approché avec l'air le plus décidé possible pour demander confirmation.
J'étais bien sur les lieux. A l'heure. Et tu n'allais pas tarder à me recevoir.
Et légitimer ma présence par la même occasion.
Je me rends compte en écrivant que deux ans sont passés.
Cela me ferait froid dans le dos d'ordinaire. Ici, une chaleur s'installe.
Quand je peux sourire tendrement de mon embarras du moment,
à la lumière de tout ce qui s'est passé ensuite.
Il y a deux ans. Nous devenions amants.

Je peux faire désormais des photos du Mont des Oliviers.
De ce lieu historique sur la rampe gothique de ma bonne ville de Perpignan.
Où la Maison Rouge, nouveau lieu à la mode, a ouvert ses portes il y a peu.
Il est amusant de penser que toutes les gloires et les huiles de la cité s'y précipitent.
Quand j'étais au milieu d'elles pour dîner, à un jet de pierre du point de contact.
Ce premier baiser. Fantastique. A foutre le feu à la Poudrière et au ciel en entier.
Deux ans plus tard, en effet, on vient s'y pavaner et l'endroit nous échappe.
Quand l'instant est intact. Au moment où je prends place avec mes amis.
Gaspacho. Canard. Tarte au citron. Je suis là sans y être. Je suis deux ans plus tôt.

Au sommet de l'escalier de marbre. Posé sur le rempart que j'ai chanté souvent.
De ma table, je vois les palmiers et les toits de l'Evêché. Je vois les oliviers.
Je vois la couronne de l'abside de St-Dominique. Le décor de notre plongeon.
Quand nous avions plongé ensemble. De ce havre béni. A l'abri des regards.
Nous sommes assis côte à côte. Je détourne mes yeux pour formuler ma phrase.
Cette histoire d'envie. Brûlante. De faire quelque chose.
C'est exactement ce que j'ai pensé. Ni plus ni moins.
Je le ferais si j'étais certain que tu ne le regretterais pas.
Tu m'as dit sur un ton implacable. " Je ne le regretterai pas ".

Avions-nous conscience de ce que nous étions en train de sceller ?
Je dirais que oui. Quand c'était déjà joué au premier regard quelques jours plus tôt.
A cette foutue cabine téléphonique où, le portable à l'oreille, j'ai découvert ton sourire.
Tu es là. A l'autre coin de la place que je traverse à nouveau pour revenir sur mes pas.
Pour revenir vers toi. Avec cette sensation terrible d'être à un tournant de ma vie.
Avant même le contact des avant-bras, quelques minutes plus tard, le long des remparts,
qui allait confirmer dans une décharge électrique une compatibilité physique et sexuelle,
j'ai su que c'était toi, à la seconde où mes yeux se sont plantés dans les tiens.
Au premier rendez-vous. Avant le taxi. Avant le baiser.

Le sol s'était ouvert sous mes pieds. Le ciel s'est ouvert sur ma tête.
Trouée dans les nuages. Je n'avais rien à faire. Seulement laisser faire.
Et ne pas résister.
Jusqu'à la place de la cathédrale pour un premier verre.
Sans imaginer un instant qu'elle deviendrait très vite le pas de notre porte.
Jusqu'à la place de la République, pour un deuxième verre.
Où tout le monde semblait déjà savoir que nous étions ensemble.
Mon désir de te séduire. Féroce. Des fourmis dans les jambes.
Quand la soirée s'allongeait et qu'il fut difficile de se dire au revoir.

Nous sommes en 2012. C'est cela.
Et oui, j'ai quitté la chambre de la rue de Musset pour arriver à la gare routière.
J'ai pris ce maudit bus qui voulait me mettre des bâtons dans les roues.
Et ce taxi ensuite pour arriver à l'heure. Honorer ton invitation. Te voir.
Dans ton jus. Dans ton élément. Dans ton univers baroque.
Quand rien n'aurait su m'arrêter dans mon élan.
J'ai quitté Alfred de Musset pour la place de notre premier verre.
D'où j'écris l'émotion qui est la mienne. Au temps qui est passé.
Dont chaque jour répète à qui veut bien l'entendre : je ne me suis pas trompé.

J'ai ce bonheur d'avoir mon détecteur d'histoires d'amour en excellent état.
Quand il aurait pu être endommagé au chaos de ma dernière année parisienne.
Mais peut-être est-ce la foudre qui l'a remis en marche.
Mon platane est témoin. J'ai été à la fois amoureux et heureux.
A l'ombre de son feuillage. Que j'ai choisi de quitter.
Je l'embrasse d'autant plus qu'il saura me manquer.
J'ai deux mois pour le faire. Je m'y attacherai.
Lorsqu'un lieu peut changer sans mettre de distances,
puisque l'espace n'est jamais que l'instant que l'on vit.
Il n'est rien d'autre que l'endroit où nous sommes.
Et le temps peut tourner sans pouvoir nous atteindre.
Deux ans en un éclair. Je suis Porte d'Espagne. Et je suis au Figuier.
Je suis dans mon fauteuil à la grille de Musset. Vanessa Paradis.
Anne Warin m'a appelé. Une fin de juillet.
Où l'histoire commence.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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La Jonquere

Publié le

Rien à signaler. Nous passons le viaduc. La frontière. Rien à signaler.
Cela ne s'est pas décidé, cela s'est mis en place tout seul.
J'observe que nous allons une fois par mois voir mon père à Rosas.
Eté oblige, nous étions venus la semaine passée et nous y retournons déjà.
De la famille nous y attend. Et nous avons pris l'autoroute.
Un ralentissement. Nous risquons l'embouteillage. Sur l'autre versant.
Cette fois nous y sommes. Les voitures ralentissent pour regarder.
L'étendue des dégâts.
Le fort de Bellegarde en effet. Touché à son avant-poste. Côté espagnol.
Et la vallée passée au feu. Une forte odeur de cendres. Epaisse.
Le décor lunaire. Sous le soleil. De la terre couleur anthracite. Des deux côtés.
Un tapis d'amas de schiste noirci comme du charbon. La désolation. L'apocalypse.
La forêt de chênes est une forêt de troncs calcinés dans un cendrier géant.
Dressés comme des piques tordues. Taillées en pointe. Pour empaler des vampires.
L'autoroute traverse un désert. Serpente entre deux montagnes dévastées.
Le feu est arrivé jusqu'aux glissières de sécurité. Des deux côtés.
Et l'on découvre des mas, des maisons, isolées, ici ou là, à découvert,
que la végétation dense nous dissimulait avant qu'elle ne disparaisse.
Une odeur de tabac froid et de mort pénètre dans l'habitacle.
Et l'horreur est à son comble en arrivant sur la petite ville frontalière.
La Jonquère.

" Il y a des promos sur les rousses ! "
Je reconnais avoir eu la faiblesse de cette plaisanterie douteuse.
En arrivant chez papa, histoire de faire rigoler les jeunes autour de la piscine.
Quand La Jonquère est connue pour être un haut lieu de la prostitution.
Un lieu où tous les petits gars de Perpignan et d'ailleurs, sont venus se déniaiser.
Une ville étrange faite de parkings pour routiers, de buffets, de débits d'alcool, de tabac,
de bars à putes et de stations-service.
On pouvait d'ordinaire plaisanter du prix à la pompe.
L'incendie avait encerclé cette espèce de bordel géant.

Et les habitants avaient dû se voir mourir. Pris au piège.
Quand le feu était arrivé au pied des immeubles, autour des établissements,
des supermarchés, des camions en stationnement et des réserves d'essence.
Encaissée dans la vallée carbonisée, cette commune industrieuse revenait de loin.
Le moindre terre-plein, le moindre talus, le moindre carré d'herbe avait brûlé.
Le fort était peut-être endommagé. Cela paraissait dérisoire soudain.
Lorsqu'on voyait ce qu'avait pu être l'épouvante d'une population entière.
Le feu, poussé par la tramontane, avait englouti le paysage jusqu'aux portes de Figueres.
La butte derrière le péage avait cramé elle aussi. Le lieu où l'incendie avait fini sa course.
Semble-t-il. De ce côté du moins. Quand je n'osais imaginer le reste des Albères.
Le contournement de la ville, Perelada, la route des plages. Il n'y avait plus de stigmates.
Nous retrouvions la végétation généreuse et souveraine de cette plaine fertile et agricole.

Rosas. Comme si rien ne s'était passé.
Même si mon père avait dû reporter son retour chez lui d'une journée à cause des incendies.
Refoulé au péage de Perpignan d'abord. Puis à Port-Vendres ensuite. Impossible de passer.
Lorsqu'un feu meurtrier à Portbou faisait rage le même après-midi.
Les images me bouleversent. Les gens quittent leurs voitures. Pris au piège eux aussi.
Les flammes d'un côté. Les falaises de l'autre. Et la file automobile arrêtée.
Impossible d'avancer. De reculer. De faire demi-tour. Les gens descendent.
Dans les ravins où il n'y a pas de sentiers aménagés. Comme ils peuvent.
Bouleversé aux images d'habitants de Portbou arrivant avec leurs barques, leurs bateaux,

pour venir secourir les gens, les repêcher, les emporter à l'abri de la catastrophe.
Un père et sa fille ne s'en sont pas sortis vivants.
Pardon. J'avais vraiment besoin de cette blague affreuse sur les filles de La Jonquère.
Au bétail qui a brûlé. Aux fumerolles encore visibles près de l'autoroute.
Je n'ai aucun mal à imaginer l'ampleur de la panique et de l'horreur.
Comme à tous ces moments tragiques où les éléments sont hors de contrôle.
Où la nature rappelle à l'homme qui est le patron.
On annonce 13 ou 14 mille hectares partis en fumée.
Et je m'incline devant tous les pompiers, les soldats, les volontaires,
qui ont, tous anonymes, affronté le désastre pour le maîtriser et en venir à bout.
Sauver des biens sans doute. Sauver des vies. Arrêter le massacre.
Quand l'ampleur des dégâts n'a d'égale que celle de leur courage.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Pacifique

Publié le

Une voiture sur Sunset Boulevard. Cheveux au vent. Le soleil.
Ton sourire carnassier. La peau bronzée. Lunettes noires.
Il y a de la musique. Quelque chose qui groove. Avec de bonnes basses.
Quelque chose de lumineux. Comme le ciel de Californie.
Et ma main sur ta cuisse. C'est déjà arrivé. Une main sur la cuisse.
Comme geste de propriété. De protection. Ou d'appartenance.
Ou le simple besoin du contact. De la connexion physique.
Quand la voiture roule vers une destination. Cheveux au vent.
Aller ensemble. Dans la même direction. Fendre les terres. Aller devant.
Dans cette Amérique qui parle l'espagnol. L'arrière-cour du Mexique.
Les grilles d'Aragon. La faïence andalouse. A Santa Barbara.
Les anges du crépuscule sur les rouleaux édéniques d'un océan de nacre.
Les palmiers filiformes et les bougainvilliers. Notre Méditerranée pacifique.
Nous laissons la Chevrolet devant la chambre du motel où nous tirerons les rideaux.
La piscine est dehors. Nous préférons la douche. Que nous prendrons à deux.
Une dernière nuit. Avant San Francisco. Où la baie nous attend.

Comme sur les oreillers de la rue de l'Horloge,
comme sur ceux de Barcelone et New York, de Paris ou de Londres.
Tes yeux noirs me regardent. Entre l'obscurité et la blancheur des draps.
Nous avons cinquante ans. C'est la même magie. Le même envoûtement.
De ce regard intense qui me reconstitue, me pulvérise autant qu'il peut me reconstruire.
Et sur le Pacifique, c'est l'aube toujours intacte, des amours éternelles qui traverseront tout.
Nos jambes emmêlées, nos sexes satisfaits, nos souffles se mélangent à nos yeux captivés.
Face à face. Nez à nez. La lumière est étrange. Et me vient ce sourire qu'on ne peut réprimer.
Quand dix ans ont passé. Un battement de cils. Que le studio est loin au pied du campanile.

Qu'on oublierait l'école installée à Brooklyn et qui fait référence au nord du continent.
Le duplex de Soho. L'adresse à Manhattan. Les tempêtes de neige.
Quand le temps est réduit au noir de tes pupilles qui se visse dans les miennes.
Le soleil de l'Espagne n'est pas que dans son ciel. Je le reconnais là et l'embrasse aussitôt.
Avec tout ce qu'il porte, du passé, de l'enfance, des souvenirs confus, catalans, andalous,
les morts que l'on trimballe, les vies à concevoir, et leurs arborescences.
Un baiser sur ta bouche. Parti sur ton épaule. Et dans le creux du cou.
Quand il y a un espace parfait pour mes mâchoires, mon menton et mes lèvres.
A la peau en lisière des cheveux que je sens. Où mon nez disparaît en réveillant ma fièvre.
Tout mon corps réagit lorsque je te retrouve.

Les piscines se ressemblent. En Floride, à Bali, et sur la Costa Brava.
Je veux y voir ton corps. Les bras sur la margelle. Et tes cheveux mouillés.
Quand tu veux que je vienne t'y rejoindre. D'un sourire forcé par l'éclat de lumières.
Qui font plisser tes yeux aux reflets scintillants. Aux clapotis de l'eau. Au sel de ta prière.
Que j'exauce volontiers. Tiré de ma chilienne. Puisqu'il faut bien trois pas pour venir me noyer.
Aux baisers qu'on se donne. Dans tous les éléments. Toujours prêt à te suivre et à te dévorer.
Où sera la villa que je n'ai pas encore ? Le lieu qui pourrait être le plus beau des décors ?
Aux fantasmes d'été partagé aux contrastes des parfums et des ombres. La sensualité.
Quand j'ai aimé dîner. Manger dans ton assiette. Et boire dans ton verre.

Quand ta main sur ma cuisse, nous goûtions quelques mets et la joie d'être ensemble.
Dans une ville de province où je pouvais rêver.
Quel cadre puis-je offrir aux jeux que j'imagine ? Sinon ce vieux motel ou un embarcadère.
Qui sont mon ambition. La seule qui importe. Pour te voir me fixer au secret d'une chambre.
Aussi fort qu'au parvis pour une quarantaine. La prochaine décade. Le temps qu'il restera.
Je travaille à forger l'histoire que j'espère. Pour déjouer les pièges de la longévité.
Aux palmiers de Venice. De Santa Monica.
Dont je n'ai rien à faire si j'y erre sans toi.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Coup de panique

Publié le

J'imagine la scène. Ces douleurs dans le crâne. Dans la gorge. Les poumons.
Le médecin embarrassé qui doit lâcher le morceau. Deux années à vivre. Nom d'un chien.
Et je dois attendre quoi pour être heureux, là ? D'être mort ?... Deux ans. Quinze jours.
Qu'est-ce que j'en sais ? Je ne vais pas remettre le plaisir ou l'amour à demain.
Quoi ?... Quand je serai vieux et que je ne pourrai plus bander ?
Quand je serai vieux et que je ne ferai plus bander personne ? Nom de Dieu.
Je suis là. Offert. Libre-service. Le bar est ouvert ! Mangez-moi !

Avant que le foie et les poumons ne soient plus bons à rien.
Avant que le cœur ne soit sec comme du caillou.
Chaque minute passée est perdue.
Faites qu'elle ne soit pas gâchée. Par-dessus le marché.
Les jours passent comme des claquements de doigts.
Et je me retourne dans mon lit avec cette angoisse dans les tripes.
Je meurs. Chaque nuit davantage. La jeunesse m'échappe.
Et tout son potentiel.

Il y a cette idée absurde qui ne me lâche pas.
Il n'y a qu'en écrivant que je ne perds pas mon temps.
Et en aimant sans doute. En te faisant l'amour. En embrassant ta bouche.
Il n'y a qu'à nos ébats que la vie a du sens. A nos corps qui s'enlacent.
Aux échanges intimes. Entre nos peaux ventouses. Sur un dernier soupir.
C'est un peu de moiteur. Les deux torses s'épousent. Et je peux respirer.
Mon ventre sur le tien. Qui adhère aussitôt. Comme unique organisme.
Les mouvements s'accordent. A chaque inspiration. Et je peux oublier.
Ce temps que je retiens comme je peux dans trois lignes fiévreuses.

Aligner des mots. Pour fixer cet instant qui ne doit pas mourir.
Il y a les images superbes d'un film qui m'avait bouleversé.
Ta tête sur mon épaule. Je les ai retrouvées. Elles sont là. Sur l'écran.
La robe de Holly Hunter qui se gonfle dans la boue.
A ce moment tragique où elle se tient les mains. Elle s'écroule à nouveau.
Et je suis sous la pluie, avec toi, dans mon lit, et les yeux embués,
je veux des souvenirs pour quand je serai mort.
Le piano déroule ses gouttes d'eau à verse.
Et chacune est une seconde à boire. Je les remercie toutes.
Quand l'orage n'est pas loin aux virages du mois d'août.
Je peux être malade. Je peux vieillir très vite.
Si j'ai ta main broyée dans la mienne aux crises de panique.

La solitude de l'écrivain me fait vomir. Elle m'écoeure. Elle me tue.
Quand je n'écris rien d'assez grand qui mérite autant de sacrifices.
J'accepterais la douleur pour mettre un être au monde.
Pour créer quelque chose qui serait mieux que moi.
Je pourrais laisser ma peau pour une cathédrale.
A l'accouchement terrible d'une œuvre titanesque.
Mais à ce que je fais, je me mords les poignets pour défaire les liens.
Je me suis enchaîné à des ordres factices. Et j'en oublie de vivre.
Que restera-t-il à dire, s'il n'y a rien d'éprouvé qui justifie des livres ?

Je veux bouffer ma vie avant qu'elle ne me bouffe.
Et j'en ferai des pages pour ne pas y rester.
Pour pouvoir les tourner, avancer et m'éteindre.
Sans le poison atroce des regrets monstrueux.
La discipline ne doit en aucun cas être une punition.
La rigueur ne doit pas entraver la jouissance.
Il me faut mes deux jambes.
Ou mourir d'un cancer.
Il me faut tes deux bras.
Ou mourir de chagrin.
On écrit mieux vivant.
Et je suis en sursis.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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