Je prépare la chambre de telle sorte qu'elle n'ait pas l'air apprêtée.
Un moment saisi dans mon intimité tel que je voudrais qu'on le surprenne.
Avec un faux désordre ici, sur le bureau, ou là, dans la bibliothèque.
Lorsque rien ne traîne par ailleurs. J'organise l'espace et la lumière.
Mes fenêtres grandes ouvertes. J'entends des voix basses. Qui gloussent.
L'heure des promenades gitanes dans ma rue. Sous les lanternes et les balcons.
Une jeune fille rit. A plusieurs reprises. Comme aux assauts ludiques de son prétendant.
Elle rit avec une candeur qui n'existe plus que dans les films italiens des Années 50.
Ces roucoulades amoureuses ne me blessent pas. Elles me ravissent.
Je ne suis pas atteint au vif d'une solitude insupportable que je n'aurais pas choisie.
Quand je ne suis pas seul. Que l'on vient me rejoindre.
Et que je ne me sens pas agressé par le bonheur des autres.
Au contraire, ce soir, comme souvent, il participe au mien.
Je suis prêt. Tout est prêt. En appétit de tout ce que la vie propose.
J'ai de la compassion pour les êtres asséchés par trop de frustrations.
Qui se sont interdit des plaisirs et des jeux innocents qui flattent le corps autant que l'âme.
Etouffés par un mélange de jalousie et d'aversion aux démonstrations amoureuses.
Scandalisés par des couples ou la jeunesse flamboyante qui insultent leur condition.
Je suis touché par cette rancune, cette aigreur, à la hauteur du dépit, et du gâchis,
d'une vie qui s'est tenue à l'écart de la sexualité, de la sensualité des autres,
des échanges et du partage, du cœur, et du cul, de la séduction et des jeux érotiques.
Le rire en effet, peut être le départ, le prénom, des orgasmes de la femme séduite.
La première expression d'une relation sexuelle promise. L'aveu d'un consentement.
Celui du désir. Qui écoeure les êtres qui savent le reconnaître lorsqu'il se refuse à eux.
Bien sûr, ils identifient parfaitement ce que veulent dire ces regards et ces sourires,
ces gestes, ces manières, la parade nuptiale pathétique des animaux en rut.
Le rire devient l'émanation du péché, le symptôme du diable et de la perdition.
Lorsque la condamnation, le dégoût, sont à l'échelle de l'envie irrépressible d'être à leur place.
La jalousie féroce qui leur bouffe le cœur. Qui pleure sur lui-même et les actes manqués.
Insupportable de voir ces jeunes filles légèrement vêtues prêtes à mordre la vie.
Ces garçons et ces filles qui flirtent, sous un porche, dans le parc, devant le lycée.
La lumière du bonheur insolent sur des visages, de ceux qui vont main dans la main,
bras dessus, bras dessous, ou conduisant poussettes et famille nombreuse épanouie.
La morosité des autres les rassure. Il faudrait que tout le monde fasse la gueule.
Des visages ternes et fermés. Des corps rigides et des mâchoires serrées.
Voilà ce qui est acceptable. Un peu de pudeur.
Lorsqu'ils n'en ont aucune à exposer leur mal-être.
Je comprends. Et je sais.
Le bonheur des autres, quel qu'il soit, est insoutenable quand on est malheureux.
On brûlerait volontiers comme des sorcières les manifestations de la joie de vivre.
Lorsqu'on trouve au contraire un certain réconfort à trouver aussi triste que soi.
Les regards vides du métro. Les vêtements gris. Les silhouettes fantômes de la rue.
Et ces programmes à la télévision où l'on voit bien plus malheureux encore.
Les guerres et la misère au journal de 20 heures. Le chômage qui explose.
Le témoignage sur un plateau de cette femme trompée par son mari.
On zappe les comédies romantiques américaines et leurs putains de happy ends débiles.
On veut voir cette fille qui en chie parce qu'elle est trop grosse et mal fringuée.
Se dire qu'on ne s'en sort pas si mal. Qu'il y a pire. Et ne rien remettre en question.
Croiser un couple amoureux est une gifle. L'expression du bonheur. Du plaisir.
On se rassure en regardant celui-ci, au restaurant, qui n'a rien à se dire, qui s'ennuie,
et l'on peut se réjouir avec cynisme de la liberté dont on jouit quand on est seul.
Les disputes, les divorces... voilà qui semble nous conforter dans des choix supposés.
On est mieux seul que mal accompagné. Que ferais-je d'un con qui me ferait chier ?
Evidemment. Les échecs sentimentaux des autres nous donneraient raison.
Et nous triomphons en silence lorsque nous consolons cet ami qui vient de se faire larguer.
A l'inverse, l'air béat et idiot de cet autre qui vient de rencontrer cette fille. Une abjection.
On lui déchirerait la gueule pour lui ôter cette expression niaise de l'amour qui se pointe.
Le gloussement stupide des adolescentes au passage d'un garçon. Qui vous arrache le cœur.
Tout ce qui renvoie à une misère affective ou sexuelle. Que l'on vous crache à la figure.
Et l'on se draperait dans des discours de bienséance et de morale. Posé sur les blessures.
La piètre diversion. Le vieux sparadrap qui n'adhère plus. Qui protège mal.
On condamne cette jeunesse oisive et pervertie. Ces filles aux mœurs légères.
Lorsqu'elles feraient mieux d'être tristes, frustrées et cadenassées. Sérieuses et le cœur sec.
Puisqu'il est mal d'être heureux et de prendre du plaisir. De profiter de la vie.
Voilà ce que l'on souhaite. Qu'elles aient une vie de merde. VDM. Ou des chagrins d'amour.
" Je te l'avais dit. Ce garçon n'était pas pour toi. " Puisque les garçons sont tous les mêmes.
Que l'amour ne promet que des déceptions, des humiliations, et des torrents de larmes.
On fait la leçon en vieux sages, ravis de l'échec qui s'accorde à nos propres conditions.
Quand nous aurions été intimement misérables de voir ces enfants plus heureux que nous.
Aussi vrai que le chagrin environnant est un confort pour nos vies désastreuses,
l'ivresse du plaisir et du bonheur vient nous déranger, tout déranger.
Un désordre. Qui nous bouscule. Nous violente. Nous prend par le col.
" C'est comme ça que tu vis ? Tu n'as pas l'impression de perdre ton temps ? "
On ne veut pas entendre que l'on a raté sa vie. Qu'on est un mort vivant.
Remettre en question les choix ou les résignations. Un coup de poing dans le ventre.
Le bonheur est à vomir. Et l'on irait au couvent pour le tenir à distance.
Se tenir loin des tentations, toutes diaboliques, qui pourrissent le monde.
Fuir cette société de divertissement, de consommation, de pornographie.
En se mutilant soi-même. Choisir la castration.
Je ne juge pas la mère épouvantée à l'éveil de la sexualité de ses enfants.
Je ne juge pas celle qui a giflé sa fille quand elle a parlé de capotes ou de pilule.
Qui a puni son fils en trouvant des sites scandaleux dans l'historique d'internet.
Je ne juge pas les parents qui ont peur pour leurs enfants et veulent veiller au grain.
Mais je grimace tout de même, quand l'explication vaudrait mieux qu'une gifle,
et grimace d'autant plus lorsque point un transfert qui pourrit les échanges.
Les histoires se superposent. Et la violence est l'expression d'une douleur intime.
Quand les mots ne sortent pas de la poitrine. Qu'on s'interdit d'exprimer sa faiblesse.
Par orgueil. Par pudeur. Pour garder une dignité qui se retourne contre nous.
Et le chagrin contenu, dissimulé, se transforme en colère. En fureur. Et en rage.
Puisqu'il doit sortir quand même. Et part avec la pression des geysers fulgurants.
Incontrôlables. Avec une force que l'on ne se connaissait pas. Aveugle et maléfique.
L'envie de casser la gueule à ce type. Ou de tuer celui-là. Parce qu'il ne vous aime plus.
Parce qu'on est impuissant. Qu'aucun mot désormais ne saurait le convaincre.
Et je gifle mon gosse qui a embrassé cette fille à l'école, dans une montée de fièvre,
parce que mon mari ne m'embrasse plus, qu'il ne me fait plus l'amour.
Et je punis ma nouvelle copine de tout le mal que m'a fait la précédente.
Quand le désespoir se venge toujours sur les mauvaises personnes.
Je suis désolé d'autant d'errances, de torpeurs dans ces cœurs qui dérivent.
Qui ne parviennent pas à dire le fond de leurs caprices enfantins légitimes.
" Aime-moi. Dis-moi que tu m'aimes. Ne me laisse pas. J'ai besoin de toi. "
L'aveu de la dépendance affective. Lorsqu'il faut être un homme. Un adulte.
" Fais-moi l'amour. Serre-moi dans tes bras. " Les mots restent prostrés.
Et les baisers se perdent. Et les bouches se sèchent. Les cœurs. Les vagins.
La sécheresse gagne du terrain. Nécrose de tout un corps. Et l'âme se débat.
Et l'âme se révolte. Je ne veux pas être enterrée vivante. Je veux vivre.
Quand on ne peut pas reprocher aux autres de le faire.
Cette épouse délaissée se tourne vers la religion.
Celle-ci finit même par trouver la sexualité profondément répugnante.
La nudité affichée dans les rues devient un outrage. Il faudra prier deux fois plus.
On demande un ordre moral. On demande de voiler tout ce qui pourrait tenter.
Et bien des religieux se retrouvent d'accord. Le désir est dangereux.
Et le sexe, à qui nous devons tous la vie, ne saurait être un plaisir.
Puisqu'il faut enfanter dans la douleur. Dans la culpabilité et le sacrifice.
La femme elle-même est un danger. Les bonnes sœurs portent la moustache.
Une fille respectable ne se maquille pas. Dissimule son corps et sa féminité.
Surtout, ne pas éveiller le désir, ne pas rouler du cul pour appeler le sexe.
Comme des chiennes lubriques que sont toutes les femmes qui prennent leur pied.
Comment ? L'œuvre de Dieu ? Une célébration de la vie et de ses bienfaits ?
Pourquoi diable a-t-il mis le plaisir et l'orgasme au milieu de l'acte de la reproduction ?
Les fidèles intègres acceptent-ils l'idée que Dieu puisse être responsable de cette perversion ?
Ou considèrent-ils que c'est l'œuvre du diable ? Un rival à leur Dieu tout puissant ?
Soit leur divinité n'est pas omnipotente et ne tient pas le monde qu'elle est censée avoir créé,
soit elle est coupable d'avoir mis autant de plaisirs indicibles à concevoir des enfants.
Si Dieu a créé le désir, le plaisir, et l'amour, s'il en est responsable, rendons-lui hommage.
Il serait un foutu pervers d'avoir créé autant de fruits pour nous les interdire ensuite.
Pourrait-il condamner les hommes de jouir de ce qu'il leur a donné ?
Dieu m'a donné une bite. Pour pisser. Faire des gosses. Et donner du plaisir.
Et je ne vois rien de mal aux trois activités.
Cette épouse délaissée ne croit pas en Dieu, mais se détourne tout autant des hommes.
Elle ne se tourne pas pour autant vers les femmes, ce qui aurait pu être une option.
Elle s'empêche de prendre du plaisir à manger. Parce qu'elle s'estime trop grosse.
Fait des régimes depuis mille ans. Torture son corps et son esprit.
Pourquoi diable Dieu a-t-il mis aussi du plaisir dans l'acte de manger ? Décidément...
Elle ne croit pas en Dieu. Ne se pose pas la question en ces termes, bien sûr.
Mais n'en est pas moins déterminée à se punir, à se contraindre, pour d'étranges raisons.
Les croyants n'ont pas le monopole de la culpabilité. Et d'une once de plaisir à la frustration.
Du sadomasochisme. Quand on peut aimer avoir mal. Aimer être malheureux.
Aimer se dégrader et se faire pitié. Il y a un plaisir inavouable à ce plaisir tordu.
Que maman fasse son fichu régime si ça lui chante, mais qu'elle nous donne à manger !
Pourquoi la famille serait-elle prise en otage de ses névroses et de ses déviances ?
Ne dégoûte pas les autres de la nourriture. Ne dégoûte pas les autres des hommes et du sexe.
Tu as le droit d'être malheureuse. Tu as le droit de trouver du plaisir dans l'abstinence.
Mais nous avons le droit d'être différents. D'aimer bouffer et de baiser. D'aimer aimer.
Je prépare la chambre. Je prépare le lit. Le cœur léger.
Le drap housse un peu rêche. Immaculé. Parfaitement tendu sur le matelas.
Il sent l'adoucissant. Pas un poil de couilles. Pas un cheveu. Sous le plat de ma main.
Je caresse le coton et l'idée de t'y étendre. Je cale les oreillers. Et j'inspecte la pièce.
Le rire d'une jeune gitane ne se moque pas de moi. Dans la rue. Elle minaude.
Un garçon lui tourne autour. Je suis content pour elle. Je suis content pour nous.
Le bonheur ne me rend pas triste. Le bonheur me rend heureux.
Cela n'a pas toujours été le cas. Il m'a crevé le cœur bien souvent.
Quand j'étais incapable de le recevoir ou d'en tirer profit.
Mais j'ai appris, sans y prendre garde, à m'ouvrir à nouveau.
A m'y abandonner sans le moindre scrupule. A lui ouvrir les bras. Le serrer contre moi.
L'embrasser en entier, en souriant, en confiance, avec l'émotion propre aux retrouvailles.
Qu'il est bon d'être aimé, d'être heureux et de vivre. Quand d'autres ne peuvent plus.
Et par amour pour eux, je profite du monde qu'on nous prête pour un temps.
Quel que soit le moyen, le chemin, gâcher le moins possible ce qui est le plus précieux.
Ces jours qui nous échappent et ne reviendront plus. Le soleil. Cette pomme.
L'amour à pleines dents. Le rire des enfants. Et le chat qui ronronne.
La paix est agréable. Possible avant la tombe. La paix avec soi-même.
Quand il n'y a rien de mal à se trouver aimable et à se pardonner.
Tu vas venir et je vais t'aimer aussi fort que je m'aime moi-même.
Que je m'aime si heureux et amoureux de toi. Qui peux donner un sens à ma vie éphémère.
Qui me rends beau, vivant, utile et agréable. Moi et cette chambre. Cette rue. Cette ville.
Et le rire bébête de la jeune gitane. Quand le monde devient doux et complice. Bienveillant.
Il n'y a de frustrations qu'à nos propres manœuvres, à nos seules décisions.
Aux choses dont on se prive. Celles qu'on se refuse et que l'on s'interdit.
Le malheur est un choix. Et le bonheur un autre.
Assumer l'un comme l'autre est une autre paire de manches.
Lorsqu'on réussit aussi bien à culpabiliser toujours qu'à se déresponsabiliser.
Que nous ne sommes pas à un paradoxe près. Qu'on peut être bourreau et victime.
De soi-même et des autres. Avec la même sincérité. Aux méandres de la psyché.
L'humeur elle-même sait être versatile. Et la vision du monde lunatique avec elle.
L'euphorie est tranquille. Dans ma soirée d'automne étrangement sereine.
A t'attendre dans un lieu qui avait bien failli me sortir par les yeux.
Dans lequel j'ai failli me sentir prisonnier. Que j'aurais pu haïr ou aimer détester.
J'aurais pu aussi bien changer mon regard sur ma vie, mon amour, et ta propre personne.
La mépriser, la maudire, pour m'aider à partir. La vomir aussi fort que je l'avais aimée.
Par une opération qui m'échappe en partie, ça ne s'est pas produit. Et la chambre est superbe.
Le platane. Le parvis. Les ombres familières. Le monde que je me suis fait.
J'y suis bien. Même seul. Quand j'y suis à ma place.
Et que les gens qui s'aiment ont ma bénédiction.
Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan