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L'information, si elle éclaire

Publié le

Le One-to-One permis par internet. Des infos transmises à l'horizontale.
Comme des traînées de poudre. D'un smart phone à l'autre.
Lorsque les figures du 20h à la télévision n'ont plus aucun pouvoir.
Internet et les écrans mobiles ont fait exploser la pyramide.
Ils ont réduit le temps et l'espace. Détruisant bien des monopoles.
Lorsque nous pouvons être connectés en permanence. Où que nous soyons.
Nous informer les uns les autres. Un post sur FB. Un texto. Un tweet.
Tous journalistes, reporters, espions, paparazzi ou sentinelles.
Quoi qu'il arrive. Une photo. Une vidéo. Et le buzz qui s'en suit.
Lorsque même les chaînes d'info continue sont désormais à la traîne.
Il est fini le temps, devenu archéologique, où Roger Gicquel écrasait les écrits,
en apparaissant seul pour donner la becquée au bon peuple de France.
Dans cette déflagration qui nous abandonne à notre seul libre arbitre,
où nous devons séparer le bon grain de l'ivraie, trier le vrai du faux,
le possible du fantaisiste, le réel de l'improbable, l'info de la rumeur,
lorsque même des médias institutionnels arrivent à se tromper,
la confusion fait boule de neige lorsque tout le monde peut agir, influer,
et que personne n'est responsable de ce qui est propagé.
A l'heure où des assurances, déjà, ont décidé d'intégrer la protection de la vie privée,
de la réputation du cadre moyen comme de l'élève de lycée sur les réseaux sociaux,
dans l'offre des couvertures individuelles, on voit bien l'étendue des dangers.
Aussi vaste que celle des bénéfices évidents.
Puisqu'il y a un progrès indéniable à ne plus dépendre de la seule voix de la télévision.
Des messages de l'Etat comme de ceux de groupes industriels, qui, les uns et les autres,
pouvaient faire l'opinion à leur guise, souvent main dans la main.
Mais la propagande, même fragmentée, reste de la propagande.

Ces avancées technologiques, qui ne marquent que le début d'une révolution en marche,
appuient une dynamique de l'individualisation poussée à son extrémité.
Et c'est ici que réside le danger qui pourrait nous être fatal.
Nous ne devons pas oublier la nécessité du groupe et de la collectivité
indispensable à notre bonheur comme à notre survie.
Ce pourquoi il faut renforcer en parallèle le patrimoine commun.
L'avance fulgurante prise par l'individualisme menace l'équilibre général.
Et nous devons travailler à trouver un moyen de garder un socle partagé,
de valeurs, de règles, de normes, de perception du réel, qui permet une civilisation.
On a vu dans Wikipedia, une volonté pratiquement citoyenne, supposée spontanée,
de démocratiser le savoir de façon participative, où chacun peut apporter sa pierre,
contrôler, rectifier, corriger, quand chacun peut être aussi bien acteur que vigile.
Mais l'humain étant encore incarné sur un territoire défini qu'il continue à habiter,
côtoyant donc de fait ses congénères dans la cité, même si, on peut le déplorer,
il tend à s'isoler toujours plus davantage de l'environnement direct,
il ne peut se contenter de choisir ses amis sur FB, reste confronté aux autres,
et cela demande bien plus qu'un simple contrat social.
La culture n'est pas seulement la musique, les arts plastiques et la littérature.
L'histoire, par exemple, de sa région, de son pays, de l'humanité entière,
permet de se construire soi-même, de se situer dans le temps, l'espace,
comme de se positionner dans le groupe, dans le monde, savoir d'où l'on vient,
comprendre pourquoi ce qui est est, par quel chemin nous y sommes arrivés.
Et il faut compter sur l'école sans doute, devenue plus utile que jamais,
pour fédérer toutes les individualités exacerbées par les nouvelles technologies.
Nous ne pourrons pas faire l'économie d'une source commune de données,
tenues pour acquises, de théories que la science se fera comme toujours un devoir
de remettre en question, puisque le socle n'a pas pour ambition d'être figé,
de perceptions et de définitions de la réalité sur lesquelles il faut bien se mettre d'accord.
Il n'y a pas d'individu sans le groupe et pas de groupe sans conventions.

La première de toutes, on le sait, est celle de la langue.
Pour exprimer ses émotions propres comme ses revendications aux autres,
il reste cette concession à faire de partager les mêmes codes et les mêmes règles.
Se soumettre à la langue du groupe est le préalable à la liberté individuelle.
Et le pouvoir qu'elle donne à l'individu qui la maîtrise vaut bien ce petit compromis.
On tient cette constatation depuis le XVIIIème siècle sans doute,
qui est d'autant plus imposante à l'heure de la multiplication frénétique des médias,
à l'ère de l'instantané et de l'immédiateté où les filtres n'existent pas encore vraiment :
la liberté peut se retourner contre vous-même si vous ne savez pas vous en servir.
Elle peut être votre pire ennemie si vous ne savez pas la canaliser et la contrôler.
Cela tient au fait que l'individu n'est pas seul au monde. Heureusement pour lui.
Et qu'il est de son propre intérêt de savoir respecter la liberté de ceux qui l'entourent.
L'équilibre est subtil, mais il est nécessaire. Pour son propre bien comme celui de tous.
Il n'est donc pas inopportun de proposer à chacun ce qui sera norme pour l'ensemble.
Et ce ne sera pas tyrannique si l'on accepte l'idée de la démocratie.
Chacun reste libre de participer, de contribuer, et en bout de chaîne, d'adhérer ou pas.
Mais il est vital de comprendre que l'intérêt particulier et l'intérêt général
ne sont pas des intérêts contradictoires, lorsqu'ils sont dépendants l'un de l'autre.
Ainsi, je tiens à appuyer ici l'idée qu'il faut plus que jamais investir sur l'école.
Que c'est le dernier lieu, aux mutations de nos sociétés, où l'on peut véritablement
se confronter à la différence, à l'autre, comme aux contraintes et aux contrariétés.
Lorsque sa mission essentielle est précisément de nous apprendre à vivre ensemble.
Voilà le lieu où nous découvrons que nous ne sommes pas seuls,
même à l'abri factice de l'entre soi, et où nous pouvons admettre qu'il est positif
ou juste incontournable, de participer autant à la cohésion sociale qu'à la paix civile.
Voilà le dernier lieu où nous pourrons être confrontés aux autres perceptions du réel,
lorsque la tendance est toujours de se replier sur les nôtres, y compris sur internet,
et où nous pourrons convenir du champ commun des vérités acquises.
Puisqu'il faut comprendre que la réalité même des choses est une vue subjective.
Et qu'il n'y a de réel que ce que nous voulons comme tel.

A ce sujet, j'ai toujours contesté le terme de virtuel associé abusivement à l'internet.
Les relations qui s'y créent ne sont pas plus réduites au possible qu'au coin de votre rue.
Et l'on dépasse le potentiel, largement, aux rencontres, aux correspondances, aux amitiés,
qui peuvent se former à distance sans que les protagonistes ne se soient approchés
matériellement ou physiquement. Le média ne change pas la réalité des choses.
Il ne saurait changer la réalité ni des personnes, ni des informations.
La question n'est donc pas internet, qui n'est pas responsable des dérives observées,
d'autant que ce moyen technique sera tôt ou tard obsolète, il s'agit seulement de nous.
De ce que nous voulons pour nous-mêmes, quel que soit le niveau technologique.
Il s'agit à chaque révolution industrielle de reconfigurer notre manière de vivre ensemble.
Puisque nous sommes condamnés à le faire aussi longtemps qu'il y aura une humanité.
Si la vérité peut être - et doit être sans doute - quelque chose de privé et individuel,
comme tout ce qui relève de la conviction politique ou de la confession religieuse,
la réalité, elle, est la responsabilité de la subjectivité collective.
Elle diffère d'une culture à l'autre, d'une civilisation à l'autre.
Quand elle diffère autant, d'une société à l'autre, au même instant mais en des lieux divers,
qu'au sein d'une même société, au même lieu, au fil des siècles ou des décades.
Ainsi, la réalité des choses, aujourd'hui, est différente en Europe et en Chine.
Le rapport à l'individu, au temps, à la vie, à la mort, au travail, à la famille.
Mais la réalité des choses est aussi différente entre l'Europe du XIXème siècle
et l'Europe d'aujourd'hui, lorsque le temps se charge de modifier nos certitudes.
La terre n'est pas plate. Et c'est elle qui tourne autour du soleil. Sans doute.
Quand nous en sommes à d'autres théories, posées avant d'être abandonnées à leur tour.
Puisque nous sommes, particulièrement en Occident, sensibles à la preuve scientifique.
Mais il est aisé de démontrer que nous tenons pour bases des choses moins objectives.
Dans nos rapports aux autres, au monde, et à notre propre existence.
Même si nous choisissons la rationalité, il s'agit encore d'un choix et donc d'un parti pris.
Ce qui indique combien la réalité ne dépend pas d'elle-même,
mais seulement de ceux qui l'observent pour en faire quelque chose.

Ainsi, je m'amuse des mutations dans le métro ou dans la rue.
Lorsque les gens donnent l'impression de parler tout seul, le portable à l'oreille.
Que chacun communique avec le reste du monde comme ignorant l'environnement direct.
Que l'on peut s'agacer de voir des amis incapables de s'empêcher de répondre à un texto,
comme si tout était urgent, ivres d'un prétendu devoir de réactivité, lorsque vous êtes là,
en face d'eux, supposés partager un moment avec eux condamné à être pollué par l'extérieur.
Il y a bien des changements qui paraissent aussi inconvenants qu'effrayants.
Lorsqu'ils sont plutôt comiques si l'on ne tient pas à les dramatiser.
Ceux qui ont connu l'avant internet et l'avant téléphones portables, dont je suis,
savent en effet qu'il y a d'autres façons de vivre et de communiquer.
Mais dire que c'est mieux ou moins bien reste un jugement de valeur.
Et si je ne supporte pas que ma vie soit parasitée par l'hystérie de la connexion permanente,
je suis libre de laisser la machine gérer pour moi les messages, dans des boîtes e.mails
comme sur des répondeurs, de consulter et répondre quand bon me semblera.
Chacun reste libre, malgré les pressions certes très fortes, de gérer son temps,
ses communications, de choisir l'ordre des priorités, lorsque tout à coup, on s'en étonne,
être injoignable devient un luxe souvent perçu désormais comme une marque de mépris.
Quand on sait combien ne pas obtenir de réactions simultanées est reçu comme un affront.
Ici, dans des relations particulières de personne à personne, les choses s'arrangent toujours.
Le seuil de tolérance s'est réduit à l'accélération des moyens de riposte instantanée,
sans doute, mais il y a toujours un moyen d'expliquer que nous avions autre chose à faire,
comme on a toujours fait, même au temps de la correspondance écrite et postale,
pour justifier notre égoïsme ou notre indifférence, qui restent parfaitement légitimes.
Ce qui m'inquiète n'est donc pas les rapports entre personnes, qui, au fond,
se fraient toujours un chemin heureusement sinueux entre sincérité et hypocrisie,
mais les rapports entre les personnes et leurs sociétés.
Ceux qui participent à l'élaboration de notre propre identité.
Quand il est question notamment d'y maintenir un consensus sur une vision du monde.
Et de nous accorder sur ce que nous tenons pour exact, pour juste ou simplement pour vrai.
De la même façon qu'il fallait autrefois expliquer aux enfants, devant la télévision,
la différence entre la réalité et la fiction, entre le cinéma et l'actualité, il faut désormais,
à l'heure d'internet où il n'existe plus les filtres des journalistes et des commentateurs,
expliquer qu'une information, d'où qu'elle vienne, doit être vérifiée, recoupée,
réfléchir à deux fois avant de publier quoi que ce soit, réfléchir aux conséquences,
d'autant plus lorsque la moindre intervention est gravée dans le marbre du web.
La liberté est formidable. Notamment parce qu'elle responsabilise.
Mais il ne faut pas oublier précisément qu'elle le fait.
Sans ces médias uniques et ces anciennes élites qui pensaient pour nous,
et que nous ne sommes pas obligés de regretter, il ne nous reste plus qu'à penser,
par nous-mêmes, et l'esprit critique dont on a chanté les louanges il y a trois siècles,
devient aujourd'hui, plus que jamais, à la fois un droit et un devoir.

Nous voici donc livrés à nous-mêmes.
Au paroxysme de l'individualisme triomphant.
Nous pouvons nous réjouir de nous être débarrassés de pouvoirs concentrés,
des monopoles qui contrôlaient l'information pour mieux nous manipuler sans doute.
Mais l'abondance et le foisonnement de l'information a des effets pervers.
Trop d'info tue l'info et le résultat est le même qu'à l'ère des médias de masse.
En passant ici aussi de pratiques soviétiques à des pratiques ultra-libérales,
nous observons que, d'un excès à l'autre, nous ne favorisons jamais l'individu,
qui, considéré comme consommateur, n'est pas davantage servi comme citoyen.
L'addiction est aussi liberticide que la censure.
Et l'éducation reste le seul moyen de donner une chance d'avoir une existence propre.
Les journalistes, au temps où ils servaient encore à quelque chose, apprenaient un métier,
à vérifier sans doute, comme à classer les informations, lorsqu'on n'échappe pas,
dans la vie publique comme dans la vie privée, à des hiérarchisations.
Tout ne se vaut pas. Et il y a des choses plus importantes que d'autres.
Notamment en raison d'une réalité que nous nous accordons toujours, bien que modifiée,
qui est celle du temps.
Il est bon d'avoir sa propre hiérarchisation, sa morale, sa discipline, ses convictions,
mais il est nécessaire de les contextualiser dans un paradigme qui permet de se situer,
comme personne, autrement que par GPS, dans une autre réalité qui est celle du groupe.
Il faut convenir d'une hiérarchisation commune, à des échelles diverses,
pour continuer à constituer des sociétés, quelles qu'en soient les frontières,
se mettre d'accord sur la valeur que l'on donne à la vie, à la mort, au temps, aux personnes,

de façon collective, quand on ne peut être subversif ou marginal sans un ordre des choses.
Que l'on ne saurait accepter s'il nous est imposé. Bien entendu.
Pour peu que l'on reste attaché aux principes démocratiques.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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De la Bastille au Champ-de-Mars

Publié le

Ainsi, ce n'est pas la prise de la Bastille que nous fêtons.
Mais la Fête de la Fédération organisée l'année suivante.
Et l'idée de commémorer l'unité et l'indivisibilité de la nation me convient mieux
que celle de célébrer les moments où une France était dressée contre l'autre.
Les révoltes, les exactions, la Terreur elle-même, étaient sans doute des passages obligés.
Lorsque le peuple crevait de faim et que l'Ancien Régime, despotique,
ne pouvait plus simplement concéder des réformes.
Et le sang versé, comme les têtes coupées, qui peuvent provoquer une indignation légitime,
ne sauraient faire oublier les victimes bien plus nombreuses d'une tyrannie séculaire.
Bien sûr, on peut avoir une pensée émue pour Monsieur de Launay.
Comme pour bien d'autres victimes de la Révolution.
Mais il faut bien entendre que la réaction est à la hauteur de l'oppression.
De façon mécanique.
Et qu'il y a eu, manifestement, à cette époque ultra-sensible, attisée par une famine,
un manque de discernement au sommet de l'Etat bien au-delà de la faute politique.
Et que bien des erreurs d'appréciation aux conséquences atroces auraient pu être évitées...
Il serait trop facile de déresponsabiliser toutes les victimes de la Révolution.
Mais bien sûr, si c'est par le feu qu'il fallait passer pour trouver la lumière,
on ne peut se réjouir de voir des têtes danser enfoncées sur leurs piques.
Et comme à mon habitude, je pleure à ces horreurs, sur les victimes immédiates,
comme sur les personnes réduites à s'abandonner à de telles monstruosités.
Mon cœur saigne autant aux persécutés, quand la chasse aux sorcières a toujours
son cortège de violences et d'injustices aussi insoutenables les unes que les autres,
qu'aux hommes affamés, transformés en loups féroces, en bêtes furieuses,
qui derrière des idéaux louables acéraient leur seul instinct de survie.

Le Titanic était lancé sur l'iceberg et ne pouvait plus reculer.
Malgré les efforts du Roi pour sauver les meubles en dernière minute.
Les dés étaient jetés.
Lorsqu'il fallut plus d'un siècle à la Révolution Française
pour accoucher de son idéal démocratique et républicain.
Certains peuvent considérer à juste titre que le travail est encore loin de son terme.
Mais, quelles que soient les imperfections de nos régimes successifs depuis 1789,
il est essentiel de garder le goût de l'œuvre commune, de la communauté de destin,
de la nation qui, face aux accélérations de la globalisation, doit se mobiliser,
rester unie, et célébrer ce qui rassemble plutôt que ce qui divise.
Je n'aime pas ce qui alimente l'anticléricalisme.
Pas plus que ce qui alimente l'antisémitisme, l'islamophobie et j'en passe.
Je n'aime pas ce qui stigmatise les aristocrates.
Pas plus que ce qui stigmatise les femmes, les étrangers,
ou les gens de couleurs différentes.
Je n'aime pas ce qui exclut.
Ce pourquoi je préfère, à la France déchirée du 14 juillet 1789,
célébrer celle, enfin réunie, du 14 juillet 1790.
Même s'il fallait la première pour rendre la seconde possible.
L'équilibre fragile de la Monarchie Constitutionnelle n'a pas tenu longtemps,
qu'on le regrette ou non, mais au-delà des convictions et des idéologies,
de l'abolition de privilèges qui ne sont jamais, certes, que redéployés ailleurs,
d'un système politique idéal, condamné à demeurer en perpétuelle construction,
il s'agissait ici, même avec l'espoir d'un autre contexte institutionnel,
que l'on soit républicain ou pas, de fêter la réconciliation.
Et la naissance de la nation française.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Vérone

Publié le

Ce n'était pas une bouteille à la mer.
Je cherchais à comprendre qui faisait quoi dans ce pays. Le mien.
J'avais repris des contacts. Redécouvrais ma ville.
Etourdi par bien des changements qui me ravissaient.
Et j'essayais de voir avec qui j'allais bien pouvoir travailler.
Ce n'était plus Paris. Ce qui présentait autant d'avantages que d'inconvénients.
Ma peau avait changé de couleur et je pouvais voir les étoiles dans le ciel.
L'air, l'eau et la nourriture... tout semblait meilleur.
Même depuis mon cabanon humide et humiliant.
Sans parler des amis, de la famille, que j'avais si longtemps abandonnés,
tous ceux restés ici, que je retrouvais, et me donnaient soudain une vie sociale
bien plus intense et soutenue qu'à Montmartre où je m'étais desséché.
Je venais à peine de m'extirper d'une catastrophe industrielle.
Avais survécu au naufrage et nagé jusqu'aux plages de l'enfance.
Indifférent à l'actualité sportive, je n'ai pas pu faire comme si l'Espagne n'avait pas gagné.
Tant Perpignan frémissait de cette victoire et la fièvre était perceptible depuis chez moi.
Cette fierté d'avoir du sang espagnol ainsi excitée, même à distance,
avait sans doute dû m'orienter dans les recherches que je faisais sur internet.
Après tout, le Roussillon est la première marche de la Péninsule Ibérique.
Et sur Facebook aussi, je passais en revue les contacts dont je ne connaissais que le tiers.
Je ne dis pas que je n'ai pas été sensible à l'image. Mais je ne m'imaginais rien.
Comment ne pas être sensible au regard qui faisait fondre l'écran de l'ordinateur ?
Toujours est-il que voilà. Il y a deux ans. Exactement deux ans.
J'ai envoyé un message pour me présenter.

La photo, je l'ai dans la tête. Elle est gravée.
Et j'ai retrouvé la posture comme la densité bien des fois ensuite.
Sur un coin d'oreiller. Cela me saisissait. Me broyait le cœur en me procurant du plaisir.
Comme si le regard sur internet qui m'avait fusillé me regardait déjà sans le savoir.
C'est moi qu'il regardait en effet, dans l'obscurité de mon premier étage.
Cette douce tempête m'était destinée. Et je pouvais en avoir eu l'intuition.
Merci mon Dieu. Pour le départ de Paris. Pour la victoire de l'Espagne.
Alors que la fameuse Dance of the Knights de Prokofiev
fait vibrer mes vitres depuis le Campo Santo voisin, impériale, impérieuse,
avec son effet de marche de géant, à grands coups de cordes, de cors et de trombones,
je me retrouve au pied de mon campanile, fenêtres ouvertes, à remercier le Ciel.
Il fallait que j'envoie ce message et je l'ai envoyé.
Il fallait que tu y répondes et tu y as répondu.
Et à cette soirée d'été, où Roméo et Juliette sont à mon balcon, tous les deux,
dans un tourbillon de geysers et de roulements de timbales, volcaniques,
j'envoie un baiser à St-Jean et ses constellations divines.
Le bonheur qui est le mien n'est jamais retombé en deux ans.
Malgré les doutes, les questions, les coups de panique,
jamais le diable ne m'a repris pour me ramener au fond de l'eau.
Aux amours impossibles, Prokofiev a offert sa plus belle partition,
et je pense aux amants empêchés, déchirés, qui n'ont pas eu notre chance.

Le temps est une curiosité. Que sont deux ans ?
Au moment présent, ils sont les cuivres étincelants d'un ballet que je ne vois pas.
Le mois de juillet qui rapporte ses bienfaits aux corps assoiffés de caresses.
Je n'ai pas bougé. Au centre d'un mobile cosmique. Où tout tourne autour de moi.
C'était hier. C'était il y a dix minutes. C'était il y a deux mois.
Je rédige un e.mail. Face à cette fenêtre que j'ai habitée près du parc.
Je retrouve les sensations du carrelage et des murs, des tissus et des cartons.
Facebook est une bénédiction.
Voilà bien un réseau toujours prêt pour la révolution.
La mienne, on la connaît. Autour d'un soleil qui est toujours brûlant.
Ce n'était pas une bouteille à la mer.
C'était la réunification.
C'était des retrouvailles.
Montaigu. Capulet.
Et mon cœur est complet.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Féminin

Publié le

Ses talons menacent de se briser au moindre pas.
Ils sont fins comme des crayons à papier.
Elle essaie d'alléger son propre corps, couronné d'un chignon vertical.
Se fait longiligne. Devient une droite. Rentre le ventre. Tente de flotter.
Dans sa robe orange. Elle avance sur la pointe de pieds. Des crayons à papier.
Dont le bruit sur l'asphalte raie le cœur quand on craint la rupture.
Le simple fait de marcher devient une performance.
A chaque pas qu'elle fait, chaque mètre gagné devient une victoire.
Lorsqu'elle porte son allure avec une dignité qui force le respect.
Des lunettes noires lui mangent le visage. Elle est Audrey Hepburn.
Le chignon est Soixante. Voilà qui est assumé.
Le tapis de la rue est chaotique. Elle ne peut s'arrêter au milieu du gué.
La place n'est plus qu'à quelques mètres où l'attend une amie.
Le temps de l'embrasser et voilà une pause méritée.
Perchée sur ses crayons. Les mollets dessinés. Voilà qu'elle peut souffler.
Elle est belle. Dans les efforts qu'elle fait pour l'être.
Sa silhouette est une œuvre d'art. Quand tout fut étudié.
Et mon désir pour elle me ferait perdre pied.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Andy Cook

Publié le

Andy le cocker était tout excité. La promenade du jour. Pensez donc.
C'est Tom, qui, du haut de ses huit ans, le tient en laisse.
Et le chien tire sur la corde, fébrile. Il veut absolument arriver à ce coin du parc.
Où il a senti quelque chose à distance. " Tout doux Andy ! On y va. Tout doux ! "
Le garçon doit faire un pas en arrière pour récupérer la tong perdue en route.
S'emmêlant les pinceaux à la traction de son chien décidé sur le chemin de terre.
La tête basse. Le museau au ras du sol. Les oreilles traînant dans la poussière.
Exprimant un enthousiasme et sa joie en frétillant du postérieur. Volontaire.
Qui furent communicatifs lorsque Tom riait de bon cœur à l'impatience de son chien.
" Tu vas me faire tomber Andy ! Je ne suis pas chaussé pour courir dans la terre !... "
Les arbres filtraient le soleil qui neigeait en flocons incandescents sur le gazon.
Ils s'éloignèrent de la fontaine qui bruissait au milieu de son grand bassin.
Celui où les parents, installés sur les bancs, à l'ombre, profitaient du havre de fraîcheur.
Derrière les immenses troncs de platanes, le chien tourna vers les derniers palmiers.
Conduisant Tom vers une ancienne cage prise dans la roche, laissée vide, à l'abandon.
Une sorte de geôle rouillée comme on en trouve dans les zoos désaffectés.
Entre la volière et le rocher aux singes. Lovée dans un relief artificiel où Andy aboya.
Le cocker regardait son maître. Semblait vouloir lui dire quelque chose.
" Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce que tu as trouvé ? Je ne comprends pas. "
L'enfant, un peu méfiant, jeta un œil sur l'enclos couvert de brindilles et de feuilles mortes.
Il était évident que le lieu n'avait pas été utilisé depuis les lustres. " Il n'y a rien Andy ! "
Mais le chien insistait. Il jappait toujours. Sans grogner ni manifester de l'hostilité.
Au contraire. Andy était à la fête. Tom voulait savoir ce qui réjouissait l'animal à ce point.
Se penchant vers la grille, il se rendit compte qu'elle était ouverte.
Le cocker s'engouffra à l'intérieur et y entraîna Tom qui n'eut pas le temps de protester.
Il poussa juste un long cri interminable qui dura tout le long de sa chute,
lorsque le sol instable s'ouvrit sous ses pieds.

Le chien et son maître furent emportés dans un gigantesque toboggan
qui fit bien des boucles et des arabesques dans l'immense cavité d'une grotte souterraine.
L'enfant ne cessa de crier, frôlant la roche, passant entre les stalactites multicolores,
sous des chutes d'eau majestueuses, avant d'arriver plus bas au niveau d'arbres étranges,
de champignons géants, pour être expulsé de la rampe bien des minutes plus tard,
dans un bassin d'eau tiède et verdâtre où Andy l'avait précédé.
Le chien semblait savoir qu'ils n'étaient pas au bout de leur course. Il nageait vers la rive.
" Andy ? Andy où es-tu ? " L'enfant sortant la tête de l'eau aperçut enfin son compagnon.
Et se mit à avancer dans sa direction. " Tu vas bien mon chien ? Tout va bien ?... "
Le cocker était sorti de l'eau et se posta sur ce qui ressemblait à une plage de sable.
Il secoua son pelage pour le sécher frénétiquement en attendant son maître.
Le garçon fit quelques brasses pour le rejoindre, le cœur battant, encore sous le choc,
sortit du petit lac pour saisir la laisse d'Andy qui se dressa sur ses pattes arrière.
Il se tint droit, les poings sur les hanches et dit à l'enfant :
" Maintenant, ça ne te dérangerait pas de me débarrasser de tout ça ? "
Tom, qui essorait son bermuda et son tee-shirt comme il pouvait ne réagit pas tout de suite.
" Te débarrasser de quoi mon chien ?
- Le collier. La laisse. Franchement, ça me gêne.
Et nous n'avons pas besoin de tout ça ici.
- Si tu le dis... "
Le petit garçon releva la tête d'un coup d'un seul en écarquillant ses yeux.
Andy, indifférent à sa surprise, fit un signe qui voulait dire : " allez, j'attends ".
" Mais... mais... " Il se frotta les yeux. Tenta de faire sortir l'eau de ses oreilles.
" Qu'est-ce que... ?
- Tom, s'il te plaît, on n'a pas que ça à faire.
Tu te demanderas si tu es tombé sur la tête plus tard... "
L'enfant, bouche bée, fixait son chien, toujours debout, qui tendait son cou
pour qu'il le libère de son collier.
" Est-ce que je suis tombé sur la tête ?... " articula Tom dans une grimace.
" Voilà. Très bien. Comme ça, c'est fait, soupira Andy.
Allez mon garçon. Un petit effort. Enlève-moi cette horreur qu'on passe à la suite. "

Le sentier se déroulait dans ce qui était bel et bien une forêt vierge.
Le vacarme des oiseaux et des insectes y était assourdissant.
Tom, collier et laisse à la main, suivait Andy qui n'avait cessé de parler.
" Il faut que tu me fasses confiance, d'accord ?
Je sais que tu te demandes toujours si tu rêves ou si tu es devenu complètement maboul.
Et, après tout, si ça peut t'aider, tu peux très bien te convaincre de l'un ou de l'autre.
Toujours est-il qu'en attendant, nous devons aider ta sœur, tu comprends ?... "
Le cocker, de ses pattes avant dont il se servait comme de vrais bras, écartait les branches,
les fougères, ouvrant le chemin, en donnant l'impression de connaître parfaitement les lieux.
L'enfant s'arrêta un instant. " Nous sommes ici pour aider Vera ?... "
Andy se retourna vers son maître et se campa devant lui pour le regarder dans les yeux.

(...)
 

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Fils d'une fille

Publié le

C'était étrange de partir si près du départ de maman.
L'appartement jaune sur le Cours de l'Yser. Bordeaux. Bord d'océan.
Ville d'eau quand il pleut. Quand il pleure du sang. Sur le jaune des murs.
Dans le vin que je ne buvais pas. Bordeaux...
Le voyage était programmé depuis longtemps.
Je ne suis jamais retourné à Los Angeles.
Ni à San Francisco.
J'avais depuis fêté mes 24 ans. Si je puis dire.
Quand je n'aimais déjà pas fêter mes anniversaires.
Bordeaux. Perpignan. Et Toulouse au milieu.
Qui sentait l'hôpital et la mort.
J'avais pris le train en gare de Bordeaux St-Jean.
Et j'y suis retourné. Orphelin.
Qu'est-ce qu'on fait ?... On serre les dents ?
Même pas. Pas la force. J'ai flotté tout le temps. Vidé de mon propre poids.
Je n'avais plus de masse. Il n'y avait plus d'attraction terrestre.
Et j'ai flotté. Flotté. Au-dessus de l'océan.
Jusqu'au mois de juillet. Jusqu'au moi d'Hollywood.
Des motels embrumés aux bibles de chevet sur des plages de bruines.
La marijuana et l'alcool. Les guitares et les porn stars. Venice Beach.
Pouvais-je trouver ma mère dans les verres de whisky ?
Entre les pages d'un John Fante ou des fesses mexicaines ?
J'ai fourré mon nez partout jusque dans les nuages.
Gratté le sol de mes mains. Fouillé mon propre ventre.
Jusqu'à la Jota d'un concert dont j'ai déjà parlé.
Ma mère était l'Orchestre Philharmonique de Los Angeles.
Elle était la musique de Manuel de Falla.
Elle était cette lune au-dessus des collines.
Le final du Tricorne et mes yeux irrités.
C'était étrange de partir si près du décès de maman.
C'était pour me remplir et je l'ai retrouvée.
Je ne suis pas Bandini.
Emu à la chaux blanche de Santa Barbara.
Aux cactus comme aux grilles.
Je suis le dernier fils d'une fille de Castille.

Tu vois, nous allons bien.
Papa est à Rosas, sur sa baie, à guetter les pêcheurs et faire ses piscines,
il mange comme quatre et se porte comme un charme.
Geneviève est en vacances. Ses filles sont superbes.
Elles réussissent ce qu'elles entreprennent, sont heureuses en amour,
et sont devenues deux ravissantes jeunes femmes.
Jean-François a réalisé ce rêve de se fondre au cœur de la Méditerranée.
Mais revient très bientôt quand il est loin d'avoir fini sa carrière et dit son dernier mot.
Quant à moi, est-il utile de te dire que je flotte toujours pour transmettre les messages.
Entre la vie et la mort. Puisque je suis entre deux. Pour être près de toi.
Je ne sais toujours rien faire d'autre que rêver et tomber amoureux.
Je ne gagne toujours pas ma vie, toujours trop occupé à la vivre.
Quand avoir un pied dans la mort peut donner la mesure de quelques priorités.
Je veille sur la nuit et rencontre des âmes. Des êtres qui me touchent.
Au propre. Au figuré.
Et j'aime aussi fort que je t'ai aimée.

J'explique le délire érotico-ésotérico-comique d'un texte précédent.
" Tu sais bien, on parle toujours de cette lumière au bout d'un tunnel...
- Oui. Evidemment.
- Eh bien le tunnel est le vagin de ta mère. La mère de ta prochaine vie.
Et les anges que tu trouveras dans la lumière, au bout,
seront les sages-femmes et accoucheurs dont tu ne te rappelleras pas.
- En fait, tu crois en la réincarnation.
- Non. Je m'amuse... Et j'aime bien cette idée.
Tu crois que tu es en train de mourir lorsque tu es en train de naître. "
Les deux sont aussi violents l'un que l'autre.
Et je note que, si nous sommes là pour en parler, c'est que nous sommes déjà nés.
Mourir ne peut pas être pire que naître. C'est peut-être même moins effroyable.
" Tu imagines ?... T'extirper de ton élément de la sorte ? Par la force !
Tu respires dans ton liquide amniotique depuis des mois, tranquille,
et on t'arrache soudain à ton environnement pour t'exposer à l'air libre !
C'est aussi atroce que se noyer. Passer de l'air à l'eau. Quand on a fait l'inverse. "
Je vois à la moue dubitative que l'on ne me suit qu'à moitié.
" Et, sinon ? Qu'est-ce que tu as fait de beau aujourd'hui ?... "

C'était étrange de partir si près de la mort de maman.
Je raconte à Laurent comment mon frère et moi avons habillé son corps.
Nous sommes en février. Loin du désert Mojave et ses révélations.
La raideur cadavérique. Une statue de pierre. Mon regard vers le haut.
Les cris ou les sanglots qui ne sont pas les miens. Le dos encore chaud.
Je n'ai pas 24 ans. Et je viens de mourir. Pour la première fois de ma vie.
Au bout du tunnel, il y a une mer de lumières avant l'atterrissage.
Les Anges. De nuit. Sur un tapis de braises. A perte de vue.
Il y a une araignée sur sa toile de tarmac.
Qui a tissé des freeways en pagaille, d'énormes échangeurs,
et pondu des millions d'êtres humains venus chercher leur mère.
Pouvais-je savoir que je ne repartirais pas sans la mienne ?
Il y avait de l'Espagne à Santa Monica.
Quand on parle à merveille l'anglais, le castillan,
comme on parle chinois, iranien, yiddish et coréen.
Un enfant de Cadix faisait frémir les cordes d'un orchestre mondial.
Et mes veines tendues aux chevilles d'un dieu qui partait en volutes.
J'ai fumé l'univers et le Sunset boulevard.
Entre deux océans. Toujours en équilibre.
Entre morts et vivants. Toujours à 39 ans
dernier fils d'une fille.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Des branches

Publié le

A ses yeux j'ai puisé bien des mots et des forces.
A ses mains j'étais l'arbre fait de sève et d'écorces.
J'ai grandi au soleil où j'ai toujours poussé.
D'abord déraciné en des lieux dérangés
où je m'étais perdu, où je m'étais planté.
Le vent m'a ramené à mon premier sillon.
Peu de disques ont tourné. Dans peu de pavillons.
Et je pouvais rentrer, gavé de vocalises,
fuir un bonheur prostré pour poser mes valises.
Le soleil était double quand à peine arrivé
ce regard m'attendait entre lune et pavés
pour me rendre le goût d'exister plus longtemps,
me remettre debout, m'allonger tout autant
à son lit de caresses et de plaisirs salés
où la mer qui me berce a voulu m'installer.
A ses iris de nuit j'ai pu me laisser faire.
Au charbon ou la suie, où les anges s'enferrent,
de pupilles dilatées, j'ai trouvé la lumière
d'une autre voie lactée ouverte à ses paupières
qui stimulait mon âme et attisait mes braises.
Le cœur était en flammes. Enfin prêt pour l'ascèse.
L'incendie contenu fertilise le champ.
Et j'ai pu récolter le bonheur alléchant
d'être bien, à ma place, et d'aimer le présent.
J'ai viré parasites et esprits malfaisants.
J'ai pu mettre des feuilles. J'ai pu mettre des branches.
Tous ces fruits que je cueille. Y compris le dimanche.
Pour gagner en hauteur, tout comme en profondeur.
Et donner aux étoiles leur nouvelle candeur.
Le tronc s'est épaissi. L'arbre est plus résistant.
Le ciel s'est éclairci aux vœux des pénitents.
Je dois dire merci. Aux lunes décrochées.
Quand j'ai trouvé ici ce que j'avais cherché.
Où que le vent me sème, où que meure le jour,
tu sauras que je t'aime et t'aimerai toujours.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Et le diable m'échappe

Publié le

Je me retourne une première fois dans la rue. 
Alors qu'il y avait foule dans la rue des Marchands.
Puis plusieurs fois, dans les rayons de l'alimentation et au moment de payer à la caisse.
Et encore ce soir, dans la rue de la Main de Fer, pourtant déserte et silencieuse.
Cette désagréable impression que l'on me suit. Que quelqu'un me regarde.
Me sentant à l'abri dans l'immeuble où j'entre enfin, pourtant, je sursaute.
La minuterie s'est mise en marche dans l'escalier avant que je n'atteigne l'interrupteur.
L'escalier devant moi s'est démultiplié à l'infini, l'espace d'un instant, me faisant perdre pied.
J'ai posé ma main ouverte sur le mur le temps de reprendre mes esprits.
Ma voisine du dessus apparaît, me sourit, descend les marches à son allure.
Tout semble normal. Elle avait simplement allumé la lumière, de son étage, avant moi.
Quant à l'escalier, il avait précisément la même longueur que d'habitude.
" Bonsoir " me dit-elle. Je lui réponds avec un sourire un peu mitigé.
Je me range contre les boîtes aux lettres pour la laisser passer. Le couloir est étroit.
Des sueurs froides me hérissent le poil. Sa bouche entrouverte était grouillante de vers.
Elle tourne sa tête vers moi, les yeux injectés de sang, et sa bouche s'ouvre pour me dévorer.
Quand le noir se fait, je soulève une dernière fois mes paupières alors que je battais des cils.
Pour la voir dans son état normal me remercier simplement, ouvrir la porte de l'immeuble
que je lui tiens, machinalement, en lui bredouillant un de rien incertain.
Je n'ai pas bu d'alcool. Pas pris de stupéfiants ces quinze derniers jours.
Encore moins mélangé les deux. Je ne suis pas de traitements. Fais mes heures de sommeil.
A mon étage, j'enfonce la clé dans la serrure en me posant mille questions.
Deux hallucinations coup sur coup. Je crains d'en subir une troisième à tout instant.
Au moment d'ouvrir la porte, une appréhension me gagne. J'essaie de me raisonner.
Mais ne peux m'empêcher de penser : que vais-je trouver derrière ?...
L'appartement est dans le noir. Un peu fébrile, je cherche l'interrupteur.
Allons. Je suis chez moi. J'ai fait ce geste des milliers de fois déjà.
Je lâche un soupir de soulagement en trouvant les choses à leur place, en pleine lumière.
Et ris de moi en tournant le verrou. Retrouvant des gestes coordonnés et synchronisés.
" Un peu de fatigue... Et beaucoup d'imagination... " me dis-je en déposant mon sac.
Une bonne douche me fera du bien. La chaleur avait été accablante. Toute la journée.
Peut-être était-ce cela qui me tapait sur le système. Genre insolation.
Je me déshabille et vais dans ma salle de bains. En confiance.

" Il y avait quelqu'un dans ta salle de bains ?...
- Un homme, oui. J'ai vu sa silhouette à travers la vitre de la cabine de douche. "
Karine avait décidé de me chambrer : " Et tu ne l'as pas invité à te rejoindre ?...
- C'est pas drôle. Je suis malade. Je vois des trucs qui n'existent pas.
- On se calme. Voyons. Réfléchissons. L'impression d'être suivi, ça arrive à tout le monde.
C'est comme... tu sais, ces sensations de déjà-vu. Pour ça, aucune raison de s'inquiéter. "
Elle baisse les yeux sur le cendrier dans lequel elle écrase sa clope, préparant la suite.
Ou gagnant du temps. Manifestement embarrassée. " Bon... pour la voisine et l'escalier...
- C'était tellement réel. Je te jure. Le seul fait d'y penser me fait encore froid dans le dos.
- En même temps, la connaissant, je ne serais pas étonnée de trouver des vers dans sa bouche.
- Karine ! S'il te plaît !
- Ok ok... pardon. J'essaie de plaisanter. Mais enfin, je ne sais pas quoi te dire...
Est-ce que tu as regardé des films d'horreur récemment ? Fait des cauchemars ?... "
Je réfléchissais et allais répondre lorsque je la découvris en train de se caresser sur le sofa.
Je fronçai les sourcils. Plissai les yeux. Karine se masturbait devant moi en gémissant.
" J'ai un bouton sur le nez ? Hey ?... me demanda-t-elle. Tu es avec moi là ? "
Je ne lui ai pas dit un mot de ma dernière hallucination.

Place Gambetta. Il y a une place en terrasse. A l'ombre.
Je sortais de chez mon généraliste avec un rendez-vous chez un psychiatre.
Le serveur est venu prendre la commande. Que je n'avais jamais vu ici. Très beau.
Je rougis un peu et demande un café en détournant le regard. Diable qu'il est beau.
" Avec plaisir " lance-t-il d'une voix terriblement sexy.
Je comprends qu'il se veut charmeur à mon égard et je souris bêtement,
avec un mal de chien à contenir mon trouble.
Je rassemble mon courage pour relever les yeux sur lui et manque de tomber de ma chaise.
Les trois filles de la table d'à côté étaient à genoux devant lui et se disputaient son sexe.
Lui, complètement nu, un sourire satisfait, me fixait du regard avec un air de défi.
Les filles léchaient son énorme pénis en érection, se roulaient des pelles entre elles.
Quand il me demanda : " Vous avez besoin d'autre chose ?... "
Je regarde à côté : les trois filles attablées ne suçaient que les pailles de leurs sodas.
Et lui, habillé de noir comme je l'avais trouvé, me souriait en quête d'une réponse.
Mon effroi ne m'empêcha pas d'apprécier le petit cul mis en valeur par son pantalon.
Lorsqu'il s'éloigna vers le bar après l'avoir remercié. Le dos en nage et la bouche sèche.
" Vos visions sont donc plutôt d'ordre... érotique... insista le docteur.
- Celle de ma voisine cherchant à me dévorer n'avait rien d'érotique.
- Détrompez-vous. Malgré la répugnance que vous inspire les vers,
et votre voisine elle-même dont vous me dites qu'elle vous dégoûte...
- Non, par pitié. Epargnez-moi ce genre d'analyses à deux balles.
- Je veux dire qu'il y a une piste à explorer.
- L'escalier qui s'allonge, à votre avis, c'est aussi un symbole sexuel ?
Le phallus en érection du serveur que je n'avais encore jamais vu peut-être ?
- C'est vous qui en parlez... pas moi... "

J'étais en colère. Hors de moi. Personne ne prenait ce cauchemar au sérieux.
Quand je n'arrivais pas à me débarrasser de cette présence sur mes talons.
Qu'allais-je foutre de ces boîtes d'anxiolytiques ? Avais-je besoin d'euphorisants ?
Anyway. Je ne voulais pas perdre le contrôle avec des cachetons.
Si mon cerveau me jouait des tours, je voulais en avoir conscience.
Essayer de comprendre ce qu'il cherchait peut-être à me dire. Essayer de comprendre.
S'il s'agissait de m'assommer pour ne plus y penser, j'avais ce qu'il fallait de whisky.
Il faisait nuit et je gagnais mon immeuble qui me semblait particulièrement sinistre.
La scène de la minuterie s'est répétée. Sans la vision de la déformation de l'escalier.
Ma voisine probablement. Qui avait encore devancé mon geste. Mais qui ne venait pas.
Pas un bruit. Pas un mouvement. J'attendais que cette vieille folle apparaisse.
Bon sang. Il y a quelqu'un dans cette cage d'escalier. Je le sens.
Et pourtant rien ne bouge.
Je décide de monter. Il faut bien que je monte chez moi.
Marche après marche. Je m'aide de la rampe. Je me cramponne. J'avance.
Il faut bien que quelqu'un ait appuyé sur le bouton de ce maudit interrupteur.
Peut-être ma voisine a-t-elle renoncé à descendre. Oublié quelque chose.
Et, nom d'un chien, j'ai toute ma tête. Je n'ai pas enclenché la minuterie.
J'arrive sur mon palier. Je déglutis. La porte de l'appartement est ouverte.
Il est dans le noir. Et j'hésite à approcher davantage. Les clés en main.
Entre mes doigts, j'évalue la taille de chacune d'elles, me demandant si elles pouvaient,
peu ou prou, me servir d'armes blanches, si j'avais une chance de me défendre avec ça.
Il ne se passe rien. Dans ce faux silence envahi par le grésillement de la minuterie.
J'avance. En essayant d'une voix que je voulais assurée : " il y a quelqu'un ? "
Je m'approche encore. Arrive sur le pas de ma porte. La pousse du bout du pied.
Sur mon portable, je compose le 17. Une seule application de mon pouce suffira.
Pour appeler la police au besoin...

J'avais allumé la lumière. Rien d'anormal dans l'appartement.
Aucune trace de rien ni de personne. Encore une fois, tout semblait être à sa place.
J'ai fait le tour par acquis de conscience, prenant au passage un couteau dans la cuisine,
comme dans les films, laissant la porte ouverte derrière moi, m'annonçant encore,
en répétant ma question une dernière fois : " il y a quelqu'un ?... "
Constatant que mon logement était vide, j'ai pu verrouiller ma porte en soufflant.
Pas moyen d'avoir l'esprit tranquille. Mon cœur battait à tout rompre.
" Je vais devenir complètement dingue ! " marmonnais-je.
" C'est probablement déjà fait. "
L'ampoule du plafonnier a donné des signes de faiblesses avant de griller.
Je n'ai pas été capable d'émettre un son. Le dos collé au mur. Dans la pénombre.
" N'aies pas peur voyons... je ne vais pas te faire de mal... "
Il n'y avait plus dans la pièce que la lumière des éclairages publics de ma rue.
Le temps que mes yeux s'adaptent à l'obscurité et je pouvais reconnaître les meubles.
Est-ce que tout cela est réel ? Cela va s'arrêter. En fait, j'attendais que ça s'arrête.
D'habitude, mes visions ne duraient que l'espace d'une seconde ou deux.
" Oh, tu peux attendre... cette fois, nous allons avoir un peu de temps. "
Ok. Il peut lire dans mes pensées. Tout cela est complètement irrationnel.
Et puis. J'inclinai la tête de côté. Je connaissais cette voix.
Et la silhouette que je vis bouger à ma droite, à contre-jour.
" Bien sûr que tu me connais... "
Celle de l'homme dans la salle de bains pendant que je prenais ma douche.
Complètement nu. Exhibant une érection monstrueuse. Le serveur du café.
" Je sais que tu en as envie. Fais-toi plaisir. Je suis là pour ça. "
J'ai eu beau m'acharner sur l'interrupteur, la lumière ne revenait pas.
J'ai renoncé et brandi mon couteau : " Qu'est-ce que vous voulez à la fin ?...
- Te faire du bien... "

Il avait joui en moi. Sur moi. M'avait donné trois orgasmes consécutifs.
Il étalait son sperme sur mon ventre. Essuyait son gland dans ma toison pubienne.
Alors que je reprenais mon souffle, écumante, incapable de le regarder dans les yeux.
J'ai senti qu'il souriait. Lorsqu'il écarta mes cuisses pour jouer à nouveau avec mon clitoris.
Je l'ai repoussé. Il n'insista pas. " Je vais mourir. Arrête. S'il te plaît. Je vais mourir. "
Sa langue quitta mon sexe pour remonter vers mon nombril, léchant sa propre semence,
jusqu'entre mes seins meurtris quand j'avais l'impression d'avoir été rouée de coups.
Le téton ultra-sensible ne supporta pas la pression de ses lèvres. Je le repoussai encore.
" S'il te plaît, répétai-je fermement. Tu vas me tuer... "
Son visage vint se planter au-dessus du mien et je n'ai pas pu échapper à son regard.
" Qui te dit que tu n'es pas déjà morte ? "
Ses yeux n'étaient pas effrayants. Ils étaient plutôt doux et semblaient bienveillants.
Ils me souriaient presque tristement. Comme s'il était ému.
Il entendit ma question avant que je ne la lui pose.
" Qui es-tu ?... "
J'eus la sensation étrange qu'il m'embrassait, goulûment,
sentais sa langue fouiller ma bouche furieusement, alors qu'il se tenait au-dessus de moi,
qu'il n'avait pas bougé, et ce que je voyais ne correspondait pas au baiser que je ressentais.
Quelque chose me disait qu'il avait répondu à ma question. Mais je persévérais.
" Dis-moi. Qu'est-ce qui m'arrive ? Est-ce que je suis folle ?... "
Je vis une voiture arriver à toute allure qui me fit sursauter. Des gyrophares.
" Qu'est-ce qui s'est passé ?... Je suis morte ? "
Il me caressait les cheveux. Et mon sexe humide réclamait encore du plaisir.
" Fais-moi l'amour s'il te plaît. Baise-moi. Je veux ta bite... Baise-moi. "
J'ai jeté la boîte de médicaments.

" C'est lui... "
Karine leva un sourcil avant de faire une moue amusante. Un signe d'approbation.
" Je comprends mieux. Si tu le permets, je me ferai du bien en pensant à lui moi aussi. "
Me reconnaissant, le garçon, de loin, nous adressa un sourire ravageur.
" Bonté divine. Le cul qu'il a ce petit con. Pardonne-moi ma chérie.
Tu as d'excellentes raisons d'être complètement atteinte Je suis déjà dingue de lui. "
Il s'est approché et nous a demandé ce que nous voulions boire.
" Tu ne veux pas un verre de vin ? Une bière ?... s'étonna Karine presque indignée.
- Non, merci. J'évite l'alcool. Si tu veux bien. Je reste sur mon sirop de menthe.
- Tu évites l'alcool... Evite surtout de le mélanger aux médocs et tout se passera bien. "
Elle réfléchit un instant et ne put s'empêcher d'ajouter :
" Bien que... même si c'était super zarbi, ça fait quand même envie ton trip orgasmique... "
Je n'ai pas ri. Et Karine s'en rendit compte. " Excuse-moi... C'est lui qui me fait de l'effet.
- D'autant qu'encore une fois, je t'assure, c'était vraiment glauque et...
- Tu dis ça pour le moment où il lui a poussé des seins et que c'est devenu un plan lesbien ?
- Arrête ! C'était morbide, un vrai cauchemar, ça puait la mort... "
Karine changea d'attitude lorsque j'ai finalement fondu en larmes.
" Pardon. J'essayais de te faire rire. C'est raté. Je suis une idiote. "
Elle me serra dans ses bras pour me consoler.
Le serveur, gêné, posa les consommations sur notre table.
Il hésita, embarrassé, et tenta tout de même un : " Je peux faire quelque chose ?... "
Karine le regarda d'abord d'un air furieux, puis adouci à la vue de son visage d'ange.
Se ravisa lorsqu'elle était prête à l'envoyer promener. Sous le charme.
" Non. Merci. C'est gentil. "

Elle m'a conseillé d'aller voir un autre psychiatre.
Je l'ai raccompagnée jusqu'à sa voiture. " Aies confiance en toi, ça va aller... "
Je devais rentrer chez moi. J'avais besoin d'une douche. La chaleur était suffocante.
J'étais déjà engagée sur le passage piéton du boulevard. J'ai vu la voiture au dernier moment.
" Tu vois que tu te rappelles de tout... " me dit-il de sa voix douce et sexy.
Il n'avait cessé de me caresser les cheveux en écoutant mon récit.
" Tu veux bien me baiser encore ? J'ai envie de te sentir en moi. " Il sourit.
L'espace d'un instant, j'aurais juré qu'il avait le visage de mon père.
" Tu le verras peut-être bientôt " dit-il pour répondre à ma pensée fugace.
Je caressais ses testicules avec un désir interrompu par une angoisse soudaine.
" Tout ce délire sexuel... dis-moi la vérité... ce n'est peut-être pas bon signe pour moi... "
Il ne répondit pas. Il me roulait des pelles. Me sodomisait peut-être. Je ne sais plus.
" Combien de temps ça va durer ? Quand est-ce que je saurai ?... "
Il y avait la police. Les pompiers. Tout un bordel devant l'hôtel Windsor. Autour de moi.
Je me rappelle que mon père se tenait sur l'autre trottoir, immobile, et regardait la scène.
Nos regards se sont croisés. Je l'ai perdu de vue. Cela aurait dû me mettre la puce à l'oreille.
" Et cette histoire de vers dans la bouche de ma voisine ?... Qu'est-ce que ça veut dire ? "
Dans le couloir étroit. L'entrée de mon immeuble. La minuterie se met en marche.
Toute seule. Une fois de plus. Mon bel ange-étalon diabolique a disparu. Je l'appelle.
" Baise-moi encore, par pitié ! Je veux que tu me baises ! "
J'ai conscience de mon hystérie. Et d'une autre chose aussi.
Le couloir. La lumière... ça me rappelle quelque chose. L'escalier qui s'allonge.
Bordel. Suis-je sotte. Ce n'est pas une bite en érection. Je pense au psychiatre.
Tout n'est que symboles n'est-ce pas ? Eh bien je comprends mieux. Ou crois comprendre.
C'est différent cette fois. J'ai l'intime conviction que quelque chose s'est débloqué.
La lumière en haut de l'escalier devient aveuglante. Et terriblement attirante.
J'appelle toujours, folle de rage et de chagrin. " Baise-moi. Ne me laisse pas !... S'il te plaît ! "
Il y a ce bruit infernal de la minuterie qui s'intensifie dans ma tête. Je me sens mal.
La lumière au bout du couloir. De l'escalier. Je ne vais pas mourir.
Je suis déjà morte. Je ne vais pas mourir. Je vais naître. Naître ?
L'escalier qui s'allonge n'est pas une bite. Ce couloir est un vagin.
Où je suis précipitée. Comme aspirée soudain.
Arrachée à la lumière où tout s'éteint.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Perfect World

Publié le

Qu'ils sont beaux mes frères qui essaient de construire lorsque d'autres détruisent.
Qu'ils sont valeureux ceux qui cherchent des solutions aux problèmes que d'autres ont causés.
Qu'ils sont braves ceux qui aiment l'humanité quand elle n'est pas toujours digne d'être aimée.
Je les salue. Je les embrasse. Qu'ils soient artistes ou médecins. Juristes ou architectes.
Les professeurs. Les infirmières. Les avocats. Les chirurgiens. Les ouvriers. Les diplomates.
Qui ont le sens de l'intérêt général. Le sens de l'autre. Le sens du groupe. Et du progrès.
Le bonheur est un travail d'équipe. Fait de grandes choses comme de petits riens.
Ce qu'il faut de foi en soi et en l'autre pour faire le bien en ce monde.
Ce qu'il faut de générosité et d'humilité pour ne pas oublier le prochain.
Ce qu'il faut d'intelligence pour céder de son propre terrain pour gagner la paix.
Trouver l'équilibre et l'harmonie entre les intérêts contradictoires.
Le sens de l'équité. Celui de la justice.
Je ne suis pas parfait. Ne le serai jamais.
Mais j'essaie de parfaire.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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L'effeuillage

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Il y avait ce mur splendide. Celui du presbytère. Presque à portée de main.
Avec ses arêtes en briquettes rouges qui tranchaient sur la verdure du platane foisonnant.
Des lignes de briques qui présentaient des retraits progressifs en surplomb.
Je m'attendais au coup de cœur, lorsque ce petit recoin médiéval, au pied de l'Horloge,
avait toujours su me faire rêver, m'inquiéter, m'intriguer et m'émerveiller à la fois.
Un havre blotti contre la cathédrale, qui tient dans un mouchoir de vingt mètres carrés.
La façade étroite et discrète avait attiré mon attention. J'avais eu une bonne intuition.
Le quartier était idéal. Le plus ancien. Le plus typé. Le plus central.
Avec cette particularité qui finissait de me ravir : à cheval entre le chic et la déglingue.
Quand à une rue près, se côtoient les plus fortunés et les junkies squattant des taudis.
Evidemment, pas de porte cochère. Pas de cour intérieure où dérouler un escalier d'apparat.
Nous étions loin de l'hôtel particulier magnifique de la rue Grande la Réal et son parc attenant.
Ici, la porte étroite s'ouvre sur un couloir à peine plus large et des marches hautes,
sur une inclinaison digne d'une échelle de meunier, pavée de tomettes cassées.
J'emboîte le pas à la fille de l'agence qui m'indique rapidement des boxes au rez-de-chaussée,
qui tiennent lieu de caves, alignés derrière la cloison, avant de monter à l'étage.
Une porte en bois fine comme du papier à cigarette. Qui ne jointe nulle part.
Le sol n'est pas droit. J'ai peur d'être déçu. Elle ouvre. Dans le noir.
S'engouffre dans le studio pour ouvrir les volets d'une première fenêtre. De la seconde.
Ca ne sent pas mauvais. Ca sent la peinture fraîche. Et à la lumière, je comprends.
Le linoleum est gris anthracite, plus foncé que le gris des plaintes et des menuiseries.
Les murs, le plafond, sont d'un blanc immaculé. L'appartement est propre. Comme neuf.
La pièce en L propose spontanément trois espaces différents. Un bel espace.
Une hauteur sous plafond idéale. Quand j'ai deux portes-fenêtres XVIIIème.
Pas de balcons, mais une épaisseur de murs où ranger les volets de bois en accordéon,
qui permettent de se poster hors façade, à des garde-fous en fer forgé.
Un sourire dit oui à la fille de l'agence avant que je n'aie pu dire un mot.
Je vérifie la salle de bains. Qui aurait pu être le point faible.
La cabine de douche vitrée est grande. Pouvant accueillir deux personnes.
Tous les éléments sont neufs. A commencer par le lavabo au-dessus duquel
un miroir couvrant tout le mur agrandit la pièce et réfléchit la lumière.
Il y a une fenêtre en hauteur. L'appart est traversant.

Je signe le contrat sur le coin de l'évier. Vérifie les clés.
Ravi de ma trouvaille. Convaincu que je n'aurais pu trouver mieux.
Sous la boule de verdure immense du platane, la porte de marbre latérale de la cathédrale.
Ses colonnes. Son fronton. Où le soleil vient enflammer la pierre comme du phosphore.
Le décor est magique. Et je suis fou de joie. Comme nous serons heureux, ici.
Nous allons enfin pouvoir nous retrouver, à l'abri des regards indiscrets,
bien qu'au cœur de la ville, à la barbe de tous, dans un nid d'éléments magnifiques.
Au pied du clocher. Dans cet amas de cailloux chargés d'histoire et de fantômes.
A la fraîcheur de l'arbre centenaire qui pour un peu, entrerait dans la pièce.
Entre le Campo Santo et St-Jean. Dans cette rue historique pour moi.
Où ma vie basculait, déjà, une première fois, pile dix ans plus tôt.
Voilà. J'ai trouvé notre planque. Ma garçonnière idéale.
Et je n'ai qu'une hâte. Nous sortir du placard de la rue Alfred de Musset.
De cette chambre sordide où j'avais des scrupules à te recevoir. Embarrassé.
Qui n'était pas à la hauteur de notre rencontre et de la pleine lune.
D'ailleurs, dès cette nuit, je reviendrai. Désormais, j'ai les clés.
L'appart sera vide. D'autant plus beau. A la seule lumière de l'éclairage de la rue.
Et c'est le cœur léger, ivre de bonheur, que j'ai charrié à pied mon fauteuil de bureau,
sur la tête, en pleine nuit, roulettes en l'air, le long des remparts émouvants.
Personne pour se demander si j'étais un voleur, un fouilleur de poubelles ou un fou,
la voie était libre, la ville était à moi, et j'ai pu m'installer pour une première clope.
J'ai ouvert les fenêtres. N'ai surtout pas allumé de lumières. Seulement ma cigarette.
La lanterne publique flanquée au coin de la façade embrasait le décor.
J'étais à l'ouverture d'un Opéra superbe qu'il me fallait écrire.
J'avais la certitude que nous serions heureux. Et nous l'avons été.
J'en avais la promesse. Et nous l'avons tenue.

Depuis le boulevard, on devine l'adresse. Quand l'arbre en mange la façade.
Le feuillage est un écran, un rideau protecteur, pour nous garder sous cloche.
Quand celle du campanile n'a pas souvent sonné, sinon aux acrobates dont j'ai dû vous parler.
Protégé de la ville, de la circulation, j'ai trouvé mon royaume ou mon île déserte.
Deux voyages en voiture ont suffi. Je m'étais délesté pour rentrer de Paris.
Le déménagement fut rapide et enfiévré. Il me tardait d'écrire. Et de pouvoir t'aimer.
Du linge de maison. Pour le lit. Pour la douche. Et j'avais mon bureau.
Quoi d'autre ? Quand la nuit à elle seule était une corne d'abondance...
Je n'avais besoin de rien. Ni voiture. Ni four. Ni lave-vaisselle. Ni écran plat. Ni smart phone.
Aucune envie de me perdre dans les grandes surfaces et les boutiques dites de décoration.
Je hais les objets qui ne servent à rien. Et la plupart ne servent pas à grand-chose.
La seule concession fut cette machine à laver. Installée dans la cave devenue buanderie.
La Casa était là. Dans cette autre fenêtre. Sans aucune limite. Infinie. Eternelle.
Où j'ai pu rencontrer des êtres d'exception et des frères fidèles.
C'est là que j'installais des salons, des dîners, des bars et des fumoirs. 
Pour accueillir des âmes venues là par hasard, de contacts ou lecteurs, en maître de maison.
Ma vie sociale n'était pas que virtuelle. Quand j'avais mes amis et la proche famille.
Mais au studio dans l'arbre, je ne recevais pas, n'y organisais rien, lorsque c'était chez nous.
Ce n'est que dans l'espace de mon ordinateur que j'invitais des gens à venir me rejoindre.
J'y ouvrais des dépendances et des jardins d'hiver, le long de la Garonne,
de Toulouse à Bordeaux, des salons marocains, des patios andalous, des champs de tournesol.
Des chambres à Pézenas. Des boudoirs à Genève. Des terrasses à Paris. Sur à peine 17 pouces.
Je pouvais sans bouger, embrasser tout un monde, où j'adorais nager.
Si j'y ai fait mille brasses je ne m'y perdais pas pour y tourner en rond.
Ne parlant que de toi. De ce que je vivais. Du miracle indécent de se sentir vivant.
De ce qui m'animait, ce que je ressentais, avec l'amour à mordre comme unique obsession.
A peine avais-je le temps de me confier au monde que tu apparaissais et je pouvais sombrer.
Dans ces regards puissants dont je ne sors jamais.
Nos draps blancs où je pouvais garder les indices ou empreintes que tu y avais laissés.
Quand la nuit m'emportait jusqu'aux prochains rivages, aux prochains rendez-vous,
avec à peine le temps d'en faire l'effeuillage.

J'ai soupiré les mots que tu m'as inspirés.
Qui ont trouvé un écho aux ondes de radio comme aux liens de Facebook.
Sans avoir à gommer ce que j'avais été, le chemin parcouru et les diables passés.
Quand Paris elle-même ne pouvait me quitter. Qu'elle venait jusqu'ici.
Sans l'aide de webcams. Incarnée par des Nicole Croisille, des Véronique Sanson.
Par mon ami Arnaud. Par mon ami Gary. Qui tous prenaient la peine d'arriver jusqu'à moi.
Refluer dans la vague. J'y suis allé deux fois. Me confronter au moi d'une vie déchirée.
Qui ne m'a pas manqué une seule minute. Quand elle ne m'a jamais totalement quitté.
J'étais là, bien au chaud, dans l'écrin du berceau de ma terre natale.
N'avais besoin de rien. Sinon de tes baisers. Et de tes yeux immenses.
Qui prenaient d'incroyables clartés dans la lumière orange.
C'est dans cette dernière que je bois mon café aux ombres qu'elle me donne.
Celles des fins barreaux qui s'alignent de biais au ciment toujours frais de mes balcons barrés
où je venais toujours me poster en vigie pour te voir t'éloigner dans le lit de la rue.
J'étais là, à fumer, t'adressant un sourire, soit radieux, soit inquiet,
lorsque tous les vingt pas tu aimais te retourner pour prolonger l'échange.
Comme à ces jeux d'enfants, ces 1,2,3 soleil, voir si j'étais présent ou si j'avais bougé.
Sur le duvet orange la lumière, ton sur ton, devient insoutenable.
Incendiant la pénombre en tranchant des contrastes à saigner mes prunelles.
J'observe le silence aux brises dans les branches, au bruissement des feuilles,
au filet d'eau constant qui s'égoutte en pleurant au bout du caniveau.
Pleins feux sur mon église. Sur mes volets de bois. Quand je reste dans le noir.
A délier mes volutes. Comme des lettres écrites. Tatouées sur mes doigts.
Qui n'oublieront jamais la force qu'elles te doivent.
J'aimerai cet endroit. Et partirai avant d'avoir à le haïr.
Je ne salirai pas le temple ou le foyer de nos révélations
Il nous faut une étape. Une page à tourner. Avant la catastrophe.
Il faut que l'on s'échappe. Il faut que l'on se sauve.
Quand l'histoire est trop belle pour devenir banale, ennuyeuse ou vulgaire.
Le danger est tout proche. Et, sur le pied de guerre, je reprends le flambeau.
Ainsi, ce cadre de deux ans, au lieu de m'étouffer
au moment de partir je peux le trouver beau.
Aimer le caresser. Avant que je le perde. L'apprécier au sursis que je me suis donné.
L'embrasser tout entier. En ombres et en lumières. Pour un dernier hommage.
Le reste de ma vie en fera l'effeuillage.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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