L'information, si elle éclaire
Le One-to-One permis par internet. Des infos transmises à l'horizontale.
Comme des traînées de poudre. D'un smart phone à l'autre.
Lorsque les figures du 20h à la télévision n'ont plus aucun pouvoir.
Internet et les écrans mobiles ont fait exploser la pyramide.
Ils ont réduit le temps et l'espace. Détruisant bien des monopoles.
Lorsque nous pouvons être connectés en permanence. Où que nous soyons.
Nous informer les uns les autres. Un post sur FB. Un texto. Un tweet.
Tous journalistes, reporters, espions, paparazzi ou sentinelles.
Quoi qu'il arrive. Une photo. Une vidéo. Et le buzz qui s'en suit.
Lorsque même les chaînes d'info continue sont désormais à la traîne.
Il est fini le temps, devenu archéologique, où Roger Gicquel écrasait les écrits,
en apparaissant seul pour donner la becquée au bon peuple de France.
Dans cette déflagration qui nous abandonne à notre seul libre arbitre,
où nous devons séparer le bon grain de l'ivraie, trier le vrai du faux,
le possible du fantaisiste, le réel de l'improbable, l'info de la rumeur,
lorsque même des médias institutionnels arrivent à se tromper,
la confusion fait boule de neige lorsque tout le monde peut agir, influer,
et que personne n'est responsable de ce qui est propagé.
A l'heure où des assurances, déjà, ont décidé d'intégrer la protection de la vie privée,
de la réputation du cadre moyen comme de l'élève de lycée sur les réseaux sociaux,
dans l'offre des couvertures individuelles, on voit bien l'étendue des dangers.
Aussi vaste que celle des bénéfices évidents.
Puisqu'il y a un progrès indéniable à ne plus dépendre de la seule voix de la télévision.
Des messages de l'Etat comme de ceux de groupes industriels, qui, les uns et les autres,
pouvaient faire l'opinion à leur guise, souvent main dans la main.
Mais la propagande, même fragmentée, reste de la propagande.
Ces avancées technologiques, qui ne marquent que le début d'une révolution en marche,
appuient une dynamique de l'individualisation poussée à son extrémité.
Et c'est ici que réside le danger qui pourrait nous être fatal.
Nous ne devons pas oublier la nécessité du groupe et de la collectivité
indispensable à notre bonheur comme à notre survie.
Ce pourquoi il faut renforcer en parallèle le patrimoine commun.
L'avance fulgurante prise par l'individualisme menace l'équilibre général.
Et nous devons travailler à trouver un moyen de garder un socle partagé,
de valeurs, de règles, de normes, de perception du réel, qui permet une civilisation.
On a vu dans Wikipedia, une volonté pratiquement citoyenne, supposée spontanée,
de démocratiser le savoir de façon participative, où chacun peut apporter sa pierre,
contrôler, rectifier, corriger, quand chacun peut être aussi bien acteur que vigile.
Mais l'humain étant encore incarné sur un territoire défini qu'il continue à habiter,
côtoyant donc de fait ses congénères dans la cité, même si, on peut le déplorer,
il tend à s'isoler toujours plus davantage de l'environnement direct,
il ne peut se contenter de choisir ses amis sur FB, reste confronté aux autres,
et cela demande bien plus qu'un simple contrat social.
La culture n'est pas seulement la musique, les arts plastiques et la littérature.
L'histoire, par exemple, de sa région, de son pays, de l'humanité entière,
permet de se construire soi-même, de se situer dans le temps, l'espace,
comme de se positionner dans le groupe, dans le monde, savoir d'où l'on vient,
comprendre pourquoi ce qui est est, par quel chemin nous y sommes arrivés.
Et il faut compter sur l'école sans doute, devenue plus utile que jamais,
pour fédérer toutes les individualités exacerbées par les nouvelles technologies.
Nous ne pourrons pas faire l'économie d'une source commune de données,
tenues pour acquises, de théories que la science se fera comme toujours un devoir
de remettre en question, puisque le socle n'a pas pour ambition d'être figé,
de perceptions et de définitions de la réalité sur lesquelles il faut bien se mettre d'accord.
Il n'y a pas d'individu sans le groupe et pas de groupe sans conventions.
La première de toutes, on le sait, est celle de la langue.
Pour exprimer ses émotions propres comme ses revendications aux autres,
il reste cette concession à faire de partager les mêmes codes et les mêmes règles.
Se soumettre à la langue du groupe est le préalable à la liberté individuelle.
Et le pouvoir qu'elle donne à l'individu qui la maîtrise vaut bien ce petit compromis.
On tient cette constatation depuis le XVIIIème siècle sans doute,
qui est d'autant plus imposante à l'heure de la multiplication frénétique des médias,
à l'ère de l'instantané et de l'immédiateté où les filtres n'existent pas encore vraiment :
la liberté peut se retourner contre vous-même si vous ne savez pas vous en servir.
Elle peut être votre pire ennemie si vous ne savez pas la canaliser et la contrôler.
Cela tient au fait que l'individu n'est pas seul au monde. Heureusement pour lui.
Et qu'il est de son propre intérêt de savoir respecter la liberté de ceux qui l'entourent.
L'équilibre est subtil, mais il est nécessaire. Pour son propre bien comme celui de tous.
Il n'est donc pas inopportun de proposer à chacun ce qui sera norme pour l'ensemble.
Et ce ne sera pas tyrannique si l'on accepte l'idée de la démocratie.
Chacun reste libre de participer, de contribuer, et en bout de chaîne, d'adhérer ou pas.
Mais il est vital de comprendre que l'intérêt particulier et l'intérêt général
ne sont pas des intérêts contradictoires, lorsqu'ils sont dépendants l'un de l'autre.
Ainsi, je tiens à appuyer ici l'idée qu'il faut plus que jamais investir sur l'école.
Que c'est le dernier lieu, aux mutations de nos sociétés, où l'on peut véritablement
se confronter à la différence, à l'autre, comme aux contraintes et aux contrariétés.
Lorsque sa mission essentielle est précisément de nous apprendre à vivre ensemble.
Voilà le lieu où nous découvrons que nous ne sommes pas seuls,
même à l'abri factice de l'entre soi, et où nous pouvons admettre qu'il est positif
ou juste incontournable, de participer autant à la cohésion sociale qu'à la paix civile.
Voilà le dernier lieu où nous pourrons être confrontés aux autres perceptions du réel,
lorsque la tendance est toujours de se replier sur les nôtres, y compris sur internet,
et où nous pourrons convenir du champ commun des vérités acquises.
Puisqu'il faut comprendre que la réalité même des choses est une vue subjective.
Et qu'il n'y a de réel que ce que nous voulons comme tel.
A ce sujet, j'ai toujours contesté le terme de virtuel associé abusivement à l'internet.
Les relations qui s'y créent ne sont pas plus réduites au possible qu'au coin de votre rue.
Et l'on dépasse le potentiel, largement, aux rencontres, aux correspondances, aux amitiés,
qui peuvent se former à distance sans que les protagonistes ne se soient approchés
matériellement ou physiquement. Le média ne change pas la réalité des choses.
Il ne saurait changer la réalité ni des personnes, ni des informations.
La question n'est donc pas internet, qui n'est pas responsable des dérives observées,
d'autant que ce moyen technique sera tôt ou tard obsolète, il s'agit seulement de nous.
De ce que nous voulons pour nous-mêmes, quel que soit le niveau technologique.
Il s'agit à chaque révolution industrielle de reconfigurer notre manière de vivre ensemble.
Puisque nous sommes condamnés à le faire aussi longtemps qu'il y aura une humanité.
Si la vérité peut être - et doit être sans doute - quelque chose de privé et individuel,
comme tout ce qui relève de la conviction politique ou de la confession religieuse,
la réalité, elle, est la responsabilité de la subjectivité collective.
Elle diffère d'une culture à l'autre, d'une civilisation à l'autre.
Quand elle diffère autant, d'une société à l'autre, au même instant mais en des lieux divers,
qu'au sein d'une même société, au même lieu, au fil des siècles ou des décades.
Ainsi, la réalité des choses, aujourd'hui, est différente en Europe et en Chine.
Le rapport à l'individu, au temps, à la vie, à la mort, au travail, à la famille.
Mais la réalité des choses est aussi différente entre l'Europe du XIXème siècle
et l'Europe d'aujourd'hui, lorsque le temps se charge de modifier nos certitudes.
La terre n'est pas plate. Et c'est elle qui tourne autour du soleil. Sans doute.
Quand nous en sommes à d'autres théories, posées avant d'être abandonnées à leur tour.
Puisque nous sommes, particulièrement en Occident, sensibles à la preuve scientifique.
Mais il est aisé de démontrer que nous tenons pour bases des choses moins objectives.
Dans nos rapports aux autres, au monde, et à notre propre existence.
Même si nous choisissons la rationalité, il s'agit encore d'un choix et donc d'un parti pris.
Ce qui indique combien la réalité ne dépend pas d'elle-même,
mais seulement de ceux qui l'observent pour en faire quelque chose.
Ainsi, je m'amuse des mutations dans le métro ou dans la rue.
Lorsque les gens donnent l'impression de parler tout seul, le portable à l'oreille.
Que chacun communique avec le reste du monde comme ignorant l'environnement direct.
Que l'on peut s'agacer de voir des amis incapables de s'empêcher de répondre à un texto,
comme si tout était urgent, ivres d'un prétendu devoir de réactivité, lorsque vous êtes là,
en face d'eux, supposés partager un moment avec eux condamné à être pollué par l'extérieur.
Il y a bien des changements qui paraissent aussi inconvenants qu'effrayants.
Lorsqu'ils sont plutôt comiques si l'on ne tient pas à les dramatiser.
Ceux qui ont connu l'avant internet et l'avant téléphones portables, dont je suis,
savent en effet qu'il y a d'autres façons de vivre et de communiquer.
Mais dire que c'est mieux ou moins bien reste un jugement de valeur.
Et si je ne supporte pas que ma vie soit parasitée par l'hystérie de la connexion permanente,
je suis libre de laisser la machine gérer pour moi les messages, dans des boîtes e.mails
comme sur des répondeurs, de consulter et répondre quand bon me semblera.
Chacun reste libre, malgré les pressions certes très fortes, de gérer son temps,
ses communications, de choisir l'ordre des priorités, lorsque tout à coup, on s'en étonne,
être injoignable devient un luxe souvent perçu désormais comme une marque de mépris.
Quand on sait combien ne pas obtenir de réactions simultanées est reçu comme un affront.
Ici, dans des relations particulières de personne à personne, les choses s'arrangent toujours.
Le seuil de tolérance s'est réduit à l'accélération des moyens de riposte instantanée,
sans doute, mais il y a toujours un moyen d'expliquer que nous avions autre chose à faire,
comme on a toujours fait, même au temps de la correspondance écrite et postale,
pour justifier notre égoïsme ou notre indifférence, qui restent parfaitement légitimes.
Ce qui m'inquiète n'est donc pas les rapports entre personnes, qui, au fond,
se fraient toujours un chemin heureusement sinueux entre sincérité et hypocrisie,
mais les rapports entre les personnes et leurs sociétés.
Ceux qui participent à l'élaboration de notre propre identité.
Quand il est question notamment d'y maintenir un consensus sur une vision du monde.
Et de nous accorder sur ce que nous tenons pour exact, pour juste ou simplement pour vrai.
De la même façon qu'il fallait autrefois expliquer aux enfants, devant la télévision,
la différence entre la réalité et la fiction, entre le cinéma et l'actualité, il faut désormais,
à l'heure d'internet où il n'existe plus les filtres des journalistes et des commentateurs,
expliquer qu'une information, d'où qu'elle vienne, doit être vérifiée, recoupée,
réfléchir à deux fois avant de publier quoi que ce soit, réfléchir aux conséquences,
d'autant plus lorsque la moindre intervention est gravée dans le marbre du web.
La liberté est formidable. Notamment parce qu'elle responsabilise.
Mais il ne faut pas oublier précisément qu'elle le fait.
Sans ces médias uniques et ces anciennes élites qui pensaient pour nous,
et que nous ne sommes pas obligés de regretter, il ne nous reste plus qu'à penser,
par nous-mêmes, et l'esprit critique dont on a chanté les louanges il y a trois siècles,
devient aujourd'hui, plus que jamais, à la fois un droit et un devoir.
Nous voici donc livrés à nous-mêmes.
Au paroxysme de l'individualisme triomphant.
Nous pouvons nous réjouir de nous être débarrassés de pouvoirs concentrés,
des monopoles qui contrôlaient l'information pour mieux nous manipuler sans doute.
Mais l'abondance et le foisonnement de l'information a des effets pervers.
Trop d'info tue l'info et le résultat est le même qu'à l'ère des médias de masse.
En passant ici aussi de pratiques soviétiques à des pratiques ultra-libérales,
nous observons que, d'un excès à l'autre, nous ne favorisons jamais l'individu,
qui, considéré comme consommateur, n'est pas davantage servi comme citoyen.
L'addiction est aussi liberticide que la censure.
Et l'éducation reste le seul moyen de donner une chance d'avoir une existence propre.
Les journalistes, au temps où ils servaient encore à quelque chose, apprenaient un métier,
à vérifier sans doute, comme à classer les informations, lorsqu'on n'échappe pas,
dans la vie publique comme dans la vie privée, à des hiérarchisations.
Tout ne se vaut pas. Et il y a des choses plus importantes que d'autres.
Notamment en raison d'une réalité que nous nous accordons toujours, bien que modifiée,
qui est celle du temps.
Il est bon d'avoir sa propre hiérarchisation, sa morale, sa discipline, ses convictions,
mais il est nécessaire de les contextualiser dans un paradigme qui permet de se situer,
comme personne, autrement que par GPS, dans une autre réalité qui est celle du groupe.
Il faut convenir d'une hiérarchisation commune, à des échelles diverses,
pour continuer à constituer des sociétés, quelles qu'en soient les frontières,
se mettre d'accord sur la valeur que l'on donne à la vie, à la mort, au temps, aux personnes,
de façon collective, quand on ne peut être subversif ou marginal sans un ordre des choses.
Que l'on ne saurait accepter s'il nous est imposé. Bien entendu.
Pour peu que l'on reste attaché aux principes démocratiques.
Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan
/image%2F2475272%2F20171206%2Fob_84f68f_philippe-latger.jpg)