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Un filtre

Publié le

C'est un prisme magique. Et à travers lui, je redécouvre le monde.
Des lunettes de vue. Des carreaux grossissants.
Qui ne déforment pas la réalité, quand ils me la révèlent superbe.
Telle qu'elle est. Bouleversante de beauté. La réalité du monde.
Allongé sur la banquette du salon marocain, dans la cour, sous la lune.
J'ai ce filtre sur les yeux qui n'en est pas un.
Qui, au contraire, déshabille mes yeux de tous les voiles culturels,
de tous les films historiques, de toutes les moustiquaires.
Les pupilles débarrassées de tout ce qui m'empêchait de voir.
Les étoiles par millions, par milliards, dans le ciel qui m'attire.
Quand de la cour de la villa, je bascule dans l'univers, je plonge dans l'infini.
Découvre qu'il n'y a pas une surface plane, ni même une voûte,
mais des perspectives vertigineuses, pour des milliards d'années,
de brasses en apesanteur, de voyage dans le vide, entre les astres,
les galaxies et leurs révolutions.
Et je vois la taille relative de notre Terre, la courbure de l'horizon,
et son matelas d'atmosphère où glissent des avions volontaires.
La lumière dans l'olivier, près de moi, me donne une échelle de grandeur.
La conscience de la distance. Entre moi et le reste. Entre nous et l'espace.
J'ai éteint toutes les lumières. Pour laisser crépiter la nuit.
Laisser éclater le brasier céleste qui couvait sous l'éclairage artificiel.
J'y découvre une vie qui fourmille. Des lucioles qui grouillent.
Des lueurs qui clignotent. Et d'autres qui se déplacent.
Los Angeles, la nuit, avant l'atterrissage.
Je vois ton nez, et la Grande Ourse. Je vois un sourcil. Je vois tes yeux.
Le noir de tes cheveux. Constellé d'explosions nucléaires. De soleils en pagaille.
Et ton sourire... A faire pâlir la lune elle-même.

A travers le prisme, je redécouvre tout.
La splendeur de cet arbre. L'immensité de la mer.
Avec les yeux d'un enfant qui grandit, qui s'étonne.
La beauté de la nuit. L'émotion de l'aurore.
La lumière qui s'amuse dans le feuillage du platane au soleil déclinant.
Le miracle de l'eau. Sous toutes ses formes. Qu'elle soit glace. Qu'elle soit neige.
Ecumante et liquide au robinet d'en haut. Sous forme de vapeur, de nuages.
Ou dans mon corps vibrant. Aux décharges électriques.
La splendeur de la roche. De la vie animale. De ce que l'on voit. De ce qui est invisible.
De ce monde mouvant, qui m'émeut à l'extrême, fait de forces contraires,
d'imperfections parfaites, dont le tout, cohérent, magnifique, dépasse l'entendement.
Le filtre de mes larmes fait vaciller les lignes et les contours, de ce que je vois, grâce à toi.
Dont j'ai le visage en tête. A toute heure. Eveillé. Endormi. Concentré. Ou absent.
J'ai ce regard aimant, qui m'attire vers la vie, me ramène où je suis, avec vous, ici-bas.
Ce visage parfait, posé sur mes rétines, ne saurait m'aveugler quand il me rend la vue.
C'est le prisme d'amour, me reliant au milieu, au cosmos, à la terre et au ciel,
à cet environnement comme à mon entourage.
Peut-être n'étais-je pas mort. Peut-être ne savais-je plus regarder. Simplement.
Ni goûter. Ni toucher. Ni sentir. Ni entendre. Plombé par la fatigue, ou l'habitude.
A travers ton visage, que j'ai sans cesse en tête, je vois tout, je vois mieux,
et j'aime être amoureux.

 

Philippe LATGER
Juillet 2011 à Perpignan

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N

Publié le

Son corps dessine la lettre N, adossé à une bitte de marbre, sous mon platane.
Ce n'est pas une bitte d'amarrage, mais un dossier de fortune, le cul sur le pavé.
Un endroit à l'ombre, où il fait frais.
Les pieds dans des sandales. Hippie ou pèlerin. Dreadlocks et barbe roussie.
Il a lâché son bâton de marche. Ne fait pas la manche. S'est arrêté ici.
Les pieds dans des sandales, au pied de la cathédrale, son corps dessine un N.
Les genoux relevés, il ne travaille pas ses abdos, il écoute quelque chose.
Les doigts dans les oreilles. Ou ne veut rien entendre.
On ne sait pas son nom. On ne sait d'où il vient. On ne sait où il va.
Un N de passage. Une vie dans le marbre. A la barbe de Dieu.
Il sent la solitude. Il sent le dénuement. Il sent l'épuisement.
Je le vois, derrière les barreaux... Il sent la liberté.
 

 

Philippe LATGER
Juillet 2011 à Perpignan

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Une marche

Publié le

Vingt minutes de marche. Seulement. Sur la berge. Sur la rive.
Au milieu des moustiques et des roseaux. Quand le ciel est voilé.
J'ai dû franchir ce nouveau pont qui enjambe le lit de galets,
et des îlots de végétation foisonnante, où les oiseaux se reproduisent.
Le Canigou coiffe une barre d'immeubles amarrée au quai sud de la Têt.
Je tourne la tête à l'opposé, comme avant de traverser la rue,
pour y découvrir une trouée de nature qui annonce la sortie sur la mer.
C'est dans cette direction qu'il me faudra descendre.
Longer le complexe du Parc des Expositions, le no man's land
où s'installe chaque automne la fête foraine de la St Martin.
Bien sûr, mon inclination habituelle m'aurait conduit à tourner vers la ville.
Revenir là où vibre la population. Où l'activité humaine est la plus dense.
Mais je dois rejoindre mon amie dans sa maison à Bompas.
Pas de métro. Et les bus, le dimanche, sont rares.
Quand tout le monde ici, se déplace en automobile pour ne pas mourir.
Ce n'est pas de ma part, une posture idéologique. C'est juste que j'ai des jambes.
Et qu'une heure suffit, je le sais pour l'avoir déjà fait, pour aller chez Virginie.
Une heure de marche. Un exploit relatif qui fut presque quotidien à Paris.
Descendre de Montmartre jusqu'à Châtelet. Ou Rive Gauche. Remonter ensuite.
Une heure n'est rien. Surtout à mes yeux. C'est le temps de me réveiller le matin.
Une broutille. Le temps de réfléchir à quelques petites choses. Et de m'oxygéner.
Le segment de vingt minutes paraîtra le plus long. Celui au milieu de nulle part.
A la lisière de Perpignan. Quand en fait de m'oxygéner, il me faudra longer,
rien de moins qu'une déchetterie et une station d'épuration.
Mais très vite, la nature reprend ses droits. Entre moustiques et oiseaux.
Les uns nourrissant les autres. Sur un chemin aménagé en piste cyclable.
Je n'ai pas de vélo. J'ai mes jambes. Et je serai à Bompas bien assez tôt.

Virginie est une amie d'enfance. J'avais huit ans quand elle en avait six.
Et il est étrange de penser qu'elle vit dans la maison qui fut la mienne à l'époque.
Les circonstances. Nous vendions la maison où j'ai grandi.
Virginie était désormais en âge d'être propriétaire. Nous la lui avons vendue.
Il est bizarre d'aller chez elle. D'aller dans cette maison qui fut chez moi.
Mais à une période tellement lointaine que je ne suis plus sûr qu'elle ait existé.
Des choses fugaces me reviennent. Des sensations discrètes. Diffuses. Confuses.
Quand il n'y a aucune ambiguïté dans mon esprit. Nous sommes chez Virginie.
Et même si l'émotion me suffoque encore quand je traverse le village,
j'oublie tout de l'enfance quand nous nous retrouvons pour rire, entre trentenaires,
de tout ce qui nous préoccupe à l'instant, dans l'ordre de ce nouveau chapitre.
A ma grande surprise, mon dernier passage au cimetière, sur la tombe de maman,
m'a laissé parfaitement indifférent, les yeux secs, ne sachant trop ce que je faisais là.
Je me suis pris en flagrant délit de tentative de simulation, cherchant à forcer l'émotion,
me concentrant pour chercher en moi quelque chose qui m'aurait fait pleurer un peu.
Me retrouver aussi insensible avait dû m'indigner, révolter une part de moi-même.
Mais, comment dire... je sens bien qu'il ne reste rien de ma mère à cet endroit.
Un endroit plutôt moche. Qui n'évoque en rien la tranche de vie que nous avons partagée.
Contrairement à la petite école communale. Ou la route des plages de Ste Marie.
Quand même la maison de Virginie fut purgée de toute empreinte intime.

Sur l'autre berge, la circulation de la route de Canet ronronne gentiment.
Je découvre de mon côté de la Têt, des propriétés, des terres et des jardins.
Un centre équestre parfaitement entretenu, avec ses chevaux paisibles.
Des champs de serres et d'immenses potagers clôturés de cyprès déglingués.
Et je pense à des choses, maintenant la cadence, comme si j'avais bloqué la vitesse,
la vélocité, la foulée, dans la scission évidente du corps et de l'esprit.
Mon corps faisait ce qu'il avait à faire, comme un robot discipliné.
Quand je pouvais à loisir laisser planer mon imagination au-delà du décor.
Rentrer dans les maisons cossues, l'intérieur de ce mas, à peine caché dans son parc.
Voir déjà le clocher du village, et la nef où j'avais fait ma première communion.
Retrouver l'odeur du café portée par le vent marin depuis l'usine à la sortie de Bompas.
Ou penser simplement à ce que je te dirai, à ton retour, avant de t'embrasser.
Quand c'est toi qui me lestes, sur cette terre, où courent mes racines.
Je ne cours pas. Je marche vite. Je serai à l'échangeur du village dans dix minutes.
Il ne me restera qu'à traverser un marécage de lotissements ordinaires,
pour arriver à l'avenue François Cassagnes.

Le mouvement, même lent, est une bénédiction.
Un moment d'intimité. Propice à l'introspection.
Comme dans le bus. Comme dans l'avion. Comme dans le train.
Porté par mes deux jambes, je sors du temps et de ses contraintes.
Je suis seul avec moi. Avec vous. Avec toi. Avec le monde entier.
Cet insecte improbable, qui n'est pas une libellule.
Le cheval qui hennit à mon passage. Peu de choses peuvent me distraire.
Quand je suis immatériel. Que je ne suis plus moi. Ou plus complètement.
Je devrai me réinvestir à l'entrée du village. Face au regard des hommes.
Veiller à ma démarche, au moindre conducteur, à la moindre voiture.
Pour reprendre mon masque, tout ce que je suis censé être,
à l'entrée de la maison, où mon amie m'accueillera avec enthousiasme.
Et je ne penserai qu'à ce qui m'est permis de penser, en tant que moi,
à ce stade d'existence, pour ne pas troubler la cohérence de mon être.
Faire la conversation, répondre à des questions, en fonction de ce qui me constitue,
aux yeux de mon amie, pour ne pas qu'elle s'effraie à l'idée d'être face à un étranger.
Je suis bien celui avec qui elle a joué enfant. Le meilleur ami de son grand frère.
Celui avec qui elle est allée à l'Université. Avec qui elle est allée à New York ou Los Angeles.
Avec qui elle a fait la fête, des années durant, à Paris, Barcelone, Montpellier ou Toulouse.
Et je dois pour ma part, me convaincre, que la femme en face de moi est bien Vivi.
Que ma place ici, est légitime. Dans cette maison qui est la sienne.
A la table de la salle à manger, je ne pense à aucun moment au fait que je suis assis, ici,
à l'endroit précis où se trouvait le tabouret du piano droit, contre la cloison, détruite depuis,
où j'ai joué mes premières mélodies, composé mes premières musiques,
disputant l'instrument à mon père lorsqu'il rentrait du travail.
Les coudes sur la table, je suis à l'endroit exact, où, trente ans plus tôt,
j'étirais mes petits doigts pour atteindre en même temps les deux notes d'un même accord,
tentant d'apprivoiser l'ivoire, les feutres, les marteaux et les cordes de l'étrange navire.

Sur le goudron de la piste cyclable, la machine enchaîne les pas avec constance.
Aucune baisse de régime. La foulée est mécanique. Déconnectée du moindre état d'âme.
Je ne pense pas à ce que je fais.
Je ne pense pas à la distance, ni à l'effort, ni au temps qu'il me reste.
J'avance. Comme assis dans une rame de métro. Déchargé de toute responsabilité.
Il y a vingt minutes à peine, j'étais encore sous les palmiers du Palais des Congrès.
Au centre-ville. Immobile et perplexe devant l'affichage des horaires des bus.
Ligne 15. Dimanche et jours fériés.
Cet instant n'existe déjà plus. Est déjà loin.
Il suffisait que je me lance. Et je suis presque arrivé.
Je vais passer un moment chez Virginie.
Lorsque je serai déjà avec toi, à scruter tes pupilles.
Nous sommes déjà lundi. Et mardi. Et nous serons ensemble.
Les seuls instants de grâce, où le temps arrêté, s'ouvre comme une coquille,
pour permettre l'avant-goût d'une chose impalpable, d'entrevoir un concept religieux,
une idée folle, irrationnelle, dont nous avons l'intuition, le fantasme et l'espoir.
Les seuls instants d'éternité.
Ceux à te regarder me regarder. Où tu me regardes te regarder me regarder.
Comme deux miroirs face à face, qui démultiplient l'image à l'infini.
En allant à Bompas, c'est vers toi que j'avance.
Vers l'endroit dans le temps où nous nous retrouvons.
Ce n'est pas dans l'espace que mon corps se déplace.
L'espace n'est que du temps. Les deux n'ont pas de fins.
Aux roseaux, aux chevaux, aux moustiques, du chemin sur la berge.
Mon corps est là. Je suis ailleurs.
Aussi sûr que ma mère n'est pas dans ce caveau.
Je ne marche pas au milieu des jardins de Salanque.
Je marche vers la nuit où tu frappes à ma porte.
Où je l'ouvre. Où tu entres. Où je te redécouvre.
Où nous n'avons ni âge, ni sexe, ni état civil, ni passé à défendre,
mais la sensation exacte, d'être juste vivants.

 

Philippe LATGER
Juillet 2011 à Perpignan

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Chair à canon

Publié le

La cuisse est ventrue. Pour le plat de la main.
Le départ de la hanche. Tout le flanc à gravir.
Arriver sous ton bras. Et contourner l'épaule.
Arriver à ta nuque. A ses petits cheveux. A leur implantation.
A ton lobe, il n'est pas une boucle d'oreille. Que je mordille enfin.
Un grain de peau et l'ivraie, et l'ivresse. Et le grain de beauté.
Et le grain de bateaux. Du bon grain dans mes voiles.
La tempête chevelure. La voilure. Et la houle. Dans mes veines.
Nœud en huit dans le ventre. De plein poing. Dans mes vagues.
Des nœuds marins, et des cordes entre mes doigts. Qui m'échappent.
La vigie au grand mât. La vigne à mes paupières. Et les côtes écumantes.
J'ai ma bouche sur le front. Baiser entre les yeux. Le duvet du sourcil.
Dans les courants contraires. Les hauteurs déferlantes. Et les marées montantes.
Je manœuvre mon corps. Je suis seul à la barre. De la tempe à la joue.
De la rampe à la rame et, en joue, j'ai visé l'horizon, l'oriflamme,
et les barils de poudre, le tonnerre et la foudre ! Ecouvillonnage.
Chargement par la bouche. Feu à volonté !... L'artillerie lourde.
Bataille navale. Piraterie. Et les vagues scélérates.
Touché. Coulé. Dans les fonds sous-marins.
Dans les profondeurs. Les plaines abyssales. Au centre de la terre.
Le navire est en flammes. Et la coque a cédé. Tout le gréement en cendres.
A tes yeux de jouvence. A tes iris en joue. A tes lèvres d'opale.

A tes larmes d'eau douce. A tes cils vénéneux. A tes regards d'aurores.
Je ne suis pas marin. Ni même canonnier. Je reviens de la Mort.
Et le souffle me manque. Le cœur prêt à lâcher. Ou tonnant à tout rompre.

Au contact de ta peau. Des fièvres tropicales. Plus de 300 tonneaux.
De ton eau de parfum. D'eau de vie, de chaux vive, et de perlimpinpin.
L'or des Vierges à chercher. Entre deux clavicules. Mes mains à tes trapèzes.
Acrobate des vergues, je suis équilibriste. Même les pieds sur terre,
rentré aux arsenaux, au foyer, au comptoir, à bon port.

Au cœur de mes artères, à bord de mes vaisseaux,
ma frégate se brise sur tes récifs nerveux, ou tes muscles bronzés,
qui m'envoient par le fond, de ce corps si parfait voulu à l'abordage.

J'ai tiré à boulets rouges. Sur l'amour, les sirènes, le bonheur d'être deux.
Quand j'ai croisé au large, tes yeux, à vue de terre, et ton sourire enfin,
qui m'ont criblé de balles, jeté par-dessus bord, ou aux alligators.
C'est au pli de ta bouche, à la bouche du canon, au cratère du volcan,
que pendu haut et court, je fends l'air et le vide.
Le cynisme a sombré, entre autres caravelles.
Mister Hyde enfermé, dans un coffre à jouets. Dans la soute d'une épave.
Ce n'est que liberté. Une mutinerie. Qui m'a levé les fers. Rendu ma dignité.
Quand j'ai rendu les armes. Quand j'ai baissé les voiles que je n'ai pas levées.
La brume se dissipe. Je suis fait prisonnier. Une prise de guerre.
C'est Independence Day. Le repos du guerrier. Robinson Crusoé.
C'est la terre d'Amérique. Et ses treize colonies.

Que j'avais tant cherchée. Quand c'est elle qui est venue.
Tu es le Nouveau Monde. Tous les outre-Atlantique.
L'Eldorado secret. Le Graal et l'Atlantide.

Mes doigts longent les côtes. Et les cuisses ventrues.
Les reliefs et les plaines. Et la chair du canon. Et l'airain de ta croupe.
Aux mouvements de troupes. Aux mouvements des eaux.
Aux chevaux en bataille qui soulèvent la poussière.
A remonter l'Hudson au fil de nos frontières.

Aux caresses violentes d'un Eden à construire.
Le delta de ton corps. Les fleuves vasculaires.
Quand j'emprunte les chutes du zénith aux lombaires.
Le radeau est fragile au cours d'amples méandres.
Quand la flotte, tout entière, fut bien réduite en cendres.
Je suis nu sur les terres de cette île au trésor.

Je n'ai jamais été aussi pauvre. Je n'ai jamais été aussi riche.
Perpignan est gitane. Elle saurait être indienne.
L'Amérique est ici. Dans le drap de mon lit.
Où j'explore les volumes, les volutes, de ta géographie.
Tout en ombres chinoises, dans l'ombre de la rue.
L'Invincible Armada a coulé sous la lune.
Emportant ses mortiers et tout son équipage.
Son maudit capitaine qui courait à ma perte.
A ta cuisse ventrue, le ventre est dénoué.
C'est la mer liquéfiée. Le calme après la tempête.
Je suis le rescapé qui attend Vendredi.
Qui vit au jour le jour. Qui vit surtout la nuit.
Quand le bonheur n'est plus, pour plus tard, pour après.
Quand l'avenir n'a plus de promesses à me faire.
On m'a levé les fers. Etre heureux, c'est l'instant.
Celui qui ne peut pas souffrir de solitude.
Celui qui ralentit ce qui s'enfuit trop vite.
Quand mon cœur se nourrit d'émotions inédites.
De la chair à canon naît une plénitude.
Le naufrage est heureux. Il n'y a pas eu de pertes.
Quand la défaite n'est pas ce que l'on pouvait croire.
C'est lorsque j'ai sombré que j'ai crié victoire.
Parce que j'ai tout perdu, ma vie peut commencer.

 


Philippe LATGER
Juillet 2011 à Perpignan

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Chute libre

Publié le

Dire pardon, c'est bien. Dire merci, c'est mieux.
Ai-je écrit cela cette nuit ? Avant d'enfoncer mon visage dans un oreiller.
Je n'y manquais pas d'air. Quand je toise ma vie entière. Avec un sourire.
Je pense au parcours. Jane Birkin à New York. Juliette Greco à Barcelone.
Marie Trintignant à Avignon. Nicole Croisille à Paris. Etienne Roda Gil.
Et Kristin Scott Thomas. Et Monica Bellucci. Et Ute Lemper.
L'aéroport de Singapour. Celui de Houston. La baie d'Acapulco.
La baie de Sydney. Celle de Hong Kong. Le bras du St-Laurent.
Ai-je vraiment déjeuné avec Manoukian à la Coupole ?
Ai-je vraiment dormi chez Véronique Sanson ?
Ai-je vraiment été refoulé à la frontière américaine ?
Vu Prince au Palladium ? Et Ray Charles en concert ?
Et Keith Jarrett ? Et Woody Allen ? Antonio Banderas ? ...
Et cette bière avec Gerard Butler à Montréal ?
Je relève la tête de mon oreiller ... Pinch me, I'm dreaming ...
Les chutes du Niagara. Le Bosphore. Mes 35 ans à Budapest.
L'hélico sur l'Hudson. Et la chaleur d'Athènes.
Les soirées chez Maxim's. A l'Etoile ou à l'Arc. Au Showcase.
Richard Donner au Québec. Et Pascal Elbé, et Anne Brochet.
Monaco et Menton. Londres. Rome et Lisbonne.
Ai-je fait des chansons avec Alain Lanty comme avec Art Mengo ?
Ai-je habillé le cadavre de ma mère sur son lit de mort ?

J'ouvre grand les fenêtres. Physiquement. Les bras en croix.
Sur les douves de mon immeuble, sur le ruisseau de ma rue sous l'orage.
J'oublie l'odeur des avions sur l'Atlantique. Mirabel et Roissy.
J'oublie l'odeur du Talgo rampant jusqu'à Barcelone. La gare de Sants.
La chevelure de Christelle où j'ai laissé mes doigts.
L'Eurotunnel jusqu'à St Pancras. Et l'Exposition Universelle de Séville.
Dire pardon, bien sûr. Dire merci. Encore. Enfin.
Gabriel Yared, Michel Ocelot et Souad Massi aux Studios Ferber.
Mon nom sur l'écran de cinéma du Pathé Wepler.
Biyouna au Divan du Monde. Les you-you. Ou bien Gad Elmaleh.
Le bar du Lutetia. Le bar du Delano. Et le toit du Printemps.
L'aéroport de Gérone. Le port de Sant Antoni. La gare Victoria.
Quand je suis crucifié au pied du campanile.

J'oublie l'odeur de la suite sur Sherbrooke. Celle de Macquarie Street.
J'oublie l'odeur du duplex sur le boulevard St Michel. Les dorures de l'Odéon.
La terrasse du Rostand. La fièvre de Times Square. Et Montjuic !
Le parquet de la rue Cyrano de Bergerac. Le carrelage de la Rambla de Catalunya.
Pour ne sentir que le marbre. Celui de la Fidélissime ville de Perpignan.
Retour à l'envoyeur ! Un coffret à bijoux. Un trésor de pirate.
Sur cette île déserte. Où maman est enterrée. Ai-je écrit ... je crois.


De l'ouragan sorti. Ou de l'œil du cyclone. Je me suis relevé.
J'ai tiré mon visage de l'oreiller. L'odeur de tes cheveux.
Et l'odeur de ton corps qui me porte au pinacle.
Les gisants de Saint-Denis. Les puces de St-Ouen.
Je ne me souviens de rien.
Tous les noms caressés sont sortis de ma tête.
Tous gravés dans le derme, la peau recouvre tout.
Et le soleil a brûlé ce qu'il restait en surface,
pour me donner l'illusion d'une nouvelle naissance.
Je suis neuf. Aux fenêtres alignées. Ou les neuf vies d'un chat.
Quand je ronronne dans tes jambes. Et que je cherche ta main.
Les années ont glissé dans le poil de la bête.
Et dans tes yeux soudain, il ne reste qu'un seul mot.
Le seul que je puisse dire, sans te faire sourire.
Le plus grave de tous. Et le plus spontané.
Merci.

Des cercles concentriques. Je suis parti de loin.
Le zoom de Google Maps. Ce n'est pas Barcelone.
Ce n'est pas Manhattan. Et ce n'est pas Montmartre.
Je vois le Roussillon. Et ses vignes. Ses villages.
Les Albères moussues. Les Corbières arides.
Le lieu de ma naissance. Et l'écume frémissante.
Le Muscat. Les anchois. Et le son des Sardanes.
L'étau se resserre. Mon cœur avec. A moins qu'il ne s'évase.
Et c'est bien Perpignan qui éclate au visage, sertie de grenats,
de fleurs de laurier, de cœurs de palmiers et de reflets de nacre.
Les feux de la St Jean. Les flambeaux aux murailles.
C'est une chute libre. Et le sol se rapproche. Le champ se rétrécit.
Et l'horizon recule. Et l'objet se fracasse. A ton rire lumineux.
Ou à ta peau d'albâtre.

Un retour au berceau. Un retour au bercail.
Et les bras qui m'enlacent sont d'une tendresse qui n'est pas maternelle.
Quand elle m'écrase les os d'une pression fébrile. Fusionnelle. Sexuelle.
Où je reviens à la terre. Où je reviens au ciel. Hésite entre les deux.
Quand le plaisir est partout. Dans tous les éléments. Dans tous les aliments.
Dans tout ce qu'on me donne, à voir, à vivre, à rire. Dans tout ce qui est donné.
C'est sûr que je pardonne. Sûr que je dis merci. A toi. Toi. Qui me délivres.
Qui me délivres et m'emprisonnes. Qui me sauves. Qui m'empoisonnes.
Qui me tues. Me donnes le jour. Me fais mourir. Me fais renaître.
Me donnes la nuit. Et ses lunes d'extase. De bonheur inégalé. Insoupçonné.
Transformes les formes. Siphonnes le fond. Et me révolutionnes.
Concentré sur ce point d'orgue géographique. Le Centre du Monde.
Plus rien n'existe au-delà de la rue. Au-delà de ces murs. Au-delà du clocher.

Plus rien n'existe au-delà de ce ciel. Au-delà de l'instant.
Je n'ai pas eu le temps de semer mes cailloux blancs.
N'ai pas envie de refaire le chemin à l'envers. Quand je dois avancer.
Avancer sur la terre. Qui tourne pour moi. Avec les aiguilles de l'Horloge.
Entre mes bras en croix. 9h15. 14h45. L'éternité se love. Le jour d'après se lève.
Quand il est temps de vivre. Quand il est temps de croire. En confiance.
De gagner ton pardon. Et de dire merci.

 

Philippe LATGER
Juillet 2011 à Perpignan

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Une île

Publié le

Comment aurais-je pu te rencontrer si je ne m'étais brûlé les ailes ?
Certes, j'étais bien mal en point. Pour le moins déplumé.
Mais rejeté sur la grève, alors que mon navire sombrait au large,
j'ai accosté sans le savoir la plus belle île de la Création.
Un mal pour un bien diraient certains.
Un drame pour le paradis, puis-je affirmer.
C'est une île déserte, suspendue dans la ville, où j'ai trouvé ma place.
La ville. Je la connaissais. J'y suis né. Y ai passé plus de vingt ans.
Mais j'ignorais que le jardin d'Eden s'y trouvait. Du moins pour qui le cherche.
Ce n'est pas bien grand. On en fait vite le tour. Quand on pourrait s'y perdre.
Quand il est infini. N'est peuplé que de nous.

 

Philippe LATGER
Juin 2011 à Perpignan

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Au feu naître...

Publié le

Comme j'ai aimé mourir souvent.
Mourir d'amour et de désir. Dans un orgasme. Dans le plaisir.
Dans l'or de l'autodestruction. Dans l'art de la masturbation.
Comme j'ai aimé m'anéantir. Dans le whisky et les errances.
Les cauchemars, les morts vivants. Laisser filer les dernières chances.
Réduit à l'état de zombie. Dans les backrooms et l'impotence.
Comme j'ai aimé la déchéance. L'impunité. La décadence.
Gâcher ma chair et ma jeunesse. Brûler ma vie. L'intelligence.
Dans une grâce ambivalente. Le bonheur de se dégrader.
De ramper dans le jus de mort. Des nuits sans fonds et sans lumière.
Des puits sans eau et sans échos. Dans la luxure et l'impuissance.
Comme j'ai aimé m'apitoyer. Sur mon sort. Gibier de potence.
Hurlant dans les cordes de pluie. A crever de survivre. De solitude.

Comme une loque sous les ponts. Dans les poubelles de la ville.
Celles du sexe, à bouche que veux-tu. De la baise désincarnée.
Entre deux verres ébréchés. Entre deux rêves éveillés.
Je rêve d'un verre. Et d'embrasser le monde, comme une pute.
Avec la dignité du sacrifice. Du temps passé avec le Diable.
Comme j'ai aimé n'exister plus. Tout donner jusqu'au dernier souffle.
M'abandonner jusqu'à l'extrême.
Jusqu'à l'orgasme. Et disparaître.

Comme j'ai aimé être public. Etre un objet à partager.
Léché par les flammes primitives. De bas instincts. De bas étages.
Le Christ en croix. Pour vos péchés. J'étais à prendre ou à laisser.

Je n'ai jamais cru en l'enfer. Je crois en l'Homme. Ne crois en rien.
Dans les orgies païennes, le culte de Baal ou du Veau d'or,
vomir l'espoir ou l'espérance, dans le cuir sadomasochiste,
j'ai cherché à quitter mon corps, quitter ma vie, sa camisole,
creusé un tunnel sous mes murs, à force d'ongles, ou bien d'alcool.
Comme j'ai aimé n'être personne. N'être qu'une bite ou un fantôme.
Un produit de consommation. Une MST ou son symptôme.
Un gigolo de pacotille. Ou la poupée qui se dégonfle.
A bout de forces. A bout de nerfs. Et de fatigue. Au bord du gouffre.
Quand les bas-fonds sentaient le soufre. Sentaient le sperme et la sueur.
D'âmes perdues qui se damnaient. Dans les couloirs de Babylone.
Comme j'ai aimé être ce robot. Qui tenait à peine debout.

L'être humain lobotomisé. Qui ne parvient plus à penser.
Qui oublie le temps et les douleurs. Qui oublie tout. Jusqu'à sa peur.
Protégé du monde extérieur. Capable de dormir enfin...

Si Dieu s'était donné la peine d'être moral,
je serais resté sur le bord d'une route,
me serais noyé dans ma voiture, électrocuté sous la douche,
fait dévorer par les loups cannibales, déporté au fond du ravin,
prisonnier de l'habitacle, de l'incendie.

Immolé par le feu. Tabula rasa.
Mais n'est-ce pas ce qui est arrivé ?
L'été dernier ? Quand j'ai été foudroyé ?
Chut... Je suis le Phoenix. Regardez...
De ce tapis de cendres... que le vent vient soulever...
Le ciel est clair. La lune est pleine. Sorcellerie.
Je me relève de l'incendie... ç
a sent la poudre.
Je fais peau neuve. Deuxième vie.
Si j'ai vieilli, je suis grandi.
Que m'étais-je fait à moi-même ?
Je déploie des ailes immenses. Ce ne sont pas celles du démon.
Quand on m'a pardonné le mal que j'ai pu faire.
Sur Perpignan, la nuit est claire.
La peine est partie en poussières.
Tu me vois. Tel que je suis.
Buisson ardent. Fou de te plaire.
Le feu sacré. Et la lumière. Incandescente.
Je crois en l'Homme et en ses plaies.
Je laisse monter la vague. Pourquoi lutter ?
Ne fuis plus devant la main ouverte.
La tienne, je l'ai découverte, je l'ai prise, enfin,
et je me suis sauvé.
Par la fenêtre...

 

Philippe LATGER
Juin 2011 à Perpignan

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Cut

Publié le

Dieu sait combien de temps il me reste.
D'ailleurs, peut-être n'en sait-Il rien du tout.
Y penser me donne le vertige. Me donne la nausée.
Me donne envie de m'arracher les vêtements,
de m'arracher la peau, de m'arracher les muscles.
Pour calmer une démangeaison au cœur de mon cœur.
Dieu sait combien de temps il me reste.
Moi-même, je n'en sais rien du tout.
Y penser me donne des sueurs froides. Et des palpitations.
Pas moyen de bloquer le sablier à l'horizontale.
Pas moyen d'enrayer la logique. De casser le moteur.
Et soudain, une voix qui gronde : " Qu'est-ce que tu branles ? "
Je sens que je dois fuir, que je dois courir, à perdre haleine.
Mais, dans la panique, je ne sais pas dans quelle direction...
Je sens déjà la fumée. Je sens déjà la chaleur.
Et j'entends le bois craquer.
L'incendie se propage. Dévaste tout. Vitesse grand V.
Il faut que je bouge. Il faut que je dégage.
Question de vie ou de mort.
Dieu sait combien de temps il me reste.
Suis-je déjà sur la réserve ? Suis-je déjà dans le rouge ?
De la première bouffée jusqu'au filtre de la cigarette.
Quelques inspirations et, déjà, on l'écrase dans le cendrier.
Next ! Au suivant ! Quelques inspirations à peine.
Il faut que je m'en sorte. Il faut que je me sauve.
Dieu sait combien d'années, combien de jours, combien d'heures...
Dans quelle direction avancer ? Sur quelle route m'engager ?
Quelle vie regretterai-je le moins ? Laquelle choisir ?
J'ai grillé mes cartouches. Il ne m'en reste qu'une. Une seule.
De la première bouffée jusqu'au filtre de la cigarette.
Je n'ai plus le droit de me tromper. Je n'ai plus le temps.
Dieu sait combien il m'en reste.
Comment ? On tourne ? C'est commencé ? Pas prêt.
Avant qu'on ne m'écrase. Sur le mot fin.

 

 

Philippe LATGER
Juin 2011 à Perpignan

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Blanca luna

Publié le

Aux molinos de Consuegra. La route se déhanche.
Au-delà d'Aranjuez. Au-delà de Tolède.
Et son fort crénelé ne craint pas les Géants.
Aux vignes, aux oliviers, el río Amarguillo vient porter sa caresse,
quand le sabot des mules se heurte à la caillasse.
Je descends à Valdepeñas. Irai jusqu'à la mer. Si Dieu veut.
Traverser l'Andalousie, revoir ses amandiers et ses taureaux paisibles.
N'ai pas encore choisi. A la croisée des chemins. Grenade. Ou Cordoue.
J'ai perdu la route des cigognes de Càceres. Les boussoles de Séville.
Et les armes des derniers Conquistadores, des Seigneurs de Trujillo.
Et je suis les étoiles. Sur la route du Sud. Où j'embarquerai sur le premier navire.
J'ai ce morceau de pain. Un couteau. Et ma Bible. Mes sandales usées.
Et ma foi, chevillée au corps maigre, qui me porte sur mes jambes.
Et m'ordonne d'avancer.
Les moulins révolutionnent, l'air, pour gonfler mes voiles,
l'or, celui de mille étoiles, et l'art de savoir les regarder.
La carte est dans le ciel. Comme mille autres choses.
La nuit est pourtant claire. Elle ne me trompe pas quand la lumière m'aide.
A poursuivre la route, moi qui ai passé Tolède, marché des jours entiers.
A fendre les nuées de brebis, le plateau de la Mancha,
les vagues de froidure, les bourrasques de vide pour ralentir mon pas.
Moi qui fendrai les mers, rejoindre l'Amérique.
L'Empire des Anglais, ce n'est pas le Mexique.
La banque et l'industrie ne sont pas catholiques.
Mais je pourrai toujours voir en Californie, s'il y a de l'or à trouver,
et des âmes perdues, quand je pourrais peut-être y manger à ma faim.
Miguel a écrit, paraît-il, depuis San Francisco.
Juanita est morte du vomito negro me laissant sans enfants.
Et je n'ai rien à perdre. Si ce n'est foi en Dieu. Ou en la Providence.
Aux molinos de Consuegra. Je me raccroche aux branches.
Là où le vent me porte, j'aurai des choses à vivre.
En mon for intérieur, en mon fort crénelé, je ne crains rien du tout,
pas même le néant, disposé à me battre contre tous les moulins,
contre tous les mirages, au pays des Géants.
Et des espoirs fragiles.

 

 

Philippe LATGER
Juin 2011 à Perpignan

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Balances

Publié le

Au bout de la rue, les gradins ont été installés dans le Campo Santo.
Et nous entendrons bientôt, en fin d'après-midi,
les basses lourdes de balances, à faire trembler les carreaux des fenêtres.
Des gars en bermudas, T.shirts noirs, lunettes noires, exhiberont leurs badges.
Quand le site ne trouvera le repos, écrasé par la chaleur, qu'en début de soirée.
Le soleil aura décliné et les festivaliers commenceront à pointer le bout du nez.
Au sortir de la sieste ou au retour de la plage, pour envahir les terrasses de cafés.
Dans le cimetière où l'on avait déclamé en d'autres temps " Ici, la terre est rouge ",
l'échafaudage d'un amphithéâtre éphémère s'ouvre sur le vaisseau de la cathédrale.
Après Lambert Wilson, Véronique Sanson. Et la boucle est bouclée.
J'ignore dans quelles circonstances le changement d'équipe s'est opéré.
Je n'oublierai jamais ce que je dois à la précédente.

Je me rends compte aujourd'hui, que je vis sur le lieu de mes vacances.
Le mois de juin est revenu, tel que je l'avais toujours connu, chaud et stimulant.
Un brin affriolant. Et lascif. La prison redevient le centre du monde.
Quand ce sont les Anglais, les Italiens, les Espagnols et les Allemands,
qui viennent à notre rencontre, bob sur la tête et plan en main,
me faisant faire l'économie de miles et de billets d'avion
pour faire enfin leur connaissance.
La place de la République s'est organisée.
Le parvis du théâtre retrouve ses proportions idéales.
Un marché jouxte les terrasses où il est possible de déjeuner à l'ombre.
Et les soirées promettent d'être aussi douces que longues, pile poil sous la lune.
Où j'ai pris l'habitude de tomber amoureux.

N'avions-nous pas pris un verre ensemble, ici, toi et moi ?
Sans nous douter un seul instant du couloir dans lequel nous nous engouffrions.
La ville bruissait de la présence de Vanessa Paradis. Et nous bruissions l'un de l'autre.
Mes avant-bras hérissés de désirs coupables. Assis sur le bord de ma chaise.
Prêt à te sauter à la gorge pour te dévorer la bouche
quand je devais me résoudre à ne te dévorer que des yeux.
Dont je ne me suis toujours pas rassasié à l'instant où j'écris.
Perpignan en son sein protège tant d'histoires d'amour.
Les plus belles que j'ai vécues. La plus belle de toutes.
Et tout m'accompagne, le soleil sur ma peau, dans un décor complice.
Où chaque arbre fut témoin de mes marches nocturnes,
de ma quête d'absolu, et de quelques triomphes.

L'heure des festivals a sonné.
Réveillant l'Arsenal, et ma rue de bohème.
Et la pleine lune, sur la baie d'Argelès, se lèvera encore pour me désintégrer.
Se glissant sur la mer pour bouffer les noirceurs, faire reculer les doutes.
Hypnotiser mon âme vendue au bonheur d'être encore debout.
Il a fallu dix ans pour ranimer mon horloge.
Et ces basses lourdes de balances, à faire trembler les carreaux des fenêtres.
Celles de Dominique Bertram me ramèneront à Triel, le chocolat en bouche,
où Périer photographiait la Douceur du Danger sur les bords de la Seine.
Entre autres pages heureuses d'un album de mémoire, de jours miraculeux.

Quand le destin, j'avoue, au lieu de me punir, fut toujours généreux.
Barcelone et Paris. Bordeaux et le Québec. L'Andalousie jalouse.
Quand le monde en entier, revient se concentrer, à l'endroit où je suis.
A l'endroit où nous sommes.
Rejouer l'émotion de lettres à ma terre. De l'amour de ma ville.
Où je suis né deux fois. Et ne mourrai jamais.

 

Philippe LATGER
Juin 2011 à Perpignan

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