Vingt minutes de marche. Seulement. Sur la berge. Sur la rive.
Au milieu des moustiques et des roseaux. Quand le ciel est voilé.
J'ai dû franchir ce nouveau pont qui enjambe le lit de galets,
et des îlots de végétation foisonnante, où les oiseaux se reproduisent.
Le Canigou coiffe une barre d'immeubles amarrée au quai sud de la Têt.
Je tourne la tête à l'opposé, comme avant de traverser la rue,
pour y découvrir une trouée de nature qui annonce la sortie sur la mer.
C'est dans cette direction qu'il me faudra descendre.
Longer le complexe du Parc des Expositions, le no man's land
où s'installe chaque automne la fête foraine de la St Martin.
Bien sûr, mon inclination habituelle m'aurait conduit à tourner vers la ville.
Revenir là où vibre la population. Où l'activité humaine est la plus dense.
Mais je dois rejoindre mon amie dans sa maison à Bompas.
Pas de métro. Et les bus, le dimanche, sont rares.
Quand tout le monde ici, se déplace en automobile pour ne pas mourir.
Ce n'est pas de ma part, une posture idéologique. C'est juste que j'ai des jambes.
Et qu'une heure suffit, je le sais pour l'avoir déjà fait, pour aller chez Virginie.
Une heure de marche. Un exploit relatif qui fut presque quotidien à Paris.
Descendre de Montmartre jusqu'à Châtelet. Ou Rive Gauche. Remonter ensuite.
Une heure n'est rien. Surtout à mes yeux. C'est le temps de me réveiller le matin.
Une broutille. Le temps de réfléchir à quelques petites choses. Et de m'oxygéner.
Le segment de vingt minutes paraîtra le plus long. Celui au milieu de nulle part.
A la lisière de Perpignan. Quand en fait de m'oxygéner, il me faudra longer,
rien de moins qu'une déchetterie et une station d'épuration.
Mais très vite, la nature reprend ses droits. Entre moustiques et oiseaux.
Les uns nourrissant les autres. Sur un chemin aménagé en piste cyclable.
Je n'ai pas de vélo. J'ai mes jambes. Et je serai à Bompas bien assez tôt.
Virginie est une amie d'enfance. J'avais huit ans quand elle en avait six.
Et il est étrange de penser qu'elle vit dans la maison qui fut la mienne à l'époque.
Les circonstances. Nous vendions la maison où j'ai grandi.
Virginie était désormais en âge d'être propriétaire. Nous la lui avons vendue.
Il est bizarre d'aller chez elle. D'aller dans cette maison qui fut chez moi.
Mais à une période tellement lointaine que je ne suis plus sûr qu'elle ait existé.
Des choses fugaces me reviennent. Des sensations discrètes. Diffuses. Confuses.
Quand il n'y a aucune ambiguïté dans mon esprit. Nous sommes chez Virginie.
Et même si l'émotion me suffoque encore quand je traverse le village,
j'oublie tout de l'enfance quand nous nous retrouvons pour rire, entre trentenaires,
de tout ce qui nous préoccupe à l'instant, dans l'ordre de ce nouveau chapitre.
A ma grande surprise, mon dernier passage au cimetière, sur la tombe de maman,
m'a laissé parfaitement indifférent, les yeux secs, ne sachant trop ce que je faisais là.
Je me suis pris en flagrant délit de tentative de simulation, cherchant à forcer l'émotion,
me concentrant pour chercher en moi quelque chose qui m'aurait fait pleurer un peu.
Me retrouver aussi insensible avait dû m'indigner, révolter une part de moi-même.
Mais, comment dire... je sens bien qu'il ne reste rien de ma mère à cet endroit.
Un endroit plutôt moche. Qui n'évoque en rien la tranche de vie que nous avons partagée.
Contrairement à la petite école communale. Ou la route des plages de Ste Marie.
Quand même la maison de Virginie fut purgée de toute empreinte intime.
Sur l'autre berge, la circulation de la route de Canet ronronne gentiment.
Je découvre de mon côté de la Têt, des propriétés, des terres et des jardins.
Un centre équestre parfaitement entretenu, avec ses chevaux paisibles.
Des champs de serres et d'immenses potagers clôturés de cyprès déglingués.
Et je pense à des choses, maintenant la cadence, comme si j'avais bloqué la vitesse,
la vélocité, la foulée, dans la scission évidente du corps et de l'esprit.
Mon corps faisait ce qu'il avait à faire, comme un robot discipliné.
Quand je pouvais à loisir laisser planer mon imagination au-delà du décor.
Rentrer dans les maisons cossues, l'intérieur de ce mas, à peine caché dans son parc.
Voir déjà le clocher du village, et la nef où j'avais fait ma première communion.
Retrouver l'odeur du café portée par le vent marin depuis l'usine à la sortie de Bompas.
Ou penser simplement à ce que je te dirai, à ton retour, avant de t'embrasser.
Quand c'est toi qui me lestes, sur cette terre, où courent mes racines.
Je ne cours pas. Je marche vite. Je serai à l'échangeur du village dans dix minutes.
Il ne me restera qu'à traverser un marécage de lotissements ordinaires,
pour arriver à l'avenue François Cassagnes.
Le mouvement, même lent, est une bénédiction.
Un moment d'intimité. Propice à l'introspection.
Comme dans le bus. Comme dans l'avion. Comme dans le train.
Porté par mes deux jambes, je sors du temps et de ses contraintes.
Je suis seul avec moi. Avec vous. Avec toi. Avec le monde entier.
Cet insecte improbable, qui n'est pas une libellule.
Le cheval qui hennit à mon passage. Peu de choses peuvent me distraire.
Quand je suis immatériel. Que je ne suis plus moi. Ou plus complètement.
Je devrai me réinvestir à l'entrée du village. Face au regard des hommes.
Veiller à ma démarche, au moindre conducteur, à la moindre voiture.
Pour reprendre mon masque, tout ce que je suis censé être,
à l'entrée de la maison, où mon amie m'accueillera avec enthousiasme.
Et je ne penserai qu'à ce qui m'est permis de penser, en tant que moi,
à ce stade d'existence, pour ne pas troubler la cohérence de mon être.
Faire la conversation, répondre à des questions, en fonction de ce qui me constitue,
aux yeux de mon amie, pour ne pas qu'elle s'effraie à l'idée d'être face à un étranger.
Je suis bien celui avec qui elle a joué enfant. Le meilleur ami de son grand frère.
Celui avec qui elle est allée à l'Université. Avec qui elle est allée à New York ou Los Angeles.
Avec qui elle a fait la fête, des années durant, à Paris, Barcelone, Montpellier ou Toulouse.
Et je dois pour ma part, me convaincre, que la femme en face de moi est bien Vivi.
Que ma place ici, est légitime. Dans cette maison qui est la sienne.
A la table de la salle à manger, je ne pense à aucun moment au fait que je suis assis, ici,
à l'endroit précis où se trouvait le tabouret du piano droit, contre la cloison, détruite depuis,
où j'ai joué mes premières mélodies, composé mes premières musiques,
disputant l'instrument à mon père lorsqu'il rentrait du travail.
Les coudes sur la table, je suis à l'endroit exact, où, trente ans plus tôt,
j'étirais mes petits doigts pour atteindre en même temps les deux notes d'un même accord,
tentant d'apprivoiser l'ivoire, les feutres, les marteaux et les cordes de l'étrange navire.
Sur le goudron de la piste cyclable, la machine enchaîne les pas avec constance.
Aucune baisse de régime. La foulée est mécanique. Déconnectée du moindre état d'âme.
Je ne pense pas à ce que je fais.
Je ne pense pas à la distance, ni à l'effort, ni au temps qu'il me reste.
J'avance. Comme assis dans une rame de métro. Déchargé de toute responsabilité.
Il y a vingt minutes à peine, j'étais encore sous les palmiers du Palais des Congrès.
Au centre-ville. Immobile et perplexe devant l'affichage des horaires des bus.
Ligne 15. Dimanche et jours fériés.
Cet instant n'existe déjà plus. Est déjà loin.
Il suffisait que je me lance. Et je suis presque arrivé.
Je vais passer un moment chez Virginie.
Lorsque je serai déjà avec toi, à scruter tes pupilles.
Nous sommes déjà lundi. Et mardi. Et nous serons ensemble.
Les seuls instants de grâce, où le temps arrêté, s'ouvre comme une coquille,
pour permettre l'avant-goût d'une chose impalpable, d'entrevoir un concept religieux,
une idée folle, irrationnelle, dont nous avons l'intuition, le fantasme et l'espoir.
Les seuls instants d'éternité.
Ceux à te regarder me regarder. Où tu me regardes te regarder me regarder.
Comme deux miroirs face à face, qui démultiplient l'image à l'infini.
En allant à Bompas, c'est vers toi que j'avance.
Vers l'endroit dans le temps où nous nous retrouvons.
Ce n'est pas dans l'espace que mon corps se déplace.
L'espace n'est que du temps. Les deux n'ont pas de fins.
Aux roseaux, aux chevaux, aux moustiques, du chemin sur la berge.
Mon corps est là. Je suis ailleurs.
Aussi sûr que ma mère n'est pas dans ce caveau.
Je ne marche pas au milieu des jardins de Salanque.
Je marche vers la nuit où tu frappes à ma porte.
Où je l'ouvre. Où tu entres. Où je te redécouvre.
Où nous n'avons ni âge, ni sexe, ni état civil, ni passé à défendre,
mais la sensation exacte, d'être juste vivants.
Philippe LATGER
Juillet 2011 à Perpignan