En France comme à Gotham
Depuis Batman, rien n'a changé à Gotham City.
Nuée de photographes et journalistes attendant l'apparition des avocats
devant le sinistre et colossal Criminal Courts Building sous la pluie.
Un mastodonte Art Déco des architectes Wiley Corbett et Charles B. Meyers.
Ce n'est pas le Pingouin que l'on a enfin arrêté. Ni Al Capone.
Mais l'un des maîtres du monde moderne, globalisé,
pour des raisons qui auraient davantage imposé la présence de Clark Kent,
journaliste au Daily Planet de Metropolis, que celle de Bruce Wayne.
Batman est né en 1939. Un an après le lancement des travaux du tribunal.
Vous me permettrez donc de faire des recoupements actualité / Comics,
quand rien ne change, décidément, à Gotham City.
Le Rockefeller Center, dans Midtown, est flambant neuf.
Des projecteurs au sol balaient les façades vertigineuses des gratte-ciel.
Et du flash à la poudre de magnésium crépite à l'arrivée des notables.
Ok, les caméras de télévisions et les téléphones portables
ont remplacé les appareils photo à soufflets, mais la fièvre est la même.
Plus grande peut-être depuis la concurrence impitoyable d'internet.
Avoir la photo ou le scoop qui n'a pas encore été twitté.
Au moins être présent, pour sauver l'honneur.
Ici commence le nouveau feuilleton à sensation.
Dans la capitale mondiale de la presse, de la finance, et du crime.
Gotham...
Vous aviez suivi l'affaire Madoff. De la gloire à la déchéance.
Le génie. Le succès. La trahison. Le drame. Mark Madoff s'est pendu.
Son père était incarcéré. Fascination. Jubilation et compassion mêlées.
Des destins hors norme. La gloire et l'échafaud.
Pas d'antisémitisme s'il vous plaît. Michael Jackson n'était pas juif.
Je sais bien que nous sommes à Gotham City. BlaBlaBla...
Mais Donald Trump, qui n'a du canard de mauvaise humeur que le prénom,
est chrétien que je sache, et tout aussi new-yorkais que Michael Bloomberg.
Alors, ce n'est pas à l'heure où Barack Obama demande la création
d'un Etat Palestinien sur les frontières de 1967, s'il vous plaît,
que vous allez me servir à nouveau le duo anti américanisme ET sémitisme,
les Dupont et Dupond de la paresse intellectuelle et de la théorie du complot.
Vous pouvez toujours chercher à simplifier. La réalité est que tout est complexe.
Et simplifier consistant toujours à effacer des pans entiers de vérités,
simplifier revient la plupart du temps à se tromper.
Et toutes les généralités sont débiles. A l'exception de celle-ci.
Elles sont souvent malhonnêtes. Ou seulement bien pratiques.
Ainsi, pour éviter des raccourcis malheureux, on précisera en France,
sur la chaîne nationale, que l'inculpé, assigné à résidence, ne pourra sortir
que pour des visites chez le médecin, ou... dans des lieux religieux...
précaution de la talentueuse Maryse Burgot, qui voulait dire lieux de culte,
pour ne pas prononcer le mot synagogue.
Précaution attachante comme réel signe de délicatesse, quand le mal est fait.
Puisque partout, on peut lire déjà des équations assez nauséabondes.
Et qu'il est vain de cacher la judéité de la personnalité en question.
En France, comme à Gotham, décidément, rien ne change.
Je pouvais être ulcéré, les premiers jours, et furieux,
qu'au prétexte de défendre la présomption d'innocence d'un homme,
on accuse d'emblée la police, la justice, les institutions américaines,
de brutalité, de partialité, d'intentions antifrançaises et que sais-je encore,
lorsque, blessé dans notre orgueil national, nous en oubliions une jeune femme
potentiellement victime d'un acte très difficilement défendable, précisément.
Et, sur nos grands chevaux, le premier réflexe a été de nous vautrer,
comme souvent, et bien en marge du sujet, dans notre antiaméricanisme viscéral.
Ou plutôt dans une paranoïa française, persuadée que l'Amérique ne nous aime pas.
Comme a dit un ancien ministre de la culture toujours en manque de caméras,
dans un superbe chapelet de maladresses, " on a voulu se payer un Français ".
Et je nous voyais déjà dans le foutoir du bras de fer autour de l'Irak en 2003,
où notre honneur face à Washington valait plus que la condition du peuple irakien.
Ici, le peuple irakien, c'était celle que l'on prénommait encore Ophelia.
Et dont le sort importait manifestement moins que notre fierté indécrottable.
Si je pouvais alors émettre l'idée que le présumé innocent pouvait être coupable,
qu'il l'était potentiellement au dire d'une présumée victime,
et que cela justifiait sans doute des précautions de la police et de la justice US,
je ne pourrais à l'inverse tolérer le retour de balancier radical auquel nous assistons,
et qui, pour le coup, ne tient plus compte du tout de la présomption d'innocence.
Après la stupeur et le conspirationnisme, vient le temps des bas instincts.
Celui d'un voyeurisme et d'une tentation de chasse aux sorcières.
Puisqu'en effet, l'inculpé a un profil. Si j'ose dire. Et que... enfin...
Nous nous sommes compris.
Je bois un café en terrasse à Perpignan. Je suis au soleil.
Une dame, derrière moi, est catégorique :
" Ces gens-là, ils ont des pulsions !... "
Je me demandais ce qu'elle entendait par ces gens-là.
M'étonnant qu'elle puisse ignorer qu'elle pouvait en avoir elle-même.
Voulait-elle parler des hommes de pouvoir ? Des hommes politiques ?
Des hommes tout court ? Des riches en général et des Juifs en particulier ?
Les pauvres aussi ont des pulsions. Les femmes aussi ont des pulsions.
La majorité des crimes sexuels ont lieu là où se trouve la majorité des gens.
Classes moyennes. Ouvriers. Cadres. Fonctionnaires. Commerçants. Peu importe.
Peut-être la dame voulait-elle dire à sa façon, que les hommes de pouvoir,
outre les pulsions, pouvaient avoir un sentiment de toute puissance et d'impunité.
Auquel cas, pour la peine, madame n'aurait pas vraiment tort.
On peut vérifier que le succès, la réussite, le pouvoir, boostent la libido.
Et l'hyperactivité professionnelle motive une hyperactivité... disons totale.
" Elle, j'aimais bien ses émissions... elle était la petite-fille d'un peintre, non ?
- Un marchand d'Art " corrige quelqu'un.
J'attends un adjectif qualificatif qui ne vient pas. Tant mieux.
Sinclair. Quelle héroïne...
Un très beau portrait dans le New York Times, très respectueux, admiratif,
qui laisse entendre, comme d'autres, ici ou là, que l'ambition présidentielle
est moins celle de monsieur que de madame.
Tout cela devient vertigineux. Puisque cela pourrait expliquer des choses.
Psychanalytiques. Décidément. Cette affaire est passionnante.
Avant de m'asseoir en terrasse, j'ai marché Place de la Loge, devant la Mairie,
cherchant un lieu où je pourrais prendre le soleil, d'humeur heureuse et estivale,
quand j'ai entendu un jeune homme que j'ai dépassé, expliquer à son pote :
" C'était chez Ardisson... ça fait quoi, presque dix ans...
J'ai vu l'émission. Elle l'a balancé en disant qu'il avait tenté de l'agresser. "
Tout le monde ne parle que de ça. Hallucinant. Et le débat est ouvert.
Dans les familles. Entre amis. Au téléphone. Sur internet. Au restaurant...
" Qu'est-ce que tu en penses ? "... Diablos. Quoi penser ?
Quand nous ne savons rien. Ou si peu. Quand nous en savons trop.
Quand, de toute façon, il y a peu de chances de connaître la vérité.
Puisque ce n'est pas ce que recherche la justice américaine.
Nous le savons déjà. Il y a au moins deux vérités sur cette affaire.
Celle d'un homme. Et celle d'une femme.
Justice peut être rendue sans connaître LA vérité.
Qui est un concept bien hasardeux.
L'intime conviction. C'est de cela qu'il s'agit.
Ce n'est pas la connaissance. C'est la conviction qui l'emportera.
Ainsi, comme à la fin des Années 30, Bruce Wayne ou Clark Kent
peuvent se presser sous les parapluies massés devant le tribunal.
Le pouvoir. L'argent. Le sexe. Grandeur et décadence.
Et c'est encore le mythe d'Icare.
Les riches et les pauvres. Les hommes et les femmes.
Les patrons et les employés.
Les dominants et les dominés.
Et c'est encore David contre Goliath.
Un beau match en perspective. Sensations fortes garanties.
Un beau match, cinématographique, digne des tribunaux de New York.
Des avocats, des détectives privés, des faux témoins et des millions de dollars.
Les Français sont rentrés dans la télé, au cœur d'une série policière.
Attentifs comme jamais à ce qu'ils voient pourtant tous les soirs en fictions.
Ici ou ailleurs, rien ne change. Il faut un coupable. Il faut une victime.
En France comme à Gotham, puisque rien ne change vraiment,
ce n'est pas de vérité dont l'homme a un besoin titanesque.
C'est de justice.
Philippe LATGER
Mai 2011 à Perpignan
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