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En France comme à Gotham

Publié le

Depuis Batman, rien n'a changé à Gotham City.
Nuée de photographes et journalistes attendant l'apparition des avocats
devant le sinistre et colossal Criminal Courts Building sous la pluie.
Un mastodonte Art Déco des architectes Wiley Corbett et Charles B. Meyers.
Ce n'est pas le Pingouin que l'on a enfin arrêté. Ni Al Capone.
Mais l'un des maîtres du monde moderne, globalisé,
pour des raisons qui auraient davantage imposé la présence de Clark Kent,
journaliste au Daily Planet de Metropolis, que celle de Bruce Wayne.
Batman est né en 1939. Un an après le lancement des travaux du tribunal.
Vous me permettrez donc de faire des recoupements actualité / Comics,
quand rien ne change, décidément, à Gotham City.
Le Rockefeller Center, dans Midtown, est flambant neuf.
Des projecteurs au sol balaient les façades vertigineuses des gratte-ciel.
Et du flash à la poudre de magnésium crépite à l'arrivée des notables.
Ok, les caméras de télévisions et les téléphones portables
ont remplacé les appareils photo à soufflets, mais la fièvre est la même.
Plus grande peut-être depuis la concurrence impitoyable d'internet.
Avoir la photo ou le scoop qui n'a pas encore été twitté.
Au moins être présent, pour sauver l'honneur.
Ici commence le nouveau feuilleton à sensation.
Dans la capitale mondiale de la presse, de la finance, et du crime.
Gotham...

Vous aviez suivi l'affaire Madoff. De la gloire à la déchéance.
Le génie. Le succès. La trahison. Le drame. Mark Madoff s'est pendu.
Son père était incarcéré. Fascination. Jubilation et compassion mêlées.
Des destins hors norme. La gloire et l'échafaud.
Pas d'antisémitisme s'il vous plaît. Michael Jackson n'était pas juif.
Je sais bien que nous sommes à Gotham City. BlaBlaBla...
Mais Donald Trump, qui n'a du canard de mauvaise humeur que le prénom,
est chrétien que je sache, et tout aussi new-yorkais que Michael Bloomberg.
Alors, ce n'est pas à l'heure où Barack Obama demande la création
d'un Etat Palestinien sur les frontières de 1967, s'il vous plaît,
que vous allez me servir à nouveau le duo anti américanisme ET sémitisme,
les Dupont et Dupond de la paresse intellectuelle et de la théorie du complot.
Vous pouvez toujours chercher à simplifier. La réalité est que tout est complexe.
Et simplifier consistant toujours à effacer des pans entiers de vérités,

simplifier revient la plupart du temps à se tromper.
Et toutes les généralités sont débiles. A l'exception de celle-ci.
Elles sont souvent malhonnêtes. Ou seulement bien pratiques.
Ainsi, pour éviter des raccourcis malheureux, on précisera en France,
sur la chaîne nationale, que l'inculpé, assigné à résidence, ne pourra sortir
que pour des visites chez le médecin, ou... dans des lieux religieux...
précaution de la talentueuse Maryse Burgot, qui voulait dire lieux de culte,
pour ne pas prononcer le mot synagogue.
Précaution attachante comme réel signe de délicatesse, quand le mal est fait.
Puisque partout, on peut lire déjà des équations assez nauséabondes.
Et qu'il est vain de cacher la judéité de la personnalité en question.
En France, comme à Gotham, décidément, rien ne change.

Je pouvais être ulcéré, les premiers jours, et furieux,
qu'au prétexte de défendre la présomption d'innocence d'un homme,
on accuse d'emblée la police, la justice, les institutions américaines,
de brutalité, de partialité, d'intentions antifrançaises et que sais-je encore,
lorsque, blessé dans notre orgueil national, nous en oubliions une jeune femme
potentiellement victime d'un acte très difficilement défendable, précisément.
Et, sur nos grands chevaux, le premier réflexe a été de nous vautrer,
comme souvent, et bien en marge du sujet, dans notre antiaméricanisme viscéral.
Ou plutôt dans une paranoïa française, persuadée que l'Amérique ne nous aime pas.
Comme a dit un ancien ministre de la culture toujours en manque de caméras,
dans un superbe chapelet de maladresses, " on a voulu se payer un Français ".
Et je nous voyais déjà dans le foutoir du bras de fer autour de l'Irak en 2003,
où notre honneur face à Washington valait plus que la condition du peuple irakien.
Ici, le peuple irakien, c'était celle que l'on prénommait encore Ophelia.
Et dont le sort importait manifestement moins que notre fierté indécrottable.
Si je pouvais alors émettre l'idée que le présumé innocent pouvait être coupable,
qu'il l'était potentiellement au dire d'une présumée victime,
et que cela justifiait sans doute des précautions de la police et de la justice US,
je ne pourrais à l'inverse tolérer le retour de balancier radical auquel nous assistons,
et qui, pour le coup, ne tient plus compte du tout de la présomption d'innocence.
Après la stupeur et le conspirationnisme, vient le temps des bas instincts.
Celui d'un voyeurisme et d'une tentation de chasse aux sorcières.
Puisqu'en effet, l'inculpé a un profil. Si j'ose dire. Et que... enfin...
Nous nous sommes compris.

Je bois un café en terrasse à Perpignan. Je suis au soleil.
Une dame, derrière moi, est catégorique :
" Ces gens-là, ils ont des pulsions !... "

Je me demandais ce qu'elle entendait par ces gens-là.
M'étonnant qu'elle puisse ignorer qu'elle pouvait en avoir elle-même.
Voulait-elle parler des hommes de pouvoir ? Des hommes politiques ?
Des hommes tout court ? Des riches en général et des Juifs en particulier ?
Les pauvres aussi ont des pulsions. Les femmes aussi ont des pulsions.
La majorité des crimes sexuels ont lieu là où se trouve la majorité des gens.
Classes moyennes. Ouvriers. Cadres. Fonctionnaires. Commerçants. Peu importe.
Peut-être la dame voulait-elle dire à sa façon, que les hommes de pouvoir,
outre les pulsions, pouvaient avoir un sentiment de toute puissance et d'impunité.
Auquel cas, pour la peine, madame n'aurait pas vraiment tort.
On peut vérifier que le succès, la réussite, le pouvoir, boostent la libido.
Et l'hyperactivité professionnelle motive une hyperactivité... disons totale.
" Elle, j'aimais bien ses émissions... elle était la petite-fille d'un peintre, non ?
- Un marchand d'Art " corrige quelqu'un.
J'attends un adjectif qualificatif qui ne vient pas. Tant mieux.

Sinclair. Quelle héroïne...

Un très beau portrait dans le New York Times, très respectueux, admiratif,
qui laisse entendre, comme d'autres, ici ou là, que l'ambition présidentielle
est moins celle de monsieur que de madame.
Tout cela devient vertigineux. Puisque cela pourrait expliquer des choses.
Psychanalytiques. Décidément. Cette affaire est passionnante.
Avant de m'asseoir en terrasse, j'ai marché Place de la Loge, devant la Mairie,
cherchant un lieu où je pourrais prendre le soleil, d'humeur heureuse et estivale,
quand j'ai entendu un jeune homme que j'ai dépassé, expliquer à son pote :
" C'était chez Ardisson... ça fait quoi, presque dix ans...

J'ai vu l'émission. Elle l'a balancé en disant qu'il avait tenté de l'agresser. "
Tout le monde ne parle que de ça. Hallucinant. Et le débat est ouvert.
Dans les familles. Entre amis. Au téléphone. Sur internet. Au restaurant...
" Qu'est-ce que tu en penses ? "... Diablos. Quoi penser ?
Quand nous ne savons rien. Ou si peu. Quand nous en savons trop.
Quand, de toute façon, il y a peu de chances de connaître la vérité.
Puisque ce n'est pas ce que recherche la justice américaine.
Nous le savons déjà. Il y a au moins deux vérités sur cette affaire.

Celle d'un homme. Et celle d'une femme.
Justice peut être rendue sans connaître LA vérité.
Qui est un concept bien hasardeux.
L'intime conviction. C'est de cela qu'il s'agit.
Ce n'est pas la connaissance. C'est la conviction qui l'emportera.

Ainsi, comme à la fin des Années 30, Bruce Wayne ou Clark Kent
peuvent se presser sous les parapluies massés devant le tribunal.
Le pouvoir. L'argent. Le sexe. Grandeur et décadence.
Et c'est encore le mythe d'Icare.
Les riches et les pauvres. Les hommes et les femmes.
Les patrons et les employés.
Les dominants et les dominés.
Et c'est encore David contre Goliath.
Un beau match en perspective. Sensations fortes garanties.
Un beau match, cinématographique, digne des tribunaux de New York.
Des avocats, des détectives privés, des faux témoins et des millions de dollars.
Les Français sont rentrés dans la télé, au cœur d'une série policière.
Attentifs comme jamais à ce qu'ils voient pourtant tous les soirs en fictions.
Ici ou ailleurs, rien ne change. Il faut un coupable. Il faut une victime.
En France comme à Gotham, puisque rien ne change vraiment,
ce n'est pas de vérité dont l'homme a un besoin titanesque.
C'est de justice.

 

Philippe LATGER
Mai 2011 à Perpignan

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La dixième sans doute

Publié le

J'ai cherché la lune, donc.
Qui devait être pleine.
J'ai marché jusqu'à St-Jacques.
Sur ses hauteurs. Dans son écrin de végétation. A l'abri du tumulte.
Un chat ou deux, peut-être, partageaient avec moi le spectacle.
Puis j'ai suivi la voûte des arbres, suis remonté Place du Puig.
Réduite à un vaste parking éclairé par de hauts mâts.
Des groupes d'hommes discutent vivement, à bonne distance les uns des autres.
Ils sont jeunes. Ils sont nombreux. Un capot est ouvert. On regarde un moteur.
On me toise. On me demande si j'ai des feuilles.
L'air est chargé de fines particules, un nuage de fumée, ou de plâtre,
donnant à l'espace une ambiance un peu irréelle, brouillée,
comme dans l'écume de lacrymogènes après une manifestation.
Les éclairages blanchâtres jouent avec cette brume étrange.
Je surveille le ciel. J'aperçois des étoiles.
Et toujours pas de lune.

Je passe devant les murs du Sud, discret, blanchis à la chaux.
Des cloches annoncent qu'il est onze heures. Le restaurant est vide.
Sur la pente de la rue François Rabelais, j'approche de ma destination.
Un défilé constant de petites voiturettes sans permis, interrompt le silence,
avec ses musiques endiablées de Salsa et de Flamenco variétoche.
J'ignorais qu'il pouvait y avoir un tel choix de modèles.
Vaguement carrossées comme des autos classiques.
Des coups de klaxons me saluent, comme pour me souhaiter la bienvenue,
ou me remercier d'avoir eu la curiosité d'arriver jusqu'ici.
Certains se foutent de ma gueule. Ou se demandent ce que je fabrique là.
" Tu cherches quelque chose ? "... Qu'a-t-on à me proposer au juste ?
Je cherche la lune...
D'ailleurs, je me retourne pour scruter le ciel, à 360°.
Toujours rien. Je devine des nuages orageux sur la côte.
De l'ancienne caserne St-Jacques, transformée en immeuble de logements
où vivent de nombreuses familles, se dégage un nuage de cendres
de couleur anisée.
Celui que j'ai traversé Place du Puig.
On fait brûler quelque chose.

J'arrive sur le petit square qui chapeaute l'escalier monumental.
L'escalier de marbre qui descend sur la Place Molière.
Cette trouée dans les remparts.
Sous les deux candélabres, trois hommes âgés jouent à la pétanque.

Et pour les encourager, sept ou huit petits Gitans sont alignés sur une murette,
parfaitement indifférents au déroulement du jeu, les jambes frêles dans le vide,
et la brochette de piafs, que des garçons, avec leurs voix de filles,
chahute gentiment dans une langue imagée, comme des hommes.
Je suis au Mont des Oliviers. Devant la Poudrière.
Et je jette un œil sur la margelle sur laquelle nous nous sommes embrassés.
La lune peut se cacher. Je sais qu'elle n'est pas loin. Dans les étoiles.
La masse de l'Evêché ne semble pas menaçante.
Pas même les couronnes d'épines d'absides gothiques.
Bientôt, ce sont les pointes de celle de St-Jean qui se découpent dans le ciel.
Le fer forgé du campanile n'est pas éclairé. On le devine à peine.
Je suis sur le parcours de notre rencontre. Je fais mon pèlerinage.
Et je décide de m'engouffrer dans la rue du Bastion Saint-Dominique.
De nouvelles voiturettes accélèrent joyeusement en remontant la côte.
Quand je descends cette rue d'où l'on entendra Bertignac et Sanson,
les concerts d'un nouveau festival pour les nuits de juillet.
Je contourne le Campo Santo. Je retourne chez moi.
Bredouille peut-être. Je n'ai pas vu la lune.

Les garçons sont ensemble. Les filles sont ensemble.
Trois, voire quatre générations, se promènent rue de la Révolution Française.
Grand-mère traîne la patte. Souffre des hanches. Porte le deuil. Et le poids des années.
Maman conduit une poussette ou deux. L'aînée des filles, ado, s'ennuie ferme.
Et traîne la patte pour d'autres raisons. Loin derrière une volée de petites,
sœurs ou cousines, qui jouent avec des patinettes 3 roues flambant neuves.
Il fait bon. La rue leur appartient. Le restaurant du Figuier semble fermé.
Et je profite seul des arceaux de marbre fantomatiques du cimetière St-Jean.
L'éclairage est subtil. De simples rais de lumière blanche, comme des spectres.
A peine perceptibles. Au pied du paquebot sombre de la cathédrale.
J'arrive en proue du navire où j'habite. Je monte à mon étage.
Dans ce studio que j'aime chaque fois retrouver. Avec ou sans toi.
Toujours avec toi. Puisque c'est chez nous. Puisque nous sommes ensemble.
Et que la nuit peut bien me refuser la lune.
La dixième sans doute. D'une histoire insensée.
J'ai le goût de dormir en attendant la suite.
Rien ne sert de chercher ce qu'on a su trouver.

 


Philippe LATGER
Mai 2011 à Perpignan

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L'impensable est possible

Publié le

Fatigué d'entendre crier au complot.
Fatigué de la stupeur de médias contrariés d'avoir perdu leur favori.
Fatigué d'entendre parler de la violence de la justice américaine.
Ou de " puritanisme ", quand il ne s'agit jamais que de démocratie.
Et qu'on lui oppose des gauloiseries d'un autre âge qui cautionnent le droit de cuissage.
Fatigué des " il n'y a pas mort d'homme " quand il s'agit de viol.
Je dois sortir. Marcher. Marcher. Embrasser la nuit tant qu'elle vibre.
On doit comprendre que, sous tant de pressions, un homme peut péter un câble.
On doit comprendre que, dans leur toute puissance, les gens de pouvoir
peuvent totalement perdre le sens des réalités, de la morale, des interdits.
On doit pouvoir comprendre que de telles choses peuvent arriver.
Et que de telles choses arrivent.
On doit comprendre que la cruauté de la politique fait des Bérégovoy.
Qu'il y a maintes façons de se suicider.
On peut comprendre qu'il s'agit d'un drame, quelle que soit la vérité,
et que, quels que soient les faits, tout le monde ici, s'avère être victime.
Il y a un revers de la médaille à la célébrité. La notoriété a un prix.
Et être au sommet du monde nécessite des nerfs d'acier.
Les privilèges, des contreparties. Et plus dure est la chute.
J'ai besoin de la nuit. Marcher seul dans les rues.
Un homme dort en prison en effet. Parmi dix mille autres prisonniers.
Dont on ne s'occupe pas. Dont on n'a rien à foutre.
Des dizaines de milliers de drames. De vies brisées.
L'homme en question, a toute ma compassion,
et l'aura d'autant plus s'il se révèle coupable de ce qu'on lui reproche.
Il peut être innocent. Il l'est à l'heure où j'écris. Présomption.
Il faut que je marche...


Il y a des hommes à qui l'on ne peut rien refuser. Décidément.
On leur vendrait même nos enfants, nos femmes, nos filles...
Si tu veux réussir, ferme les yeux et pense à ta carrière.
Sexus Politicus. La tradition française.
Tellement plus divertissante que ce puritanisme anglo-saxon et protestant.
C'est rigolo. On s'en délecte. De quoi jaser dans les dîners.
Les mariages arrangés ne sont pas loin. Pas plus loin que l'Ancien Régime.
Le Seigneur n'a qu'à choisir parmi les soubrettes. Indulgence.
C'est qu'il a des responsabilités. On lui doit bien ça.

Il peut bien faire du tourisme sexuel en Thaïlande.
Qu'il se soulage de besoins naturels ou terrestres.
On fermera les yeux. On s'en amusera. On votera pour lui.
La première dame n'est pas dupe. L'adultère n'est pas un crime.
Pas dans une société moderne et avancée. Abus de pouvoir ?

Pléonasme ?
Et puis, le viol, entre nous, c'est une question de point de vue.
Rien de plus difficile que d'évaluer le degré de consentement.
Elle m'a souri. J'ai compris oui. Et puis, quand elle a crié non...
j'étais concentré sur autre chose, moi. Une fois que c'est lancé...

Oui Clémentine... la parole des victimes est toujours mise en doute.
Il y a toujours des sourires en coin. Des regards suspects. Des plaisanteries salaces.
Du dénigrement. " Il n'y a pas mort d'homme... "
Mythomanes ! Et puis, elle ne demandait que ça. Rire gras. Clin d'œil. Ecoeurant.
Ou bien, c'est ce qu'elle aurait aimé. Parce que bon... avec son physique...

What ? Ophelia ? Impossible. On s'étonne de découvrir une femme peu séduisante.
Ai-je bien entendu ? Je dois sortir. Marcher. Marcher. J'ai la nausée.
Où sont ceux qui prônent le droit des femmes ? Et l'équité devant la justice ?
En effet Clémentine. Les victimes ne sont pas que des femmes.
Des hommes aussi sont victimes d'agressions sexuelles.
Dans leur enfance parfois. Toujours la domination.
Dans la paroisse, à l'école, dans leur propre famille.
Les victimes ne sont pas que des femmes.
Adolescents. Jeunes adultes. Efféminés ou pas.
Quant aux agresseurs, ce ne sont pas que des hommes.
Ça vous la coupe ?... Pas besoin d'un pénis pour violer.
Je vous fais un dessin ?

Je dois marcher.
On a peut-être voulu abattre un homme. C'est possible.
Présomption d'innocence.
La justice doit trancher. C'est la démocratie.
Ce n'est pas l'affaire en question. C'est l'affaire autour de l'affaire.
Merci Clémentine. Merci Gisèle Halimi. Merci Elisabeth Guigou.
Pour toutes les victimes d'agressions sexuelles. Et de harcèlement.
Pour le rééquilibrage.
Libertin. Liberté. Pas de tabous. Entre personnes consentantes.
Partouses. Sadomasochisme. Echangisme. Bisexualité. Que sais-je ?
Si tout le monde est d'accord. Allons-y gaiement. Au contraire.
Si je vais trop loin, tu dis Corn Flakes et j'arrête tout.
Un jugement moral. Personnel. Tout est bon entre personnes consentantes.
Au-delà d'une appréciation individuelle, et avant tout il faut dire,
il y a la loi. La même pour tous paraît-il.
Synthèse de toutes les appréciations. Peu ou prou.
Toujours imparfaite. Toujours perfectible.
Mais qui arrange bien les choses. Dès le nombre de deux.
Je cherche la lune. J'ai besoin d'elle. Besoin de la nuit.
Me décoller des papiers, des dépêches, des articles.
Et de trop de déclarations.

J'ai compris l'émotion.
Et je l'ai partagée.
Il n'est pas agréable de voir un homme à terre.
Il n'est pas réjouissant de voir un homme menotté.
J'ai compris l'émotion de proches, aux micros, défendant un ami.
Et de Michèle Sabban, énamourée, prête à sombrer avec lui.
Mais, toujours, dans l'émotion, l'aveuglement.
Mon père n'a pas pu faire ça ! Je le connais ! Il en est incapable...
Mon frère est quelqu'un de bien. Sans histoires. Je le connais par cœur.
Notre voisin vivait comme tout le monde. Il était comme nous.
C'est ce qui est monstrueux. En effet. Comme tout le monde.
Véronique Courjault est une dame très bien. Tout à fait fréquentable.
Une bonne épouse. Une bonne mère.
Et puisque nous sommes dans l'irrationnel, autant croire au complot.
C'est un coup de George Bush. De la CIA. Les extraterrestres.
Quand rien n'est plus humain que l'inhumanité.
Il n'y a pas de monstres. Il n'y a que des hommes.
J'ai de la compassion pour Michèle Sabban. Pour tous les proches.
Il y a des victimes des deux côtés du drame. Des deux côtés du crime.
J'ai envie de chialer. Et la lune est introuvable.


Je suis assez vieux pour avoir vu les images de la chute des Ceaucescu.
Justice expéditive ? Peloton d'exécution. Sous mes yeux.
Il fallait liquider le couple. Ce qu'il représentait. Mais pas seulement.
Et je revois les images. Ils sont sur le sol, dans leur propre sang.
J'ai été frappé par les positions invraisemblables, grotesques,
des deux corps désarticulés, comme deux pantins balancés dans un coin.
Nicolae Ceaucescu, si beau à 18 ans, si répugnant par la suite.
Et Elena... qui a toujours été laide. Un couple de dictateurs.
Deux tyrans. Deux vampires. Deux êtres humains. Abattus.
J'ai pleuré. Sur eux comme sur le mal qu'ils ont fait.
Sur eux comme sur la libération de ceux qui les fusillaient. Enfin.
Sur moi. Sur le monde. Quand justice était faite.

Je pleure sur le bourreau et la victime.
Je pleure sur le pédophile et le violeur. Le meurtrier.
Je pleure sur l'étendue du drame. Sur toutes les vies brisées.
Sur les dix mille détenus de Rikers Island.
Je pleure sur les petits gars qui se font exploser dans les bus.
Je pleure sur ceux qui n'ont plus rien à perdre. Sur ceux qui détruisent.
Aussi sincèrement que sur les innocents qui subissent la rage et la folie.
Que s'est-il passé ? A-t-il été lui-même abusé dans son enfance ?
Reproduit-il sur son fils ce que son propre père lui faisait subir ?
Pourquoi boit-il ? Qui voit-il en face de lui quand il cogne sa femme ?
Quelle est cette douleur qui hurle dans ses poings ? Insoutenable.
Bon sang... qu'est-ce qu'on branle ? Que fait la recherche ?
N'y a-t-il aucun moyen de soulager la douleur quand on va sur la lune ?
On ne sait même pas comment fonctionne notre putain de cerveau.
La camisole chimique. La castration chimique. L'âge de pierre !
Mon voisin est en plein delirium tremens. Il hurle comme un animal.

Il va la frapper. Une fois encore. Il va frapper sa femme.
Il faut que je marche. Il faut que je marche.
Mon amour. J'ai besoin de toi. Sur le champ.
Embrasse-moi.

Sa mère l'a abandonné. Peut-être. J'essaie de comprendre.
Elle est partie ? Avec un autre homme ? S'est suicidée peut-être ?
Il a été violé quand il avait onze ans.
Si on faisait des blagues sur la pédophilie des prêtres...
histoire de rire un peu ! C'est rigolo !...
Non non... il a été violé par son oncle.
Qui n'a jamais été curé de sa vie. Comme quoi.
Les victimes de viols ne sont pas que des filles.
Et tous les pédophiles ne sont pas homosexuels.
Pédophiles. Pédés... Bah, c'est le même mot !
Celui-ci violait sa propre fille. Pédophile. Certes. Pas homo du tout.
Vous suivez ?... Mais pourquoi diable a-t-il fait ça ? Pourquoi ?
" Ce n'est pas l'homme que nous connaissons ".
On ne sait même pas comment fonctionne un cerveau.
Nous ne comprenons rien à nous-mêmes.

La nuit est immense.
Et même les maîtres du monde sont bien peu de choses.
Au sortir de la guerre, nous avons appris que l'impensable est possible.
Mais nous le savions déjà. Et savoir est plus aisé que comprendre.
Je marche. Je marche. En effet. L'impensable est possible.
Et l'homme est un mystère. Absolu.

 


Philippe LATGER
Mai 2011 à Perpignan

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Aussitôt dit

Publié le

Ne faites pas les innocents.
Vous aussi avez faim, avez soif, besoin de chair humaine.
De baisers profonds et de caresses. De mots d'amour.
Je vous aime.
Aussitôt fait. L'ocytocine.
Je vous embrasse. Profondément. 


Philippe LATGER
Mai 2011 à Perpignan

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Après la pluie

Publié le

Etranger dans ma propre ville,
je marche après la pluie...
Ivre de chlorophylle délivrée, libérée,
je patine sur le marbre rose, c'est quelque chose.
Les quais de la Basse, de feuillages en pelouses,
la Streamline de Floride, l'Art Déco des boulevards,
les palmiers du Sunset, et la brique de Toulouse,
les roseaux de la Têt et les oiseaux bavards.
Dans l'anse d'une rue, les façades dépliées, couleur moutarde et rouille,
rappellent ce qu'on veut, le Grand Bazaar d'Istanbul, le Souk de Marrakech,
de leurs enduits épais, couleur safran, couleur curry, curcuma, paprika,
du vieux rose, en loukoums, sur le grès qui se mouille,
des murs vert cardamome, des murs ocres, épices et aromates,
c'est Bombay sur les vignes et les courbes gitanes.
Les fruits secs, les olives, les branches de tomate.
Les anchois, les asperges, et les verres de muscat.
C'est la noix de muscade. La danse en vigatanes.
Je patine sur Oran, sur Gérone ou Florence,
fer forgé et le stuc, de Pampelune ou Venise,
m'envoient dans le décor, se fient aux apparences,
de vieux hôtels cossus, aux poitrines en frises.
Au-delà du dédale, il y a les Années 30.
Ses hublots, ses perrons, et ses beaux bastingages.

Ses pergolas croulant sous les bougainvilliers.
Ses bow-windows, ses figures géométriques, les symétries parfaites,
ses décrochements, ses retraits, ses colonnes et ses vagues de briques,
d'un pur style si longtemps méprisé, adulé à South Beach.
Autour des remparts de la citadelle, de la rue des Archers,
je bifurque dans celle de la Pierre Trouée. Rue de la Lanterne.
Il m'a fallu descendre de petits escaliers vaguement montmartrois.
Pour dériver dans une ancienne ville nouvelle, pensée à angles droits.
Dans le damier étrange du quartier St Mathieu.
Et découvrir l'abside de l'église du même nom, avec émotion,
sur une place pavée dont j'avais jusqu'ici ignoré l'existence.
Etranger dans ma propre ville.

La pluie a lavé les toits, les immeubles et les platanes.
Réveillant les effluves de déjections comme celles de tous les végétaux.
Les odeurs fades des caniveaux, du minéral domestiqué au service de la voirie,
comme celles, enchanteresses, des carrés de gazon à la terre fécondée.
L'eau du ciel a changé la nature de ces lieux familiers.
Quand la chaleur, à peine écartée, a repris ses droits avec indolence.
Sécher les cheveux de bronze d'un nu de Maillol, l'écorce des arbres,
l'aluminium du mobilier des terrasses de cafés.
Je reviens chez moi. Par la rue de la main de fer.
Des trouées dans les nuages comme variateurs de lumière.
Il y a des lauriers roses. Et mille plantes grasses.
Des cactus obscènes et des chats de gouttière.
Jusqu'à l'alignement d'arcs brisés de mon Campo Santo.
J'aperçois l'intérieur d'appartements à l'étage.
Décoration en kit d'origine suédoise témoigne d'un rang social.
Middle class. Sans enfants. La trentaine installée.

Le chien à sortir. Bouledogue français ou Jack Russell Terrier.
Et la ville est peuplée d'étranges solitudes.


Etranger dans ma propre ville. Je n'y suis pas tout seul.
J'ai une silhouette à mon bras, une voix qui me porte.
Une peau que je lustre aux ondées de ma douche. Et qui n'est pas la mienne.
Une peau que je caresse aux ourlets de ma bouche. Qui rencontre la sienne.
Et mon studio dans l'arbre, dans les branches du platane, est un écrin de plumes.
Un nid sur les hauteurs, entre pavés et nuages, à l'abri des regards.
Les rues de la ville s'enroulent autour de l'adresse idéale.
Le lieu où je rentre toujours, que j'appelle chez moi.
Après la pluie, le beau temps.
A la chaleur de mai, j'ai besoin d'une douche.


Philippe LATGER
Mai 2011 à Perpignan

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Du point A au point B

Publié le

Ici, le vent tourne vite.
Et je ne suis pas resté au milieu du pont.
Je n'ai pas attendu que le destin décide pour moi.
J'ai traversé, comme à Céret, comme à Frisco, comme à Lisbonne.
Le pont est fait pour aller d'un endroit à un autre.
Rien de tumoral dans mes amygdales.
Probable que je ne développe pas davantage de cancers aux testicules.
Et rien ne justifie le désir de déposer les armes ou d'attendre la mort.
Il me faut vieillir en confiance. La tête haute. Me retrousser les manches.
Je peux perdre mes dents, il m'en reste assez pour te mordre le jarret.
Pour bouffer des fruits à pleine bouche. Pour croquer ton épaule.
Le pli des yeux. La fossette. J'ai le même sourire que l'enfant de 8 ans.
Je te le donne. A l'enfant que tu es. A l'orphelin que nous sommes.
L'appétit. Gargantua. Les jours trop courts cèdent à la nuit.
La nuit qui arrive de plus en plus tard. Quand le soleil résiste.
Les jours sont toujours trop courts. La nuit, jamais assez longue.
Mais je suis allé d'une rive à l'autre, pour te rejoindre. Sur la terre ferme.
Comme les muscles toujours vibrants. Tendus. Là où tout s'interrompt.
Le pont suspendu. Comme le temps. Entre nos cils et nos effluves.
Quand le fleuve entre nous se réduit au fil d'eau d'un torrent.
Que les deux rives réunies, épousées, écrasent un lit jusqu'à la source.
Où jaillit un geyser à la poussée des plaques. Du fond de l'océan.
D'espérances et d'oligo-éléments à repeupler le monde.
J'ai vaincu ma terreur. Ce qui m'empêchait d'avancer.
Cette mule têtue qui ne voulait rien entendre.
J'ai fait claquer les sabots jusqu'au quai parallèle.
Avec la certitude que j'allais t'y retrouver. Enfin.

Du point A au point B. Il pleut des cordes.
Cramponné aux lianes d'un pont de singe.
La ligne est droite, mais la passerelle se balance dans le vide.
Je n'ai pas le vertige. Sinon à tes étreintes. J'avance. J'avance.
Je ne me laisse plus distraire par les catastrophes possibles.
La corde peut s'user. La planche vermoulue céder sous mon poids.
Je ne reste pas au milieu du gué. Pourquoi faire ? Quand tu n'y es pas.
La nature assourdissante de la jungle, maillot mouillé, comme cheveux,
quand l'air est plus humide que l'eau, m'encourage à bouger.

L'immobilisme. C'est la mort. Je me serais fait bouffer.
Pas question d'être proie. Je suis le prédateur.

Le vent a tourné. Dans la rue et les vergers. Les vignes et les platanes.
Je n'attendrai pas le soleil couchant sur la Passerelle des Arts.
Tu n'es pas rive gauche. Tu n'es pas rive droite.

Le Golden Gate. Le Tower Bridge. Je cours pour garder l'équilibre.
Je cours pour ne pas tomber. Je cours jusqu'au parvis où l'histoire commence.
Une dent morte dans la bouche. Une mère morte dans la terre. Dans le ciel.
Une angoisse morte dans mes yeux nettoyés à des pluies tropicales.
J'ai caressé mon corps à la douche pour en réveiller la texture.
Faire circuler la lymphe. Repousser les cancers.
Caresse-moi.

J'ai le sourire d'un enfant de 8 ans.
Depuis trente ans, je me débats, je lutte, je persiste à sourire.
La voilure du Pont de l'Alamillo. Ou sa harpe. Coronaire.
Nous nous sommes connus dans une vie antérieure.
Voilà pourquoi nous nous sommes reconnus.
Pour continuer une histoire commencée par d'autres avant nous.
Une histoire d'amour que d'autres poursuivront après nous.
D'autres qui seront peut-être toi et moi, dans des corps différents.
Nous changerons peut-être de lieu. Nous changerons peut-être de sexe.
Nous serons peut-être deux femmes. Deux hommes. Ou nous-mêmes.
Emus par la sensation d'avoir rêvé cela. De l'avoir déjà vécu.
Je le serai de reconnaître le Pont Charles de Prague ou le Pont du Bosphore.
Reconnaître le bruissement d'un feuillage et les cloches en volées.
La sensation de connaître cette ville. Comme si j'y avais toujours vécu.
Je suis arrivé à Ellis Island en 1902 avec une vieille valise.
Je connais ce sourire pour l'avoir déjà aimé.
Des deux côtés du Styx, les lianes tendent leurs ponts de singes,
leurs fils d'Ariane, comme toiles d'araignées, et leurs câbles d'acier.
Je suis emmailloté.
Dans nos draps, dans nos voiles et tes cheveux défaits.
Il n'y a pas de cancers pour l'âme désincarnée.
Et l'avenir exulte. A ceux qui veulent y croire.

Je t'aime malgré moi. Je continue l'ouvrage.
Fais ma part de l'histoire, ou d'une œuvre commune.
Quand nous ne faisons qu'un comme bambouseraie.
Nous sommes asiatiques, africains ou arabes.
Reliés par les ponts virtuels, entre autres connexions.
Où la mule a repris le goût de l'aventure.
Du point A au point B. Autant de parallèles. Confondues.
Et les perles brillantes sur la toile d'un système solaire.
Et des voies souterraines. Des rivières coronaires.
Les lignes de tes mains, et le fil à retordre.
Des cordes à mon cou. Et des dents pour les mordre.

Le tissu des parcours, des chemins, de toutes nos trajectoires,
est celui de ma peau savonnée à l'eau claire.

Dieu est une araignée.
Ma vie un pont de singe.
L'amour, le ver à soie qui tisse les haubans qui nous tiennent debout.
De ta rive à la mienne, il n'y a plus d'obstacles.
Le Styx est un miroir. Le pont est le passage.
L'amour est le passeur.
Et la mule que je suis,
peut le suivre en confiance.

 


Philippe LATGER
Mai 2011 à Perpignan

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Today

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Je suis vert bouteille et orange amère.


Philippe LATGER
Mai 2011 à Perpignan

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Le pont du diable

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Mai, fais ce qu'il te plaît... mais avec qui ?
Une dent morte dans la bouche.
Le début de la décomposition.
Quand j'ai vingt ans de trop dans la poitrine.
L'enclume des addictions. Dans l'œsophage et dans les jambes.
Pourrais-je encore tout plaquer ? Pourrais-je encore m'en aller ?
Mai, fais ce que tu peux... avec moi.
Je suis vert olive et café noir.
Quand mon corps ne m'obéit plus vraiment.
Qu'il commence à faire sa vie de son côté.
Qu'il ne me ressemble plus tout à fait.
Je suis vert de rage et urinoir.
J'irai voir au bout de la rue, chercher la lumière et ses rais,
le pont du Diable de Céret.
Emplir des poumons saturés. Ouvrir la boîte ou son couvercle.
La plage attend que je m'y échoue. Retrouver ma respiration.

Il vaudrait mieux que je m'hydrate.
Surveiller le cœur, la prostate.
Faire du sport. Evidemment...
Je suis tenté de tout brûler.
On ne ménage sa monture que si l'on veut aller loin.
Mais aller où ? Au bout du monde ? J'y suis déjà.
Papier journal sous la bûche. Et du phosphore...
Le feu de joie.

L'immersion du corps en mer d'Oman. Une balle dans la tête.
Justice est faite. Justice est faite.
J'ai vu les deux tours s'effondrer. Quand je les avais connues debout.
Me casser le cou pour en voir le sommet. Tout petit, si petit, à leurs pieds.
Bon sang. Déjà. J'ai pris dix ans dans les dents.
L'une d'entre elles s'est cassée.
Il y avait des tours jumelles à Manhattan.
De grands Bouddhas à Bâmiyân.
Je suis né au siècle dernier.
Le Mur de Berlin est tombé.

Je suis vert pomme et comme un loir
j'attends encore d'être réveillé...

Dix ans déjà. Vingt ans de moins.
J'ai plus de trente ans d'amitiés.
J'oublie des prénoms et des dates. Que je n'ai jamais retenus.

Mai, fais ce que tu dois... tant qu'il est temps.
Tout ce qu'il te reste à faire.
On m'a passé la bague au doigt. Tant d'autres choses.
Je n'ai plus l'embarras du choix.
Je suis jaune d'œuf et vert amande.
Une dent morte dans la bouche.
Et l'espoir dévitalisé.

Dois-je sauver mes testicules, mes auricules, mes ventricules ?...
Dois-je économiser mon souffle et mes ardeurs ?
New York. Bali. Londres. Madrid. Justice est faite.
Pas de montures à ménager.
Je ne pars pas, quand, arrivé,
j'attends la plage pour m'y échouer.
Je reviendrai au feu soleil. Pour crépiter en écumant.
La peau huilée. Peau de chagrin.
Prête à se consumer au sable.
Je n'entends rien. Je suis au ciel.
Fondu dans l'or et son ensemble,
dans la mer et ses horizons.
Dans l'univers. Je suis marron.
Imbibé d'alcool à brûler, une allumette,
je suis perlé
d'une essentielle transpiration.

Mai, fais ce que tu as à faire...
Allongé sur le dos. En mai, je ne fais rien !
J'attends la vague. J'attends l'été.
Dans un beau linceul de lumière.
Celui de ceux qui m'ont aimé.
Je suis en cendres et en fumée.
Je suis plus jeune et plus léger.
Je suis thé vert et Chardonnay.

Il y a ce pont pour traverser.
Et toujours au milieu du gué,
je suis offert, aux quatre vents... je ne fais rien.
J'attends que le Diable m'emporte.


 

Philippe LATGER
Mai 2011 à Perpignan

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Today

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Je suis vert tilleul et olives noires.


Philippe LATGER
Avril 2011 à Perpignan

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Mille et une excuses

Publié le

Mes amours. Mes amis.
Vous qui me faites l'amitié de passer par ici.
Qui venez me lire quand j'ai peine à y croire.
A comprendre qu'il puisse y avoir un intérêt.
Mon Alexandre Laborie. Mon poète toulousain. Mon Albigeois.
Qui n'a rien à apprendre de moi, ni en littérature, ni en expérience de vie.
Qui a tant à décrire et à peindre sur les murs de son propre blog.
Vous tous que je ne connais pas ou si peu,
à qui j'aimerais donner à lire les plus beaux mots du monde,
les plus belles images et les plus grands sentiments,
à qui j'aimerais donner de la force, de la lumière,
pour vous remercier de m'obliger à exister et à me battre.
Sachez que j'aimerais avoir autre chose à vous mettre sous la dent
que ces histoires de platanes et de coup de foudre,
de pleine lune et de Tramontane, que je ressasse depuis juillet dernier.
Sincèrement. Je suis confus. Je suis conscient.
Je suis conscient de radoter. De ronger le même os. Avec acharnement.
De retourner dans tous les sens, les mêmes émotions, les mêmes éblouissements.
Quand je pourrais vous parler de Londres, ou du Danube.
Du Bosphore flanqué des flèches de Sultanahmet.
Des soirées indonésiennes et des pyramides de Teotihuacan.
Vous parler de Fukushima. De Tripoli. Et d'Abidjan.
De ce que je ressens aux propos de Claude Guéant.
Faire une revue de presse. Commenter l'actualité.
Essayer de comprendre le monde. Et l'humanité.
Ce que c'est de naître et de vieillir. D'être malade. D'être condamné.
Les blessures de l'enfance. L'injustice de la mort. Et de l'abandon.
Parler, comme j'aurais dû le faire, de mon angoisse à l'approche d'un anniversaire.
Me contenter de pleurer sur mon sort, à me demander ce que diable
j'ai fait de ma chienne de vie pendant toutes ces années.
Faire le bilan pathétique d'un parcours ordinaire,
digresser sur le sens de la vie, sur notre rôle dans l'univers,
pour faire diversion et planquer des bourres de médiocrité sous le tapis.
J'aurais parlé du cancer de ma mère. De mon hypocondrie.
Ou de ma lassitude face à la société de consommation.
Parler de New York. De Gershwin. De mon goût pour l'Art Déco.
Puisque, certains le savent, je ne manque pas d'obsessions.
Eh bien non... et j'en suis désolé, croyez-le bien.
Je n'ai que ça à la bouche. Je n'ai que ça dans les mains.

Mon platane. Protégeant une histoire d'amour.
Les murs de Perpignan dépliés sur le théâtre
d'une pièce que je m'efforce de hisser au rang d'Opéra.

L'escalier de marbre de la place Molière, éventrant les remparts.
Le Mont des Oliviers où fut échangé le premier baiser.
Et l'étonnement permanent face à la constance de mon émoi amoureux.
Les semaines passent. Et les mois. L'anniversaire saura me le rappeler.
Et la personne cachée sous le toi que je vous assène,
est toujours la même...
J'en suis le premier surpris. Acceptez mes excuses.

Michel. Mon Michel. Qui n'es pas un ami. En effet.
Qui es plus que ça. Qui l'as toujours été. Que j'ai toujours aimé.
Mon coloc, partenaire, compagnon, et j'en passe.
Toi qui sais tout de moi. Me connais mieux que quiconque.
Toi qui lis. Toi qui as lu. Je te dois aussi ces excuses.
Quand j'ai été ému de te retrouver à Paris.
Que je le suis de te voir sur l'écran, toujours, près de moi, avec moi.
Bouleversé à l'idée que l'on puisse vieillir ensemble. D'une façon ou d'une autre.
Qu'il y a toujours moyen de garder avec soi ceux qu'on aime.
Je suis heureux d'ajouter à mon bonheur présent celui de ne pas t'avoir perdu.
Je pourrais écrire des pages entières sur l'appartement de Barcelone.
Sur l'émotion de t'entendre, quand je suis le témoin privilégié de ton histoire.
Je pourrais écrire ce que je sais de Key West et des alligators.
Les Cubains de South Beach et l'air des Everglades.
Ecrire comment on peut aimer, sans diviser son être, sans compartimenter.
Aimer de nouvelles amours sans oublier jamais les amours plus anciennes.
Comment on peut agrandir le panthéon d'une vie. Elargir le podium.
Ouvrir son cœur à de nouveaux visages sans en trahir aucun.
Comment, aussi fort que ma mère, aussi fort que la vie, ou Dieu ou autre chose,
j'ai pu aimer mon père, et ma sœur, et mon frère, et mes nièces et bien d'autres.
J'ai pu aimer des hommes, des femmes, et des êtres en tous genres.
Pour moi la liste est longue, quand je n'ai su faire que ça.
Les nouvelles rencontres n'ont pas le pouvoir d'effacer le passé.
Quand celle dont je parle sait le valoriser.
Quand elle remet les choses dans l'ordre, en bonne place, en plein soleil.
Redonne un sens à tout. Et m'a sauvé la vie.

Je pourrais en effet, vous parler de l'Espagne. Quand je le fais toujours.
De Séville et Grenade. De Denia. Alicante. Mes rêves de l'Alhambra.
Les côtes du Maroc depuis notre terrasse. La silhouette de Gibraltar.
Parler des taureaux. Et de la corrida. Parler du Flamenco.
Des amandiers en fleurs. Et de l'Estrémadure.
Ce sont des cercles concentriques. Et l'étau se resserre.
Sur le cœur actuel de l'unique obsession.
Cet amour de juillet. Qui résume le monde. Qui a réveillé le mien.

Quand je ne peux souffrir de m'endormir sans lui.
Et vous devrez souffrir de m'entendre l'écrire.

Pardonnez-moi, mes amis, mes amours...
que j'assomme de miel et d'envolées lyriques,
quand j'assume l'état où je me vois plongé,
de toujours revenir sur ce fichu parvis, à cette cathédrale,
où j'aime me vautrer - péché de gourmandise -
avec la plus candide, et la plus inédite de mes délectations.
Il y a moins de 15 heures, j'étais dans son regard.
Et j'en suis encore sous le charme. Complètement retourné.
Incapable de m'en défaire depuis l'été dernier.

Mais ce n'est pas du miel. C'est l'acier et la fonte.
Le Golden Gate de San Francisco. Le pont Jacques Cartier.
Et notre Tour Eiffel. Mon Empire State Building. Et mes 3 pyramides.
Ce ne sont pas des envolées lyriques, mais le feu et la foudre.
Qui crépitent et me consument, en flammèches endiablées.
Et c'est Londres ! Le Danube ! Les mosquées de Sultanahmet.
Tripoli. Abidjan. Et le nouvel ordre mondial !
C'est l'actualité brûlante. Ce toi que j'use sans en venir à bout.
Mes dépêches AFP. Et toutes mes alertes. Mon réchauffement climatique.
Ma Révolution Facebook à moi.

De toute ma vie, je n'ai été aussi heureux.
Je l'ai été souvent. Michel m'en est témoin. Comme le ciel.
Et quelques proches. La garde rapprochée.
Mais j'attendais toujours d'être malheureux pour écrire.
Au point qu'il me fallait bien l'être pour écrire quelque chose.
Les angoisses face au temps. Face à la solitude.
Sciant toutes les branches sur lesquelles je pouvais m'asseoir.
Consciencieusement.
Un ciel plein de nuages est plus intéressant à peindre qu'un ciel bleu.
C'est ce qu'il fut dit. Intégré. Et pensé.
J'ai pris la foudre sur la tronche. Je me suis réveillé Yves Klein.
Il y a bien des feuillages. Et des constellations.
Maintenant que ma ville n'est plus synonyme de mort.
Que Perpignan n'est plus le nom du deuil.
Je dois chanter la ville où je suis né une seconde fois.
On peut mourir souvent. Il n'y a que des baptêmes.
Quand le dernier soupir est un commencement.
Celui entre deux notes. Toujours à l'Ouverture.
Quand j'attends 37 ans pour commencer à naître.
Pour commencer à voir la beauté de ce monde.
Découvrir Perpignan et tous les gens que j'aime.
Gary, Arnaud, Audrey, Irina, que j'ai laissés à Paris,
les amis du Québec, la famille de Toulouse, les copains du lycée,
autant de rencontres qui ont porté leur pierre dans le lit du torrent,
ou dans mon lit tout court, pour monter l'édifice aux fondations célestes.
Parvenir jusqu'à toi, au milieu des étoiles,
au-dessus des palmiers et des croisées d'ogives.
Je parlerais du Diable, je parlerais de Pan,
je parlerais d'Athènes et de Constantinople,
de l'œuvre de Chopin et du Mississippi,
de Tennessee Williams, de l'industrie du disque...
que, envers et contre tout, je ne parlerais jamais que de toi,
de façon détournée, de façon inconsciente.
Qui étais sous mes yeux pas plus tard qu'à ce jour.
Qui seras sous mes doigts pas plus tard qu'à la nuit.

Et vous, mes amis, mes amours, qui daignez arriver jusqu'ici,
verriez au premier mot que mon cœur est ailleurs.

Mille excuses pour vous. La dernière est pour toi.
Quand je me suis pardonné d'avoir tardé à vivre.
Je veux vous voir heureux. Et la Mort peut bien suivre.

Je l'embrasse en confiance puisque vous êtes là.
D'autres avant nous sont partis sans jamais nous quitter.
Puisque je vous aime. Puisque vous me lisez.
Nous scellons ensemble un pacte de soufre qui abolit le temps.
L'antidote chimique contre la solitude.
Après tant de pardons, je dois dire merci.

 


Philippe LATGER
Avril 2011 à Perpignan

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