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Sans elle

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Ecrire sans elle est une épreuve. Un exercice.
Elle ne se consume plus au bout de ma bouche.
Dans le cendrier dans un coin du bureau.
M'aidant à trouver l'inspiration. Expirer la fumée.
Les méduses à franges, effilochées dans un rai de lumière.
Les cheveux diaphanes de gitanes, aspirés par la fenêtre ouverte.
La maîtrise du feu. La maîtrise de la cendre.
S'arrêter d'agir le temps de l'allumer. De la réfléchir.
Prendre le temps de l'écraser comme on écrase une vie.
Apprendre à se séparer. Apprendre à mourir.
Respirer devient un acte auquel il faut penser.
Plus rien n'est réflexe. Tout à réinventer.
Le moindre geste. Quand elle m'accompagnait partout.
Un onzième doigt. Un membre qui avait trouvé sa place.
Une chose à ne pas oublier avant de quitter la pièce,
avant de quitter la maison, de fermer la porte de l'appartement.
Avec les clés, le téléphone, la carte de crédit, le briquet...
Elle me manque. Le corps panique.
Je dois écrire pour ne pas mourir.



Philippe LATGER
Janvier 2011 à Perpignan

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Casa Latger 2010 / 2014

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Casa Latger 2010 / 2014

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Rockefeller Center, le coeur de New York

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Construit de 1932 à 1940 en plein Midtown, le Rockefeller Center s'impose encore aujourd'hui comme le plus grand complexe autonome des Etats-Unis. Retour sur l'Histoire du "coeur de New York".

Pour les fans de Batman, l’Empire State Building conserve le terrifiant mât d’amarrage pour dirigeables et le Chrysler Building ses gargouilles en acier inoxydable. Mais c’est au Rockefeller Center que l’on retrouve les lignes et l’ambiance de Gotham City, au plus près de l’esthétique des années 30, aussi somptueuse qu’inquiétante.
Coordonné par Raymond Hood, le monumental Rockefeller Center est le fruit du travail de sept architectes. Et tous les artistes en vogue à l’époque y ont apposé leur griffe. Parmi eux, Lee Lawrie, Isamu Noguchi et l’incontournable Diego Rivera, dont l’œuvre dans le lobby du principal gratte-ciel, l’actuel GE Building, n’a pas passé le cap de l’inauguration officielle. On lui préféra in extremis, la fresque d’un catalan de Barcelone qui travaillait déjà sur le chantier, Jose Maria Sert.

Le futur en pleine dépression

Lorsque le site fut classé au patrimoine en 1985, il fut qualifié de  « Cœur de New York ». Avec ses 19 buildings groupés en plein Midtown, entre les 5 et 6ème avenues, il reste à ce jour le plus grand complexe autonome des Etats-Unis. 60 000 personnes y travaillent chaque jour. Et 175 000 visiteurs l’arpentent, notamment pour monter à la terrasse du Top of the Rock, l’un des plus beaux panoramas sur New York. Une ville dans la ville. Mais le succès au départ n’était pas garanti.
C’est sur un terrain loué à la Columbia University que le milliardaire John D. Rockefeller a le projet de cet ensemble ambitieux qui devait rivaliser avec Wall Street. Il devait même s’offrir le luxe d’abriter la nouvelle Metropolitan Opera House. Mais l’économie s’effondre en 1929 avec le krach boursier, et le nouvel Opéra doit attendre 1966 pour ouvrir ses portes au Lincoln Center. Rockefeller n’abandonne pas la globalité du projet pour autant. Il reste un centre d’affaires, et faute d’Opéra, un palais du divertissement populaire : le Radio City Music Hall, salle mythique où se produisent les Rockettes, spectacles de Noël et de nombreuses remises de prix, comme les Tony Awards récompensant les meilleures comédies musicales de Broadway.
Malgré la crise, le milliardaire percevant les effets positifs – les matériaux et salaires ne coûtaient pas cher – lance donc les travaux en 1931, non sans considérations philanthropiques : au plus fort de la dépression, la construction des 14 premiers gratte-ciel donne du travail à 225 000 personnes jusqu’en 1940.

Entre Comics et Art Déco

Ouvert sur la 5th Avenue, un jardin en couloir, entre la Maison Française et le British Building ne pouvait s’appeler autrement que Channel Gardens. Au bout de la perspective, le GE building, achevé en 1939, haut de 60 étages, le plus élevé du complexe, domine la Lower Plaza et le Prométhée de Paul Manship, où l’on retrouve depuis, pour les fêtes de fin d’année, la patinoire et le plus imposant sapin de Noël de la ville. Il est aisé d’y imaginer les flashes au phosphore des journalistes pour le discours du maire en attendant l’Homme Chauve-souris créé par Bob Kane et Bill Finger la même année.
Face à la Saint Patrick Cathedral, le musculeux Atlas de bronze de Lawrie porte une sphère armillaire devant l’International Building, répondant à News, un autre chef-d’œuvre Art Deco, sculpture murale en acier sur la porte de l’Associated Press Building signée Noguchi.
Il faut enfin passer sous La Sagesse, fresque de l’entrée principale du General Electric Building pour découvrir le fameux lobby décoré par Jose Maria Sert, et la peinture venue effacer l’œuvre subversive de Diego Rivera, qui avait eu le mauvais goût d’y glisser un portrait … de Lénine. Incompatible avec une idée du progrès à l’américaine.

 

Philippe LATGER
Novembre 2010 pour CNEWYORK.NET

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Un regard dans la foule

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Violence. Du métro qui surgit. De l'avion qui décolle.
De New York qui respire. De Paris qui m'attend.
Des péages encombrés à chaque entrée des villes.
Des taxis colériques. Des motards impatients.
Des moteurs qui vrombissent. Et des coups de patins.
La Motown, le Disco, dans les vieilles enceintes.
Fender Road dans le dos. Et l'Ipad sous les yeux.
L'échangeur et le pont, sur la Seine ou l'Hudson.
Philharmonic Orchestra. L'Orchestre de Radio France.
L'Atlantique élargie à la montée des eaux.
Dérive des continents. Et bottes de sept lieues.
Cuissardes de la serveuse. Le piercing du barman.
Les Bobos des Abbesses. Et le vin de Chelsea.
La rue Ste Catherine se voit en trait d'union.
A Dorval, JFK, à Roissy ou dans l'ombre,
l'itinéraire du Titanic, sur la mer de nuages,
emprunté mille fois, mille fois consenti.
La limo pour l'hôtel. Champagne au Room Service.
Du Waldorf au Crillon. Du lap dance au motel.

Le marché de Noël sur la Basse est tranquille.
Mon Empire State Building est fait de fer forgé.
Le pont Joffre n'est pas le pont Jacques Cartier.
Les pêcheurs sur la Têt ne creusent pas la glace.
La manif ne va pas de Bastille à Nation.
Quand j'ai déjà, pour ma part, fait ma révolution.
Du fond de l'univers, l'objet sur son orbite,
revient toujours auprès d'un astre échevelé :
le soleil dans sa course est au Centre du Monde,
où le parcours accompli m'a accueilli à quai.
Un regard dans la foule a su m'impressionner.
Me criant qu'il m'avait trop longtemps attendu.
Il ressemble à celui que partout j'ai cherché.
Dilatant mes pupilles juste au coin de ma rue.
Aucun choix ne peut pas ne jamais vous surprendre.
Celui fait par défaut, il n'y a rien à comprendre,
peut vous récompenser pour l'œuvre d'une vie.
Et contre toute attente, quand on s'y attend le moins,
l'amour accourt vers vous au plus beau des parvis.



Philippe LATGER
Décembre 2010 à Perpignan

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Et l'univers entier...

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Le robinet fuit.
Un goutte à goutte. En guise de tic-tac. Régulier.
Dehors, le silence. Relatif. Il y a de la tramontane.
Ce n'est pas évident à la première écoute.
Il faut se concentrer. Une variation. Un souffle.
Qui accompagne le ventilateur de l'ordinateur.
Il fait nuit. Depuis longtemps.
La lumière orange par la fenêtre me réchauffe.
Le temps est compté. Goutte à goutte. Dans l'évier.
Je veux faire bruisser de l'eau. Le silence m'angoisse.
Une bourrasque soudaine dans le couloir de la rue,
dans le feuillage du platane - ou ce qu'il en reste -
est insuffisante, déjà passée comme un train rapide,
laissant retomber sur mes épaules un manteau de frissons.
De l'eau dans la casserole. Je vais la faire frémir.
Perpignan semble désert. Et mon immeuble aussi.
Thé ou café. Je dois boire quelque chose de chaud.
Mon corps s'isole à l'approche de la quarantaine.
Contre le froid. Contre le silence. Contre l'hiver.
Je dois écrire pour ne pas mourir. Le temps est compté.

Ce que je fais ne sert à rien. Il faut bien l'admettre.
Il faudra tôt ou tard disparaître.
Retenir un instant, sur le papier, le clavier de l'ordinateur,
et la goutte prête à s'écraser dans l'évier... peine perdue.
Elle tombera. Comme un verdict. Comme une lame.
Je n'ai aucun pouvoir sur le temps.
J'ai passé ma vie à retenir ce que je pouvais entre mes doigts.
Le sourire d'un proche, la jeunesse d'une amie, la beauté d'un amour.
Il ne reste rien d'autre que quelques mots qui s'effaceront à leur tour.
Ma mère n'existe plus que dans ce texte. Que j'avais oublié.
Et ce dont je me rappelle partira avec moi. Pfuit...
Je tends l'oreille. La tramontane. Du vent.
Pas d'enfants à qui transmettre quelque chose.
Transmettre quoi ? L'émerveillement ? La curiosité ?
L'ennui et la colère ? La révolte d'être vivant.
Je n'ai rien à leur dire. D'ailleurs, ils ne veulent rien entendre.
Ne peuvent rien entendre. Ceux-là ne sont pas nés.

Je leur écris un mot. Pour le jour où ils viendront au monde.
Je dois les prévenir. Il faut réparer cette fuite au robinet de l'évier.
Combler le vide. Ouvrir les volets. Ecouter la tramontane.
Ouvrir sa chemise et laisser le vent faire son ouvrage,
mordre la chair, cisailler la poitrine.
Embrasser la nuit. Et la ville déserte.
L'air s'engouffre dans un tunnel invisible.

Il se rue comme un taureau furieux vers ma façade sans défense.
Il déferle de toute sa masse indécelable, comme une vague de rien.
Comme un oiseau sur sa proie.
Comme un oiseau sur pas grand-chose.
Le son me décoiffe. Je ne suis pas au balcon.
Les guirlandes sont par terre. Et la fontaine est sèche.
Noël s'en vient. Et le temps est compté.

A ces enfants, je dois parler d'une grand-mère.
De l'Espagne. De Pearl Buck et d'Henri Troyat.
Sa passion pour la Chine, pour la Russie... et l'Afrique.

Parler du village de Judes, dans la pierre de Castille.
Nous ne sommes peut-être pas juifs, mais, assurément,
nous l'avons été, comme le Christ avant nous.

Je dois parler du XXème siècle. Pour peu qu'il ait existé.
Du mal que l'homme est capable de se faire à lui-même.
Faire écouter Toulouse. Toulouse. Et Claude Nougaro.
La Barrière de Paris. Les Minimes. La Garonne.
Il a fallu franchir les Pyrénées. Un axe de symétrie.
Il y a eu ici une frontière. A traverser de nuit, à pied, à bout de souffle.
Des camions à fouiller. Des familles à séparer. Des larmes et du sang.
Il y a eu la guerre.

Le temps est compté. Et je ne veux pas mourir.
Pas maintenant que j'ai retrouvé le goût des autres.
Je dirai aux enfants combien il est bon d'aimer.
Aimer et être aimé.
Comme cela est rare et précieux.
Comme cela justifie tout.
Le ciel, la terre, le vent, la mer, et l'univers entier.

Je ne peux pas leur parler de Dieu.
J'habite en face de chez lui, mais ne l'ai jamais vu.
Une résidence secondaire, je suppose, où il n'est jamais venu.
Il m'arrive de lui parler, j'en conviens, de lui demander pardon.
Comme il m'arrive souvent de le remercier.
Comme je le remercie de tout.
Du ciel, de la terre, du vent, de la mer, et de l'univers entier.
De m'avoir permis de connaître ma mère.
De m'avoir permis de rencontrer l'amour.
D'être là pour en parler.
Même si le temps est compté.

La Méditerranée. C'est mon sang. C'est mon air.
Les reflets aveuglants des étés délicieux.
Le brasier de lumières qui fait plisser les yeux.
L'horizon qui sépare et unit à la fois.

Quand les fauves viennent boire au crépuscule.
Turquie. Egypte. Grèce. Tunisie. Liban. Italie.
Algérie. Espagne. Israël. France. Palestine...
J'ai été un enfant. J'ai couru dans le sable.
J'ai couru dans les vagues.
Barcelone.
L'ambre solaire. Et ma peau cuite.
Le sourire de maman étendue sur la plage.
Sa voix grave dans l'écume de radios saturées.
Radio Monte-Carlo au bord de la piscine.
Des serviettes de bain. Et des pins parasols.
Castelldefels.

Goutte à goutte.
Les perfusions.
Une femme a vieilli.
Une femme va mourir.

Le temps est compté.
Et l'univers entier s'est éteint avec elle.

 

 

J'aime.
Depuis juillet.
Une chose que les enfants doivent savoir.
Aussi fort que le monde, aussi fort que la vie,
aussi fort que ma mère...
j'aime.
La vieille horloge s'est remise en marche.
Le mécanisme a grincé. Dépoussiéré.
Retrouvée au grenier.
Je n'aurais jamais cru. Jamais osé croire.
La vie était cachée là. Intacte.
Plus belle que dans mon souvenir.
Elle m'avait attendu patiemment.
Avait attendu son heure.
Tic. Tac.
Le temps est peut-être compté.
La vie est superbe et le temps impuissant.
Le temps n'existe plus.
Cet amour éternel fait sauter les carcans,
les cadrans, les fuseaux, fuselages et structures.
Plus rien n'est linéaire, quotidien, mensuel, saisonnier.
Il n'y a plus que nous au milieu du désordre.
C'est l'été. C'est l'hiver. Peu importe.
C'est nous deux. Contre Dieu. Contre tous.
Et la lune est complice. Témoin. Eclairagiste.
La nuit est notre lit. Le jour est notre chambre.
Et la mort une promesse de prolongations.
Et la peur n'est plus qu'un étrange concept.

Il y a bien celle de perdre l'autre.
La tramontane a tendu bien des voiles,
emporté bien des cœurs infidèles.
Mais aimer, même seul, est le contraire de perdre.
Et j'aime toujours ma mère quand je l'ai déjà perdue.
Elle revit quand je vous parle d'elle.
Et l'amour, immortel, jamais plus ne s'abîme.
Mon amour... c'est toi que je remercie.
La cathédrale peut être vide de son miséricordieux propriétaire,

c'est à toi que je dois le ciel, la terre, le vent, la mer, et l'univers entier.
A toi que je dois le jour, aussi sûr que je le dois à une défunte,
que je dois une seconde naissance, une nouvelle vie,
et de nouvelles raisons de me battre, et d'espérer.
A toi que je dois la lune parfaite, les étoiles en pagaille,
et le désir féroce d'arracher tout au temps.
Je lui tordrai le cou, lui ferai mordre la poussière.
Je lui pèterai la gueule. Et les dents. Qu'il s'arrête !
Qu'il nous lâche à la fin ! Quand tout devient présent.
Maintenant. Ici. Avec toi.

Il ne peut rien voler. Il ne peut rien me prendre.
Il a échoué à me voler mon enfance, et ma rage, et ma fougue,
n'a pu me prendre ni ma mère, ni ma jeunesse, ni mon obstination.
Il peut bien déformer mon corps et mon visage,
la vieille horloge fonctionne toujours. Tic. Tac. Et toc.
Qu'il aille se faire foutre. Nous sommes ensemble.
Que ça lui plaise ou non. Et la Mort avec lui peut aller se rhabiller.
Je n'ai pas peur de vieillir. J'ai trouvé une porte dérobée.
Le passage secret qui nous sort du système et des trois dimensions.
Nous nous sommes sauvés. Je l'écris. Je le pleure.
Et nous sommes le ciel, la terre, le vent, la mer, et l'univers entier !

Il fait nuit de décembre. Sur ville de province.
C'est chez moi. Noël menace d'agiter ses grelots.
L'eau frémit dans la casserole. Le platane sur le parvis de la cathédrale.
Et ma peau à l'idée de retrouver la tienne.
Le soleil est au bout de la rue. A quelques heures de ces mots.

Je n'ai pas d'enfants à nourrir, peu de choses à transmettre.
Je suis pauvre. Désargenté. Désoeuvré. Mais vivant.
J'ai tout mon temps. Celui que j'ai épargné.
Celui que je te donne. Consacré.
Le reste de ma vie. Et ce qui suivra.
Je passe mes nuits à t'écrire.
N'écrire que pour toi.
J'écris et je respire.
De ma bouche à tes mains.
De mes mains à ta bouche.
La tramontane ne nous fera pas plier.
Nous nous aimons, et c'est le vent qui s'incline.
Et Dieu peut exister, pour être fier de lui.
Revendiquer une œuvre que tu as rendue parfaite.
Quand tout reprend du sens et du poil de la bête.
Le silence est criant et le vide habité.
J'aime tout, avec toi, j'aime à mourir de rire,
de joie et de bonheur, d'extase et d'abandon.
Ce qui n'est pas aimable, ce que je ne voyais plus.
J'aime tout, avec toi, il me fallait l'écrire.
Le ciel. La terre. Le vent. La mer...
Et l'univers entier.


Philippe LATGER
Décembre 2010 à Perpignan    
                                     

                                

" Le temps " France Musique 2011   

  adaptation de Véronique Sauger  

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Sauvé des eaux

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Rentrer de Paris pour te rencontrer. C'était ça l'histoire.
Le malaise vagal. La dépression. L'envie de disparaître.
Quand j'ignorais ton existence. A 871 kilomètres.
Quand j'ignorais que tu m'attendais. Que je t'attendais.
Dans mes cartons et mes factures. Mes errances. Mon verre d'eau.
Noyé dans un bain d'habitudes fuyantes, qui se dérobaient.
De certitudes incertaines, qui s'effondraient.
La baignoire se vidait. Dans un nuage de vapeur, j'avais froid.
Ne pouvant retenir cette eau sale qui me tenait chaud et me laissait nu.
Il faut se lever. Passer à autre chose. Sauver les meubles.
Et je pleurais sur ce que je perdais, sans penser à la suite.
Sans avoir conscience de ce que j'allais gagner bientôt.
Comme je serais sorti du bain plus tôt si j'avais su.
Comme je n'aurais pas perdu ce temps précieux à avoir froid.
A trembler dans cette vapeur d'eau qui troublait mon regard.
La buée sur le miroir. L'air cotonneux qui m'empêchait de voir.
Avec l'argent et les projets, avec la confiance et les espoirs,
l'eau tiède autrefois fumante et moussante, se retirait irrésistiblement.
Je ne voyais même plus mon image dans la glace. J'avais déjà disparu.
Avec l'eau dans les canalisations. Ou dans les illusions volatiles.
Seule la vapeur m'habillait. Celle d'un monde passé. Déchu. Perdu.
La partie était terminée, et je ne voyais aucun dégagement, aucune issue.
J'ai risqué ma peau. Quand elle était destinée à retrouver la tienne.
Mon Square Carpeaux adoré. Me suppliait de partir. Va-t'en. Va-t'en.

Ainsi, c'est toi que je courais rejoindre sans en avoir conscience.
La concierge démunie m'observant sobrement tout jeter à la hâte.
Remplir les poubelles de ce que je ne pouvais emporter.
Disparaître au coin de la rue, avec mon sac de survie, et un ordinateur.
Filer Gare de Lyon. Prendre le TGV, au plus vite. Le souffle court.
J'avais déjà quitté Montréal pour vivre ici une histoire d'amour.
J'ignorais que dans cette débâcle, à nouveau, le destin jouait avec moi,
que le soleil m'attendait au bout de la route. La rédemption. Deuxième chance.
Pas le temps de me retourner. D'embrasser Paris une dernière fois.
De dire au revoir. De dire merci. Il faut sortir de ce verre d'eau.

M'en extirper pour ne pas mourir. Et j'ai repris ma respiration chez moi.
Là où je suis né. A l'ombre d'un escalier de marbre et de murailles de cayrou.
J'arrive, chargé comme un âne, à la station de métro Guy Môquet.
Je transpire. Je panique. Je vais manquer de temps. Je suis à la bourre.
Mais tout était en ordre. Les portes du TGV se sont fermées, pile,
au moment où je suis monté dedans, avant de se mettre en mouvement.
Adieu Paris. Pardonne-moi, je n'ai pas le temps de m'émouvoir.
Soulagé que je suis d'avoir pu monter dans ce train. Je ne peux pas pleurer.
Incapable de m'attendrir sur les immeubles qui m'échappent par les fenêtres.
Je suis assis sur mon bagage. La vapeur du bain s'est dissipée. Je bouge.
Et je serai, sans le savoir, pile à l'heure pour notre rendez-vous.
Avec la même précision que pour le départ de ce train providentiel.
Partir une semaine plus tôt et nous nous serions manqués. Probablement.
Partir deux jours plus tard et j'aurais tout décalé, déréglé, compromis.
C'est dans ce train que je devais être. Et pas un autre.

Pour arriver à ton sourire. Au bon moment. Au bon endroit.
Quand le hasard fait bien les choses.



Philippe LATGER
Novembre 2010 à Perpignan

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La presse écrite dans la skyline

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De l'installation du New York Times dans son nouveau quartier général en 2007 à la fondation de la New York Gazette en 1725, remontez le temps à la découverte de la presse new-yorkaise.

Times Square a bien été baptisé ainsi en l’honneur du New York Times. Le journal y installa son siège en 1904. Songez à la portée du symbole culturel qu’est devenu le quotidien new-yorkais, lorsque la place la plus populaire et la plus touristique de la ville porte son nom ! Le siège du journal de référence a depuis changé d’adresse quelquefois, avant de s’introniser en 2007 dans la nouvelle tour signée Renzo Piano, dominant la 8ème avenue. Même si hypothéquée à peine inaugurée, pour contenir notamment les difficultés que connaît toute la presse face à internet, le building de 319 mètres, le troisième plus haut de Manhattan pour l’instant, montre la puissance et le rayonnement du groupe de presse, comme la place cruciale que le journalisme a su prendre dans l’Histoire de New York.
Il est émouvant de voir que la nature des New-yorkais était déjà bien trempée à l’époque révolutionnaire. Imposé par Londres, le Stamp Act de 1765 qui provoqua la colère des Colons d’Amérique, véritable détonateur de la guerre d’Indépendance, fut particulièrement mal vécu à New York. Parmi toutes les nouvelles taxes, deux furent intolérables : le timbre sur les cartes à jouer, et celui sur la presse écrite, révélant les centres d’intérêt plus ou moins louables de la population. La presse avait déjà une place de choix dans la vie publique de la cité coloniale.

De la New York Gazette au New York Times

New York était encore anglaise lorsque l’éditeur William Bradford fonda le premier journal de la ville en 1725, The New York Gazette, voix officielle du gouvernement. L’Histoire de la presse à Manhattan commence véritablement 8 ans plus tard, lorsqu’un certain John Peter Zenger fonde un concurrent, The New York Weekly Journal en 1733, dans lequel ce dernier ne manque pas de moquer le Gouverneur. Zenger fut arrêté et emprisonné. Et c’est sous la pression de l’opinion qu’un procès sera finalement ouvert.
Un procès qui fera date. Et jurisprudence ! Défendu par Andrew Hamilton, Zenger ne sera pas acquitté par les juges, mais par le jury ! S’il montre les vertus démocratiques de la justice de l’époque, le procès révèle l’attachement de la population à la liberté d’expression. Cette dernière est depuis scrupuleusement défendue dans le premier amendement – rédigé en 1789 et ratifié en 1791 – de la constitution américaine, qui sacralise au passage, noir sur blanc, la liberté de la presse.
Ainsi New York fut dès l’origine, la capitale américaine du journalisme et de l’édition. Au cours du XIXème siècle, le Sun apparut en 1833, le New York Herald en 1835, le New York Tribune en 1841. Le vénérable New York Times en 1851. Un premier journal afro-américain, le Freedom’s Journal parut en 1827, bien avant l’emblématique hebdomadaire « noir » Amsterdam News qui ne vit le jour qu’en 1909. A la fin du XIXème, la ville comptait plus de cinquante quotidiens. Dans toutes les langues. Comme l’atteste le Forverts (1897) publié en yiddish, qui, avant El Diario, porte-parole de la communauté hispanique, présage du rôle de la presse dans l’intégration des immigrants arrivant en masse dans la métropole multiculturelle.

Pulitzer contre Hearst

Fondé en 1860, le New York World a du mal à exister dans une concurrence déjà féroce. Jusqu’à l’arrivée providentielle d’un certain Joseph Pulitzer, qui en fera une publication de premier plan, au point – et ce fut une première – de construire un building pour son propre journal, hissant la presse au niveau d’autres activités commerciales et industrielles. Le New York World Building fut le plus haut bâtiment de New York à sa construction en 1890, malheureusement détruit en 1955 pour la construction d’un nouvel échangeur routier du Brooklyn Bridge. Le fondateur du fameux Prix, récompensant toujours les meilleurs travaux journalistiques, trouva en William Randolph Hearst un sérieux concurrent, lorsque ce dernier acquit le New York Journal en 1896. Inspirateur d’Orson Welles, le réalisateur de Citizen Kane, Hearst fut co-responsable avec son rival de l’apparition d’une presse à sensation, toujours de mise aujourd’hui.
La très belle Hearst Tower signée Norman Foster fut hissée en 2006 sur le siège Art Déco du groupe, dont la construction d’origine fut stoppée net par la crise de 1929. Ce complément moderne, à l’instar du nouveau siège du New York Times, montre dans la skyline new-yorkaise, et ce malgré la crise liée aux nouveaux supports, l’intacte vitalité et l’incontournable empreinte culturelle de la presse écrite sur Manhattan.



Philippe LATGER
Novembre 2010 pour CNEWYORK.NET

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Réunification

Publié le

Nos visages sont proches.
Si proches. Est-ce à force de s'admirer l'un l'autre ? ...
L'aile du nez contre le tien. Les cils entrecroisés.
Et nos bouches voisines sont prêtes à se confondre.
Les yeux accaparés. Dans leur fascination.
C'est un parc d'attractions. Et l'attraction terrestre.
Deux aimants aimantés. Qui se plaisent à se plaire.
Dans l'obscurité, l'éternité des ombres, la rayure dorée
d'éclairages extérieurs venus nous caresser, ramper dans notre lit,
et le frisson du monde alentour, jaloux de nos baisers,
nous ignorons le reste, tout ce qui n'est pas nous.
Ma barbe naissante à ta joue, à ton menton, à tes lèvres.
J'inspire l'air que tu expires. Tu inspires l'air que j'expire.
Dépendants l'un de l'autre, nous nous respirons.
A nos visages proches, aux reliefs qui s'emboîtent, et s'épousent,
comme faits l'un pour l'autre, dans ce voluptueux jeu de cubes
où tout trouve sa place, où je suis à la mienne, le sourire s'éveille.
Après la gravité, entre autres attractions, le regard s'illumine.
Nos visages à deux doigts, où l'air va et revient comme en circuit fermé,
nous nous regardons de si près que nous risquons de nous perdre.
Dans les labyrinthes intérieurs de nos êtres décelés,
de nos cœurs esseulés et de nos perquisitions feintes.
Nos visages n'en font qu'un. La paroi est poreuse.
Le mien n'est plus la frontière d'une terre inconnue.
Quand tu as conquis les espaces reculés d'un continent entier.
Visité, découvert, vallées et forêts vierges, d'un rivage à l'autre,
pour faire tiens les cités en ruines et minerais précieux.
Au poste des pupilles, l'accès ne peut plus t'être refusé.
Quand tu règnes sur le monde nébuleux au-delà du fronton
et d'arcades sourcilières, où ton air me visite à chaque inspiration.
Notre marché commun. La libre circulation. L'abolition des douanes.
Réunification.


Philippe LATGER
Octobre 2010 à Perpignan

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Garde-fous

Publié le

Le platane est ancien. Son tronc est robuste.
Avec ses teintes de camouflage militaire.
S'ouvre en branches épaisses comme des arbres.
Sous un abat-jour frémissant pour annoncer le vent.
Le feuillage opulent mange la façade de cayrou.
Sous sa voûte mobile, une porte de marbre. Un fronton.
L'éclairage public est orange. Dénature les couleurs.
Le bouquet chlorophyllien résiste aux premiers assauts de l'automne.
Comme moi. Il tient bon. Il s'accroche.
J'ai ouvert grand les doubles portes vitrées, dans le noir,
pour laisser entrer la rue incandescente.
La brique rouge du presbytère. Et ses volets jaunes.
Le platane bruissant, couvrant le chuintement de la fontaine.
Deux rectangles verticaux, tranchants, saignant l'obscurité,
deux lingots en fusion, aux couleurs chaudes, rouges et brunes,
l'arête de la tour de l'Horloge jouant avec la ligne contrariée du platane.
La pierre et le végétal vibrant, dans la lumière d'une tramontane nocturne.
La ville primitive est sous mes pieds. Le point de départ. Et ses fantômes.
A deux pas du Campo Santo. Une autre case départ. Celle d'une vie.
Dix ans plus tard. Le point d'une rencontre. D'une révolution.
J'ai emmené mon fauteuil de bureau. Qui m'a suivi à Paris.
Que j'ai porté sur la tête le long des remparts, comme casque de barbare,
wisigoth, celtibère, pour m'installer dans la pièce vide et sombre, seul,
admirer le spectacle du parvis désert.
C'est ici que je vais vivre désormais. Je devais profiter de l'instant.
Avant que le décor ne devienne familier. Que je ne le voie plus.
Adieu ma fenêtre et ses barreaux. Le vent a tourné. Au coin de l'été.
Le dernier virage. Le plus dangereux.
Six mois en transit. Et je m'installe enfin. Un dixième appartement.
Le dixième. Troquant la fenêtre étroite pour deux garde-fous.
Prenant de l'altitude. Un premier étage. Un balcon sur le parvis.
Plus près de toi mon Dieu. Au pied de la Cathédrale.
J'ai sauvé des reliques. Dans le naufrage parisien. Des objets, des photos.
Des choses que je tiens de mes parents. Des parents de mes parents.
Qui ont traversé l'océan avec moi. L'océan et la frontière. Et le pays entier.
Je longe les remparts dans l'autre sens. La lune dans le viseur.

Je vais chercher une lampe. Un tableau. Les chandeliers de Rome.
Ramener le butin dans ma loge de théâtre. Le sortir du placard à balais.
Gagnant de la hauteur. Et de l'espace. De la dignité aussi.
La fontaine que je ne vois pas, me berce pour l'entendre.
La perspective ouverte jusqu'au Cours Palmarole et ses hôtels,
me met en position de vigie, guettant la venue d'un être manquant.
" Je ne vois rien venir... " Sinon la lune. Fidèle. Croisant les cieux.
Elle est en poste à une heure du matin. Traverse le couloir de la rue.
Heureux de pouvoir lui sourire de chez moi. Il y a un angle possible.
Elle entre dans le champ. Sublime l'éclairage public. Couronne le tout.
Ce que je vois est à la hauteur du Mont des Oliviers.
C'est aussi beau. C'est aussi triste. Et un peu kitsch.
Le sentiment d'être seul devient supportable.
Je suis au cœur de la ville. Au cœur de ma ville.
Elle se déploie comme une armure autour de moi.

Je m'y installe. Pose mes valises.
Je suis chez moi.



Philippe LATGER
Septembre 2010 à Perpignan

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J'habite une fenêtre

Publié le

La rue est large. Et ma fenêtre étroite
s'ouvre comme elle peut sur quelques maisons basses.
Je vis dans une pièce. Où tout est ramassé...
la cuisine et la douche, tout à portée de main.
Un beau volume, hauteur sous plafond, compense la surface
et les bleus aux genoux quand je me tiens debout,
et la nuit aux barreaux fait des ombres chinoises
quand le lit déplié me retrouve allongé.
Plus petit qu'à Paris, le studio est un nid,
un placard à balais ou une garçonnière.
Il n'y a pas d'altitude, c'est un rez-de-chaussée.
Mon bureau, une planque, où entre la lumière.
Elle est haute, il est vrai, ouverte sur le monde,
les platanes et palmiers du grand parc à côté.
A l'orange, le feu ne tient que deux secondes,
quand le rouge et le vert éclairent mes volets.
A la grille je suis, mais ne suis pas en cage,
elle protège de tout, mais ne saurait filtrer
le soleil, les regards, et d'étranges visages
quand les passants hagards jettent un œil indiscret.
Mon fauteuil de ministre, il fait face au dehors,
tournant ici ou là, pour fermer le verrou,
répondre au téléphone, ignorer le décor,
ou guetter le passage d'un nouvel amour fou.
Ma fenêtre est ouverte à plus d'une aventure,
quand la foudre est tombée sur le trottoir d'en face,
me conduit à ma perte, ou soigne mes blessures.
Ne pouvant rien manquer de tout ce qui se passe,
j'ai vu l'amour surgir, me donner le feu vert.
Et la nuit nous blottir au creux de ses battants.
Des rideaux accrochés, nos corps à découvert,
aux poignets écorchés qui étranglaient le temps.
La rue est large. Et ma fenêtre étroite.
L'horizon la déborde et mon champ de vision
s'élargit à mesure que l'espoir me soulève.
Celui d'être à la fois amoureux et heureux.

 


Philippe LATGER
Août 2010 à Perpignan

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