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Ambroise

Publié le

Cette rouille aux chaussons de danseuses.
Une plage tragique. Privée d'horizon.
L'univers est rond. Cerclé de barricades écarlates. Le soleil est plomb.
Les ballerines sont souples. Elles sont plates. L'échassier se campe.
Le galbe du mollet. La cheville épaisse. Virile. Lie de vin. Ligne incurvée.
L'arc est bandé. Pleinement armé.
Des cuivres sonnent le tocsin. Rutilent et s'égosillent.
La marmite étamée. Le sang qui bout.
Le coq s'aventure vers le cœur de la cible. Face à face. Kératine brandie.
L'adversaire souffle. La tête basse. La tête lourde.
Sur une large et courte cage thoracique.
Musculeux. Ténébreux. Le charbon. Le charbon ou la suie.
Double érection. Cornivuelto. Menaçante.
Le diable imite sa proie. Trompeur. Il veut son âme. Prend son image.
De l'astrakan. Noir et bouclé.
Ne manquent que les fourches. Deux poignards. Astiblancos.
Et le Diable se regarde. Fixement. Fasciné.
Narcisse se désire. Perlé de gouttes d'eau. Scintillant.
Penché sur son reflet féroce. Prêt au suicide.
Du pourpre et de l'or. Et l'odeur des chevaux. Âpre.
Celle de la peur. Jusqu'à l'onde factice.
Une vague sur le sable. Aux couleurs du rubis. Evanescente. Et le monstre a bondi.
La foudre a frappé. Glaciale. Ou brûlante. De tout son poids. Genoux à terre.
La lame est restée. En corto y por derecho.

Je suis vivant. Je suis vivant. Je suis vivant.
La porte du toril est le couvercle du cercueil dans lequel je suis allongé.
Je suis claustrophobe.
Ne me laissez pas dans cette caisse où je ne peux pas même déplier un bras.
Ils sont croisés de force sur ma poitrine. Et l'air commence à manquer.
Il n'y avait pas un nuage. Le ciel aveuglant au-dessus du cratère.
Et des rires derrière un éventail.
Un peigne andalou. Une mantille. La foule est debout.
Agite des mouchoirs blancs avec colère.
Je suis vivant. Je suis vivant. Je suis vivant.
La chair a été perforée. C'est rentré d'un coup sans résistances. Et je n'ai rien senti.
Des grumeaux de sang remontaient juste dans l'œsophage, m'empêchant de respirer.
Les peones et les capes virevoltaient parmi des flocons de lumière incandescents.
Et cette femme, assise au milieu de la foule, continuait de sourire.
Sortez-moi de là. Je ne peux pas lever le genou. Ni la tête.
Le couvercle est trop près de ma bouche.
Je ne peux pas me tourner sur le côté.
Cette caisse est trop étroite. Je suis claustro je vous dis.
Les gradins tournaient autour de moi comme un manège macabre.
Je suis vivant. Je suis vivant.
Elle, seule, ne bougeait pas, sinon pour s'éventer, ou cacher son visage.
Je savais qu'elle souriait.
Le tissu du drap sentait le gâteau sec. Le sablé.
Et je cherchais la couleur du ciel. Les chevaux.
La Vierge Marie sur son tertre de chandelles. Les amandiers en fleurs.
Laissez-moi sortir.
Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?
Elle restait assise dans le tumulte, et cachait son visage...
Que je n'aurais jamais dû voir.

 

Philippe LATGER
Février 2009 à Paris

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Toujours prêt

Publié le

Ce doit être étrange de mourir.
D'en être conscient.
Est-ce que l'air nous manque soudain ?
Est-ce qu'on se sent passer à travers les muscles et la peau ?
Attiré vers le haut ? Ailleurs. Dieu sait où.
J'ai ce mauvais souvenir du réveil de l'anesthésie générale.
On venait de m'enlever les amygdales. A trente ans passés.
Je ne me suis pas réveillé tranquillement dans ma chambre.
Non madame. Sur le brancard. Je n'étais pas sorti du bloc.
Je me suis débattu. Panique à bord. Il fallait emplir mes poumons.
Je manquais d'air. Je manquais d'air. Et ne voulais pas crever.
Peut-être en ai-je eu assez pour le formuler. " Je ne veux pas crever "...
Comme je l'ai hurlé, adolescent, dans la salle de bains de Bompas.
La maison de mes parents. Réveil en pleine nuit. Malaise.
Je sortais de mon corps. Le corps de 17 ans est tombé au sol.
Et je ne tombais pas. Au contraire. J'étais aspiré vers le haut.
Je me suis débattu. Là encore. Pour tenter de rester compact.
De rester une seule et même personne. Le corps et l'esprit.
C'était foutrement bizarre. Cette sensation. Pas désagréable.
Pas de tunnel et de lumière blanche. Mais passer à travers son enveloppe.
Je me rappelle l'effort, qui n'était pas physique,
que j'ai dû déployer pour rester en moi. Pour revenir en moi.
L'appel à la volonté. A la rage.
Ok. Ce n'était qu'un malaise. Un mauvais trip de substances prises plus tôt ?
Peu importe. Je me rappellerai toujours cette sensation de séparation.
Je pourrais dire que je l'attends de pied ferme.
L'aventurier est toujours prêt à de nouvelles expériences,
à partir pour l'inconnu...
Je connais la panique et le stress des départs. Facile.
Mais là... allongé dans mon lit. Cherchant le sommeil.
Si c'était un piège ?... Je pourrais ne plus me réveiller ?
Pourtant. Partir en dormant. Voilà ce qu'il faut. Ne pas s'en rendre compte.
Et si elle venait me prendre éveillé et conscient ? Il faudrait que je sois ivre.
C'est cela. Je m'imbiberai d'alcool.
Je me défoncerai au whisky et n'y verrai que du feu.
Je ne sentirai rien.
Tâchons d'être dignes. Eviter de brailler " Je veux pas crever ! "
à la tête d'internes, d'infirmiers ou de mes parents réveillés dans la nuit.
Etre un homme, c'est probablement ça : apprendre à mourir.
Comment as-tu géré cela maman ? Je veux dire... Ta foi suffisait-elle ?
Le fait d'être shootée à la morphine, te permettait-il de te familiariser avec des choses ?
Comme un sas entre les deux mondes ? Tu sais, je n'ai pas peur de la souffrance.
Ni même de la brutalité. Peut-être est-ce mieux quand c'est violent. Un coup sec.
Se sentir partir, même si c'est doux et agréable, est la chose la plus monstrueuse.
J'ai honte de te le dire, mais... même si on m'assurait que j'allais pouvoir te rejoindre,
je sais que je serai déchiré de devoir quitter ce monde.
On peut me promettre la vie éternelle, le paradis, la réponse à toutes nos questions,
des causeries avec Picasso et Gershwin, Benjamin Franklin et Edison,
avec Dieu en personne...
ça ne m'aidera pas à lâcher prise en confiance pour autant.
La panique. Comme je la redoute.
Peut-être plus que la Mort elle-même.
Je m'entraîne à l'affronter dans mes rêves.
Je l'invoque et elle apparaît. Je tente de l'apprivoiser.
J'essaie de me la mettre dans la poche. De m'en faire une amie.
Comme avec une bête sauvage, un chien qui montre les crocs,
j'essaie de ne pas montrer ma peur.
Et le meilleur moyen de la cacher est de ne pas l'éprouver du tout. J'y travaille chaque nuit.
J'ai fait des progrès. Ce qui était de l'ordre du cauchemar devient moins anxiogène.
Il ne faut pas que je m'attache à la vie terrestre. Si seulement elle pouvait me dégoûter.
Ce serait plus facile. Ceux qui se suicident sont convaincus que ça ne peut être pire.
Mais le pire d'ici-bas. Je l'aime aussi. C'est mon problème.
Il faut apprendre à quitter ce qu'on aime. J'ai avancé malgré moi dans ce domaine.
De bonnes leçons. Mais je dois y travailler encore et encore.
Car enfin, il est plus dur de quitter que d'être quitté. Alors voilà...
Je veux être prêt. Autant que possible.


Philippe LATGER
Février 2009 à Paris

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Paul Revere

Publié le

Au son des lanternes, à la lumière des cloches,
le cheval est parti, cabré sur ses sabots,
pour hérisser la nuit de crinières d'écumes,
pour hennir des étoiles aux bannières de brumes,
alerter des enfants prêts à faire le mur, prêts à prendre les armes,
en moins de deux minutes, quand la fièvre, au galop,
sème sa traînée de poudre où la fougue ricoche.
Les parents se renient quand leurs fils sont plus justes.
Et la fugue est permise, honorant l'héritage,
quand c'est la fidélité que l'on tient pour révolte,
aux idéaux transmis, aux gisants comme aux bustes ;
c'est leurs propres parents que tous ces parents narguent,
qu'ils trahissent et oublient, incendiant la récolte,
provoquant la colère du majestueux pygargue
et de treize vaisseaux aux superbes voilures.
C'est au cri des flambeaux, et aux lueurs des fifres,
que la course est lancée dans les noirceurs indiennes,
la nuit a des aurores prises dans sa chevelure,
et le crin de la bête, quand les mors sont lâchés,
constellées de symboles que la lune déchiffre,
embrasant l'horizon, les poitrines et le vent.
De blessures de guerre en douleurs acadiennes,
de revanches françaises en ruses iroquoises,
le désordre a sonné, et les poings détachés,
l'animal se rebelle ayant usé le droit.
Du castor au coton, émeraude et turquoise,
du tabac ou du thé, comme monnaie d'échange,
au commerce inégal l'injustice s'accroît,
imposée de si loin, parmi d'autres outrages,
quand la mère à son fils ajoute le mépris.
Lui qui a fui la lionne, ses dorures et ses langes,
comme il a fui son père, traversant à la nage,
pour être ce qu'il est, comme on est ce qu'on croit,
au-delà des clochers, des colonnes d'Hercule,
l'autorité revint reprendre ce qu'on prit.
Rattrapé par le sang, des lignées de passage,
l'adolescent s'ébroue, refusant le chantage.
Aux tambours affolés, rouant le crépuscule
de trop de coups de fouet ou de feu dans la foule,
les tuniques reculent aux roulements de houle.
Et c'est à perdre haleine, que l'équidé écume
répandre une espérance de liquider la dette,
soulevant la poussière pour soulever l'enclume,
comme lever les fers et des armées de fourches.
L'olivier a des flèches qu'il affûte et s'apprête
à sacrifier la paix pour ne serait-ce qu'être,
gagner sa liberté, ce cheval qu'il enfourche,
puisqu'il manque à l'enfant la seconde naissance.
La corde ou le cordon il lui reste à trancher
pour voir enfin venir et laisser apparaître
le chaos merveilleux de son indépendance.
Au son des lanternes, à la lumière des cloches,
de Charlestown à Medford, de Cambridge à Concord,
messagers et licornes, trois chevaux et tricornes,
au galop dans la nuit couraient contre la montre,
réveiller les enfants, prévenir les grands frères,
pour braver la marée et maîtriser la horde.
Aux sabots, aux pavés, aux sentiers de la guerre,
liant ceux qui étaient pour, avec ceux qui étaient contre,
ceux qui étaient différents et ceux qui se ressemblent,
veillant sur l'or de tous et l'argent de chacun,
les droits de l'un d'entre eux comme ceux de l'ensemble,
on découvrit soudain que plusieurs ne font qu'un.



Philippe LATGER

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Never Sleeps

Publié le

Bon. Philippe.

Il y a longtemps que je te devais cela.
Mais il me fallait du temps pour te donner une réponse à la hauteur de ce que j'ai vu.
Nous parlions à l'instant de cinéma... c'est de cela qu'il s'agit.
Je ne suis ni un expert, ni un critique,
juste un parolier " en développement " comme ils disent,
et je vais essayer d'être clair dans mon propos.
Après tout, c'est bien le job d'un auteur que de tenter d'exprimer
le plus précisément possible
les choses les plus confuses...
c'est bien ce que vous avez fait avec Never Sleeps.
Je ne sais pas pourquoi, je me sens prêt, ce soir, à... donner le change.
Autant que possible.

Evidemment, je me lance de nuit, dans cet espace suspendu où tout prend du sens,
un espace entre deux mondes, comme le tarmac désert d'un aéroport,
un cadre à la fois inquiétant et rassurant, étranger et familier, le départ et l'arrivée,
quelque chose d'immobile, pour servir la théorie du référentiel.
D'assez vaste ou profond pour se sentir exister.
C'est froid. Comme un cylindre d'acier. C'est vide et c'est froid.
Et c'est tout le contraire dans le même temps.
L'immobilité hurle le mouvement. Le noir hurle le blanc. La vie hurle la mort et j'en passe.

Il y a cet homme avec sa cravate trop courte, avec une allure qui me fait penser à Chaplin,
- le rire hurle les larmes - ou à Jacques Tati quand on le suit à Berlin dans les étages,
après le plan sur l'interphone entre deux portes. La symétrie hurle le désordre.
Je me vois dans une chambre d'hôtel, maniaque, dépressif, surtout maniaque...
rangeant les chaussettes et les caleçons... méthodiquement... 
La peur d'oublier quelque chose. La peur de perdre le contrôle.
Répéter les gestes. Un cérémonial. L'intimité hurle l'universel.
On ne verra pas Berlin. On ne verra guère plus la ville suivante.
L'hésitation au passage clouté. L'inversion de la circulation automobile bien sûr.
L'espace d'une seconde. C'est bien Londres.

Je l'ai remarqué, dans les salles d'attente,
il y a toujours une chaise vide entre deux personnes.
Une puissance comique. Celle de l'absurde.
Jacques Tati encore, concentré, dubitatif, à l'écoute d'un discours,
celui du gars du secteur des professionnels,
la grimace de celui qui veut comprendre, essayer de comprendre,
avec toute la bonne volonté de la terre, comme celle que j'affiche depuis dix jours
en écoutant les experts commenter une crise financière.
Le sérieux hurle le ridicule. Et le ridicule le pathétique.
On aimerait avoir de la compassion.

De la compassion, j'en ai eu en voyant Chaplin cirer compulsivement ses chaussures.
La répulsion hurle l'attirance. J'avais l'odeur du cuir encore chaud. Celle du cirage.
Une image d'une intimité dérangeante. L'odeur de l'intérieur d'une chaussure.
Cela met mal à l'aise. C'est une odeur intime.
Quand tous les intérieurs de chaussures en cuir ont la même odeur.
Assis au bord du lit comme on est assis au bord d'une chaise. Prêt à partir.
L'homme regarde son sac posé à sa gauche. Le pose finalement à sa droite.
Indeed, quand on attend un taxi ou un avion, que l'on est sur le départ,
on n'est déjà plus à l'endroit où l'on est, ni encore à celui où l'on doit se rendre.
Comme sur le tarmac désert, comme dans la nuit dont je profite pour écrire,
on est nulle part.

Ma ville chérie. Barcelone. Où j'ai passé tous mes étés.
Maison de famille. Vacances. Enfance.
La ville où l'on fait la fête. Un devoir de fête qui oppresse quand on n'a plus le cœur à ça.
On ne la verra pas davantage.
J'ai aimé l'échange avec la fille de la réception. Et me suis vu avec horreur.
J'ai vu toutes les occasions manquées.
Elle avait dit oui. Un premier élan. Le désir. L'aventure. La force.
Le sentiment d'être invincible. Eternel. Que l'on n'a rien à perdre.
Qu'est-ce qui nous retient soudain ?... Elle avait dit oui.
A quoi a-t-elle pensé ? Qu'est-ce qui lui a traversé l'esprit ?
Pouvait-elle espérer mieux ? Préférait-elle vraiment un autre possible ou sa solitude ?
Combien de fois ai-je dit non ? Pour quoi ?
La musique est enfin arrivée dans le couloir. Elle hurle le silence.
Je l'ai attendue sans l'attendre.
Et puis... Une scène extraordinaire ...
une performance à mes yeux... la danse dans le bar.
Déchirée entre l'envie de rire et de chialer. L'amertume qui perle dans un décor pourri.
Un devoir de fête qui oppresse quand on n'a pas le cœur à ça.
Je me suis rappelé combien Barcelone était capable de cruauté.

Au Festin de Babette j'enlève le froid et la pudeur, la maison dessinée par l'enfant,
avec ses deux yeux, plantée dans un paysage de glace, la pudeur des Gens de Dublin,
et les mythes nordiques, la terre des dieux, le désert du tarmac et les nuits de six mois.
Le taxi barbu aux yeux délavés chante sa berceuse, sa comptine, les yeux dans le vide.
Le toit vert au bout de la route. De l'humour encore. Presque naïf. L'aller et le retour.
Ramenez-moi à l'aéroport.
2 ans au Québec. 2 ans et demi. Ce n'est pas l'Islande. Une terre voisine. Un peuple voisin.
Où l'hiver entretient le culte de la solitude. De solitudes qui hurlent la solidarité.
Le froid hurle la chaleur. Comme ici. Le froid est incandescent. De la neige sur les braises.
Et le feu a pris, soudain, sur une réplique du chauffeur de taxi. Proche de la colère.
Ce merveilleux discours sur le référentiel. L'inaction est une action. Le silence est un bruit.
Le noir une couleur. Indeed. La vie et la mort ne font qu'une. Le rêve et la réalité.
L'immobilité est un mouvement.

Je me revois dans mes avions entre Paris et Montréal,
rangeant les emballages du plateau-repas.
La serviette en papier, en boule dans le gobelet en plastique,
lui-même calé entre les couverts alignés
et l'aluminium froissé du reste de poulet. Maniaque. Dépressif. Au bord de la tablette.
Tout ordonné comme les caleçons et les chaussettes dans les poches de bagages.
Des gestes précis pour lester le volatile, pour fixer l'insaisissable, arrêter le temps.
Garder le contrôle. Se donner du courage. Il y a cette odeur.
L'odeur impudique des intérieurs d'avions,
aussi forte que celle des intérieurs de chaussures en cuir.
L'odeur des autres. Ou la sienne. Sans savoir laquelle nous dégoûte le plus.
Il y a une île qui concentre toutes ces odeurs...

Manhattan. Qui sent le caramel, la sueur et le pétrole.
Le barrissement des camions de pompiers.
Une ville de couloirs. Jamais la même.
On y retourne et tel building a été rasé, telle tour construite,
et Monsieur Wang a disparu.
10 millions d'habitants précise le cab driver
avec un accent tantôt arabe, tantôt haïtien, tantôt pakistanais...
Plus on est de fous, plus la solitude est palpable.
New York, la ville où tout est possible, au plus proche du centre de nous-mêmes,
l'endroit où nous sommes vivants, pour être plus seuls que jamais.
Le plus peuplé des déserts.
7 fois... J'y suis allé 7 fois. Seulement.
L'année dernière, j'y suis allé seul. Précisément.
Et je me suis vu hésiter à l'entrée du restaurant chinois.
Elle avait dit oui. Qu'est-ce qui nous pousse à dire non ?
De quoi avais-je peur ? Il me fallait bien manger. Même seul.
J'avais choisi cette situation. La liberté a un prix.
J'étais descendu à l'Hôtel Carter,
à trois rues de l'Hôtel Milford dont j'ai reconnu aussitôt l'enseigne lumineuse.
Un Hôtel de briques brunes, de la même époque,
un building austère à gradins, des Années 40, en équilibre
entre la démence de Times Square et le grand vide obscur de la 8e Avenue.
J'ai reconnu le grand M sur le toit.
Une ville de couloirs.

Une douche à l'Hôtel Milford.
Dans les étages, peu de pression,
et l'impression que l'eau est sale.
Le calcaire, la pollution, la fureur de la ville...
Comment se laver avec une eau sale ?
Il faut fermer la fenêtre pour ne pas entendre la fureur de la ville.
Le bourdonnement permanent. Une insulte à notre solitude.
Une provocation incessante. L'appel du désir.
Et la voilà incarnée, la solitude. Presque maigre. Sublime.
Chemisier blanc dans les couloirs.
Ces couloirs aux moquettes épaisses qui sentent la poussière.
Les couleurs d'Edward Hopper laissent la place à Georges de La Tour.
La Madeleine à la Veilleuse. Un auguste profil dans un halo de lumière.
Les cheveux relevés sur la nuque comme dans l'imagerie flamande.
Comment résister à une femme qui parle de flash au magnésium ?
Sulfureuse. Elle sent la poudre. Le soufre. La foudre. Et autres coups bas.
Successions de plans sublimes de la chambre. Dont celui sur les rideaux crème.
Un nouveau profil grandiose de Johanna sur fond blanc immaculé.
Le cinéma hurle la photo. L'immobilité est un mouvement. Violent.
Violent comme le sexe. Violent comme la mort.
J'hésite. Ce que j'ai vu était peut-être une masturbation inspirée.
Alors, la dame ne fut qu'un fantasme. Le désir incarné.
A l'Hôtel Carter, aucune femme ne m'a attendu allongée sur le lit de ma chambre.
Elle prend le dessus. Nouvelle performance d'acteur. Le sexe.
Deux solitudes. Qui se cognent au carreau d'une même fenêtre. La fusion est impossible.
Nous sommes des cylindres d'acier. Pleins de vides.

Le taxi parcourt le damier nocturne de New York. 10 millions d'errances.
Un couple hollywoodien dans la lumière jaune. Un peu de vert à la David Lynch,
je t'en avais déjà parlé. Des feux de signalisation sur des rues désertes.
Qui passent au vert pour personne.
Plus encore qu'au Québec, le vide aux Etats-Unis devient vertigineux.
Et comme tous les gens qui ont le vertige, j'ai toujours été attiré par le vide.
Le désir rend malade. Le pire des poisons. Il faudrait être des cylindres.
Pas ces choses de chair et de sang qui transpirent la peur et le sperme.
C'est à vomir.
Heureusement, les habitudes reviennent nous sauver.
Retrouver le confort de ses chaussettes et caleçons à ranger.
Je ne me suis jamais senti autant en sécurité que dans un avion, un train,
ou un bus de nuit. Entre le départ et la destination, il n'y a plus qu'à se laisser porter.
Et je vis l'arrivée comme une agression.
Les couverts bien alignés... La symétrie hurle le désordre.
La fille de Barcelone a eu peur du désordre.
Comme j'ai eu peur du désir à New York. L'année dernière.
Préférant dire non à mon tour.
Pour se protéger de quoi ?
D'échanger une folie pour une autre ?

Dans la foule diurne (pas si indifférente... bien des passants s'inquiètent pour toi)
l'homme vacille, avec cette inclinaison qui rappelle la scène pénible
du face à face dans les toilettes. Presque insupportable d'intensité.
Imperceptiblement, la silhouette se penche, se voûte, s'affaisse.
Les profils se rapprochent. L'image semble fixe. Un superbe tableau.
Comme avec la mer au coucher du soleil : tout semble immobile.
Soudain, l'esprit se reprend, sursaute, réalisant que quelque chose a changé,
que le mouvement nous a échappé.
Il faut un moment pour comprendre, hypnotisés, engourdis, que l'homme pleure.
Il ne rit pas ? Non non. C'est bien ça. Il pleure.

Tout le monde a tenu des oreillers en équilibre sur sa tête.
Tout le monde a répété les mots d'une langue étrangère à voix haute.
Il suffit d'un Wang qui disparaît et tout bascule.
Tout le monde a besoin de répéter les mêmes gestes.
De remettre chaque chose à sa place. Maniaque. Dépressif.
L'intime hurle l'universel. Avec ces odeurs d'avion et de cirage.
Et qui pleure sur soi pleure sur la condition humaine.

Il faut absolument que je retourne à Manhattan.
En attendant... je vais me coucher.
Si Never Sleeps
moi, il faut que je dorme...

 

Philippe LATGER
Octobre 2008 à Paris
 

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CharlElie - centre du monde

Publié le

Passage express à Perpignan où vit ma sœur. Je rentre d'Espagne.
Micro-ondes de la plage avec des amis... et ma sœur m'appelle :
" Oui, expo machin, CharlElie, Centre du Monde,
voilà, New York, très bien... 17 h 00 ?...
- Euh... TGV Paris 17h37, un peu juste, ok... 17 h 00... Pas le choix."
 
Je cours dans le foutoir du quartier d'une gare qu'un Dali aurait sublimée en d'autres temps,
roulettes de mon bagage malmenées sur des trottoirs étroits et défoncés, en plein soleil,
jusqu'à la verrière d'une coopérative viticole transformée en galerie.
J'y retrouve la sister, radieuse. Qui me pousse à partir m'installer à Manhattan.
(J'ai le numéro spécial du Nouvel Obs' dans mon sac,
sous un volume de l'Histoire de New York de François Weil.)
C'était bien ça... un type à la barbichette malicieuse, Merlin l'Enchanteur, élégant,
qui n'en prend que pour les collectionner d'après un mémorable reportage télé,
avait planté un Empire State Building aux reflets de nacre, en plein bourbier perpignanais.
Je n'ai qu'un quart d'heure pour monter dans ce foutu TGV et rentrer à Paris.
Nous sommes hier.
Mais nous ne sommes qu'à " Cent mètres du Centre du Monde "...
La jeune femme de la galerie, sophistiquée,
à l'accent catalan, barcelonaise, de toute évidence,
me laisse entrer gratos... " Ne loupez pas votre train... "
Je refoule mon envie de lui rouler une pelle pleine de gratitude
et parcours le damier de Manhattan.
Des taches de rouge orangé sur un fond bleu me rappellent le Miro
qui me faisait marrer quand j'étais gosse, à la fondation, immaculée,
perchée sur le flanc de Montjuïc dominant le damier de Barcelone cette fois.
Barcelone... C'était mon New York à moi...
Je montre à ma nièce de 16 ans, la pagode improbable du Belvedere
répondant au campanile du Metropolitan Life.
" Ils construisent une tour au One Madison Park "...
Des condos... des condos... growing up...
Il y a longtemps que l'Enchanteur parle d'avions sans ailes.
On peut toujours couper... à New York, ça repousse...
 
Le train démarre. Je suis en nage. J'ai un peu couru.
Je vois défiler ces merdouilles de pavillons aux clôtures immondes,
qui s'étalent autour des villes au sud de Valence.
En zones inondables comme sous les lignes à haute tension. Impunément.
Les entrées d'agglomérations avec leurs ronds-points dégueulasses
et leurs centres commerciaux pathétiques.
La région est superbe. C'est chez moi... ça sent les cigales et les pins parasols.
Mais tout est cheap. J'ai envie de chialer.
Les petits barons locaux, mégalos, ont niqué le paysage.
Le mobilier urbain est à gerber. Il n'y a aucune cohérence.
Si ce n'est celle de la corruption.
Je revois le Crown Building
déstructuré par la façade de verre de son voisin... devenu cubiste.
La corruption à New York, au moins, a de l'allure.
 
La tour de condos sur Barclay est très laide, certes,
mais le Woolworth la rend acceptable.
La résille d'acier du nouveau Goldman Sachs n'annonce rien de nouveau,
une tour de verre sans intérêt, mais réveille un peu le cratère de Ground Zero.
On menace de détruire l'hôtel Pennsylvania, comme on a détruit le Drake,
pour construire de vulgaires glass boxes sans âme, mais par ailleurs,
Renzo Piano déroule les espaliers du New York Times pour des spidermen intrépides,
l'émeraude de l'ex Verizon sur Bryant Park
joue avec le gris perle du mastodonte de la Bank of America,
et Jean Nouvel au MOMA, comme Frank Gehry sur Spruce Street,
promettent de l'audace digne des Années 30.
 
" Artiste parmi les milliers d'artistes qui profitent des forces telluriques ",
l'Enchanteur est dans la place.
Ce que je l'envie... Ma sœur a raison. Il faut que je traverse.
Comme des millions d'émigrants avant nous.
Le trac au ventre. Rues perpendiculaires. Avenues parallèles. Tout est fulgurant.
On m'a confié les adaptations de deux titres du nouvel album de Ute Lemper.
New-Yorkaise avant d'être Allemande. Nue et enceinte dans un film de Robert Altman.
Elle chante au Carlyle. Elle m'envoie un e.mail. Me remercie. Me félicite.
Et je me vois déjà en train cloper au coin du Park, au pied du Plaza,
jetant un œil méfiant à la flèche menaçante du Sherry-Netherland.
J'arrive à Paris avec les contrastes d'ombres et de lumières
des canyons de la grande ville, que Merlin sait si bien saisir,
avec ses ambiances d'aubes ou de crépuscules ou d'après la pluie,
le sentiment d'être toujours entre deux états, entre deux mondes, entre deux chaises,
saisir le vide et la solitude, courant dans les rues de New York
comme dans The World, The Flesh and The Devil...
le temps s'est arrêté. Miracle.
 
Bon, il paraît que même à Spielberg on a dit non.
Au moins, non, c'est une réponse. Cash.
On ne perd pas de temps. On peut passer à la suite.
Pas facile d'obtenir un " non " à Paris.
Je jalouse le roman de Ray Loriga : L'Homme qui inventa Manhattan.
Et j'envoie mon Hôtel Carter à qui veut y descendre, y séjourner peut-être.
Mes errances entre Times Square et le Terminal des autobus. Entre Chelsea et Canal Street.
Faut-il que je revienne sur la rive d'où je suis déjà revenu ?
Merlin s'est donné les moyens. Au fond, il n'y a rien de magique là-dessous.
Il suffit de faire ce qu'on a à faire sans se poser de questions.
Alors, je te préviens... j'ai bien l'intention d'être l'un de ces artistes,
" parmi les milliers d'artistes qui profitent des forces telluriques... "
au diable les ronds-points et les géraniums du sud de la France.
Je veux voir l'après Bush et la construction de la Freedom Tower.
Parler espagnol et redécouvrir Harlem. La neige. La canicule.
Assister à la chute de Babylone qu'on nous promet en France depuis trente ans.
Les banquiers ne se jettent pas encore par les fenêtres
(probablement parce qu'ils n'y ont pas encore intérêt)
et les émigrants continuent d'affluer.
 
Alors... il est où ce Centre du Monde ?
A l'endroit précis où nous sommes. Sans doute.
Pour ma part, même à Perpignan (et ce, un peu à cause de toi)
je suis toujours à New York...
 
Merci.

 

Philippe LATGER
Juillet 2008 à Paris 

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Tu me violes

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De tes yeux, tu me violes,
tu embrasses mes sens,
réveilles ma chair,
détruis les frontières
et révèles le sens.
Tu m'embrasses furieusement,
m'enveloppes, me vois nu, me dévores,
dans l'appétit cannibale de ce regard soutenu,
insistant, désespéré, éhonté, téméraire.
La braise de l'iris me laisse en tas de cendres,
incendie mes organes et mes fibres,
me désarme, me cloue à la porte.
Vulnérable, je suis à toi,

sans défenses, sous ton emprise,
et tout,
autour de moi,

se fige, se suspend, s'immobilise,
s'évapore disparaît, se dématérialise.


La violence de ce désir me maintient au sol,
sans voix, à la fois confiant et effrayé,
et mes yeux captivés dans les tiens
t'envoient des signes de consentement.
- Je te regarde, mais...
Je te regarde parce que tu me regardes.
- Tu ne me regardes pas, non...
Tu me déshabilles, tu m'étreins,
tu me fais l'amour comme un fauve,
tu me soulèves, tu me renverses,
tu me caresses le sexe,
tu m'attaches au radiateur,
tu incendies mes muscles et pilles mon cœur !
- Mais... Qu'est-ce que tu racontes ?
Qu'est-ce que je te caresse ?
- What ? N'as-tu pas conscience de ton pouvoir ?
Faut-il ajouter l'innocence au cortège indécent de tes qualités ?
Ton étonnement charmant démultiplie ton attractivité fatale,
cette candeur sublime, comme huile sur le feu,
décuple more and more le désir féroce que tu suscitais déjà.
Ce regard dont tu m'accables
n'est pas coupable de la torture qu'il m'inflige,
est vierge d'intentions ou d'expertes manœuvres,
il est humain, et reconnaît l'humain que je suis,
il est d'une âme qui reconnaît la mienne.


Philippe LATGER
Juillet 2008 TGV Aix-en-Provence / Paris

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A l'infini

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Elle rit
sans savoir
que ce soir
je m'en vais.
C'est dur.
C'est dur
à dire.

Elle sourit
aux passants,
aux enfants
qu'elle voulait.
C'est dur.
C'est dur
à vivre.

Elle semble heureuse
et si belle
que je ne peux...
On m'attend
plus haut.

Notre histoire
est
immortelle.
Les trajectoires,
les
parallèles
se rejoindront
toujours
à l'infini.

Elle croit
au bon dieu,
au bonheur,
au grand amour
et en moi.
qui dois
tout brûler.

Elle voit
dans mes yeux,
dans mon cœur
qu'au petit jour
je l'aurai
quittée
à regrets.

Elle est si forte,
et rebelle,
que je m'en veux.
On s'attend
plus haut.

Notre histoire
est
immortelle.
Les trajectoires,
les
parallèles
se rejoindront
toujours
à l'infini.

Tu trouveras
un autre soleil,
d'autres étoiles
en d'autres cieux.
Tu t'aveugleras
de mille merveilles.
Je brillerai toujours
au fond de tes yeux.

Notre histoire
est
immortelle.
Les trajectoires,
les
parallèles
se rejoindront
toujours
à l'infini.

 


Philippe LATGER
Juin 2008 à Paris

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Comme les autres (film)

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Comme les autres (film)
Comme les autres (film)

Consultant et figurant sur le tournage du film de Vincent Garenq " Comme les autres "

Comme les autres (film)

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A l'ombre du Show business

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A l'ombre du Show business
A l'ombre du Show business

figuration sur le tournage du clip " A l'ombre du Show business " de Kery James le 5 juin 2008

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Athina

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Athènes est un tapis de cendres gaufrées
autour d'une île de ruines orgueilleuses.



Philippe LATGER
Mai 2008 à Paris

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