Bon. Philippe.
Il y a longtemps que je te devais cela.
Mais il me fallait du temps pour te donner une réponse à la hauteur de ce que j'ai vu.
Nous parlions à l'instant de cinéma... c'est de cela qu'il s'agit.
Je ne suis ni un expert, ni un critique,
juste un parolier " en développement " comme ils disent,
et je vais essayer d'être clair dans mon propos.
Après tout, c'est bien le job d'un auteur que de tenter d'exprimer
le plus précisément possible
les choses les plus confuses...
c'est bien ce que vous avez fait avec Never Sleeps.
Je ne sais pas pourquoi, je me sens prêt, ce soir, à... donner le change.
Autant que possible.
Evidemment, je me lance de nuit, dans cet espace suspendu où tout prend du sens,
un espace entre deux mondes, comme le tarmac désert d'un aéroport,
un cadre à la fois inquiétant et rassurant, étranger et familier, le départ et l'arrivée,
quelque chose d'immobile, pour servir la théorie du référentiel.
D'assez vaste ou profond pour se sentir exister.
C'est froid. Comme un cylindre d'acier. C'est vide et c'est froid.
Et c'est tout le contraire dans le même temps.
L'immobilité hurle le mouvement. Le noir hurle le blanc. La vie hurle la mort et j'en passe.
Il y a cet homme avec sa cravate trop courte, avec une allure qui me fait penser à Chaplin,
- le rire hurle les larmes - ou à Jacques Tati quand on le suit à Berlin dans les étages,
après le plan sur l'interphone entre deux portes. La symétrie hurle le désordre.
Je me vois dans une chambre d'hôtel, maniaque, dépressif, surtout maniaque...
rangeant les chaussettes et les caleçons... méthodiquement...
La peur d'oublier quelque chose. La peur de perdre le contrôle.
Répéter les gestes. Un cérémonial. L'intimité hurle l'universel.
On ne verra pas Berlin. On ne verra guère plus la ville suivante.
L'hésitation au passage clouté. L'inversion de la circulation automobile bien sûr.
L'espace d'une seconde. C'est bien Londres.
Je l'ai remarqué, dans les salles d'attente,
il y a toujours une chaise vide entre deux personnes.
Une puissance comique. Celle de l'absurde.
Jacques Tati encore, concentré, dubitatif, à l'écoute d'un discours,
celui du gars du secteur des professionnels,
la grimace de celui qui veut comprendre, essayer de comprendre,
avec toute la bonne volonté de la terre, comme celle que j'affiche depuis dix jours
en écoutant les experts commenter une crise financière.
Le sérieux hurle le ridicule. Et le ridicule le pathétique.
On aimerait avoir de la compassion.
De la compassion, j'en ai eu en voyant Chaplin cirer compulsivement ses chaussures.
La répulsion hurle l'attirance. J'avais l'odeur du cuir encore chaud. Celle du cirage.
Une image d'une intimité dérangeante. L'odeur de l'intérieur d'une chaussure.
Cela met mal à l'aise. C'est une odeur intime.
Quand tous les intérieurs de chaussures en cuir ont la même odeur.
Assis au bord du lit comme on est assis au bord d'une chaise. Prêt à partir.
L'homme regarde son sac posé à sa gauche. Le pose finalement à sa droite.
Indeed, quand on attend un taxi ou un avion, que l'on est sur le départ,
on n'est déjà plus à l'endroit où l'on est, ni encore à celui où l'on doit se rendre.
Comme sur le tarmac désert, comme dans la nuit dont je profite pour écrire,
on est nulle part.
Ma ville chérie. Barcelone. Où j'ai passé tous mes étés.
Maison de famille. Vacances. Enfance.
La ville où l'on fait la fête. Un devoir de fête qui oppresse quand on n'a plus le cœur à ça.
On ne la verra pas davantage.
J'ai aimé l'échange avec la fille de la réception. Et me suis vu avec horreur.
J'ai vu toutes les occasions manquées.
Elle avait dit oui. Un premier élan. Le désir. L'aventure. La force.
Le sentiment d'être invincible. Eternel. Que l'on n'a rien à perdre.
Qu'est-ce qui nous retient soudain ?... Elle avait dit oui.
A quoi a-t-elle pensé ? Qu'est-ce qui lui a traversé l'esprit ?
Pouvait-elle espérer mieux ? Préférait-elle vraiment un autre possible ou sa solitude ?
Combien de fois ai-je dit non ? Pour quoi ?
La musique est enfin arrivée dans le couloir. Elle hurle le silence.
Je l'ai attendue sans l'attendre.
Et puis... Une scène extraordinaire ...
une performance à mes yeux... la danse dans le bar.
Déchirée entre l'envie de rire et de chialer. L'amertume qui perle dans un décor pourri.
Un devoir de fête qui oppresse quand on n'a pas le cœur à ça.
Je me suis rappelé combien Barcelone était capable de cruauté.
Au Festin de Babette j'enlève le froid et la pudeur, la maison dessinée par l'enfant,
avec ses deux yeux, plantée dans un paysage de glace, la pudeur des Gens de Dublin,
et les mythes nordiques, la terre des dieux, le désert du tarmac et les nuits de six mois.
Le taxi barbu aux yeux délavés chante sa berceuse, sa comptine, les yeux dans le vide.
Le toit vert au bout de la route. De l'humour encore. Presque naïf. L'aller et le retour.
Ramenez-moi à l'aéroport.
2 ans au Québec. 2 ans et demi. Ce n'est pas l'Islande. Une terre voisine. Un peuple voisin.
Où l'hiver entretient le culte de la solitude. De solitudes qui hurlent la solidarité.
Le froid hurle la chaleur. Comme ici. Le froid est incandescent. De la neige sur les braises.
Et le feu a pris, soudain, sur une réplique du chauffeur de taxi. Proche de la colère.
Ce merveilleux discours sur le référentiel. L'inaction est une action. Le silence est un bruit.
Le noir une couleur. Indeed. La vie et la mort ne font qu'une. Le rêve et la réalité.
L'immobilité est un mouvement.
Je me revois dans mes avions entre Paris et Montréal,
rangeant les emballages du plateau-repas.
La serviette en papier, en boule dans le gobelet en plastique,
lui-même calé entre les couverts alignés
et l'aluminium froissé du reste de poulet. Maniaque. Dépressif. Au bord de la tablette.
Tout ordonné comme les caleçons et les chaussettes dans les poches de bagages.
Des gestes précis pour lester le volatile, pour fixer l'insaisissable, arrêter le temps.
Garder le contrôle. Se donner du courage. Il y a cette odeur.
L'odeur impudique des intérieurs d'avions,
aussi forte que celle des intérieurs de chaussures en cuir.
L'odeur des autres. Ou la sienne. Sans savoir laquelle nous dégoûte le plus.
Il y a une île qui concentre toutes ces odeurs...
Manhattan. Qui sent le caramel, la sueur et le pétrole.
Le barrissement des camions de pompiers.
Une ville de couloirs. Jamais la même.
On y retourne et tel building a été rasé, telle tour construite,
et Monsieur Wang a disparu.
10 millions d'habitants précise le cab driver
avec un accent tantôt arabe, tantôt haïtien, tantôt pakistanais...
Plus on est de fous, plus la solitude est palpable.
New York, la ville où tout est possible, au plus proche du centre de nous-mêmes,
l'endroit où nous sommes vivants, pour être plus seuls que jamais.
Le plus peuplé des déserts.
7 fois... J'y suis allé 7 fois. Seulement.
L'année dernière, j'y suis allé seul. Précisément.
Et je me suis vu hésiter à l'entrée du restaurant chinois.
Elle avait dit oui. Qu'est-ce qui nous pousse à dire non ?
De quoi avais-je peur ? Il me fallait bien manger. Même seul.
J'avais choisi cette situation. La liberté a un prix.
J'étais descendu à l'Hôtel Carter,
à trois rues de l'Hôtel Milford dont j'ai reconnu aussitôt l'enseigne lumineuse.
Un Hôtel de briques brunes, de la même époque,
un building austère à gradins, des Années 40, en équilibre
entre la démence de Times Square et le grand vide obscur de la 8e Avenue.
J'ai reconnu le grand M sur le toit.
Une ville de couloirs.
Une douche à l'Hôtel Milford.
Dans les étages, peu de pression,
et l'impression que l'eau est sale.
Le calcaire, la pollution, la fureur de la ville...
Comment se laver avec une eau sale ?
Il faut fermer la fenêtre pour ne pas entendre la fureur de la ville.
Le bourdonnement permanent. Une insulte à notre solitude.
Une provocation incessante. L'appel du désir.
Et la voilà incarnée, la solitude. Presque maigre. Sublime.
Chemisier blanc dans les couloirs.
Ces couloirs aux moquettes épaisses qui sentent la poussière.
Les couleurs d'Edward Hopper laissent la place à Georges de La Tour.
La Madeleine à la Veilleuse. Un auguste profil dans un halo de lumière.
Les cheveux relevés sur la nuque comme dans l'imagerie flamande.
Comment résister à une femme qui parle de flash au magnésium ?
Sulfureuse. Elle sent la poudre. Le soufre. La foudre. Et autres coups bas.
Successions de plans sublimes de la chambre. Dont celui sur les rideaux crème.
Un nouveau profil grandiose de Johanna sur fond blanc immaculé.
Le cinéma hurle la photo. L'immobilité est un mouvement. Violent.
Violent comme le sexe. Violent comme la mort.
J'hésite. Ce que j'ai vu était peut-être une masturbation inspirée.
Alors, la dame ne fut qu'un fantasme. Le désir incarné.
A l'Hôtel Carter, aucune femme ne m'a attendu allongée sur le lit de ma chambre.
Elle prend le dessus. Nouvelle performance d'acteur. Le sexe.
Deux solitudes. Qui se cognent au carreau d'une même fenêtre. La fusion est impossible.
Nous sommes des cylindres d'acier. Pleins de vides.
Le taxi parcourt le damier nocturne de New York. 10 millions d'errances.
Un couple hollywoodien dans la lumière jaune. Un peu de vert à la David Lynch,
je t'en avais déjà parlé. Des feux de signalisation sur des rues désertes.
Qui passent au vert pour personne.
Plus encore qu'au Québec, le vide aux Etats-Unis devient vertigineux.
Et comme tous les gens qui ont le vertige, j'ai toujours été attiré par le vide.
Le désir rend malade. Le pire des poisons. Il faudrait être des cylindres.
Pas ces choses de chair et de sang qui transpirent la peur et le sperme.
C'est à vomir.
Heureusement, les habitudes reviennent nous sauver.
Retrouver le confort de ses chaussettes et caleçons à ranger.
Je ne me suis jamais senti autant en sécurité que dans un avion, un train,
ou un bus de nuit. Entre le départ et la destination, il n'y a plus qu'à se laisser porter.
Et je vis l'arrivée comme une agression.
Les couverts bien alignés... La symétrie hurle le désordre.
La fille de Barcelone a eu peur du désordre.
Comme j'ai eu peur du désir à New York. L'année dernière.
Préférant dire non à mon tour.
Pour se protéger de quoi ?
D'échanger une folie pour une autre ?
Dans la foule diurne (pas si indifférente... bien des passants s'inquiètent pour toi)
l'homme vacille, avec cette inclinaison qui rappelle la scène pénible
du face à face dans les toilettes. Presque insupportable d'intensité.
Imperceptiblement, la silhouette se penche, se voûte, s'affaisse.
Les profils se rapprochent. L'image semble fixe. Un superbe tableau.
Comme avec la mer au coucher du soleil : tout semble immobile.
Soudain, l'esprit se reprend, sursaute, réalisant que quelque chose a changé,
que le mouvement nous a échappé.
Il faut un moment pour comprendre, hypnotisés, engourdis, que l'homme pleure.
Il ne rit pas ? Non non. C'est bien ça. Il pleure.
Tout le monde a tenu des oreillers en équilibre sur sa tête.
Tout le monde a répété les mots d'une langue étrangère à voix haute.
Il suffit d'un Wang qui disparaît et tout bascule.
Tout le monde a besoin de répéter les mêmes gestes.
De remettre chaque chose à sa place. Maniaque. Dépressif.
L'intime hurle l'universel. Avec ces odeurs d'avion et de cirage.
Et qui pleure sur soi pleure sur la condition humaine.
Il faut absolument que je retourne à Manhattan.
En attendant... je vais me coucher.
Si Never Sleeps
moi, il faut que je dorme...
Philippe LATGER
Octobre 2008 à Paris