Victor le savait. Tout disparaît un jour ou l'autre.
Et nous sommes tous condamnés. Lui-même se savait en sursis.
Il y aurait bien un jour, où il se trouverait anéanti. Réduit au silence.
Quarante ans qu'il se débattait dans son bocal à poisson.
Tournant en rond dans sa vie, essayant de comprendre quelque chose.
S'il avait été, jeune homme, capable d'imaginer la Mort,
c'était de façon romantique, la façon de son âge.
Depuis quelques années, Victor pense à sa propre fin.
Voit le temps s'accélérer, prendre de la vitesse, et, pris de panique,
ne peut plus se contenter de conceptualiser ou de théoriser,
lorsqu'il voyait son propre corps se transformer,
lorsqu'il se voyait irrémédiablement vieillir.
Chez son père, il est sorti voir la mer depuis la terrasse,
qui brillait entre les pins, la baie, si calme, et son air d'éternité...
Victor n'était pas venu avec femme et enfants,
à bord d'une voiture à la hauteur d'une situation professionnelle,
pleine comme un œuf, pour que ses progénitures profitent d'un grand-père,
ou faire l'exhibition à son propre géniteur de sa réussite sociale et personnelle.
Victor n'avait rien réussi, sinon à survivre, et était arrivé en train, en célibataire.
Privant son père de ces scènes aussi turbulentes que touchantes,
de la petite famille déboulant dans sa vie de retraité pour les vacances.
" Vous avez fait bonne route ? Bonjour les enfants !... Qu'ils ont grandi !... "
Et le vieux, devant la porte, envahi par une volée de moineaux agités,
survoltés par des heures d'autoroute, une belle-fille crispée faisant de son mieux
pour faire bonne figure, et le fiston, fier comme un coq au milieu du tumulte,
vidant le coffre et encombrant l'entrée d'une montagne de valises :
" On met les garçons dans la même chambre que l'année dernière ? "
Non. Ce grand garçon de Victor n'avait pas fait d'enfants. Pas à sa connaissance.
Ne s'était pas marié. Ni même installé en ménage avec qui que ce soit.
Son bocal à poisson était trop petit. Ou assez grand pour s'y perdre.
Il voyageait en train, sans automobile pour afficher une condition sociale,
sans épouse pour afficher sensiblement la même chose, léger comme une plume.
Son sac ne contenait que le minimum. Une trousse de toilette et quelques livres.
Un t-shirt et un caleçon pour chaque jour qu'il avait prévu de passer chez son père.
La seule personne à qui il se sentait obligé de rendre des comptes. S'il le fallait vraiment.
Mais son père ne lui demandait rien. Ce pourquoi ils se voyaient toujours sans doute.
Ils parlaient de bateaux et de voyages. De ponts et de résistance des matériaux.
Et vidaient une bouteille de vin en refaisant le monde.
Après le dîner, le vieux s'était retiré sur son canapé avec des mots fléchés.
La table sur la terrasse était débarrassée, le lave-vaisselle prêt à tourner,
et du jazz faisait battre le pied à qui voulait l'entendre. A la radio.
A l'Espagnole, on s'était levé de table après minuit, et Victor fumait une cigarette
en observant la même baie, scintillante des lumières artificielles de la côte.
L'air était doux. Le ciel constellé d'étoiles. La lune flanquée dans les pupilles.
Un digestif dans la main, qu'il faisait durer, allongé dans une chilienne,
savourant sa clope comme on savoure un cigare.
Maceo Parker faisait serpenter son saxophone contorsionniste Uptown,
s'enroulant autour d'un trombone à coulisse, se déhanchant dans les arbres,
une pulsation afro-américaine sur les terres surréalistes de Salvador Dali.
Et la nuit enveloppait le monde. Dans lequel tourner en rond est un luxe suprême.
Où rien n'est plus voluptueux que l'instant. Débarrassé du devoir d'aller quelque part.
Le bocal le plus merveilleux qui soit, puisque les parois en sont transparentes.
Et font loupe. Sur ce que l'on ne verrait pas autrement.
A la renverse, comme au bac à shampooing d'un salon de coiffure,
Victor profitait d'un massage du cuir chevelu et de la boîte crânienne,
que lui faisaient la Grande Ourse et le Petit Lion, aidés du groove savant
de musiciens virtuoses, qui bien qu'absents, faisaient danser les ondes.
Son père, près de lui, à l'intérieur, maintenait le désordre comme un garde-fou.
Sans lequel il aurait basculé au fond de la piscine, au fond de la baie, ou de la nuit.
Il était temps de s'extirper du plaisir de ne rien faire. Pour aller dormir.
Et Victor éteignit les lumières de la terrasse, et ramena son verre à la cuisine.
Alors qu'il allait prendre les escaliers pour rejoindre la chambre qu'on lui avait attribuée,
il aperçut son père assoupi sur ses mots fléchés, le magazine ouvert sur les genoux.
Sa respiration profonde ne s'accordait plus du tout au tempo de la musique.
Et Victor, attendri, revint sur ses pas pour éteindre la radio.
Il s'attarda un instant, hésitant, puis décida qu'il n'avait pas le courage
de tirer son père d'un sommeil possiblement animé de rêves agréables.
D'un repos mérité, bienheureux, qu'il n'avait pas la force d'interrompre.
Le réveiller serait, de toutes les manières, une agression. Une brutalité.
Le réveiller pourquoi faire ? Parce qu'il dormirait mieux dans son lit ?
Il semblait, à son expression, qu'il ne pourrait pas mieux dormir qu'en cet instant.
Et Victor, éteignant une lampe, se contenta de le laisser en paix.
Pourtant, alors qu'il s'engageait dans l'escalier, il s'arrêta,
et recula de quelques marches avec une douleur dans la poitrine.
Quelque chose d'épouvantable était venu l'effrayer.
Il était revenu dans le virage qui permettait de voir le salon,
pour se confronter à une image à laquelle il n'avait pas vraiment fait attention.
Une image qui s'était recomposée au moment de monter. Et qu'il vérifia.
Son père, la tête en arrière, la bouche ouverte, portait un masque terrible.
Victor savait bien qu'il n'était pas mort. Le poitrail s'ouvrait et se refermait,
lentement, au gré de sa respiration, confirmant qu'il était juste endormi.
Mais la posture et la grimace sur le visage, avaient quelque chose de macabre.
Difficile de reconnaître les traits de cet homme qu'il connaissait mieux que quiconque.
Cet homme encore jeune lorsqu'il était enfant, avait ce soir, près de 80 ans.
Victor sentit ses yeux piquer. Et monter une envie d'éternuer. Ou de chialer peut-être.
Le temps avait passé. Et le masque de cire qu'il voyait, pouvait être celui d'un cadavre.
Aurait-il cette expression, le jour où il le découvrirait mort ?
Fasciné par ce qu'il voyait, Victor resta un moment planté, à regarder son père dormir.
Il le savait. Tout disparaît un jour ou l'autre. Et nous sommes tous condamnés.
Il avait déjà vu sa mère s'éteindre et les abandonner à leurs bocaux étanches.
Ce soir, ce vieil homme qui dormait assis, la tête en arrière, la bouche ouverte,
était le bel homme vigoureux qui l'avait porté à bout de bras sur la plage,
pour faire l'avion, le faire voler dans les airs, et tourner dans les éclats de rire.
Un jour, Victor le savait. Il reverrait cette expression sur le visage de son père.
Mais le poitrail ne s'ouvrirait plus. Même imperceptiblement.
Il devait se préparer à cela. Il devait s'y préparer.
Bien qu'encore bien vivant, Victor ne s'était pas préparé à cette vision.
La vision qui l'immobilisa dans cet escalier. Et l'empêcha de gagner l'étage.
Il réalisa que son père était mortel. Qu'il était devenu un vieillard. En bout de piste.
Qu'il attendait son tour pour décoller. L'autorisation de la tour de contrôle.
Comment les choses peuvent-elles changer, même quand elles ne changent pas ?
Le temps. Ce salopard ... Rien ne changerait s'il ne se chargeait pas de tout détruire.
Quel est cet enfoiré qui n'a rien d'autre à foutre que de tout saccager ?
Victor était en colère. Triste et en colère. Tout doit disparaître.
Et il eut du mal à entendre une voix rassurante, qui tentait de le convaincre
que tout était dans l'ordre, et merveilleusement programmé.
Le sommeil devait le prendre à son tour. Dans la chambre à l'étage.
Avec la certitude qu'il croiserait son père dans la cuisine, pour le petit-déjeuner,
tremper dans son café ses éternelles tartines de lait concentré sucré.
Dès le réveil. Tout retrouverait sa place. Pour un jour encore. Et puis un autre.
Comme à chaque tour de bocal. On relance la roue. Les saisons. Les années.
Des tours de cadran qui réduisent, mais tournent encore.
Le temps n'a rien de linéaire. Il n'y a pas de début ni de fin. Ni poule. Ni œuf.
Comme le poisson rouge, le temps d'un tour complet, on oublie le précédent.
Et l'on tourne encore. Et encore. Et encore.
Dans le sens des aiguilles d'une montre.
Philippe LATGER
Juillet 2010 à Perpignan