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Face à face

Publié le

Tout est réuni.
L'escalier de marbre éclairé de la Place Molière.
La cabine téléphonique. Les réverbères noyés dans les platanes.
Incapables de bouger. Nous nous étions pourtant souhaité une bonne nuit.
Il ne nous restait plus qu'à partir, chacun dans sa direction,
retrouver un domicile ou un foyer, une chambre et un lit.
Mais les étoiles crépitaient de leur force attractive, auréolaient nos fronts,
comme autant de joyaux à nos couronnes célestes,
et plaqués au sol dans la poursuite, le projecteur d'une lune à son comble,
nous étions seuls, sur la scène, face à face, jouant une pièce écrite pour nous,
dirigés par les astres et des cycles obscurs.

Je n'avais pas envie de t'aider.
Je te voyais piétiner le trottoir devant la cabine, près de ton véhicule,
amusé par ton trac, ta confusion, ta panique, avec l'espoir un peu obscène
d'avoir bien compris ce qui t'arrivait et ce que tu essayais de me dire.
La pleine lune sur l'épaule, le regard constellé... Les mots se dérobaient.
Et je ne pouvais les décrocher à ta place. Je te donnai du temps.
Le temps qu'il faudrait. Pour en avoir le cœur net.
Etre sûr que je ne me faisais pas de films. Que je ne me trompais pas.
Cette tension. Cette intensité. Je les connaissais, les avais reconnues.
Flamboyantes et touchantes. Invincibles et fragiles.
Tout était réuni. Je ne pouvais pas me tromper. C'était maintenant.
Pile sur le parcours hasardeux de la foudre. Juste en dessous.
Ce trac qui agitait tes mains et ton rythme cardiaque,
je le partageais avec toi.

D'abord, la compassion. Essayant de me mettre à ta place.
Sachant combien certains aveux sont difficiles.
Ensuite, un égoïsme solaire. La peur avant la sentence.
Qu'allait-il advenir de moi ? Si ce n'était qu'un délire...
Peut-être est-ce une hallucination et que je n'y suis pas.
A des années-lumière de ce que je mourais d'entendre...
Une démangeaison dans tout le corps. L'impatience. Et ce trac.
La douleur dans le ventre. Dans la poitrine.
Mon radar à émotions fortes fonctionne encore forcément.
Ton trouble est palpable. Le mien ne peut escamoter le tien.
Ne peut le dissimuler entièrement. Dis-moi que je ne me trompe pas.
Trouve la force de me confirmer qu'il se passe quelque chose...

Le temps était suspendu.
Et le monde entier l'était à tes lèvres... retenant sa respiration.

Il te faut maintenant monter dans ta voiture et partir. Va-t'en. Va-t'en...
Mais tu ne bougeais pas. Comme essayant de te rappeler de ton texte.
Un ange est passé. Pas un ange, mais un train entier. C'est ce que tu as dit.
Une façon de gagner du temps dans un sourire embarrassé.
Ma vie allait changer d'un instant à l'autre. Je le savais mieux que toi.
Je regardais la nuit avec cette certitude qui me serrait la gorge.

Pour moi c'est trop tard. Je suis fait comme un rat.
Quoi que tu dises, je suis perdu.

Car en fait, ma vie avait déjà changé. Dès le premier rendez-vous.
Je ne m'en suis rendu compte qu'à cet instant où tu tardais à me quitter,
où tu cherchais tes mots pour m'expliquer quelque chose qui semblait important.
Bon sang. Heureux. Malheureux. Comme ces sensations se confondent parfois.
Comme elles peuvent se mêler avec la même violence...
Il n'y a pas de confusion. Il s'agit bien de ces deux états. Clairement.
Le bonheur. Le malheur. Qui se plaisent soudain à coucher l'un avec l'autre.
Et je les distingue parfaitement malgré la fusion.

Quoi que tu dises, je suis perdu.
Et c'est mortellement délicieux.

S.O.S



Philippe LATGER
Août 2010 à Perpignan

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Judas

Publié le

Le Mont des Oliviers. Juillet. Et sa pleine lune. Embrumée.
Mon dernier repas. Et bientôt, je serai arrêté.
Crucifié, je le suis déjà. A cette bouche. A ce regard.
Les clous dans les mains. La lance. Et le hasard joue aux dés.
L'air est doux. Le ciel immense. En vérité je te le dis.
Tu me renieras trois fois avant le chant du coq.
Quel Judas par amour accomplira son destin
pour que le mien s'accomplisse ?

Entre les briques d'un décor de théâtre,
le vent fait frissonner les feuillages et des étoiles voilées.
Nous avons peu de temps. L'aube est une menace.
Je n'ai pas le pouvoir de la tenir à distance, d'en reculer l'horaire.
Le sable à nos pieds nous échappe. Comme ton image à mes yeux.
Je veux l'imprimer à mes rétines. Ce visage parfait dans la pénombre.
Le graver dans le marbre, mutiler ma cornée, et jouer du burin,
pour retenir ton air grave et serein, tatouer ce moment avant d'être mis en terre.
C'est ma peau irradiée qui devient Saint-Suaire.

Judas. Même si ça te crève le cœur, tu dois sauver le monde. Le tien.
Ne t'en fais pas pour moi. Si tu m'aimes, tu dois faire ce que je te dis.
Donne-moi aux Romains. Il n'y a pas de trahison si tu me restes fidèle.
Pense à ce qui est à construire. A ce qui est déjà construit.
Et je serai sauvé si tu te sauves toi-même.

Un décor d'opérette. Au milieu des oliviers. Juillet et sa lune assassine.
Le cycle est infernal. Implacable. L'éternel recommencement.
Il faut réinventer. Repartir à zéro. De plus belle.
Le monde est né cette nuit. Et moi avec lui.
Mais la lumière du jour me réduira en cendres.
Je n'ai que quelques heures. Jusqu'au chant du coq.
Où que j'aille, je garderai la pénombre sur ses cils.
Le pli de la bouche. La respiration tranquille pour seule éternité.
Et j'irai à mon tour, puisque tel est mon dessein,
affronter Dieu le Père, sur un autre chemin,
qui pour être le mien n'est pas celui des hommes.
Ainsi soit-il ...



Philippe LATGER
Juillet 2010 à Perpignan

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Tapas

Publié le

Oh oh... Qu'est-ce qui m'arrive ?...
Cela s'était fait attendre. Mais c'est de retour on dirait.
Longtemps que ce n'était pas arrivé. Trop longtemps.
Avec l'expérience du vieux routier que je suis devenu,
j'ai su tout de suite de quoi il s'agissait.

Ok, il était convenu de nous retrouver dans le quartier.
J'ai passé l'âge d'avoir le trac pour ce genre de choses.
Pourtant... eh bien, oui. Je l'ai eu. Une heure avant l'heure...
Pouvais-je désirer la personne avant même de la rencontrer ?
Soit. Disons que je désire le désir. Comme d'autres aiment l'amour.
Et j'avais hâte de savoir si j'allais être déçu. Et je ne l'ai pas été.
Ce que ces besaces peuvent être pratiques.
C'est un peu mon cartable. Ou mon attaché-case.
Mais ce soir, ce n'est qu'un vulgaire accessoire de mode.
Des lunettes de soleil pour sortir le soir. Quand il n'y a plus de soleil.
Qu'il fait déjà nuit. Pour se cacher. Pour se donner une contenance.
Certes, ça donne un air important, ou occupé, et ça habille la silhouette.
Ce soir, il n'y a rien dans ma besace. Des clopes, un portable et des clés.
En fait de cartable, c'est un sac à main. Porté très bas, contre la hanche.
La longueur de la sangle fait que ça tape sur les fesses. Fouette cocher.
Ainsi, je ne marche pas vite pour avoir gardé une foulée de Parisien
mais pour être cravaché comme un vieux canasson par mon propre sac.
Je n'imaginais pas qu'il puisse à ce point m'être utile. Qu'aurais-je fait sans lui ?
La situation était gênante. Et la sacoche m'a servi... de paravent.
Je marchais à ses côtés, écoutant sa voix, regardant le sol et le ciel et le sol,
et j'ai fait semblant de chercher quelque chose dans ce sac providentiel.
A la bonne longueur, en le plaçant devant, pour dissimuler mon érection.

Des cigarettes bien sûr ! Voilà ce que je devais chercher d'urgence.
J'ai pris une cigarette que j'ai allumée, laissant pendre le cache-sexe de circonstance.
Mon jean n'est pas spécialement moulant, mais je ne pouvais pas prendre le risque.
Ce volume indécent me gênait dans ma marche et menaçait de me trahir.
Un passant l'aurait remarqué. Aurait ri ou se serait offusqué.
Et par trois fois, le temps de cette conversation dans les rues de Perpignan,
côte à côte, à sentir la peau de ton bras nu effleurer la peau de mon bras nu,
j'ai dû faire coulisser le sac d'urgence sur le ventre pour saisir une nouvelle cigarette.
Tu as dû penser : " Ce garçon fume beaucoup ". Ce qui est vrai. De toute façon.
Ce qui était mieux que : " Mais... mais... " Ce garçon me manque de respect !
Il m'arrive parfois, à New York ou Barcelone, et surtout dans ces deux villes,
de bander pour un rien, au cours de promenades urbaines, stimulé j'imagine
par l'énergie du lieu, par sa beauté et sa puissance, un ensemble de choses
indépendantes d'un sourire ou d'un regard en particulier.
Je ne bande pour personne. Ou pour tout le monde à la fois.
Un état de bien-être s'il en est, aidé probablement par un jeu mécanique
de frottements agréables et de température.
Je dois dire que ça ne m'était jamais arrivé à Perpignan.
Et, pour être honnête, avec tout l'amour que j'ai pour ma petite ville chérie,
ce ne pouvait être la conséquence de son énergie, de sa beauté et de sa puissance.
Mais celle d'un ensemble de choses tout à fait dépendantes, précisément,
d'un sourire et d'un regard en particulier.
Les tiens.

Il fallait que je me concentre. Que je me contrôle.
Ce n'était quand même pas la première fois de ma vie que je désirais quelqu'un.
Je savais parfaitement gérer ça. J'avais appris. Comme j'ai appris à séduire.
J'ai su poser des questions. Ecouter les réponses. Et même te faire rire.
Tout en fumant innocemment mes foutues cigarettes.
Une magnifique soirée. De celles où l'on sait qu'il s'est passé quelque chose.
Et je ne me contente pas ici de faire allusion à trois misérables érections.
Je pense aux échanges souterrains comme aux échanges intellectuels.
Et à ces chapelets de " Ah ? Toi aussi ? " et " Ben ça alors ! Comme moi ! ",
qui sont toujours parfaitement exaspérants et grotesques vus de l'extérieur.
De ces soirées où il n'y a pas à galérer, à ramer comme un diable,
pour trouver le bon mode de communication et le bon sens de l'humour.

Tout s'est fait naturellement. Tu l'as dit toi-même :
" C'est toujours bizarre la sensation de connaître depuis longtemps
une personne que l'on vient à peine de rencontrer. "
Et une envie de fumer se fit pressante.

La silhouette d'abord, portable à l'oreille, pour nous localiser comme des aveugles.
La cabine téléphonique. Ok. Je sais où elle est. Juste derrière moi.
Nous n'étions qu'à quelques mètres. Et j'ai été propulsé à l'autre bout de l'univers.
J'ai dû défoncer des centaines de murs et de cloisons sans m'en rendre compte.
Le souffle d'une explosion. La matière pulvérisée.
Pourtant, j'arrivais à avancer, l'air de rien. Vers toi. Sourire pub de dentifrice.
Voilà. Ce sourire. Je le connais. C'est celui que le désir m'inspire. Automatique.
Stimulus / Stimuli. Avant même de sentir ton parfum à l'approche de ton corps.
Ok. Je ne maîtrise plus rien. Je suis réduit à la condition animale. Aux bas instincts.
Mon degré de civilisation se résume à ce seul manège, bien étrange, de la sacoche.
Mon niveau d'éducation, d'études, de connaissances anthropologiques,
ne peut manifestement plus lutter contre la chimie. Alors fumons.

Evidemment, en apprenant à me connaître, j'ai découvert au fil du temps
que j'étais très attiré sexuellement par deux choses : l'intelligence et le talent.
Evidemment, compte tenu que tu as les deux... deux paquets n'étaient pas de trop.
Il faut admirer pour désirer. Et je t'admire au plus haut point. Eperdument.
Je sens que tu passes une bonne soirée. Je ne te connais pas, mais je le sais.
La soirée se prolonge. Nous n'avons pas envie de nous séparer. Mise en bouche.
L'apéro qui s'éternise. Aller dîner pourrait briser quelque chose. Doucement.
On picore nos tapas en terrasse. On profite d'une soirée d'été. L'ouverture.
On se quitte parce qu'il faut bien. Et je veux croire que c'est le début.
Quelque chose dans ton sourire me dit que tu veux le croire aussi.
Il semble acquis que nous allons nous revoir. Parce que nous en avons envie.
Et nous nous sommes jetés sur une opportunité évidente, une raison imparable.
Bien sûr. C'était tout trouvé : il y avait cette occasion tout à fait innocente
mais bienvenue, comme programmée ! Dans trois jours. Et je me suis sauvé.
Et j'ai envoyé un texto. Pour dire des trucs débiles. Te remercier je crois.
Et tu m'as remercié. Et je te remercie de m'avoir remercié de t'avoir dit merci.
Quand j'ai envie de t'embrasser pour te remercier de m'avoir remercié.
Le mot plaisir est revenu. Je l'ai vu passer comme une caresse. Voluptueuse.
Et ne me reste qu'à saisir une nouvelle cigarette.

Dans trois jours. On échange le lendemain. Oui. On se voit dans deux jours.
Mais qu'est-ce qui m'arrive ? Je sais très bien où je mets les pieds.
Je sais d'avance ce qui va se passer. Je ne sais rien de l'histoire.
Je ne saurais prédire ce qui va arriver, disons... factuellement. Encore heureux.
Je sais juste d'avance que je vais en chier. Que je vais être malheureux.
Considérant que le bonheur est bien cheap. Qu'il est plutôt ennuyeux.
Et qu'il faut toujours choisir entre être heureux et être amoureux.
Eh bien ok. Je me suis assez ménagé comme ça. Je suis prêt.
On a bien profité des tapas. On a refermé la porte du toril. Here we go.
Quoi qu'il arrive à l'épisode 2. Dans deux jours. Ou dès demain.
Je suis déjà foutu. Pris au piège. Et heureux de l'être.
Mon côté maso j'imagine...



Philippe LATGER
Juillet 2010 à Perpignan

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S.O.S

Publié le

Des coquilles d'œufs cassés.
Tu marches sur la pointe des pieds dans ce désordre.
Les bras ouverts, arqués, comme l'albatros prêt au décollage.
Tu évites les pièges, écartes un obstacle du bout de ta chaussure.
Entre les nichoirs à cigognes de Càceres, les chapiteaux de Cordoue,
les couteaux de Tolède, et les braises de la St Jean, les flammèches,
l'explosion nucléaire du soleil sur ta bouche... tu avances. Pas à pas.
Des ronces poussent à tes épaules, se déploient en sinuosités torturées,
couvertes d'épines, comme le barbelé tenant le danger à distance.
Tes doigts sont autant de lames tranchantes, à tes poignets noueux.
Circonvolutions vertigineuses : Shiva ouvre l'éventail de ses membres,
la roue du paon vaniteux, la fleur carnivore qui attire sa proie, tête haute,
l'éclosion solaire et l'espace à ton pecho, comme un vide à combler,
tu es prête à broyer tous les cœurs imprudents.
Tu écrases les coquilles, fait crisser le gravier d'un tapis d'après-guerre,
à pas lents, et craquer le bois d'un parquet bon à faire du feu.
Il y a des femmes O. Toi, tu es fière d'être S. Le S de ton dos.
Lorsque cambrée, tu griffes le plafond de la stratosphère.
Cherchant un passage, la sortie, manquant d'air, claustrophobe.
La femme O doit être fécondée. Elle attend. Le serpent la convoite.
Le S sur le sable. La sueur. Le sang. Le sperme ou la semence.
Eso es. Tu détestes l'eau de l'O. Tu préfères les flammes. Et la suie.
Ou alors l'eau de pluie qui annonce l'orage. Prête à défier les cieux.
La traîne à tes pieds a balayé les cendres. S'enroule autour de toi.
Et dans le déhanché, tu as dégagé la voie où tes talons s'aventurent.
C'est le chemin du diable. Celui que tu suis sans scrupules.
Tu es jalouse ou blessée, tu méprises les O, et aimes ta détresse.
Tu la vends aux démons, tu l'offres à ton bourreau, et les poings sur ton ventre,
comme ovaires externes, voûtée sur le sabre invisible de ton hara-kiri sanguin,
le suicide est permis quand on n'a rien à perdre.
Comme un homme, son égal, toi qui n'es pas des O, tu vas à sa manière,
chercher l'acier du couteau, le canif au contrat, et le coup de cymbale,
serpentant jusqu'à lui, prête à tendre le fruit, prête à la damnation.
Il n'y a rien à sauver, si ton âme est déchue. Et tu conspues les dieux.
Un pied dans chaque monde.

Les cordes à tes chevilles, le luthier tend son arc.
Tendues à tes artères, les flèches à décocher.
Le sultan sans le sou est le cœur de la cible.

A son regard de braise, à son ombre sensible, tu t'enroules à sa jambe

sans jamais le toucher, évitant les jets d'eau comme autant de grenades,
le regardes de haut pour mieux l'envelopper.
Tu le pensais captif mais l'animal se dérobe. Il sombre ou s'évapore.
Et tu fouilles les vagues, en un crawl immobile, hystérique, loin de ton élément.
Que l'eau devienne terre, et sa cache sa tombe !
Qu'il se noie sous tes pieds. Qu'il meure à la seconde.

Le deuil n'a pas de fin. Possession éternelle.
L'un des deux doit mourir. Ou les deux à la fois.
Encorné au rincon, quadrature du cercle, le corps est traîné tout autour de l'arène.
L'assassin est debout, acclamé par la foule, écumant, hébété, sur ses quatre sabots.
Il gratte le sol. Prêt à charger. Et passe sous des muletas imaginaires.
Tu te redresses, comme sortant de l'eau, revenant chercher l'air à la surface.
Etirant le cou, renversant le menton, les épaules, joignant les omoplates,
entre lesquelles aucune lame n'a pu être enfoncée, tu te retrouves seule...
le marin a sombré, le désir inhibé, au milieu du désastre, au milieu du massacre.
Tu as fait trembler la terre à tes talons. L'étincelle aux ergots. L'éperon électrique.
Pour l'ultime combat - le coq est égorgé, le cheval éventré - et le diable jubile.

Ton amour poignardé. C'est un double suicide. Et la raison fulmine.
A notre cuir fumant, pris aux sombres volutes. Eso es.
Tu te débats dans ta robe écharpée, prisonnière à jamais,

aux confins des deux mondes
et dans ta solitude.
S.O.S



Philippe LATGER
Juillet 2010 à Perpignan

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Back à Perpignan

Publié le

Back à Perpignan

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Ovulation

Publié le

Le béton ciré. La rouille. L'aluminium.
Elle marche pieds nus. Ne va nulle part.
N'a nulle part où aller. Hâlée.
Egrène les boules de buis de ses allées.

Buxus. Boxon. Dans le caisson.
Le jardin est vide d'enfants à appeler.
Son regard cherche et ne trouve rien
d'autre qu'un peu de résine à ses talons.



Philippe LATGER
Juillet 2010 à Perpignan

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Aïe aïe aïe

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Ce peigne andalou,
c'est cette fourchette enfoncée dans le crâne
pour mieux te dévorer la cervelle.

 

Philippe LATGER
Juillet 2010 à Rosas

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Le pont de Brooklyn, chef d'oeuvre et serial killer

Publié le

Imaginé par un architecte qui n'aura jamais vu l'inauguration de son chef-d'œuvre, le Brooklyn Bridge a autrefois fait figure de pont maudit. Retour sur l'Histoire tourmentée du plus emblématique des pont new-yorkais.

Imaginez 21 éléphants sur le pont de Brooklyn. C’est ce qu’a fait l’écrivain April Jones Prince dans un livre pour enfants, s’inspirant d’une histoire authentique. 17 mai 1884 : le célèbre Phineas T. Barnum fait en effet défiler les éléphants de son cirque en une spectaculaire parade qui, en plus de faire sensation, devait convaincre les New-yorkais de la robustesse du monstre de granit et d’acier inauguré un an plus tôt.
C’est que 14 années de construction eurent le temps d’engendrer les rumeurs les plus folles comme les accidents les plus tragiques. Une odeur de malédiction planait sur le pont, due aux étranges décès d’ouvriers mais aussi du concepteur du projet, John A. Roebling.

Des écluses aux ponts suspendus

Le philosophe Hegel en personne aurait conseillé à son élève John A. Roebling d’émigrer aux Etats-Unis. Ce qu’il fait en 1841 avec quelques compagnons pour fonder en Pennsylvanie une communauté agraire. Mais très vite, le diplômé de polytechnique allemand se consacre aux travaux d’écluses, de digues et d’aqueducs avant de construire les premiers grands ponts suspendus du continent. Le pont de Cincinnati, notamment, (1866) sur l’Ohio, véritable prototype du Brooklyn Bridge.
L’idée du pont de Brooklyn lui vient alors qu’il se trouve, un hiver, coincé dans un bac qui tentait de traverser l’East River au milieu des glaces. En cette saison, gagner l’autre rive pouvait prendre des heures. Le trafic s’intensifiant sur le fleuve, l’ingénieur décide qu’il est temps d’agir. Il présente son projet dans le New York Tribune, et, après dix ans de tergiversations, l’opinion comme les autorités acceptent enfin l’idée d’un pont reliant Manhattan à Brooklyn, tout de même la troisième ville des Etats-Unis à l’époque.

Les caissons de la mort

Le 28 juin 1869, alors que Roebling détermine l’emplacement d’un pylône du futur pont, son pied est accidentellement écrasé par la passerelle d’embarcation d’un ferry. Il succombe au tétanos, qui ne lui laisse même pas le temps de voir le lancement des travaux de ce qui devait être le chef-d’œuvre de toute une vie. Et, ironie du destin, il en fut la première victime. C’est son fils Washington qui le remplace à la tête de l’entreprise.
Pour élever les deux piles géantes, sublimes portes gothiques de Brooklyn et de Manhattan, il faut envoyer des ouvriers au fond du fleuve, creuser des fondations à coups de pioche et d’explosifs, grâce à la technique des caissons pneumatiques. Beaucoup remontent trop vite, les yeux et les oreilles en sang. Mal connu des plongeurs, les accidents de décompression font de nombreuses victimes, à commencer par Washington Roebling qui reste paralysé.
Cantonné chez lui dans un fauteuil roulant, suivant les progrès à l’aide de jumelles, c’est son épouse, Emily Warren Roebling, qui prend héroïquement le relais, faisant face avec courage à l’univers macho du chantier pour imposer les directives de son époux. Mais le mal des profondeurs ne sera pas seul à provoquer des drames…

Panique à bord

Grâce à Emily, Washington achève l’œuvre de son père : le 23 mai 1883, en présence du président Chester Arthur, 14 tonnes de feux d’artifice crépitent enfin dans le ciel de New York pour une inauguration en grande pompe. Le pont, dont les piles de 83 mètres dominent encore les plus hauts bâtiments de la ville, s’illumine alors de la nouvelle invention d’Edison : l’ampoule électrique. Et 150 000 personnes extatiques l’empruntent dès la première journée.
Une semaine plus tard, le 30 mai, 20 000 personnes s’y trouvent lorsque la chute d’une femme et la rumeur selon laquelle le pont va s’effondrer provoquent ensemble un mouvement de panique qui fait 12 nouvelles victimes. On comprend alors que 21 éléphants ne seront pas de trop pour vaincre la superstition.

 

Philippe LATGER
Juillet 2010 pour CNEWYORK.NET

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Bocal à poisson

Publié le

Victor le savait. Tout disparaît un jour ou l'autre.
Et nous sommes tous condamnés. Lui-même se savait en sursis.
Il y aurait bien un jour, où il se trouverait anéanti. Réduit au silence.
Quarante ans qu'il se débattait dans son bocal à poisson.
Tournant en rond dans sa vie, essayant de comprendre quelque chose.
S'il avait été, jeune homme, capable d'imaginer la Mort,
c'était de façon romantique, la façon de son âge.
Depuis quelques années, Victor pense à sa propre fin.
Voit le temps s'accélérer, prendre de la vitesse, et, pris de panique,
ne peut plus se contenter de conceptualiser ou de théoriser,
lorsqu'il voyait son propre corps se transformer,
lorsqu'il se voyait irrémédiablement vieillir.

Chez son père, il est sorti voir la mer depuis la terrasse,
qui brillait entre les pins, la baie, si calme, et son air d'éternité...
Victor n'était pas venu avec femme et enfants,
à bord d'une voiture à la hauteur d'une situation professionnelle,
pleine comme un œuf, pour que ses progénitures profitent d'un grand-père,
ou faire l'exhibition à son propre géniteur de sa réussite sociale et personnelle.
Victor n'avait rien réussi, sinon à survivre, et était arrivé en train, en célibataire.
Privant son père de ces scènes aussi turbulentes que touchantes,
de la petite famille déboulant dans sa vie de retraité pour les vacances.
" Vous avez fait bonne route ? Bonjour les enfants !... Qu'ils ont grandi !... "
Et le vieux, devant la porte, envahi par une volée de moineaux agités,
survoltés par des heures d'autoroute, une belle-fille crispée faisant de son mieux
pour faire bonne figure, et le fiston, fier comme un coq au milieu du tumulte,
vidant le coffre et encombrant l'entrée d'une montagne de valises :
" On met les garçons dans la même chambre que l'année dernière ? "

Non. Ce grand garçon de Victor n'avait pas fait d'enfants. Pas à sa connaissance.
Ne s'était pas marié. Ni même installé en ménage avec qui que ce soit.
Son bocal à poisson était trop petit. Ou assez grand pour s'y perdre.
Il voyageait en train, sans automobile pour afficher une condition sociale,
sans épouse pour afficher sensiblement la même chose, léger comme une plume.
Son sac ne contenait que le minimum. Une trousse de toilette et quelques livres.
Un t-shirt et un caleçon pour chaque jour qu'il avait prévu de passer chez son père.
La seule personne à qui il se sentait obligé de rendre des comptes. S'il le fallait vraiment.
Mais son père ne lui demandait rien. Ce pourquoi ils se voyaient toujours sans doute.
Ils parlaient de bateaux et de voyages. De ponts et de résistance des matériaux.

Et vidaient une bouteille de vin en refaisant le monde.

Après le dîner, le vieux s'était retiré sur son canapé avec des mots fléchés.
La table sur la terrasse était débarrassée, le lave-vaisselle prêt à tourner,
et du jazz faisait battre le pied à qui voulait l'entendre. A la radio.
A l'Espagnole, on s'était levé de table après minuit, et Victor fumait une cigarette

en observant la même baie, scintillante des lumières artificielles de la côte.
L'air était doux. Le ciel constellé d'étoiles. La lune flanquée dans les pupilles.
Un digestif dans la main, qu'il faisait durer, allongé dans une chilienne,
savourant sa clope comme on savoure un cigare.
Maceo Parker faisait serpenter son saxophone contorsionniste Uptown,
s'enroulant autour d'un trombone à coulisse, se déhanchant dans les arbres,
une pulsation afro-américaine sur les terres surréalistes de Salvador Dali.
Et la nuit enveloppait le monde. Dans lequel tourner en rond est un luxe suprême.
Où rien n'est plus voluptueux que l'instant. Débarrassé du devoir d'aller quelque part.
Le bocal le plus merveilleux qui soit, puisque les parois en sont transparentes.
Et font loupe. Sur ce que l'on ne verrait pas autrement.


A la renverse, comme au bac à shampooing d'un salon de coiffure,
Victor profitait d'un massage du cuir chevelu et de la boîte crânienne,
que lui faisaient la Grande Ourse et le Petit Lion, aidés du groove savant
de musiciens virtuoses, qui bien qu'absents, faisaient danser les ondes.
Son père, près de lui, à l'intérieur, maintenait le désordre comme un garde-fou.
Sans lequel il aurait basculé au fond de la piscine, au fond de la baie, ou de la nuit.

Il était temps de s'extirper du plaisir de ne rien faire. Pour aller dormir.
Et Victor éteignit les lumières de la terrasse, et ramena son verre à la cuisine.
Alors qu'il allait prendre les escaliers pour rejoindre la chambre qu'on lui avait attribuée,
il aperçut son père assoupi sur ses mots fléchés, le magazine ouvert sur les genoux.
Sa respiration profonde ne s'accordait plus du tout au tempo de la musique.
Et Victor, attendri, revint sur ses pas pour éteindre la radio.
Il s'attarda un instant, hésitant, puis décida qu'il n'avait pas le courage
de tirer son père d'un sommeil possiblement animé de rêves agréables.
D'un repos mérité, bienheureux, qu'il n'avait pas la force d'interrompre.
Le réveiller serait, de toutes les manières, une agression. Une brutalité.
Le réveiller pourquoi faire ? Parce qu'il dormirait mieux dans son lit ?
Il semblait, à son expression, qu'il ne pourrait pas mieux dormir qu'en cet instant.
Et Victor, éteignant une lampe, se contenta de le laisser en paix.

Pourtant, alors qu'il s'engageait dans l'escalier, il s'arrêta,
et recula de quelques marches avec une douleur dans la poitrine.
Quelque chose d'épouvantable était venu l'effrayer.
Il était revenu dans le virage qui permettait de voir le salon,
pour se confronter à une image à laquelle il n'avait pas vraiment fait attention.
Une image qui s'était recomposée au moment de monter. Et qu'il vérifia.
Son père, la tête en arrière, la bouche ouverte, portait un masque terrible.
Victor savait bien qu'il n'était pas mort. Le poitrail s'ouvrait et se refermait,
lentement, au gré de sa respiration, confirmant qu'il était juste endormi.
Mais la posture et la grimace sur le visage, avaient quelque chose de macabre.
Difficile de reconnaître les traits de cet homme qu'il connaissait mieux que quiconque.
Cet homme encore jeune lorsqu'il était enfant, avait ce soir, près de 80 ans.
Victor sentit ses yeux piquer. Et monter une envie d'éternuer. Ou de chialer peut-être.
Le temps avait passé. Et le masque de cire qu'il voyait, pouvait être celui d'un cadavre.
Aurait-il cette expression, le jour où il le découvrirait mort ?

Fasciné par ce qu'il voyait, Victor resta un moment planté, à regarder son père dormir.
Il le savait. Tout disparaît un jour ou l'autre. Et nous sommes tous condamnés.
Il avait déjà vu sa mère s'éteindre et les abandonner à leurs bocaux étanches.
Ce soir, ce vieil homme qui dormait assis, la tête en arrière, la bouche ouverte,
était le bel homme vigoureux qui l'avait porté à bout de bras sur la plage,
pour faire l'avion, le faire voler dans les airs, et tourner dans les éclats de rire.
Un jour, Victor le savait. Il reverrait cette expression sur le visage de son père.
Mais le poitrail ne s'ouvrirait plus. Même imperceptiblement.
Il devait se préparer à cela. Il devait s'y préparer.

Bien qu'encore bien vivant, Victor ne s'était pas préparé à cette vision.
La vision qui l'immobilisa dans cet escalier. Et l'empêcha de gagner l'étage.
Il réalisa que son père était mortel. Qu'il était devenu un vieillard. En bout de piste.

Qu'il attendait son tour pour décoller. L'autorisation de la tour de contrôle.
Comment les choses peuvent-elles changer, même quand elles ne changent pas ?
Le temps. Ce salopard ... Rien ne changerait s'il ne se chargeait pas de tout détruire.
Quel est cet enfoiré qui n'a rien d'autre à foutre que de tout saccager ?
Victor était en colère. Triste et en colère. Tout doit disparaître.
Et il eut du mal à entendre une voix rassurante, qui tentait de le convaincre
que tout était dans l'ordre, et merveilleusement programmé.

Le sommeil devait le prendre à son tour. Dans la chambre à l'étage.
Avec la certitude qu'il croiserait son père dans la cuisine, pour le petit-déjeuner,
tremper dans son café ses éternelles tartines de lait concentré sucré.
Dès le réveil. Tout retrouverait sa place. Pour un jour encore. Et puis un autre.
Comme à chaque tour de bocal. On relance la roue. Les saisons. Les années.
Des tours de cadran qui réduisent, mais tournent encore.
Le temps n'a rien de linéaire. Il n'y a pas de début ni de fin. Ni poule. Ni œuf.
Comme le poisson rouge, le temps d'un tour complet, on oublie le précédent.
Et l'on tourne encore. Et encore. Et encore.
Dans le sens des aiguilles d'une montre.



Philippe LATGER
Juillet 2010 à Perpignan

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St-Jean

Publié le

C'est étrange de retrouver cette sensation.
Une étrangeté sans l'être, puisqu'elle revient chaque année.
Familière. Mais elle n'en est pas moins étrange pour autant.
Elle est indescriptible. Et j'essaie pourtant chaque fois de la décrire.
Espérant me rapprocher chaque fois davantage de son essence.
Je l'oublie presque au virage de l'automne. L'attends toujours l'hiver.
Et elle revient. Victorieuse. Egale à elle-même. Aussi forte. Aussi douce.
Rien n'a changé. Sauf moi. Qui vieillis sensiblement chaque année.
Mon corps a vieilli. Mais cette émotion. Identique à celle de l'enfance.
Adolescent déjà, un grain de sable venait troubler mon extase.
Pour d'autres raisons. Aujourd'hui, c'est un rocher. Une montagne.
Qui rend mon bonheur douloureux. Ecoeurant de mélancolie.
Qu'est-ce qui m'empêchait de jouir de la lumière du jour à dix heures du soir ?
J'en jouissais, mais avec le regret de ne partager l'instant avec personne.
Le décor était planté. Tout était propice à être heureux.
Mais sans doute, ne souhaitais-je pas l'être. Il faut croire.
Cette douleur dans le ventre, dans la poitrine peut-être,
était probablement la chose la plus délicieuse du monde.
Ce grain de sable. Précisément. Ce que je l'ai aimé. Ce vide...

J'ai 37 ans. Merde !... Qu'est-ce qui m'est arrivé ?
Vingt ans après une fête de la St Jean à Barcelone.
J'ai 17 ans, je suis ivre de désirs, un rien me fait bander, je suis jeune,
lâché comme un chiot dans la foule, et je veux la foule entière.
Ce feu d'artifice sur les flancs de Montjuic. Le Palais National.
J'ai écrit cela. J'ai tenté déjà d'expliquer ce qui m'avait dévoré le cœur.
Découvrir la séduction, l'amour, le sexe, le plaisir. Quelle aventure.
Tout est à venir. Comme l'été devant nous. Au seuil du nirvana.
C'est ce trac devant la porte qui m'enchante. C'est ce trac que j'aime.
Voilà. Le bonheur, c'est avant qu'il arrive. Pendant, il est trop tard.
Ensuite, il fait souffrir.

J'ai 37 ans. Au seuil de quoi puis-je bien être aujourd'hui ?
De la Mort ?...
Est-ce la dernière expérience à tenter ?
Pour le coup. Le trac est là. Le pire de tous.
Bon sang. Vingt ans. Le temps de battre des paupières.
Et le chiot est devenu un vieux chien errant désabusé.
J'étais en ville. A Perpignan. Pour la fête de la St-Jean.
Vingt ans après Barcelone.
Qu'est-ce qui m'est arrivé ?

Mon retour en Roussillon devait achever un cycle.
Une vie à Paris. Aux Abbesses. Les gonzes de la télé. Du spectacle.
Les théâtres. Les concerts. Les nuits cadavériques. Les zombies du showbiz.
Me retrouver ici est bizarre. Si vingt ans sont un battement de paupières...
que sont cinq années ?
C'est ce soir que je prends conscience que je suis rentré.
Le mois de juin à Montmartre n'a pas la même odeur.
La chaleur à Paris n'a pas le même parfum.
C'était assez pour revivre cette émotion de collégien.
Dans le 18ème aussi, l'approche de l'été me faisait de l'effet.
Mais ce soir. Vraiment. Cette envie de chialer est délirante.
Je me prends la pinède de Castelldefels dans la gueule.
Je me prends les soirées dans le jardin de Bompas.
Ce ciel de nuit qui n'en finit pas de tarder sous les étoiles.
Cette lumière du jour qui s'incruste à l'Ouest, à neuf heures passées.
Qui résiste aux assauts de l'obscurité, faisant virer le bleu. Marine. Foncé.
Non. Ce n'est pas noir. Toujours pas noir. Ou bien... c'est du Soulages.
Un noir de plein jour. Lumineux. Constellé. Si près de l'aube. Ou confondu.
On dirait que l'atmosphère a grandi, que le plafond a reculé,
qu'on a gagné de l'espace.

Je peux redresser mes épaules. Emplir mes poumons.
Le monde est vaste. Beau à pleurer. Tout est parfait.
L'air est à bonne température. Ni trop frais, ni trop chaud.
Il y a cette couche insaisissable, ce fameux " fond de l'air ",
qui vous enveloppe et vous dématérialise.
Il se sent. Il se respire.
Je ne marche pas. Je flotte.
Et je rejoins ma sœur. Et je rejoins ma nièce.
Nous sommes le 23 juin 2010.
J'ai 37 ans.

Qui peut me reprocher
de préférer rêver les choses plutôt que de les vivre ?
Une fois les choses passées, quelle différence ?
Quelle différence de les avoir faites ou seulement rêvées ?
La mémoire est un rêve. Le passé n'existe pas. Il s'imagine.
Une fois le temps passé, les actifs et les rêveurs sont à égalité.
Tous se retrouvent comme de vieux cons sur le quai. Dans le trou.
Attendre les choses. Quel délice. Le désir n'est rien d'autre.
L'avenir se rêve aussi.

Ce que la réalité est emmerdante.
Elle m'entrave. Elle m'empêche d'avancer.
37 ans. C'est un peu ça. La réalité qui m'emmerde.
Evidemment, ça ne fait rêver personne. Alors, ok.
J'ai 17 ans, et je vais bouffer Perpignan tout cru.
Je fends la foule, avec ma sœur et ma nièce plus âgée que moi,
et je croise des visages qui m'intriguent, qui m'attirent, et le feu,
dans les processions de torches, et l'odeur de la poudre,
les Sardanes entêtantes, infernales, tout me renverse, m'éblouit, m'exalte.
Cette nuit, je ferai le mur. Je ferai l'amour. Je brûlerai la plage. Et la lune.
Ma vie est devant moi. Comme la nuit. Comme l'été.
Le ciel a reculé et mon cœur à tout rompre.

Je rêvais d'être amoureux. Je l'étais de l'amour.
Je l'étais de l'été, de la fête, des soirées dans les restaurants et les clubs,
des regards à défier, des sourires à répondre, des réponses à embrasser.
Même seul, la fenêtre ouverte quand il fait trop chaud,
que l'on essaie de dormir sur le lit, quand le drap est de trop,
j'étais encore avec les autres, que j'avais vus dans les rues, ou bien imaginés.
Le vin coulait encore et les flammes dansaient. Comme les jambes des filles.
Les yeux faits. Le brasier de cagettes donnait du rose aux joues.
Le rouge et l'orange perlés de sueur. Et le sang du drapeau et le jaune de l'œuf.
Du briquet à l'incendie, la Basse s'est embrasée. Les platanes tremblants.
La brique du Castillet. Le rouge à lèvres. Le baiser. Et la fièvre.
Les détonations. Le ciel explose. On célèbre le retour de juillet.
Je n'aurais pas à passer le Bac. Pas cette année. J'ai 17 ans. Je suis libre.
Tout est encore possible.

Quel est cet amour chrétien qui préfère le groupe à l'individu ?
Cet amour chaste qui ne se donne à personne en particulier ?
Que je voue à mon espèce, à ma fratrie, à mes semblables ?
Comment aimer quelqu'un lorsqu'on aime tout le monde ?
J'ai bien essayé de m'y prendre avec logique et bon sens. Méthodique.
J'ai bien commencé à tenter de les aimer un par un. L'un après l'autre.
Mais passé la cinquantaine, la centaine, on s'y perd. On ne s'y retrouve plus.
Ceux qu'on a déjà aimés. Ceux qu'il nous reste à rencontrer.
Ceux qui sont vivants. Ceux qui ne le sont plus.
Ceux qui ne le sont pas encore...
Il ne s'agit pas d'amis sur Facebook.
Et je ne suis pas Dieu.
C'était perdu d'avance.

La fête de la St-Jean est une fête païenne.
Je sais ce qui a changé. Ce n'est pas mon corps.
Je sais que je sais que je ne pourrai pas vous aimer tous.
A 37 ans, on s'en rend compte. Pas le temps. Peine perdue.
Ce n'est pas un renoncement. Au contraire. C'est un changement de méthode.
Je n'aimerai pas individuellement. J'aimerai collectif. Universel. Globalisation.
Et le jour le plus long, une fois dans l'année, me rappelle l'ambition.
Puisque le monde entier est aimable. Je l'aime.
J'ai retrouvé le goût. J'ai retrouvé la force.
A l'origine.



Philippe LATGER
Juin 2010 à Perpignan

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