Pour bien faire
Et quand nous découvrirons scientifiquement la sensibilité animale.
L'intelligence des créatures. Et qui sait, peut-être même une âme. Ou une conscience.
Nous découvrirons dans le même temps l'étendue de notre cruauté. De notre barbarie.
Quand aux lois de la jungle nous avons gagné la partie voilà des millénaires.
Avec des siècles d'exploitation, d'exterminations, de mauvais traitements.
Au moment où nous nous interrogeons déjà sur la sensibilité végétale.
La conscience environnementale n'est pas une fumée sans feu.
La cause animale non plus. Quand d'autres cultures respectent l'ensemble du vivant.
Que chacun de nous peut observer autant de personnalités que d'animaux domestiques.
Que nous voyons bien dans nos compagnons des individualités et des tempéraments.
Le choc que ce serait pour la civilisation occidentale.
Ma sœur me montre une abeille. Qui galère sur un parpaing au fond du jardin.
Ma sœur et son mari ont des ruches. Et mes apiculteurs connaissent bien leur affaire.
" Regarde. C'est une reine... " L'insecte ne parvient pas à décoller. Semble ivre.
Tourne en rond. En marche arrière. " Elle est en train de mourir... "
Ma sœur paraît bouleversée. Pas tant pour l'individu agonisant que pour l'espèce.
Bruxelles vient de décider la restriction de trois pesticides nocifs pour les abeilles.
Peut-être un peu tard. Mon beau-frère a perdu plus de la moitié de ses ruches.
Sous mes yeux, je vois la réalité de ce que j'ai pu lire ici ou là dans la presse.
Cette reine, isolée, manifestement désorientée, subit des troubles neurologiques.
" Vu le mal que ça leur fait, je ne peux pas imaginer que ça n'a aucune incidence sur nous... "
Geneviève est en colère. Alors que je découvre des cadavres alentour.
Je ne dirai pas le elles tombent comme des mouches qui me vient à l'esprit.
C'était une heure favorable à l'essaimage. Le bourdonnement nous avait alertés.
Mais très vite, ma sœur, habituée, avait considéré qu'il était bien trop faible.
Nous étions sortis de la cour, en ce dimanche printanier, ensoleillé, enfin,
de ce mois de mai exécrable, particulièrement éprouvant, pour avancer dans le jardin.
Et nous n'avons rien vu qui ressemble à la fièvre soudaine des abeilles qui, dans ce processus,
sont concentrées sur leur mission et totalement inoffensives. M'avait-on expliqué.
Ici, c'était pire que ça, elles crevaient les unes après les autres.
" Les salauds... " marmonnait Geneviève entre ses mâchoires serrées.
Je savais qu'elle le répétait pour me faire passer le message, lorsqu'elle avait eu le temps,
ces derniers mois, ces dernières années peut-être, de constater le massacre.
Je me rappelle qu'on avait moqué le père Bayrou lors de la campagne présidentielle.
Moi-même n'avais aucune conscience du maillon essentiel qu'est la pollinisation.
Dans la chaîne alimentaire, en effet, le job des abeilles est une clé de voûte.
J'avais dû l'apprendre à l'école il y a longtemps.
Je ne sais pas reconnaître une reine.
Accroupi devant le parpaing, je regarde l'étrange danse de l'insecte.
Qui me met très mal à l'aise. Elle semble dingue. Shootée. Souffrir peut-être.
Les mouvements ralentissent. L'agonie prend fin. Elle s'immobilise. Elle est morte.
Le chien Tzar vient me voir la tête basse. Vient dans mes jambes demander un câlin.
Le Border Collie de la maison, prompt à réclamer toute langue dehors qu'on lui lance la balle,
admirable footballeur, agile, précis, dribblant à l'aide de ses pattes et de son museau,
prenant un plaisir manifeste à faire quelque chose d'inutile, au plaisir simple du jeu,
sent ici que quelque chose ne tourne pas rond, est inquiet de nous sentir inquiets.
Il donne des coups de tête à mes caresses amicales, heureux que nous ne soyons pas fâchés.
Comme s'il fut soudain rassuré de comprendre qu'il n'était pas responsable du malaise.
Le chien a repris confiance en lui, ouvre à nouveau sa gueule pour râler sa satisfaction.
Eternue même son impatience de repartir jouer puisque très vite il ne fut question que de cela.
Je me moque de lui. Je le taquine. L'animal est parano mais n'est pas susceptible.
Il sent que je suis disposé à céder, et n'en peut plus de joie.
Et je pense à ces gens qui m'exaspéraient avec leurs " Il ne lui manque que la parole. "
Leurs " Il comprend tout ce qu'on lui dit. " Leurs " C'est le fils à sa maman "....
J'avais eu des chats. Quand j'étais enfant. N'avais pas vécu avec des animaux depuis.
Mais je suis témoin que Tzar reconnaît des mots. Réagit à certains d'entre eux.
Même quand nous parlons entre nous et ne nous adressons pas à lui. Action/Réaction.
Il n'en reste pas moins que l'animal a du vocabulaire. Et cela me trouble beaucoup.
Je me surprends à parler à Tzar comme à une personne.
A lui parler exactement comme le faisaient les gens qui m'exaspéraient.
Je l'ai déjà confessé ici. Je me suis attaché à cet animal qui fait partie de la famille.
Avec une affection personnalisée, comme on la développe avec un congénère.
Cela me renvoie à un constat moins sévère que le précédent.
Si nous avons exploité, décimé, mal traité. Nous avons aussi collaboré, sauvé et aimé.
Et je suis confusément bouleversé par la relation de l'Homme à certains animaux.
Les chiens. Les chevaux. Des alliances effectives. De la coopération. De l'amitié aussi.
Au mal que nous faisons, je me réconcilie à l'idée du bien dont nous sommes capables.
Pour soigner ou sauver. Des individus comme des espèces entières.
La télévision est allumée. Je m'arrête devant l'écran. Tiré par l'oreille.
Un reportage sur Arcachon. Sur le zoo de La Teste de Buch.
Qui a accueilli une éléphante handicapée. La caméra filme les yeux de l'animal.
Elle est belle. Plus belle que Céleste de Babar. En effet, un sérieux problème à la jambe.
J'entends qu'elle fut enlevée à un cirque où elle a été maltraitée. Cela me chiffonne.
Et me voilà aussi ému par l'éléphante que par les gens qui s'en occupent avec humanité.
Fraternité peut-être. Lorsqu'il semble qu'ils aient récupéré d'autres animaux en difficulté.
Il y a des hommes, donc, pour réparer les conneries des autres. Sans pouvoir les racheter.
En voilà un qui s'occupe d'un fauve blessé qui apprécie visiblement son séjour et la cure.
Une femelle qui ne fut pas victime des êtres humains. Blessée par ses frères et sœurs.
L'Homme n'est pas le seul méchant dans l'histoire. On connaît les lois de la nature.
Et l'espèce humaine ne peut s'affranchir de la cruauté d'un règne animal dont elle fait partie.
Malgré la civilisation. Et jusqu'à nouvel ordre.
La bête s'appelle Kenya. Un zoo italien n'en voulait plus. Projetait de l'euthanasier.
Un bonhomme barbu, imposant et viril, vient donner à manger à la dame tirée d'affaire,
dans ce parc qui hésite entre le havre de paix et le jardin d'Eden.
Moi, le mangeur de viande rouge, le prédateur en costume, amateur de corridas
- puisque ça pourrait être une circonstance aggravante - je suis touché par ce que je vois.
Toujours impressionné par la foi. Quelle qu'elle soit. La foi. La ferveur. La conviction.
L'abnégation aussi. Le sens du service ou du don de soi. Tout ce qui rend meilleur.
Tout ce qui rend l'espoir. Quand à l'histoire de Kenya aussi, on peut s'en rendre compte.
Il n'est jamais trop tard. Surtout si c'est pour bien faire.
Et me voilà fin prêt pour devenir Miss France.
Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan
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