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Pour bien faire

Publié le

Et quand nous découvrirons scientifiquement la sensibilité animale.
L'intelligence des créatures. Et qui sait, peut-être même une âme. Ou une conscience.
Nous découvrirons dans le même temps l'étendue de notre cruauté. De notre barbarie.

Quand aux lois de la jungle nous avons gagné la partie voilà des millénaires.
Avec des siècles d'exploitation, d'exterminations, de mauvais traitements.
Au moment où nous nous interrogeons déjà sur la sensibilité végétale.
La conscience environnementale n'est pas une fumée sans feu.
La cause animale non plus. Quand d'autres cultures respectent l'ensemble du vivant.
Que chacun de nous peut observer autant de personnalités que d'animaux domestiques.
Que nous voyons bien dans nos compagnons des individualités et des tempéraments.
Le choc que ce serait pour la civilisation occidentale.
Ma sœur me montre une abeille. Qui galère sur un parpaing au fond du jardin.
Ma sœur et son mari ont des ruches. Et mes apiculteurs connaissent bien leur affaire.
" Regarde. C'est une reine... " L'insecte ne parvient pas à décoller. Semble ivre.
Tourne en rond. En marche arrière. " Elle est en train de mourir... "
Ma sœur paraît bouleversée. Pas tant pour l'individu agonisant que pour l'espèce.
Bruxelles vient de décider la restriction de trois pesticides nocifs pour les abeilles.
Peut-être un peu tard. Mon beau-frère a perdu plus de la moitié de ses ruches.
Sous mes yeux, je vois la réalité de ce que j'ai pu lire ici ou là dans la presse.
Cette reine, isolée, manifestement désorientée, subit des troubles neurologiques.
" Vu le mal que ça leur fait, je ne peux pas imaginer que ça n'a aucune incidence sur nous... "
Geneviève est en colère. Alors que je découvre des cadavres alentour.
Je ne dirai pas le elles tombent comme des mouches qui me vient à l'esprit.
C'était une heure favorable à l'essaimage. Le bourdonnement nous avait alertés.
Mais très vite, ma sœur, habituée, avait considéré qu'il était bien trop faible.
Nous étions sortis de la cour, en ce dimanche printanier, ensoleillé, enfin,
de ce mois de mai exécrable, particulièrement éprouvant, pour avancer dans le jardin.
Et nous n'avons rien vu qui ressemble à la fièvre soudaine des abeilles qui, dans ce processus,
sont concentrées sur leur mission et totalement inoffensives. M'avait-on expliqué.
Ici, c'était pire que ça, elles crevaient les unes après les autres.
" Les salauds... " marmonnait Geneviève entre ses mâchoires serrées.
Je savais qu'elle le répétait pour me faire passer le message, lorsqu'elle avait eu le temps,
ces derniers mois, ces dernières années peut-être, de constater le massacre.
Je me rappelle qu'on avait moqué le père Bayrou lors de la campagne présidentielle.
Moi-même n'avais aucune conscience du maillon essentiel qu'est la pollinisation.
Dans la chaîne alimentaire, en effet, le job des abeilles est une clé de voûte.
J'avais dû l'apprendre à l'école il y a longtemps.

Je ne sais pas reconnaître une reine.
Accroupi devant le parpaing, je regarde l'étrange danse de l'insecte.
Qui me met très mal à l'aise. Elle semble dingue. Shootée. Souffrir peut-être.

Les mouvements ralentissent. L'agonie prend fin. Elle s'immobilise. Elle est morte.
Le chien Tzar vient me voir la tête basse. Vient dans mes jambes demander un câlin.
Le Border Collie de la maison, prompt à réclamer toute langue dehors qu'on lui lance la balle,
admirable footballeur, agile, précis, dribblant à l'aide de ses pattes et de son museau,
prenant un plaisir manifeste à faire quelque chose d'inutile, au plaisir simple du jeu,
sent ici que quelque chose ne tourne pas rond, est inquiet de nous sentir inquiets.
Il donne des coups de tête à mes caresses amicales, heureux que nous ne soyons pas fâchés.
Comme s'il fut soudain rassuré de comprendre qu'il n'était pas responsable du malaise.
Le chien a repris confiance en lui, ouvre à nouveau sa gueule pour râler sa satisfaction.
Eternue même son impatience de repartir jouer puisque très vite il ne fut question que de cela.
Je me moque de lui. Je le taquine. L'animal est parano mais n'est pas susceptible.
Il sent que je suis disposé à céder, et n'en peut plus de joie.
Et je pense à ces gens qui m'exaspéraient avec leurs " Il ne lui manque que la parole. "
Leurs " Il comprend tout ce qu'on lui dit. " Leurs " C'est le fils à sa maman "....
J'avais eu des chats. Quand j'étais enfant. N'avais pas vécu avec des animaux depuis.
Mais je suis témoin que Tzar reconnaît des mots. Réagit à certains d'entre eux.
Même quand nous parlons entre nous et ne nous adressons pas à lui. Action/Réaction.
Il n'en reste pas moins que l'animal a du vocabulaire. Et cela me trouble beaucoup.
Je me surprends à parler à Tzar comme à une personne.
A lui parler exactement comme le faisaient les gens qui m'exaspéraient.
Je l'ai déjà confessé ici. Je me suis attaché à cet animal qui fait partie de la famille.
Avec une affection personnalisée, comme on la développe avec un congénère.
Cela me renvoie à un constat moins sévère que le précédent.
Si nous avons exploité, décimé, mal traité. Nous avons aussi collaboré, sauvé et aimé.
Et je suis confusément bouleversé par la relation de l'Homme à certains animaux.
Les chiens. Les chevaux. Des alliances effectives. De la coopération. De l'amitié aussi.
Au mal que nous faisons, je me réconcilie à l'idée du bien dont nous sommes capables.
Pour soigner ou sauver. Des individus comme des espèces entières.

La télévision est allumée. Je m'arrête devant l'écran. Tiré par l'oreille.
Un reportage sur Arcachon. Sur le zoo de La Teste de Buch.
Qui a accueilli une éléphante handicapée. La caméra filme les yeux de l'animal.

Elle est belle. Plus belle que Céleste de Babar. En effet, un sérieux problème à la jambe.
J'entends qu'elle fut enlevée à un cirque où elle a été maltraitée. Cela me chiffonne.
Et me voilà aussi ému par l'éléphante que par les gens qui s'en occupent avec humanité.
Fraternité peut-être. Lorsqu'il semble qu'ils aient récupéré d'autres animaux en difficulté.
Il y a des hommes, donc, pour réparer les conneries des autres. Sans pouvoir les racheter.
En voilà un qui s'occupe d'un fauve blessé qui apprécie visiblement son séjour et la cure.
Une femelle qui ne fut pas victime des êtres humains. Blessée par ses frères et sœurs.
L'Homme n'est pas le seul méchant dans l'histoire. On connaît les lois de la nature.
Et l'espèce humaine ne peut s'affranchir de la cruauté d'un règne animal dont elle fait partie.
Malgré la civilisation. Et jusqu'à nouvel ordre.
La bête s'appelle Kenya. Un zoo italien n'en voulait plus. Projetait de l'euthanasier.
Un bonhomme barbu, imposant et viril, vient donner à manger à la dame tirée d'affaire,
dans ce parc qui hésite entre le havre de paix et le jardin d'Eden.
Moi, le mangeur de viande rouge, le prédateur en costume, amateur de corridas
- puisque ça pourrait être une circonstance aggravante - je suis touché par ce que je vois.
Toujours impressionné par la foi. Quelle qu'elle soit. La foi. La ferveur. La conviction.
L'abnégation aussi. Le sens du service ou du don de soi. Tout ce qui rend meilleur.
Tout ce qui rend l'espoir. Quand à l'histoire de Kenya aussi, on peut s'en rendre compte.
Il n'est jamais trop tard. Surtout si c'est pour bien faire.
Et me voilà fin prêt pour devenir Miss France.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Avenue des Pervenches

Publié le

La voiture roulait lentement et semblait hésiter.
Posté sur le bord de la chaussée, au passage clouté, j'attends. Une Peugeot 107 rouge.
Au coin du parc, il pleut, il fait froid. J'aimerais qu'elle se dépêche.
Une vieille dame au volant. Elle hésite encore. Peut-être à me laisser passer.
Comme elle ralentit, je m'engage et commence à traverser en remerciant.
Mais elle continue à avancer. A dériver plutôt. Les pneus frottent un bout de trottoir.
Ils crissent et ça fait mal au cœur. Je me demande ce qu'elle fabrique.
Je vois qu'elle me fait signe. La vitre baissée. En fait, elle cherche son chemin.
Je m'approche de la portière, le col relevé. " Oui ?... Bonjour ! "
Une petite dame bien mise, collier de perles autour du cou, la chevelure blanche,
coupe courte, des yeux pétillants derrière les lunettes malgré une appréhension évidente.
" Excusez-moi, je cherche la rue des Coquelicots, je sais que ça n'est pas loin...
 - Oui, en effet, le mieux, c'est de reculer si vous pouvez pour vous engager ici,
c'est au bout de cette rue, au prochain carrefour... la parallèle " ajoutai-je en la saluant.
Je reprends mon chemin dans la rue qu'elle doit emprunter après une manœuvre difficile.
J'entends la marche arrière prudente derrière mon épaule. Le passage en première.
Elle me dépasse enfin, se tourne vers moi, et je lui adresse un sourire d'encouragement.
Je la vois s'éloigner jusqu'au stop, en faisant vrombir le moteur qui réclamait la seconde.
Je me mords la lèvre inférieure. J'ai peur pour elle. Qui met le clignotant à gauche.
Arrêtée à l'intersection. Hésitante à nouveau. Alors que je la rattrape déjà.
Elle semble s'être ravisée. Met son cligno à droite. Et finit par s'engager.
Serre le caniveau. Et j'ai l'impression qu'elle cherche à se garer. Mission accomplie.
La voiture est secouée. Elle roule sur un petit îlot de trottoir fermant le stationnement.
L'auto ballotée ne s'arrête pas, elle fait du tout-terrain, ne s'inquiète pas de l'obstacle,
et continue finalement son parcours dans l'avenue pour repartir vers le point de départ.
Au nouveau passage clouté, je me suis arrêté pour la regarder s'éloigner. Estomaqué.
Inquiet pour la sécurité de la dame comme pour les pneus de sa 107 malmenée.
Je regarde enfin devant moi. Ouvre de grands yeux sur deux plaques.
L'avenue des Pervenches à droite. La rue des Coquelicots à gauche.

Chez mes amis où je me rendais, le portail et l'interphone. Quelques mètres plus loin.
Quand je sais que ce dernier ne fonctionne pas toujours très bien depuis quelques temps.
Je sonne tout de même pour m'annoncer, m'attendant au grésillement habituel,

aux crachats de la communication au combiné décroché de l'intérieur.
Mais le portail s'ouvre aussitôt. Manuellement. Trop tôt pour le temps d'arriver de la maison.
Je me dis que Laurent devait être déjà dans le jardin. Pas loin. Qu'il était justement à deux pas.
Je m'apprêtais à lui sortir une connerie pour le faire marrer lorsque je trouve un inconnu.
Surpris de me trouver là. Un jeune homme aux yeux couleur noisette plutôt clairs.
Nez à nez, nous sommes aussi déstabilisés l'un que l'autre. Il était sur le point de sortir.
Et je ne savais pas trop si je devais le laisser faire sans demander d'explications.
C'est moi pourtant qui me suis justifié le premier : " Je viens voir Laurent... "
Il se tourne vers la villa, l'air embarrassé, au point que cela me paraît décidément suspect.
" Je ne sais pas, il me semble que j'ai vu quelqu'un à la fenêtre... " me dit-il.
Je force alors le passage pour entrer dans le jardin, et je vois mon Laurent, en effet,
à la fenêtre de son bureau au rez-de-chaussée qui me fait de grands signes.
Ce ne sont pas des appels au secours mais plutôt ceux du genre : " Viens me rejoindre ! "
Le tout avec l'air réjoui caractéristique de sa bonhommie. Ce qui me rassura.
Le jeune homme qui sortait sur la rue m'avait dit quelque chose que je n'ai pas entendu.
J'allais fermer le portail derrière moi quand il m'a répété : " Ne fermez pas s'il vous plaît,
sinon, je ne pourrai pas revenir... " J'ai planté mon regard dans les yeux noisette du garçon.
" Oh, pardon, dis-je, désolé... " Et j'ai laissé le battant ouvert pour gagner la maison.
Etait-ce un livreur ? Un ouvrier ? Laurent ne m'a rien dit. Me parlant de tout autre chose.
Je suis reparti une heure plus tard sans avoir revu le jeune homme.
Mais il pleuvait toujours.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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L'autre façade

Publié le

Il y avait un placard sous l'escalier. Où je mettais mes bagages.
Avec une penderie. Pour me débarrasser de mon manteau en peau retournée.
Et mes manteaux en fausse fourrure. Ou ce magnifique duffle-coat Philippe Dubuc.
Un coin salon sur la fenêtre en façade. J'étais au premier étage. Rue St-Timothée.
La cuisine en suivant. Aménagée. Equipée. A ne pas savoir quoi en faire.
Dans le couloir qui menait à la chambre, à l'arrière, la salle de bains et sa baignoire.
Sa machine à laver aussi énorme que le sèche-linge. Formats américains. Côte à côte.
Et mon espace privé, donc, enfin, sur les jardins, ouvert sur une petite terrasse en bois.
En triangle. Sur l'autre façade. D'où j'apercevais vaguement la rue Amherst.
Ma chambre où j'avais installé mon bureau et mon premier ordinateur. Ordi I.
Où j'avais un dressing bien trop grand, même pour moi qui avais tant de fringues.
Je payais un an de loyers d'avance. Pour rassurer le propriétaire.
Quand je n'avais toujours pas obtenu mon visa de résident permanent.
Que je faisais l'aller-retour en France tous les deux mois pour faire le tour du poteau.
Terminal 9 de Roissy. Je connais. Et Mirabel aussi. Canada 3000. Fidèle à la compagnie.
J'avais encore une discothèque. Monstrueuse. Aussi lourde à déménager que mes photos.
Rangées par ordre chronologique dans des albums qui s'étalaient sur des rayonnages entiers.
Un séjour à Londres. Un autre à Lisbonne. Ici, Toronto et les Chutes du Niagara. New York.
Ici, le séjour avec Jean-François et Luc. Là, celui avec Virginie et son copain de l'époque.
Dont on devait chercher les développements dans les boutiques spécialisées. Souvenez-vous.
On déposait la pellicule. Et on repartait ensuite avec son enveloppe pleine de surprises.
C'était une époque où l'on pouvait encore rater ses photos.
Bien que vivant avec Marie-Laurence, j'étais déjà célibataire.
Une chatte noire qui avait décidé de s'installer chez moi et que je n'ai pas mise à la porte.
J'écoutais déjà les émissions de Conan O'Brien et de David Letterman sur NBC et CBS.
Et je sortais au Unity. A cinq minutes de chez moi. Sur la rue Ste-Catherine.
J'étais un Français au Québec. Et on me le faisait savoir.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Exorde

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La noirceur devient grise, anisée, derrière les vitres de mes fenêtres ouvertes.
Quelque chose de timidement phosphorescent qui monte dans la rue.
Tu dors encore. Je te regarde dormir. J'ai une faim de loup.
Un œil sur l'heure. Trop tôt pour les viennoiseries du boulanger.
Ton visage commence à pâlir. Les ombres se dessinent au reflux de l'obscurité.
Ton image se précise. A mesure que la chambre réapparaît dans ma chambre.
Les draps se décident à devenir plus blancs. La couleur orange du duvet est plus terne.
Quand une triste fadeur dégrade la lumière théâtrale de l'éclairage public.
Qui, soudain, s'éteint dans les carreaux. En un claquement de doigts.
Le noir ne se fait pas pour autant. Une clarté cendrée s'est installée dans la ville.
Qui s'intensifie pour devancer ce que j'attends pour poser un baiser sur ta bouche.
Pour me tirer du lit et filer sous la douche. Dévaler l'escalier le cœur léger.
Saluer la boulangère à qui je prendrai des croissants et des pains au chocolat.
J'ai envie de café. De te regarder petit-déjeuner après que ton corps se soit étiré.
Surpris de se trouver là. Dans les draps dont la blancheur se confirme peu à peu.
Le grognement. Un mouvement brusque. Une main passée sur les yeux.
Je suis douché. Et avec l'aube pour allumer mon désir de t'étreindre.
J'ai gagné ce sourire qui reconnaît le mien.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Xérès

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Séville. L'Exposition Universelle. 1992.
Ma deuxième nièce vient de naître. Mon grand-père de mourir.
A ce chassé-croisé, je manque, ironie du sort, les Jeux Olympiques de Barcelone.
Quand j'y passais invariablement toutes mes vacances d'été.
Le jeune homme de 19 ans veut sa revanche. A cette année de l'Espagne. 1992.
Et 500 ans de découverte de l'Amérique. L'ébullition de mes propres racines.
J'avais manqué Barcelone, je ne manquerais pas Séville.
Nous embarquons une amie de lycée, et nous voilà partis.
Madrid comme première escale. Où j'étais déjà passé quelques fois.
J'ai le souvenir du Musée du Prado. De la Plaza Mayor majestueuse.
De la virée à Tolède qui m'a ému. Sur les traces du Greco. Encore la peinture.
Quand ce pays en a le génie. La lumière et les paysages. Et l'odeur entêtante.
Jusqu'aux amandiers en fleurs et aux silhouettes de taureaux.
Alors que nous pénétrions sur les terres andalouses que je n'avais jamais foulées.
Séville et trois jours dans un bain surréaliste au cœur de l'humanité entière.
Entre les ponts sublimes de Santiago Calatrava, merveilleux architecte valencian
dont le monde découvrait le talent et la griffe, nous étions plongés autre part,
dans ce parc improbable où se côtoyaient toutes les nations et tous les continents.
J'étais ivre de ce mélange pacifique, joyeux, comme on n'en trouve que dans les fresques
de réalisme socialiste soviétique ou les illustrations de brochures des Témoins de Jéovah,
bouleversé à l'image possible d'un monde fini, d'entente et de paix universelles.
Je voyais de mes propres yeux de vrais Mexicains, de vrais Japonais, de vrais Canadiens,
de vrais Egyptiens, de vrais Russes, de vrais Indiens, circulant paisiblement, l'air béat,
dans les allées, sous une chaleur d'une sensualité féroce, où j'étais plus impressionné
par les gens, touristes venus des quatre coins de la planète, que par les pavillons,
avec cette certitude, exaltée aussi bien par l'olympisme, que l'humanité est belle,
intelligente, capable du pire comme on sait, mais aussi du meilleur.
J'étais dans le meilleur. Les yeux écarquillés. Désarmé. Euphorique.
Ces trois jours comptent et restent parmi les plus beaux de toute mon existence.

L'amie embarquée devait rentrer à Perpignan.
Nous avons poursuivi sans elle dans les rues de Séville qu'il fallait découvrir.
Le Guadalquivir. Le fleuve mythique. Rampe de lancement de bien des conquêtes.

La Tore de Oro voluptueusement mauresque. Répondant à l'autre rive de la Méditerranée.
Une silhouette fantastique associée à des images plus récentes qui ont su la parfaire.
Et j'exprimais le désir d'arriver à Cadix. Pour un seul homme. Manuel de Falla.
J'en imposais souvent la musique dans la voiture. Ce qui ne déplaisait pas à ma mère.
Quand nous frôlions l'overdose d'espagnolades. Le Tricorne sur ces paysages. Ton sur ton.
Lorsque, entre Cordoue et Grenade, je m'arrachais les tripes à m'enraciner dans ma péninsule.
La corrida et la place émouvante de Ronda. Le vin de Jerez de la Frontera. Tout était réuni.
Et nous allions prendre une adresse, au cours de ce voyage, où nous retournerions.
Où nous sommes retournés l'année suivante. Et celle d'après. Et puis une dernière.
Face aux côtes marocaines. La porte de Gibraltar. La porte de ma civilisation.
La mer et le berceau de tout mon être. D'ici à Haïfa. Ma langue. Ma chair. Mon âme.
Où je portais mes yeux, heureux entre deux rives, ma mère à mes côtés.
Ses dernières années. La retraite fabuleuse. Manuel de Falla. Picasso. Malaga.
L'Alhambra. Les jardins du Généralife. Où mes sens étaient partout attisés.
Le ferry pour Tétouan. Maman et son foulard pour se couvrir la tête.
Pour un dernier voyage. Quand elle ne le faisait pas avec cette perruque.
Que je trouvais ridicule. Et que je détestais. Traverser le détroit. La lumière aveuglante.
Le port de Ceuta. Les colonnes d'Hercule. Le monde fini. Complété. Unifié.
Pour me finir un peu. Me terminer moi-même. Au moment d'être adulte.
Quand il faudrait l'être par la force des choses.
Marbella et Séville. L'eau salée. Le Xérès. Un verre de Malaga.
J'ai vingt ans. Vingt-et-un. Et vingt-deux. Puis plus rien.
Je ne suis plus personne. Je suis mort à Toulouse. A l'âge de 23 ans.
Ou bien je suis pinèdes, sable rouge et taureaux. Manuel de Falla.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Nirvana

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Fatigués mais tranquilles.
C'est un luxe. Notre Rolls-Royce.
Tu es à côté de moi et la mer s'est calmée.
Cette fois, ce ne sont pas deux photos que je caresse.
Mes doigts entre tes doigts. Tes cils entre mes cils.
Je suis vidé sans être vide. Quand je suis plein.
Et complet avec toi. Ou plus grand que moi-même.
Ma bouche est pleine de ta bouche. Ma peau est pleine de ta peau.
Je compte double. J'ai pris du poids. De l'épaisseur. La pesanteur.
Mais voilà que je flotte dans la pièce. Dans un silence de pénombres.
Je suis confiant. Je suis serein. Je n'en ai pas l'habitude.
Tes doigts entre mes doigts. C'est une seule main. Un seul bras. Un seul corps.
Qui s'enroule dans les draps. Qui se recroqueville. Qui se déploie.
Je ne suis complet qu'avec toi.
Fatigués mais tranquilles.
Qu'il est doux le repos. Qu'elle est belle notre île.
C'est la plage et l'été. Le soleil aux paupières.
La permission de ne penser à rien sans craindre le vertige.
La chaleur au visage. Le murmure des vagues. Et je peux respirer.
Le vide et l'inaction ne m'épouvantent plus. Je peux juste exister.
Etre là. Ressentir. Arrêter de me prendre la tête, calculer, réfléchir.
Je ne pense à rien. Absolument à rien. Sans me sentir coupable, idiot ou inutile.
Fatigués mais tranquilles.
Qu'il est bon d'être heureux.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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De Mister Clean à Liberace

Publié le

Les travaux en bas sur le parvis. La tramontane par-dessus.
Les mains dans les détergents, je suis bon pour faire le ménage.
Comme si je n'avais que ça à faire. Mais je n'ai pas de personnel voyez-vous.
L'appartement est petit mais peut vite virer à l'écurie. La porcherie peut-être.
A la poussière qui s'engouffre dans le canyon de ma rue et enveloppe ma façade.
Je n'ai pas une femme pour étendre le linge, quand je me contenterais de réparer les vélos
et remplacer les ampoules du salon. Je vide la machine moi-même. Comme un grand.
Je remplirai aussi ma déclaration de revenus pour les impôts. Ce qui sera vite fait.
Mais toujours au dernier moment puisque c'est comme ça que j'ai toujours fonctionné.
Je n'ai pas fait les carreaux depuis mille ans. Je m'occupe du miroir de la salle de bains.
Les éclaboussures de dentifrice. Les traces de calcaire. Comment peut-on vivre ainsi ?...
Je peux penser à autre chose. A ce que je vais écrire. A ce que je veux défendre.
Quoi ?... Quelle bande de cons. Liberace est présenté à Cannes. C'est très bien.
Sur France 2, sur D8, la même connerie. La même mauvaise foi.
" Hollywood ne l'a pas produit parce que trop gay... " Oui. En effet.
Mais de quoi est-ce qu'on parle ? Qui veut laisser penser qu'Hollywood est devenu puritain ?
C'est un calcul financier, pas une posture idéologique. Que veulent-ils nous faire croire ?
Ils ont considéré que la cible était trop étroite, pas qu'il était indigne de voir des folles à l'écran.
Faut-il rappeler que l'Amérique a digéré Harvey Milk et Brokeback Mountain,
avec dans ce dernier deux cow-boys amoureux l'un de l'autre dans un film grand public,
quand la figure du cow-boy aux Etats-Unis est la quintessence de la virilité américaine ?
A l'heure où même les Scouts US annoncent qu'ils acceptent les gays dans leurs rangs,
qui sont ces éditorialistes ou animateurs qui veulent nous convaincre de telles conneries ?
Quand à Hollywood, les Libéraux et Démocrates ont toujours été majoritaires.
Si les Studios ont dit non c'est parce qu'ils n'ont pas cru à la rentabilité du projet.
A un moment où ils se concentrent sur des projets plus faciles pour résister à la crise.
Et c'est cela sans doute qu'il faut observer, condamner ou regretter.
Pas cette idée stupide que le cinéma hollywoodien serait devenu frileux ou prudent
dans une Amérique devenue homophobe. D'autant que le film existe.
Et que, de surcroît, il a été produit par la chaîne de télévision américaine HBO.
Et tant mieux si la France le distribue et lui fait un bon accueil. Où est le problème ?...
Je frotte mes sanitaires avec mon éponge Scotch-Brite, en ruminant ma mauvaise humeur.
Avec un agacement puéril qui participe à l'efficacité de mon nettoyage.

Bien-sûr, à Lady Gaga comme à Desperate Housewives, on voit bien l'étendue
du politiquement correct américain, sauf si l'on veut absolument réduire ce pays
à ses Amish, ses Mormons, et les allumés extatiques d'une Bible Belt rurale.

Spring Breakers de Harmony Korine. C'est aussi l'Amérique les enfants.
Audrey Pulvar, à propos de Liberace, se réjouit : " heureusement que la France
aime les auteurs... " et ce sur le plateau du Grand 8, ce qui me fait bien marrer,
quand l'émission est une adaptation directe, clé en main, un copier-coller intégral
du talk show The View de Barbara Walters programmé depuis 15 ans sur la chaîne ABC.
En vidant un bouchon de Monsieur Propre sur le tour du lavabo,  je ronge mon os.
En effet, en France, nous aimons tellement les auteurs que nous importons les concepts.
Nous les aimons tellement que nous les laissons sans réagir se faire broyer par internet,
quand aucune convention avec les réseaux sociaux et les fournisseurs d'accès,
les sites de partage de vidéos et de musique, n'est âprement négociée pour les soutenir.
Ma salle de bains est petite. Douche. Lavabo. Chiottes. J'en ai fait le tour.
Les sanitaires brillent enfin à nouveau. Et je retrouve un peu de mon humanité.
Je vais pouvoir ressasser mon amertume en passant la serpillière dans le bureau.
Sur les tergiversations qui ont accouché de lois Hadopi parfaitement débiles,
qui n'ont eu de cesse de laisser à l'abri ceux qui exploitent les produits culturels,
profitent de tous les contenus disponibles sur internet sans rémunérer qui que ce soit.
Je brique l'appartement. Puisqu'il faut bien que je le fasse. Avec un regain d'énergie.
La tramontane souffle sur mes braises. Elle prend la tête. Mais n'est pas inutile.
Puisqu'elle chasse les nuages. Nous exempte de subir la grisaille et la pluie.
Quel mois de mai de merde. Qui avait pourtant si bien commencé.
Je m'accorde une pause. Un café. Avec la satisfaction du travail bien fait.
Quand je me fous de ce qu'on a pu dire sur Liberace à la télévision française.
Je vais pouvoir retrouver mon fauteuil et mon ordinateur. Passer aux choses sérieuses.
Et écrire en est une. Puisque c'est mon métier.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Réveil d'une sieste

Publié le

Fêter ses trois ans n'est pas une mince affaire.
Dans son petit lit, on se réveille de sa sieste les cheveux en pétard.
Les yeux encore plein de sable quand papa ouvre le store de la chambre.
La tramontane fait trembler l'immeuble. Les nuages s'effilochent au galop.
Je reste sur le pas de la porte. Papa va aller travailler. Maman n'est pas encore rentrée.
Il m'arrive encore d'être baby-sitter. Ce qui restera pour moi une expérience sans pareille.
Commencée avant que le pays ne s'agite et ne s'abîme dans des débats ulcérés sur la famille.
Pour moi qui n'ai jamais éprouvé le besoin de me marier ni de faire des enfants,
cela m'avait permis d'abord de mieux comprendre ce que vivaient au quotidien
les amis proches qui avaient fait des choix contraires.
Ensuite, évidemment, il y avait l'émerveillement, sur la durée,
à observer le développement d'un petit d'homme, mois après mois, année après année,
quand j'ai été souvent bouleversé par les manifestations intuitives de l'intelligence.
Enfin, bien sûr, il y a eu l'installation d'une complicité, d'une affection, d'un attachement,
pour ces petits individus, qui sont entrés dans ma vie, autant de personnalités trempées,
que je serai heureux de revoir dans dix, vingt, trente ans peut-être.
Quand leurs parents sont tous des amis indéfectibles que je ne perdrai jamais.
Charlotte, debout sur ses jambes encore potelées, fronce les sourcils face à tant de lumière.
Son fifi est arrivé. Qui la qualifie gentiment de petite vieille en la félicitant.
C'est que le fifi, et c'était un hasard du calendrier, trois ans plus tôt,
était revenu de Paris à temps pour sa naissance, et a été présent depuis qu'elle est au monde.
Je regarde la frimousse de l'enfant mal réveillée, elle me montre trois doigts d'une main
pour m'indiquer son âge, et je frémis en pensant que le temps de mon retour à Perpignan
est déjà celui d'une vie entière.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Enfin le vin de messe

Publié le

Au bout de la rue, le ciel est trop clair mais mes yeux la distinguent.
Elle me saute au visage comme une hostie entamée d'une bouchée, presque pleine.
Je souris avec une envie de fondre dans un torrent d'émotions toutes contraires.
Comment fais-tu pour tenir la distance ? Comment est-ce que je fais. Est-ce que je sais...
La lune en plein jour. Au fond de la rue. Qui revient dans sa ronde. A sa place.
Je suis dans l'épaisseur de l'air de Hong Kong et son humidité crasse.
J'ai 27 ans. Je ne sais pas que tu existes quelque part sur la terre.
Cela m'avait-il empêché d'être heureux ? Je vivais au Québec. Je voyageais beaucoup.
Mais ne savais rien du bonheur d'être aimé et d'aimer comme je t'aime.
Je descends d'un autobus à St-Bernard-de-Lacolle à la frontière américaine.
Présenter mes papiers. Comme chaque fois que j'allais à New York depuis Montréal.
Une histoire d'amour. Encore une. Quelqu'un qui n'était pas libre. Qui avait une famille.
Un coup de foudre. Le monde a basculé. Quelques mois avant la chute du World Trade Center.
On ne peut pas avoir une relation avec une personne mariée. Pourquoi faire ?
Je me suis assis sur mes principes. Et dans un autobus Greyhound. J'étais tombé amoureux.
Une nuit à Chelsea. Il fallait que j'y retourne. J'ai pris mon passeport. Sur un coup de tête.
La tête qu'on m'a coupée, à la frontière. Je ne suis pas remonté dans l'autobus.
On m'a crevé le cœur. Les bureaux de l'immigration. Impossible d'entrer sur le territoire.
De rejoindre mon amour à Manhattan. Qu'est-ce que je fabriquais au juste ?...
Il ne faut pas avoir de relations avec une personne mariée.
Que j'allais retrouver à Paris. Puisqu'il y avait une revanche à prendre.
Une deuxième chance. Que je n'ai pas prise. Je ne savais pas que tu existais.
J'étais jeune et je ne pouvais pas partager. Je ne pouvais pas endurer la distance.
Mon appétit d'ogre exigeait que la personne choisisse. Et c'est moi qui ai choisi.
Me griffant les jambes et les bras aux orties. M'écorchant les genoux. Dans mes barbelés.
La rage d'aimer. De vouloir être aimé. Ma mère dans les gradins du Hollywood Bowl.
La lune au-dessus des collines de Los Angeles. Encore elle. Pour bénir des retrouvailles.
Avec la femme que j'avais perdue et que j'avais cherchée à l'autre bout du monde.
Manuel de Falla... Des plages de Cadix à celles de Malibu. Et sur Sunset Boulevard.
L'Espagne sur le Pacifique. L'Andalousie californienne. Le chignon de ma mère.
Ses yeux gris dans les miens. Quelque chose de kabyle. La nuque dégagée.
Je ne savais rien du bonheur. J'étais juste égaré. Alcoolique. Orphelin.

Barcelone en été. C'était le seul Eden.
Le paradis terrestre. Que je m'épuise en vain à vouloir reconstruire.
Celui de mon enfance. L'amour omniprésent et inconditionnel.

L'enfant était aimé, admiré, sollicité, encouragé. Le sourire solaire.
Quand mon visage rayonnait simplement des lumières qu'il recevait du monde.
Je les réfléchissais. Comme la lune dans le ciel. N'en étais pas la source.
Avant les turbulences qui étaient prévisibles aux abords d'un autre âge. La sexualité.
Avec laquelle la nuit imposait ses noirceurs et de nouveaux contrastes.
Pouvais-je savoir que je fouillais la terre pour trouver tes empreintes ?
Sur la route d'Argelès... Ivre au volant en rentrant du Playa à insulter mes chances.
A ruiner ma santé et provoquer la mort avec une jubilation de connard désoeuvré.
J'ai bu jusqu'à Bordeaux. Et Montréal. D'une rue Ste-Catherine à l'autre.
Des deux côtés de l'Atlantique. A chercher une bouche où porter mon goulot.
A chercher des mains pour malaxer mon sexe, en tirer quelque chose.
J'ai vomi le plaisir. Je cherchais autre chose. Quelque chose de pur. De brillant.
L'absolu de confiance. Me donner à quelqu'un. Rêver d'être à quelqu'un.
Il fallait choisir. C'est ta famille ou moi. Comment avais-je pu exiger un tel choix ?
Aux erreurs de timing, je vidais mon whisky. C'était perdu d'avance.
Paris nous fut fatal. Loin d'une marche nocturne. D'un baiser à Times Square.
Aux erreurs de casting, je vidais la bouteille.

La lune à Perpignan. Au bout de la rue de la Révolution Française.
Elle brille à peine, mais je la vois. Sur le ciel bleu. Puisqu'il fait jour. Puisqu'il fait beau.
Elle sera pleine bientôt. Et je te mordrai les mollets. Les cuisses. Et deux lèvres humides.

Où je boirai ton âme à m'en bourrer la gueule. Ivre de ton amour et de ta perfection.
Te serrer dans mes bras à m'en briser les jambes. A m'en briser les os.
Mes côtes céderont. Sans m'effondrer pourtant. Quand je serai en toi. Que j'aurai pénétré.
Encastré dans ton corps. Au plus près de toi-même. Jusqu'à devenir nous.
Je te veux. Et j'en pleure à la beauté du monde que tu rends acceptable.
Au parcours de ce gosse qui a cherché la lumière dont on l'avait privé.
Le bonheur est ce soir un mal insupportable. Que ton étreinte seule parvient à soulager.
Je regarde deux photos sur mon ordinateur. Et trouve une expression de l'enfant que tu étais.
Et celui que je suis veut jouer avec toi, apprendre à te connaître, et cherche à t'amuser.
Il cherche à te faire rire. Il aime t'entendre rire. Il aime être avec toi.
La lumière qu'il diffuse ne vient pas de lui. Il te renvoie la tienne. Qui est éblouissante.
Captivé, je regarde les traits que je connais par cœur et qui font un visage.
C'est le portrait-robot de l'enquête d'une vie. Les pommettes et les joues. Et l'arête du nez.
L'espace entre les sourcils. La forme des yeux. J'allonge les cils sous la mine du crayon.
Pour égaler les tiens qui sont deux accents graves qui n'en finissent pas.
Bouleversé par ce sourire qui m'est adressé comme si tu me reconnaissais encore.
Aussi franc qu'à ton premier regard, au jour de la rencontre.
Je dessine la mâchoire et la lèvre inférieure. J'aligne des dents blanches.
Quelques grains de beauté. A cet air juvénile qui désarme le diable et ses troupes humaines.
J'avais attendu toute ma vie. Dans le jardin de Bompas aux crépuscules de juin.
Dans le bus cafardeux qui menait au collège. Sur les bancs de la fac. Dans les boîtes de nuit.
J'avais un seul visage au crayon à papier. Une peau. Une voix. Une raison de vivre.
Au bar du Unity, au hublot de l'avion, dans les chambres d'hôtel, au bord de la piscine.
J'attendais que la lune exauce mes trois vœux qui étaient tous le même.
Il fallait que je boive pour noyer ce délire, ce rêve de gonzesse, ce désir romanesque.
Quand je ne pouvais croire qu'être heureux fût possible en étant amoureux.

Je regarde l'écran et je brille. Comme tes yeux qui semblent me regarder.
Et je me dis que tu es la plus belle chose du monde. Et je n'en reviens pas.
Aux lunes égrenées, j'ai oublié Sydney et Bali, Istanbul et Paris.

L'autobus au milieu de nulle part. St-Bernard-de-Lacolle.
J'ai oublié ces vies que j'ai vécues sans toi. Qu'il fallait traverser.
Tout ce qu'il y a eu de torpeurs et d'ennui, de plaisirs dérisoires et de mutilations.
J'ai oublié l'été où j'ai touché le fond. Où je n'aurais pas simplement voulu mourir.
Mais pire encore, n'avoir jamais vécu ni existé.
Une chose que même le suicide aurait été impuissant à résoudre.
Dans cet appartement où je me suis écroulé ne me nourrissant plus.
Où je ne voyais plus d'issues. Convaincu que j'étais. Que j'avais fait mon temps.
Et grillé mes cartouches. Que, de cette vie sur terre, le meilleur était déjà derrière moi.
Quelle folie mon amour. Quand j'étais à quelques mois de te trouver seulement.
Quel drame cela aurait été que je me fiche en l'air si près de la rencontre.
Un gâchis pathétique et absurde comme je l'aurais aimé jeune homme.
Il fallait que j'en passe par là pour m'extirper d'un monde qui m'avait dévoré.
Où j'avais fini par étouffer de mes propres mains l'enfant que j'ai été. Celui que j'ai trahi.
Il n'en restait plus rien. J'avais perdu la route de Barcelone. Le goût pour le miracle.
Celui pour la fête et l'amitié. Celui pour les autres. Perdu le goût de moi.
Que tu allais me rendre. D'un seul regard dans la rue. Sur la place Molière.
Que je retrouve sur deux photos ouvertes sur l'écran qui me révolutionnent.
L'électrochoc. Le bouche à bouche. Un regard. Le coup de foudre.
Et ce sourire pour mettre le feu aux poudres. Le Mont des Oliviers.
Ai-je rêvé tout ça ?...
J'ai croqué dans la pomme. Ce n'est pas une hostie ni un croissant de lune.
L'arbre de la connaissance. Et le jardin d'Eden. Mon émancipation.
Barcelone de l'enfance mais en mieux puisque tu n'y étais pas,
parce que nous sommes adultes, et que je n'avais pas idée de ce bonheur que c'est
d'avoir eu mille vies pour arriver à toi, les réconcilier toutes et leur donner un sens.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Nation européenne

Publié le

L'Europe n'a toujours pas ses réseaux de télévision comparables à CBS et NBC.
Eric Zemmour et d'autres rappellent qu'il n'existe pas de nation européenne.
C'est un fait. Lorsque nous n'avons même pas entre nous les mêmes intérêts économiques.
Et je suis de ceux qui pensent que cette nation doit émerger tôt ou tard,
si les peuples d'Europe espèrent renouer avec la croissance et la prospérité,
quand il faut pour cela être capable de peser face à l'Amérique sans doute,
mais aussi face à l'Inde et à la Chine et à leurs monstrueuses démographies.
Même à 27, avec 500 millions d'habitants, nous sommes des nains.
Et ce n'est pas Pékin qui défendra pour nous nos modèles sociaux.
Quels que soient les sujets, de la dette à l'environnement, de l'industrie au commerce,
en passant par l'exception culturelle, si chaque Etat est en mesure de faire ses comptes,
de gérer son budget, aucun ne peut plus garantir sa souveraineté en s'isolant.
Même militairement, d'autant plus à l'heure des restrictions, un pays seul, en Occident,
ne peut plus agir sans alliances et sans coopérations, lorsque faute d'armée européenne,
l'OTAN reste une structure providentielle, même dans l'opération française au Mali,
quand on sait l'appui logistique américain, avec des moyens de transport aérien,
de ravitaillement et de renseignement.
A la globalisation accélérée avec la démocratisation d'internet à l'aube des Années 2000,
d'une part, et le glissement confirmé du centre du monde de l'Atlantique au Pacifique,
par-dessus le marché, si j'ose dire - ce qui ne serait pas un vain jeu de mots -
que proposent Eric Zemmour, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen,
et avec eux tous les opposants au fédéralisme européen ?
Si je regrette avec eux le recul de la démocratie et de notre souveraineté,
à quelle échelle au juste pensent-ils pouvoir les reconquérir ?

Je ne suis pas un bourgeois installé, à l'abri, formaté par de grandes écoles,
ni un héritier, protégé par une fraternité ou une corporation,
et si je ne suis pas fils d'ouvrier non plus, je ne suis pas intellectuellement,

ni idéologiquement par voie de conséquence, conditionné par la Social-démocratie
ni tout ce qui est associé rapidement pour faire simple à la pensée unique.
Je ne suis pas un militant du fédéralisme par atavisme ou par procuration,
parce que je serais idolâtre des Etats-Unis ou de Jacques Delors.
Comme Zemmour qui semble très attaché à la réalité des choses, j'essaie de m'y tenir,
observe avec lui et quelques autres les dérives, la précarisation, la paupérisation,
le recul de l'Etat et de la laïcité, celui, tout aussi insupportable, de la démocratie.
Et c'est parce que je regarde avec eux cette glissade générale au fil de décennies de crises
- quand, pour être né en 1973, je n'ai connu que ça - que j'en arrive à la conclusion
que nous n'avons pas d'autres solutions - à moins de préférer celle de la guerre -
que d'organiser le continent pour espérer faire valoir nos droits et nos valeurs.
Si les opposants à l'Europe prétendent être conscients et lucides, voir les choses en face,
ils concèderont sans doute que l'économie et le marché ont changé d'échelle,
lorsque nos institutions politiques ne l'ont toujours pas fait.
Il est aisé de comprendre que la politique ne peut donc pas contraindre la finance,
puisque cette dernière peut s'ébrouer librement dans une sphère inatteignable,
hors-sol, où même Washington peine à lui imposer des réformes et des obligations.
Face à ces sociétés et monopoles internationaux, qui, à l'abri de l'impôt et de la solidarité,
sont de fait comparables à des mafias, constituant des circuits parallèles,
prendre les fourches serait vain quand nous n'avons pas les adresses,
qu'il n'y a plus de château de Versailles à assiéger, que les têtes à couper sont inconnues,
et que la violence finirait de nous achever à force de coups d'épées dans l'eau.
La solution n'est qu'une volonté farouche de rendre son pouvoir à la politique et au droit.
Rendre les moyens aux Etats de corriger les aberrations, à commencer par les inégalités,
et cette soif de reprise en main des fonctions régaliennes que nous partageons tous,
y compris avec Zemmour, Mélenchon ou Marine Le Pen, quand tout nous échappe, en effet,
ne peut être étanchée qu'avec l'union effective des forces publiques de toute l'Europe.

Même sur les questions de flux migratoires chères à certains,
sur les questions de protectionnisme économique ou d'identités nationales,
il n'y a qu'à l'échelle du continent que nous pourrons défendre nos acquis et nos combats,

quand on voit, au monopole de Google sur internet par exemple, que la culture, aussi,
est un secteur pillé par les logiques naturelles de la mondialisation et ses concentrations.
Seule la politique peut imposer au marché. Et si Paris est trop faible, passons à Bruxelles.
Mais pas en proue d'un vaisseau fantôme qui est un simulacre d'organisation politique.
Lorsque l'Europe n'est qu'un marché commun, que nous laissons sans tête et sans voix.
J'entends des responsables politiques désigner le modèle fédéral comme responsable,
et je dois me pincer. Pardon ? Un modèle fédéral ? Où ça ? De quoi est-ce qu'on parle ?
Où les souverainistes et nationalistes français ont-ils vu un système fédéral en Europe ?
Avons-nous un Président européen élu au suffrage universel ? Avons-nous un Sénat ?
Avons-nous un exécutif connu en position de nous rendre des comptes ? Un gouvernement ?
Avec le système actuel, où le budget européen est alimenté par contributions des Etats,
l'Union Européenne est au mieux un organisme international de type FMI,
qui certes, ne fait pas que de mauvaises choses, mais qui n'est pas démocratique.
Et, pour information aux leaders politiques français qui ne sont pas des imbéciles
mais seulement de mauvaise foi, il n'y aura pas de système fédéral sans un impôt européen,
et sans représentation du peuple pour le gérer, ce qui est la base de la démocratie.
No taxation without representation. Et sans impôt, pas de politique.
Quand la politique consiste à savoir à qui on prend de l'argent et à qui on le redistribue.
Le fédéralisme n'est pas le système mis en place en cinquante ans de construction européenne.
Le fédéralisme, c'est la démocratie. Savoir qui on met à sa tête pour gérer l'argent public.
Il faut pour cela des institutions simples, lisibles, visibles, et le recours aux suffrages.
300 millions d'Américains choisissent le chef de leur exécutif et leur gouvernement.
Quand il y a autant de différences entre un Texan et un Californien, sur quatre fuseaux horaires,
qu'entre un Letton et un Portugais. Où et quand a-t-on vu une Europe fédérale ?

La nation européenne, en effet, n'existe pas et n'a jamais été encouragée.
Quand elle ne fait évidemment pas les affaires de la finance mondialisée.
Pourtant, des millénaires de vie commune ont dû créer sans doute sur le vieux continent,

aux guerres comme aux paix, aux mariages comme aux empires,
aux migrations comme aux échanges, ce qui ressemble à une civilisation,
et assez de relations intimes, d'alliances en contentieux, de mélanges en rivalités,
pour comprendre que les Anglais, les Allemands, les Français, les Espagnols,
quand un Eric Zemmour semble si bien connaître l'Histoire, ont un même destin.
Certes, les intérêts de ces pays peuvent être divergents, pour certains d'entre eux,
mais c'est le cas aussi, je le rappelle aux souverainistes, entre régions françaises,
quand la France a dû précisément fédérer des nations et des peuples aussi différents
que ceux de la Bretagne et du Pays Basque, de l'Alsace et de la Catalogne pour faire un Etat.
Ce que Zemmour vénère de notre pays, avec son modèle républicain d'assimilation,
consiste précisément à faire nation malgré nos différences et nos spécificités.
S'il a compris la nécessité pour la France, de faire passer, notamment avec la laïcité,
l'intérêt général avant l'intérêt particulier, les lois de la République avant la tradition
et les convictions de chacun, il tient le raisonnement qu'il nous faut pour l'Europe.
Le fait d'être français ne l'empêche pas d'être l'homme qu'il est, avec son histoire,
sa culture, ses origines, ses idées, quand au contraire, l'Etat garantit deux choses :
sa sécurité et sa liberté. Liberté d'entreprise. Mais aussi de parole et de conscience.
C'est le système de valeurs des Lumières du XVIIIème siècle, que l'Europe, et la France,
partagent avec les Etats-Unis, malgré des différences d'appréciations d'un continent à l'autre.
Eric Zemmour doit donc pouvoir conceptualiser le fait que, si nous avons réussi, chez nous,
à faire nation en France, avec autant de cultures régionales aussi fortes que différentes,
autant d'apports de cultures étrangères, assimilées au cours des méandres de l'Histoire
et de flux migratoires - choisis comme subis - c'est que faire nation est une volonté,
que ce n'est pas une donnée originelle héritée d'un état naturel immuable.
Zemmour a le droit de ne pas vouloir faire nation avec des Anglais et des Polonais,
mais qu'il ne prétende pas que la nation européenne, si elle n'existe pas encore,
est une utopie impossible à finaliser, au prétexte que Napoléon s'y est cassé les dents.

L'idée de réseaux audiovisuels européens n'est pas un détail périphérique.
La culture de masse que transmet la télévision - et pulvérisée par internet -
est un ciment aussi solide qu'une langue pour constituer et sauvegarder une nation.

Si l'on veut avoir ne serait-ce que la conscience d'une communauté de destin
entre des Italiens et des Danois, entre des Bulgares et des Irlandais,
il faut que nous nous regardions, il faut que nous nous écoutions,
et éventuellement commencer, enfin, par faire connaissance.
Quand, dans l'état actuel des choses, nous ne savons même pas ce qui nous rassemble
et ce qui nous divise, ce que nous avons en commun et ce qui nous distingue.
Quand l'honneur de l'idéal européen fut, au lendemain du traumatisme de la Shoah,
de la force de frappe de la bombe atomique, et d'un conflit particulièrement atroce,
de vouloir faire nation autrement que par la guerre, comme ce fut si souvent le cas,
dans l'Histoire du continent, comme dans l'Histoire de France.
Décliner est un choix possible. Nous ne sommes pas obligés de vouloir autre chose.
Sauf que nous devrons prendre nos responsabilités et en assumer les conséquences.
Mais si nous voulons nous battre pour nos valeurs, nos cultures, nos emplois,
donnons-nous les moyens de le faire.
Etre fédéraliste, madame Le Pen, n'est pas être européiste ou mondialiste.
C'est tout le contraire. C'est être patriote. En plus d'être démocrate.
Et ces mots devraient vous dire quelque chose.
Quand vous me trouverez à vos côtés pour reconquérir nos souverainetés perdues.
Pour défendre l'industrie, la production, la culture et le génie français.
Comprenez qu'être fille de vos parents n'empêche en rien d'être la mère de vos enfants.
Que vous pouvez être l'un et l'autre sans y perdre votre âme et votre identité.
Quand c'est la somme de ce qui vous distingue qui fait votre personne.
Si je peux être à la fois catalan et français, je peux aussi être européen.
Quand nous sommes aussi bien citoyens d'une ville, d'une région, que d'un Etat.
Et aux yeux des Chinois comme des Indiens, nous sommes déjà européens.
Et c'est parce que j'aime la France et les Français que j'en appelle à l'action et à la résistance,
en nous mobilisant contre les pressions internationales qui nous asphyxient.
Ce n'est pas en quittant la zone euro que nous retrouverons notre souveraineté.
C'est en lui donnant un gouvernement démocratique.

Que le Front de Gauche comme le Front National m'expliquent.
Comment on fait pour faire plier les paradis fiscaux les uns après les autres,
comment on fait pour casser le monopole américain d'internet,

pour faire payer des impôts aux sociétés pétrolières ou contrôler les filières industrielles,
la traçabilité, les délocalisations, le dumping social, sans un pouvoir politique.
Comment on fait pour se libérer du poids de la dette. On le fait seul ?
En abandonnant le navire européen ou en en reprenant les commandes ?
L'abandonner revient à abandonner nos ouvriers et nos artisans,
nos artistes, nos agriculteurs, nos créateurs d'entreprises et nos chercheurs.
Quand il serait coupable de laisser notre continent aux seules mains de la finance mondialisée.
Si nos leaders français veulent être responsables, qu'ils se retroussent les manches,
quand refuser la construction fédérale est un renoncement. Ni plus ni moins.
Zemmour et bien d'autres peuvent renoncer. Ils ont le droit.
Mais qu'ils soient honnêtes intellectuellement sur ce point.
La France doit retrouver confiance en elle-même, et si elle a confiance en ses propres atouts,
qui sont nombreux, elle ne craindra pas de disparaître dans une union fédérale,
quand elle disparaîtra plus sûrement toute seule dans le nouvel ordre mondial.
J'entends le vœu de François Hollande, au sujet d'un gouvernement économique
pour la zone euro, quand on peut se demander comment cette zone a pu s'en priver jusqu'ici.
Quand c'est la moindre des choses. Et qu'on est loin de la gouvernance continentale espérée.
Cette proposition, faite avant lui par Sarkozy, sera-t-elle suivie de faits ?
Quand de puissants lobbies exercent leur pouvoir sur des forces dispersées ?
Pour ma part, je ne renonce pas. Quitte à pisser dans un violon, je ne désarme pas.
Je suis sûr de la France et de mes Français comme de notre vieille Europe.
Je ne pense pas hégémonie ou rayonnement, mais simplement bonheur des peuples.
Qui est un droit fondamental pensé dès le XVIIIème siècle.
Et il ne serait pas incohérent qu'il soit défendu par ceux qui l'ont conçu.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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