Xérès
Séville. L'Exposition Universelle. 1992.
Ma deuxième nièce vient de naître. Mon grand-père de mourir.
A ce chassé-croisé, je manque, ironie du sort, les Jeux Olympiques de Barcelone.
Quand j'y passais invariablement toutes mes vacances d'été.
Le jeune homme de 19 ans veut sa revanche. A cette année de l'Espagne. 1992.
Et 500 ans de découverte de l'Amérique. L'ébullition de mes propres racines.
J'avais manqué Barcelone, je ne manquerais pas Séville.
Nous embarquons une amie de lycée, et nous voilà partis.
Madrid comme première escale. Où j'étais déjà passé quelques fois.
J'ai le souvenir du Musée du Prado. De la Plaza Mayor majestueuse.
De la virée à Tolède qui m'a ému. Sur les traces du Greco. Encore la peinture.
Quand ce pays en a le génie. La lumière et les paysages. Et l'odeur entêtante.
Jusqu'aux amandiers en fleurs et aux silhouettes de taureaux.
Alors que nous pénétrions sur les terres andalouses que je n'avais jamais foulées.
Séville et trois jours dans un bain surréaliste au cœur de l'humanité entière.
Entre les ponts sublimes de Santiago Calatrava, merveilleux architecte valencian
dont le monde découvrait le talent et la griffe, nous étions plongés autre part,
dans ce parc improbable où se côtoyaient toutes les nations et tous les continents.
J'étais ivre de ce mélange pacifique, joyeux, comme on n'en trouve que dans les fresques
de réalisme socialiste soviétique ou les illustrations de brochures des Témoins de Jéovah,
bouleversé à l'image possible d'un monde fini, d'entente et de paix universelles.
Je voyais de mes propres yeux de vrais Mexicains, de vrais Japonais, de vrais Canadiens,
de vrais Egyptiens, de vrais Russes, de vrais Indiens, circulant paisiblement, l'air béat,
dans les allées, sous une chaleur d'une sensualité féroce, où j'étais plus impressionné
par les gens, touristes venus des quatre coins de la planète, que par les pavillons,
avec cette certitude, exaltée aussi bien par l'olympisme, que l'humanité est belle,
intelligente, capable du pire comme on sait, mais aussi du meilleur.
J'étais dans le meilleur. Les yeux écarquillés. Désarmé. Euphorique.
Ces trois jours comptent et restent parmi les plus beaux de toute mon existence.
L'amie embarquée devait rentrer à Perpignan.
Nous avons poursuivi sans elle dans les rues de Séville qu'il fallait découvrir.
Le Guadalquivir. Le fleuve mythique. Rampe de lancement de bien des conquêtes.
La Tore de Oro voluptueusement mauresque. Répondant à l'autre rive de la Méditerranée.
Une silhouette fantastique associée à des images plus récentes qui ont su la parfaire.
Et j'exprimais le désir d'arriver à Cadix. Pour un seul homme. Manuel de Falla.
J'en imposais souvent la musique dans la voiture. Ce qui ne déplaisait pas à ma mère.
Quand nous frôlions l'overdose d'espagnolades. Le Tricorne sur ces paysages. Ton sur ton.
Lorsque, entre Cordoue et Grenade, je m'arrachais les tripes à m'enraciner dans ma péninsule.
La corrida et la place émouvante de Ronda. Le vin de Jerez de la Frontera. Tout était réuni.
Et nous allions prendre une adresse, au cours de ce voyage, où nous retournerions.
Où nous sommes retournés l'année suivante. Et celle d'après. Et puis une dernière.
Face aux côtes marocaines. La porte de Gibraltar. La porte de ma civilisation.
La mer et le berceau de tout mon être. D'ici à Haïfa. Ma langue. Ma chair. Mon âme.
Où je portais mes yeux, heureux entre deux rives, ma mère à mes côtés.
Ses dernières années. La retraite fabuleuse. Manuel de Falla. Picasso. Malaga.
L'Alhambra. Les jardins du Généralife. Où mes sens étaient partout attisés.
Le ferry pour Tétouan. Maman et son foulard pour se couvrir la tête.
Pour un dernier voyage. Quand elle ne le faisait pas avec cette perruque.
Que je trouvais ridicule. Et que je détestais. Traverser le détroit. La lumière aveuglante.
Le port de Ceuta. Les colonnes d'Hercule. Le monde fini. Complété. Unifié.
Pour me finir un peu. Me terminer moi-même. Au moment d'être adulte.
Quand il faudrait l'être par la force des choses.
Marbella et Séville. L'eau salée. Le Xérès. Un verre de Malaga.
J'ai vingt ans. Vingt-et-un. Et vingt-deux. Puis plus rien.
Je ne suis plus personne. Je suis mort à Toulouse. A l'âge de 23 ans.
Ou bien je suis pinèdes, sable rouge et taureaux. Manuel de Falla.
Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan
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