Il y a dans l'air des parfums que je reconnais.
Avant d'entrer dans Barcelone, déjà, il y a des essences particulières
qui me parviennent alors que j'ouvre des yeux impatients par la vitre de la DS.
Traverser la ville va être une fête intense. Retrouver la densité de la circulation.
Les taxis dans leur peinture jaune et noire. Les rues parfaitement parallèles.
Nous remontons la Carrer d'Arago. Et je cherche quelque chose du regard sur ma gauche.
A chaque rue perpendiculaire. La colline de Montjuïc. La grande roue. Voilà. La voilà.
La grande roue du parc d'attractions où nous irons passer une soirée ou deux.
Et j'en frissonne d'avance. Tant c'est une promesse pour moi du bonheur absolu.
Nous arrivons déjà sur la Place d'Espagne. Qui déroule sa perspective hollywoodienne.
Le Palais National, Trocadero catalan, vestige d'une Exposition Universelle.
Au fond de l'esplanade ouverte par deux campaniles vénitiens.
Nous sortons de la ville. Direction l'aéroport. Direction Castelldefels. Et la maison.
Je ne suis pas triste. Nous ne quittons pas vraiment Barcelone.
Au contraire. Nous arrivons.
Je suis assis dans mon lit. Les épaules bien calées dans un oreiller.
Les mains ouvertes sur mes cuisses. Les genoux pliés. Les yeux fermés.
Je ne sais pas l'heure qu'il est. Peut-être une heure du matin. Il fait nuit depuis longtemps.
L'appartement est dans le noir. Eclairé comme toujours par la seule lumière de la rue.
Je respire profondément. Je suis en plein exercice. Je cherche une transe.
Un chemin pour accéder à mon inconscient. A ouvrir des dossiers dans les archives.
Je compte jusqu'à cinq. Et j'ouvre les yeux. Mes paupières pèsent trois tonnes.
Je compte jusqu'à cinq. Et je m'enfonce plus profondément encore. Dans des images.
Qui deviennent de plus en plus précises.
Cette espèce de similicuir noir de la banquette, un peu cuit par le soleil.
Le large accoudoir central qui se relevait pour s'encastrer et se fondre au dossier,
qui rendait une troisième place possible à l'arrière. Que je baissais pour m'y asseoir.
Entre mon frère et ma sœur. C'était mon siège auto. En hauteur. Et au centre.
Qui dominait l'ensemble de l'habitacle et du pare-brise à l'avant.
Mon père change de vitesse. Le levier latéral est planté dans le bloc du volant.
Il y a le cendrier. L'allume-cigare. A droite, il y a le chignon de ma mère.
Qui regarde la route. La route qui progresse vers les pinèdes de Gavà.
Le jeu désormais consiste à se rappeler à l'avance des différents campings.
Du nom et de l'enseigne délirante des Filipinas. La Ballena Alegre. Las Tres Estrellas.
Autant de repères qui annoncent la fin imminente du périple.
L'échangeur pour sortir de la autopista. Côté plages.
J'inspire profondément. Je sens l'air de la chambre sur mon visage.
Et l'odeur de la pièce a changé. Je sens celle, spécifique, des tapis d'aiguilles de pin.
Elles sont sèches. Dépigmentées. Agglomérées. Leur parfum me submerge.
Je perçois le tabac imprégné dans tout le plastique qui habille l'intérieur de la voiture.
La chaleur étouffante qui ne m'a jamais étouffé. Qui ouvre mes poumons.
Nous roulons vers la station-service et son épicerie, au restaurant de la Pava.
Par la rue intérieure qui prendra très vite le nom de Paseo Tramuntana.
Mes cousins sont déjà sur place. Ont dû arriver de Toulouse la veille.
Ou bien nous sommes les premiers. Ce sera la surprise.
Nous n'avions pas de téléphones portables.
Les portails et les clôtures de maisons cossues dissimulées dans la végétation
se succèdent dédaigneusement des deux côtés de la chaussée de terre battue.
Chaque automobile, plus ou moins prudemment, soulève une poussière de western.
Mon cœur bat à tout rompre. Nous sommes à quelques encablures du paradis terrestre.
" Et tandis que le temps passe... de manière circulaire ou linéaire...
alors que chaque chose, reprenant son contraire ou son semblable... comme si
les causes, les conséquences, tout le rapport entre soi et sa propre nature...
sa condition différente de sa personnalité ou de la personne que l'on croit avoir été...
comme une sorte de repère flottant entre l'expérience et le vécu...
vous entrez plus profondément en transe,
vous entrez plus profondément en vous-même... "
Je t'embrasse mon amour. Quand c'est ton visage près du mien qui me fait respirer.
Dans le rêve maîtrisé que je compose, tes yeux m'enveloppent et me rassurent.
Alors qu'un gamin de huit ans, aux cheveux noirs, longs et bouclés,
aux grands cils recourbés sur des yeux aussi noirs que les tiens,
s'illumine de bonheur au carrefour où il reconnaît l'arche bâtie et blanchie à la chaux
du portail de la maison de la Chinoise, la villa voisine de celle où il se rend.
La longue clôture qui se déroule à la suite est en pierres de taille,
surmontée d'un bandeau ajouré de simples barreaux de métal peints en vert
et doublée d'une haie de sapinettes quelque peu anarchique bien que taillée.
Sur chaque pile du muret, une lanterne blanche. Jusqu'au portail où la DS s'immobilise.
C'est moi qui descends de la voiture. Et je me précipite pour l'ouvrir, ivre de joie.
Comme à son habitude, la serrure force un peu, son métal malmené par la chaleur.
Le bruit que fait le pan de lames régulières en se débloquant sous ma pression n'a pas changé.
Il racle comme prévu une boursoufflure du ciment sur le sol qui n'a pas changé de place.
La chape, travaillée par les racines d'arbres colossaux, résiste comme elle peut à la nature.
Elle se déroule en une longue allée bordée de fusains où, une fois le second battant ouvert,
je peux m'élancer en courant jusqu'à la maison, suivi à distance pas la voiture de mes parents,
comme en tête de la parade du retour des troupes dans la 5ème Avenue.
L'enfant court à perdre haleine en proue de la caravane ou de l'attelage,
traînant l'automobile pleine de valises et de jeux, assez pour quinze jours de vacances,
avant de se jeter dans les bras d'une petite grand-mère à peine plus haute que lui.
Le grincement sec du portail tenait lieu de sonnette, avait prévenu la maisonnée,
et à la porte latérale, celle de la cuisine, par où nous monterions nos bagages,
s'était postée une sœur de maman qui était la maîtresse effective des lieux.
Maria, puisque c'est son prénom, m'embrassait toujours comme du bon pain,
en me couvrant de " mon poussin ", " mon chaton ", et de questions sur le voyage,
avant que le reste de l'équipée ne nous rejoigne avec des sourires de satisfaction.
Je ne sens plus mes mains ouvertes sur mes cuisses. Ni mes pieds dans le matelas.
Je ne suis plus dans mon platane de la rue de l'Horloge. Je n'ai plus quarante ans.
Je reconnais l'odeur du savon dans la cuisine. L'odeur des boiseries. De la maison.
Les stores baissés. Tout le rez-de-chaussée est dans une pénombre rafraîchissante.
Les palmiers envahissent le large bow-window qui achève la salle à dîner.
Comme aux vitraux de l'abside protégeant le chœur de ce temple que je traverse,
en riant, troublant la quiétude du lieu, pour m'engouffrer dans l'escalier inquiétant,
ravi de retrouver les chambres à l'étage, dont la bleue, que je partagerai avec mon cousin.
Je retrouve le laiton d'un ensemble d'appliques murales et de lampes assorti au lustre principal.
Les poignées américaines, rondes, dont on pressait le bouton central pour verrouiller la porte.
La peinture à l'eau des murs. La sangle pour hisser les lattes de bois et dégager la fenêtre.
Faire entrer le soleil. Retrouver la piscine. Et l'odeur poussiéreuse de vieux couvre-lits passés.
J'inspire au plus profond pour retrouver l'essence exacte de cette senteur subtile.
Où il me semble déceler du sel. Quelque chose de poisseux et d'ordre maritime.
Mais qui me révolutionne comme si j'avais retrouvé le doudou de la petite enfance.
La résine des pins. Le vernis. Divers produits pour se protéger des moustiques.
" Et tandis que vos pensées s'accrochent et se décrochent... s'accrochent, et se décrochent...
alors que les pensées créent d'autres pensées, qui se regroupent, s'agrègent,
se constituent dans leurs propres définitions, comme une sorte de retour en boucle,
sur soi-même, au niveau du conscient, de l'inconscient, du surmoi et du ça... "
J'observe, étonné, que la seule violence vécue dans mon enfance,
la seule dont l'intensité a été d'une ampleur traumatique, fut celle du bonheur,
et de l'éveil des sens.
Assis contre mon oreiller, j'entends une voix qui m'invite lentement
à visualiser un lac, et des images défilent dans ma tête à toute allure.
Je cherche dans un classeur énorme une image de lac que je ne trouve pas.
Sous mon pouce, les pages s'effondrent les unes sur les autres sans aucun résultat.
Je suis déstabilisé car je n'ai pas ça en magasin. Aucun paysage avec un lac.
Et très vite, mon cerveau s'arrête sur ce qui fera forcément l'affaire pour l'exercice.
C'est une plage dont le sable est brûlant et aux parfums entêtants. Caressée par la mer.
La Méditerranée. A Castelldefels. Ce sera mon lac. Le temps de l'expérience.
Le seul que j'accepte pour parvenir à l'état de relaxation ou d'abandon recherché.
La mer est calme. Aveuglante de lumière. Je suis étendu au soleil. Je suis heureux.
Pleinement heureux. Absolument heureux. Ma mère n'est pas loin.
Elle est peut-être allongée près de moi. La tête à l'ombre d'un parasol. Je ne la vois pas.
Je n'ai sous mes paupières que le rouge orange du soleil qui me dévore les yeux.
Mais sa présence est acquise. Dans le bruissement extraordinaire des vagues.
Et me vient une odeur très précise qui est celle du sable de Castelldefels.
Les griffes de sorcières cuites et ses fleurs séchées mélangées aux embruns.
Le parfum salé d'un amas de racines, près de la route, usées comme du bois flotté,
de plantes qui ont poussé dans les dunes, entre de petites maisons de pêcheurs.
La chaleur libère un bouquet très typé, minéral, végétal et marin, presque fruité,
qui m'assaille avec une telle précision que de grosses larmes coulent sur mes joues.
Je ne le recompose complètement, à l'identique, qu'au plus loin de mes inspirations.
Agacé de ne pas être certain de la fleur ou de la plante qui donne une tonalité si particulière
à ce parfum envoûtant de sable chaud, comme à ce mot que l'on a sur le bout de la langue.
Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan