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Tea Time

Publié le

" Il t'a frappée...
- Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ?...
- Montre-moi. Qu'est-ce que tu as ? Enlève tes lunettes. Il n'y a pas de soleil.
- Laisse-moi tranquille, Sylvie, s'il te plaît. J'ai la migraine, c'est tout.
- La migraine, ça ne te fait pas un œil au beurre noir, putain, Sandrine, merde !...
Habille-toi. Je t'emmène chez les flics. Tu vas porter plainte.
- Mais arrête. C'est quoi ton délire ? Sylvie ! Non ! Je ne vais pas à la police.
J'ai la migraine. J'ai pris une aspirine, ça va aller. Je ne vais porter plainte contre personne. "
Elle avait serré un coussin contre elle comme si elle craignait que Sylvie le lui prenne.
Son amie, debout, sac à main sous le bras, les clés de la voiture en main, prête à partir,
la regardait avec un mélange de dégoût, de colère et d'incompréhension.
Elle resta quelques secondes à observer Sandrine qui fixait le mur droit devant elle,
avant de se laisser retomber dans un soupir sur le divan sans cacher son exaspération.
" Je ne te comprends pas. Je ne comprends pas ce que tu fais. Comment tu fais... "
Elle dévisagea son amie avec l'air d'attendre la réponse à la question qu'elle n'avait pas posée.
" La migraine hein ?... Tu peux m'expliquer comment tu t'es fait ce cocard ?
Si ce n'est pas Patrick, c'est quoi ?... Les enfants ? C'est Kévin qui t'a tapé dessus ?
Avec ses petits poings de caïd de quatre ans ?... Ou tu es tombée dans les escaliers ?... "
Sylvie se mordit la lèvre. Sentant bien qu'elle allait trop loin. Sandrine ne disait rien.
" D'accord. On ne va pas à la police. Mais tu viens avec moi. Tu prends les gosses.
Vous venez chez moi. Ou chez ma mère. Elle a une maison à Bagnolet. C'est plus sûr.
- Arrête. Arrête. Tu dis n'importe quoi. Qu'est-ce qu'on irait faire chez ta mère ?...
- Tu n'es pas en sécurité ici, putain... ça va durer combien de temps cette histoire ?
Tu attends quoi au juste ? Que Kévin et Emma te trouvent raide morte dans le salon ?
- Ecoute, je t'aime beaucoup, mais mêle-toi de tes oignons, d'accord ?
Nous formons une famille. Je sais que ça te dépasse, mais nous vivons ensemble,
sous le même toit, Patrick est le père de mes enfants, et je l'aime. Tu comprends ?
Je sais que ça aussi, ça te dépasse. Alors, j'ai la migraine, j'ai une sale gueule, ok,
et je porte des lunettes noires si je veux même s'il n'y a pas de soleil.
Tu veux savoir ? Oui, Patrick a encore bu. Oui, nous nous sommes disputés.
Oui, il a levé la main sur moi... " et le temps de refouler quelque chose qui montait,
faisant tourner son alliance sur son doigt, portant soudain un poing devant sa bouche,
elle chercha au fond d'elle-même la force qui lui manquait pour terminer sa démonstration.
Sylvie attendait, atterrée, de voir comment son amie allait conclure.
" Je n'ai nullement l'intention de porter plainte contre le père de mes enfants.
C'est un bon père. C'est mon mari. Nous sommes mariés. Et jamais tu entends,
jamais je n'enverrai l'homme de ma vie en prison. Désolée. Plutôt mourir. "
Elle se figea alors dans la position de départ. Les bras croisés sur son coussin.
Sylvie fit la moue faussement impressionnée et ironique d'un scepticisme surjoué.
" Très bien. Comme tu voudras. C'est ta vie. Ce n'est pas la mienne.
Tu es mieux placée que moi pour savoir ce que tu peux endurer. Où sont tes limites.
Tu as raison. Il y a des choses qui me dépassent. Et pardon de... pardon. Pardon de quoi ?
De m'être mêlée de ce qui ne me regarde pas. Je suppose. Voilà. Pardon. "
Sandrine n'eut pas besoin de voir le visage de Sylvie pour savoir qu'elle n'était pas sincère.
Elle sentait qu'elle lâchait du lest mais ne lâchait pas l'affaire.
" Tu veux que je te laisse seule ?... "
Sylvie s'est relevée, faute de réponses. Il n'y avait pas de pitié dans son regard.
Mais de la lassitude. Si lourde que ses épaules étaient tombées sous son trench.
" Je t'appelle ce soir... Réponds-moi si tu es encore en vie.
Et si je suis encore ton amie. "

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Le nôtre

Publié le

Ton passé ne me gêne pas. Ce que tu as construit avant moi.
Puisque tu ne serais pas toi sans ton passé et ce que tu as construit avant moi.
Ton passé n'est pas une entrave, un obstacle, un problème, un caillou dans ma chaussure.
Puisque tu serais une autre personne sans lui, une personne que je n'aurais pas aimée.
Ce que tu as construit avant moi n'empêche rien. Au contraire.
Puisque c'est une partie de ce qui m'a séduit. Que ça fait partie de toi. Que c'est toi.
J'aime ton passé et ce que tu as construit avant moi. Comment pourrais-je t'aimer autrement ?
Je ne suis pas jaloux des gens que tu as aimés avant moi. Quand je les remercie.
D'avoir transformé ton être, de rencontre en rencontre, d'histoires en histoires,
de bonheurs en désillusions, d'avoir sculpté ton entité pour la rendre parfaite à mes yeux.
Je ne serais pas tombé amoureux de toi il y a dix ans. Il y a vingt ans peut-être.
Quand la personne que j'attendais est celle que j'ai rencontrée il y a bientôt trois ans.
Avec ce qu'elle a amorcé, avec ce qu'elle a mis en place, avec ce qu'elle a forgé.
Je t'aime avec l'épaisseur de toutes ces vies qui se sont succédé avant moi.
Des décennies déjà d'espoirs et d'amours déçues, de triomphes et de trahisons.
Tout un parcours qui m'émerveille, puisqu'il devait te mener jusqu'à moi.
Un parcours que j'embrasse et que je chéris.
J'embrasse ta vie telle qu'elle est aujourd'hui. Avec toi au milieu.
Quand il n'y a d'autres moyens de t'embrasser totalement. Comme j'aime le faire.
Que je ne peux le faire à moitié. Que je t'aime totalement. Mon amour.
Je ne suis pas jaloux de ce qui n'est et ne sera jamais moi dans ton dispositif.
Je ne suis pas jaloux de ce qui passe avant, de ce qui était là avant.
Puisque ta vie et toi sont une seule et même chose.
Je ne suis pas et ne me sens pas menacé par tout ce que tu as entrepris.
Par ce que tu entreprends. Quand tu m'as donné une place dans ton existence.
Que j'existe pour toi, que tu existes pour moi. Et que nous sommes ensemble.
J'ai aussi ma famille, mes amis, mes batailles à mener, un passé déjà dense.
Qui peut reprocher à l'autre d'en avoir eu autant ?...
J'aime les gens qui t'aiment. Tous ceux qui ont pu t'aimer. Et ceux qui t'aimeront.
Ceux qui t'ont fait grandir, et ceux qui t'accompagnent. Ceux qui te rendent aimable,
de la façon précise qui devait me convaincre, m'éblouir et me désarçonner.
Aimable de l'homme que j'étais à l'instant où il pouvait ou devait te trouver sur sa route.
Rien de ce que tu as n'empêche l'amour que je te porte, quand c'est ce qui a permis
la rencontre solaire, ce violent coup de foudre dont je ne me suis pas remis.
Ne culpabilise jamais de ce dont tu n'es pas coupable.
Ni de ce qui participe à mon admiration et ne m'inquiète pas.
J'ai pris le train en marche et je suis heureux d'être à bord.
Aimer n'est pas vouloir être au cœur de la vie de l'autre.
Aimer est vouloir être au cœur de la sienne, à sa place, victorieux,
de toutes ces guerres que nous menons contre nous-mêmes,
faire la paix avec soi, s'accorder un répit, et le droit d'être heureux,
avec une personne en tête en qui faire confiance, qui nous donne de la force,
aux yeux de qui, enfin, on peut n'être jamais que soi-même, en toute tranquillité.
La personne que tu es, qui ne peut pas me plaire en étant quelqu'un d'autre.
Que je n'aimerais pas sans ce que tu as construit. Avant qu'on se rencontre.
Et dont je fais partie depuis ce jour béni où nous avons trouvé
un bonheur aussi grand, aussi simple, évident et brillant,
qui est à la fois le tien, le mien, et finalement le nôtre.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Buick et pamplemousse

Publié le

Metropolis. Ou des losanges qui s'entrecroisent. En noir et blanc.
D'énormes projecteurs, au sol, balaient la façade du building.
Comme aux soirées de premières sur Hollywood Boulevard.
Une actrice à la chevelure courte et crantée. Un verre à martini.
Lucky Luciano a sa table au Cotton Club.
King Kong s'accroche à cette flèche de l'Empire State Building,
prévue et conçue pour être un mât d'amarrage pour les dirigeables,
abritant un escalier permettant aux passagers des zeppelins transatlantiques
d'accéder aux ascenseurs qui les ramèneraient enfin sur le plancher des vaches.
Les années de la Prohibition.
Il y a une ville où elle ne fut pas appliquée.
Une ville où l'on pouvait vendre et consommer de l'alcool.
Où l'on pouvait jouer et boire. L'endroit parfait pour s'encanailler.
Miami. Un paradis tout neuf d'escrocs et de guimauve.
Une petite bourgade sur la côte qui allait se développer furieusement.
Entre 1919 et 1933. Les années de la Prohibition aux Etats-Unis.
Un lieu de villégiature à la mode. Pour les stars de cinéma et les mafieux.
Avec ses hôtels, ses clubs, ses casinos. L'endroit idéal pour faire la foire.
On quittait le Chrysler Building. Le Daily News. Le Waldorf-Astoria.
Pour se pavaner sur Ocean Drive à South Beach. Profiter du climat tropical.
Il y a du flash au magnésium aux appareils photographiques des reporters.
Lorsqu'on manipule les éléments chimiques comme la kryptonite de Superman.
Les hivers sont froids à Gotham City. On fuit Manhattan pour aller au soleil.
Goûter au whisky et à la cocaïne. Siroter des cocktails autour de la piscine.
La ville où Al Capone s'est retiré pour mourir. Plus lascive que Los Angeles.
Moite et immorale. A la langueur cubaine sous ses ventilateurs.
Loin des lobbies aux matériaux précieux de New York et Chicago.
Ici, on cherche l'ombre et un peu de fraîcheur.
A l'hôtel Delano sur Collins Avenue.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Un tiers de Dunhill

Publié le

L'homme allongé par terre a ouvert un œil.
" Qui est là ?... "
Il soulève un pan du toit de son habitation.
Le carton d'emballage d'un écran plat.
Hirsute, aux aguets, il renifla bruyamment, moins pour avaler sa morve
que pour flairer le danger, les yeux écarquillés comme tiré du sommeil.
" Il y a quelqu'un ?... " demanda-t-il encore en observant la ruelle.
La porte de service du restaurant et les poubelles. L'air chaud des cuisines.
Il était trop tard pour que ce soit Hervé. Aucun bruit de friture ou de vaisselle.
Le Bouchon St-Pierre semblait fermé depuis longtemps.
Bien sûr. Hervé lui avait déjà porté son sandwich. Il avait déjà mangé.
Ce n'était pas la faim qui l'avait réveillé cette fois, mais ce bruit dans la ruelle.
" Pardon, je ne voulais pas vous effrayer...
- Qui êtes-vous ? aboya l'homme méfiant. Qu'est-ce que vous me voulez ?
- Je ne faisais que passer.
- Foutez-moi la paix. Y'a des gens qui essaient de dormir ici.
- Je suis vraiment navré. Vraiment.
- Ah, monsieur est navré... je te jure... " fit l'homme en baissant son carton.
Cela fit l'effet de la fermeture d'une fenêtre à guillotine. La conversation était close.
" Je t'en foutrais du navré... " grommelait-il encore en se calant les yeux fermés.
Ce n'était pas tant l'excès de politesse que le timbre de la voix qui l'avait renseigné.
Il a compris tout de suite qu'il ne risquait rien. C'était un brave gars bien éduqué.
Qui n'allait pas lui chercher des poux comme ces jeunes cons à la sortie des bars.
Qui, pour peu qu'ils soient bourrés, cherchent plus encore en cherchant la bagarre.
Non, celui-ci passerait son chemin sagement pour rentrer chez sa mère.
" Tout va bien ? Vous n'avez besoin de rien ?... "
Seules les paupières de l'homme ont bougé pour ouvrir ensemble des yeux ronds,
avec la vitesse du réflexe, lorsque son corps en chien de fusil était resté immobile.
Il réfléchit un moment. Ne trouva pas davantage de malice dans le ton du garçon.
Avant de lâcher : " Rentre chez toi petit. Ta mère va s'inquiéter. "

Calé contre une vieille couverture miteuse, l'homme semblait radouci.
Il avait cherché un moment, parmi les cigarettes à moitié fumées qu'il avait ramassées,
une Fortuna presque intacte, entamée d'une taffe ou deux seulement.

" J'aurais dû me douter que tu ne fumais pas. T'as pas la tête à ça...
Tu as de la chance. C'est une vraie saloperie. C'est pire que tout le reste.
Mais tu vois... j'ai ma petite réserve... " fit-il en craquant une allumette.
Il s'interrompit le temps de savourer la première bouffée. " Ne commence jamais. "
Il lâcha cette recommandation en observant la bande de ciel au-dessus de la ruelle.
La pollution lumineuse de la ville la privait d'étoiles, mais ça restait la nuit.
Après un court silence, il le prolongea en ramenant ses yeux sur son nouveau compagnon,
qui n'avait cessé de le regarder sans rien dire, assis en face de lui, de son air bienveillant.
" Hervé, c'est le patron du Bouchon St-Pierre. Un jeune type qui bosse dur.
Et qui a le cœur sur la main. Tous les soirs il me fait un sandwich avant la fermeture.
Les soirs où je pose le camp ici. Il me voit et il fait en fonction de ce qu'il a.
Un soir, j'ai entendu que sa femme, en cuisine, lui demandait ce qu'il fabriquait avec moi.
Elle a dit qu'il m'encourageait à squatter devant la porte. J'entends tout d'ici.
Comme si j'y étais. C'est con de jeter la bouffe à la poubelle qu'il lui a dit.
Ça évite à Pedro de les faire. Ça coûte rien. Voilà ce qu'il lui a répondu. "
L'homme dévisagea son interlocuteur. " Pedro, c'est moi...
- Enchanté Pedro. Moi, c'est Léo " dit Léo.

Léo ne fumait pas. Il avait juste besoin de compagnie.
Aussi vrai que Pedro avait besoin de parler.
" J'ai travaillé tu sais. J'avais un bon job. Une famille. Une maison. Tout.

La maison, j'avais même fini de la payer. Tu imagines ?
Et puis, la vie... Quelle merde c'est des fois. J'ai fait de la prison.
Mais ça pas été le pire. En fait, en prison, j'y étais déjà avant.
Dans ma vie d'avant, j'avais une entreprise de nettoyage, tu te rends compte ?
Des employés et tout. Respectable tu vois. J'ai travaillé depuis l'âge de 16 ans. Honnête.
Et même entrepreneur. Faut croire.
- Tu as des enfants ?... "
Pedro se redressa avec une grimace, le temps de réorganiser la couverture dans son dos.
Il la tritura un moment pour améliorer son installation contre le mur du restaurant.
" En prison, je me suis fait des amis. Des ennemis aussi. Mais ça, ça ne vaut rien.
C'est comme si ça n'existait pas. Surtout quand tu as la chance d'avoir des amis.
Y'a de tout en prison. Beaucoup de coupables et trop d'innocents. Y'a des gens bien.
Tu dois le savoir ça... qu'y a des gens bien partout. Même en enfer. "
Léo le regarda avec un sourire compréhensif qui signifiait qu'il n'avait pas oublié sa question.
" J'ai un fils... Plus âgé que toi. Il vit au Chili. Je n'ai pas de nouvelles... "
Pedro fouilla nerveusement dans sa boîte à cigarettes. Il en sortit un bout de Camel.
" J'ai écrit en prison tu sais. J'ai fait des trucs que j'avais jamais faits avant.
Quand j'y pense. Ç'a pas été la pire période de ma vie. J'écrivais des histoires...
Enfin... quand je dis que je n'ai pas de nouvelles c'est parce que c'est moi qui n'en donne plus.
Il a 32 ans. Il s'appelle Julian. La dernière fois que j'ai eu une lettre, il me disait qu'il était papa.
Mon fils est papa... " il eut un rire gras enroué. " Putain, ça fait de moi un grand-père, non ?...
Qu'est-ce que tu dis de ça ? "

Léo avait fermé les yeux. Mais Pedro savait qu'il l'écoutait toujours.
" J'aimerais écrire des livres. Oui, je crois que ça, ça me plairait beaucoup.
J'ai écrit des trucs de fou. D'extraterrestres et tout. Tout ça, c'était dans ma tête.

C'est fou tout ce qu'il peut y avoir dans une tête. Même dans la mienne... "
Il se gratta la barbe. Luttant contre le sommeil. Mais sa mine s'assombrit soudain.
" J'ai fait faillite. Mais ça non plus, avec le recul, ça n'a pas été le pire dans ma vie.
Tu veux savoir ce qui a été le pire dans ma vie ?... Tu dors ?... "
Léo s'était blotti contre Pedro. Il redressa la tête, l'air un peu hagard.
" J'avais pas encore quitté ma famille, mais j'ai commencé à boire. Beaucoup.
En fait, c'est comme si je l'avais déjà quittée. J'avais honte je crois.
Le regard de ma femme. Celui de mon fils... J'avais honte d'avoir honte. Et de boire.
Je n'étais plus un homme. Mais alors tu sais, l'alcool, quand on conduit... "
Léo se reposa sur Pedro. Qui n'osa pas bouger pour prendre une clope.
Dont il avait pourtant envie. Il proposa : " Tu me dis si tu veux que j'arrête de parler... "
Il caressa doucement la tête de Léo. Regarda à nouveau la bande de nuit au-dessus de la sienne.
" Je suis sûr qu'un jour, des extraterrestres prendront contact avec nous. Tu y crois toi ?...
J'aimerais connaître ce jour. Le jour où ils prendront contact avec nous.
Alors, en attendant, j'ai écrit exactement comment ça allait se passer... "
Il releva un bout de carton pour les protéger de l'humidité qui était tombée d'un coup.
Etonné de s'être fait un nouvel ami avec autant de facilité ou d'évidence.
Il le regarda un peu ému, et fit le pari risqué qu'il s'était véritablement endormi.
" Un soir, j'étais saoul, au volant, sur la route. Pour rentrer chez nous.
Et j'ai tué quelqu'un. "

Pedro avait fini par s'endormir à son tour.
C'est le camion des éboueurs, plus loin, dans la rue, qui le réveilla doucement.
L'aube n'était plus très loin. Léo, allongé sur lui, dormait profondément.

Cela le fit sourire. Il le caressa et il sut qu'il l'avait tiré de son sommeil
au moment où, alors qu'il n'avait ni bougé ni ouvert l'œil, Léo se mit à ronronner.
" Bonjour crapule. Il va falloir lever le camp tu sais. On ne va pas pouvoir rester là. "
Le camion s'approchait avec son lot de lumières de gyrophares aussi fades qu'oranges.
Au boucan plus proche de conteneurs malmenés, le chat leva la tête. A l'affût.
" C'est rien mon vieux. Si tu vis dans la rue, tu sais ce que c'est... "
Pedro n'eut pas le temps de finir sa phrase que l'animal bondit sans crier gare,
et courut pour disparaître au coin de la ruelle.
Avec une nuit sans étoiles.
Et un tiers de Dunhill. 

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Les jardins suspendus

Publié le

Sur la route droite au milieu des champs, les arbres alignés se rapprochent,
soudain, pour former une muraille végétale d'écorces et de branches sans feuilles.
Tressées comme l'osier, elles forment une voûte sur la route droite, de plus en plus dense,
empêchent la lumière de passer, et l'obscurité se fait sur un paysage devenu menaçant.
Les ombres s'allongent partout. Se mêlent. A des présences invisibles que je n'aime pas.
Les troncs craquent sourdement sans que je puisse l'entendre au travail qu'ils accomplissent.
Formant un tunnel de ténèbres qui se resserre sur la route droite où je tente d'accélérer.
L'automobile ne semble pas pour autant aller plus vite. Sur cette route qui n'en finit pas.
Quand je dois serrer mes coudes sur mes côtes à l'habitacle qui rétrécit avec la chaussée.
A mesure que les arbres grossissent, se rapprochent, prêts à m'écraser dans leur poing.

Je n'avais pas dormi la veille. Je n'avais pas dormi du tout.
Puisqu'il m'arrive plusieurs fois par semaine de faire une nuit blanche.
Evidemment, ne pouvant écrire vraiment que la nuit, je me retrouve souvent décalé.

Toutes les nuits. C'est la règle. Il me faut attendre que tout le monde soit couché,
attendre la dernière conversation téléphonique, rituelle, avec une amie ou une autre.
Attendre le dernier message sur Facebook. Le dernier échange de la journée.
Comme ton dernier mail où tu me souhaites une bonne nuit. Pour t'embrasser à mon tour.
Pour m'installer dans le lit-bureau où j'essaie d'écrire quelque chose.
Dormir le matin ne peut me convenir que dans la mesure où il faut bien dormir.
Mais comme le matin me manque vite, il y a toujours une nuit où j'enchaîne.
Le jour se lève et je ne peux plus fermer les yeux et me laisser aller.
J'ai envie de croissants. De café. De sortir voir la ville au soleil qui se pointe.
Ce matin-là, j'avais des photos à faire. Je bondis pour aller sous la douche.
Et je peux emprunter le Pont Joffre, franchir le lit de la Têt, mitrailler côté Vernet.
La lumière est belle. Et je peux mettre quelques façades art déco dans mon escarcelle.
Je remonte à pied l'avenue du Parc des Expositions. Jusqu'au nouveau pont.
Sur ce même fleuve que j'enjambe pour revenir sur la rive sud.
Le tablier est assez large pour les deux voies routières mais aussi un tramway.
Quand je rêve d'un tapis de gazon comme on en trouve à Montpellier ou Barcelone.
De ces rames qui glissent sagement sur l'herbe pour traverser la ville.
C'est arrivé au parc qu'une amie me joint sur mon portable.
" Je suis au Vauban... "
Il est dix heures du matin.

A neuf heures du soir, dix heures peut-être, j'avais fini par m'endormir.
Mais quelque chose m'a réveillé. Une douleur à la main. Une gêne plutôt.
Quelle heure pouvait-il bien être ?... Je me rappelais avoir sauté une nuit.

Il devait être six ou sept heures du matin. J'avais dû dormir huit ou neuf heures.
Il faisait nuit. Je tends une main vers la table de chevet. Le téléphone portable.
Deux heures du matin. Je n'avais dormi que quatre heures.
Un doigt de la main gauche me faisait mal. Me lançait. Une chaleur inhabituelle.
A l'index de la main gauche où je porte une alliance. Notre alliance.
La lumière. Il faut que j'allume la lumière. Que je comprenne ce qui se passe.
Quelque chose clochait. Assez pour me réveiller quand j'aurais dû dormir dix heures.
Peut-être plus. D'une traite. Pas mécontent d'être sorti de cette route droite.
De cette voiture où j'avais bien failli laisser ma peau.
Mais contrarié. De ne pas avoir pu rattraper mon sommeil.

Une amie que je n'avais pas vue depuis longtemps.
Et le café que nous avons pris nous a tenus en terrasse jusqu'à quinze heures.
Il faisait beau. Nous étions au soleil. Et heureux de nous retrouver.

Cela faisait des années que nous n'avions pas parlé autant.
Quand nous nous sommes quittés, en effet, ce fut un choc.
Trois heures de l'après-midi. Et je rentre à l'appartement télécharger les photos.
De bonnes nouvelles sur Facebook où je suis connecté. Les yeux ensablés.
Lorsqu'on frappe à ma porte. Mon cœur bondit dans ma cage thoracique.
Incrédule, je dois bien me résoudre à l'évidence.
Qui pouvait frapper à ma porte sans avoir eu à sonner à l'interphone ?
Sinon la personne qui avait la clé de l'immeuble et que je n'attendais pas ?
Tu me trouves les paupières lourdes malgré mes yeux ronds d'incompréhension.
Je flotte. Mais je souris. Quand tu me trouves dans un piteux état.
J'ai l'impression que je n'ai pas pris de douches depuis dix ans.
Qu'il me faudrait filer me rafraîchir le visage, changer de vêtements.
Quand mon cerveau doit intégrer les explications que tu me donnes.
Les yeux qui ont enflammé les miens, se ferment quand ton menton trouve sa place
quelque part sur mon épaule, au moment de l'étreinte qui pourrait durer mille ans.
Je suis bien. Quand ma fatigue décuple les sensations comme les sentiments.
Mes bras croisés dans ton dos. Mes mains ouvertes. Ma joue contre la tienne.
Toute la surface de ma peau diffuse à la tienne l'idée certaine que je t'aime.
Comme un fou.

Assis dans mon lit à deux heures du matin, j'ai un problème.
Le doigt est gonflé. Rouge. Violacé. Comme sur le point d'exploser.
La bague à mon index est un garrot qui devient une menace.

Elle bloque la circulation sanguine. Devenue trop petite pour ce doigt trop gros.
Il a doublé de volume au niveau de la phalange. Et, après quelques essais,
je dois reconsidérer la situation. Je ne pouvais plus retirer mon alliance.
Je voulais dormir. Il était deux heures du matin et il fallait que je dorme.
Que je fasse le tour du cadran. Comme chaque fois après une nuit blanche.
C'est donc agacé mais confiant que je me lève pour soulager ma main.
J'enduis mon index de savon. Et je retente l'opération. Une fois. Deux fois.
Je laisse ma main un moment dans l'évier sous l'eau froide.
Du savon à nouveau. Rien à faire. La bague m'oppresse le doigt. Elle m'oppresse.
Je saisis mon ordinateur pour chercher via Google une solution de grand-mère.
Forums. Astuces. L'eau froide. Le savon. L'huile. J'ai de l'huile. Je le tente.
Le fil. Et puis, bien sûr, l'option radicale. Celle du coup de pinces pour couper la bague.
Cela me met mal à l'aise. Pour cela, évidemment, j'ai mon camarade bijoutier.
L'ami créateur de bijoux, sur la place, au bas de mon immeuble. Au pire...
Demain matin. A l'ouverture. Il pourra me libérer de cet étau. D'un coup de pinces.
Mais cette idée me donne le vertige. Bouffées de chaleur. Sectionner la bague ?...
Symboliquement, cela ne me plaisait pas du tout. Et j'ai commencé à vaciller.
Le savon à nouveau. La bague parvient à bouger un peu. De quelques millimètres.
Mais à ce doigt déformé, si elle n'en est pas la cause, elle devient le problème.
Le maillon qui aggrave le problème. Qui devient un danger.
Et la panique m'envahit à cette conclusion tragique.
Il va falloir choisir entre le doigt et la bague.

La Têt est belle. Le Canigou, au-delà, est encore enneigé.
La rivière mérite un bel aménagement. Des berges dont on puisse profiter.
A l'état sauvage, en pleine ville. Elle est une biosphère exceptionnelle.

Dont nous n'avons étrangement jamais tiré profit.
La ville lui a toujours tourné le dos.
Et l'infecte barre d'immeubles de l'Espace Méditerranée confirme cette posture.
Perpignan méprise son fleuve. Comme les quartiers qui s'étendent au-delà. Vers le Nord.
Bien sûr, on ne m'a pas attendu pour se poser de bonnes questions.
Ici, on se demande comment réincorporer ces quartiers à la ville.
Ailleurs, on se demande comment aménager les berges de ce fleuve.
Sur le pont, je me dis qu'il divise. Il coupe la ville en deux. Quand il devrait la relier.
Et ce fleuve montré comme le problème, m'apparaît être la solution.
Le large lit de la Têt, arboré, planté, sauvage, doit devenir notre Central Park.
Le lieu où le Vernet et le Centre-Ville pourront se retrouver. Le lieu de villégiature.
Jardins. Jeux pour les enfants. Terrasses de café. C'est notre poumon vert.
Il faut couvrir la voie rapide. Couvrir la voie sur berge. Des jardins suspendus.
Pour faire oublier la laideur du mur dressé comme un rempart contre les barbares.
Un rempart dans lequel ouvrir des portes et lancer des passerelles piétonnes.
Il faut que la voiture se fasse oublier. Disparaisse sous la végétation luxuriante.
Pour ne proposer que deux fronts de promenades pour les joggers et les familles.
Guinguettes. Buvettes. Pour supporter la chaleur de l'été. Au bord de l'eau.
Ce fleuve ne divise que si l'on veut qu'il divise.
Il nous réunira si nous le décidons.

J'essaie de me calmer. De me contrôler. De contrôler ma respiration.
Je vais m'allonger. Me remettre au lit. Je suis fatigué. Je manque de sommeil.
Il me suffit de m'allonger et d'éteindre la lumière. De respirer profondément.

Je dois dormir. Et demain, nous verrons. Le doigt aura peut-être dégonflé.
Dans le cas contraire, je serais au moins en mesure de prendre une décision.
Demain, il fera jour. Et je pourrai au pire aller voir Thierry pour qu'il coupe la bague.
Mais tout se mélange dans ma tête. Un chagrin ridicule. Une tristesse infinie.
A l'idée de sectionner cette bague. A l'idée seule que cette bague ait pu devenir un problème.
Elle ne pouvait pas menacer mon intégrité physique. C'était impensable. Inadmissible.
Je me retourne dans mon lit. Et je n'arrive pas à trouver le repos nécessaire.
Le doigt me lance toujours. Je ne sens que cela. Et ça m'envahit en entier.
Et ce n'est plus mon doigt seul qui est oppressé mais toute ma personne.
Mon index est en pleine crise de claustrophobie. Il faut que je le sorte de là.
Mais c'est moi qui manque d'air. Qui me sens pris au piège. Et je suffoque.
Je rallume la lumière. Hésite à appeler SOS Médecins. A aller aux urgences.
Je reviens à l'évier. Je retente le savon. J'essaie de forcer le passage.
Ce n'est pas mon doigt qui est dans un étau. Je suis dans un étau.
Je dois me sortir de là. Au plus vite. En pleine crise d'angoisse.
Cela ne peut pas être une allergie... quand je porte cette bague depuis deux ans.
De l'eczéma ?... Je n'en ai jamais fait. De toute ma vie. La preuve.
Je ne sais pas si ça en est. Je n'avais jamais eu une telle réaction.
Et soudain, je me maudis de vivre seul. Quand une présence m'aurait obligé.
A être un peu plus rationnel et peut-être plus digne.
Quelqu'un pour agir ou relativiser. Quand j'étais seul avec mon délire.
A deux heures du matin. Epuisé. Et littéralement désespéré.

Je me suis penché sur ton corps allongé ou offert devant moi.
Pour t'embrasser sur la bouche. Tête-bêche. Mon menton sur ton nez.
Nos profils inversés se roulèrent des pelles. Quand je me tenais debout comme tête de lit.

M'inclinant sur ton visage pour le dévorer, à l'envers, à l'endroit, sans perdre l'équilibre.
Le volet fermé sur l'alcôve où je bois ce que tu donnes à boire à mes lèvres affamées.
Nos langues tissent un lien, s'enroulent sans se lâcher, pour réveiller mes sens.
La fatigue envolée. Pilote automatique. Je reconnais ta peau. Ton odeur. Ta matière.
Et c'est mon corps qui a pris les manettes. Qui s'occupe de tout. Fait ce qu'il a à faire.
Il t'aime autant que moi. Il est dingue du tien. Il s'ébroue et s'active à donner du plaisir.
C'est sa façon d'en prendre. Il n'en prend qu'avec toi.
Et lorsqu'il fallut nous séparer, l'accablement s'installa sûrement jusqu'à l'heure de dormir.
Je devais tenir encore quelques heures. Ne pouvais pas me coucher avant la fin de la journée.
J'ai attendu la nuit. Pour m'autoriser à m'endormir enfin. Comme je fais d'habitude.
Avec un mélange de joie et de désolation. L'empreinte du bonheur et celle de l'amertume.
Heureux de la surprise. Triste qu'elle n'ait pas duré. Déprimé comme après la jouissance.
C'est une ligne droite. Une route sans fin comme aux Etats-Unis. Et des arbres menaçants.
Et des couleurs qui virent. Qui deviennent violacées. Une goutte d'encre dans l'eau.
L'ombre qui se répand. Les arbres qui se tordent. Et je dois m'éveiller. Sortir du cauchemar.
A deux heures du matin. Avec ma solitude. Et ma bague à l'index.
Qu'on me coupe le doigt plutôt que cette alliance.

Exténué. Le sommeil m'a finalement emporté jusqu'à midi.
Au réveil, le doigt était toujours enflé. La bague bloquée sous la phalange.
Mais j'avais au moins les yeux en face des trous, et le jour avait remis les choses à leur place.

J'allais gérer ce problème. Il n'y a que des solutions. J'étais toujours vivant. C'était un début.
Et j'allais boire mon café. Et puis prendre ma douche. Mon doigt finirait par dégonfler.
J'ai retrouvé des amis. Tenu des conversations. Sans cesser de tenter de retirer la bague.
J'avais eu un message de toi. Et j'avais décidé d'apprécier par ordre d'importance
les choses qui m'arrivaient. Quand ta présence dans ma vie peut tout rendre dérisoire.
Me donner de la force. Assez pour retirer l'alliance comme Excalibur de son rocher.
Mes amis m'ont vu soudain exploser de joie. J'ai pu crier victoire. Quand j'étais libéré.
Heureux d'avoir sauvé à la fois mon index et ta bague.
Que j'ai glissée à mon majeur. Avec un soupir de soulagement.
Et le sourire de qui reprend le contrôle sur son destin ou son histoire.
J'étais tiré d'affaire. N'ai pas eu à demander à Thierry de commettre l'irréparable.
L'esprit assez libre désormais pour songer à t'aimer comme à rêver ma ville.
Quand les deux sont liés. Comme le Nord et le Sud. Les deux rives du fleuve.
Foisonnantes de vie, de tramways, de jardins suspendus.
Et de matins tranquilles.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Crépusculaire

Publié le

Il y a des jardins suspendus où nous pourrons aller amoureusement.
Retrouver l'eau et le ciel. Le baiser de l'air sur la peau aux lumières du soir.
Je serai vieux comme Hérode. J'aurai ton bras. Ton épaule. Pour marcher doucement.
Contempler ce que nous aurons construit. Une ville. Une société. Un modèle social.
Où chacun aura sa place. Son droit au bonheur. Et à la dignité.
Dans Babylone au crépuscule, les enfants pourront jouer librement sur les berges.
Au milieu des oiseaux, des roseaux et des arbres fruitiers.
Dans l'Eden que nous aurons eu en tête et à cœur de bâtir.
Je trouve un banc. Et tu m'y accompagnes. Pour admirer cette œuvre.
Tu cueilles deux tomates. L'une est pour moi et j'y retrouve l'enfance.
Le plaisir simple de manger. De retrouver le goût et le jus savoureux aux pépins, aux papilles.
Quand la Sardane se réveille dans la réverbération aux façades d'une place voisine.
Ton bras m'enveloppe. Ta chaleur m'enveloppe. Ton sourire m'enveloppe.
Et quelque chose, au devoir accompli, me dit que je suis prêt à partir.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Rien à dire

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Je n'ai pas envie d'écrire. Il fait beau. Il fait chaud. C'est l'été.
J'ai envie de te faire l'amour. Je n'ai pas envie de l'écrire.
Je veux ouvrir ma porte. Fermer les volets.
Et n'être qu'avec toi.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Silence, on tourne !

Publié le

" Et ce silence absolu ne te gêne pas ?
- Il n'y a pas de silences absolus... pour qui est attentif.
Il y a forcément des variations à la respiration... des choses perceptibles.
- Oui, sans doute.
- D'autant plus quand on est à l'écoute de l'autre. Du plaisir de l'autre...
Cela ne m'angoisse pas. Je serais plus mal à l'aise avec quelqu'un de trop expressif.
Comme ces gens qui gémissent et s'effarouchent comme s'ils étaient sur le point
de rencontrer Dieu en personne...
- Je vois très bien. J'entends bien devrais-je dire... Mais c'est plutôt flatteur.
- Il y a peut-être un peu de ça, dans l'orgasme, mais ça met la barre tellement haut,
que ça peut au contraire me déstabiliser et me démobiliser.
- Trop de cris, ça peut vite aussi passer pour de la simulation.
- Certes, ça peut sonner faux, paraître un peu surjoué.
Quand on peut se demander dans quelle mesure l'autre ne se conditionne pas
pour accompagner le mouvement et passer à autre chose !...
- Tu réfléchis trop. Ce n'est pas l'endroit où le moment de réfléchir à tout ça.
Ni à quoi que ce soit à vrai dire. J'imagine.
- Ce n'est pas une réflexion mais du ressenti. J'intellectualise après.
- Comment expliques-tu alors que tu n'ailles jamais au bout de ton plaisir ?...
- C'est une affaire de temps. De confiance. Et d'intimité.
Et puis je ne peux pas prendre de plaisir sans en avoir donné. "

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Et d'un fil découvert

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Mai. Mai. Mai. Fais ce qu'il te plaît. Viens me rejoindre.
M'arracher la bouche. Me dévorer le visage. Et me défigurer.
La boucle de ma ceinture. Les boutons de braguette. Et mon jean aux chevilles.
Viens t'asseoir sur moi. T'accroupir sur moi. Monter un pauvre diable.
Viens extirper les choses. Te les approprier. Epuiser mes ressources.
Me fumer dans le noir. Et écraser des braises qui ne s'éteignent pas.
Nous irons sur la côte. Voir la mer ou la nuit. Nous surprendre et nous prendre.
Sans nous lâcher les mains. Sans nous lâcher des yeux. A boire et à rêver.
A manger et à rire. Délirer et créer. Inventer. Reproduire. Modeler. Sublimer.
Défoncer les obstacles. La gueule à Mister Hyde. De la Mort en personne.
Mai. Fais ce qu'il te plaît. De mon corps. De ma queue. De ma peau. De mes mots.
De ma chair réveillée qui te cherche partout. Qui frissonne à t'écrire. Et à t'imaginer.
J'ai les tétons qui pointent. Et plus dans mon caleçon. Les pupilles dilatées.
Au souvenir de ta langue, de tes doigts, de ta voix, et de choses indicibles.
Fais ce qu'il te plaît. De ma vie. De mon sang. De mes désirs fiévreux.
Des paroles qui m'animent. D'une âme qui voyage jusque sous tes fenêtres.
Et monte jusqu'à toi t'embrasser dans ton lit.
Tu es sur le côté, tu peux ouvrir les yeux. Tu trouveras les miens.

Et mon plus beau sourire. Ma main dans tes cheveux pour bercer l'avenir.
Quand je peux à distance te donner de la force. Te dire que tout va bien.
Que tu peux me trouver dès que tu en as envie. Dans la chambre. Sous la douche.
Au plus loin du sommeil. Comme aux lueurs de l'aube.
Fais ce que tu veux de l'amour que j'éprouve. Dont personne ne saurait se sentir responsable.
Quand je n'y suis pour rien, quand tu n'y es pour rien, qu'il existe en lui-même.
Quand c'est un flot étrange qui me dépasse un peu. Que j'observe avec toi.
Sans savoir d'où il vient, ni même le contrôler. Qui est fait pour le bonheur.
Ou pour nous rendre heureux.
Mai. Mai. Mai. Avril en avalanche. Le printemps qui renaît.
Le scandale de la vie. Le virage attendu pour nous réincarner.
Viens frapper à ma porte. Mets le feu à la rue. Et à la ville entière.
Fais tout ce que tu veux. De mes textes stupides. De nos pressions humides.
Des plaisirs orageux qui grondent sous la pierre et essorent le temps.
La liberté totale. D'être toi. Quelqu'un d'autre. Tout ce que tu voudras.
On fait ce que l'on veut quand on s'aime vraiment. Sans n'avoir rien à craindre.
Sans peur de décevoir. Sans peur de se tromper. Sans peur de lâcher prise.
Quand mai nous encourage et nous donne raison.
Tu es libre comme l'air. Mai. Fais ce qu'il te plaît.
Rien de ce que tu fais ne pourra me déplaire.
 
 
Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

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Marchand de sable

Publié le

Il y a dans l'air des parfums que je reconnais.
Avant d'entrer dans Barcelone, déjà, il y a des essences particulières
qui me parviennent alors que j'ouvre des yeux impatients par la vitre de la DS.
Traverser la ville va être une fête intense. Retrouver la densité de la circulation.
Les taxis dans leur peinture jaune et noire. Les rues parfaitement parallèles.
Nous remontons la Carrer d'Arago. Et je cherche quelque chose du regard sur ma gauche.
A chaque rue perpendiculaire. La colline de Montjuïc. La grande roue. Voilà. La voilà.
La grande roue du parc d'attractions où nous irons passer une soirée ou deux.
Et j'en frissonne d'avance. Tant c'est une promesse pour moi du bonheur absolu.
Nous arrivons déjà sur la Place d'Espagne. Qui déroule sa perspective hollywoodienne.
Le Palais National, Trocadero catalan, vestige d'une Exposition Universelle.
Au fond de l'esplanade ouverte par deux campaniles vénitiens.
Nous sortons de la ville. Direction l'aéroport. Direction Castelldefels. Et la maison.
Je ne suis pas triste. Nous ne quittons pas vraiment Barcelone.
Au contraire. Nous arrivons.

Je suis assis dans mon lit. Les épaules bien calées dans un oreiller.
Les mains ouvertes sur mes cuisses. Les genoux pliés. Les yeux fermés.
Je ne sais pas l'heure qu'il est. Peut-être une heure du matin. Il fait nuit depuis longtemps.

L'appartement est dans le noir. Eclairé comme toujours par la seule lumière de la rue.
Je respire profondément. Je suis en plein exercice. Je cherche une transe.
Un chemin pour accéder à mon inconscient. A ouvrir des dossiers dans les archives.
Je compte jusqu'à cinq. Et j'ouvre les yeux. Mes paupières pèsent trois tonnes.
Je compte jusqu'à cinq. Et je m'enfonce plus profondément encore. Dans des images.
Qui deviennent de plus en plus précises.
Cette espèce de similicuir noir de la banquette, un peu cuit par le soleil.
Le large accoudoir central qui se relevait pour s'encastrer et se fondre au dossier,
qui rendait une troisième place possible à l'arrière. Que je baissais pour m'y asseoir.
Entre mon frère et ma sœur. C'était mon siège auto. En hauteur. Et au centre.
Qui dominait l'ensemble de l'habitacle et du pare-brise à l'avant.
Mon père change de vitesse. Le levier latéral est planté dans le bloc du volant.
Il y a le cendrier. L'allume-cigare. A droite, il y a le chignon de ma mère.
Qui regarde la route. La route qui progresse vers les pinèdes de Gavà.
Le jeu désormais consiste à se rappeler à l'avance des différents campings.
Du nom et de l'enseigne délirante des Filipinas. La Ballena Alegre. Las Tres Estrellas.
Autant de repères qui annoncent la fin imminente du périple.
L'échangeur pour sortir de la autopista. Côté plages.

J'inspire profondément. Je sens l'air de la chambre sur mon visage.
Et l'odeur de la pièce a changé. Je sens celle, spécifique, des tapis d'aiguilles de pin.
Elles sont sèches. Dépigmentées. Agglomérées. Leur parfum me submerge.

Je perçois le tabac imprégné dans tout le plastique qui habille l'intérieur de la voiture.
La chaleur étouffante qui ne m'a jamais étouffé. Qui ouvre mes poumons.
Nous roulons vers la station-service et son épicerie, au restaurant de la Pava.
Par la rue intérieure qui prendra très vite le nom de Paseo Tramuntana.
Mes cousins sont déjà sur place. Ont dû arriver de Toulouse la veille.
Ou bien nous sommes les premiers. Ce sera la surprise.
Nous n'avions pas de téléphones portables.
Les portails et les clôtures de maisons cossues dissimulées dans la végétation
se succèdent dédaigneusement des deux côtés de la chaussée de terre battue.
Chaque automobile, plus ou moins prudemment, soulève une poussière de western.
Mon cœur bat à tout rompre. Nous sommes à quelques encablures du paradis terrestre.
" Et tandis que le temps passe... de manière circulaire ou linéaire...
alors que chaque chose, reprenant son contraire ou son semblable... comme si
les causes, les conséquences, tout le rapport entre soi et sa propre nature...
sa condition différente de sa personnalité ou de la personne que l'on croit avoir été...
comme une sorte de repère flottant entre l'expérience et le vécu...
vous entrez plus profondément en transe,
vous entrez plus profondément en vous-même... "

Je t'embrasse mon amour. Quand c'est ton visage près du mien qui me fait respirer.
Dans le rêve maîtrisé que je compose, tes yeux m'enveloppent et me rassurent.
Alors qu'un gamin de huit ans, aux cheveux noirs, longs et bouclés,

aux grands cils recourbés sur des yeux aussi noirs que les tiens,
s'illumine de bonheur au carrefour où il reconnaît l'arche bâtie et blanchie à la chaux
du portail de la maison de la Chinoise, la villa voisine de celle où il se rend.
La longue clôture qui se déroule à la suite est en pierres de taille,
surmontée d'un bandeau ajouré de simples barreaux de métal peints en vert
et doublée d'une haie de sapinettes quelque peu anarchique bien que taillée.
Sur chaque pile du muret, une lanterne blanche. Jusqu'au portail où la DS s'immobilise.
C'est moi qui descends de la voiture. Et je me précipite pour l'ouvrir, ivre de joie.
Comme à son habitude, la serrure force un peu, son métal malmené par la chaleur.
Le bruit que fait le pan de lames régulières en se débloquant sous ma pression n'a pas changé.
Il racle comme prévu une boursoufflure du ciment sur le sol qui n'a pas changé de place.
La chape, travaillée par les racines d'arbres colossaux, résiste comme elle peut à la nature.
Elle se déroule en une longue allée bordée de fusains où, une fois le second battant ouvert,
je peux m'élancer en courant jusqu'à la maison, suivi à distance pas la voiture de mes parents,
comme en tête de la parade du retour des troupes dans la 5ème Avenue.
L'enfant court à perdre haleine en proue de la caravane ou de l'attelage,
traînant l'automobile pleine de valises et de jeux, assez pour quinze jours de vacances,
avant de se jeter dans les bras d'une petite grand-mère à peine plus haute que lui.
Le grincement sec du portail tenait lieu de sonnette, avait prévenu la maisonnée,
et à la porte latérale, celle de la cuisine, par où nous monterions nos bagages,
s'était postée une sœur de maman qui était la maîtresse effective des lieux.
Maria, puisque c'est son prénom, m'embrassait toujours comme du bon pain,
en me couvrant de " mon poussin ", " mon chaton ", et de questions sur le voyage,
avant que le reste de l'équipée ne nous rejoigne avec des sourires de satisfaction.

Je ne sens plus mes mains ouvertes sur mes cuisses. Ni mes pieds dans le matelas.
Je ne suis plus dans mon platane de la rue de l'Horloge. Je n'ai plus quarante ans.
Je reconnais l'odeur du savon dans la cuisine. L'odeur des boiseries. De la maison.

Les stores baissés. Tout le rez-de-chaussée est dans une pénombre rafraîchissante.
Les palmiers envahissent le large bow-window qui achève la salle à dîner.
Comme aux vitraux de l'abside protégeant le chœur de ce temple que je traverse,
en riant, troublant la quiétude du lieu, pour m'engouffrer dans l'escalier inquiétant,
ravi de retrouver les chambres à l'étage, dont la bleue, que je partagerai avec mon cousin.
Je retrouve le laiton d'un ensemble d'appliques murales et de lampes assorti au lustre principal.
Les poignées américaines, rondes, dont on pressait le bouton central pour verrouiller la porte.
La peinture à l'eau des murs. La sangle pour hisser les lattes de bois et dégager la fenêtre.
Faire entrer le soleil. Retrouver la piscine. Et l'odeur poussiéreuse de vieux couvre-lits passés.
J'inspire au plus profond pour retrouver l'essence exacte de cette senteur subtile.
Où il me semble déceler du sel. Quelque chose de poisseux et d'ordre maritime.
Mais qui me révolutionne comme si j'avais retrouvé le doudou de la petite enfance.
La résine des pins. Le vernis. Divers produits pour se protéger des moustiques.
" Et tandis que vos pensées s'accrochent et se décrochent... s'accrochent, et se décrochent...
alors que les pensées créent d'autres pensées, qui se regroupent, s'agrègent,
se constituent dans leurs propres définitions, comme une sorte de retour en boucle,
sur soi-même, au niveau du conscient, de l'inconscient, du surmoi et du ça... "
J'observe, étonné, que la seule violence vécue dans mon enfance,
la seule dont l'intensité a été d'une ampleur traumatique, fut celle du bonheur,
et de l'éveil des sens.

Assis contre mon oreiller, j'entends une voix qui m'invite lentement
à visualiser un lac, et des images défilent dans ma tête à toute allure.
Je cherche dans un classeur énorme une image de lac que je ne trouve pas.

Sous mon pouce, les pages s'effondrent les unes sur les autres sans aucun résultat.
Je suis déstabilisé car je n'ai pas ça en magasin. Aucun paysage avec un lac.
Et très vite, mon cerveau s'arrête sur ce qui fera forcément l'affaire pour l'exercice.
C'est une plage dont le sable est brûlant et aux parfums entêtants. Caressée par la mer.
La Méditerranée. A Castelldefels. Ce sera mon lac. Le temps de l'expérience.
Le seul que j'accepte pour parvenir à l'état de relaxation ou d'abandon recherché.
La mer est calme. Aveuglante de lumière. Je suis étendu au soleil. Je suis heureux.
Pleinement heureux. Absolument heureux. Ma mère n'est pas loin.
Elle est peut-être allongée près de moi. La tête à l'ombre d'un parasol. Je ne la vois pas.
Je n'ai sous mes paupières que le rouge orange du soleil qui me dévore les yeux.
Mais sa présence est acquise. Dans le bruissement extraordinaire des vagues.
Et me vient une odeur très précise qui est celle du sable de Castelldefels.
Les griffes de sorcières cuites et ses fleurs séchées mélangées aux embruns.
Le parfum salé d'un amas de racines, près de la route, usées comme du bois flotté,
de plantes qui ont poussé dans les dunes, entre de petites maisons de pêcheurs.
La chaleur libère un bouquet très typé, minéral, végétal et marin, presque fruité,
qui m'assaille avec une telle précision que de grosses larmes coulent sur mes joues.
Je ne le recompose complètement, à l'identique, qu'au plus loin de mes inspirations.
Agacé de ne pas être certain de la fleur ou de la plante qui donne une tonalité si particulière
à ce parfum envoûtant de sable chaud, comme à ce mot que l'on a sur le bout de la langue.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

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