Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

A l'heure juste

Publié le

Heureux l'homme que je suis.
Qui a fêté ses quarante ans avec l'amour de sa vie.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Avant l'heure

Publié le

Certains jours au fond n'ont pas si grande importance.
Quand je me fous des dates, des anniversaires, et de ce genre de conneries.
Mais à certains jours emblématiques, je me rends compte d'une chose.
Je me rends compte qu'aux moments importants de ma vie, tu ne seras pas là.
Encore une fois, fêter un anniversaire me paraît un peu bizarre.
J'aime faire la fête. Faire la fête avec mes amis. Très bien.
Mais au-delà des occasions quotidiennes, de l'envie d'être ensemble,
qui n'ont besoin, me semble-t-il, d'aucune justification particulière,
je ne vois pas très bien l'intérêt des dates prévues d'avance,
où l'on ne sera pas forcément d'humeur à célébrer quoi que ce soit.
Fêter l'anniversaire des autres ne me pose pas de problèmes.
Fêter le mien en est un, quand je n'en comprends pas l'intérêt.
Le permis de conduire, ça se fête. Le Bac aussi, bien sûr.
Le concours. L'examen. Le diplôme. Le premier emploi.
Le premier article. Le premier cachet. La rencontre avec Lambert.
La première chanson enregistrée. Une apparition au cinéma.
Tout ça, très bien, je comprends que ça se fête.
Mais quel mérite aurais-je eu d'arriver à mes trente ou trente-cinq ans ?
Cela marque un pas de plus dans la vie sans doute, comme une année de moins.
Et je ne vois pas très bien pourquoi on ouvrirait le champagne pour si peu.
Je n'ai pas organisé de fêtes pour mon anniversaire depuis la foire de mes vingt ans.

Je me fous qu'on y voit une fausse pudeur ou une coquetterie.
Quand ce n'est pas ça du tout. Ce n'est pas par fausse modestie non plus.
Quand vous savez bien la haute opinion que j'ai de moi-même.

Ce n'est pas pour me cacher derrière mon petit doigt, genre " hihihi, non, arrêtez, ça me gêne "
en crevant d'envie au contraire, tout en disant " oubliez ça ", qu'on célèbre ma petite personne.
Non. Ce n'est pas pour faire des manières ou me faire prier. C'est que ça me saoule vraiment.
Mon anniversaire est chaque année une épreuve. Psychologique. Physique. Morale.
Et devoir faire bonne figure, sourire et remercier, en de telles circonstances,

je trouve ça pathétique, embarrassant, et ne suis pas sûr d'en être capable.
Encore une fois, j'aurais décroché un contrat ou gagné au loto, pas de problèmes.
J'invite et j'arrose tout le monde. Open bar. Tournée générale. Champagne à gogo.
Mais l'anniversaire, comme le nouvel an, personnellement, je ne comprends pas.
3, 2, 1, BONNE ANNEE !!!! ON VA TOUS CREVER !!! YOUPI !!!
Et surtout buvons comme des trous pour oublier ça.
Merci donc de m'épargner ce genre de massacres à l'alcool mauvais,
à essuyer, comme dans les mariages, les discours et éloges funèbres d'usage.
Ce n'est donc pas la question des quarante ans, qui n'est jamais qu'un chiffre, bien que rond.
Et que j'ai commencé à torturer il y a longtemps, et que je n'ai pas fini de triturer.
C'est juste qu'à cette convention des anniversaires, je pense à d'autres évènements,
qui ont plus d'importance à mes yeux, et dont tu ne feras pas partie.
Que tu ne sois pas là pour mes quarante ans n'est donc pas un problème,
puisque je n'y fais rien, que je n'y ai rien organisé, qu'il ne s'y passera rien.
Mais lorsque j'aurai signé un contrat, un succès à fêter, j'aurai mes amis, ma famille...
et toi ?... où seras-tu ? C'est étrange pour moi de réaliser que tu ne seras pas de la fête.
Que tu ne pourras pas participer aux étapes importantes de ma vie.
Et compter parmi les gens qui comptent pour moi.
Et dont j'aurai besoin ou envie d'être entouré.

Bien sûr que tu ne seras pas là pour mes quarante ans.
Et même si je m'en fous, cela me fait tout de même bizarre.
Quand je préfèrerais que l'on fête ensemble mes 39 ans, 11 mois et vingt jours.

39 ans, 11 mois et vingt-et-un jours. 39 ans, 11 mois et vingt-deux jours. Et vingt-trois.
Que l'on soit ensemble aujourd'hui, demain, et le jour d'après.
Plutôt qu'en ce jour particulier, qui encore une fois, n'est qu'un nombre dans l'état civil.
Si je compte des lunes pour évaluer le poids de notre histoire, je ne me rappelle pas la date,
lorsque plusieurs pourraient être considérées comme le départ de notre relation.
Mais notre relation, voilà la question. Quelle est-elle au juste ?...
Quand dans le bon comme dans le mauvais, tu ne seras pas là aux moments forts.
Quand je me ferai hospitaliser d'urgence. Quand j'aurai une victoire à fêter.
Quand j'enterrerai mon père. Quand j'aurai une récompense à recevoir.
Je chercherai dans l'assistance. Compterai les gens qui sont venus.
Tu seras là comme une présence fantomatique, éthérée, une pensée, douloureuse.
Celle d'une absence physique. Quelles qu'en soient les raisons.
Et à ce manque terrible, je vomirai la bienveillance de ceux qui sont venus.
Vomissant des signes d'amitié et de fraternité qui ne viendront pas, évidemment,
de la personne que je voulais, de celle que j'espérais, que j'attendais.
Pensant, à l'étreinte d'un proche, " ce n'est pas de ton bras dont j'ai besoin,
ce n'est pas de ton embrassade ou de ta présence que je manquais... "
Quand je le remercierai quand même, la bouche pleine d'amertume.
Et je me mépriserai de ressentir des choses aussi injustes.

Certains jours n'ont pas si grande importance.
Et le jour qui suit, arrive toujours précisément pour valider ce constat.
Le 20 avril, déjà, j'aurai repris une activité normale. Et tout sera comme avant.

Je me foutrais tout autant que tu sois là ou pas à tel ou tel autre moment.
Mais aux dates emblématiques, bien sûr, me viennent de drôles de questions.
Et l'examen de ce que nous faisons ensemble. Avec ce résultat cruel qui ne pèse pas lourd.
Puisque nous ne faisons rien. Alors même que c'est sans doute la clé de notre réussite.
Dans sept heures, mon amour, j'aurai quarante ans. Tu ne seras pas là.
Mais je me console en me disant que tu ne l'étais pas à mes vingt, à mes trente,
pour la bonne et simple raison que nous ne nous connaissions pas.
Aussi vrai que tu n'as pas besoin de moi dans les évènements importants de ta vie,
puisque je n'en fais pas partie, il faut bien que je me fasse à l'idée que tu ne seras pas là
pour assister aux miens, et faire le deuil d'un certain nombre de choses.
Quand grandit ce désir chimérique de partager ma vie avec toi.
Cet étrange délire. Qui ne me lâche pas.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Les petites morts

Publié le

La mort c'est peut-être ça...
Une pulsion vers l'inconnu, faite de trac et de confiance.
Que j'ai déjà connue. Quand je pense à ma première éjaculation.
Quand personne, et surtout pas mes parents, ne m'avait prévenu de ce qui allait arriver.
J'ai découvert seul une nuit ce que mon sexe pouvait produire de sensations et de plaisir.
Au fond de mon lit une place d'enfant, étendu sur le ventre, alors que je cherchais le sommeil.
J'ai trouvé autre chose. Une chose à laquelle je ne m'attendais pas.
Des réactions en chaîne dont je n'avais aucune idée, inquiétantes et attirantes à la fois,
quand j'ignorais où elles allaient me conduire, et jusqu'où elles iraient.
A cette sensation inédite dans le ventre, qui me poussait à continuer.
Continuer à onduler sur le matelas. A suivre cette pente ténébreuse et prometteuse.
Avec l'intuition que je ne risquais rien, bien que perdant tout à fait tout contrôle.
On ne s'inquiète pas des douleurs identifiées dont on a déjà fait l'expérience.
On reconnaît les signes de la fièvre, de la grippe ou d'un rhume. On ne s'en alarme pas.
Des symptômes sans précédents sont en revanche légitimement anxiogènes.
Mon père n'avait jamais pris le temps de m'expliquer ce qui allait m'arriver.
Et je l'en remercie. Quand il fut délicieux de m'en rendre compte tout seul.
Le dépucelage est toujours une charnière entre deux vies.
Et ce moment précis, cette nuit particulière où j'ai découvert le pouvoir de mon sexe,
me semble lointain, comme s'il était arrivé à quelqu'un d'autre que moi.
Pourtant, c'était ce même corps, dans lequel je me trouve ici en train de vous écrire,
qui découvrait d'autres paramètres, d'autres dimensions, une autre réalité.
Je suis ému en songeant à ce gosse, tout seul dans sa chambre, livré à lui-même,
suivant son instinct, partagé entre l'épouvante et le ravissement,
l'incompréhension et la curiosité, irrémédiablement aspiré par un monde nouveau.
Une part de moi-même tentait de lutter et de s'échapper de ce mécanisme diabolique,
dont il sentait bien qu'il n'allait pas tarder à perdre la maîtrise,
une autre était convaincue que je n'avais rien à craindre de ce qui pouvait suivre.
Et aux tunnels de lumières dont on nous parle toujours pour l'expérience de mort imminente,
je ne peux m'empêcher de penser qu'il y a sans doute là quelques comparaisons possibles.
Si nous n'avons pas le souvenir de notre naissance, nous avons d'autres aventures,
au cours d'une vie, qui demeurent des passages conscients d'une existence à une autre.
Bien sûr, à mon sexe dur et épais, prêt à exploser, aux vertiges et sensations bizarres,
cette impression de se vider de son sang, d'être entièrement inspiré ou dématérialisé,
comme arraché à soi-même, je pouvais craindre de sortir différent de cette histoire.
Lorsque j'avais conscience, et l'assurance, au moment où cela se passait,
qu'à l'issue de la révolution en marche, je ne serais jamais plus le même.
J'étais par imprudence allé trop loin dans le processus.
Savais très bien qu'à ce stade, je ne pouvais plus faire machine arrière.
J'avais passé le point de non-retour, avec une part de regret pour un monde que je quittais,
mais bien trop avide de connaître le dénouement de cette affaire absolument démentielle.
J'étais prêt à passer de l'autre côté. Et j'ai lâché prise avec un seul mot d'ordre. Inch'Allah !
J'avais décidé de faire confiance en la vie, en la nature, en mon corps, en la destinée peut-être.
Les douleurs étaient bien trop agréables pour être malveillantes.
Trop prometteuses pour ne pas prendre le risque. Oui. On verra bien.
Et cette porte d'où jaillissaient des lumières aveuglantes, j'ai accepté de l'ouvrir.
Quitte à y perdre mon âme. Quitte à m'y perdre. A disparaître tout à fait.
De l'extrémité des pieds à l'extrémité des cheveux, je me suis ramassé d'un coup,
concentré dans mon bas-ventre comme à l'implosion d'une étoile prête à mourir,
l'aspiration titanesque d'un trou noir m'emportait en entier dans le canal de ma bite.
Et tout mon être est parti comme la lave des entrailles de la terre dans une éruption volcanique.
En une explosion nucléaire où l'on aperçoit une vague idée de la vérité sur notre condition.

J'avais eu mon premier orgasme.
Sans même m'être aidé de mes mains.
Mes organes génitaux baignant dans leur mare de semence. Haletant. Etourdi.

Bien que désorienté j'étais toujours vivant. Dans la libération d'un fou rire nerveux.
Que j'ai eu ensuite longtemps, pendant quelques années, quitte à décontenancer mes partenaires.
Un fou rire de bonheur. Celui d'être toujours moi. Dans mon corps. Différent mais intègre.
Qui prolongeait mes spasmes d'une autre façon, systématiquement, après la jouissance sexuelle.
Cette aspiration fulgurante hors de notre corps, au paroxysme du plaisir, bien sûr,

peut laisser supposer qu'à ce début de dématérialisation apocalyptique,
il y ait un bien-fondé au choix du terme de petite mort pour désigner l'orgasme.
Mais, sans aller jusqu'à imaginer une puissance de nature sexuelle au moment de s'éteindre,
je veux bien croire que, comme à ce moment où j'ai fait confiance à mon corps,
on puisse dépasser son appréhension et ses craintes pour se laisser faire et conduire ailleurs,
avec un sentiment de sécurité aussi impressionnant que l'étrangeté attendue.
Peut-être ressentirons-nous, au moment de partir, des choses complètement inconnues,
des sensations dont nous n'avions pas idée, sans aucune référence possible,
des choses sans commune mesure avec ce que nous avons vécu ou expérimenté jusqu'alors,
nous laissant démunis, avec nos rationalités obsolètes et nos paradigmes pulvérisés.
Mais je suis prêt à parier que nous passerons à travers le miroir, le trac au ventre,
avec le même appétit que lorsque nous montons sur scène ou dans un avion,
avec la même soif que lorsque nous allons au bout de notre plaisir sexuel. Inch'Allah.
Sans regrets pour ce que nous laisserons derrière nous, quand nous savons que nous le portons,
résolument, fatalement, que nous l'emportons dans notre être, où que nous l'emmenions.
Impressionné par cette confiance avec laquelle j'ai suivi mon corps dans le plaisir, enfant,
isolé dans ma chambre, seul, absolument seul, j'ai l'intuition qu'il y a ici quelque chose
de l'ordre de la répétition générale.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Emmental et mozzarella

Publié le

Christine n'avait pas envie de cuisiner. Moi non plus.
Nous avions eu elle et moi une longue journée particulièrement pénible.
" Tu veux qu'on se fasse livrer des sushis ?...

- Non, j'ai faim, me dit-elle. J'ai une faim de loup.
- Tu veux qu'on aille au France ?... Ou au Vienne ?...
- Non plus. Pas la force de sortir pour un resto. Commandons une pizza. "
J'avais jeté un œil à ce que nous avions dans les placards et dans le frigo.
En fait, nous n'avions pas grand-chose.
La télévision montrait des images de l'arrivée de Caroline Fourest en gare de Nantes.
" La vache !... fit Christine. Elle ne doit pas être déçue du voyage !... "
Elle s'était déchaussée et déjà affalée dans le canapé avec un verre de vin.
J'ai pensé soudain aux travaux devant la maison. J'ai pensé au livreur en scooter.
" Je vais aller chercher la pizza. Ce sera plus vite fait.
- Tu vas la chercher où ?
- Place Arago. Ils en font à emporter, dis-je en enfilant un blouson. Une préférence ?...
- Toujours pareil, tant qu'il n'y a pas d'œuf, tout m'ira, je te laisse choisir. "
Je vérifiais que j'avais bien mon portable et mes clopes dans mes poches.
" Quelle salope cette nana. Je ne la supporte pas. C'est bien fait pour sa gueule. "
Christine semblait jubiler devant le reportage, le nez dans son verre, les yeux brillants.
J'ai posé un baiser rapide sur son front avant de gagner la porte d'entrée.
" A tout de suite. Je fais vite. "
J'avais besoin de prendre l'air.

La place était plus calme que la gare de Nantes.
Je me demandais comment Christine pouvait relaxer devant les informations.
Nous étions mariés depuis dix ans. N'avions pas réussi à faire d'enfants.

C'était un problème que nous avons noyé dans nos vies professionnelles.
Les débats actuels sur la PMA pour les homosexuels faisaient remonter une douleur.
Une frustration plutôt. Je voyais bien que ça l'ulcérait. Et je marchais sur des œufs.

Sur la place de la Loge. En direction de la pizzéria. Nous avions parlé d'adoption.
Mais Christine, je l'ai toujours senti, n'était pas convaincue par cette solution.
C'était un projet sans l'être. Elle faisait traîner les choses. Les repoussait.
La nuit était douce. La ville semblait déserte. Je vérifiais les textos sur mon portable.
Le boulot, c'était notre vie. Il fallait que je rappelle un fournisseur. Quoi d'autre ?...
J'arrivais sur la place Arago qui était un peu plus fréquentée.
Mais il n'y avait pas non plus un monde fou.
Je serais chez moi avec la pizza dans vingt minutes, tout au plus.

" C'est la fin du monde occidental. Des hommes qui se marient entre eux ?...
Et des femmes entre elles ?... Et leur donner en plus le moyen de faire des gosses ?
C'est écoeurant... ça me donne envie de vomir. "

Le père de Christine découpait son steak avec une expression de dégoût.
Il m'a regardé du coin de l'œil en se servant une rasade de vin.
" Vous en pensez quoi Christophe ?... "

J'ai relevé le nez de mon assiette. Avais heureusement la bouche pleine.
Je pris le temps de mâcher. Pour avoir celui de réfléchir à ce que j'allais répondre.
" Christophe est d'accord avec moi, trancha Christine. On marche sur la tête.
Ils ont déjà le PACS, qu'est-ce qu'ils nous emmerdent à vouloir nous imiter ?...
- Tu peux parler correctement, la reprit Jacqueline sans paraître en désaccord.
- Oh, je peux, oui. Mais ça me rend dingue. Le mariage encore, c'est n'importe quoi,
mais ça n'est jamais qu'un contrat civil, ils ne passeront jamais à l'église, Dieu merci... "
Je craignais le deuxième volet qui n'allait pas manquer de tomber à la suite.
" Mais alors, la procréation... "
Elle posa violemment ensemble ses couverts de chaque côté de son assiette.
Incapable de continuer. Ses parents se sont regardés. Christine reprenait son souffle.
" Si les homos veulent se marier et faire des enfants, ils peuvent le faire.
Rien ne les empêche. Sinon, qu'ils assument ce qu'ils sont, ai-je dit.
- Bien parlé, reprit mon beau-père. Après tout, c'est comme ça qu'ils ont toujours fait.
Regarde Michel, dit-il à son épouse, il a toujours été pédé ce garçon,
mais il s'est marié avec Jocelyne et lui a fait trois beaux enfants. "

Après avoir commandé à la caisse, je suis sorti fumer sur la place.
" Elle sera prête dans dix minutes. Vous pouvez attendre ici... "
Le vent était faible. Une brise bienvenue. La soirée était chaude. Ou plutôt tiède.

Le père de Christine m'avait bien fait comprendre qu'il avait pensé dès le départ
que le problème venait de moi, et j'avais détesté certains sous-entendus.
Les résultats avaient médicalement prouvé que nous avions un problème tous les deux.
Cela m'avait permis de déculpabiliser dans une faible mesure.
Et de ne plus être la cible de suspicions foireuses.
Il fallait rappeler ce fournisseur. Mais pas seulement.
Je n'avais pas que des textos professionnels dans mon téléphone.
J'ai regardé un numéro en particulier. Que j'ai hésité à appeler.
J'étais décidé à le faire quand la jeune femme est sortie de la pizzéria.
J'avais déjà réglé et je suis parti avec une quatre fromages.
Et une boule dans le ventre. Ou dans la gorge.
A laquelle je m'étais habitué.

J'avais choisi le même itinéraire pour retourner à la maison.
Pour retrouver Christine. Le chemin le plus court.
Le vent s'était levé et je dus à plusieurs reprises prendre la boîte à deux mains

que je portais comme un garçon de café porte son plateau en terrasse,
et menaçait de s'ouvrir ou de valser carrément pour s'écraser sur le sol.
J'arrivais au carrefour de la place de la cathédrale et entendais du chahut.
Des jeunes. Qui rigolaient. Que je ne voyais pas arriver. En vélo. A tout berzingue.
" Attention à la pizza ! " cria l'un d'eux en m'apercevant un peu tard.
J'ai eu beau anticiper, j'ai pu éviter les bolides mais pas l'accident.
La pizza s'était retournée et le vent me l'avait collée dans la figure.
Les deux jeunes hommes débraillés qui étaient d'abord hilares ont freiné,
se sont arrêtés subitement inquiets, et ne se sont pas moqués de moi.
" Tout va bien monsieur ?... "
J'avais du fromage et de la tomate sur le visage comme sur la chemise.
La pizza, par terre, était foutue. Les garçons sont descendus de leurs vélos.
" Putain de merde... " soufflai-je, les bras écartés, immobile et dégoulinant.
Les deux gars se sont approchés de moi pour voir l'étendue des dégâts.
Ils m'ont encadré et ont commencé à me lécher le visage tous les deux.
Avec une détermination qui m'a laissé interdit, impuissant. Paralysé.
Ils se disputaient à coups de langue l'emmental et la mozzarella sur mes joues,
me serrant de très près de façon lascive, comme de petites chiennes en chaleur,
se collaient à moi, se déhanchaient contre moi, frottaient leur barbe à la mienne.
Ils léchaient mon menton et ma bouche, déboutonnèrent ma chemise souillée,
étalaient des bribes de pizza sur ma poitrine de leurs mains qui s'égarèrent.
Je sentais deux érections contre mes jambes, prisonnier du désir contre-nature
de ces deux cochonnes qui fouillaient mon pantalon, puis mon caleçon,
en gémissant, bon Dieu, au beau milieu de la rue.

" Tu veux la dernière part ?... "
Les deux jeunes gens et moi nous roulions des pelles voraces quand je suis revenu à moi.
Christine me regardait. La bouche pleine. Elle montrait la dernière pointe de pizza.

Isolée au milieu du carton qui trônait, ouvert, huileux, sur la table basse.
" Euh... oui, bien sûr, fis-je indifférent en me redressant dans le canapé.
- Je te demandais si tu la voulais...
- ... Oui, non, pardon... Tu peux y aller. J'en veux plus.
- Super bonne. Et tu vois, j'étais morte de faim. Normal. J'ai rien mangé à midi. "
J'ai dû croiser les jambes pour dissimuler ce qui restait bandé entre mes cuisses.
" On bouffe chez mes parents dimanche. Faudra acheter du champagne. "
Je suis resté un moment immobile. Sonné. Les yeux plantés dans la télévision.
Dès que j'ai pu, je me suis levé pour chercher mon téléphone.
" Tu vas où ? demanda Christine sans me regarder, absorbée par la série.
- Il faut que je rappelle mon fournisseur.
- A cette heure-ci ?
- Oui, c'est Jean-Claude. Il s'en fout.
Et si je ne le fais pas maintenant, je vais oublier... "
Elle fit mine de me croire et ne posa plus de questions.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Xylophène

Publié le

Les arbres verdissent enfin et ça sent l'herbe coupée.
Jupes courtes. Bermudas et tee-shirts. Les corps se déshabillent.
La peau commence à brunir sur les épaules. Et ça sent le sexe à plein nez.
Dans les sourires qui se croisent et ces messieurs qui se retournent.
Les terrasses sont pleines. Lunettes de soleil. Les baies vitrées ouvertes.
Le zénith a basculé. Midi ne fait plus d'ombre. La nature s'étire et peut prendre son pied.
Quand la chaleur est douce. Amicale. Erotique. Qu'elle n'est pas encore accablante.
Qu'elle ouvre nos fenêtres et les cols des chemises sans être une torture.
Les mâles et les femelles tout à coup se retrouvent. Le désir est palpable.
Et ceux qui s'ignoraient finalement se regardent. Ne se trouvent pas si mal.
Quand le teint est hâlé. La silhouette révélée. Les manteaux au vestiaire.
La ville frissonne de plaisir aux eaux de ses fontaines et à ses limonades.
Une jubilation à être délivrée. Pour se faire lascive. S'offrir aux éléments.
On réinvestit les jardins. On réveille les tondeuses à gazon. On fait de la peinture.
On taille les haies. Ça sent l'herbe coupée, la terre, le sexe, comme le xylophène.
Dans les banlieues pavillonnaires. Dans les quartiers. Au centre-ville.
On range les fringues d'hiver. On fait le ménage de printemps.
On ouvre tout. Et on aère. On déblaie. On élague. On va chez le coiffeur.
On respire la verdure. Et toutes les floraisons. La chaleur du goudron.
Le pastis et la menthe. La peinture. Les parfums.
L'herbe et le xylophène.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Aux yeux de quelqu'un

Publié le

Me regarderas-tu encore comme tu me regardes ?...
Les yeux brillants dans l'obscurité ?
Attends. Une seconde. Ne bouge pas...
Je me lève brutalement. Sors du lit pour aller éteindre une lumière.
Et puis celle de la lampe de chevet. Voilà. Je retourne à ma place.
Je reprends aussitôt ma position initiale. Ravi du changement.
Il n'y a plus dans la chambre que la lumière de l'éclairage public.
Cette lumière orange qui vient de l'extérieur pour nous envelopper.
Nos pupilles se dilatent comme celles des chats.
Le désir peut-être. Ou seulement la pénombre à laquelle s'adapter.
Ce sont nos préliminaires. Faussement chastes quand c'est déjà sexuel.
Quand ces regards sont plus sûrement de l'ordre de la pénétration que d'autres pratiques.
Tu me laisses entrer. Aussi vrai que tu entres en moi. Et nous nous mélangeons.
A distance. En silence. A ce jeu où l'amour lui-même devient quelque peu dérisoire.
Peut-être d'ailleurs ne nous aimons-nous pas. Quand cela n'a plus vraiment d'importance.
Au moment où nous sommes ensemble. Où nous nous fascinons. Basculons l'un dans l'autre.
L'attraction irrépressible comme au moment de mourir j'imagine. Je lâche prise.
Je m'abandonne. Sors de mon corps. En confiance. Car j'ai confiance en toi.
Tant pis si je ne reviens pas à moi. Je te suis.
Il y a de la joie et de l'étonnement. De l'amusement. Un sourire magnifique.
Sans crier gare, ton regard se trouble alors d'une émotion soudaine.
J'ignore à quoi tu penses. Ce qui a pu brusquement faire rougir tes yeux,
et les faire briller davantage, lorsque l'eau monte, jusqu'au bord de mes cils,
bouleversé par ton émotion qui me brûle la rétine et embue ton image.
A quoi penses-tu mon amour ? Quel est ce nuage venu te submerger et te faire chavirer ?...
Mais peut-être avais-je été ébranlé le premier. Le chagrin était peut-être arrivé par moi.
De mon côté. Et c'était peut-être toi qui avais pu t'émouvoir de me voir si ému.
Nous sommes connectés. Et nous nous laissons porter par des vagues étranges.
Sans savoir qui donne l'ordre du jour. Qui mène la danse. De l'un ou de l'autre.
Quand nous formons un seul corps. Un seul corps qui se regarde dans la glace.
Attentif au moindre mouvement de pupille, au moindre battement de paupières.
Le silence est fait de toi. La lumière m'embrase. Et je pourrais mourir sur place.

Bien des gens peuvent t'admirer. Et ils ont raison de le faire.
Quand tu es fait de ce peuple qui se donne en spectacle. Que l'on peut applaudir.
Mais un sourire m'envahit à cette certitude. Personne ne t'admire comme je le fais.

Dans l'intimité de notre alcôve. Dans notre platane à l'abri des regards indiscrets.
Et c'est une démangeaison immense qui monte dans tout mon corps.
Quand je sais l'instant privilégié. Quand tu me donnes plus que ce qui est juste rare.
Mais ce qui est unique. C'est ton entièreté. A tout ce que tu fais tomber de frontières.
Entre toi et le monde. Entre toi et ma peau qui se fond à la tienne.
Les regards ne suffiront plus. Et je dois t'étreindre. A nos yeux qui se ferment.
Emportant les images d'avant. Celle de notre émotion à nous être trouvés.
Sous mes paupières soudées, j'ai tes pupilles noires et leur curiosité.
Ce drôle de chagrin qu'il faut anéantir à la pression des muscles.
Mon buste contre le tien. Les deux respirent ensemble. Enfin la complétude.
A ton ventre. A tes bronches. A ta poitrine. A ton souffle. A ta chaleur.
Je m'accroche comme à la vie. A toute ma vie qui défile. A cette éternité.
L'odeur de tes cheveux. De ta chair dans la nuque. Ton oreille. Ton parfum.
Heureux et malheureux. L'enfance et l'âge adulte. Tout est à cette lave.
Où s'enroulent les paradoxes, les opposés, pour n'être qu'un métal qui rougeoie en fusion.
L'orange de la lumière. Le soleil aux paupières comme aux plages de juillet.
Mon sexe se durcit à mesure que je me dissous pour me répandre dans tes fibres.
Je m'infiltre lorsque tu m'envahis. Quand le désir furieux sème la confusion.
Et l'équation chimique est une perfection aussi haute que Dieu ou le secret du monde.
Je n'ai plus rien à craindre. L'amour est ridicule. Il n'y a que l'absolu.

Me regarderas-tu encore comme tu me regardes ?...
Quand ma langue ne force pas ta bouche. Quand que je ne force pas tes lèvres.
Que j'aurai quarante ans. Et cinquante peut-être. Qu'il me faudra vieillir.

Je ne pourrai plus bander ce piètre bout de chair sur lequel s'accroupir pour traire la violence.
La rage d'exister et de devoir mourir. Pourras-tu me porter et tenir la distance ?
M'accompagner plus loin. Au plus loin que l'on puisse. Au-delà de toute extrémité.
Quand je ne suis pas ton sang ni ta chair, comme sont les parents, les enfants,
mais le corps étranger qui complète le tien en une union stérile qui défie la nature.
L'accouplement des âmes qui ne crée aucun être mais peut sauver des vies.
L'amour n'est pas utile, il n'est pas le terreau de la nécessité, le besoin de lignées
ou de se reproduire, ni celui d'être deux, le moyen de tromper d'ignobles solitudes.
Et s'il était cela, il n'est plus notre affaire. Quand nous ne sommes pas seuls.
Et n'avons rien à faire. Rien à réaliser. Ni même à accomplir aux regards échangés.
Puisqu'il nous suffit d'être. A nos seules présences. L'incarnation sublime.
Le pouvoir d'être soi. A cette force absurde plus forte que le doute. Plus forte que l'espoir.
Où les peurs archaïques sont toutes pulvérisées. Les phobies. Les paniques. Les angoisses.
Les cauchemars vaincus. Les traumatismes impuissants à refaire surface et empêcher la suite.
A cette certitude intime d'avoir trouvé l'abri dans les bras l'un de l'autre où l'on peut être libre.
Serai-je le refuge que tu avais recherché ? Toi qui as pensé " c'est lui " dès le premier regard.
Le courant électrique m'assurait la pareille. A cet instant précis où tu as pensé cela.
Quand Perpignan en flammes succombait à la foudre. Qu'il n'y avait plus que nous.
Choqués de nous trouver face à face, finalement, et si près l'un de l'autre.
Le regard, le premier, celui sur cette place, ne s'est jamais lâché, n'a plus jamais cessé.
La fascination est restée identique. Magnétique. Indestructible. Et se consume toujours.
Puisque ce n'est pas de l'amour. Que c'est bien plus que ça. Qu'il s'agit de confiance.
Aimer est si facile. Aimer est la chose la plus commune du monde. La plus simple.
Et souvent la plus trompeuse. Mais nous, c'est autre chose. Nous nous faisons confiance.
Et c'est tellement plus rare. Tellement plus précieux. Que mon regard se brouille.
Dans tes yeux qui comprennent que je ne te mens pas.

Ton cœur est pur. Et j'en accepte les blessures. Les ombres. Et les malformations.
Quand tu acceptes le mien tel qu'il est, avec ses perversions et ses insuffisances.
Enfin un lieu où l'on n'a plus à cacher ses faiblesses. Où je baisse ma garde.

Enfin le lieu où je peux être moi sans peur d'être jugé.
Ce n'est pas de l'amour mais bien de l'amitié.
Ou bien tout à la fois.
Le regard brille. Regarde-moi.
Tu es la plus belle personne qu'il m'ait été donné de voir depuis que je suis de ce monde.
Tu es une perfection absolue de tout ce que je tiens pour perfection ou n'imaginais pas.
Quand tu as tout ce que j'aime. Que je ne pouvais en espérer une synthèse aussi parfaite.
A mon goût. A ma taille. A ma mesure. Dans la grandeur et la bassesse.
Quand je n'aime pas la perfection. Que je préfère l'humanité. Et toutes ses aspérités.
Regarde-moi. Et tu sais à mon émotion que tu es mieux que ce que j'attendais.
Que je n'avais jamais osé croire qu'il pouvait y avoir un être fait pour moi. Que je caresse.
Que je vénère. Et qui peut prendre sans compter dans les forces qu'il me reste.
Regarde-moi comme tu me regardes. Pour alimenter ces forces. Dont tu te nourriras.
C'est un cercle vertueux. Et le pacte de non-agression. La chambre dans un arbre.
Cette lumière orange. Quand je ferme les yeux et que je peux dormir.
A quarante ans peut-être. Ou au cœur de l'enfance.
Tes cuisses entre les miennes. Nos souffles nez à nez.
Le regard brille. Regarde-moi. Garde-moi. Garde-moi.
Au-delà du réel, il y a la vérité.
 
 
Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

N'être qu'au monde

Publié le

Je me fous d'être pauvre.
Je préfère être pauvre que classe moyenne.
Etre riche m'indiffère. Quand l'argent ne m'apporte rien.
L'argent pouvait manquer si c'était pour faire plaisir autour de moi.
Mais j'ai appris à faire plaisir de mille manières qui ne coûtent rien.
Je me fous d'être pauvre.
Quand je suis plus heureux pauvre que classe moyenne.

Je partage la vie de mes amis. Parfois je rends service.
Je garde des enfants. Je fais du jardinage.
Je les accompagne au supermarché. Et puis au restaurant.
Ce n'est pas ma vie. Ce n'est pas mon quotidien. C'est comme un jeu de rôle.
Quand je me frotte à des préoccupations qui ne sont plus les miennes.
Que ferais-je d'un écran plat ? Que ferais-je d'une voiture ?
Je ne possède rien. Ni maison, ni épouse, ni enfants, ni personne.
Ce que j'ai hérité de ma mère, je l'ai craqué comme une allumette.
J'ai été riche. Et c'est par expérience que je le sais. L'argent ne m'apporte rien.
C'est parce que j'en ai eu que je sais les problèmes qu'il crée. Ceux qu'il ne résout pas.
Voyager en classe affaire ? C'est fait. Les hôtels de luxe ? C'est fait.
Etais-je plus beau avec des fringues hors de prix ? Etais-je plus heureux ? 

A six heures du matin, un peu avant l'aube, il y a des oiseaux qui commencent à chanter.
Le jour va se lever bientôt. Et je suis pris d'une émotion intense qui ne me coûte pas un rond.
L'argent est impuissant à rendre vivant. L'argent est impuissant face à la mort.
Et faute de gagner ma vie, je ne veux pas la perdre à courir après cette arnaque.
On croit l'attraper et le fric se dérobe toujours. Personne ne l'emporte dans la tombe.

Parce que j'ai été riche, je me fous d'être pauvre.
Puisque j'ai déjà eu ce qui aurait pu me manquer au point de devenir un moteur.
Voyager jusqu'à Bali et l'Australie ? Déjà fait. Rencontrer des stars du cinéma ? Déjà fait.
C'est comme le sexe mon amour. Pourquoi en voudrais-je quand j'en ai eu autant ?
J'en ai eu jusqu'à l'overdose. De la pornographie aux partouzes à s'y perdre.
C'est bon. C'est fait. Je connais. Et, si j'ose dire, j'en ai fait le tour.
Pour le pognon, c'est pareil. Les placements financiers. Le sourire du banquier.

Epargne logement. Assurance vie. Les actions. Ce que c'est qu'un portefeuille.
Non. Je m'en fous. Tout ça ne vaut rien. Et posséder est une bien triste illusion.
La richesse ce n'est pas l'avoir, c'est le savoir.
Savoir qui on est. Savoir que tu es. Toi que j'aime et qui es ma seule fortune.
Ce sont les rencontres. Et je n'investis que sur mes relations humaines.
Je me fous d'être pauvre quand je ne le suis pas.

Je ne profite pas mieux de mes amis dans un hôtel de charme Relais&Château.
Je profite d'eux lorsque je cesse de désirer autre chose que ce que j'ai.
Que je suis bien où je suis. Avec qui je suis. Au moment où j'y suis.
Je me fous d'avoir un duplex digne d'un catalogue à la hauteur de névroses tenaces,
de complexes d'infériorité, de manque de confiance en soi et d'imagination.
Je ne suis riche que de vous. Je ne suis riche que de toi.
Et j'ai découvert que je pouvais être aimé sans voiture et sans écran plat.
Que je pouvais être aimé sans fringues hors de prix et sans maison à Ibiza.
Que je pouvais être aimé sans argent.
Quand je peux enfin être certain qu'on ne m'aime pas pour lui.
A ne rien posséder, je sais que l'on m'aime pour ce que je suis, pour ce que je fais.
Et manifestement pas pour ce que j'ai. Ce qui, à mes yeux, est bien plus valorisant.
C'est une liberté. Qui au lieu de me priver m'offre tous les possibles.

Bien sûr que nous ne vivrons jamais ensemble. Mon amour.
Quand je suis une voie parallèle qui ne peut être la tienne.
Nous aurions pu nous y retrouver si tu n'avais pas pris d'autres engagements.
Et je suis au bord de ta vie comme je suis au bord de la vie de tout le monde.
Au bord de la vie de ma famille. Au bord de la vie de mes amis.
Quand je suis spectateur de toutes, et que je ne peux pour cela m'y immerger tout à fait.
Je peux bien faire du jardinage mais ne veux pas acheter une maison.
Je peux bien garder des enfants mais ne veux pas en faire.
Qu'on ne s'y trompe pas. Je respecte tout le monde. Ne regarde rien de haut.
Quand je dirais plutôt que je regarde de côté. A la même hauteur que mes semblables.
Que j'aime et que je ne juge pas. Et dont je comprends parfaitement les choix.
Je n'ai peut-être pas la même approche de la nécessité. De ce que l'on doit faire.
Pour être un homme. Pour être heureux. Quand je me fous de ce qu'on pense de moi.
Et quand personne ne me dictera jamais ce que je dois faire de ma vie.

Je me fous d'être pauvre.
Je préfère les oiseaux à six heures du matin que les écrans plats.
Je m'émerveille chaque jour au soleil qui se lève.
Et suis indifférent aux voitures de luxe comme aux soirées people.
Marbella, Miami, Manhattan. C'est fait. J'ai compris. Je vois bien ce que c'est.
Les yachts de Puerto Banus ou de St-Tropez. Entre nous, qu'est-ce que j'en foutrais ?
Des œuvres d'art ? Une cave ? Des pierres précieuses ? Des chevaux ? Des maîtresses ?
Je ne suis pas joueur. Et si j'ai été collectionneur, la vie m'a recadré.
J'ai perdu tout ce que je collectionnais. Et retrouvé ma liberté.
Posséder fait peser. Entrave. Englue. Empêtre. Paralyse.
Et c'est à cette légèreté inattendue que l'on gagne en perdant
que l'on prend la mesure de l'enclume que nous nous traînions jusqu'alors.
Je me fous d'être pauvre.
Quand je n'ai jamais été si heureux que depuis que je le suis.

La classe moyenne, je ne la méprise pas.
J'en viens. Et, d'une certaine façon, j'en fais toujours partie.
C'est juste que je refuse les codes qu'on prétend lui imposer.
Que ceux qu'on lui impose ne sont pas ceux que je veux pour mon restant à vivre.

Le temps. Voilà la vraie richesse. Et je le tuerai comme je l'entends par moi-même.
Etre pauvre devrait me précipiter dans les supermarchés où les choses sont moins chères.
Je ne paie pas l'alimentation au prix cher du centre-ville par snobisme.
Mais parce que je refuse de perdre du temps dans une grande surface.
Pas parce que je trouve les grandes surfaces vulgaires.
Mais parce que je préfère faire autre chose que la queue à la caisse.
Et le prix à payer, que j'assume, est de payer plus cher.
Certains trouveront ça stupide. Mais ce n'est pas parce que je ne sais pas compter.
C'est tout le contraire. C'est juste que je compte en minutes et non pas en euros.
Quand mon temps coûte plus cher que toutes les monnaies du monde.

Avoir, c'est savoir.
Et la richesse, dans tous les cas, est tout sauf matérielle.
Lorsque la matière sépare. J'aime moins prendre que comprendre.
Quand j'ai appris autre chose encore. On ne profite vraiment que de ce que l'on partage.

Et si le temps est mon seul capital, je le partagerai, même au bord de leurs vies,
avec tous les gens que j'aime et dont tu fais partie.
Savoir que l'on va mourir. C'est le butin ultime. Et l'argent peut aller se rhabiller.
Quand à cette conscience on voit toutes les choses comme elles sont. Extraordinaires.
Et l'on ne peut être blasé au jour qui se lève en sachant que ce pourrait être le dernier.
Je peux être pauvre dans des statistiques ou dans le regard des voisins. Who cares ?
Je ne peux le regretter lorsque c'est ce qui m'a permis de te rencontrer.
Si j'avais gardé mon train de vie, ta route n'aurait jamais croisé la mienne.
Jamais je n'ai été aussi heureux que depuis que je n'ai plus d'argent.
Je m'occupe du jardin. Je m'occupe des enfants. Je vais au supermarché.
Une pierre deux coups. Je rends service à des amis et me rends compte que j'aime ma vie.
Différente de la leur. La mienne. Où je peux m'occuper de toi sans que tu ne m'appartiennes.
Nous ne vivrons jamais ensemble.

Car si je me fous d'être pauvre, je me fous d'être seul.
C'est la même leçon. Puisqu'être seul aussi est une vision de l'esprit.
Je n'ai jamais été seul comme je n'ai jamais été pauvre.
Et l'on sait comme on peut se sentir seul même au milieu d'une fête entre amis.

Etre entouré ne vaincra jamais la solitude. La solitude est perçue comme un problème.
Quand j'ai appris encore. Elle n'est pas un problème. Elle est notre condition.
Et c'est en ayant accepté d'être condamné à mourir comme à la solitude,
pour être un être humain, que le bonheur est la chose la plus simple du monde.
Il suffit de respirer. Il suffit de te regarder mon amour.
Au plaisir d'exister on évite des pièges et l'on gagne du temps.
Les frustrations reculent devant la certitude d'avoir autant de chance.
Le verre à moitié plein remplace le moitié vide. Au point d'être à ras bord.
Je ne pourrais me plaindre de te voir si peu quand j'aurais pu ne jamais te connaître.
Que nous ne nous aimerions probablement pas tant si nous nous voyions beaucoup.
Quand il est aisé de pleurer sur tout ce que l'on n'a pas et ce que l'on n'aura jamais.
Je peux ouvrir les yeux. C'est en étant lucide que j'ai tous les moyens de rester optimiste.
Il n'y a pas d'imbéciles heureux. Pour une raison simple.
On ne peut être heureux sans conscience de l'être.

Je me fous d'être pauvre.
Parce que j'ai été riche. Que je le suis toujours.
Que je ne vis que pour toi, mon amour, et pour les gens que j'aime.

Quand l'argent ne sauve personne. Qu'il est une convention.
Que l'humain a pu l'être avant de l'inventer.
C'est une convenance. Une organisation. Une vue de l'esprit.
Qui a la vertu de fixer des valeurs sur lesquelles nous entendre.
Quand c'est un compromis. Alors même qu'il est le nerf de toutes les guerres.
Mais au-delà des accords, des règles et des contrats qui font la société,
nous sommes seuls juges de la valeur des choses, de leur place dans nos vies.
Et c'est ma liberté de te voir comme ce qu'il y a de plus précieux.
Quand tu n'as pas de prix.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Dromadaire

Publié le

Je crois que je n'ai même pas regardé la mer.
Compère Laurent passe me chercher pour aller sur la côte.
Le frère d'armes. Un ami. Comme j'en souhaite à tout le monde.
Nous filons sur Canet. Profitons du soleil. Mais, je m'en rends compte.
Noyé dans nos réflexions, dans la conversation, je n'ai même pas pris garde à la mer.
Ce bel établissement, Le France, installé dans la Loge, en ville, a sa brasserie sur la plage :
une grande terrasse sur la place de la Méditerranée où nous avons devisé un moment.
Certes, il était tôt. Je m'étais couché à l'aube. Laurent m'avait tiré du lit.
Et je suis encore plein du texte que j'ai pondu quelques heures auparavant.
La douche et deux cafés ont eu peine à me reconnecter. Il m'en faut un troisième. 
J'ai le souvenir du ciel et du soleil. De la sensation pourtant de ne pas bronzer pour autant.
Et je revois les dunes de sable, le long de la promenade arpentée pour retourner à la voiture.
Je suis confus. Penaud comme lorsqu'on a zappé l'anniversaire d'un proche.
Trop occupé à faire rire mon camarade, j'en avais oublié de regarder la mer.
Mais j'aurai ma revanche. Et mon horizon écumant ne perd rien pour attendre.
La poire pour la soif. Je la garde sous le coude. Derrière l'oreille.
Dromadaire.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Retour aux Estivales

Publié le

Pourrions-nous imaginer le festival Piano aux Jacobins ailleurs qu'aux Jacobins ?
Peut-on imaginer Musique à l'Emperi ailleurs qu'au château de l'Emperi ?
A Toulouse comme à Salon-de-Provence, il y a partout en France des évènements culturels
associés à des lieux emblématiques, quand les deux se nourrissent et se mettent en valeur.
Il n'y a pas de festival d'Avignon sans la cour d'honneur du Palais des Papes.
A Perpignan, il n'y avait pas d'Estivales sans cloître du Campo Santo.
A la sortie du spectacle, Véronique Sanson me confie qu'elle est séduite et envoûtée.
La cathédrale St-Jean, déployée de tout son long comme décor naturel. Tout de même.
Cela en effet avait de l'allure. Mais il faut croire que c'est déjà de l'histoire ancienne.

Le festival d'été de Perpignan. Une longue histoire.
De danse, de musique, de théâtre. De culture et de sensualité.
Les nuits étoilées de juillet. Des spectacles de qualité. Des choix exigeants.
Dans une ville souvent délaissée au profit des plages en période de vacances.
C'était un rendez-vous quand j'étais jeune homme.
Et il était toujours délicieux de se réapproprier les lieux prestigieux de la ville,
Campo Santo comme Palais des Rois de Majorque, le temps d'une pièce ou d'un concert.
On nous parle de mise en valeur du patrimoine. Et il me semble que nous sommes dans le sujet.
Le public, même local, découvrait parfois ces trésors d'architecture médiévale
à l'occasion d'un spectacle, et les touristes avec eux, et les artistes invités tout autant.
Je ne compte plus les chorégraphes, les metteurs en scène, les musiciens, et les œuvres,
que j'ai découverts grâce aux Estivales, et à Marie-Pierre Baux à qui nous devions l'évènement.
La créatrice du festival avait en plus de vingt ans, réussi à faire venir des talents magnifiques,
à renommées nationales comme internationales, dans notre petite ville de province.
Et je dois la remercier d'abord pour cela.
Si j'ai pu ensuite me déplacer pour découvrir des artistes ailleurs, en France et dans le monde,
j'ai commencé par découvrir chez moi ceux que Marie-Pierre avait réussi à programmer,
qu'elle avait réussi à convaincre de venir nous voir et jouer pour nous.
Lorsqu'elle parvint sur la durée à fidéliser autant le public que certains artistes.
Ceux qui connaissent mon histoire savent que je la remercie plus encore pour ce qui a suivi.
Après l'expérience Lettres à ma ville, conçue par Olivier Gluzman et Lambert Wilson en 2000.
Quand c'est à Marie-Pierre Baux que je dois d'avoir rencontré ces messieurs,
sans qui je n'aurais pas eu le petit parcours de parolier que j'ai pu faire depuis.
Mais au-delà de la fière chandelle que je lui dois à titre personnel ou privé,
ma reconnaissance ne saurait pervertir mon objectivité sur ce qui se produit à Perpignan.
Quand j'aurais été tout aussi choqué sans cela par la tournure désastreuse ou consternante
que les choses ont prise depuis maintenant trois ans, c'est-à-dire depuis que je suis rentré.

Depuis Barcelone ou Paris, il m'arrivait d'aller voir des spectacles.
Puisque je gardais de la famille et des amis en Roussillon et que je revenais souvent.
Mais en 2010, quand je suis revenu m'installer à Perpignan, si la ville était métamorphosée,
ce qui fut une heureuse surprise, tant les travaux de rénovation du centre-ville étaient réussis,
on avait gardé les grands rendez-vous culturels qui avaient fait leurs preuves.
Et dès juillet, je croisais Marie-Pierre Baux qui sortait de sa voiture un après-midi,
s'apprêtant à assister aux répétitions d'une Vanessa Paradis programmée le soir-même.
Je retrouvais là la femme élégante, active et disponible, que j'avais toujours connue.

Par ailleurs, je ne pouvais que me réjouir de voir la ville se doter d'un nouveau théâtre.
Cela ne ressemblait alors pas à une menace, lorsque nous manquions de salles de spectacles,
que notre théâtre municipal, bien qu'adorable, devenait petit et obsolète,
que nous n'avions pas de lieux pour recevoir dignement de la musique symphonique.
Et, c'était aussi une des bonnes surprises faites au fils prodigue que j'étais, ce théâtre tout neuf
était conçu par une des plus belles signatures internationales de l'architecture : Jean Nouvel.
J'allais donc dans le meilleur des mondes, tombant de surcroît fou amoureux, ce même été,
dans ma ville chérie qui semblait décidée à marier le meilleur du passé et de l'avenir,
sauvegarder, valoriser et promouvoir son patrimoine, ses évènements culturels d'une part,
et investir en changeant de dimension, avec des grands noms de l'architecture contemporaine.
Puisqu'au théâtre de Jean Nouvel, il fallait ajouter la création d'une gare TGV en pleine ville,
qui peut ne pas me plaire mais reste un édifice d'ampleur, attendu, à la mesure des besoins
mais aussi des objectifs - ou du moins des ambitions - économiques de la cité, et juste en face,
le superbe cube de l'Hôtel d'Agglomération Perpignan Méditerranée qui vieillira bien mieux,
sobre et fonctionnel, du pur design signé par l'architecte génial qu'est Dominique Perrault.
Ces noms prestigieux validaient la volonté de la ville de faire parler d'elle.
Et j'étais euphorique à l'idée de ce merveilleux équilibre entre patrimoine et création,
entre Histoire et innovation, que l'on trouve dans toutes les villes en mouvement.

Je retrouvais donc la fièvre des Estivales, qui rendait chaque fois le centre-ville magique,
quand à chaque soirée, les terrasses étaient pleines partout autour de la cathédrale,
pour y prendre un verre avant, pour y dîner ensuite, que les Perpignanais sur leur 31
y côtoyaient des touristes arrivés là trop souvent par hasard, comme je retrouvais,
un peu plus tard en suivant, la fébrilité du festival Visa pour l'image en septembre.
Mais je découvrais aussi, outre les grands chantiers et la rénovation méthodique
et parfaitement menée du centre historique, des structures impressionnantes
comme la Casa Musicale dont je ne connaissais pas l'exceptionnelle infrastructure.

Ce qui pouvait me poser question. Comment pouvais-je ne pas la connaître ?
Mais aux doutes sur l'efficacité de ces opérations à long terme, sur leur viabilité,
à l'absence absolue de communication au-delà des Corbières et des Albères,
j'en étais d'abord à m'émerveiller sur la transformation manifeste de ma ville natale.
Pourtant, au fur et à mesure que je rencontrais des responsables et des usagers,
des élus comme des citoyens, mon euphorie s'est vite dégradée en découvrant,
une fois passé le choc de l'éblouissement, l'envergure d'un certain nombre de gâchis.
Pour les Estivales bien sûr, l'année suivante, il s'était produit quelque chose d'étrange.
Le nouveau théâtre, dit Théâtre de l'Archipel, allait fédérer plusieurs régies et évènements.
Ce qui en soi ne présentait pas une mauvaise nouvelle, quand il paraît intelligent
d'harmoniser et de coordonner les programmations et les actions culturelles,
en terme de cohésion, de cohérence, comme du point de vue économique et budgétaire.
Mais l'annonce du départ de Marie-Pierre Baux des Estivales pour le Théâtre de l'Etang,
nouveau théâtre à St-Estève, dans l'agglomération, fut une première source d'interrogations.
Je ne sais pas dans quelles circonstances la créatrice du festival est partie.
Cela a fait couler beaucoup d'encre dans la presse locale, les rumeurs furent nombreuses,
mais je n'ai aucune information fiable, recoupée, pour ne serait-ce que me faire une idée.
Je n'étais pas dans le secret des négociations ni dans la confidence des protagonistes.
Mais force est de constater que les nouvelles Estivales, désormais dites de l'Archipel,
ont perdu à la fois en nombre de spectacles, en exigence, comme en charme pour tout dire.

Véronique Sanson, que j'adore comme artiste et que j'ai eu la chance d'approcher, à Paris,
quand nous avions un bon ami en commun, me permet de venir l'embrasser après son concert.
Du temps de Marie-Pierre, je me demande si elle aurait été programmée.
Véronique Sanson n'avait pas besoin des Estivales. Et inversement.
Une question de ligne éditoriale. Je suis content que Véronique ait chanté ici.

Au milieu des alignements des arcs brisés du cloître. Dans ce lieu si important pour moi.
A deux pas de mes propres fenêtres. Mais cela ne ressemblait pas aux Estivales d'autrefois.
Véronique aurait pu aussi bien être programmée dans d'autres festivals du département.
Tout comme Julien Clerc qui est venu l'année suivante.
Lorsque les Estivales avaient à cœur de nous faire goûter à des choses moins connues.
Moins accessibles. Nous faire découvrir des choses que nous ne connaissions pas.
Je comprends la réalité économique. Sanson et Julien Clerc font vendre des billets.
Mais cela serait plus acceptable s'ils venaient rendre possible d'autres choix plus difficiles.
Les Estivales de Marie-Pierre Baux savaient prendre des risques, que les nouvelles,
visiblement, refusent de prendre. Et je ne doute pas qu'elles aient leurs raisons.
Véronique, c'était le 7 juillet 2011. Le 7 juillet. Comme Lettres à ma ville en 2000.
Véronique Sanson. Lambert Wilson. Deux noms qui veulent dire quelque chose pour moi.
Pour un peu, cela me ferait prêter le flanc à la superstition.
" J'habite au bout de la rue, je ne pouvais tout de même pas ne pas venir te voir... "
Même sans Marie-Pierre Baux, qui avait peut-être le droit ou l'envie de faire autre chose,
au moins, les Estivales continuaient à investir le centre historique de la ville.
Nous entendions dans la journée, sous la chaleur accablante, les basses lourdes et les tests
aux heures des balances, larsen, essais micros, un, deux, un, deux, et les filages,
qui faisaient monter l'excitation dans toutes les rues alentour, réveillaient les façades,
promettant du plaisir, avant la représentation, et un trac délicieux pouvait croître partout,
était partagé par tout le monde, commerçants et restaurateurs compris.
Véronique plaisante. " Rentre bien. Fais attention sur la route au retour. "
Bien sûr. Je n'avais qu'à pousser la porte d'à côté.

Cette année, donc, c'est annoncé, je n'aurai plus la file d'attente bruyante et parfumée
des spectateurs encaissés dans ma rue, entre le presbytère de la cathédrale et mon immeuble,
avant que l'on ouvre les grilles du cloître pour qu'ils y envahissent des gradins démontables.
Tout aura lieu au théâtre, le nouveau, en périphérie, puisque l'œuvre de Nouvel a été érigée
au bord de la Têt, à l'une des portes de la ville, à l'extérieur des boulevards,

et les terrasses du cœur historique, c'est à craindre, ne connaîtront plus la même ébullition.
D'autres bars et d'autres restaurants, certes, à proximité du complexe, on le leur souhaite,
devraient bénéficier de l'affluence, mais il est certain que ce ne sera plus la même ambiance.
Et que c'est un mauvais coup pour tous les acteurs du centre-ville, commerçants compris.
Autre point, ces spectacles ne se feront plus en plein air, à la belle étoile, mais dans une salle.
On imagine bien que c'est moins cher, pour des questions d'assurances notamment.
Quand à la pluie ou à la tempête, on peut risquer plus facilement l'annulation.
Mais on sait aussi que l'intérêt du festival d'été est de voir un spectacle, précisément,
dans d'autres conditions que celles dont nous avons l'habitude le reste de l'année.
Et qu'à Perpignan, les risques d'annulation pour mauvais temps, en juillet...
Un autre risque que l'équipe de Marie-Pierre Baux savait prendre semblerait-il.
En étant tout aussi impuissante à décider de la météo.
Mais sur cet aspect aussi, décidément, sans aller jusqu'à parler de courage,
je me contenterais de dire que nous ne sommes plus du tout dans le même esprit.
Je ne vais pas accabler la nouvelle équipe, qui ne démérite pas, quoi qu'il en soit.
D'autant que par ailleurs, je veux être honnête en disant que la programmation annuelle
du Théâtre de l'Archipel est tout à fait remarquable, que les saisons nous ont apporté
de formidables spectacles, y compris pour les enfants, ainsi que des formules originales.
Le lieu est fantastique. Et ce qui s'y passe est digne d'une grande ville régionale.
Il est d'ores et déjà un pôle stimulant, et je n'ai pas été surpris d'apprendre
que ce théâtre était entré dans le réseau des scènes nationales.
Ainsi, il me faut prendre l'occasion de saluer le travail de Domènec Reixach,
directeur général de ces lieux, qui assure à Perpignan une vie culturelle foisonnante,
et ce toute l'année, bouleversant l'agenda en le rendant riche comme il ne le fût jamais.
Nous devions compter jusqu'alors sur les seules énergies, justement, de personnalités
comme Marie-Pierre avec ses Estivales ou de Thierry Meier avec sa Boitaclous,
pour espérer voir de grandes productions nationales à Perpignan.
Et j'aurais aimé voir s'opérer une harmonieuse complémentarité entre ces forces vives,
quand il devrait a priori y avoir de la place pour tout le monde et de l'émulation.

Je ne connais pas assez le dossier pour savoir où est le problème ni ce qu'il est.
Est-ce un problème de personnes ? D'egos ? Des manipulations politiques ?
Une tentative de domination ? Peut-être que je commence ici à chauffer davantage.
Il se pourrait qu'à l'idée de fédération nous soyons tombés dans la concentration,
à un niveau qui lui donne les travers des monopoles.

Car je ne peux pas croire, aux investissements consentis, que nous soyons ici subitement,
dans une rigueur budgétaire d'urgence, entre récession et dépression économique.
D'autant plus lorsque la culture peut ne pas être prise en otage par l'argent public,
aussi vrai que l'argent public peut ne pas être pris en otage par la culture.
Je veux dire que l'argent privé est un levier pour qui veut financer des politiques culturelles,
et en assurer l'offre comme la diversité. C'est vrai au national comme au local.
Le Théâtre de l'Archipel est une réussite. Les Estivales en étaient une autre.
Et j'ai la désagréable impression, comme à certaines logiques d'OPA dans la finance
et l'industrie, qu'un gros ne mange un petit que pour le manger. Et grossir un peu plus.
On a vu déjà de grosses entreprises rendre malades des filiales qui se portaient à merveille.
Les Estivales étaient un fleuron de notre calendrier culturel.
A quoi bon les avoir intégrées à l'Archipel si c'était pour les faire disparaître ?
Pour les faire disparaître ?...

Je ne regretterai pas Marie-Pierre Baux si j'étais sûr qu'elle souhaitait faire autre chose.
Si j'étais sûr qu'après vingt ans de bons et loyaux services, elle avait envie d'autre chose.
Je ne la regretterai pas si j'avais la preuve qu'elle ne regrette pas les Estivales.
Et que personne ne l'a écartée ni poussée vers la sortie.
Mais je regrette un festival d'été. Digne de ce nom. Dans tous les cas.

Quand nous devrions à Perpignan, comme à Avignon, investir nos beaux lieux,
les ouvrir au public, aux festivaliers, autochtones ou touristes, quand nous avons ce qu'il faut.
Ce n'est pas comme si nous n'avions pas de Palais des Rois de Majorque et de Campo Santo.
De Couvent des Minimes ou Sainte-Claire. Pour avoir des lieux magiques.
Des décors typés et charmants pour accueillir la nuit et du spectacle vivant.
Avec de beaux textes, de belles partitions, danseurs ou musiciens, et des têtes d'affiche.
Le patrimoine existe. Et nous devons au Maire de l'avoir patiemment excavé.
Une fois encore, le programme de rénovation des façades du centre-ville fut un succès.
Et d'autres responsables, au Conseil Général notamment, ont permis de belles opérations.
Je suis heureux du beau travail fait à la Maison de la Catalanité par exemple.
De pouvoir enfin jouir de la Chapelle Notre-Dame des Anges ou de celle du Tiers-Ordre.
Et je suis furieux qu'il y ait l'été tant de touristes à Argelès-sur-mer et si peu à Perpignan.
Les Jeudis de Perpignan est une excellente initiative qui a porté ses fruits.
Quand c'est un réel bonheur de voir tant de monde déambuler pacifiquement,
joyeusement, en famille, si tard dans la nuit, dans les moindres recoins de cette vieille cité.
Comme c'était un bonheur de voir du monde au St-Jean ou aux Trois Sœurs de l'époque,
quand les restaurateurs attendaient impatiemment autant les Estivales que Visa,
lorsque même les Perpignanais s'étonnaient de voir autant d'affluence et d'agitation.
Les ruelles bondées. A la Casa Sansa. Au VIP. La terrasse du France. Et la place Arago.
Y'aura-t-il autant d'animation, d'enthousiasme et de frénésie, avec un festival replié loin
dans une forteresse qui tourne le dos à sa ville ?
J'ai été un des rares à applaudir l'œuvre de Jean Nouvel quand tout le monde autour de moi
semblait ne pas comprendre cette architecture, je suis de ceux qui se félicitent de ce théâtre
et remercient Reixach pour tout le bien qu'il fait à cette ville.
Mais de grâce, avec ou sans Marie-Pierre, rendez-nous notre festival.
A l'avoir absorbé, si vous ne faites pas aussi bien, vous n'avez plus le choix,
faites mieux.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Etude comparative

Publié le

Je regarde les gens. Les femmes et les hommes.
Les jeunes et les vieux. Les sûrs d'eux. Les fuyants.
Les modestes. Les importants. Les promeneurs et les pressés.
Les gens à pied et au volant. Je regarde le monde. Je regarde la foule.
Bien sûr, ce visage est mignon. Bien sûr, ce look est impressionnant.
Voilà une bien belle personne. Et telle autre, très attirante. Oui. Bandante.
Très bien. Je vois. Je compte. Je recense. J'inspecte. Je répertorie.
Mais tu comprends... rien ne t'arrive à la cheville. Rien. J'ai beau chercher.
Il y a des gens drôles. Cultivés. Séduisants. Brillants sans doute.
Bien habillés. Qui ont de l'allure. Et du chien. Et du sex-appeal. C'est certain.
Voici de bonnes situations. Un train de vie. Des voyages et des choses à raconter.
Oui, bon voilà. Le séjour en Thaïlande, c'est entendu. Maurice et les Maldives.
Tout ça est parfait. Il y a des arguments plus bestiaux. Hormonaux peut-être.
Voyez-vous ça. La forme de ce putain de cul de sa race qui frôle la perfection.
Cette taille. Cette poitrine. Regardez-moi cette bouche et cette paire de jambes.
D'accord, les regards, les regards. On y vient. Des yeux noirs. Et puis bleus.
Des yeux verts lumineux. Ils sont beaux. Comprenez-vous. Vous êtes beaux.
Tout le monde est beau. Surtout en ces jours de soleil, de printemps, de conquêtes.
Ces sourires, tous radieux. Des manières. Des effets. Il y a du monde qui me plaît.
Mais personne dans tout ça n'arrive à ta cheville. Je ne vois rien. Que dalle.
J'y réfléchis derrière la vitre du bureau de poste en attendant mon tour.
Les passants. Les passantes. Oui ! Des jeunes. La fraîcheur de la jeunesse.
Leur candeur. Leurs révoltes à deux balles. Leurs postures. Le smart phone.
Mais oui, sont trop fashion. Swagués à mort. Y'a de la fringue. De la coiffure.
Et ça se tortille, ça veut son quadra velu et ses vingt-cinq ans d'expérience.
Mais bien sûr. Mais moi, j'ai ce qu'il faut, tu vois. Le Graal de toute une vie.
Quand tout est mignon, sympathique, séduisant, charmant, joli, plaisant, adorable.
Mais je ne vois rien de beau à tomber par terre. Rien qui m'ait crucifié.
Qui m'ait cloué au comptoir du retrait des colis.

En terrasse, au soleil, je reprends l'exercice.
Des gens au marché. Autour de moi. Trentenaires. Branchés. Sophistiqués.
Il y a du tailleur et du costume autour de l'agence immobilière.
Du journaliste et du boucher. Garçons de café. Clients. Clientes. Et la fleuriste.
Je suis attentif. Oui. Là. Voilà une silhouette qui m'accroche. Il y a un maintien.
Une attitude. Un sourire ravageur. Oui. Oui. Oh ben quoi. Et alors ?...
J'en ai vus à Rome. Et à Turin. A Budapest et à Marseille. A Lille. A Londres. A Paris.
Du sourire éclatant. A Málaga. A Barcelone. A Mexico et à Bali.
Tu en veux du regard de braise ? Il y en a Place de la République. Naturellement.
Mais il y en a partout. Où que tu ailles. Des gens que l'on suit du regard.
Agréables à regarder. Il y en a plein la télé. Internet. Que l'on pourrait aimer.
Voilà que ça s'installe quelques tables plus loin. Oui. Très bien. Allume ta cigarette.
Après tout, toi, tu fumes aussi. Tu fumes mieux. Tu fumes comme personne.
J'essaie autre chose. Je cherche ailleurs. Je ne vois pas. Ne trouve rien.
Pas la moindre palpitation. Ou bien c'est que je pense à toi. Ok. C'est mort.
Laissez tomber. Nous perdons notre temps. Je perds le mien. Ou je m'amuse.
On ne cherche pas quelque chose que l'on n'a pas perdu.
Les magazines. Les mannequins. Du vent. Du vent. De l'air. I don't care.
Personne ne t'arrive à la cheville. Pas même le théâtre municipal.
Voilà quelqu'un qui parle bien mais qui n'a pas ta voix.
Et qui n'a pas ta bouche. Ce timbre qui est parfait. Et qui n'a pas tes mains.
Et qui n'a pas tes ongles. Qui n'a rien pour me plaire. Et j'en suis désolé.
C'est 100 000 habitants. 120 mille peut-être. Donnez-m'en des millions.
Je n'ai besoin de rien. Sinon de ce soleil. Du ciel bleu aux épaules.
Qui pourrais-je aimer ? Qui sinon la personne que j'aime. La ville me l'assène.
La foule me l'assure. Les gens passent il est vrai, et ne me disent rien.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires