L'ami Gustave
La terre éructait. A chaque grenade explosive. Des gerbes de boue.
On n'entendait même plus les balles siffler. Les détonations à répétition.
Tellement rapprochées qu'elles se confondaient, avec des intensités variables
selon la distance des points d'impact, dans une pluie de météores, digne de l'apocalypse.
Les canons avaient relâché leurs bordées lourdes. Et les salves avaient changé de nature.
Les hommes s'étaient précipités de partout pour se frotter aux baïonnettes.
J'avais laissé la mienne dans le ventre d'un jeune type dont je n'ai pas vu le visage.
Son casque à pointe m'avait assuré qu'il était Allemand.
Mais je n'étais pas certain que c'était assez pour mériter ce que je lui ai fait.
Mon Lebel sans défense, en plus de perdre sa lame, s'était enrayé.
A peine eus-je le temps de m'en rendre compte que j'ai été projeté en arrière.
C'est Gustave qui m'a traîné dans la boue et la chair humaine jusqu'à la tranchée.
" Repliez-vous ! " gueulait quelqu'un. " Repliez-vous ! "
Le gosse que j'ai éventré m'aurait éventré le premier si je ne l'avais pas fait.
C'est une idée qui m'est venue après avoir été soufflé par l'explosion.
Après que Gustave m'ait mis à l'abri. L'artillerie lourde avait repris son pilonnage.
Ils se foutaient de réduire en bouillie leurs propres hommes. Des deux côtés.
Mon compagnon m'avait déposé dans une niche de la tranchée.
Voyant qu'il allait remonter, je l'ai supplié. " Reste avec moi. Reste avec moi ! "
Je l'avais agrippé. Voulant le remercier sans doute entre mille autres choses.
" Ne me laisse pas seul. Reste avec moi ! " Gustave, debout, finit par renoncer.
J'ai perçu le moment de flottement ou d'hésitation dans ses jambes.
Je l'ai vu s'effondrer sous mes yeux et s'étaler de tout son long une balle dans la tête.
La terre était malade. Prise de reflux gastriques. Rotait ses débris et ses entrailles.
Des geysers de merde éclaboussaient le front, en bouquets de viande et de gadoue.
Il n'y avait plus d'êtres humains ni de civilisation. Seulement la fin du monde.
Et j'ai tiré le corps de Gustave comme j'ai pu, à la force de mes seuls bras,
allongé sur le ventre, à moitié protégé par la niche, pour me dissimuler sous son cadavre.
Le jeune homme me sauverait une deuxième fois la vie. Je l'installais comme j'ai pu.
Le charriant avec difficultés pour qu'il finisse par me cacher tout à fait.
J'ai saisi une gourde d'eau qu'il avait pour me rincer la figure quand je peinais à respirer.
Elle n'en contenait pas assez pour boire. Mais déjà, j'ai pu me dégager la bouche et le nez.
Et dès que j'ai pu reprendre ma respiration, suffoquant encore, je perdis connaissance.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté inconscient.
Cela n'avait peut-être pas duré plus d'une minute. Au fond, je n'en sais rien.
Mais je fus réveillé par une explosion très proche qui me fit sursauter. Horrifié.
Les yeux ouverts, sous le bras de Gustave, je vis une vomissure de terre et de gravats,
dans un épais nuage toxique mélangé de grumeaux indéfinissables et de membres humains.
Dans le chaos, le corps de Gustave avait bougé, déplacé mon casque loin vers l'arrière,
et la sangle commençait à m'étrangler. J'étais entravé et, sous le poids du cadavre,
j'étais en mauvaise posture, mal placé pour me dégager, malgré tous mes efforts.
Manquant d'air à nouveau, dans la panique, je ne sais comment me vint l'idée brillante
de saisir le couteau que j'avais dans la botte droite pour couper la lanière et me libérer le larynx.
Le cerveau dans l'urgence a de bonnes réactions dont je n'eus pas le temps de me réjouir.
Mon bras tendu ne trouva pas le couteau. Ma main cherchait toujours, à l'aveugle.
Commença à s'agiter fébrilement le long des parois de la niche et dans la boue.
Je n'avais plus mon couteau parce que je n'avais plus ma botte.
Je n'avais plus ma botte parce que je n'avais plus mes jambes.
Ma main n'identifia de moi qu'un os saillant qui devait être celui de la hanche.
Mon corps n'était plus qu'un tronc. Il me fallut quelques secondes pour le concevoir.
Et c'est alors qu'une douleur d'une intensité absurde se réveilla soudain. Indicible.
Qui se réveilla dans un flash de glace comme à un coup de baïonnette dans le ventre.
D'une violence insoutenable. Que je n'ai pas tenue.
En perdant connaissance une seconde fois.
Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan
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