Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

L'ami Gustave

Publié le

La terre éructait. A chaque grenade explosive. Des gerbes de boue.
On n'entendait même plus les balles siffler. Les détonations à répétition.
Tellement rapprochées qu'elles se confondaient, avec des intensités variables
selon la distance des points d'impact, dans une pluie de météores, digne de l'apocalypse.
Les canons avaient relâché leurs bordées lourdes. Et les salves avaient changé de nature.
Les hommes s'étaient précipités de partout pour se frotter aux baïonnettes.
J'avais laissé la mienne dans le ventre d'un jeune type dont je n'ai pas vu le visage.
Son casque à pointe m'avait assuré qu'il était Allemand.
Mais je n'étais pas certain que c'était assez pour mériter ce que je lui ai fait.
Mon Lebel sans défense, en plus de perdre sa lame, s'était enrayé.
A peine eus-je le temps de m'en rendre compte que j'ai été projeté en arrière.
C'est Gustave qui m'a traîné dans la boue et la chair humaine jusqu'à la tranchée.
" Repliez-vous ! " gueulait quelqu'un. " Repliez-vous ! "

Le gosse que j'ai éventré m'aurait éventré le premier si je ne l'avais pas fait.
C'est une idée qui m'est venue après avoir été soufflé par l'explosion.
Après que Gustave m'ait mis à l'abri. L'artillerie lourde avait repris son pilonnage.
Ils se foutaient de réduire en bouillie leurs propres hommes. Des deux côtés.
Mon compagnon m'avait déposé dans une niche de la tranchée.
Voyant qu'il allait remonter, je l'ai supplié. " Reste avec moi. Reste avec moi ! "
Je l'avais agrippé. Voulant le remercier sans doute entre mille autres choses.
" Ne me laisse pas seul. Reste avec moi ! " Gustave, debout, finit par renoncer.
J'ai perçu le moment de flottement ou d'hésitation dans ses jambes.
Je l'ai vu s'effondrer sous mes yeux et s'étaler de tout son long une balle dans la tête.
La terre était malade. Prise de reflux gastriques. Rotait ses débris et ses entrailles.
Des geysers de merde éclaboussaient le front, en bouquets de viande et de gadoue.
Il n'y avait plus d'êtres humains ni de civilisation. Seulement la fin du monde.
Et j'ai tiré le corps de Gustave comme j'ai pu, à la force de mes seuls bras,
allongé sur le ventre, à moitié protégé par la niche, pour me dissimuler sous son cadavre.
Le jeune homme me sauverait une deuxième fois la vie. Je l'installais comme j'ai pu.
Le charriant avec difficultés pour qu'il finisse par me cacher tout à fait.
J'ai saisi une gourde d'eau qu'il avait pour me rincer la figure quand je peinais à respirer.
Elle n'en contenait pas assez pour boire. Mais déjà, j'ai pu me dégager la bouche et le nez.
Et dès que j'ai pu reprendre ma respiration, suffoquant encore, je perdis connaissance.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté inconscient.
Cela n'avait peut-être pas duré plus d'une minute. Au fond, je n'en sais rien.
Mais je fus réveillé par une explosion très proche qui me fit sursauter. Horrifié.
Les yeux ouverts, sous le bras de Gustave, je vis une vomissure de terre et de gravats,
dans un épais nuage toxique mélangé de grumeaux indéfinissables et de membres humains.
Dans le chaos, le corps de Gustave avait bougé, déplacé mon casque loin vers l'arrière,
et la sangle commençait à m'étrangler. J'étais entravé et, sous le poids du cadavre,
j'étais en mauvaise posture, mal placé pour me dégager, malgré tous mes efforts.
Manquant d'air à nouveau, dans la panique, je ne sais comment me vint l'idée brillante
de saisir le couteau que j'avais dans la botte droite pour couper la lanière et me libérer le larynx.
Le cerveau dans l'urgence a de bonnes réactions dont je n'eus pas le temps de me réjouir.
Mon bras tendu ne trouva pas le couteau. Ma main cherchait toujours, à l'aveugle.
Commença à s'agiter fébrilement le long des parois de la niche et dans la boue.
Je n'avais plus mon couteau parce que je n'avais plus ma botte.
Je n'avais plus ma botte parce que je n'avais plus mes jambes.
Ma main n'identifia de moi qu'un os saillant qui devait être celui de la hanche.
Mon corps n'était plus qu'un tronc. Il me fallut quelques secondes pour le concevoir.
Et c'est alors qu'une douleur d'une intensité absurde se réveilla soudain. Indicible.
Qui se réveilla dans un flash de glace comme à un coup de baïonnette dans le ventre.
D'une violence insoutenable. Que je n'ai pas tenue.
En perdant connaissance une seconde fois.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Rodéo

Publié le

A mon bureau, comme à mon piano, assis au bord de mon fauteuil,
mes doigts s'agitent sur un clavier pour en tirer quelque chose.
C'est la même posture. La même silhouette. Et des questions de rythmes.

Les pieds plantés dans le sol. Je fais corps avec la machine, l'électronique, l'ordinateur.
Sortir ce que j'ai dans la tête. Savoir ce qui m'anime. Ce que j'ai dans le ventre.
Avec le mouvement, aux commandes d'un ovni, que je crois être choisi,

et ne maîtrise pas vraiment quand c'est lui qui décide.
Un cheval au galop. Je ne sais pas monter. Dont je dois contrôler la furie.
Sa soif de libertés. Ou son aveuglement. Quand les deux se confondent.
Et ma pensée n'est plus ce qui guide mes mains. Quand elles prennent le pouvoir.
Que c'est mon cerveau qui doit s'adapter, comprendre où elles veulent aller.
Donner un sens à cette fièvre, aux impulsions, à ces logiques organiques.
J'essaie de tenir la bête, jouant des rênes comme je peux. Le rodéo.

Ne sachant où mènent ces mots. Que je dois suivre. Lorsqu'ils s'emballent.
Raison garder. Comme un lasso. Aux phrases qui ont deux trains d'avance.
Je cours après. Je les chevauche. Elles font leur vie. Elles s'ordonnent.
Et je n'ai plus qu'à les signer. A mon clavier. Quand elles s'épuisent.
A bout de souffle.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Ma nature

Publié le

Un des jumeaux que j'ai connus.
Quand j'avais huit ou dix ans.
Cela est étrange de penser qu'il a grandi.
Quand le monde est petit. Sur notre île minuscule.
Je ne sais pas à quoi ressemble l'homme qu'il est devenu.
N'en ai pas la curiosité. Mais c'est étrange d'évaluer les cercles.
Celui des connaissances. Des amitiés. Des relations. Le hasard des rencontres.
Mon frère à l'école de musique. Et moi qui ai suivi. Sur la pointe des pieds.
Pour arriver au clavier. Me hisser sur le tabouret du piano. Au rez-de-chaussée.
De cette maison où je dînais encore hier soir. Vendue à ma meilleure amie.
Et me voilà à quarante ans sur les lieux de l'enfance.
Une dame venait donner des cours de solfège. Je jouais à l'oreille.
Et n'ai pas eu la discipline que mon frère consentait à s'appliquer à lui-même.
Au diable les partitions. Pour Rock Around The Clock. Pour Mozart et Chopin.
La maman des jumeaux n'était pas là pour plaisanter. C'était encore l'école.
Et même en y retournant sur ma propre initiative quelques années plus tard,
je n'ai pas eu le goût d'apprendre cette langue étrangère et préféré le flou,
celui du myope que je suis et qui a toujours refusé de porter ses lunettes.
La musique ainsi pouvait garder son mystère. Comme la langue espagnole.
Comme le monde en entier auquel je maintenais son léger sfumato.
Autant de lucarnes où l'imagination pouvait compléter le tableau.
Qui laissaient une place à l'interprétation, au rêve comme au doute.
L'enfance aussi se brouille dans la distance et j'en aime l'évanescence.
La myopie n'enlève rien. Elle fait voir autrement. Et quelquefois plus juste.
Et j'ai des souvenirs qui remontent de loin et m'expliquent le présent.
Il y a des gens que j'ai croisés et que j'aurais pu connaître.
Que tu as rencontrés et connais mieux que moi.
Et aux chassés-croisés je peux trouver bizarre que l'on n'ait pu se rencontrer plus tôt.
Le brouillard épaissi aux brumes océaniques. Adieu le jardin. Adieu le piano droit.
Je pars sur l'Atlantique. Je pars pour l'Amérique. J'abandonne le nid.
Et de loin, je vois mieux qui je suis et ce que c'est qu'un pays.
Pas besoin de lunettes pour découvrir le monde auquel on appartient.
Savoir où sont les nôtres, nos amours, nos racines, le sens et l'origine.
Revenir à Paris n'a rien d'extraordinaire. Revenir à Bompas. Ou revenir vers toi.
Puisqu'au long du parcours, en cercles concentriques, on revient à la source,
qui est la porte d'entrée, la porte de sortie, où l'on se régénère, où l'on se reconstruit.
Tu peux connaître des gens ou des choses de l'enfance, toi qui étais d'ici.
Et je me trouve ému à reconnaître en toi des couleurs familières.
S'il y a l'étrangeté, il y a le confort de l'intime, du connu, et de ce qui rassure.
C'est un mode de vie. Un accent. Une allure. C'est une façon d'être.
L'attraction narcissique et le repli sur soi. La chaleur primitive.
La consanguinité sans dégénérescence. La peau et la culture.
Qui peuvent se mélanger malgré le voisinage ou la proximité.
Tu as connu le même monde. Celui où j'ai grandi. Où je suis revenu.
Les mêmes codes. Un climat. Et certaines personnes.
L'attirance est permise à ceux qui se ressemblent, à la gémellité,
quand toutes nos différences permettent les énigmes et la perplexité.
Les opposés s'attirent lorsque nous pouvons l'être.
Assez pour dessiner ce qu'il faut d'essentielle complémentarité.
Mais aux brumes du pays que j'ai cru inventer, celui que je découvre,
je reconnais comme autant de madeleines ce qui savait me plaire,
ce qui me constitue, d'odeurs et de matières, où j'ai dû tout apprendre,
forger ma libido, installer le plaisir, la sexualité, ce qui peut m'émouvoir,
ce qui évoque des choses, provoque des réactions, ta sensualité,
à cet équilibre parfait entre toutes les vies qui ont été heureuses,
les histoires familiales, l'éveil et l'aventure de nos primes jeunesses,
les rêves adolescents, l'ivresse des jeunes gens, aux jalons partagés.
Nous sommes d'un même lieu. Du même sel. Même terre. Même ciel.
De la même nourriture et du même soleil.
Et j'étais dans ton corps dans l'assurance obscure d'être au cœur de moi-même.
De l'histoire de ma vie. Au sein d'un paradis que j'avais tant cherché.
Cherché à reproduire. A reconstituer. Bonheur originel. Et son éternité.
Quand tu portais l'avenir comme mes origines. L'alpha et l'oméga de nos infinités.
Et ton flanc est la plage où mon âme se repose comme au calme brouillon
de fortunes archaïques, la quiétude sans limites de tous les âges d'or.
Comme au sein de ma mère, le sanctuaire absolu de la sécurité,
c'est au tien que je trouve la paix inespérée que le temps m'avait prise.
Je retrouve l'extase et l'Espagne que j'aimais. La rumeur de la mer.
Les images qui bercent et inspirent confiance. Toutes les voluptés.
La douceur d'une étreinte où l'on est à l'abri, où rien ne fait plus peur,
ne peut nous arriver, où le monde extérieur n'est plus une menace.
Où même le temps qui passe me caresse la tête, me plaît, me tranquillise.
Où je pourrais mourir sans ne rien regretter.
A tes bras, ton parfum, je retrouve la naissance, l'euphorie des beaux jours,
la profondeur moelleuse du sommeil bienveillant et l'ardeur de l'été.
Et ne m'étonne pas de ce que tu as vécu, des gens que tu connais,
de quelques expériences, références communes et façons de parler.
Nous avons plusieurs vies. Qui mènent au même endroit.
Autour de Barcelone ou de mon piano droit.
Bompas et Montréal. Sur la même musique.
Quand je n'ai plus huit ans, qu'ils ne sont pas si loin,
et que je vois plus clair à mesure que j'avance.
Je peux me libérer des lunettes, du savoir, de ce que j'ai appris.
Et me déshabiller. Laisser tout ce qui gêne. Dont on se départit.
Pour revenir au centre. A l'essence de soi-même.
Quand je sais qu'au bout du dépeçage, à bout de sélections,
à force d'élaguer et d'émancipations, au tri que l'on doit faire,
il ne restera plus qu'une chose nécessaire, vitale, indispensable,
qui sera ma nature et se trouve être toi.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Du côté des Abbesses

Publié le

Je connais un hôtel charmant où j'ai réservé une chambre.
Pas loin de chez moi. Quand j'aurai à cœur de te montrer des choses.
Des lieux que j'ai hantés du côté des Abbesses.
Le soir, nous irons au Palais des Congrès. La compagnie Antonio Gades.
Orly Sud. L'Orlyval. Antony. L'odeur du RER. Pour rejoindre Paris.
Les couloirs et les escalators. Les vitres griffées et la lumière blafarde.
Je ne te quitterai pas des yeux. Comme au traversin immaculé dans la chambre.
Pour y trouver le regard que tu m'adresses encore et sait me crucifier.
Une douche peut-être. Il y a toujours un moment où je parle de la douche.
Parce qu'il n'y a rien de plus érotique que de voir l'être aimé s'extirper de mes doigts,
de mon lit, promener son corps nu jusqu'à la salle de bains, entendre les robinets,
entendre l'eau couler, sur une peau que je suis tenté de rejoindre pour des cochonneries,
quand je reste sagement dans les draps à sentir la chaleur et l'odeur à l'espace qui s'est fait.
Que je caresse dans un sourire. Puisque le corps reviendra bientôt, les cheveux mouillés.
Enroulé dans une serviette. Sentant le savon ou le shampooing.
Je caresse le matelas à la place que tu as laissée vide. Heureux comme personne.
La tête dans l'oreiller. Et seule la faim me décidera à me lever aussi.
Je veux te voir manger. Il y a toujours un moment où je parle de petit-déjeuner.
Parce qu'il n'y a rien de plus érotique que de voir la personne que l'on aime
manger avec appétit, suivre le trajet de la fourchette ou du bol jusqu'à sa bouche,
deviner le corps qui se réveille au bien qu'il se fait en avalant son orange pressée.
Je briserai un sucre en deux pour ton café. Ça te fera sourire.
Et je viendrai t'emmerder avec mille baisers dans le cou et au coin de tes lèvres.
Paris bourdonne à l'extérieur. Et nous sommes reclus dans notre garçonnière.
Ta tête sur mon torse, je te fais fumer sur ma cigarette. Nous nous regardons.
N'avons rien à nous dire. Lorsque nous savons tout. Que le silence est doux.
Que mon pouce épouse merveilleusement la forme de ta pommette.
Que tes cils me fascinent. La forme de tes yeux. Et que tout disparaît.
J'en oublie le spectacle. J'en oublie les dîners et les ponts sur la Seine.
Nous sommes à Perpignan. Et je vais me doucher.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Un laitier sans titres

Publié le

La maison sur sa colline dominait le fermage.
Nous avions nos paysans, avec leur poulailler, leur étable,
et il n'était pas toujours très bien vu que je joue avec le petit-fils du fermier.
Loin de la sensualité joyeuse de la Méditerranée, de la villa catalane,
de cette fête permanente de Castelldefels, où j'avais ma piscine, tout près de Barcelone,
des cousins de mon âge avec qui m'amuser à l'ombre des parasols vivants et haut perchés
d'une pinède assez dense, loin de cet Eden où j'avais mes cigales et mes rouleaux d'écume,
il fallait, le temps d'une semaine, changer de décor, d'ambiance et de rapports sociaux.
Par souci d'équilibre, s'il y avait des vacances avec la famille de ma mère,
je devais en concéder un peu à celle de mon père et quitter la mer pour la campagne.
Le Lauragais. Quand la chaleur de Toulouse était devenue insupportable.
Les parents de mon père se retranchaient dans la maison d'En Boyer aux frontières du Tarn.
Le contraste était d'autant plus fort que j'y étais le seul enfant. Et le seul invité.
Mes grands-parents étaient isolés dans leur maison de maître avec leur chien.
Et nous étions quatre, l'animal compris, pour une demeure immense où tout paraissait vide.
En Espagne, il y avait du monde partout. Les frères de maman et leurs épouses.
Les sœurs. Les enfants des uns et des autres. Les gendres. Les amis de passage.
C'était une maison ouverte, bien que repliée sur elle-même, une enclave de bonheur,
dont la douceur de vivre, lumineuse et parfumée, était à l'opposé du caractère austère
de la propriété tarnaise entourée de bois et de champs, et d'horizons déserts.
Certes, le lieu était un terrain de jeu fantastique, où il était aisé de jouer au châtelain,
lorsque les chambres et les greniers avaient leurs lots d'antiquités et de portraits étranges,
d'objets divers, pour faire la toilette, chasser, et même faire la guerre.
Le pigeonnier typique, dominait la skyline bâtie au pied d'un cyprès majestueux.
Constituait une tour d'angle au reste de la bâtisse, qui s'allongeait de plusieurs maisons.
Et le parc, à l'arrière, aurait été un cadre de fêtes superbes si nous n'avions pas été seuls.
Le petit-fils du fermier, bien sûr, me conduisait dans le hameau, en bas, en terres inconnues,
que sa famille occupait et dont elle avait la charge.
Un puits, au centre de ce qui ressemblait à une place de village. Divers bâtiments.
Dont celui assez bas de plafond qui était la porcherie. L'écurie. Les hangars.
Et la maison haute, fortifiée, où la famille résidait, dont on m'ouvrait la porte,
pour boire du chocolat ou du lait écoeurant à peine tiré.
A l'hospitalité de ces gens, je n'avais aucune conscience des classes.
Quand pour mes grands-parents, ces gens étaient les leurs. Les estimaient comme tels.
Un rapport d'un autre siècle dont je n'avais pas connaissance, ou seulement l'intuition.
Assez désagréable.

Dans les deux familles, du côté de papa, du côté de maman, il y avait de l'argent.
Et des deux côtés, le complexe très curieux de n'être pas né aristocrate.
Même avec le de dans le nom de ma mère, qui aurait pu faire croire à une particule.
J'avais renoncé à faire suivre les deux patronymes, à la façon espagnole,

pour ne pas m'appeler Philippe Latger de la Hoz, qui aurait laissé penser que j'entretenais
ce fantasme grotesque, et cherchais peut-être à péter plus haut que mon cul.
A ces regrets partagés sur les réalités généalogiques, les réactions étaient différentes.
Et si, côté maternel, on avait opté pour assumer la richesse avec des aspects très vulgaires
qui faisaient nouveaux riches, bling-bling disons-le, dirions-nous aujourd'hui,
mais qui avaient le mérite de nous faire jouir du quotidien et de ce que nous avions,
côté paternel en revanche, on tentait d'adopter certains codes des fortunes françaises,
qui à force de cacher leur train de vie n'en profitaient plus guère.
En cela, mes épiciers de grands-parents toulousains, devenus capitalistes terriens,
vivaient dans le fantasme d'une noblesse catholique, discrète, qui s'interdisait l'outrance,
la frivolité, avec des valeurs de travail et de mérite pour être au mieux républicains.
De ce point de vue, j'étais, plus que du côté de maman, considéré comme un héritier.
Puisqu'avec le package des délires d'ancien régime, mon grand-père avait retenu
le concept de primogéniture mâle, qui empêchait ma sœur aînée d'espérer quoi que ce soit.
Mon frère, plus âgé que moi, était susceptible d'hériter de tout. Bien qu'à certaines conditions.
Et, même si je n'étais pas dauphin, je n'en restais pas moins prince du territoire conquis.
Le patrimoine comportait d'autres propriétés dans la région. Des maisons et des terres.
Mais le lot de Bannières, avec ses bois et ses champs de tournesols, ses vallées et ses sources,
était à la fois le plus impressionnant et le plus charmant.
A huit ans, je le trouvais emmerdant. Quand je préférais, en juillet, les journées de plage,
les feux d'artifices des soirées qui s'éternisent, l'exubérance catalane et la langueur solaire,
aux vieilles pierres stoïques et monacales, vestiges de nos guerres contre les Anglais.
Mais j'y trouvais cependant assez de matière pour inspirer des jeux de chevalerie,
de chasse au trésor, d'expéditions à la Indiana Jones et de maisons hantées.

L'habitude de jouer seul me permettait de me débrouiller de tout ça.
Et je pouvais aussi bien me passer de la compagnie exotique du petit-fils du fermier.
Lui, vivait avec ses parents, à Lavaur il me semble, et n'était pas toujours présent à En Boyer.
Il y avait donc des séquences où je ne pouvais donc pas avoir la tentation de le rejoindre.
Et où je pouvais me satisfaire de la seule maison qui, avec un minimum d'imagination,
devenait tous les décors dont j'avais besoin pour mes aventures romanesques.
Si Castelldefels était une débauche de couleurs tranchées et d'odeurs fortes,
un lieu de violences fabuleuses pour les cinq sens, où le plaisir était une évidence,
Bannières avait une douceur fanée d'estampes religieuses plus équivoque.
Ce n'était pas aussi franc. Aussi clair. Mais elle n'était pas dépourvue de voluptés.
Le paysage lui-même était plus incertain. Plus complexe. Moins volubile. Moins tapageur.
Et j'ai compris très jeune que les gens ressemblaient en fait aux lieux où ils habitent.
Bien sûr, il me tardait de regagner la côte. Quand j'allais continuer l'été dans mon élément.
Au sable des plages catalanes. Françaises ou espagnoles. Mais c'était une parenthèse heureuse.
Avec un autre tempo. Et d'autres manières. Qui élargissait mon champ de vision.
Si je suis resté insensible aux complexes d'infériorité qui aiguisent l'instinct de domination,
à ce besoin de paraître et d'exister en écrasant les autres, quand je n'ai jamais adhéré à ce jeu,
aussi pathétique que grossier, qui consiste à se faire passer pour quelqu'un,
à transformer la honte de sa condition en orgueil dédaigneux et supérieur,
j'ai été sous le charme d'un mode de vie qui, s'il n'a jamais été le mien,
m'a fait découvrir le rythme des saisons, du bétail, des récoltes, tout ce monde rural,
avec ses marchés et ses fêtes de villages, les mouches autour des vaches,
les nuits grouillantes de grillons et d'étoiles filantes.
D'après certaines sources, Latger veut dire laitier.
 
 
Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Je suis fait

Publié le

Je suis fait pour la chair humaine et la transpiration.
Je suis fait pour les coups de butoir et les baisers voraces.
La passion amoureuse. Les fruits à pleines dents. Et le vin de jouvence.
Je suis fait pour la clope aux ombres voluptueuses, au silence complice.
Les projets farfelus et les serments candides. Je suis fait pour le plein qui déborde.
Des étreintes absurdes, absolues, à se perdre soi-même et à s'y retrouver.
Je suis fait pour la fureur qui ne saurait permettre le moindre éloignement.
Je t'emmènerai à New York. Nous vieillirons ensemble.
Sans t'arracher à rien de ce qui restera vital, dominant, essentiel.
Je suis fait pour le jour. Je suis fait pour la nuit. Le bon et le mauvais.
Je suis fait. Comme un rat. Pour le ciel et la terre. Le grand et l'ordinaire.
Et je suis fait pour toi.

Je suis fait pour le sexe. Je suis fait pour la mort.
Je suis fait pour la plage, la mer, et le corps qui exulte.
Je suis fait pour l'été. Je suis fait pour l'Espagne. Je suis fait pour les pins.
La résine. Les aiguilles. La tuerie des cigales. La tuerie des lumières.

Et pour être aveuglé. Aveuglant. Enivré. Enivrant. Solitaire et à deux.
Je suis fait pour les louanges comme pour les insultes.
Je suis fait pour la guerre et la soif de justice. Je suis fait pour les hommes.
Quand je suis le magma qui menace l'équilibre et fait trembler la terre.
Au désir de te plaire et de t'ensorceler. Au plaisir de donner, celui de rendre heureux.
Je t'emmènerai à Londres. Nous vieillirons ensemble.
Sans te prendre jamais à ce que tu ne veux pas quitter.
Je suis fait pour les mots. Je suis fait pour le rythme. La musique et les flammes.
Quand je suis incendie. Et corne d'abondance. Tous les bouleversements.
Je suis fait pour la vie.

Je soufflerai sur toi. Te donnerai la foi et la force d'y croire.
Je suis fait de confiance. Je suis fait d'optimisme. De tempêtes et de soufre.
Je suis fait d'horizons. Je suis fait de voyages. Je suis fait de promesses.
De toutes les rédemptions. De toutes les délivrances. De toutes les révoltes.

Je pourrai te porter sans même m'en rendre compte. T'emporter au-delà.
Te conduire à Hong-Kong, au Mexique, t'emmener en rêvant sans n'avoir rien à faire.
Je suis fait de l'Eden. Je suis fait des enfers. Je suis fait de la pluie et du soleil d'après.
Quand je peux te montrer des trésors d'expériences qu'il me reste à construire.
A ce que nous aimons, à ce que l'on invente, nous vieillirons ensemble.
Même s'il faut pour cela que je passe devant. Que je t'ouvre la route.
Je pourrais me brûler. Quand je suis fait de braises. Je suis fait de la foudre.
Des caresses ventrues aux oranges juteuses qui n'ont pas peur du temps.
Le temps ? Notre ennemi ? Mais le temps, ça se prend !...
J'en fais ce que je veux. Quand je l'ai à ma botte. Je l'ai à ma merci.
Je suis fait du présent.

Sans t'arracher à ce qui comptera toujours,
je suis là et déjà je t'arrache à ton monde, pour que tu le maîtrises,
sans même t'en extirper, avoir cette distance d'où tu vois les frontières,
une vue aérienne d'une vie trépidante dont tu reprends les rênes.

Quand je n'ai rien à faire sinon t'ouvrir ma porte. Celle du belvédère.
Te donner l'oxygène dont nous sommes tous faits et que nous respirons.
Je suis fait de feuillages. De matière organique. De formules magiques.
Et de reconstructions. Je suis fait de voiliers et de ponts. Et des quais de Lisbonne.
De platanes centenaires. Et de tauromachie.
Je suis fait de violences. Je suis fait de douceurs et de sensualité.
Je suis fait de ce sang qui ne rend pas malade mais qui soigne et nourrit.
Je suis fait d'avenir. Nous vieillirons ensemble.
Et je suis fait de toi.

Je suis fait pour la rage. Je suis fait pour le vent.
Je suis fait pour l'orage et les gouffres béants. Traverser l'océan.
Soulever les montagnes. Par la force des mots. La force de l'esprit.
Quand je peux tout changer jusqu'à ce que tu t'y plaises.

Je suis fait pour les armes. Les luttes et les victoires. Quand rien n'est un échec.
Je suis fait pour l'aurore et le ravissement. Le bonheur d'être ici et de pouvoir apprendre.
Pour l'orgueil d'être en vie, celui de n'être rien. La fierté d'être à toi ou de n'être personne.
Je suis fait de paresse. Je suis fait de pulsions. Je suis fait de faiblesses et de résolutions.
Je t'emmènerai ailleurs, où bon te semblera. Je t'ouvrirai mes bras et mon cœur et mes veines.
Je donnerai mon temps, ma jeunesse et ma vie. Nous vieillirons ensemble.
Sans que cela ne pèse. Sans même t'en rendre compte. Au gré des aventures.
Quand je suis fait de côtes et de dunes de sable. D'écume frémissante et de vagues mystères.
Nous irons à Paris. Nous irons à Séville. Nous irons en Floride et en Californie.
Je suis fait pour la Chine et tous les nouveaux mondes. Je suis fait pour le feu.
Le diable et la constance. Le progrès et le doute. Comme l'imperfection.
Je suis fait pour le droit. La jungle et la démence. Je suis l'humanité.
Qui est faite pour toi.

Je suis fait de paroles qu'on ne t'a jamais dites.
Je suis fait de mille vies dans lesquelles puiser.
S'il me manquait la tienne, j'avance et te souris, j'oublie toutes les peines,
les blessures et les haines qui voulaient m'épuiser. Je suis fait de ratures.
De lettres déchirées. Je suis fait de la chance. De toutes les insolences.
Quand jamais dans mes vies je ne fus malheureux. Quand vivre est un bonheur.
Lorsque l'acte inconscient était tout un périple pour me mener à toi.
Le destin généreux, avec l'as que tu es qu'il gardait dans sa manche.
Je suis le tapis vert. Un vulgaire jeu de dés. Je suis fait du hasard.
Des rideaux de théâtre. Des cordes de guitares. Et des bois de l'orchestre.
Je suis le pont des Arts. La Cour Carrée du Louvre aux heures du crépuscule.
Je suis fait pour la ville. Je suis fait pour le fleuve. Et quand tu me découvres,
je suis fait pour répondre aux désirs d'absolu, de noblesse, de pureté,
que d'autres auraient trouvés risibles ou ridicules, pour combler la carence,
tenir toutes les promesses, faire mentir l'impossible et la fatalité.
Je t'emmènerai au bout comme au bord de falaises. Nous vieillirons ensemble.
Quand nous trouverons là des mers inexplorées ondoyantes à nos pieds.
Où nous n'aurons pas peur toi et moi de plonger, de sauter dans le vide,
avec un appétit, la foi et la bravoure, ou la curiosité pour de nouveaux rivages.
Je suis fait pour la lune. Les ombres et le courage.
Je suis fait pour tes mains. Et ton éternité.

Je suis fait de croissants. De café. De tartines. De lait chocolaté.
Je suis fait pour la douche. Le petit-déjeuner.
Je suis fait de ces nuits que je veux côte à côte.
D'oreillers partagés à sentir tes cheveux.
Je suis fait de ta bouche qui tète un rêve idiot au détour du sommeil.
Du mouvement qui m'enlève le drap sous lequel je viendrai te rejoindre.
Du réveil amoureux, attendri, de nous retrouver là accrochés l'un à l'autre.
Je suis fait d'autoroutes. Et de trajets de nuit. Et de mains sur la cuisse.
Je suis fait pour l'aveu du bien-être aux silences. Aux regards langoureux.
A l'accolade intense. Pour les séparations s'il y a des retrouvailles.
Pour les longues distances. Et les ponts sur nos failles. Tout ce qui nous relie.
Je t'emmènerai partout. Te garderai dans mon lit. Nous vieillirons ensemble.
Pour ne jamais nous perdre et pour aimer vieillir.
Quand nous pourrons coupler tout ce qui fut construit.
Ta vie et ton passé. Ce qui fait que tu es toi. Que je pouvais t'aimer.
Quand tu n'auras à renoncer à rien. Et que je suis garant du butin des pirates.
Je suis fait pour l'union. Et pour la liberté. Je suis fait pour la fête.
Les banquets chaleureux. Rêver encore un peu seul à la belle étoile.
Au moment merveilleux où je t'embrasserai. Et te regarderai.
Me regarder. Comme tu le fais. Toi qui me fais bander. Et rêver d'être deux.
Je veux devenir vieux à la seule condition que l'on vieillisse ensemble.
Que l'on se prenne au jeu. Que l'on se rende heureux.
Quand je suis fait des vœux que tu n'oses pas faire.
Je suis fait pour le risque. Le défi. Le challenge. Je suis fait pour l'azur.
Les noces de juillet et pour la bague au doigt. Je suis fait pour un être.
Je suis fait pour le monde. Je suis fait pour le faire. Pour aimer le connaître.
Et pour le remercier comme apprendre à mourir. Je suis fait l'un pour l'autre.
Quand je ne suis que l'un. Quand tu seras toujours l'autre.
Je suis ce que tu veux et je suis fait pour toi.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

La barge

Publié le

Je serre une main. Un poignet. Un corps décharné.
La pression fait monter un sourire. Et le visage est changé.
Les yeux brillent. Ils sont habités. D'une présence riche, infinie et sensible.
Une vie. Des rencontres. Et des chagrins d'amour. C'est assez désarmant.
Une vie de travail. Une vie de joies simples. De confiances trahies et de révolutions.
Le sourire est étrange. Mais il y a l'impulsion. Et un rayonnement.
Le corps est fatigué. Le corps bon pour la casse. Mais l'âme est à sa place.

Je ne vous connais pas. Vous avez dû souffrir. Vous avez dû aimer.
Assez pour tenir jusque-là. Sans jamais renoncer.
Quel que soit le parcours, il mérite un hommage. La standing ovation.
Vous n'allez pas mourir. Juste vous endormir. Au clapotis des vagues.
Sur une petite barque prête à prendre le large.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Frédéric

Publié le

J'avais programmé le réveil.
Je me suis levé avant qu'il ne sonne.
Pas parce que je me suis réveillé avant lui. Quand je n'ai pas dormi.
Ou si peu. D'un sommeil léger. Douloureux. Inconfortable et dangereux.
Le petit jour dans la fenêtre. Et je me suis levé.
Le café. Et la clope. Quand je n'ai pas dormi.
Je dois être fort et aller jusqu'au bout. Je dois être courageux.
Ne pas réfléchir. Sous la douche. Et le manque de sommeil peut m'y aider.
Le gel dans le creux de ma main. Je savonne mon corps. Je me lave les cheveux.
J'oublie qui je suis. A cette eau qui pleut partout, sur mon visage et mes épaules.
Qui coule. Derrière les oreilles. Dans mon dos. Sur ma peau.
J'oublie qui je suis et ce que je m'apprête à faire.
J'aimerais que la douche ne s'arrête jamais.
Le cumulus se vide. L'eau froide qui commence à poindre me pousse vers la sortie.
J'ouvre la porte de la cabine. Je m'enroule dans les serviettes en éponge. Les grises.
Les vertes sont les tiennes. Ont toujours été les tiennes. Vert tilleul.
Je suis gris dans mes serviettes. Je me sèche avec détermination.
Je frictionne ma tête. Me tamponne le torse. Me cache la figure.
L'heure tourne et je ne peux plus reculer.

Habillé, je fais le tour du studio. La clope au bec.
J'ai rangé l'ordinateur dans sa sacoche. Le zip me fait une drôle d'impression.
Comme ceux des sacs à cadavres. Des housses mortuaires de la morgue.
Mon portable sonne. Je vérifie par la fenêtre. La voiture est arrivée sur le parvis.

Je réponds. " Oui. Je vous vois. Je descends. "
Je ferme les volets. J'ai vérifié deux ou trois choses d'un simple regard dans la pièce.
Le bagage est déjà bouclé. Devant la porte. Je l'empoigne fermement.
Je ne réfléchis pas aux escaliers que j'emprunte. Que j'ai montés. Et descendus.
Des centaines de fois. Que tu as montés. Que tu as descendus. Que je descends ici.
Je sors dans la rue. Et la porte claquée derrière moi est comme une balle en plein coeur.
Titubant, je saigne. Mais je parviens à la voiture dont le chauffeur m'a aperçu.
Il est sorti du véhicule pour venir à mon aide. Me prendre le bagage. Le mettre dans le coffre.
Sur la banquette, je suffoque. Mais je dois me reprendre. La main serrée sur ma blessure.
Le gars est revenu au volant, a fait claquer sa portière et me regarde dans le rétro intérieur.
" A l'aéroport ?... " Je fais oui de la tête. " Oui. S'il vous plaît. A l'aéroport. "
Le taxi a démarré. Et après une marche arrière aussi brutale que bruyante,
m'a emporté dans la rue qui m'arrache à mon arbre et conduit au boulevard.

Le petit matin était frais et humide.
Comme à ces aubes de rentrée scolaire.
Ces aurores de trac et d'impatience. De déchirement à peine soutenable.
Un texto fait sonner mon portable. " J'y suis mon amour. Je t'attends. "

Répondre me coûte. Je ne sais quoi écrire. Quand je suis submergé.
A la ville qui m'échappe par la vitre. Le Théâtre de l'Archipel qui annonce le pont.
" Je suis dans le taxi " demande trop de signes. Incapable de taper quoi que ce soit.
Pas même un " J'arrive " qui me pose question. Une question que je ne dois pas me poser.
Quand j'aperçois le Canigou au bout du lit de la Têt que nous traversons à vive allure.
Je perds du sang. La blessure est béante. J'ai souillé toute la banquette arrière.
Nous filons vers le Nord et je me décompose. Je pars en lambeaux sur la voie rapide.
Sans comprendre ce que je cherche à lire sur un bout de carton indiquant des horaires.
Un autre texto. " Je t'aime. " Qui me retourne l'estomac. Je ne suis pas bien.
Un texto qui ne veut pas dire que l'on a compris pourquoi le premier n'a pas eu de réponses.
Qui ne saurait être un encouragement. Lorsque je ne suis pas censé en avoir besoin.
Je vais perdre connaissance. J'ai perdu trop de sang.

" Vous êtes sûr ?... "
Je dévisage le chauffeur qui me regardait dans son rétroviseur.
" Je vous demande pardon ?...
- Ce ne sont pas mes affaires, dit-il en plantant ses yeux droit devant lui,

mais, si vous n'êtes pas sûr, je peux vous reconduire chez vous... "
Je me suis redressé dans mon siège. Me suis passé une main sur le visage.
" Je... je ne comprends pas. Qu'est-ce que vous me racontez ?... Pourquoi ?...
Pourquoi voudrais-je retourner chez moi ? Je ne vous aurais pas appelé de si bonne heure... "
Je me suis interrompu. Net. Et à mon hésitation, le chauffeur de taxi a souri.
Je n'y avais pas prêté attention. Un nom sur un panneau. Les serviettes vert tilleul.
Ton sourire à un lieu que je reconnais. Qui s'enfuit. Que je fuis. J'avais perdu le fil.
Suspendu à ce coup de panique, le chauffeur attendait mes indications.
Il s'est renfrogné aussitôt en maugréant lorsque j'ai lâché froidement : " Non. Désolé.
Je veux que vous me conduisiez à l'aéroport. J'ai un avion à prendre. "

Il me rendit la monnaie avec une colère à peine dissimulée.
" Encore une fois, ce ne sont pas mes oignons. Mais vous faites une connerie.
- C'est possible. Mais, comme vous dites, ce ne sont pas vos oignons. "
J'allais sortir récupérer mon bagage quand il verrouilla les portières.

" Qu'est-ce que vous fabriquez ?
- J'ai une chose à vous dire. Je vous connais. Je vous lis sur votre blog.
Et je sais exactement ce que vous vivez, au jour le jour, et les choses sont très claires.
Je sais de qui vous êtes amoureux, Latger. Et je vous dis que vous faites une connerie.
- Eh bien, je suis touché que...
- Vous ne pouvez pas baisser les bras. Ce n'est pas digne de vous.
Vous m'avez pris aux tripes avec votre histoire. Et, comment vous dire...
Si seulement je pouvais être aimé comme vous aimez la personne que vous abandonnez.
Si seulement je pouvais aimer comme vous aimez cette personne. Bordel de merde...
- Heureux que vous me lisiez, mais j'aimerais que vous ouvriez les portières...
- Je n'ai pas fini Latger. Ce que vous faites là, ce n'est pas vous.
Ou bien vous n'avez pas seulement menti à l'amour de votre vie.
Vous nous avez menti à tous... "

Estomaqué, j'ai regardé les yeux furieux du jeune chauffeur de taxi qui me tournait le dos.
Je ne lâchais pas son regard dans le rétroviseur central en essayant de comprendre.
" Ecoutez, je... je suis honoré que vous m'ayez suivi sur mon blog, mais... enfin... "
Les mots me manquaient. Le gars ne plaisantait pas du tout. J'en oubliais mon rendez-vous.

Mon billet d'avion. Le vol. Paris. Les projets. Toute l'opération. Tout fut pulvérisé.
" Ce sont des textes. Je veux dire. Vous ne pouvez pas prétendre savoir ce que je vis vraiment.
Même si je me livre beaucoup. Même si je dis beaucoup sur ce qui me traverse... sincèrement.
Vous n'avez pas toutes les données pour juger. Quand je ne les ai pas toujours moi-même...
- Justement. Vous ne les avez pas. Et sur cette affaire, je vois plus clair que vous. "
Il s'est retourné pour me faire face entre les deux sièges. Je n'ai pas reculé.
" Vous croyez que je n'ai pas vu que vous avez toujours votre bague ?
Celle avec laquelle vous dites à peu près tous les deux jours que vous voulez être enterré...
Vous ne cessez de la triturer pour atténuer votre manque de tabac depuis tout à l'heure.
- Wow... en effet, vous êtes un lecteur fidèle.
- C'est hallucinant comment vous vous aimez tous les deux. Qu'est-ce qui vous prend ?
- Vous savez aussi, à en savoir autant, que ce n'est pas si simple.
- Et c'est une raison pour vous barrer avec quelqu'un d'autre à Paris ?
- Ecoutez, vous êtes adorable de vous inquiéter de tout ça, mais il faut que j'y aille.
Je vous ai réglé la course. Je vous promets que je continuerai à alimenter le blog depuis Paris.
Et peut-être lirez-vous bientôt que c'est vous qui aviez raison. Mais laissez-moi partir. "

Un texto. " Tout va bien ? "
Je n'étais pas en position de répondre. Toujours en captivité dans le taxi à l'arrêt.
Mes yeux perdus dans les chênes-lièges au-delà du parebrise, je jouais avec ma bague.
" Quelqu'un que vous avez accepté de fréquenter par dépit amoureux, franchement,

qu'est-ce que vous pensez que ça va pouvoir donner au juste ? Vous allez dans le mur.
- J'ai eu mes raisons de le faire Frédéric. Vous savez bien que j'étais seul.
Tous les jours. Toutes les nuits. Seul. Vous comprenez ? Je suis un être humain. "
Des shuttles débarquaient des passagers devant et derrière nous.
Quand nous demeurions résolument postés devant la porte automatique de l'aérodrome.
" J'ai eu les ressources pour me satisfaire d'une histoire essentiellement platonique.
Quand il était superbe de pouvoir nous accompagner seulement par la pensée.
Mais vous pouvez bien imaginer que je puisse avoir besoin aussi d'autre chose.
Etre physiquement avec quelqu'un, vous voyez. Concrètement. Matériellement.
Je ne suis pas un pur esprit. Pardon de vous décevoir... "
Mon portable a sonné. Nous sommes restés figés. Je restai immobile.
La sonnerie déroulait méthodiquement sa mélodie. " Vous ne répondez pas ?... "

J'avais finalement saisi mon téléphone lorsqu'il avait basculé l'appel sur la messagerie.
Je regardais à travers la vitre de la portière si je pouvais apercevoir une silhouette connue.
Dans le mouvement à l'extérieur comme à l'intérieur du bâtiment. Où du monde s'agitait.
" Reprenez votre argent Latger. Je vous ramène à l'Horloge.

- Frédéric, s'il vous plaît. Il n'en est pas question. Laissez-moi faire.
J'ai le droit de me tromper. J'ai le droit de faire ce que je peux avec ce qui m'arrive.
- Vous n'aimez pas la personne que vous allez rejoindre. Vous le savez bien. "
Je l'ai vue sortir du terminal, s'avancer devant les portes, le téléphone à la main.
Je me suis tassé aussitôt derrière la portière. Elle tentait de m'appeler. Le téléphone sonna.
" Bon sang, Frédéric, vous me mettez dans une situation... Ouvrez cette porte tout de suite. "
Je ne pouvais pas répondre et prétendre avoir été pris en otage par un chauffeur de taxi.
Qu'allais-je dire ? Frédéric est un fan du blog. Considère que je n'ai rien à faire avec toi.
Il refuse de me laisser prendre l'avion avec toi pour m'installer à Paris ?... C'était dingue.
Je n'ai pas eu le courage d'écouter le message. J'étais bloqué. Dans une configuration absurde.

Frédéric a vu que je regardais quelque chose.
" C'est elle ?...
- Quoi ? Qui ?
- La personne qui vous attend ! Qui semble chercher quelqu'un le téléphone à l'oreille...
- Frédéric, soyez gentil. Laissez-moi descendre de cette voiture et prendre mon avion.
- Pas terrible. Rien d'exceptionnel. Entre nous. Pardon, mais, vous méritez mieux.
- Vous n'en savez rien. Vous avez peut-être raison, mais donnez moi l'occasion
de m'en rendre compte par moi-même. Laissez-moi sortir de votre voiture, s'il vous plaît. "

J'avais programmé le réveil.
Je me suis levé avant qu'il ne sonne.
Pas parce que je me suis réveillé avant lui. Quand je n'ai pas dormi.
Ou si peu. D'un sommeil léger. Douloureux. Inconfortable et dangereux.
J'avais pris ma douche et, habillé, fin prêt, j'attendais la voiture que j'avais commandée.
Je jouais nerveusement avec ma bague pour atténuer mon manque de tabac.
J'ai pensé à Frédéric. Un taxi allait me conduire à Orly. Quinze jours plus tard.
Je rentrais à Perpignan.

" Quinze jours ? Je ne vous donne même pas une semaine.
Vous voyez bien que je vous fais gagner du temps et de l'argent dans cette histoire.
Faites-moi confiance. Je vous connais mieux que vous-même. Je vous lis mon vieux.
Je sais très bien que vous vous tireriez une balle dans le pied en vous éloignant d'ici. "
La voiture s'est garée sur le parvis. A l'endroit où j'avais embarqué une heure plus tôt.
Je n'étais pas monté dans l'avion. L'avais même vu décoller sans moi.
Frédéric voulait me rendre l'argent de la course. J'ai refusé.
" Disons que c'est le prix de la séance. Vous ne l'avez pas volé. "
J'allais évoquer aussi le prix du nettoyage de la banquette lorsque je me suis rendu compte
que le sang avait disparu, quand la plaie dans ma poitrine s'était refermée.
J'ai salué le taxi qui partait, depuis la porte de mon immeuble. Mon bagage à mes pieds.
J'ai remonté l'escalier avec lui. Ouvert la porte de l'appartement dont je n'étais pas sorti.
Les volets étaient ouverts. Comme d'habitude. Sur mon campanile ensoleillé.
Les serviettes de bain. Vert tilleul. A leur place.
Le temps de fermer derrière moi, et j'ai pris conscience que je n'avais pas de bagage.
J'ai vérifié sur mon portable. Personne n'avait tenté de me joindre.

A mon bureau, en revanche, où l'ordinateur n'avait pas bougé, était encore allumé,
j'ai pu consulter mes e.mails. Il y en avait un de toi. Qui me souhaitait une bonne journée.
Je me suis laissé retomber dans mon fauteuil avec un soupir de soulagement.
La journée serait bonne. Tu es mon seul amour.
Quant à Frédéric. Il veille.

 

Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

L'union de Bayrou

Publié le

A force de crier au loup, on sait ce qu'il arrive.
Lorsque le loup vient pour de bon, personne ne croit plus l'enfant qui alerte.
Pour le gouvernement d'union nationale que Bayrou appelle de ses vœux depuis 10 ans,
je crains que ça ne soit la même chose. Plus personne ne croira en l'urgence de le constituer.
Quand l'argument devient systématique. Et a perdu de sa force sur la durée.
Bien sûr, la méthode est la seule qui rende le MoDem et son action politique légitimes.
Quand nous avons ici un petit parti avec peu de troupes et de réseaux.
Bayrou, au lieu de partir d'une base patiemment tissée de fédérations de militants, part du haut.
Et a compté sur sa seule personne pour rassembler des voies aux jours de scrutin,
en y parvenant parfois de façon spectaculaire, obtenant des résultats plus que respectables.
Mais cette stratégie l'enferme dans le discours de l'urgence renouvelé tous les cinq ans,
qui d'une échéance à l'autre perd de sa crédibilité, et ce qui est une stratégie politique honorable
ne gardera auprès des Français que son aspect électoraliste. Le plus méprisable en somme.
L'union nationale. Voilà un grand intitulé qui ne devrait pas devenir grandiloquent.
C'est une nécessité assez exceptionnelle comme nous en avons eu à la Libération,
et je supplie François Bayrou de ne pas le galvauder.
Je ne doute pas de sa sincérité, quand je partage avec lui la crainte de voir monter les extrêmes,
après une longue succession mécanique d'alternances qui n'a conduit à rien de concluant.
Fatigués du tango UMP/PS, les Français, si le Centre n'est ni prêt, ni convaincant,
pourraient se fourvoyer, et aller voir ailleurs si on y est, à nos risques et périls.
Tenter par désespoir des aventures. Que nous regretterions assurément ensuite.
S'il faut renverser la table, il faut le faire avec des républicains, démocrates, zélés réformateurs,
représentant la diversité du peuple quand nous ne voulons pas de guerres civiles.
Si Bayrou est excellent en sonneur de cloches,
lorsqu'il est reconnu de tous pour avoir été le premier a sonner le tocsin de la dette,
lorsqu'on lui reconnaît la primauté à la dernière présidentielle du souci de produire en France,
il ne peut se présenter seul pour incarner le rassemblement.
Si le coup semblait possible en 2007, lorsqu'il est passé si près du deuxième tour,
je crains que sa crédibilité d'homme providentiel ne se soit usée au fil de la décade.
L'union nationale. L'argument de campagne que les Français anticiperont dans un sourire.
Finalement, beaucoup pourraient penser d'avance : on sait ce qu'il va dire et promouvoir.
Et ce qui est à la fois une tactique personnelle évidente comme une tactique d'intérêt général,
ne serait plus appréciée que comme la tactique seule de l'ambition personnelle,
quand ce n'est pas déjà fait. Et l'on a bien vu un tassement explicite à la dernière élection.
L'union nationale. Bien sûr. Voilà un beau projet. Le plus enthousiasmant.
Sauf qu'aux heures où les citoyens consentiraient à la faire, il est à craindre pour Bayrou
qu'un autre que lui ne soit finalement choisi pour la rendre possible.
Bayrou ne peut peut-être plus compter sur lui seul pour mener cette révolution orange.
Quand on peut le soupçonner déjà de ne la prôner que pour servir son destin politique.
S'il veut conduire ce changement, il doit sans doute changer son fusil d'épaule,
faire les choses dans un ordre plus classique, et partir du bas, de la base, du début peut-être,
pour préparer une majorité visible afin que les Français comprennent où il veut aller.
Préparer des alliances avec des forces politiques qu'il lui restera à convaincre.
Pour que l'électeur soit sûr qu'en le choisissant, cette majorité fantôme sera en état de marche,
le jour voulu, sur le pont, qu'elle sera solide et opérationnelle.
Puisqu'on le voit bien, fort heureusement, les Français ne choisissent pas seulement un homme
ni même son seul programme. Ils en évaluent aussi des choses de l'ordre de la faisabilité.
Et moi-même, bien que convaincu par l'homme et son discours, j'ai voté invariablement pour lui
sans savoir comment les choses auraient pu se passer ensuite s'il avait accédé au pouvoir.
Ce qui est naturellement un problème et qu'il lui faut résoudre pour incarner l'alternance.
Ainsi, si nous savons déjà qu'il appellera à l'union nationale, il doit nous dire comment la faire.
Il ne s'agit pas de venir vendre autre chose à l'opinion, quand on saluera sa constance,
puisque vendre autre chose ferait de lui définitivement un opportuniste piteusement démasqué,
il doit bien sûr continuer sur sa ligne politique, celle qu'il a mis plus de vingt ans à tracer.
Mais il devra faire plus qu'invoquer cette fameuse union nationale.
Il faut qu'il nous explique avec qui on la fait et ce que nous en ferions.

 

Philippe LATGER
Mars 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Lune de miel

Publié le

J'avoue ne pas trop comprendre comment ça marche.
Parce que tu vois, mon bébé, il faut croire que ça marche, que ça court, au galop.
Il faut croire que les forces ne diminuent pas quand elles font boule de neige.
A l'heure où elle fond sur les proches montagnes. Elle vient grossir le fleuve.
C'est la fonte des glaces et la montée des eaux. Que rien ne semble pouvoir arrêter.
Une fois de plus, je surprends une lune fantastique dans les branches des arbres.
Rendant la ville un peu vaine, ridicule, minuscule, ou bien surréaliste.
Et je constate avec elles que c'est à toi qu'elles me ramènent toutes les deux.

La lune. Ma ville. La sphère que j'arpente. Le dialogue entre deux mondes.
J'avoue ne pas trop comprendre comment je peux t'aimer plus fort encore.
Plus fort et plus grand et plus beau qu'aux premiers jours.
Ces jours où je ne savais pas de qui j'étais tombé amoureux.
J'attendais le déclin. Heureux mais fataliste. Et je me suis trompé.
Les mots sont enfantins. Je n'en trouve pas d'autres. Ce qui est grand est grand.
Ce qui est beau est beau. Je n'ai pas la distance des figures de style.
Je traverse le parc, je traverse mon île, je rentre à mon horloge, et je me prends la nuit,
et je me prends la lune, l'ancien appartement, dans les dents, dans le ventre.
Ce que j'éprouve pour toi semble vouloir croître encore. Dans toutes les directions.
En hauteur. Dans l'espace. En profondeur. Sans savoir où cela peut me conduire.
Sans savoir comment cela est possible.

A ton départ, je n'ai pas eu une inquiétude.
A ton absence, je n'ai pas eu un seul doute sur ce que tu faisais.
Ne pensant qu'à ton bien-être, ta santé, ton confort, sans orgueil déplacé.
La confiance, encore elle, approche des sommets ou des seuils inconnus.

M'offrant une sérénité que je n'ai jamais eue. Et qui est douce à vivre.
Bien sûr, rien n'est acquis, mais des choses se gagnent.

Et je suis fier de nous. Aux progrès merveilleux dont nous sommes capables.
Je parlerai pour moi. Quand j'en avais à faire. Quand je suis parano.
Que tu arrives à me libérer de cet étau sordide qui nous brise les côtes.
Aucune mauvaise pensée, aucun scénario fantaisiste ne m'a parasité.
J'allais haut dans ma vie avec une assurance. Celle de ta présence.
Quand tu ne lâches rien. Quand tu le signifies. M'en donnes toutes les preuves.
Que l'on a plus à demander lorsqu'on se connaît mieux.
A savoir qui tu es, je lis plus justement, surtout entre les lignes,
et le temps me convainc que je n'ai pas rêvé. Que je ne rêve pas.
La lune que je vois, ce n'est pas la première.
Et je suis bouleversé d'en avoir compté trente.

L'émotion n'est pas intacte. Mais doublée. Redoublée. Décuplée.
A l'idée des lunes égrenées, elle est d'autant plus grande.
Exponentielle. Malgré les chutes et les rechutes. Malgré les accidents.
La courbe s'il fallait un graphique s'échappe vers l'infini à sa pente croissante.

Cherchant la parallèle à l'axe des ordonnées.
Le dessin de môme d'une fusée furieuse qui trace son chemin vers notre satellite.
Les jours passent et rien ne semble vouloir faiblir, s'essouffler ou se rompre.
Quand le lien qui se tisse patiemment devient plus souple et plus solide.
Qu'il se fortifie sans être une menace. Attache sans attacher.
Et je perçois enfin, mieux vaut tard que jamais, qu'aimer n'est pas un piège.
Que ce n'est pas la chaîne qui entrave, la prison qui isole, les fers, la camisole,
ni même un poison lent, mais une liberté que je goûte avec plus d'appétit et de curiosité.
Mes sentiments décollent sans craindre de te perdre ni d'exploser en vol.
Même en m'aventurant en zone inexplorée. Où je te suis tranquille.
Je m'étonne d'être bien. Quand je suis exalté à me trouver si calme.
Confiant en l'avenir et en l'espèce humaine. Optimisme éclairé. Il y a des peurs vaincues.
Quand la raison ici n'a pas démissionné. Qu'il y a là des pensées. Des données statistiques.
L'usage de scanners et de comparaisons. Dans un laboratoire où je bosse jour et nuit.
Avec le recul suffisant pour l'étude crédible. Principe de précaution.
Il fallait vérifier nos seules intuitions.

Le temps a ses bienfaits et ses révélations.
Je pensais te vouer l'amour le plus fort dont je me croyais capable.
J'ignore si j'avais des réserves cachées ou si c'est ma capacité qui augmente.
Mais je sens cette nuit que je ne suis peut-être pas au bout de mes surprises.

Quand ce qui aurait pu me paraître écrasant est d'une délicieuse légèreté.
Et que ce qui aurait pu t'étouffer te donne de l'oxygène. Veut te voir respirer.
A la distance juste où tout le monde reste soi. Où personne ne se noie.
J'aime notre façon de nous aimer presque autant que je t'aime.
Le crescendo sensible ne m'épouvante pas et ne me fait pas fuir.
Je l'observe à la lune avec admiration. Des convictions nouvelles.
Qui m'assurent d'une chose. Devant Dieu et ma mère.
Tu as changé ma vie.
 
 
Philippe LATGER
Mars 2013 à Perpignan

Voir les commentaires