J'étais dans le ventre de ma mère.
Devenue orpheline. Qui avait perdu son père.
Quand ma conception fut la revanche sur le deuil.
Oui, je tiens le stylo comme ce grand-père. Que je n'ai pas connu.
Et je porte la parano de ma mère qui fut blessée à vie par un père infidèle.
Cet homme avait une maîtresse. Et ma mère l'a su. Ma mère les a vus.
Angèle. Maman. Tous les hommes ne trompent pas leurs épouses.
Lorsqu'en l'occurrence, ta mère était au courant, ton père ne se cachait pas.
Et qu'il y a des chances pour qu'il y ait eu une sorte d'arrangement.
Tu es née en 1936. Trop âgée pour monter sur les barricades de 68.
Mais tu as fait un mariage d'amour. Avec cet homme qui est mon père.
Plus beau que mon frère et moi réunis. Qui t'aimait comme un fou.
Je n'ai pas hérité de ta seule méfiance. J'ai hérité aussi de ton désir farouche.
Celui pour les histoires d'amour absolues et éternelles. Qui ne finissent pas.
Et je suis bouleversé à cette image de toi, inerte dans le lit d'une chambre,
dans les bras de mon père en sanglots effroyables, morte,
l'image de cet homme qui étreignait ton corps encore chaud,
au bout du couloir de la maison de Toulouse où tu avais vu le jour.
Mon frère et moi, qui avions dormi dans la maison mitoyenne,
avions été alertés par un coup de téléphone trop matinal pour être honnête.
Nous savions que cela devait arriver. D'un jour à l'autre.
Le parquet craque sous nos pas nerveux, rapides, quand nous courions presque,
pour découvrir cette scène surréaliste qui restera gravée jusqu'à ma propre mort.
Tu étais comme un pantin disloqué, une vieille poupée désarticulée, gisante,
enserrée dans les bras de cet homme qui avait été impuissant à te retenir.
Tu t'étais évaporée de toi peu avant qu'il n'ouvre l'œil.
Lui qui avait dormi avec toi, cette nuit-là encore, comme toutes les nuits.
Et j'ai été émerveillé que l'on puisse mourir dans les bras de l'amour de sa vie.
Merci pour ce que papa et toi m'avez démontré ensemble ce matin-là.
Au sol qui s'est dérobé sous mes jambes en voyant de mes yeux que tu n'étais plus rien,
quelque chose a détourné mon attention et m'a fait regarder vers le plafond.
Quelque chose d'instinctif, ce réflexe que l'on a lorsqu'on se sent observé.
Il n'y avait rien à voir. Le plafond de la chambre n'était que le plafond de la chambre.
Quelqu'un a séparé mon père de ton corps pour l'emmener ailleurs.
Ce corps que j'ai touché, conscient que tu n'y étais plus.
Et je fus bouleversé à nouveau en découvrant que ton dos était encore en nage.
Sans être expert, j'ai compris que c'était vraiment du peu. Et j'ai relevé les yeux.
Cette fois, avec l'idée de te regarder nous regarder nous éloigner de toi.
Merci maman pour cette leçon de vie. L'amour peut durer toute la vie.
Et à tes discours de mère, lorsqu'il nous arrivait de parler des relations humaines,
de ce que c'est d'aimer, de vivre à deux ou de vieillir ensemble,
tu m'as laissé en partant la preuve indiscutable que tu avais raison.
On peut s'éteindre dans les bras de la personne que l'on aime
et que l'on a toujours aimée.
Je ne m'adresse pas à un ange ou à un fantôme.
Je m'adresse à toi qui es en partie inscrite dans mon ADN.
Puisqu'au-delà de la culture et de l'éducation, j'ai pris de ton patrimoine génétique.
Et tu vis partiellement en moi aussi longtemps que je serai sur cette terre.
Tu es donc bien placée pour savoir ce qui me traverse depuis quelques lunes déjà.
Aux premières loges pour découvrir dans mes yeux les yeux qui m'ont séduit.
Savoir qui fait battre mon cœur aussi fort avec autant de constance et d'émerveillement.
Dès la cabine téléphonique, toi, tu savais ce qui était en train de m'arriver.
Tu as su avant moi ce qui était en train de se jouer sur cette place Molière.
Et je soupçonne que ce regard, ce sourire, t'ont plu au moins autant qu'à moi-même.
Je n'ai pas à te dire ce que je ressens, quand tu sais mieux que moi de quoi il s'agit.
Comme tu sais dans les bras de qui désormais j'aimerais tant m'éteindre.
Le plus tard possible. C'est entendu. Mais oui. Quelle belle mort ce serait.
Pouvoir m'évanouir dans les bras de l'être aimé.
Le seul lieu où disparaître me paraît acceptable.
Ainsi tu es témoin que je ne triche pas. Que je suis sincère et transformé.
Que j'ai appris beaucoup sur la vie et moi-même depuis cette rencontre.
Comme je n'avais plus appris depuis ce matin blême où tu nous as quittés.
J'avais aimé avant. Tu le sais comme moi. Aussi sincèrement.
Mais n'avais pu nulle part atteindre un tel sommet de confiance et de certitudes.
Je pensais que rien n'était jamais acquis. Mais à cette histoire qui avance. Peu à peu.
Il y a une chose qui apparaît toujours plus davantage, toujours plus aveuglante.
C'est que cet amour qui grandit est de ceux qui ne s'éteignent jamais.
L'histoire pourra bien s'interrompre. Parce qu'on ne m'aimera plus.
Parce qu'on me quittera ou que la vie se chargera tôt ou tard de nous séparer.
Fatalement. Comme la tienne a dû s'interrompre au moment où il te fallut mourir.
Voilà une chose acquise. Un jour, mon amour et moi serons séparés. C'est un fait.
Mais celle qui s'est révélée dans ce regard et ce sourire à la cabine téléphonique,
te faisant réagir dans mon cerveau reptilien et dans mon sang peut-être,
c'est qu'il y a des amours qui ne meurent jamais.
Aux frissons dans mon avant-bras effleurant le sien dans notre première marche.
A l'érection tenace que je planquais sous ma besace envahi par un désir furieux.
J'avais beau essayer de me raisonner, mon corps m'imposait la logique des hormones.
Me criait que nous étions compatibles pour toutes les activités de l'ordre de l'intime.
Dans ma tête en pagaille, je tentais de lutter contre les informations qui arrivaient en masse.
Contre la déferlante que j'ai prise dans la gueule dès le premier regard.
Quand il me semblait urgent de suivre la conversation et dissimuler mon trouble.
Au distributeur de billets. Place de la République. Pour prendre un autre verre.
J'entends des paroles qui ouvrent mon crâne en deux et ma poitrine entière.
Oui. C'est curieux de rencontrer quelqu'un avec la sensation de se connaître depuis toujours.
Et je commence à oser espérer que quelque chose est possible. Que je ne suis pas seul.
Tu es témoin, maman, que le coup de foudre n'est pas une expression galvaudée.
Cette soirée ne pouvait avoir lieu qu'en été. Au cours d'un crépuscule qui aime s'éterniser.
A la chaleur, à la lumière, qui se retirent ensemble sans être certaines de vouloir s'en aller.
Quand à la terrasse de café, au pied du vieux théâtre, tout me semblait parfait.
Malgré cette part de moi-même qui était en panique et ne comprenait rien.
Qui s'arrachait les cheveux à tenter d'analyser toutes les données au plus vite.
Toi, avec ton expérience, tu étais rangée du côté de cette assurance olympienne.
La conviction que c'était la rencontre. Que j'avais attendue. Et que j'avais trouvée.
Qui là, en face de moi, répondait aux questions sans détourner les yeux.
Tardait à s'excuser de devoir prendre congé. L'histoire d'une vie.
Que trois cents textes brouillons ne peuvent pas décrire.
Je n'ai pas pensé à toi un seul instant. Mais tu étais présente.
Comme tu l'es, trente-trois lunes plus tard, à me regarder vivre.
Avancer sur le fil, avec plus de passion comme plus de sagesse.
Quand j'ai cru si longtemps les deux inconciliables.
Toujours plus amoureux. Etonnamment heureux.
Comme il semblait impossible de l'être.
S'il n'était pas fidèle, j'ai compris dans ce que tu m'en disais toi-même,
que ton père ne trompait pas ta mère, maman, bien qu'entretenant une maîtresse.
Tromper n'est pas aller voir ailleurs. Tromper, c'est se cacher de le faire.
Et la peur que tu m'as transmise, c'est celle de la trahison.
Qui est une peine plus atroce que celle de l'abandon.
Quand cette dernière est le lot de tout être humain condamné à mourir.
Etre abandonné n'est pas un problème quand nous sommes programmés pour l'être.
Et une vie entière n'est pas de trop pour apprendre et se préparer à cette fatalité.
Nous ne sommes pas le centre du monde. Il continuera sans nous.
La trahison en revanche est un échec cuisant. Même s'il est en creux.
Car la tragédie n'est pas dans le fait que quelqu'un nous trahisse.
Mais dans celui de n'avoir trouvé personne en qui pouvoir faire confiance.
Nous cherchons tous dans l'amour un amour aussi fort que celui de nos parents aimants.
Un amour aussi intense et inconditionnel. Aussi absolu qu'entre parents et enfants.
En te perdant, j'étais persuadé que c'en était terminé.
Personne ne pourrait désormais m'aimer comme tu m'as aimé. Jamais plus.
Et jamais plus, je ne pourrais aimer quelqu'un comme je t'ai aimée.
Bien sûr, il ne s'agit pas de sentiments de même nature. Fort heureusement.
Mais à ce désir de pouvoir retrouver la quiétude infinie que l'on pensait impossible
ailleurs que dans les bras d'une mère nourricière, il est bouleversant de trouver son abri,
dans un corps différent, de trouver le havre de paix où l'on ne craint plus rien.
J'ignorais quand tu es morte que la vie bienveillante préparait son effet.
Une deuxième chance. D'aimer et d'être aimé. D'être bien quelque part.
Au sein rassurant, protecteur, auquel on peut être soi-même.
Plus encore qu'à celui de sa mère. En toute sécurité. Et animalité.
D'autant qu'il y a le sexe. Et qu'il n'est permis de retourner dans le ventre de sa mère
qu'en en trouvant un autre, où pouvoir être seul, où pouvoir être libre, où pouvoir être enfin.
J'ai pris corps dans ton corps qui est redevenu poussière. Et c'est moi qui te porte.
Quand dans l'ordre des choses, les parents disparaissent en premier.
L'abandon, je connais. Et je ne le crains plus.
La trahison aussi. J'ai connu. Mais elle est dérisoire suivant de qui elle vient.
Et elle fait moins de mal que l'amour fait du bien aux sommets de confiance.
Quand au corps d'où l'on sort, nous sommes venus au monde,
on a trouvé celui par lequel en sortir.
C'est par toi que je suis né, et tu sais par qui je veux mourir.
Tu m'as tenu au premier jour comme l'amour de ma vie me tiendra au dernier.
Quand c'est le seul moyen de partir en confiance. En confiance et sans regrets.
A fermer les yeux dans les bras de la personne qu'on aime. Qu'on a toujours aimée.
Peu importe qu'on ne les rouvre jamais.
Philippe LATGER
Avril 2013 à Perpignan