Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Albeniz

Publié le

Isaac Albeniz dans les oreilles. Quand le gris charge le ciel devenu orageux.
Je trouve admirable que tu puisses te passer de moi.
Que ta vie soit si pleine et intense que tu n'aies pas besoin de me voir plus souvent.
De mon côté, je me suis fait une raison, quand je sais bien où sont les priorités.
Et l'amour en tendresse peut toujours se travestir, avant de se prendre à son jeu.
La passion amoureuse n'est rien sans combustible. Elle s'épuise peu à peu.
Quand le temps redoutable nourrit ses habitudes et le train ennuyeux où l'on peut s'endormir.
Le feu ne s'éteint jamais seul. Il n'y a pas de coupables, sinon la négligence.
Je n'accuse personne. Il n'y a pas de forfait. Il n'y a pas eu de fautes.
Ce pourquoi je ne suis pas en colère. Je ne suis pas furieux.
Ni triste, ni aigri. Je n'ai pas de révolte.
Je me laisse glisser sur la pente nouvelle.
Avec un fatalisme qui me repose un peu.
Il fait trop chaud peut-être. Bien trop chaud pour se battre.
Je ne me battrai pas pour me mobiliser.
Quand j'ai besoin de forces pour me positionner.
Elles étaient concentrées sur l'histoire d'amour.
Le Commandant en Chef va les redéployer.
S'il n'y a pas l'énergie, l'élan, le mouvement,
l'édifice s'écroule quand il doit avancer.
Il n'y a rien de changé, les données sont les mêmes.
C'est juste que je n'ai plus les ressources pour y croire.
Que rien ne me permet d'envisager l'après, le plus tard, la moindre perspective,
sinon en reprenant, baluchon sur l'épaule, ma route de gringo vers de nouveaux sommets.
Il faudrait en parler, connaître ton avis, lorsque je suis contraint d'attendre le moment,
d'une semaine à l'autre, d'une quinzaine à l'autre, et que les jours s'allongent
dans mon lit déserté.

Ecrire fut le moyen. Ici. Sur d'autres pages. De tenir les distances.
Rendre possible la romance incroyable qui n'avait aucune chance.
Ivre de la rencontre et d'une renaissance, de ton charme absolu et de notre confiance,
j'avais pu, sans souffrir, attendre sans attendre, patienter au parvis, ce sans m'impatienter.
Je composais mes vers dans ma lumière orange, pouvais filer des jours de plus en plus heureux
d'être inspiré par toi, d'aimer autant écrire, d'aimer être amoureux puisque c'était permis.
Je n'ai pas ressenti le poids de solitudes. Quand je n'étais pas seul. Que j'étais habité.
Quand nous étions ensemble même en ne l'étant pas. Et c'était voluptueux.
Et c'était magnifique. Quand j'étais bouleversé de pouvoir être deux.
Je pouvais foutre en l'air tous les raisonnements, rationnels, pragmatiques,
envoyer promener les principes emmerdants, ceux de réalité.
Ta vie est faite. Et je t'aime pour ça. La mienne ne l'est pas. Ne le sera jamais.
C'est cette différence, je le sais, qui nous a attirés l'un vers l'autre.
Fascinés par nos façons opposées de prendre nos libertés.
A jouer contre la montre, le temps m'a rattrapé.
Ce n'est pas Mister Hyde qui me prend par le col.
C'est la tour de l'Horloge et deux grandes aiguilles.
Les fourmis dans les jambes. Mon baluchon est prêt.
Quand j'ai des arguments faciles pour servir mon départ.
Celui de débarrasser le plancher, de te rendre à ta vie et tes obligations,
te soulager d'une entrave ou de risques au bonheur que tu tiens.

Quand j'ai vu, de mes yeux, combien ta vie est pleine.
C'était un privilège de trouver une place dans cette architecture.
Qui ne fut jamais un rouage essentiel ni crucial de ta noble entreprise.
Si j'ai participé d'où je suis à trouver l'équilibre, à donner de la force,
et du plaisir peut-être, je suis périphérique et ne menace aucun des organes vitaux.
Ni en restant. Ni en partant. Puisque je suis à côté et ne dérange rien.
D'autant que l'amour qu'il me reste, celui que j'ai pour toi,
ne s'éteindra jamais.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Vampire

Publié le

Deux séjours à Paris en six mois. Le chaud et le froid.
Comme l'empreinte de canines à la base du cou.
Le baiser du vampire.
Quand les liens se retissent laborieusement.
Reconstruction faciale.
De Montmartre et de St-Germain-des-Prés.
Le format chanson m'angoisse. Quand je l'ai fait exploser.
A la lune du Parc Monceau.
Qu'il m'a vidé de mon sang, déjà, me laissant nu et inconscient sur le sol.
Sur le sol de la cuisine. Près du Square Carpeaux.
Je n'ai plus la peau verte du Parisien sépulcral.
Sorti de mon tombeau au grand jour de ma honte.
J'embrasse mes Abbesses et leurs foutus escaliers.
Tous les amis sincères que j'ai pu y laisser.
J'ai retrouvé mon sang, là-bas, loin des hamacs, des parasols.
Que je ne ferai plus couler que dans les vignes du tertre.
A des amours sans gloire et des baisers absents.
Pour écrire ce que c'est de revenir de loin.
J'ai trouvé la lumière.
Et l'ombre l'accompagne.
Partout où elle se trouve.
Je n'ai plus peur de rien.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

La ville aux piétons

Publié le

Des bus dansent un quadrille à la gare routière.
Sur la gomme de leurs pneus. Le hoquet pétrolifère. Exhalaisons.
Des barres de métal ajourées de fenêtres où l'on dessine des silhouettes.
Comme aux paysages urbains d'Edward Hopper.
30 quais alignés le long de la voie ferrée. Au Centre du Monde.
Pour raccorder les lignes départementales aux TGV pour Barcelone ou pour Paris.
Des horaires sur des écrans. Des annonces enregistrées. En espagnol et en anglais.
St-Assiscle est un chantier. Le cœur d'un réseau qui se crée.
Quand à ceux de Facebook, de Twitter, il faut ceux du transport matériel et physique.
Les idées ne sont pas seules à se déplacer. Les personnes aussi se meuvent dans l'espace.
Doivent aller d'un endroit à un autre. La fourmilière a ses galeries, ses couloirs, ses passages.
Il y a des nœuds de redistribution, comme à Châtelet-Les Halles, où tout converge.
La fréquence des trains. Les correspondances. Tout doit être calculé, étudié, mis à l'épreuve.
La logistique. L'organisation de nos activités. Quand il s'agit de nous faciliter la tâche.
Aux rêves d'indépendance individualistes, nous retrouvons le goût du transport en commun.
Quand les contraintes économiques, financières, démographiques, écologiques,
nous invitent à réinventer la ville et son fonctionnement, même loin en province.
L'automobile qui était un symbole d'autonomie et de liberté devient un problème.
Lorsque l'on est désormais plus libre comme piéton qu'au volant de sa voiture.
Cette dernière est toujours utile pour les distances moyennes entre deux villes.
Mais elle devient un poids, une charge, dans les agglomérations.
Lorsque les embouteillages et les complications du stationnement
deviennent insupportables à l'heure de la réactivité, de l'immédiateté,
de la réduction du temps permise par la révolution de l'internet sur soi.
Perpignan aussi aura son tramway.
Lorsque de belles réalisations sur gazon, silencieuses, permettent aux urbains
de consulter leur agenda, des résultats sportifs, préparer leur rendez-vous,
sans avoir à se soucier du plein d'essence, des heures de bouchon, du scooter qui déboîte,
ni de la place de parking qu'il faudra trouver au plus près de son lieu de destination.
Les urbains de province doivent réapprendre à se déplacer ensemble.
Ils doivent aussi réapprendre à marcher.
Comme toutes les villes, ma cité n'est pas la même en voiture et à pied.
Elle n'a pas les mêmes dimensions ni les mêmes agréments.
Les distances sont faussées, au volant d'une auto, lorsqu'elles sont démultipliées,
contraintes par des voies, des règles et des sens de circulation,
alors que le même trajet s'avère souvent plus rapide en marchant,
en plus d'être moins anxiogène et beaucoup plus plaisant.
S'embarrasser de la voiture complique tout, soudain, à ce qui pourrait être simple,
provoque un stress presque comique, quand on sait que la destination est à trois rues,
et que l'on perdra moins de temps et d'énergie à s'y rendre sur ses deux jambes.
New-Yorkais, Parisiens, Barcelonais ont l'habitude de marcher.
Voilà un sport utilitaire bien moins violent que le jogging, idéal pour le cœur et la santé.
Pour les distances supérieures, des vélos, des bus, des tramways, des métros feront l'affaire.
Lorsque, même dans une petite ville de province comme la mienne,
la présence de l'automobile dans le paysage urbain, en circulation comme à l'arrêt,
devient de plus en plus insupportable.
On prend vite goût aux espaces piétonniers, où l'on n'est plus à l'affût des bruits de moteurs,
du véhicule qui pourrait arriver au moment de traverser une place, sans parler du fait
qu'un lieu sans le vacarme et l'agitation de bagnoles hystériques devient un havre de paix.
Idéal pour faire du lèche-vitrine, s'attarder sur une terrasse de café ou se payer une glace.
Manger dehors à l'abri des hydrocarbures devient acceptable.
Et les lieux sortent grandis de l'absence de ce qui peut être beau sur une belle route.
On retrouve sa ville quand elle est débarrassée de l'angoisse des véhicules motorisés.
On retrouve les façades d'une rue, sa perspective, et le plaisir de s'y mouvoir,
sans les alignements disgracieux et chaotiques de voitures stationnées le long des trottoirs,
qui en plus d'enlaidir le site ne font que l'encombrer, gênant tous les piétons,
à commencer par les personnes âgées, les gens en fauteuil et les enfants en poussette,
contraints pour se mouvoir de contourner les épaves de la liberté individuelle des autres.
Les temps changent. Et l'on préfèrera un alignement de platanes à celui de berlines.
Je ne suis pas contre l'automobile.
Qui, outre la liberté qu'elle confère toujours, trouve sa majesté sur une belle autoroute.
Il y a une esthétique routière à laquelle je suis sensible, aux rubans de goudron sombres
se frayant un chemin dans les paysages, et aux flux réguliers de véhicules qui,
sur les longues distances, sont propices à la rêverie comme le sont les voyages en train.
Mais il y a des usages devenus ridicules, à l'heure d'internet et de l'énergie chère.
Et c'est l'honneur des collectivités locales d'organiser avec l'argent public
des réseaux économiques et efficaces pour ne pas dire intelligents,
afin d'améliorer la vie de l'individu comme de la communauté.
Je n'ai pas les frais d'une voiture puisque je n'en ai pas.
Mais je pourrai me rendre à mon rendez-vous, en dehors de la ville,
dans un village qui ne fait même pas partie de l'agglomération.
Et j'y serai à l'heure. Sans le stress du volant.

Avec en prime le plaisir de saluer puis remercier une personne,
en charge de m'y conduire puisque c'est son emploi.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Au soleil de plus tard

Publié le

A la seule chaleur du soleil, les yeux fermés, je reconstitue le décor, de mémoire.
J'ai vingt ans de moins, suis en slip de bain, étalé sur une serviette en éponge.
Je sentirais presque les paquets de sable contre mes lombaires, mes omoplates,
que j'écrase en bandant mes dorsaux ici ou là pour me caler dans la meilleure position.
J'entends les variations régulières de la mer dont le vacarme étouffe tous les autres sons.
Celui des familles que j'imagine, des parents qui appellent, des enfants qui crient,
en français, en espagnol, en catalan, quand les sensations sont intactes.
A la lueur orange qui rougeoie dans mes paupières, j'ai tout le décorum d'une plage en juillet.
De drapeaux au poste de secours, de parasols multicolores et de bouées atroces.
Lorsque je fermais déjà les yeux, par moments, pour faire abstraction de mon environnement.
Et m'abandonner au seul plaisir d'être grillé au soleil.
Place de la République, c'est ce que je fais.
Je ferme les yeux pour faire abstraction de mon environnement.
Ce n'est pas qu'il me déplaise. C'est qu'il me plaît de pouvoir en changer.
Juste en fermant les yeux. En respirant profondément. Dans mon fauteuil.
Je peux, par la passerelle de cette seule sensation, familière, de la chaleur sur ma peau,
voyager autant dans l'espace que dans le temps.
J'ai 19 ans. Je suis à Castelldefels. Mes yeux tombent sur un corps que je désire.
Je dois me tourner. M'allonger sur le ventre pour écraser une érection dans le sable.
De petites dunes sous ma serviette forment des coussinets où je peux l'installer.
Faire durer le plaisir. Ou tenter de penser à autre chose. Le temps que ça passe.
Non. J'ai 18 ans. L'été de mes 19 ans est celui des Jeux Olympiques de Barcelone.
Celui où l'on est venu nous chercher sur la plage nous annoncer la mort de mon grand-père.
Je remonte plus loin si ça ne vous dérange pas. L'été 1991 sera parfait.
J'ai raté mon bac comme prévu, mais personne ne semble véritablement en souffrir.
Barcelone a des trésors d'aventures érotiques à me proposer. J'en banderais encore.
Lorsque le parfum des pinèdes dans la chaleur, désormais, est associé, à jamais,
à une libido en effervescence et à des plaisirs qui me semblaient encore subversifs.
J'ouvre mes yeux de presque 40 ans avec un sourire brumeux.

Je n'ai pas envie d'y retourner. Je sais d'avance le doux-amer que ça me mettrait en bouche.
Retrouver la Calle Tramuntana, les grilles vertes de la clôture et celles du portail.
L'eucalyptus dominant les deux énormes palmiers pour cacher la maison.
La rue de la plage. Où je reconnaîtrais la parcelle du Tenis Park.
J'aurais aussitôt la brûlure des sièges de la DS qui puait merveilleusement le tabac.
Et l'odeur forte de la laque de Mémé et Maria qui annonçait notre sortie à Montjuïc.
Le simple fait d'y penser me pince le cœur. Je ne suis pas sûr d'aimer l'idée d'y revenir.
Il y a des rires que j'entends, soudain, dans la salle à manger et dans l'escalier,
qui me font mal au ventre et me piquent les yeux.
La vie, définitivement, est une bizarrerie.
Que je détesterais presque d'avoir été si belle et si bonne pour moi.
Lorsque je suis bien conscient que c'est précisément ce privilège,
celui de cette enfance idyllique, qui m'a privé de la faculté de détester quoi que ce soit,
de la faculté de haïr, et qui me condamne à être heureux, ne serait-ce que de l'avoir été.
Je ne suis pas nostalgique. Puisque ce bonheur ne m'a pas quitté un instant.
On ne peut pas être nostalgique d'un bonheur que l'on n'a pas perdu.
Place de la République, je range en moi, bien au chaud, les rires des disparus.
En lieu sûr. Au moment où je rouvre les yeux sur ma vie d'aujourd'hui.
Je n'ai pas quarante ans. Mon sourire est solaire.
Et je n'ai pas fini de me faire des souvenirs.
Qu'il sera bon d'avoir, tout près de mes paupières,
au soleil de plus tard et sur mon lit de mort.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Bachar al-Assad

Publié le

Je suis troublé par ce grand garçon presque timide, au sourire agréable.
Manifestement embarrassé, mais déterminé à s'expliquer, à présenter ses arguments.
Barbara Walters fait son métier depuis des lunes et des lustres. Une femme impressionnante.
Un fleuron du journalisme américain. Une des meilleures intervieweuses de notre époque.
Qui porte en elle le XXème siècle et les épisodes précédents à la crise qui nous occupe.
Elle essaie de comprendre. Et le grand garçon assis face à elle, essaie de répondre.
Je me rappelle le grand bruit qu'avait provoqué cette interview de Bachar al-Assad.
Je visionne le document, fasciné par cette façon tendue mais courtoise,
malgré l'insistance de la journaliste, de refuser toute responsabilité,
dans l'escalade meurtrière devenue depuis guerre civile.
Le président, soutenu par Pékin et Moscou, n'avait aucune raison de céder aux pressions,
se sachant protégé, et demeure président de la Syrie à l'heure où j'écris ces lignes.
Il y a bien des pouvoirs, au-delà de sa personne, qui entendent montrer à l'Occident
que ce dernier n'est pas ou plus seul à faire la pluie et le beau temps sur cette planète.
Kofi Annan, à Genève, a eu beau réclamer l'unité de la communauté internationale,
nous savons bien depuis que nous n'avons obtenu ce week-end cette unité inespérée
que sur un compromis pathétique qui dit combien tout le monde s'en lave les mains.
Que les deux camps se mettent d'accord entre eux. Par consentement mutuel.
Il semble qu'il y ait des agendas politiques qui ne permettent pas le zèle de l'ingérence.
Comme l'écrit l'Edito du Monde, " les Syriens, eux, attendront "...

Ce n'est pas qu'il soit beau, il ne l'est pas, ni bien élevé, ce qu'il est en revanche.
Comment dire. Ce qui me trouble peut-être, c'est cet aplomb, qui ressemble à du courage,
à se présenter devant une caméra américaine pour exposer sa vision des choses.
Quand il est bien placé pour savoir que tout l'Occident a une sympathie spontanée
pour les insurgés, que nous appelons rebelles, qu'il appelle terroristes,
et qu'il connaît l'ampleur des condamnations qui pèsent sur sa seule personne.
Je n'ai pu m'empêcher en le regardant avaler sa salive souvent avec difficultés de me demander :
" Et si cet homme était sincère ? S'il tentait en effet de faire du mieux possible ? "
Est-il prisonnier de sa fonction ? Est-il vraiment en accord avec ses convictions ?
On sait bien, comme en Libye et ailleurs, que les insurgés ne sont pas des oies blanches.
On sait qu'il y a des coalitions de circonstance, très hétérogènes, dont les composantes
ne sont pas toujours fréquentables, au point de porter tort parfois à la légitimité de l'action.
Pourquoi être exigeant à ce stade lorsqu'on s'est trouvé un ennemi commun,
et que toutes les bonnes volontés sont les bienvenues pour faire tomber le régime ?
Le problème reste toujours le même. Qui prendra le dessus une fois la mission accomplie ?
Problème inhérent à toute révolution. N'allons-nous pas changer pour pire ?
Des pragmatiques vous diront que c'est un passage obligé.
Il y a toujours une Terreur, une épuration, au lendemain de la chute du régime,
quand il s'agit, une fois la place vide, de savoir qui mérite de l'occuper.
Et si notre canon démocratique occidental suggère que c'est au peuple d'en décider,
ne nous plaignons pas du choix de ce dernier au motif que ce choix ne nous plaît pas ensuite.
L'idéal bien sûr, serait que le peuple puisse décider lui-même de son destin.
Quoi de mieux que des élections pour cela ?
A l'Occident aussi d'être en accord avec ses propres principes.
Des dictateurs laïcs ? Ou des Mollahs élus ? Le choix posé ainsi, bien sûr, est cornélien.
Quand les premiers sont souvent installés et maintenus par nos propres gouvernements.
Entre la peste et le choléra, évidemment, on peut comprendre les précautions.
Même si à l'arrivée, personne n'est dupe, la realpolitik a toujours le dernier mot.
Et que nous soutiendrons toujours, quels qu'ils soient, ceux qui serviront nos intérêts.

Je regarde ce jeune homme face à Barbara Walters avec un caillou dans la chaussure.
Nous sommes, encore aujourd'hui, en train de payer nos péchés du XXème siècle.
En l'occurrence, ceux de la colonisation.
La Syrie, pas plus que l'Irak, n'est un Etat-nation constitué de ses propres spasmes
historiques, territoriaux, de rivalités régionales, trouvant ses frontières sur des siècles
de rapports de forces, de guerres et de négociations, de mariages et de divorces.
Cet Etat fut décrété par l'Europe. Par la France et la Grande-Bretagne pour être plus précis.
Qui ont partagé le Proche-Orient à leur guise sur les ruines de l'Empire Ottoman.
Où sont les communautés de destin et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ?
Soigneusement divisés par l'Occident, pour mieux régner sans doute, ses peuples se cherchent
et tentent de se retrouver, quand ils doivent toujours lutter contre un colonialisme soft,
que les Russes et les Chinois ne sont pas les derniers à pratiquer,
qui consiste à les maintenir à terre sous les chapes de dictatures militaires corrompues.
Bien sûr, tout cela nous convenait tant que nous étions les corrupteurs.
Et donc, les bénéficiaires de cette corruption.
Le problème est que Moscou comme Pékin ont les moyens de troubler le jeu.
Et parfois même d'en changer les règles. Au Moyen-Orient comme en Afrique.
Ce qui explique une large partie des convulsions actuelles.
Comment mieux résumer ou comprendre ce qui se passe en Syrie ?
Voyez au niveau de l'ONU, qui est d'accord et qui ne l'est pas...

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Parvis et préavis

Publié le

Un temps pour la prière. Un temps pour l'action.
Un temps pour communier. Un temps pour se défendre.
Toujours pris entre le groupe et soi-même.
Etre utile aux autres sans se perdre ou s'oublier.
Je ne suis pas Chinois, mais fils d'un siècle qui a pensé les libertés individuelles.
L'individualisme n'est égoïsme que si l'on y abandonne le besoin de la communauté.
Il est une force lorsqu'on peut avoir sa place dans le groupe avec plus d'autonomie.
Les deux élans ne sont ni paradoxaux ni contraires.
Etre bien dans sa peau pour être mieux dans le groupe. Où est le paradoxe ?
Quand on peut ici aussi, empiler des souverainetés sans en étouffer aucune.
Il s'agit d'une même dynamique dans la recherche du bonheur.
Pour soi comme pour l'entourage proche, et la société entière.
Je veux être heureux quand je ne dois pas l'être.
Bien que je veuille l'être aussi pour ceux qui me côtoient.
Il s'agit plus de mécanique que de politesse.
Quand le bonheur est contagieux, communicatif, et bon pour la santé.
Aux départs, il faut voir qu'on n'abandonne personne.
On va au-devant d'autres vies, d'autres lieux, et de nouvelles rencontres.
Il n'est pas question de couper des liens quand on ne largue que des amarres.
Elargir les horizons n'a de sens que pour y héberger son monde, 
comme l'exploration de soi-même n'a jamais été une fuite en avant.
Je réfute l'idée de lâcheté quand on cherche l'équilibre difficile entre soi et les autres.
Le chemin escarpé qui n'accepte aucun compromis. Ce pour n'en trouver qu'un.
Le seul qui vaille. Entre notre bonheur propre et celui de nos proches.

Me sentir prisonnier ou malheureux peut-il rendre service à ceux qui m'aiment ?
Peuvent-ils vraiment m'aimer triste et angoissé ? N'aimer que l'ombre de moi-même ?
Ceux qui vous aiment ne choisissent pas pour vous et ne vous jugeront jamais.
Ils seront heureux de vous voir sourire. De ne pas vous voir absent à leur table.
De constater que vous avez trouvé votre place. Votre raison d'être. Et d'avancer.
Aime-t-on vraiment les gens que l'on voudrait empêcher de partir ?
Quel intérêt prend le dessus, à ces crispations et la peur panique de l'abandon ?
Eh bien non. Vos enfants ne sont pas des animaux domestiques.
Nos amis ne sont pas des escortes que l'on achète ni des biens de consommation.
Si l'on doit considérer un besoin légitime de vivre sa vie comme une trahison,
autant s'entourer de chiens qui donnent la patte et ramènent la balle systématiquement.
Eux, en effet, ne vous décevront jamais.
Depuis que je suis au monde, je vois la vie comme une fête.
Et fais tout mon possible pour qu'elle ne soit pas gâchée.
Voir les gens heureux est mon propre plaisir et mon propre intérêt.
C'est ce que je ressens à cette terrasse où les gens semblent bien vivre ensemble.
Si ça marche, précisément, c'est parce que nous sommes différents.
C'est parce que nous ne pensons pas la même chose.
C'est le génie de notre espèce. De nos civilisations.
Qui n'ont pu évoluer en étant uniformes.
Lorsque même les gènes ne tolèrent que les autres.
Ne pas être d'accord n'est pas un problème lorsque c'est précisément la solution.
Que c'est l'acceptation du désaccord qui permet autant à soi qu'au groupe d'avancer.
L'acceptation de la singularité. De l'existence de l'autre. De ses particularismes.
Qui n'entravent rien lorsqu'ils enrichissent l'ensemble dont nous profitons.
Ce qui est bon pour la cité, pour l'humanité, est bon pour soi-même.
On n'aime pas les gens parce qu'ils nous ressemblent.
On les aime parce qu'ils ne sont pas nous.
Et pour le supplément d'âme qu'ils nous donnent.
Pour les fenêtres qu'ils ouvrent. Les questions qu'ils nous posent.
Eh bien oui, vos enfants ne vous ressemblent pas. Ils sont des êtres à part.
Aussi vrai que l'on fait sa vie avec une personne qui nous complète
plus volontiers qu'avec un autre soi-même.

Le soleil dérive lentement dans l'immense rectangle de ciel de la place.
Tourner la page n'est pas la déchirer. Et qui souhaiterait en rester au prologue ?
N'est-ce pas faire honneur au livre que de le lire ? A notre vie que de l'écrire ?
Faire son chemin, même immobile, sans avoir peur du changement
qui n'est jamais qu'une question de point de vue.
Il m'a fallu partir au Québec pour pouvoir aimer la France.
C'est à cette distance que j'ai pu voir ses dimensions dont je n'avais pas idée.
La lumière change. Sur une même réalité. Qui change sans changer.
Partir au Canada fut une réussite inattendue dans la mesure où j'ai gagné deux fois.
Je gagnais l'amour pour un pays qui m'accueillait, et celui pour le pays dont je venais.
On ne perd rien à gagner d'autres choses. Quand il y a bien de la place en nous.
On ne trahit pas sa mère à aimer une autre femme.
On ne trahit pas son époux à aimer son enfant.
On ne trahit pas son ami à aimer une fille.
Il y a bien de la place. Pour tout le monde.
Quand chaque relation est singulière.
Apprenez le fédéralisme. Y compris dans vos vies privées.
On peut aimer la personne qui partage notre couche comme le genre humain,
et Dieu si ça nous chante, sans tromper ni léser qui que ce soit,
lorsqu'on apprend l'art quotidien de la justice, en équilibre.
Quand il faut être juste et sincère, sans doute, pour pouvoir s'aimer soi-même.
Et la part d'amour de soi doit avoir, dans tout ça, elle aussi, sa juste place.
Quand on peut bien s'arranger avec les convenances ou une bonne éducation.
Puisque la pudeur ou l'humilité n'ont jamais empêché l'orgueil et l'autosatisfaction.
Comme à l'écorce terrestre, les strates de la mienne vous racontent ma vie.
Les gens que j'ai aimés. Les gloires et les disettes. Les strates de mon corps.
Les rides du visage. L'expression de la bouche. Et quelques cheveux blancs.
Nous sommes exactement ce que nous avons fait. Ce que nous avons été.
Ce que nous avons choisi.
Nous sommes aussi ce que nous voulons être.
Ce que nous aspirons à faire. Ce que nous rêvons d'accomplir.
Quand le temps, comme le lieu, n'est jamais qu'une question de point de vue.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Mobile

Publié le

Les choses avancent. Se dénouent.
A la fin d'une chose est le début d'une autre.
Ce qui est anxiogène peut être aussi bien exaltant.
La vie est toujours bonne pour ceux qui ne la tiennent pas responsable de tout.
Nous sommes aux manettes. Joysticks. Volants. Sans peur du game over.
On sera meilleur à la prochaine partie. Et l'on se prend au jeu de vouloir faire mieux.
Je ne sais pas ce qui a changé ce matin. Le ciel est couvert et mon arbre immobile.
Mais j'ai la satisfaction d'avoir tenu des engagements multiples.
Et d'autres, plus exigeants, qui me situent à ce point d'équilibre.
J'ai remis en question mon mode de vie. Mon mode de fonctionnement.
Quand tout est en mouvement. Dedans. Dehors. Un étrange manège.
Je descends à peine du camion de pompiers, sur cette plateforme encombrée,
qui ne cesse de tourner aux orgues de barbarie et aux odeurs de sucre.
Je ne sais pas encore si je vais choisir le tigre ou l'avion.
Le soleil apparaît sur la façade du presbytère. Une éclaircie sur le parvis.
Je vois des gens qui me saluent et me sourient, à chaque tour de piste.
Ma mère ? Qui m'encourage ?... Quoi ? Qu'est-ce qu'elle me montre ? Le tigre ? L'avion ?
Bien sûr que l'on tourne en rond. En quoi est-ce un problème ? Tant que l'on tourne.
Comme la lune autour de la terre. Comme la terre autour du soleil.
On se tourne autour. Chacun sur son orbite. Dans ce mobile astronomique.
Il y a une direction. Et la rotation se déplie dans une sinusoïde qui nous conduit quelque part.
Comme les roues du train sur leurs rails. Celles de la voiture sur l'autoroute.
Eh bien oui. J'ai mes propres cycles. Comme le temps et l'univers fonctionnent avec les leurs.
Dans la répétition d'évènements qui ne sont pourtant jamais les mêmes.
Je souris à ma mère. Et monte dans l'avion.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Insaisissables

Publié le

Il y a du jazz. De la bossa-nova peut-être.
Pour moi, c'est du hamac au Mexique. De la chilienne en Floride.
Aux terrasses où l'on peut s'abandonner aux plaisirs d'être oisif.
Ma grosse pomme catalane. C'est cette grosse bourgeoise industrielle de Barcelone.
Qui se pavane sur la Méditerranée. Avec ses odeurs pestilentielles.
Hector Guimard, tiens-toi bien. L'Art Nouveau, c'est ici que ça se passe.
A cette époque foisonnante où je prenais un bateau au Havre pour le Nouveau Monde.
Des dragons de cuivre s'enroulent sur les rampes, jusqu'aux candélabres hallucinants.
Des lianes en fonte couvrent la cage de l'ascenseur au centre d'une envolée de marbre.
Des iris. Des arums. Et des fleurs de pavot. Jusque dans les vitraux des bow-windows.
L'Eixample m'annonçait la démesure de New York.
J'observe ce damier fantastique que la mer vient caresser.
Embroché par la fourche de la Sagrada Familia.
Sur le toit d'un hôtel où la musique invite à s'approcher du bar.
Je pense à la paresse des designers et des architectes d'aujourd'hui.
A qui je ne jette pas la pierre quand je ne fais rien moi-même.
Je soupire aux boules de buis, à l'orchidée et aux bambous qu'on nous inflige partout.
Je me concentre sur le coucher de soleil. Sur ma ville. Poisseuse. Et érotique.
Cet endroit où je respire le mieux. Quelle que soit la situation.
Où passé, présent et avenir sont supportables.
Où les trois s'agglomèrent dans ma poitrine.
Pour mieux les expirer aux possibles fuyants.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

La Maison Rouge

Publié le

Je vais raser ma barbe.
Les pattes sont trop fournies. Le bouc. Le collier.
Cela épaissit mon visage qui n'en a pas besoin. Sans parler du côté négligé.
Je vais étaler le savon sur le poil. Sur les joues. Le menton. Dans le cou.
Passer les lames sous l'eau tiède. Puis le rasoir jetable sur la peau.
Retrouver mes traits peu à peu dans la lumière du miroir.
En fait, c'est un cycle de 15 jours. J'avais tout rasé un mardi. Il y a deux semaines.
L'ombre est apparue à la fameuse barbe de trois jours. Qui n'est pas le meilleur stade.
Le temps de dessiner le bouc. La meilleure longueur. Voyons. C'est une semaine.
Ou peut-être carrément les dix jours. Cela se joue à peu de choses.
Forcément, le jour-même du rasage, ce n'est pas si mal, mais le lendemain... diablos.
Je me suis présenté à Paris au pire moment.
Si j'avais retenu mes ardeurs, j'aurais attendu la période adéquate.
Aurais réprimé la pulsion pour choisir, la tête froide, par calcul,
les dates où la barbe aurait été parfaite pour apparaître à mon avantage.
Mais, voilà. Cela n'aurait plus été un élan. Cela aurait été autre chose.
Et il ne s'agissait pas de séduction. Le test était d'une autre nature.
Il fallait que je saute dans ce train. Tel que j'étais. Tel que je suis.
Il fait chaud. Ce soir. Comme hier soir. Comme la veille. Il fait chaud.
Même la nuit. Lorsque la sensation de fraîcheur du crépuscule est déjà oubliée.
Ma peau est moite. Dans ce studio fournaise où l'air ne circule pas.
Les fenêtres ouvertes, béantes, aux battants qui appellent à l'aide,
qui semblent réclamer de l'air, de l'eau, quelque chose.
Je sors d'une nouvelle douche qui n'est pas écologiquement correcte.
Et déjà, mes cheveux de paille sont secs. La peau est moite à nouveau.
Les épaules me démangent. Comme cuites. Le dos. Les flancs. Les bras.
La chaleur et le sang à fleur de peau. Et je ne sais pas où me mettre.
Je vais boire. Passe mes avant-bras sous le robinet d'eau froide.
Et j'ai une envie envahissante. De faire l'amour à quelqu'un.

Monsieur le maire dînait en face de moi.
J'ai reconnu d'autres visages. Dont certains m'ont reconnu aussi.
The place to be. Ce nouveau restaurant sur les remparts. Au Mont des Oliviers.
Avec pour décor la silhouette de l'Evêché, les palmiers, et l'abside de St-Dominique.
Le Perpignan gothique. Témoin d'un baiser dont je ne me suis toujours pas remis.
C'est à un jet de pierre de ce lieu sacré que je déguste un gaspacho sensationnel.
A la belle étoile. Dans le jardin de la Maison Rouge. Posée sur une tour des remparts.
L'une de celles, en galets de rivière, qui encadrent l'escalier monumental de la Place Molière.
Je me retrouvais dans le carré magique de cette histoire de coup de foudre.
Aux abords d'une nouvelle victoire de l'Espagne au football. Deux ans plus tard.
Laetitia. Arnaud. Mes deux jambes. Mes deux poumons. A ma table.
Mes deux amours indestructibles. Mes deux amis fidèles.
Castelldefels. Saint-Malo. Barcelone. Rennes. Dinan. Dinard.
Macao. Hong Kong. Bali. Et tant de belles nuits à Paris. Ensemble.
De ma place, je vois les oliviers. Et la lune. Qui n'est pas pleine. Mais splendide.
Sur la Poudrière et les toits des couvents. Le magret de canard est à tomber.
Et les légumes de Jean Sales sont parfaits. Je m'en étonne. Je suis heureux.
Avec ma barbe trop longue et mes pattes trop fournies. Mes cheveux gris.
Mon polo qui n'est plus d'une première fraîcheur. Et mes dettes déprimantes.
Je n'ai même pas besoin de penser à mes projets, aux rencontres, aux perspectives,
pour profiter d'un instant qui est suffisant. Voluptueux, chaleureux. Délicieux.
Des amours passées passent. Sourire. Je me lève. Je vais saluer.
Perpignan est un village. Et le monde y est plus petit qu'ailleurs.
Mais je l'aime. Ce petit monde tranquille. Ecrasé par la chaleur.
Je l'inspire. Y trouve des parfums familiers. Et mon corps se détend.
La tarte au citron est une tuerie. Le vin est bon. Tout est parfait.
Et je me surprends à ne manquer de rien. Ni de personne.
Nous montons dans les étages découvrir le bar lounge installé sur les toits.
Je suis heureux de cette initiative. De cette entreprise. Heureux pour Perpignan.
Heureux de découvrir cette maison qui avait toujours été un fantasme.
Laissée trop longtemps à l'abandon.

Si ce n'était que la barbe...
Je passe ma main dans mes cheveux. Une chevelure de paille.
Il faut que je retourne chez le coiffeur. C'est devenu ingérable.
Et je n'ai pas volé mon surnom de Pepito. Je n'ai plus le même cheveu.
Ce qui était soyeux est devenu dru. Retors. Indiscipliné. Les cheveux blancs.
Un souvenir ramené de Paris et du Square Carpeaux.
Cela ne supporte plus certaines longueurs. Je dois retourner chez le coiffeur.
J'ai rasé ma barbe. Sans retrouver mon visage puisque j'en découvre un autre.
Celui d'un homme qui s'approche dangereusement de la quarantaine.
Il ne me déplaît pas. Il me faut juste le temps de m'y habituer.
Je reconnais des choses. Le regard bien sûr. Le sourire que je m'adresse.
La fossette sur la joue. Le grain de beauté sur l'autre. C'est bien moi.
Il fait chaud. Je m'asperge le visage. Hydrate ma peau. Envie d'une douche.
Je me penche sur le lavabo. Je bois au robinet. Goulûment.
Autant pour me désaltérer que pour retarder la prochaine cigarette.
Je bois. Je bois. Je bois. De l'eau. Quel bonheur. Quel plaisir quand on a soif.
Mon corps est à la fête. Soulagé pour un temps. Et je peux revenir au bureau.
Le pas incertain. Dans ma lumière orange. Saudade.
Un être me manque. Et puis deux. A cette soirée torride.
Idéale pour faire des cochonneries. Ou simplement des câlins.
La température de l'air. La moiteur. Le silence.
La moindre brise est une bénédiction. La moindre brise est érotique.
J'aime mon célibat pour ne pas aimer l'idée d'être un mari.
Je déteste ma solitude quand j'ai besoin d'être amant.
A l'instant où j'écris avec cette sensation de temps perdu. De gâchis.
Ce corps peut encore donner du plaisir et en prendre.
A l'instant où j'écris je me demande ce que je branle tout seul.
Quand la nuit est faite pour être partagée. Cette nuit. Charnellement.
Et que le lit ne me dit rien s'il est fait pour y chercher le sommeil

que je ne trouverai pas.

J'ai parfaitement géré mon problème d'alcool.
Un vin blanc à l'apéro. Place de la République.
Un autre verre pendant le dîner. Rien de plus.
Quand j'ai payé cher mes dernières incartades.
Je ne rentre pas avec cette migraine atroce, qui remplace désormais,
le plaisir d'une ivresse légère que l'on peut avoir en sortant d'un bon dîner.
Je sais que je ne retrouverais l'ébriété joyeuse qu'aux doses désastreuses de whisky
que j'infligeais à mon corps, en le replongeant dans les excès auxquels il s'était habitué.
De la même façon, fumer peu me fait plus de mal que ne pas fumer du tout.
Soit je ne fume plus. Soit je fume mon paquet et demi par jour.
Quand, dans l'abstinence, une seule cigarette peut me rendre malade.
C'est le même phénomène.
Soit je ne bois plus du tout. Soit je me prends la cuite du siècle.
Et c'est la punition à retardement de mes inconséquences passées.
A vrai dire, s'il y a une chose dont je suis fier, c'est bien d'être sorti du whisky.
Il a fallu faire vœu de pauvreté pour cela. Quand tout mon argent y passait.
Et ma faiblesse face aux addictions, quelles qu'elles soient,
m'a toujours inspiré le plus grand mépris pour moi-même.
Je me suis réveillé tard. Avec des cheveux blancs que je n'avais pas vus venir.
Le bandeau de l'alcool et de la fête morbide. Enfin dénoué.
Pour voir ce que j'étais devenu. Avec horreur. Vingt ans après.
Et un regard précieux pour me rendre ma dignité.
Le Mont des Oliviers. La rue François Rabelais.
Il n'est jamais trop tard pour se tirer de la main du diable.
Et j'ai d'autres addictions dont je veux me libérer.
Je bois de l'eau. Et je repousse cette envie de fumer.
Quand celle de faire l'amour à quelqu'un ne passe pas aussi facilement.
Je pourrais me branler. Sans doute. Mais il ne s'agit pas seulement de cela.
Ce serait trop simple.

Un être me manque en effet.
Quand je pourrais en manger d'autres pour apaiser ma soif.
La chaleur attise un feu intérieur devenu incendie. De l'eau. De l'eau.
Sur mes épaules. Sur ma nuque. Le long de la colonne vertébrale.
Dans mon fauteuil de bureau, je m'agite. Ne tiens plus en place.
Je dois marcher un peu. Me dégourdir les jambes. Respirer. Profondément.
Quand tout est langueur et lascivité. Jusqu'aux pierres et au marbre qui fondent.
Dans cette lumière orange qui me caresse le dos et les cuisses.
Dans ce courant d'air un peu frais qui mordille mes tétons.
J'ignore mon lit et ses draps obscènes qui hurlent ma solitude.
Qu'est-ce que je fabrique au juste ? Qu'est-ce que j'attends ? D'être mort ?
Pourquoi n'es-tu pas là ? Avec moi. Maintenant. A quoi ça rime ?
Ce sont les nuits les plus voluptueuses de l'année. Pourquoi les sacrifier ?
Non. Je ne me masturberai pas. Ce serait sordide.
Pire encore. Ce serait cautionner cette situation grotesque.
Ce n'est pas de sexe dont j'ai besoin. Ni de me vider les couilles.
Non. Ce n'est pas ça du tout. Quand j'ai cette impression terrible.
Que je ne pourrais trouver le sommeil cette nuit que dans les bras de quelqu'un.
Dans les bras. Dans les jambes. Un corps près du mien. Vivant. Assoupi.
Une respiration. Une transpiration.
Comme seule réponse au silence, le feuillage du platane qui bruisse un instant.
Un peu d'air qui est passé dans la rue. Comme ça. Comme dans un bâton de pluie.
Mes doigts sur les mâchoires, le menton, le tour de ma bouche. Rasés de près.
Je redécouvre mon visage comme un aveugle. Des questions plein la gorge.
Au bonheur absolu d'un dîner à la Maison Rouge, succède un blues orange.
Je m'interroge. Est-ce que je suis au bon endroit ? Qu'est-ce que j'y fais au juste ?
Cette nuit fantastique, voilà... je ne veux pas la perdre. Pas tout à fait.
Alors je sors mes doigts de mes cheveux pour les planter dans mon clavier.

Je vous écris. J'écris. Pour que cette nuit ne soit pas perdue.
Que cette situation ne soit pas tout à fait révoltante.
Quand gâcher tant de bonheurs possibles est un péché.
Gaspiller ce temps précieux est insupportable. Alors j'écris.
Pour vous dire combien il est urgent de vivre.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

François Lemettre

Publié le

Adolphe Cugny avait 22 ans.
Eugène Foucart en avait 19.
Félicien Malfoy, du haut de ses 26 ans, était le plus âgé.
C'est le corps de ce dernier qu'il avait jeté dans un puits de la ville.
Des grandes lois du Second Empire, il y eut celle autorisant les réunions publiques,
très vite réduites aux réunions politiques, et celle qui permit la libéralisation de la presse.
" Oui Madame. Le maréchal Niel n'est plus ministre de la Guerre. "
C'est le général Le Bœuf, figurez-vous, qui prendra sa place en août.
François a une pensée pour ses trois camarades en effet. Bien que fugace.
Une image lui revient mais ne se fixe pas.
Saint-Omer. Noël 1869. François pille le presbytère pendant la messe de minuit.
De l'argenterie. Objets précieux. Monnaie. Certes.
François Lemettre. Un nom sujet aux plaisanteries salaces.
Pour quelqu'un qui a étranglé, volé et violé les trois garçons dont nous parlions.
Adolphe, Eugène et Félicien.
Nous sommes le 5 mars 1872 à Marquise.
On s'apprête à guillotiner le " Troppmann du Nord ".
On parle de 12000 personnes venues assister à son supplice.
Ils n'étaient peut-être que 5000. Peu importe. Cela fait du monde.
Il est jeune. Il est calme. Il ne lutte pas. Ne proteste pas.
La cour d'assise de Saint-Omer avait tranché. La peine de mort.
Conduit à la machine, on doit dégager son cou, et découper son col.
Enfin, une réaction de sa part. L'expression d'une émotion :
" Une chemise toute neuve ! Quel dommage ! "


L'aumônier de Saint-Omer, l'Abbé Fanet, l'exhorte à se repentir.
Le jeune homme s'exécute sans se faire prier. Il se repent.
Dans sa chemise neuve au col découpé. Nous sommes à Marquise.
Il est attaché à la planche que l'on bascule, à l'horizontale, le 5 mars 1872,
quand la clameur de la foule commence à baisser, que les insultes font place au silence,
étalé comme de la pâte à pizza qu'on enfourne dans le brasier, sans ménagements,
et le voici allongé sur le ventre, le visage face au panier qui recevra sa tête.
Le cou sur la traverse demi-circulaire. On y rabat le châssis en demi-lune.
Sa tête est ainsi prise dans la trajectoire irrémédiable de la lame.
Elle est maintenue au sommet. Prête à glisser de tout son poids.
Dans les rainures des bras de la machine, où le métal se précipite soudain.
C'est propre. C'est net. François Lemettre. Décapité.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan

Voir les commentaires