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Avis de passage

Publié le

Son pouce chasse une icône de l'écran tactile.
Il joue avec dextérité avec divers pictogrammes ou des applications.
La frange dégradée. La moue adolescente. Elle a bien 35 ans.
N'a toujours pas d'enfants.
Le coude près du corps, le poing ne s'apprête à poignarder personne.
Il ne contient aucun couteau. Elle porte seulement un sac à main.
Comme il convient. Le bras plié. Un air blasé sous ses lunettes.
Chaussée de plat, de ballerines ou de Converse.
Elle fait son catwalk en ville, tout en twittant ou vérifiant sa page Facebook.
A vive allure. Jette un œil discret à son reflet dans une vitrine.
S'assurant que le vent n'a pas totalement ruiné son brushing.
Comptant le nombre de pouces levés à la photo de l'apéro posté la veille.
Le nombre de commentaires. Aucun de la part de celui qu'elle avait provoqué.
Ce gros con de Stéphane qui décidément, ne comprend rien.
Elle avait pourtant tenu à lui prouver combien elle pouvait s'amuser sans lui.
Aucune réaction. Quand il aime tout ce que cette salope de Clothilde poste sur son mur.
Qu'il aille se faire mettre. Elle n'a pas besoin de lui pour se faire du bien.
Elle a commandé ce vibro fantastique qui lui assurera un orgasme dès ce soir.
Et qui aura le bon goût de ne pas ronfler toute la nuit ou de lui préférer Clothilde.
Après tout, un sex toy, c'est comme un yorkshire, ça ne peut pas vous décevoir.
Elle est indépendante. N'a pas besoin d'un homme. Et surtout pas de ce looser.
Si elle a besoin d'un godemichet sur pattes, elle a l'embarras du choix sur le web,
adopteunmec.com et associés... qu'est-ce qu'il s'imagine, ce blaireau ?

Elle a garé sa Mini Cooper dans le parking de sa résidence.
A fait des achats dont elle fait le détail à son amie Clarisse, au téléphone.
Elle, au moins, elle l'écoute. Surtout quand il s'agit de ce gros con de Stéphane.
Contrairement à Maeva qui était toujours partante pour raconter ses problèmes,
mais qui se foutait éperdument des siens et ne s'en inquiétait même pas.
Le coup de grâce, ce fut quand Maeva a accepté Clothilde comme amie.
Elle a tiré les cinq ou six paquets du coffre de sa voiture et appelé l'ascenseur.
Cherché les clés de l'appartement dans le sac à main, devant sa porte,
la tête penchée sur l'épaule pour maintenir son smartphone contre son oreille.
Absorbée par l'analyse rétrospective des activités de Stéphane sur Facebook
qu'elle exposait à son amie Clarisse, elle trouva un avis de passage du facteur.
Probablement son vibro. Qu'elle irait chercher à la poste le lendemain.
" Tu veux venir dîner devant Koh-Lanta avec moi ?... "
Un rapide coup d'œil dans le frigo vide qu'elle referme aussitôt.
"... On pourrait commander des sushis... "
Elle a allumé son ordinateur portable installé sur la table de la cuisine,
puis le téléviseur devant lequel elle s'est plantée un moment pour zapper.
Alors qu'elle passait en revue une vingtaine de chaînes sans s'arrêter nulle part,
Clarisse expliquait embarrassée qu'elle devait aller au restaurant avec Jérôme.
" Je croyais que c'était fini. C'est lui qui t'a recontactée ? "
Alors qu'elle repassait en revue la même vingtaine de chaînes dans l'autre sens,
Clarisse s'excusait presque d'avoir décidé de laisser une deuxième chance à son ex.
" Tu fais ce que tu veux. Mais, à mon avis, tu ne te rends pas service... "
Elle lâcha la télécommande après avoir jeté son dévolu sur une émission de coaching
d'une chaîne de la TNT, avant de revenir sur son ordinateur portable pour se connecter.
" Tu sais bien que ce mec ne vaut rien, qu'il se fout de ta gueule... "
Une fois sur internet, elle ouvrit sa page Facebook pour voir qui était en ligne.
" Enfin, je dis ça... c'est pour toi ! "

Clarisse n'avait aucune volonté et avait replongé avec Jérôme.
Maeva s'était vendue à l'ennemi.
Quant à Mylène ou Sybille, comme d'autres avant elles,
étaient toujours dispo pour sortir ou faire des soirées entre filles,
y compris devant Koh-Lanta avec des sushis, en semaine,
jusqu'au jour où elles ont trouvé des mecs avec qui s'encroûter à la maison.
Sans parler de celles qui ont signé leur arrêt de mort en tombant enceintes.
Elle erra un moment sur Facebook. Voilà qui était mal emmanché.
Pas même ce foutu vibro pour prendre son pied toute seule comme une grande.
Elle n'allait tout de même pas appeler Gérard. Le pharmacien. Ce gros malade.
Qui certes, ne lui dirait jamais non, mais chercherait encore à la sodomiser.
Quant à Pierre, évidemment, il ne dirait pas non non plus.
Mais il n'y a qu'à voir sa tête pour comprendre qu'il n'est pas en situation de refuser.
Et quel boulet. En plus d'être moche. Gentil, certes... Mais manquerait plus qu'il morde.
Elle hésita un instant. Jeta encore un œil sur la page de cette salope de Clothilde.
Et ne put faire autrement que lire les derniers commentaires de Stéphane.
" Allô Gérard ? Comment tu vas ?... Dis-moi, tu fais quelque chose ce soir ?... "
Evidemment, elle avait oublié un détail. Gérard était marié et père de deux enfants.
Elle raccrocha amère. Se servit un verre de vin.
" Rappelle-toi. Avec les hommes mariés, on finit toujours par se faire enculer. "
Forte de ce bon mot ou de cette pensée puissante, elle envoya un texto à Pierre.
Il sonna à sa porte dans la demi-heure. Avec un bouquet de fleurs et du champagne.
" Tu n'aurais pas dû. Tu es fou !... " fit-elle dans un sourire en essayant de rougir.
Chose relativement aisée en ayant bu les trois quarts de la bouteille de vin en l'attendant.

La chemise à carreaux. Les chaussettes blanches dans des mocassins à glands.
Elle dut prendre sur elle pour le regarder sans laisser paraître son aversion.
Les cheveux gras. La coupe de merde... Elle se jeta amoureusement sur le champagne.
Et très vite, alors qu'il n'avait rien demandé, elle s'est mise à genoux devant lui.
A ouvert sa braguette pour descendre son vieux froc aux chevilles.
Ainsi que son vilain slip kangourou. Et là... son abnégation fut dignement récompensée.
Pierre était doté d'une bite magnifique. Une queue parfaite. Bien longue et bien épaisse.
Qui tint ses promesses quand elle donna très vite sa pleine mesure. Inespérée.
Mais elle n'était pas au bout de ses surprises quand Pierre, au-delà d'atouts naturels,
avait aussi une certaine éducation et un savoir-faire tout à fait appréciable.
Qu'aurait-elle pu twitter ? Langue magique. Cunnilingus du siècle. Vive le 69.
Un premier orgasme fut permis à tout ce qui est considéré comme préliminaires.
Incrédule, elle regarda Pierre se lever, la laissant pantelante sur le tapis du salon,
entre le canapé et la table basse, et découvrit qu'il avait un cul splendide.
Redressée sur ses coudes, elle fronça les sourcils en essayant de résumer la situation.
Pierre était à la fois le meilleur coup de la ville et un véritable canon.
" Dis-moi, tu fais du sport, non ?... " osa-t-elle alors qu'il disparut dans la cuisine.
Son seul problème, au fond, c'était ses fringues. Qu'il suffisait de lui enlever.
" De la natation. Du triathlon. De l'équitation. Du tennis. Et un peu de voile... Pourquoi ? "
Il avait répondu comme un gosse à la question qu'on lui avait posée, lorsqu'il réapparut,
brandissant toujours son érection monstrueuse quand il n'avait pas débandé un instant,
rapportant des glaçons, du chocolat liquide, du beurre et de la chantilly.
Alors que des candidats cherchaient le collier d'immunité dans la jungle,
Pierre trouva du premier coup ce qu'il fallait pour être certain de ne pas être éliminé.
En faisant tout tilter en quelques coups de reins dans le canapé, sur la table basse,
dans la cuisine, dans la salle de bains, dans la panière à linge, dans le couloir.
Dans la chambre à coucher.

Le jeu télévisé était fini depuis longtemps.
Elle regarda l'heure affichée sur la table de chevet.
Pendant six heures, elle n'avait consulté ni ses textos, ni les réseaux sociaux.
Elle mourait de faim. Pour une nuit pareille, quatre sushis n'auraient su suffire.
Elle rêvait d'une choucroute ou d'un cassoulet. D'autant qu'elle avait la gueule de bois.
Qu'aurait-elle pu twitter ? Amoureuse. L'homme de ma vie. Ne ronfle même pas.
Il était allé lui chercher des croissants. Lui avait fait une dernière faveur dans la cuisine.
Il prenait sa douche quand elle ouvrit Facebook et découvrit un commentaire.
De Stéphane. A la photo de l'apéro qu'elle avait postée.
Quand Pierre se présenta à elle, dans ses fringues de la veille, et qu'il lui demanda :
" On se revoit quand ?... " Elle lui rit au nez et lui indiqua la porte.
Déjà occupée à chatter avec Stéphane qui était en ligne.
Comme il hésita à partir, elle précisa sa pensée. " Tu n'as pas eu ta dose ?... "
Le morceau qu'elle voulait emporter était celui qui lui résistait toujours.
Et Pierre put rentrer chez lui la queue entre les jambes.
Cette pensée la fit sourire. Et lui rappela qu'un paquet l'attendait à la poste.
Clarisse avait appelé. Plus pour venir aux nouvelles que pour lui raconter sa soirée.
" Et Stéphane a refusé ?... " C'est ce qui s'appelait un râteau. Elle répondit tranquillement.
" Tu sais quoi, en fait... y'a plein de trucs qui me font penser qu'il a viré homo... "
A la réflexion, ce n'était pas idiot. Clothilde faisait quand même très mec.
Enfin, ça pouvait expliquer beaucoup de choses.
Elle embrassa son amie, jeta son téléphone dans son sac ouvert côté passager
et sortit du parking sur les chapeaux de roues.
Direction le bureau de poste.

 

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

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Plongée souterraine

Publié le

Au bord du vide. Les pieds joints. Comme un plongeur.
Je me tiens droit. J'ouvre les bras. Comme un plongeur, je plonge.
Un léger instant d'hésitation, en l'air, mes ailes déployées,
quand l'attraction terrestre me happe. D'un coup.
Et sous mon propre poids, je tombe, je tombe, je tombe.
Mes cheveux comme des flammes. Sans parachute. Je tombe.
Et je vois les sourires, d'Emilie et Ingrid, aujourd'hui, puis plus jeunes, petites filles,
mes nièces qui jouent à Denia ou Castelldefels, la maison de Bompas, et maman.
Et je vois les sourires de papa, de Geneviève, Jean-François. Et puis Luc.
Ceux de Laetitia et Virginie, d'Alexandre et Michel, de Lambert, d'Arnaud et de Gary.
Et je vois Laurent et Anna. Irina. Mes amours. Mes amis. Mon cousin.
Des souvenirs de fête. Des souvenirs heureux. Le vent dans mes cheveux.
Le piano. La musique. Le théâtre. Les concerts. Barcelone et Paris.
La naissance de Charlotte. La naissance de Lilly. La plage à Ste-Marie.
Mes amis du Québec. La rue St-Timothée. La ville de Toulouse. Une vue aérienne.
Mes vêtements flottent et claquent à la tempête verticale. Mes lèvres retroussées.
Je perds de l'altitude. Je tombe comme une pierre. Et je me laisse aller.
Je vois Doris Stiegler. Et l'école communale. Je vois Cédric et Sarah. Le collège. Le lycée.
La route de Fronton, les Ramblas et la Plaça Reial. Montjuic. Le Corte Inglés.
Marlène et Sabine. Le cinéma à Noël square Wilson pour le dernier Walt Disney.
Je vois les pinèdes et Rosas. Le Playa. Perpignan. Et l'université.
Montréal sous la neige. Tout New York à mes pieds.
Les sardanes aigues dans le Barri Gotic, la fontaine lumineuse à la place d'Espagne.
Manoukian. Bellucci. Sanson et Art Mengo. Galibert et Montmartre.
Le Big Band et le Queen. Procession de la Sanch. Mes parents qui sourient.
Et je m'écrase au sol.

Un homme a brandi des banderilles en arquant ses bras
cambré comme un danseur de Flamenco.
Dans un nuage de poussière, le taureau a surgi de nulle part.
Ecumant. Foudroyant. Arquant ses cornes comme les bras du torero.
Des choses sont sorties de mon corps disloqué. Avec beaucoup de sang.
Le dîner des vautours. De mouches et asticots.
Je vois tout ce désordre au pied de la falaise quand je refais le trajet à l'envers.
Les membres brisés et le crâne défoncé alors que je m'élève. Marche arrière.
Comme si je rembobinais. Aspiré vers le haut dans la hotte allumée.
Je ne sens plus mon corps. Seulement le mouvement. La vitesse.
Et j'entends la voix de ma mère. " Quel homme est-ce que tu t'apprêtes à devenir ? "
Je vois Claude, Franz, Bertrand, Jean-Christophe, Jean-Baptiste et Christian.
Nicolas. Olivier. Pascal et Jean-René. Carlos. Alain. Didier. François. Mehdi. Jean-Pierre.
Sylvain. Arnaud. Franck. Nordine. Laurent. Thierry. Diego. Barry. Des visages sans noms.
Des ombres et des menaces. Des sourires bienveillants. Des lumières fugaces.
Rue grande la Réal.
J'entends des chansons dans la cour d'une école. A la récréation.
Des repas de famille. Le rire des grands-mères. Et celui de Christelle.
Je suis à Mexico et à Acapulco. Je suis à Istanbul et à San Francisco.
New York Palace à Budapest. Delano. Miami. L'hôtel de l'Opéra.
Le Ritz de Barcelone. Monaco et Menton. Hong Kong et Macao.
Aéroport de Genève. De Houston. De Francfort. De Detroit. Singapour et Bali.
Rome. Termini. La gare Victoria. Les chutes du Niagara. Pierre et René. Ste-Catherine.
Le pont Jacques Cartier. Et le pont de Brooklyn.
" Quel homme est-ce que tu t'apprêtes à devenir ? "
C'est la place de la Loge. Ou la rue de l'Horloge.
J'ai huit ans et je joue mon morceau en direct. Radio B.

Je ne vois plus rien. Je suis trop haut.
Tout est devenu minuscule. Tout est loin. Tout est blanc.
Je suis bien. Léger. De bonne humeur. Comme si j'avais fumé.
Je note que ça ne sent pas le cannabis, que ça ne sent rien.
Un gosse de cinq ans vient vers moi dans une pièce vide.
Je ne sais pas comment il y est entré quand il n'y a aucune porte.
Il a une bonne bouille. Il me sourit. Et vient me prendre la main.
" Tu veux bien être mon papa ? "
Je me rends compte que l'enfant me ressemble mais ne m'en étonne pas.
" Mais je suis ton papa... lui répondis-je gentiment. Ne t'inquiète pas.
Tout va bien se passer. " Je me baisse pour le prendre dans mes bras.
Ses cheveux bruns frisés. Sa fossette à la joue droite. Son grain de beauté à la gauche.
Il me sourit. Et je suis ému. Troublé. Il me ressemble vraiment beaucoup.
" Est-ce que ça te plairait de voir ta maman ? " Ai-je pu dire cela ?
Je ne me rappelle pas avoir prononcé ces mots qui sont sortis de ma bouche.
" Je sais que ça fait longtemps que tu ne l'as pas vue. Elle a dû te manquer... "
L'enfant ne s'est pas mis à pleurer. Il me regarde, fasciné, sans cesser de sourire.
Il me fait oui de la tête. Visiblement ravi. Et je sens son émerveillement en moi.
Il m'inonde comme une vague géante et m'éblouit. Ivre de son propre bonheur.
" Ton vrai papa est encore en bas. Mais il ne tardera pas à nous rejoindre.
Et je crois que ta maman sera folle de joie de te retrouver... "
Je n'ai pas fait un pas et me voici pourtant avec l'enfant dans un magnifique jardin.
J'aperçois ma mère et mon cœur chavire. Elle se lève du banc où elle était assise.
" Philippe ! Mon chéri ! " s'écria-t-elle en ouvrant ses bras au petit garçon.
Je le lui confie et la regarde le serrer contre elle sans chercher à comprendre.
L'émotion qu'elle ressent me brûle comme si c'était moi qui l'éprouvais.
Elle me sourit, bouleversée, et me dit, sincèrement :
" Merci mon Dieu. ".

Je suis arrivée ici prématurément.
Arrachée à une partie de ma famille et pourtant.
J'ai pu retrouver mon père. Comme je l'avais laissé.
Et puis Julian aussi. Le petit frère qui n'avait pas eu sa chance.
Maman nous a rejoints ensuite. C'était drôle d'être réunis.
J'aurais sans doute dû me dire qu'il était trop tôt pour revoir Philippon.
Mais pourquoi aurais-je éprouvé du chagrin quand nous étions si heureux ?
Je l'ai reconnu tout de suite dans mes bras quand je me le suis rapporté.
Sans m'étonner que je puisse moi-même ramener des morts à la vie.
" Ou ramener des vivants à la mort ! " dit mon fils qui avait déjà dix-huit ans.
Il a joué du piano. Comme à Bompas à cette époque que j'ai peut-être rêvée.
Avec sa fossette à la joue droite. Son grain de beauté à la joue gauche.
La part de moi qui le portait dans ses bras à cinq ans tout à l'heure,
m'avait dit clairement sans le dire, quand j'ai bondi pour venir à leur rencontre :
" tu savais bien quel genre d'homme il s'apprêtait à devenir, pas vrai ? "
Je l'ai toujours su. Le connaissais par cœur. Connaissais jusqu'à son avenir.
Ce par quoi il passerait. Quand je suis allée à Los Angeles avec lui.
C'était si gentil de sa part de m'avoir emmenée écouter Manuel de Falla.
Je ne me suis inquiétée de rien. Je lui ai fait confiance. Et j'ai bien fait.
" Oui, j'ai vu pour Art Mengo. Nicole Croisille... C'est rigolo. " Claude Nougaro.
Je n'avais rien manqué. Pas même les erreurs et les fautes. Les errances forcées.
Jusqu'aux pieds joints. Au bord du vide. Avant de sauter de la falaise. Comme un plongeur.
La muleta écarlate a virevolté sur les cornes du taureau. Au soleil des arènes. Ole.

Avant de plonger, je jette un œil sur la distance.
Je ne suis pas au bord du vide mais du sommeil.
C'est un fait. Je suis Dieu. Et ma mère. Je ne vais pas mourir.
Mais simplement dormir. Rêver ce que je ne vis pas. Ou vivre ce que je rêve.
J'ai cinq ans dans mes bras. Dix-huit ans au piano. Je dors dans la DS.
Nous roulons sur l'autoroute. Je suis en sécurité. Le tabac de mon père.
Jean-François à Toulouse. L'école d'architecture. Cyrano de Bergerac.
L'Alhambra de Grenade. Manuel de Falla.
De quoi est-ce que je me souviens ? De choses que j'ai vécues ?
Le Clos Banet. Le Square Carpeaux. Le duplex du boulevard St-Germain.
Paris. Montréal. La route de Lacroix-Falgarde. La maison de Bannières.
André Latger a existé. Je l'ai connu. N'est-ce pas ? Cet homme que je faisais rire.
J'ai bien connu Sabine avec qui j'aimais faire le zouave et le clown au Paseo Tramuntana.
Je ferme les yeux et essaie de comprendre d'où me viennent ces souvenirs.
Les avais-je inventés ? Comme Dieu et ma mère ? Manhattan et l'été ?
J'en aurai le cœur net. Descendrai dans l'arène.
Je respire. Ferme les yeux. Les pieds joints. Comme un plongeur.
Je compte jusqu'à dix. J'ouvre les bras. Et je saute. Et je plonge.
Dans la nuit. Ou le soleil. Me réveiller dans le sommeil.
Pour m'écraser au ciel. Et tout recommencer.

 

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

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Mon bébé

Publié le

Ce sera une nouvelle lune. Une nouvelle ville. Une nouvelle aventure.
Ne pleure pas. Je n'irai pas bien loin. Je ne serai pas loin.
Tu penseras à moi. Je penserai à toi. Et nous nous reverrons.
Ne pleure pas s'il te plaît. Mon bébé. Je t'aimerai toujours.
Je n'irai pas bien loin. Et je te le promets. Nous nous retrouverons.

 

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

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Des cordes

Publié le

A chaque accord, sur le piano, qui pleut à ma cadence, la main lourde,
je plonge mes doigts dans mes plaies, et dans mes veines,
j'arrache un cœur à perdre haleine, sur une marche, presque funèbre,
lorsque des cuivres de fanfares ou d'harmonies, depuis un kiosque,
se déploient dans ma grimace, dans ma poitrine, et mes vertèbres.
Au tempo d'une trotteuse, chaque seconde est martelée, sur le clavier,
au feutre de ma peau usée, sur des cordes qui se dénouent, un peu plus à chaque vague
qui écume à mes hublots, laisse en se retirant un regard flou et des regrets.
Je joue la mort au corbillard de mon piano, noir et laqué, et au panache des chevaux,
la fin d'un épisode ou de cette page à tourner, le déchirement, écartelé, sur le clavier,
entre ce que j'ai aimé, avant, et ce que je pourrais aimer, après.
Les trombones obséquieux, qui cherchent la lumière, s'élèvent dans nos crinières,
quand je serre les mâchoires, marquant la pulsation comme à un compte à rebours.
Les cors aussi semblent d'accord, pour mimer l'aube, l'or de l'aurore, du petit jour,
quand j'étais bien dans cette nuit, que la quitter me fend l'armure,
brise mon cœur ou broie mon corps.
L'espoir présent dans la débâcle me triture le ventre et le cerveau.
Me tord le cou et les boyaux. Comme à l'heure du départ. Quand on ne veut pas partir.
Et ma main gauche continue, pour faire durer le plaisir. Ou pour reculer l'échéance.
Mon sourire est monstrueux. Celui qu'on fait pour ne pas pleurer.
Qu'on fait pour transformer l'essai. Tenir le rythme et la distance.
Quand il faut aller au bout.
L'accordéon s'épuise.
Ma main restera en l'air.
L'index levé.
Le noir est fait.

 

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

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Urgences

Publié le

Je sors du bloc.
Anesthésie générale.
Quand le charme s'opère.

 

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

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Regarde

Publié le

Bon sang, ça y est. Je la tiens !...
J'avais fermé la porte fenêtre de mon étage, laissant la rue derrière moi.
J'avais laissé la nuit dans la ruelle et mes pupilles se sont ouvertes ou dilatées.
Demi-tour. Je rouvre, le cœur battant, et empoigne mon garde-fou. Le nez tendu.
Bon sang. C'est elle. Elle est revenue. Je la sens. Je la cherche. Pris de panique.
C'est dehors qu'elle rôde. Pas tout à fait imperceptible. Et je lève le menton.
Je m'étire. Aux losanges de fer forgé du bastingage de ma façade, je m'allonge,
prêt à basculer, à plonger dans le feuillage de mon platane, à nager dans le vide.
Immobile. Comme si le moindre geste pouvait tout compromettre soudain.
Je suis un chien à l'arrêt. Le museau en l'air. Concentré. Prêt à bondir.
Je ne rentrerai pas sans l'avoir capturée. Je la veux. Je respire.
Sûr de n'avoir pas rêvé. Quand un frisson m'a parcouru à son signalement.
Je ne la lâcherai pas. Saleté de madeleine. Je sais que c'est elle.
Cette odeur de l'été...

J'ai envie de chialer. Cela me bouleverse. Me crève le cœur et me ravit à la fois.
En accéléré, le film me balance des taches d'images de vieux super 8 qui déraillent.
Les pentes douces de pelouses de la maison de Bompas sous l'immense olivier,
aux miracles du crépuscule qui n'en finissait pas, aux bosquets de yuccas,
quand le ciel s'élargissait, semblait reculer à mesure que la soirée s'installait,
s'approfondissait toujours davantage pour recueillir le soleil couchant.
Des étoiles commençaient à percer faiblement aux bruits des asperseurs,
dans un jardin plus grand que jamais qui sentait l'herbe coupée à plein nez.
Et la fuite du ciel ne cessait d'emporter ses lumières turquoises qui résistaient toujours.
Pour situer le soleil au-delà qui devait être déjà loin quelque part sur l'Atlantique.
Le jour ne voulait pas me quitter quand la nuit piétinait à la porte et attendait son tour.
Que la lune, agacée qu'on l'éclipse, avait déjà pris place en attendant d'être seule à briller.
Et moi-même, tiraillé entre la mélancolie du jour qui s'en va et la joie de la nuit qui arrive,
j'avais l'intuition de ce que l'amour procure de contrastes et de contradictions.
C'est d'amour il faut dire, que l'adolescent se prenait à rêver.
Puisque c'est ce que lui inspirait ce paroxysme étrange de tristesse et de sensualité.
Sans visage précis, sans prénom particulier, j'avais envie d'aimer, envie d'être deux,
souffrais de ne pas l'être, quand j'étais décidé et fin prêt à aimer être amoureux.
La nuit, c'était la fête, avec son mélange d'insouciance et d'angoisse.
Lorsque les ombres contenaient leurs mystères, leurs menaces, le goût de l'interdit.
A ses portes, le jour qui m'échappait m'arrachait physiquement une part de moi-même.
Une douleur subtile et délicieuse. Celle du temps qui passe. Celle du temps perdu.
Le deuil de ce que j'ai été, l'espace d'une journée, et de ce que je ne serais plus.
A ce point de bascule, la nostalgie le disputait à mon excitation.
L'euphorie au regret. Le chagrin à l'espoir. Le blues à l'impatience.
Quand chaque crépuscule incarnait tous les soirs les conflits voluptueux de mon adolescence.
Le spleen de voir partir le bonheur de l'enfance, édénique, et solaire, dans les bras de ma mère.
Le désir d'en découdre, dévorer l'âge adulte, attiré par le large, le danger et d'autres expériences.
Super 8 qui se bloque sur la lampe soudain. Le film fond à la chaleur. C'est un blanc qui se fait.

C'est aussi indéfinissable que le parfum de la branche de tomate.
Cette sensation que Barbara essayait de saisir à l'élection de Mitterrand j'imagine.
Quelque chose a changé. L'air semble plus léger... C'est presque insupportable.
De ne pouvoir décrire exactement ce que ce c'est. Ce que je sens.
J'inspire à fond. J'inspire. C'est le platane sans doute. Les feuilles du platane. La chlorophylle.
L'herbe coupée. Les asperseurs. Une fraîcheur tranquille qui est moins de chaleur.
C'est quand il a fait chaud. Qu'il le fait un peu moins. Que la peau réagit. Qu'il fait doux.
Une caresse. La plus érotique de toutes. Toute la vie en éveil. L'écume des odeurs.
Et l'ivresse me poignarde. Et mon cœur s'époumone. A respirer l'été qui revient sur ma ville.
J'ai rêvé de l'amour. Qui avait ton visage. Qui portait ton prénom. Et je n'en savais rien.
Aux jardins de Bompas, aux essences des cyprès, j'imaginais tes yeux et j'embrassais ta bouche.
Je voulais être deux et ce souhait à lui seul avait donc ce pouvoir de rendre un homme heureux.
Je le suis davantage, aujourd'hui, à mon âge, quand je sais qu'être deux c'était être avec toi.
Respirer mon enfance, ma jeunesse et mes quêtes d'absolu, me renvoie la saudade du succès,
de l'objectif atteint, du bonheur absolu et complet d'avoir su t'attendre et puis te rencontrer.
Le vertige est parfait. Et je pourrais mourir. A cet instant précis. Comblé de pouvoir l'être.
A mon arbre, à l'écorce, je sais que j'ai trouvé une moitié d'orange. La pulpe de ma chair.
La part manquante enfin ou mon entièreté. Qui vient m'ensorceler aux parfums de l'été.
Que la nuit devient vaste. Que la nuit devient claire. Comme de l'eau de roche.
Comme un ciel de juillet. Où je retrouve le goût du sel, des cigales, et des haies de cyprès.
La pêche de ta peau au fruit de ton épaule. Que je meurs de croquer pour me fondre avec lui.
La poitrine s'élargit. Toutes les cloisons reculent. L'espace est infini. Se dématérialise.
Tu es l'été de retour. Tu es l'amour de l'amour. Et mon cœur qui s'enlise.
Perpignan redorée de son aspect magique. Frémissante d'envies. De toutes les permissions.
Qui me promet autant qu'au jardin de l'enfance.
Et la lune complice n'a aucune objection.

Accro à l'été que je suis. Un vrai toxicomane.
Servez à l'alcoolique abstinent que je suis un seul whisky-coca.
Quand c'est de ce mélange, sans doute le plus vulgaire, que j'ai gardé l'empreinte.
Je n'aurai qu'à le porter à ma bouche, sans avoir à le boire, pour tout réanimer.
Une simple inspiration, au-dessus du verre, et ses effluves réveilleront mes diables.
La fête dans mon corps. Comme une effervescence. Dans mes fibres. Dans mes veines.
C'est cet effet coupable que me fait cet air doux dont je me suis saoulé.
Le retrouver ce soir ressuscite ma soif. La même fulgurance. J'en avais la mémoire.
Gardé le sceau. La trace. La marque indélébile. Et je le reconnais.
Cramponné à ma rampe, à mes branches, à mes bronches, je le prise à plein nez.
Je le sniffe comme un junkie en manque. Reconstruit tout à coup. C'est mon métabolisme.
Mes pupilles réagissent. Mes cils et mes cheveux. Les pores de ma peau.
Comme un poisson dans l'eau.
C'est bien elle, mon amour. Cette odeur de vacances, de plage et de bronzage.
De sable et de baisers. Qui nous enveloppait soudain au lieu de la rencontre.
Comme une pluie de cendres à ce feu d'artifice. Où j'ai été cramé à tes yeux étonnés.
Le feu aux poudres. Place Molière. La poudrière. Le poudrier. Et les flammèches.
De l'incendie qui danse et ne s'est pas éteint. Et qui danse toujours quand rien ne l'en empêche.
Je tends mon nez, balaie la zone, traque la sève ou son nectar, la composition, la formule,
de cet élixir de jouvence, l'aphrodisiaque imperceptible, délicatement diffusé, dans cette nuit
que je respire, que je caresse, heureux de pouvoir la goûter et de me laisser envoûter.
A cette drogue, le trouble est grand quand je comprends que le délire, s'il est possible,
me fait rêver à ce qui existe, quand l'amour invoqué n'est plus sans nom ni sans visage.
Une extase en appelle une autre. Le cerveau relie les saveurs, et les douceurs, l'ocytocine.
Tu es l'été et son odeur. Cette fragrance insaisissable. Vertigineuse. Sophistiquée.
Que je m'efforce de décrire sans jamais pouvoir l'expliquer.

 

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

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Mon chemin de Bompas

Publié le

Les drapeaux français ont fleuri ailleurs que dans les meetings.
Sur les monuments aux morts. Quand j'ai emprunté le sentier sur la Têt.
Sur mes jambes, avançant au milieu des fleurs de pavot, des massifs de genêts,
des nuées de moucherons et d'enclos à chevaux, comme parfait exercice de l'après-déjeuner.
Je sors de Perpignan sur la berge indocile où poussent des coquelicots, à l'abri,
loin de toute circulation automobile, pour rejoindre des amis et des souvenirs ex aequo.
Mon chemin de Bompas. Où je viens faire mon lit. Aux chardons comme aux haies de roseaux.
Je ne suis le fleuve que jusqu'à mon village et son passage à gué.
Quand le ciel se refuse à donner la lumière de mai.
Marcher est un bonheur. Quand on va quelque part. L'utile à l'agréable.
S'éloigner du départ. Comme l'avion sur l'écran traversant l'océan.
La victoire des Alliés. 1945. D'une campagne à l'autre. D'autres drapeaux français.
Et chacun se déplace au gré de souvenirs. Quand je porte les miens pour façonner ma route.
Aux oiseaux migrateurs si bien organisés, je souris à l'idée que je suis dans la soute
d'un couloir aérien, en mouvement, de passage, d'un continent à l'autre,
du point A au point B, puisque c'est le chemin qui donne la direction,
qui fait notre origine et la destination.

 

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

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Sous les drapeaux

Publié le

Imposteur à la Clinique du Pré.
Interné en psychiatrie. Quand l'objectif était d'échapper à mes obligations militaires.
La question tombait à la table du réfectoire. " Et toi ? Tu es là pour quoi ? "
Mes voisines étaient toutes en dépression.
Infirmières urgentistes. Enseignantes surmenées. Déconsidérées.
Femmes fraîchement divorcées. Esseulées. Abandonnées.
J'ai dit la vérité. " Je viens de perdre ma mère d'un cancer généralisé. "
Je ne voulais pas mentir à ces femmes qui jouaient franc jeu avec moi.
Imposteur cependant. Quand je n'étais pas là à cause de ce drame.
Je n'étais pas en dépression. N'avais aucun besoin clinique d'internement.
Et je me sentais misérable de me servir de la mort de maman pour me justifier.
Mais c'était un moyen pour moi de ne pas mentir tout à fait à ces femmes.
Je ne me voyais pas leur dire : " Je ne suis pas comme vous. "
J'avais fait jouer des relations. 10 jours d'internement.
Quand je prenais le risque d'y ajouter 10 mois de caserne à la sortie.
Mais les autorités militaires, en pleine réforme du Service National,
qui s'étaient crispées sur les derniers appelés, ont finalement lâché l'affaire.
Et j'avais gagné mon pari. Gagné ma liberté. Celle de faire ma vie. Et partir.
Tous les matins, à six heures, la porte de ma chambre particulière, individuelle,
qu'on ne pouvait pas verrouiller de l'intérieur, s'ouvrait systématiquement
au chariot de l'infirmière qui apparaissait dans la lumière du couloir
pour distribuer pilules, molécules, les doses prescrites à chacune des ordonnances.
Elle vérifiait à voix haute le numéro de la chambre et le nom de l'occupant.
" Alors... Monsieur Latger... voyons voir... "
Elle consultait ma fiche. Rien. Pas de camisole chimique. Aucun traitement.
Elle ne semblait pas s'en étonner. Bien décidée à ne pas se poser de questions.
Elle refermait la porte pour que je puisse me rendormir sur un simple " bonne journée ! ",
quand elle commençait la sienne et devrait administrer toutes ses drogues.
J'évitais au maximum les contacts à l'intérieur de l'établissement.
Ne sortais de ma chambre que pour aller dans le fumoir, juste en face,
quand j'étais certain d'y être seul. Où je ne m'éternisais jamais.
Lorsque quelqu'un venait m'y rejoindre, j'avais beau jeu de ne pas parler,
de m'enfermer dans un mutisme qui ne saurait être suspect dans ce genre d'endroit.
Ayant des autorisations de sortie pratiquement quotidiennes, des amis, de la famille,
tous complices, venaient me chercher l'après-midi, et je pouvais prolonger ma vie sociale,
quand j'étais tenu d'être rentré avant l'heure du dîner et dans ma chambre au couvre-feu.
En général, je ne descendais pas au réfectoire. J'avais mangé à l'extérieur.
Puisque j'avais eu ce privilège sur lequel je ne voulais surtout pas avoir à m'expliquer.
J'étais un intrus. Me sentais comme un espion infiltré en terrain ennemi. Un imposteur.
Me sentais comme un traitre au regard de ces femmes qui étaient là pour de bonnes raisons.
Quand elles n'étaient pas bonnes, pour la plupart, je le crains.

Lara Fabian chantait son single Je t'aime.
C'est sur cette chanson que j'ai été accueilli le premier jour à la clinique.
Le clip passait sur un téléviseur flanqué en hauteur au coin de la salle d'attente.
On préparait ma chambre. Comme il peut arriver dans un hôtel malgré sa réservation.
Une jeune femme est venue s'asseoir juste à côté de moi. Une résidente. Manifestement.
Qui a commencé à se balancer violemment d'avant en arrière au rythme de la chanson.
J'ai compris très vite qu'il s'agissait de sa part d'une parade nuptiale.
Lorsqu'elle ne m'a plus lâché, qu'elle m'a suivi jusque dans ma chambre.
J'ai eu un grand mal à m'en débarrasser quand je devais rester poli et courtois,
et que c'était, outre mon éducation et ma nature, une question de prudence.
J'ai dû me demander un instant ce que j'étais venu faire dans cette galère.
Quand certains avaient trouvé ma manœuvre aussi immorale qu'indécente.
Que j'échange contre quelques bouteilles de champagne, le droit discutable
de payer ma pension dans un établissement psychiatrique, bien que privé...
Cela bien sûr avait choqué autour de moi.
En effet, je prenais la chambre, ou la place, de quelqu'un qui en aurait eu besoin.
Ou plus besoin que moi. Quand je n'en avais besoin que dans le cadre d'une supercherie.
Mais j'étais déterminé à ne pas laisser l'armée et la caserne me prendre dix mois de ma vie.
J'étais disposé à rendre un service civil qui ne m'a pas été accordé.
Je trouvais normal que chaque citoyen donne de sa personne pour la communauté.
Et j'aurais été ravi d'aider dans une association à lutter contre la drogue ou l'analphabétisme.
Mais dans la débâcle de l'institution accélérée par la réforme voulue par le Président Chirac,
j'étais de ceux, du fait de mon sexe, de ma date de naissance, et de mon manque de relations,
qui furent réduits au seul choix de tuer le temps pendant dix mois dans des baraquements.
Je n'avais pas les pistons nécessaires pour trouver les associations où me faire une place.
N'avais pas ceux qui m'auraient permis de partir à l'étranger dans le cadre de la coopération,
ou d'une entreprise, et les reports accordés pour suivre mes études étaient tous épuisés.
Pendant des années, voire des générations, seuls ceux qui voulaient faire l'armée la faisaient.
Quand on réformait tout le monde pour un oui ou pour un non, à la moindre réserve.
Je trouvais injuste que, pour des raisons de calendrier ou de réactions à des décisions politiques,
je me trouve obligé de faire le con en uniforme pendant presque un an de ma vie dans un lieu, où,
de surcroît, je n'aurais été utile à personne.
Ce n'était pas pour des raisons antimilitaristes. Quand je respecte l'armée et les militaires.
Ce n'était donc pas par conviction politique, mais par dépit face aux incohérences administratives.
Ce sont elles qui me poussaient à la fraude. Quand la fraude avait été la norme pendant des années.
Une des raisons d'ailleurs, pour lesquelles la réforme avait été votée.

Pas de raisons donc que je sois le seul à ne pas pouvoir me soustraire à mes obligations militaires.
D'autant plus à cette époque où l'on considérait que ces obligations n'avaient plus à l'être.
Que l'on avait pris le parti d'une armée de métier sur la base des engagements volontaires.
N'ayant donc pas les pistons utiles à faire mon service dans de bonnes conditions
- j'entends par bonnes intelligentes ou constructives - ni ceux permettant d'être réformé,
j'ai étudié mon réseau personnel en l'état et y ai trouvé cette option toute trouvée.
Un psy qui en connaissait d'autres. Et le plan fut vite rendu opérationnel.
Encore une fois, il n'y avait aucune garantie de succès.
Lorsque l'armée aurait pu m'intégrer directement à la sortie de mon internement.
Je prenais le risque, en connaissance de cause, de cumuler les enfermements.
Mais tout de même, dix mois, quand on a 24 ans et que l'on a aucun goût particulier
pour l'entretien des armes à feu ou la mécanique, aucun projet de carrière dans la défense,
cela valait la peine d'essayer. J'ai payé ma chambre au prix fort. Et fait profil bas.
Moins vis à vis de mes détracteurs à l'extérieur que par respect pour les résidents.
Je me foutais pas mal de la réprobation que mon choix avait pu susciter ici ou là.
Ceux qui me condamnaient n'étaient pas menacés de passer un an dans une caserne.
Ils pouvaient penser ce qu'ils voulaient de moi et en conclure ce qui les arrangeait.
Je venais de perdre ma mère, en effet, étais encore jeune, et n'avais pas l'intention de gâcher,
seulement pour briller à leurs yeux, ce temps dont je connaissais plus que jamais la valeur.
Le temps était précieux. Je l'ai toujours compris. Et la vie s'était chargée de me le rappeler.
C'est avec cette détermination de disposer de moi-même que je suis entré à la clinique.
Dix jours passés ici sur ma seule décision valaient mieux que dix mois en caserne contre mon gré.
D'autant que j'ai joué le jeu. Malgré mes privilèges. Et que j'ai fréquenté des fantômes.
Pris ma part à cette misère humaine. Qui errait dans les couloirs. Avec toute mon empathie.
Si j'avais le sentiment d'être un imposteur pour ne pas être à ma place, à vrai dire,
bien des résidents n'y étaient pas non plus, même si dispensés de culpabilité.
Des personnes âgées, manifestement, auraient été aussi bien dans des maisons de retraite.
De jeunes adultes, bien que toxicomanes, auraient pu sans doute être pris en charge autrement.
Quand tous étaient abandonnés. D'une façon ou d'une autre.
Par des enfants. Par des parents. Par des conjoints. Par des familles. Ou par leur hiérarchie.
Et j'ai l'intuition d'avoir appris plus en dix jours sur l'humanité, sur mes semblables,
comme sur moi-même, que je ne l'aurais fait ailleurs en dix mois.

J'avais fait mes trois jours. Avais déjà passé une nuit avec des inconnus à Tarascon.
Vécu ce bonheur de la mixité républicaine à nous retrouver en slip, tous ensemble,
dans les couloirs, à attendre de pouvoir exhiber sobrement nos organes génitaux
dans le cadre d'une visite médicale, à nous mélanger dans une salle de cinéma de fortune
pour regarder un film de guerre américain propre à louer les valeurs de circonstance.
Le courage. La loyauté. La discipline. Quand il fallait manger quand nous n'avions pas faim.
Quand il fallait dormir quand nous n'avions pas sommeil. Et nous lever aux aurores.
J'aurais pu, dans cette ambiance virile et fraternelle, avoir une révélation.
Que je n'ai pas eue. Avec tout le respect que je dois à ceux qui y ont trouvé leur vocation.
Quand je suis toujours reconnaissant aux garçons - et aux filles désormais ! -
qui risquent leur peau au service de notre nation, de notre pays, pour notre sécurité parfois,
pour des intérêts discutables souvent, mais n'ont pas peur du sacrifice d'eux-mêmes.
Et j'ai du mal avec les postures antimilitaristes, chaque fois que des cercueils reviennent,
d'Afghanistan par exemple, quand la guerre n'est pas le fait des militaires mais des politiques.
Que les soldats m'inspirent du respect et de l'estime, parfois même de l'admiration.
Dans cette abnégation dont je suis incapable.
Les pacifistes devraient s'en prendre aux politiques plutôt qu'aux militaires.
Quand ce sont les premiers qui donnent les ordres et déclarent les guerres.
Je peux rendre hommage aux seconds quand je sais que j'ai le profil type du déserteur.
Quand c'est bien de cela qu'il s'agit. Que c'est ce mot que j'ai inspiré à beaucoup.
A ceux qui ont trouvé de la lâcheté à mes manœuvres indignes.
Puisqu'en effet, je n'ai pas ménagé ma peine pour échapper à mon devoir.
Nous sommes en 1997. Je vis en France. J'étudie les lettres modernes.
En parfait petit pédé qui a vécu dans les jupes de sa mère et n'a pas connu la guerre.
Et qui, je l'assume, et l'écris tranquillement, en cas de conscription, disparaîtrait dans la nature.
Préférant prendre le risque de me faire arrêter et fusiller par les miens,
que de me retrouver en situation de n'avoir d'autre choix que de tirer sur des hommes.
C'est un cas de conscience. Et je ne veux pas de morts d'hommes sur la mienne.
Ainsi, à choisir, je préfère être abattu comme un lâche qui refuse de se battre.
Je garderais alors une meilleure estime de moi-même.
Et si l'on ne peut pas présumer de ce que serait son comportement sur un champ de bataille,
des réactions que l'on y aurait, dans un contexte où il faut tenir compte de l'instinct de survie,
où il serait galvanisé dans une folie destructrice réveillant plus la monstruosité que l'animalité,
dans un déferlement de violence et d'horreurs, je peux dire, dans l'absolu, théoriquement,
que si l'on me forçait physiquement à prendre une arme et à tirer sur des ennemis désignés,
je préférerais retourner l'arme contre moi, me suicider, et me sauver,
plutôt que d'avoir à survivre à une telle situation.

Je ne veux pas savoir ce que ça fait d'avoir tué quelqu'un.
Il peut bien y avoir de bonnes ou de mauvaises raisons de le faire sans doute.
Des circonstances atténuantes. Accidentelles. De légitime défense. Que sais-je...
Je ne tiens pas à être en situation de pouvoir l'apprécier.
Et à l'admiration que je porte aux soldats, j'ai aussi beaucoup de compassion.
Pour ceux qui doivent vivre avec ce qu'ils ont vu, comme avec ce qu'ils ont dû faire.
Quand on peut se sentir coupable aussi bien, aussi fort, lorsqu'on n'a rien fait.
Seulement pour avoir été témoin de choses. Avoir la certitude d'y avoir participé.
Je ne pense probablement pas à cela dans le fumoir de la Clinique du Pré.
Je regarde peut-être le Canigou, par une fenêtre taillée comme une meurtrière,
en songeant seulement à mon objectif immédiat : me dégager de mes obligations.
Quand je considère, à l'heure de la réforme, qu'elles n'ont pas à être les miennes.
Quand j'ai d'autres projets. Que ma vie m'appartient.
Et que je n'ai pas l'intention de ne rien donner de ma vie à mon pays ou à mon peuple.
Ma vie entière, j'en fais le serment, sera donnée aux autres, et, autant que possible,
je n'économiserai rien, donnerai le meilleur à mes concitoyens, à ma nation,
à ceux qui partagent ma langue, jusqu'à mon dernier souffle.
Voilà bien un service. Qui durera semble-t'il un peu plus que dix mois.
Que je ne dois à personne. Que je ne dois qu'à moi. Mais que je vous rendrai.
La France, c'est le français. Ce n'est que cette langue.
Qui sera ma seule arme. La seule que j'accepte.
La seule que je prendrai.
Elle m'a porté ailleurs, jusqu'aux terres québécoises.
Où j'ai pu faire mes classes. Et aimer mon pays.
A Théza, au fumoir, je ne sais pas encore qu'on me réformera.
Qu'on lâchera l'affaire. Que l'on me permettra de prendre ma vie en main.
Que je serai libre de trouver par moi-même la meilleure discipline.
Et le meilleur moyen de devenir un homme.
Je deale avec ma honte. Celle d'être en ce lieu où je ne devrais pas être.
Imposteur que je suis. Déserteur en puissance.
Et déjà je devais me promettre d'en faire quelque chose.
Quand rien ne sert à rien si on en fait œuvre utile.
Le cancer de ma mère. Son décès. Son absence.
Mes lâchetés. Mes paresses. Et mes inconséquences.
Tout pouvait prendre un sens si je lui en donnais un.
Quand ici comme ailleurs, il m'a semblé comprendre
que c'était le devoir et le droit de chacun.

 

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

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La blonde. La brune.

Publié le

Elles ont deux ans.
La blonde. La brune.
Elles ont deux ans.
Grandiront chacune de leur côté.
La brune. La blonde.
Quand mon émotion à les prendre dans les bras me désarme toujours.
L'une d'elles s'endort sur mon épaule. A la promenade du front de mer.
A la forêt de mâts de St Cyprien.
L'autre se tord de rire aux chatouilles que je lui fais. Sur le canapé.
Quand la télévision annonce des résultats de deuxième tour.
Elles auront sept ans.
La blonde. La brune.
Elles iront à l'école. S'exprimeront parfaitement quand elles parlent déjà.
Leurs parents, mes amis, veillent déjà au grain de leur éducation.
Et je vois, au-delà de la chair, le vertige de toutes les transmissions.
Conscientes. Inconscientes. Les valeurs. Les principes. Et quelques traditions.
Le cœur qui bat, si jeune, tout contre ma poitrine, m'impressionne toujours.
La sensation d'une fragilité, comme celle d'une force qui me dépasse.
Celle de la vie, aveugle, opportuniste, qui se déploie partout où elle tient une chance.
La blonde. La brune. La vingt-deuxième lune.
Une femme me donnera-t'elle une fille ? Une fille ? Un garçon ? Un enfant ?
Qui m'arrachera à mon égocentrisme. Déplacera le centre d'inertie ?
A la forêt de mâts, une intelligence en sommeil respire profondément, en confiance,
quand celle de ses parents m'accorde une brève responsabilité qui m'honore.
Je réalise ici, au ciel tourmenté d'un mois de mai timide,
que des proches m'ont confié bien souvent ce qu'ils avaient de plus précieux.
A ces heures, ces soirées, et ces journées entières, et à ces nuits parfois,
où l'auteur toujours vert était baby-sitter.

Les foules en liesse et les forêts de drapeaux me laissent indifférent.
Ce n'est pas à cela que je ferai la fête. En ce jour si étrange. Ste Prudence.
Quand j'ose espérer pour deux petites filles un avenir serein, brillant ou confortable,
où le droit à chercher le bonheur, à l'atteindre, sera permis aux générations futures.
C'est la blonde que j'ai portée. Fille de mon ami d'enfance.
Sortant d'un restaurant pour longer une plage et respirer la mer.
Mais c'est mon cœur qui est lourd, que j'ai traîné comme j'ai pu au Couvent des Minimes.
Dans ce bureau de vote, magnifique, où j'ai tiré le rideau pour cacher mon dépit.
Et c'est sans enthousiasme que j'ai dû en conscience choisir entre deux choses.
A la nouvelle lune, j'ai des projets pour moi et pour les gens que j'aime.
Des tonnes de combats à livrer à mains nues. Sans armes et sans argent.
Avec mon seul amour pour cette espèce humaine qui m'exaspère et m'exalte,
qui me bouleverse aux promesses endormies dans mes bras.
Ce rire éblouissant. Terrible. Un peu cruel. Celui de l'insouciance.
Au canapé ouvert sur les toits de ma ville. Au soleil qui décline dans un ciel barbouillé.
Je ne comprends pas bien d'où me vient le chaos d'une infinie tristesse.
Quand un tiers du pays a explosé de joie, qu'un second est cynique,
qu'un troisième hésite entre la déception, la colère et le découragement.
Je suis un peu des trois. A l'étroit dans mes contradictions et mes morcellements.
J'ai voté pour le vainqueur avec le sentiment paradoxal de partager la défaite.
En ce jour. Ste Prudence. Je ne suis pas à la fête.
La blonde. La brune. Un dimanche d'enfants. Qui marchent et qui raisonnent.
Qui m'émerveillent chaque fois aussi vrai qu'ils me crèvent le cœur.
Est-ce ma solitude ? Ce que je n'ai pas fait ? Que je n'ai pas construit ?
Mon moral qui hésite. Avec ce ciel de mai. Je ne suis pas certain. Ne le serai jamais.
Ni de ce que je fais. Ni de ce que je dois faire.
Si l'auteur est bien vert, il est loin d'être père.

Elles ont deux ans.
A mon âge, un instant, j'ai l'impression d'être enfant ou bien aussi vieux qu'elles.
Quand elles savent déjà user des sentiments, obtenir ce qu'elles veulent,
qu'elles s'en tirent mieux que moi avec si peu de mots.
Qu'elles s'extasient sur tout, s'enthousiasment d'un rien, et découvrent le monde.
Je le découvre alors, dans son jus, avec elles. La brune. La blonde.
Mon Azur. Mon Asmar. Et moi comme nourrice.
Qu'est-ce que j'ai pu rater ? Quel est ce pincement ?
Cette pincée bien mince de regrets dispersés ?
Qui pleut dans la lumière, les embruns de la côte, et mon âme angoissée ?
Je ne pourrai pas subvenir aux besoins d'un petit être humain.
Et l'échec que j'essuie n'est pas électoral. Il n'est pas politique.
Perméable à mes frères, j'arrive à me réjouir au concert de klaxons,
à sourire franchement aux sourires ravis d'un espoir soulevé, amplifié par la foule.
Perméable à mes frères, j'arrive à être ému au discours élégant
d'un homme qui s'en va pour avoir été trop vulgaire.
Je ne sais plus où je suis. Si je suis quelque chose.
Quand je n'existe en vrai qu'au contact de semblables.
A ces enfants qui rient. A ces enfants qui dorment.
Et dans le regard fugace d'un amour qui m'échappe.
Je ne suis pas d'un clan. D'une communauté. Je ne suis pas d'un groupe.
Ne suis pas d'un parti ou d'une religion. Ne suis pas d'un pays. Ni même d'une famille.
Je ne suis pas d'un couple. Ne suis pas d'un courant ni d'une société.
Ne suis que de ce vide qui s'est fait en silence au bureau de ma tête.
Au creux de ma poitrine. Qui saigne dans le soleil qui se couche pour rien.
La blonde. La brune. Venues me secouer. Me remettre debout.
Me renvoient tout autant à mes vagues remous.

Le port de St Cyprien. Avec mon ami fidèle comme dernière branche.
Quand j'ai eu cet honneur de croiser tant de vies, tant d'amour, et d'êtres d'exception.
Je traîne ma liberté comme de lourdes chaînes.
Quand c'est elle, je le crains, qui est mon plus lourd boulet.
La promenade où, je crois, je n'ai pas même regardé une seule fois au large.
Agrippé à l'enfant qui dormait contre moi. C'est moi qui m'accrochais pour ne pas m'effondrer.
Agrippé à la vie, j'ignorais l'horizon. Celui de mon parcours. En manque de prisons.
Je me suis concentré sur la respiration de la petite fille.
Pour ne pas me laisser prendre par le chant de sirènes.
Qui m'emportant au loin m'emportaient toutes au fond.
Une blonde. Une brune. Deux enfants de deux ans.
Quand je ne peux lutter comme amant, comme ami, ni comme camarade,
contre l'amour immense qu'éprouvent des parents pour leurs progénitures.
Aux chatouilles du soir, dans ce grand canapé d'une amie essentielle,
c'est sa fille qui rit, se moque du désespoir, de crises existentielles.
Et la lune m'accompagne, dans la pente de rues qui descendent chez moi.
Aux klaxons d'une fête que je ne ferai pas.
J'ai le blues d'être libre.
D'être seul maître à bord.
J'en ferai quelque chose pour ne pas m'y noyer.
C'est la nuit qui me gagne. Et l'idée d'être en mai.
Je remonte la pente en descendant chez moi.
Et j'entends les sirènes, tout ce bourbier de chaînes,
que je traîne avec moi comme autant de ressources.
Je remonte au bureau de ma tête. A la source. Pile au milieu de toi.
Qui n'appartient qu'à ceux qui savent que ce milieu existe.
Que j'ai vu dans tes yeux. Qui ne m'appartient pas.
Mais reconstruit le monde aux forces qui lui résistent.
La brune. La blonde. Et d'autres vies humaines. Pour me tenir debout.
J'ai plusieurs fois deux ans. Et toutes les prisons que je peux m'inventer.
Auxquelles m'accrocher pour ne pas m'effondrer.

Ste Prudence. Priez pour nous.
Je suis prêt à en manquer. A m'armer de l'amour plutôt que de patience.
De sourire à l'instant donné pour être en vie. Ecorché ou battu.
Exposé aux tempêtes comme aux désillusions.
Si c'est un jour de fête, je refuse le cynisme.
Ou de me protéger d'autre chose que de moi.
J'arrive à mon platane où Dieu me tient sous cloche.
Dans l'espace où je sens tous les mouvements du monde.
J'ai puisé l'énergie et l'iode maritime, la chaleur de l'humain, et de mes amitiés.
Je suis de tous les clans. Toutes les communautés. Comme de tous les groupes.
De tous les partis, les pays, de toutes les religions. Et j'ai une famille.
Et c'est à ce constat que je sais être riche, pour savoir être en vie.
Le rire des enfants qui ne sont pas les miens m'appartiennent autant
que Mozart et Chopin, que le soleil couchant ou la nuit qui revient.
La victoire est la mienne. Quand je prends la défaite. Tous les points cardinaux.
L'horizon. Ses sirènes. Les prisons. Et leurs chaînes. Les douleurs et les peines.
Pour m'en couvrir la peau. Pour m'en faire un manteau. Quand je peux tout porter.
Je n'ai besoin de rien quand j'ai besoin de tout.
Que le vide que je sens est une plénitude.
Qu'il est plein à craquer de tout ce qui existe.
Que je le distribue pour ne pas m'y noyer.

Je suis riche de toi. De mes frères. De mes sœurs. De la blonde. De la brune.
Et de tous nos parents. Libre de tout recevoir et de tout endosser.
Le blues comme le noir. Tout ce qui est à portée. La vingt-deuxième lune.
Mon amour est l'enfant endormi dans mes bras que j'entends respirer.
Celui-là, c'est le nôtre. Il a bientôt deux ans.

 

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

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Enceinte

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Qu'il était beau, ce bastion. Comme un château de Salses.
Enveloppant le fortin aux vagues de brique étranges.
La façade du Castillet ondulant comme un drapeau en proue de ma cité.
Quand Charles Quint pouvait se glorifier de régner sur le monde.
La muraille s'avançait sur le bord de la Basse. De ces courbes féminines.
Aux tourelles érectiles comme autant de tétons. Aux fentes meurtrières.
Je rêve au bras armé replié sur la place tendant son échauguette.
Où circulent aujourd'hui vélos et autobus, longeant une agora.
Un lieu pour toutes les foules brandissant sang et or, boucliers de Brennus,
qui connaissent par cœur les paroles de Luis Llach, celles de l'Estaca.
La Porte Notre-Dame posée comme un décor, à l'onde déployée.
Sous laquelle j'avance pour rejoindre le cœur où j'ai trouvé ma niche.
Grimper dans mon platane, à l'ombre de St Jean et son casque de bronze.
Veiller à mes croyants comme à mes infidèles. Veiller sur mon amour depuis deux garde-fous.
Je suis gardien de phare, vigie ou sentinelle. Et j'attends le retour d'un seul mot : rendez-vous.
Ce n'est pas une sommation. Une mise en demeure. Quand nous sommes aussi libres.
De ne pas nous défendre, ni même nous attacher.
Plus libres que les amoureux ne le seront jamais.
Pas d'intimidation. De chantage affectif. Pas de siège. Pas de pièges.
Ni aucune stratégie. Pas de plan de bataille. Ni chaînes, ni représailles.
Nous sommes l'air marin comme la tramontane. Impossibles à saisir. Que rien ne peut contrer.
Que l'on n'enferme pas. Qui polissons le marbre et les statues profanes. Creusons toutes les rues.
Les chemins qui conduisent au point de la rencontre. Où nous venons nous rendre.
Rendez-vous. Mon amour. Au berceau du mélange. De ta chair à la mienne.
Que je mords sans scrupules comme un quart de citron giclant à pleines dents.
Perpignan est ma pulpe. Et tu en es le jus. Dont je peux m'enivrer sans craindre de me perdre.
Quand chaque itinéraire retourne à notre camp, me ramène aux remparts qui protègent de tout.
Aux orages de sang. Aux assauts de ce monde. A ce point vulnérables qu'on nous croit à genoux.
Personne ne peut nous prendre les rafales de nous.

 

Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan

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