Partout où l'Etat recule, les mafias s'installent.
A l'échelle d'une ville. D'un département. D'une région. D'un pays. D'un continent.
Et du monde bien sûr. Partout où l'Etat recule. Et la politique avec lui. Et la démocratie.
Les mafias, qu'elles soient criminelles, religieuses ou financières, gagnent du terrain.
Et pire que ça... organisent la société à notre place.
Tout le monde s'en plaint. De l'extrême gauche à l'extrême droite.
Le recul de l'Etat-providence. Le recul des services publics.
A tel point que l'abandon des souverainetés rend nos hommes politiques impuissants.
Que nous avons beau les élire, ils sont bien incapables d'imposer quoi que ce soit à la finance.
Quand même un Barack Obama est impuissant à imposer quoi que ce soit à Wall Street.
Nous partageons tous ce constat. Cela fait même un consensus plutôt inattendu.
Et même un consensus, pour peu qu'on veuille le voir, inespéré.
Alors, organisons-nous. Quand la finance se régale de nos divisions idéologiques.
Marquons une pause dans nos débats le temps d'une union sacrée pour reprendre le pouvoir.
Le temps d'une refonte de nos systèmes démocratiques, de nos institutions, avec,
peut-être même, un large renouvellement de personnels trop impliqués dans le système actuel.
Quand, je le crains, beaucoup trop de nos représentants, élus et responsables, auront forcément
des difficultés à mordre la main qui les a nourris ou mis en place.
Pour des raisons que l'on peut sans doute comprendre, on ne peut pas demander
de réformer le système bancaire ou de lutter contre les paradis fiscaux par exemple,
à des dirigeants politiques formés, formatés et parachutés par Goldman Sachs.
Il faut bien sûr renouveler la classe politique, et c'est une des raisons pour lesquelles,
plus encore que contre le cumul des mandats, je suis surtout
pour la limitation du renouvellement des mandats.
Je ne suis pas hostile à l'interdiction du cumul, dont on me convaincra du bien-fondé,
mais je trouve plus urgent de limiter les carrières et mandats politiques dans le temps
pour ne pas que s'installent des systèmes et des réseaux de corruption, au point
qu'ils deviennent ensuite d'autant plus difficiles ou impossibles à démanteler.
Je vis dans une ville où, après des décennies de gestion par les mêmes familles,
l'araignée des réseaux d'influence devient une pieuvre difficile à déloger.
Et nous nous retrouvons dans un système médiéval, ou d'ancien régime,
où la démocratie est un simulacre, et où tout le monde se tait, collabore ou s'en va.
Le clientélisme est inhérent au système démocratique et au processus électoral.
Il est normal ou humain de renvoyer l'ascenseur à qui vous a mis au pouvoir,
ou payé votre campagne, quand c'est même plutôt une vertu de l'ordre de la loyauté.
Mais, précisément, à ce constat, il serait judicieux de limiter les mandats, partout,
pour obliger au renouvellement des équipes et à la redistribution des cartes.
Quand il y a certainement des choses à faire aussi sur les lois de financement
des campagnes électorales comme des partis politiques.
Bien sûr. Pourquoi se lever le matin pour aller travailler ?
Quand on peut gagner dix fois plus en vendant de la drogue ?
Bien sûr. Pourquoi travailler si c'est pour payer des impôts ?
Pourquoi payer des impôts si c'est pour entretenir des feignasses ?
Pourquoi payer des impôts quand il n'y a plus de services publics de qualité ?
Quand je ne vais en payer que pour rembourser l'intérêt de la dette de mon pays,
et que certains contribuables ne jouent pas le jeu en se planquant en Suisse ?
Mais oui Marine, je suis d'accord avec vous. Tout ça est parfaitement injuste.
Et je suis d'accord avec vous. Il faut l'Etat pour remettre de l'ordre.
Il faut reconquérir les armes de la démocratie et de la décision politique.
Reconquérir notre souveraineté pour mettre au pas les voyous, naturellement,
et ceux de Wall Street sans doute, qui nous coûtent plus cher que ceux de nos quartiers.
Nous sommes d'accord et vous me trouverez à vos côtés pour militer dans ce sens.
A la condition que vous cessiez de faire le jeu de notre prétendu ennemi commun.
Car madame, permettez-moi de vous faire remarquer que vous faites le jeu de la finance.
Vous ne faites pas autre chose en désignant comme responsable l'Union Européenne.
Vous participez largement à la division, en prônant le repli national,
dont se régalent nos petits génies et demi-dieux de la finance mondialisée.
Si vous étiez honnête, vous ne dénonceriez pas l'Europe comme responsable de la situation.
Quand vous savez comme moi que l'abandon de notre souveraineté nationale,
nous ne l'avons pas fait à l'Union Européenne mais aux marchés financiers.
Ce n'est pas la Banque Centrale Européenne qui détient notre dette que je sache.
Alors, au lieu de dénoncer une Europe Fédérale qui n'a jamais existé à ce jour,
au lieu de semer le trouble et d'invoquer le repli derrière nos frontières
qui est exactement ce qu'il faut à certains pour spéculer sur chacun de nos Etats,
isolés, ici la Grèce, ici l'Espagne, en toute tranquillité, en applaudissant à votre œuvre
qui consiste à participer activement à ces divisions qui nous fragilisent face à nos créanciers,
contentez-vous, si votre situation personnelle le permet, en toute indépendance,
de militer pour l'Etat organisé, à tous les échelons possibles :
les villes, les régions, les pays, et le continent européen.
Refuseriez-vous à l'Europe des institutions démocratiques ?
Préféreriez-vous les nominations opaques au suffrage universel ?
Pourriez-vous vous opposer à l'idée que l'Union Européenne se dote d'un exécutif élu,
responsable devant les citoyens, responsable de la gestion de l'argent public ?
Pourriez-vous soutenir à vos électeurs qu'en allant seule représenter 60 millions de Français
vous auriez autant de poids à Pékin et à Washington, face à Google ou JPMorgan Chase,
qu'en représentant 500 millions d'Européens ?
Qui peut vous croire ? Pas même vous.
Madame Le Pen, je ne veux pas m'acharner sur vous.
Quand je pourrais tenir le même discours à Jean-Luc Mélenchon.
Et à tous les souverainistes qui se trompent d'ennemi à abattre.
L'ennemi n'est pas l'Union Européenne. L'ennemi, ce sont les systèmes mafieux.
L'ennemi, c'est votre erreur d'analyse qui signe un chèque en blanc à Wall Street.
Ce que nous avons fait en renversant la table au Traité Constitutionnel de 2005.
Nous sommes tombés dans le piège, tous ensemble, d'un débat qui n'était pas le bon.
Et nous le savons désormais à la succession des crises qui se sont abattues depuis 2008.
Nous nous sommes étripés entre défenseurs du oui et du non sans nous en rendre compte.
Quand je veux bien vous faire le crédit d'avoir été manipulés comme nous.
Le vrai clivage n'était pas entre ceux qui voulaient plus de pouvoir aux Etats,
et ceux qui voulaient en donner à l'Europe, comme celui dans lequel nous nous sommes
laissé enfermer comme des oies, il était déjà, et il nous paraît plus évident aujourd'hui,
entre ceux qui croient encore en la politique, en la démocratie, et à l'intérêt général,
et ceux qui se fichent de laisser les clés à Goldman Sachs.
Tout était pourri, j'en conviens, dans l'organisation de ce référendum,
comme dans le processus-même de ratification de ce Traité Constitutionnel.
Nous avons vécu tout cela ensemble. Ce fut fait. N'en parlons plus. Regardons devant.
Avec ceci en tête. Nous sommes tous d'accord. Nous voulons reprendre le pouvoir.
Et je vous propose à tous, Mélenchon, Chevènement, Dupont-Aignan, Marine Le Pen,
de vous mettre en cohérence avec votre discours et peut-être même vos convictions.
Stop. Pouce. On s'arrête cinq minutes. Et nous reprendrons nos débats idéologiques plus tard.
On fait corps pour faire honneur à votre profession et à vos engagements politiques.
Quand vous ne pouvez pas avoir choisi la politique sans l'ambition de changer les choses
et de servir votre pays, sans le culte de l'Etat de droit et la foi en l'intérêt général.
Je l'ai déjà écrit, une souveraineté partagée n'est pas une souveraineté perdue.
Aidez-nous à doter les peuples européens, les citoyens, dont les nôtres, de France,
de ces armes institutionnelles qui vous rendront un pouvoir et une légitimité démocratiques.
Acceptez de reprendre le pouvoir si vous en avez les couilles,
pour défendre nos emplois, nos chercheurs, nos agriculteurs, nos jeunes, nos talents,
nos systèmes de santé, nos spécificités culturelles comme nos choix de société.
Aidez-nous à remettre de l'Etat, partout, à tous les échelons, pour faire reculer les mafias.
Aurez-vous ce courage ? Ou préférez-vous faire carrière de vos seules vociférations ?
Auriez-vous tant à perdre ? Seriez-vous compromis dans cet ordre établi ?
Quand votre seule action est de l'entretenir ?
Pardon de vous le dire, mais vous ne menacez en rien cette finance mondialisée.
C'est tout le contraire. Vous l'encouragez. Et, comble de l'ironie,
vous la servez.
Des élections européennes approchent à grands pas.
Et c'est une opportunité. De faire de ce consensus une force possible.
Vous tous qui êtes politiques ne pouvez pas renoncer à ce point à vos responsabilités.
Quand toute la population est asphyxiée par les dettes, individuelles et collectives,
l'endettement des ménages comme celui des Etats, quand c'est une double peine.
L'innovation, la recherche, la production, l'industrie, tout est écrasé, paralysé.
Comme, dans nos vies quotidiennes, l'environnement, l'éducation, les services publics,
les salaires, le pouvoir d'achat, se dégradent de concert, dans tous nos territoires.
Si vous voulez nous rendre notre souveraineté pour agir sur le bien commun,
ce n'est pas de l'Europe qu'il faut nous affranchir mais de notre dépendance à la dette.
Et nous ne pouvons pas faire ce cadeau à nos créanciers de rester divisés et isolés.
Vous voulez faire reculer les mafias et les intégrismes ? Opposez-leur l'Etat.
Vous voulez leur opposer l'Etat ? Reprenez les commandes que l'on vous confiera.
Aidez-nous à organiser une Convention européenne avec pour seul objectif
l'organisation et l'équilibre de pouvoirs démocratiques pour notre continent.
Il s'agit d'institutions. Pas de politiques. Les institutions ne sont pas des idéologies.
Elles sont le cadre légal dans lequel nous pourront les confronter ensuite.
Dotons l'Europe d'un vrai parlement, bicaméral, en instaurant un Sénat européen,
qui garantira l'égalité entre les Etats, qu'ils soient gros ou petits, puissants ou pas,
pour compléter le pouvoir législatif et cette seule chambre basse, à Strasbourg,
qui ne représente pas les Etats mais les Citoyens, celle où nous avons une carte à jouer.
Et si le modèle du Congrès américain vous déplaît, je vous rappellerai sobrement
que ce modèle bicaméral est aussi celui, précisément, de la France.
A ce pouvoir législatif, clarifions les attributions de chaque organe actuel de l'Europe.
Quand certains sont à la fois législatif et exécutif et que l'on n'y comprend rien.
L'idée n'est pas de faire une Europe libérale, pas plus que des institutions
ne sauraient faire de l'Europe un continent conservateur, progressiste ou écologiste.
Il s'agit de donner le cadre, de décider de l'organisation et de la distribution des pouvoirs,
de convenir ensemble d'un équilibre où pourra s'exercer le rite démocratique en confiance.
Et nous pourrons ensuite, nous étriper à nouveau entre droite et gauche, et Verts et Centre,
pour savoir s'il faut plus d'impôts, moins d'impôts, plus de Défense, plus d'Education,
créer des majorités, des oppositions, être libéral, socialiste ou que sais-je.
Il est insuffisant de dénoncer les insuffisances des institutions européennes actuelles.
Il est temps, pour nous comme pour nos enfants, de prendre nos responsabilités.
Nous qui sommes de générations qui avons connu l'Etat-providence,
nous qui sommes de générations qui avons connu les bienfaits des services publics,
(bien qu'ayant toujours critiqué l'administration et les fonctionnaires, un de nos paradoxes)
pouvons-nous sans nous battre nous résoudre à en faire le deuil ?
Avons-nous définitivement perdu notre âme au désastre généralisé de l'ère Friedman ?
Notre âme et nos valeurs ? Et des principes arrachés aux violences de l'Histoire ?
Où est le problème ? C'est quoi ? Une blessure d'orgueil ? D'orgueil national ?
Qu'est-ce qui pose problème à l'idée de reconquérir notre souveraineté à l'échelle de l'Europe ?
N'est-il pas mathématiquement évident qu'il s'agit de nous donner les moyens, précisément,
de la reconquérir aussi à l'échelle de la nation, comme à celles de nos régions ou provinces ?
N'est-ce pas servir la France et les Français que nous donner les moyens de les défendre
face à la Chine et aux Etats-Unis, comme face aux mafias qui ont leurs propres règles ?
Patriotes, sortez du bois. Montrez-vous. Levez-vous. Que l'on voit vos visages.
Et vous, leaders politiques français, quelle que soit votre étiquette, prenez position.
Que les citoyens sachent de quel côté vous êtes.
Philippe LATGER
Octobre 2013 à Perpignan