La bête
Des labours gras et fumants se dégageait une épaisse nappe de brumes,
qui couvrait une campagne monotone, comme faisant monter la nuit du sol-même,
et la route s'y frayait un chemin, qui traversait un bois dense aux arbres secs et sinistres
où personne ne s'aventurait jamais de son gré après le coucher du soleil.
Le crépuscule était bref et, au jour fuyant, les villageois s'étaient tous enfermés chez eux.
Personne n'accepta de m'ouvrir quand je me suis retrouvé seul à l'extérieur de tout
et seule une vieille folle édentée, sans me faire entrer dans sa hutte boueuse,
me porta un brin d'intérêt et de secours en me collant une torche dont j'aurais bien besoin
puisque ce serait une nuit sans lune, et que le feu, pour peu que je l'entretienne,
me tiendrait à l'abri, au moins des loups et autres bêtes sauvages qui rôdent aux alentours.
L'ambiance de mort qui régnait dans la plaine ne pouvait être pire que celle faite de la peur
qui venait engluer ces habitations modestes et leurs âmes aussi soumises que superstitieuses.
Je laissais donc les paysans à leurs fantasmes et à leur terreur grotesque, flambeau en main,
bien décidé à avancer dans mon périple sur la seule route possible, dont je ne m'écarterais pas,
quand il était trop tard à ce stade pour rebrousser chemin.
Je devais gagner la ville de Madeloc au plus vite qui était encore à trois jours de marche.
Et c'est dans le bois tant redouté que mon voyage connut quelques complications.
Je regardais Maxime. Puis les deux adultes qui se trouvaient avec nous.
" Comment ça ? Qu'est-ce que vous voulez dire ?... "
La psychologue scolaire fit mine de reconnaître ce par quoi j'étais en train de passer.
Comme si ma réaction, prévisible, était prévue dans le protocole fait pour être capable
d'anticiper et de contrer la révolte naturelle que pouvait provoquer un diagnostic aussi dur,
catégorique et péremptoire, qu'il fallait commencer par calmer avant d'aller plus loin.
" Vous voulez sortir Maxime de l'école ? Qu'est-ce que vous voulez en faire ?
- Cet enfant est différent... commença l'institutrice sincèrement désolée.
- Différent ? Comment ça différent ? Tout le monde est différent madame.
Et votre job, précisément, est de tenir toutes ces différences dans une même classe.
- L'autisme est un handicap, monsieur, nous ne sommes pas formés pour gérer ça.
- ... ça ?... ça est encore un être humain madame, et je ne vous laisserai pas faire,
je ne vous laisserai pas faire de mon fils un animal, ni même un handicapé...
- Restez calme, nous essayons de trouver une solution pour Maxime...
- C'est une école publique, l'école de la République et de l'égalité des chances.
La solution pour Maxime est qu'il soit scolarisé comme les autres, avec ses camarades...
- Il faut le protéger, suggéra la psychologue. Il peut trouver un environnement plus adapté.
- Dans un centre, avec ses semblables, pour ne pas contaminer le reste du monde ?
Ou peut-être devrais-je le garder à la maison ? Pour ne freiner personne, n'est-ce pas ?
Mon fils n'est pas malade. Il a des troubles du comportement. Comme nous tous.
Est-ce que je préconise votre internement parce que vous êtes alcoolique ? Ou frigide ?
Qui êtes-vous pour juger ? N'avez-vous pas vous-mêmes des névroses et des manies ?
Des comportements compulsifs à peine avouables et qui ne sont pas mon problème ?
Ce gosse a besoin d'être avec les autres, ça prendra le temps que ça prendra,
mais il apprendra à gérer ses émotions au contact du monde et de la communauté !
Sortez-le de la société et vous le condamnez mesdames, vous le condamnez !!! "
La bête se tenait devant moi, prête à me dévorer.
Et je me concentrais sur son regard, fasciné par quelque chose qui semblait être humain.
C'était donc ce monstre que craignait la population, dont on disait qu'il dévorait les enfants.
Certes, son aspect était parfaitement repoussant, mais je fus étrangement ému,
sans me laisser intimider par tout ce qu'il y avait de dingue dans sa morphologie chaotique,
touché par ce que je pouvais percevoir de désespéré derrière une colère effroyable.
Cette rage aveugle et animale fut déstabilisée un instant par ma réaction inattendue.
Quand j'étais supposé hurler, partir en courant ou me jeter à genoux pour demander grâce.
Et j'ai surpris cette seconde d'hésitation à mon absence manifeste d'épouvante.
Mais la bête rugit à nouveau en me montrant tous les crocs horribles de sa gueule béante,
pour se faire menaçante et s'assurer qu'elle n'avait pas perdu son pouvoir en faisant un pas
qui ne me fit pas reculer, quand je n'eus même pas l'idée ou le réflexe de brandir la torche,
comme instinct de protection, complètement absorbé par ce qui clochait dans cet être.
En fait, il n'était pas si atroce, n'avait rien de surnaturel ni de paranormal, avait un corps,
fait de chair et de sang, des membres, une tête, avec un visage, des yeux et une bouche,
et je compris bientôt que c'était sa seule fureur qui parvenait à le défigurer de la sorte.
Une haine terrible brûlait cette créature de l'intérieur, quand elle n'y avait pas sa place,
qu'on l'y avait injectée, puisque la bête n'était faite pour autant de démence et de cruauté.
Je me suis mis à pleurer sans y prendre garde, et le prétendu monstre fit un pas en arrière,
en comprenant, effaré, que je ne pleurais pas sur mon sort mais sur le sien,
que ce n'était pas sous l'effet de la panique à me savoir condamné et prêt à mourir,
mais sous celui d'un sentiment qu'il n'avait jamais inspiré auparavant.
La compassion.
Août 2013 à Perpignan
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