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La bête

Publié le

Des labours gras et fumants se dégageait une épaisse nappe de brumes,
qui couvrait une campagne monotone, comme faisant monter la nuit du sol-même,
et la route s'y frayait un chemin, qui traversait un bois dense aux arbres secs et sinistres
où personne ne s'aventurait jamais de son gré après le coucher du soleil.
Le crépuscule était bref et, au jour fuyant, les villageois s'étaient tous enfermés chez eux.
Personne n'accepta de m'ouvrir quand je me suis retrouvé seul à l'extérieur de tout
et seule une vieille folle édentée, sans me faire entrer dans sa hutte boueuse,
me porta un brin d'intérêt et de secours en me collant une torche dont j'aurais bien besoin
puisque ce serait une nuit sans lune, et que le feu, pour peu que je l'entretienne,
me tiendrait à l'abri, au moins des loups et autres bêtes sauvages qui rôdent aux alentours.
L'ambiance de mort qui régnait dans la plaine ne pouvait être pire que celle faite de la peur
qui venait engluer ces habitations modestes et leurs âmes aussi soumises que superstitieuses.
Je laissais donc les paysans à leurs fantasmes et à leur terreur grotesque, flambeau en main,
bien décidé à avancer dans mon périple sur la seule route possible, dont je ne m'écarterais pas,
quand il était trop tard à ce stade pour rebrousser chemin.
Je devais gagner la ville de Madeloc au plus vite qui était encore à trois jours de marche.
Et c'est dans le bois tant redouté que mon voyage connut quelques complications.

Je regardais Maxime. Puis les deux adultes qui se trouvaient avec nous.
" Comment ça ? Qu'est-ce que vous voulez dire ?... "
La psychologue scolaire fit mine de reconnaître ce par quoi j'étais en train de passer.
Comme si ma réaction, prévisible, était prévue dans le protocole fait pour être capable
d'anticiper et de contrer la révolte naturelle que pouvait provoquer un diagnostic aussi dur,

catégorique et péremptoire, qu'il fallait commencer par calmer avant d'aller plus loin.
" Vous voulez sortir Maxime de l'école ? Qu'est-ce que vous voulez en faire ?
- Cet enfant est différent... commença l'institutrice sincèrement désolée.
- Différent ? Comment ça différent ? Tout le monde est différent madame.
Et votre job, précisément, est de tenir toutes ces différences dans une même classe.
- L'autisme est un handicap, monsieur, nous ne sommes pas formés pour gérer ça.
- ... ça ?... ça est encore un être humain madame, et je ne vous laisserai pas faire,
je ne vous laisserai pas faire de mon fils un animal, ni même un handicapé...
- Restez calme, nous essayons de trouver une solution pour Maxime...
- C'est une école publique, l'école de la République et de l'égalité des chances.
La solution pour Maxime est qu'il soit scolarisé comme les autres, avec ses camarades...
- Il faut le protéger, suggéra la psychologue. Il peut trouver un environnement plus adapté.
- Dans un centre, avec ses semblables, pour ne pas contaminer le reste du monde ?
Ou peut-être devrais-je le garder à la maison ? Pour ne freiner personne, n'est-ce pas ?
Mon fils n'est pas malade. Il a des troubles du comportement. Comme nous tous.
Est-ce que je préconise votre internement parce que vous êtes alcoolique ? Ou frigide ?
Qui êtes-vous pour juger ? N'avez-vous pas vous-mêmes des névroses et des manies ?
Des comportements compulsifs à peine avouables et qui ne sont pas mon problème ?
Ce gosse a besoin d'être avec les autres, ça prendra le temps que ça prendra,
mais il apprendra à gérer ses émotions au contact du monde et de la communauté !
Sortez-le de la société et vous le condamnez mesdames, vous le condamnez !!! "

La bête se tenait devant moi, prête à me dévorer.
Et je me concentrais sur son regard, fasciné par quelque chose qui semblait être humain.
C'était donc ce monstre que craignait la population, dont on disait qu'il dévorait les enfants.
Certes, son aspect était parfaitement repoussant, mais je fus étrangement ému,
sans me laisser intimider par tout ce qu'il y avait de dingue dans sa morphologie chaotique,

touché par ce que je pouvais percevoir de désespéré derrière une colère effroyable.
Cette rage aveugle et animale fut déstabilisée un instant par ma réaction inattendue.
Quand j'étais supposé hurler, partir en courant ou me jeter à genoux pour demander grâce.
Et j'ai surpris cette seconde d'hésitation à mon absence manifeste d'épouvante.
Mais la bête rugit à nouveau en me montrant tous les crocs horribles de sa gueule béante,
pour se faire menaçante et s'assurer qu'elle n'avait pas perdu son pouvoir en faisant un pas
qui ne me fit pas reculer, quand je n'eus même pas l'idée ou le réflexe de brandir la torche,
comme instinct de protection, complètement absorbé par ce qui clochait dans cet être.
En fait, il n'était pas si atroce, n'avait rien de surnaturel ni de paranormal, avait un corps,
fait de chair et de sang, des membres, une tête, avec un visage, des yeux et une bouche,
et je compris bientôt que c'était sa seule fureur qui parvenait à le défigurer de la sorte.
Une haine terrible brûlait cette créature de l'intérieur, quand elle n'y avait pas sa place,
qu'on l'y avait injectée, puisque la bête n'était faite pour autant de démence et de cruauté.
Je me suis mis à pleurer sans y prendre garde, et le prétendu monstre fit un pas en arrière,
en comprenant, effaré, que je ne pleurais pas sur mon sort mais sur le sien,
que ce n'était pas sous l'effet de la panique à me savoir condamné et prêt à mourir,
mais sous celui d'un sentiment qu'il n'avait jamais inspiré auparavant.
La compassion.

 

Philippe LATGER
Août 2013 à Perpignan

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Au coucher

Publié le

Je te veux,
tes cils entre mes cils,
tes doigts entre mes doigts,
tes cuisses entre mes cuisses,
tes lèvres entre les miennes,
nez à nez, peau contre peau,
je pourrai m'endormir.

 

Philippe LATGER
Août 2013 à Perpignan

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Coup de force

Publié le

C'est peut-être toi, peut-être pas, qui me redonne des couleurs,
le goût, le toucher, les odeurs, du monde entier qui me reprend.
Je me relève, avec mes bleus, le sang et ma lumière orange,
tout ce bonheur qui nous dérange, et la confiance qui s'apprend.
Je ne refuse pas d'être envahi par ce délire d'être amoureux ou d'être deux,
je le reçois comme une force, entre la résine et l'écorce, dans mes fibres et mon testament.
Tu es l'étoile inaccessible qui est venue balayer la lune, renverser les constellations,
foutre le souk dans le zénith et faire la révolution. Tu es le Big Bang de l'univers.
Celui que j'aime mieux que l'ancien et que je découvre avec toi.
Je suis vivant, serein, et beau, dans tes sourires et tes regards, à rire de Dieu et du hasard,
du temps qui ne me prend plus rien, si ce n'est cette petite seconde
où je vois les secrets du monde, au plaisir de devenir toi.
C'est peut-être toi, et ton visage, qui me font savoir que, vainqueur,
je peux rêver, ouvrir mon cœur, poser les armes et t'embrasser.
La vie est longue quand on débute, quand on survit ou quand on naît,
à celle que je reconnais, et qui s'installe dans la mienne.
Rien ne sera plus comme avant, j'ai pris cent ans en quelques lunes,
en rajeunissant sur les dunes, quand je suis sage, adolescent,
plus adulte qu'auparavant, pourtant plus fougueux que jamais.
Tu m'inspires le mieux de ce qui est possible de croire, d'imaginer, quand la victoire,
c'est de ne pas être déçu par ce que tu n'as pas promis mais que j'ai quand même reçu.
Je veux donner ce qui déborde de la coupe à la quarantaine, mi-moussaillon, mi-capitaine,
de ce qui bout dans ma poitrine, m'attache sans qu'il n'y ait de cordes,
me tient captif dans ton regard.

C'est peut-être toi, peut-être pas, mais la vie m'enlève à l'hiver
qui s'était fait en plein été, et je pourrais pleurer de rage d'avoir risqué de tout gâcher.
Je ne saurais plus perdre la seule moitié de mon âme, celle de mon corps,
ma seule came, l'air qu'il me faut pour respirer, vieillir et aimer m'en aller.
L'intensité, ce sont tes yeux, qui cherchent à comprendre les miens,
qui s'y retrouvent, s'y sentent bien, qui ne peuvent plus les lâcher.
C'est ta main sur la mienne qui prient ensemble l'éternité, à la confiance méritée,
de deux enfances qui s'entraident, entre deux gosses qui s'adorent,
et qui se sentent heureux ensemble, plus seuls, et en sécurité.
Cet amour devenu immense, plus grand que nous et que la terre,
force nos démons à se taire, à se faire humbles et tout petits, émerveillés par la beauté
d'autant de grâce, de pureté, de puissance et de conviction, de désir et d'admiration,
là où tant d'autres ont échoué.
Je n'y avais jamais cru, mais tu es là pour me détromper,
quand tu as pris mon cœur détrempé, le réchauffant contre le tien,
il peut exister un seul être, le seul qui compte, qu'on attendait, à qui jurer fidélité,
avec qui l'on veut avancer, le seul grand amour d'une vie.
Si ça ne va nulle part, ça me va d'y aller ensemble, si c'est l'endroit qui nous ressemble,
le paradis à inventer, où rien n'est impossible, aucune figure imposée,

sans pressions et sans ordonnances, sans contraintes et sans mains forcées.
C'est peut-être toi, peut-être pas, mais j'ai bien cet appétit d'ogre,
cette envie de tout dévorer, du temps qu'il reste devant moi.
Au pire comme au meilleur, tout sera bon s'il vient de toi, si c'est pour le vivre avec toi,
quand le temps a permis d'apprendre sur l'un et l'autre, pareillement,
que l'on peut même s'engueuler en étant sûrs de notre histoire, de nos cœurs et nos sentiments.
On peut s'offrir le luxe des tests et des crises d'angoisse, et même de la mauvaise foi,
quand au-delà de l'indulgence, on partage les mêmes combats, en quête d'une même vérité,
les mêmes peurs, les mêmes choix.

Le temps a passé pour nous dire
que nous ne nous sommes pas trompés.
Cette intuition qui fut la nôtre nous venait d'une fatalité que le destin peut nous envier.
Puisqu'on était fait l'un pour l'autre. Que nous devions nous rencontrer.
Puisqu'on était fait l'un pour l'autre. Et que nous nous sommes trouvés.

On peut avancer sur nos routes, elles se suivront à travers champs.
Tu peux foncer, avoir des doutes, je serai là au bon moment.
Quand personne ne saura me plaire comme tu me plais à cet instant
où tu es libre d'être sincère et d'être toi absolument.
J'ai dû chasser quelques nuages. Me suis battu pour mon ciel bleu.
J'ai de la force et je m'engage à ne rien cacher à tes yeux
de mes névroses et mes faiblesses, des mauvais génies insidieux,
que j'ai traînés dans mes bagages et que je gère de mieux en mieux.
Quand c'est pour être bien ensemble que je veux devenir meilleur,
que le pire de mon passé tremble, à me voir exulter ailleurs,
dépasser des peurs souterraines, vaincre les cancers du silence,
quand être heureux vaut bien la peine d'affronter toutes nos violences.
Je les combattrai de mes poings, les arracherai à ma substance,
quand j'ai eu raison de l'alcool et de ma peur d'être amoureux,
que tu m'as aidé à sauver tous les espoirs de mon enfance,
à faire régner la bonté, la beauté et l'intelligence,
ce que les dieux nous ont donné et nous protège tous les deux.
Je peux être encore fragile. Mon amour pour toi ne l'est pas.
C'est à l'éprouver que j'arrive à faire des choses insoupçonnées.
Que je me découvre tant de forces dont je n'avais même pas conscience.
Quand je vénère la confiance comme seul passeport pour aimer,
sans lequel on ne peut vieillir ni accepter de tout quitter.

C'est peut-être toi, peut-être pas, mais je sens la vie m'investir,
gronder et grandir dans mes bras, sans me sentir dépossédé.
Je me sens monter avec elle, aux sommets où je veux t'aimer,
au-dessus de nos citadelles et des murs qui nous séparaient.
Je serai dans ce lieu possible où tu viendras à volonté,

où nous deviendrons invincibles et n'aurons rien à regretter.
Le lieu où tu n'as rien à craindre. Où nous pourrons nous reposer.
Et je suis prêt à tout étreindre, à avoir mieux à proposer,
à mieux comprendre ou à m'éteindre si je devais t'indisposer.
J'ai toujours marché à ton rythme, sans avoir à freiner le mien,
quand le bonheur est impossible à qui ne prendrait pas son temps.
Trois ans à embrasser ta bouche, à te respirer dans le cou,
à nous caresser sous la douche ou l'ombre de mes garde-fous,
dans la lumière d'une insouciance que rien ne doit nous enlever,
où nos confiances se fiancent, s'épousent d'en avoir rêvé,
où toute ma peau se régénère comme aux morsures de juillet.
C'est peut-être toi, peut-être pas, lorsque c'est ma certitude,
l'amour ne peut être que toi, et je le veux bien chevillé,
pour ce qu'il me reste de vie.
Je veux croire en l'éternité.

 

Philippe LATGER
Juillet 2013 à Perpignan

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Coûte que coûte

Publié le

Comme le danseur doit torturer son corps pour arriver à quelque chose,
l'auteur doit torturer son esprit pour en sortir sa matière.
Me masturber le cerveau, bien sûr, c'est encore mon métier.
Et si c'est une nature, j'en fais mon travail comme ma thérapie.
Je ne suis pas danseur, et je ne malmène pas les mêmes muscles en offrande au public.
Ce que je donne à voir, ce sont les lumières comme les noirceurs de mon âme.
Quand je suis un humain et que je me suis trouvé incapable d'être seulement solaire.
Je dois explorer toutes les hypothèses et toutes les options. Celle du suicide incluse.
Quand je ne m'interdis pas de l'étudier aussi froidement que possible.
Je dois peser le pour et le contre, rationnellement, comme laisser monter l'irrationnel,
contre lequel je ne suis pas armé pour lutter, puisqu'il est la folie qui brise l'ordinaire.
Et aux ténèbres qui m'entourent, je veux trouver la force d'en traquer les onces de beauté.
Quand il y a du panache au malheur quand il est assumé. Qu'on en trouve la maîtrise.
Et le fait de l'écrire est déjà ma victoire. Le signe que je reviens ou reprends le dessus.
Avec la détermination de m'en délivrer, de traverser l'abîme plutôt que d'y sombrer.
Je ne sais pas si c'est de la masturbation. Quand il s'agit dès lors de me sauver la vie.
Quand à force d'isolement, pris à mon propre piège, c'est vraiment seul qu'il me faut,
désespérément seul, trouver les ressources de croire un peu en moi et en mon avenir.
Ceux qui me lisent ici, dont tu fais partie peut-être, quand je n'écrivais que pour toi,
ne savent pas combien je leur dois, ou combien ils m'obligent, à vivre comme un homme,
à me tenir debout et à ne rien lâcher, à continuer ma route, à ne pas renoncer.
Comme c'est présomptueux, comme il est suffisant de penser qu'il faut être quelqu'un,
qu'il y a des choses à dire, qu'il me reste à écrire, sur tout ce que je suis
ou tout ce que nous sommes.

La nuit n'en finissait pas, à ce moment étrange où elle venait me mordre.
Ce chien fidèle qui était mon ami. Voilà qu'il s'était retourné contre moi.
Voyant autre chose que moi, comme s'il ne me reconnaissait plus.
Et ses crocs menaçants étaient une double peine. Quand ils étaient les miens.
Me menaçant moi-même de me déchiqueter et me laisser pour mort.
Il fallait m'accrocher, à toi, à ce que j'aime, pour ne pas me perdre tout à fait,
essayer d'y voir clair, ce qu'il reste de solide pour me sortir de là.
Faire entendre raison au molosse, l'amadouer, l'approcher, parvenir à le caresser à nouveau,
le convaincre que je ne suis pas un ennemi, mais son ami fidèle sur qui il peut compter.
Il n'y a pas pires luttes que celles qu'on livre contre soi-même.
Quand il n'y a pas pires adversaires, plus cruels tortionnaires, que le diable, c'est nous.
J'écris et déjà, c'est une prise pour me hisser hors du trou dans lequel je suis tombé.
Au fond duquel je ne voyais plus la lumière. Et déjà, je respire, et sais me repérer.
J'en sortirai tout seul, puisque c'est seul que je m'y suis fourré. A bout de bras.
Inutile de tendre une main que je peux encore mordre, quand la bête apeurée
a de drôles de réflexes, je dois calmer le jeu par mes propres moyens.
Ecrire est une façon de me tirer d'affaire, quand il restera devant
cette urgence nécessaire de retrouver en moi, quoi qu'il arrive, farouchement,
le besoin vital de m'imposer, coûte que coûte,
une bonne raison de vivre.

 

Philippe LATGER
Juillet 2013 à Perpignan

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Terre cuite et cacao

Publié le

Les mains ont sorti l'oignon de son enveloppe craquante et brune comme du papier.
Cette fine pellicule translucide facile à émietter. Mise de côté. Lorsqu'il y a autre chose à faire.
La lame du couteau est prête à trancher le bulbe immaculé sur une épaisse planche de bois.
La simple manipulation, déjà, libère une odeur délicieuse qui ouvre mon appétit.
Lorsque le nez me pique comme si j'en avais croqué, quand ma mère découpe les lamelles
d'apparence juteuses, qu'elle répartira sur le plat de tomates cueillies dans le jardin.
Ces dernières, j'aimais les choisir et les manger directement sur les pieds de notre potager.
C'est mon père qui n'en était pas friand, et pour lui que maman les faisaient disparaître
sous une montagne d'oignon et de persil, quand elles n'étaient pas bourrées de farce.
J'aimais déjà les olives noires. La feta. Et les cœurs de palmiers. La Méditerranée.
Comme me noircir les doigts et le tour de la bouche, à ramasser autour des pins
les pignes ouvertes, tombées du ciel, pour en extirper les pignons dont j'étais dingue.
Le corps cuit par le soleil, il y avait aux heures de la sieste de longues parties de chasse où,
armé d'une petite masse récupérée dans la bâtisse du garage, j'allais dénicher la gourmandise.
Les pommes de pins pouvaient être lâchées à tout instant sans crier gare.
Mais elles annonçaient en s'éclatant sur le sol un nouvel arrivage qui ne pouvait m'échapper.
Un trésor que l'on ne me disputait pas, quand les cousins de mon âge préféraient les bonbons.
Je leur laissais volontiers les sucreries, et cassais à l'aide de la masse les petites coques noires
sur les larges dalles brunes des plages de la piscine, quand la manipulation des pignes
dont j'adorais autant le design que la texture me barbouillait souvent les doigts de résine.
La poudre douce et brune comme du cacao enveloppant les petites coquilles finissaient
de me salir les mains, pas assez pour contrarier mon plaisir, d'une sensualité extrême,
quand je satisfaisais à la fois l'odorat, le toucher, et le goût pour finir.
Je pouvais m'aventurer de l'autre côté du parc, la partie où la végétation était plus dense,
côté rue, où nous n'allions jamais, dans cette zone qui protégeait la maison de l'extérieur.
C'était le coin le plus extraordinaire, pour la raison précise que nous n'y vivions pas.
Qu'il était délaissé et que je me l'appropriais tout seul en imaginant mille choses terribles.
Même moi qui étais petit, du haut de mes neuf ans, devais soulever les branches de palmiers,
pour accéder au pied de l'eucalyptus gigantesque qui dominait l'ensemble de la pinède.
Juillet battait son plein. Et je n'avais pas de peines de cœur. C'était le paradis.
Quand je n'avais pas idée de toutes les frustrations que les adultes se plaisent à souffrir.
Qu'il me suffisait d'être au monde pour en savoir la chance.

Le potager, c'était à la maison de Bompas. La chasse aux pignons, à celle de Castelldefels.
Où j'avais développé cette aptitude étrange à m'ennuyer davantage en faisant quelque chose
qu'en ne faisant strictement rien, à cette époque où je pouvais me contenter d'être vivant,
où je trouvais le temps plus long à l'école qu'en vacances, quand elles duraient trois mois,
et préférais jouer seul quand les autres m'imposaient des limites dont je ne voulais pas.
L'heure de la sieste, c'était mon heure à moi. Le moment où je pouvais régner sans entraves.
Elle était à l'enfant ce que la nuit est à l'homme d'aujourd'hui.
Lorsqu'un terrain de jeu est moins un lieu concret que le temps qu'on y passe.
Quand j'ai toujours su transformer le réel en ce que je voulais. Mon seul pouvoir magique.
Un pouvoir que je lutte pour garder intact puisqu'il s'abîme en devenant adulte.
Et dont j'ai toujours besoin quand je ne sais plus vers qui me tourner.
Je bois une gorgée de Cacaolat, et me voici aux petits-déjeuners de la cuisine d'été.
Trente ans plus tard. Retrouvant toutes les sensations précises qui m'ont été données.
L'odeur du vernis des stores dans les chambres. L'odeur de la maison.
Celle, minérale, du carrelage frais qui couvrait le sol jusque dans les escaliers.
Celle du savon sur la peau de ma grand-mère qui hantait les lieux.
L'odeur chaude de la végétation mêlée à celle du sable. Décuplées par le beau temps.
Fixe. Invariable. Jour après jour. Et cette ivresse que je ne savais pas définir.
Qui était celle de la liberté sans limites. Absolue.
Et celle du bonheur. A éprouver le monde et toutes ses voluptés.
La lumière de la côte catalane m'éblouit encore. Il suffit que j'y pense.
L'aveuglement de chaleur et de soleil et de cigales, le bien-être du corps qui respire,
qui s'ébroue dans l'air comme dans l'eau, dans la mer, la piscine et la fraîcheur du soir.
Débarrassé des habits, des chaussures, des cartables, des blousons, de l'école.
Je croque un morceau d'oignon que je pique dans le plat. Je sens le sang qui circule.
Quelque chose qui coule sur ma langue. Qui réveille mes gencives et ma bouche.
Qui dégage mon nez. Qui sait me donner faim. L'envie de goûter d'autres choses.
Montrant mes dents de carnassier. D'enfant sauvage. Prêt à tout dévorer.
Ce gosse dont je me souviens. Et que je ne veux pas perdre.
Plus doué que moi pour le bonheur. Qui a tant à m'apprendre.
Quand mon sourire a du mal à égaler le sien.

 

Philippe LATGER
Juillet 2013 à Perpignan

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Les grillons

Publié le

Ils rendent la nuit paisible.
J'ai pris en pleine poire leur clameur à la marche du crépuscule,
au milieu des vignes du Riberal, alors que le soleil embrasait le ciel au dos du Canigou.
Les Pyrénées finissantes sur ce sommet dilué dans le bleu assombri de la fuite du jour.
Je sens que la terre tourne, sous mes pas, quand j'avance vers l'Ouest en sortant du village.
La flambée du couchant qui dessine le relief comme les skylines des villes américaines.
Je reconnais Força-Réal, en ombres chinoises, quand scintille au-dessus une faible lumière.
L'étoile du Berger. Dominant le ballet des chauves-souris qui s'agitent sur le chemin.
La région est splendide. Elle est belle à tomber. Et l'été en libère toutes les armes.
Les Albères ont disparu dans la teinte de cendres de la nuit qui progresse.
L'obscurité se répand et ce qu'on ne voit plus cède la place à ce que l'on entend.
Des oiseaux de proie. La chouette qui se manifeste près d'un pin majestueux.
Et la clameur. Cette clameur. Celle des grillons qui prend soin de mon âme.
En bas, Perpignan, invisible, signale sa présence par un halo de lumière,
qui vient éclore du côté de la mer, alors que je redescends à la voiture.
Je redescends vers la plaine et l'agglomération. Le vivier d'êtres humains.
Livrés à leurs activités. Alors que je rêve au bonheur que je tiens.
L'étoile du Berger ne tardera pas à se noyer parmi mille autres étoiles
que je n'ai jamais eu le courage de compter, et je vais traverser la frontière
entre mon monde à moi, et celui que je partage avec vous au brasier de la ville.
Tzar me devance fièrement. Un berger lui aussi. Ravi. La gueule ouverte.
Et je peux rentrer dans le four d'un quartier où j'ai l'appartement.
Retour à Perpignan. A la rue de l'Horloge. Où j'ouvre mes fenêtres.
Je souris à la rue. Les grillons m'ont suivi.

C'est plus lent et plus doux que les cigales. Moins agressif.
Et les choses sont bien faites. Quand c'est une berceuse à la fraîcheur de la nuit.
Des cigales en veilleuse. Un ton en dessous. Idéal pour trouver la paix et le sommeil.
Le hamac sous un arbre. Loin de la maison. Autre part. Autour de la piscine.
Où je m'éloigne pour fuir des conversations ennuyeuses ou la télévision.
Il y a des moments où la société me fatigue. M'empêche de rêver.
La nuit de juillet. Ses étoiles. Ses grillons. Le spleen de ma solitude.
Voilà qui me permet de te rejoindre et de te voir sourire. Et j'ai mes cils qui coulent.
Et j'ai les yeux qui brûlent. Avec tout le bien et le mal que ça me fait ensemble.
Tout est calme. Même mon corps. Mon cœur doit suivre la tendance. Se laisser aller.
Je suis dans mon studio et les fenêtres ouvertes, j'écoute la nuit caresser mes cheveux.
La ville s'est tue pour me laisser entendre. Il n'y a que les grillons. Et il n'y a que tes yeux.
A tant de plaisirs sensoriels et physiques, je m'étonne de ne pas te trouver.
Je savais qu'il manquait quelque chose pour que ce soit parfait.
Tu ne dis pas un mot. Tu regardes en silence. Mes yeux. Faits pour te regarder.
Le sifflet régulier des grillons, sensuel, alangui, m'inspire le repos et m'apporte la paix.
La nuit est une amie qui veut que je respire. Et je peux lâcher prise.
Quand je sens ton cœur battre et le mien ronronner.
Il n'y a plus de torpeurs ni d'insomnies à craindre.
Et le diable, amoureux, peut se tenir tranquille.

 

Philippe LATGER
Juillet 2013 à Perpignan

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Les aiguillages

Publié le

Parle-moi. Mais putain parle-moi...
A qui pourrais-tu parler si tu ne me parles pas à moi ?
Est-ce que je ne suis pas là pour ça ? A quoi servirais-je autrement ?
Moi qui reçois les confidences téléphoniques ou électroniques de mille âmes blessées,
ne pourrais-je pas recevoir les tiennes qui sont les plus chères de toutes ?
Je ne suis pas le sage de la montagne ni le conseiller du prince, n'ai pas d'idées sur tout,
n'ai pas de solutions prévues d'avance quand parler en est une ou leur commencement.
Je porte des secrets terribles comme des futilités comiques qu'on déverse à l'oreille
du garçon disponible que je suis pour les gens qui m'importent et que je veux aider.
J'ai ce qu'il faut d'épaules pour entendre le pire, encaisser le trop-plein de tensions,
toutes les choses graves et les choses anodines, tout ce qui s'accumule et qu'on garde pour soi.
J'embrasse ton corps raidi qui m'a tourné le dos. Je t'embrasse avec tous tes silences.
Parle-moi mon amour. Qu'est-ce qui ne va pas ? Ouvre-toi. Quand tu n'as rien à craindre.
Tes mains jointes sur ton nez. Les yeux fermés. Tu cherches ta respiration et à ne pas craquer.
Je t'ai sauté à la gorge sans doute et je saute à ta bouche. Tu sais que je suis moi. Qui je suis.
Que je voudrais pouvoir t'aider. Viens t'asseoir. T'allonger. Regarder le plafond avec moi.
Sors les choses de toi un instant. Pose-les à côté. Dis-moi que je te fais chier.
Tu me prouves à nouveau que tu me fais confiance. Tu me livres ton corps.
Tu me livres ta bouche. Dont sortira enfin ce qui te préoccupe.
Je prendrais tant de force à t'en avoir donné.

La chaleur enveloppe mon torse nu dans le faux courant d'air du bureau dans mon arbre.
J'ai ouvert côté cour. J'ai ouvert côté rue. Mais il fait chaud partout est ma peau devient moite.
L'année passée déjà, j'ai eu le sentiment qu'il me fallait partir. J'ai voulu te quitter.
Tu m'as rattrapé au vol. Dieu sait si tu as bien fait. J'en étais bien conscient.
Quand j'aurais été le plus malheureux des hommes.
C'était un mauvais calcul. Vouloir partir pour te quitter. Par dépit amoureux.
Partir la rage au ventre avec l'odieux poison de devoir t'oublier.
Un an plus tard, le fil devenu corde est un lien plus solide, et des choses se précisent.
Si je pars, ce ne sera pas sans toi. Je partirais pour nous. Non plus pour te quitter.
Aux ailes que tu me donnes, ce sera avec toi, peu importe la distance.
Je suis si fatigué de dévorer mon temps à la petite semaine.
Qu'avec ce que tu ouvres, d'un seul toute la vie, je peux envisager une autre façon de vivre.
Tu m'avais dit déjà que ces deux ans ensemble ne pouvaient pas avoir été pour rien,
à ce que nous avions construit, me révélant que pour toi, il y avait construction.
Un an plus tard, malgré les dérapages et les désagréments, tant de nouveaux obstacles,
nous continuons chacun de notre côté à faire tout notre possible pour que ça continue.
Nous avons chacun nos bras de fer à mener, qui ne sont pas les mêmes,
pour satisfaire le besoin d'être ensemble, quelle qu'en soit la manière.
Rester, je m'en rends compte, est une façon d'entretenir la situation bloquée.
Au prétexte de ne rien compromettre, j'encourage un statu quo qui n'est plus nécessaire.
Des choses changent dans ta vie, et tu bouges des pierres qui étaient des montagnes.
Et je sens possible d'accompagner le mouvement en tournant une page.
Puisqu'il est clair pour moi que tu es sur la suivante, et dans mon livre entier.

Ce qui est vrai pour deux années l'est d'autant plus pour trois.
Ce temps passé ici n'est pas passé pour rien.
Quand le temps seul pouvait révéler l'étendue de ce qui nous arrive.
Aux doutes que nous avons, il y a eu 36 lunes, assez pour rassurer,
pour nous faire comprendre que ce n'est pas du vent ni même un jeu de dupes.
Une escroquerie d'un côté ou de l'autre, aurait été mise à jour il y a déjà longtemps.
Des choses que je pensais impensables se sont réalisées. Je me suis étonné.
Et j'ai assez dit par où j'étais passé pour que l'on prenne la part de ce qui a changé.
De ton côté aussi, tu parviens à des choses dont tu ne te croyais pas capable.
Tu sors de ta coquille, ici ou là, et ce n'est pas seulement au lieu de notre chambre.
Et je suis si heureux, tu ne le dois qu'à toi, du chemin que tu traces pour accomplir ta vie.
Il n'y a que nous pour faire ce qu'il faut. Nous ne devons rien à l'autre.
Mais nous sommes témoins de ce que nous avons affronté, surmonté, dépassé,
pour tenir fermement deux choses opposées qui nous semblent vitales.
Réussir nos vies propres comme ne pas nous perdre.
Avancer sur nos rails sans nous lâcher la main.
Il est trop tôt sans doute pour dire l'aiguillage que sera cet été.
Mais je suis sûr de moi et quelle que soit la voie, aussi loin qu'elle me porte,
ce ne sera plus pour fuir et me crever le cœur, quand je sais ton amour,
aussi pur que le mien, que je ne trahis pas et ne lâcherai pas.
Puisqu'il n'y a pas d'amour heureux pour ceux qui l'abandonnent.
Qu'on ne se débarrasse que de ce qui ne sert plus à rien.
Lorsque les cœurs sûrs d'eux n'ont plus de temps à perdre.

 

Philippe LATGER
Juillet 2013 à Perpignan

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Changement d'échelle

Publié le

Le taxi qui freine devant l'aéroport.
Je règle la course, on m'ouvre le coffre pour que je récupère mes valises.
Je vérifie que j'ai bien mon billet. J'entre dans le terminal.
Il y a du monde partout. J'ai l'impression d'être important.

Au pas déterminé du gars qui a l'habitude de voyager.
L'enregistrement des bagages. Le hall d'embarquement.
Il y a aussi une chorégraphie précise à exécuter pour être crédible.
De messages à vérifier. Puisqu'on est sollicité et qu'il y a tant à faire.
Quand c'est d'abord une façon de s'isoler et qu'on nous fiche la paix.
Prêt pour un long tunnel dont on ne sortira qu'à la destination.
Ce n'est pas si loin. Je me rappelle de tout. La procédure de sécurité.
Les odeurs en cabine, des passagers, des toilettes, de la bouffe.
Le sourire du personnel. Les écrans pour tromper l'ennui.
Le tintement qui indique qu'il faut redresser la tablette, son siège et boucler sa ceinture.
Amorti par les oreilles bouchées en altitude et par la somnolence des longs courriers.
Je revois tout comme si c'était hier. Orly. Roissy. Frankfurt. Houston. Singapour. Detroit.
Les tapis roulants à perte de vue pour passer d'un terminal à l'autre pour la correspondance.
Ce fut ma vie pendant dix ans. Démarches à l'immigration. Taxi ou shuttle pour l'hôtel.
Sans parvenir à m'en lasser. J'aimais tellement n'être de nulle part, être entre deux.
C'est mon côté centriste je suppose. Ce plaisir d'être entre deux mondes.
Je sais exactement ce qu'il arriverait si je montais dans cet avion-là.
Dans quel ordre. Pratiquement. A la minute près. Quand tous les voyages sont les mêmes.
Il y aurait juste, sur l'écran, à l'extrémité de la trajectoire en pointillé parcourue avec peine
par le petit avion nous représentant, la ville de Johannesburg, peut-être,

à la place de Prague, Montréal, Hong Kong ou Mexico. Ok.
Je me rappelle que, bien sûr, on a beau faire les malins, on a toujours le trac.
Un trac délicieux. Pas la peur de l'avion que je n'ai jamais eue. Ni l'angoisse du crash.
Quand j'ai toujours au contraire adoré les décollages et les atterrissages.

Comme l'émotion que je surjouais un peu à quitter ou rejoindre quelque chose.
Non, justement. C'était davantage sur ce terrain que le trac était entretenu.
Sur ce que j'allais faire dans cette ville et avec qui. Les possibles à rêver.
Quand il y avait des heures de vol pour imaginer ce qui allait bien pouvoir m'y attendre.

Johannesburg maintenant. Imaginons. L'avion amorce la descente. J'y arrive.
Une bourgade de quoi... 4 millions d'habitants ?... Soit. Eh bien quoi ?...
C'est parfait. Je serai dans mon élément. D'autant que je reconnaîtrai tout d'avance.
Quand seule la végétation peut-être parviendra à me surprendre. Et encore.
L'aéroport, les deux fois 4 voies d'autoroutes, les échangeurs, direction centre-ville.
Ce pourrait être Toronto, Miami, San Francisco. Voilà. Un détail peut-être m'amusera.
On roule à gauche. Comme à Londres ou à Sydney. Voyez-vous ça.
Bien sûr, je vais peut-être voir des animaux sauvages, des paysages fantastiques.
Et puis, culturellement, historiquement, ce doit être impressionnant, j'imagine.
Les séquelles de l'Apartheid, le culte de Nelson Mandela devenu international. Très bien.
Mais que vais-je y faire au juste ? Me changer les idées pendant une semaine ?
Tenter de changer de vie en partant le plus loin possible ou repartir à zéro ?...
Je ne me donne pas trois jours.
Quand j'ai été capable de m'emmerder en Australie comme à New York.
Tout m'est bien égal si je ne suis pas dans le feu d'un volcan intérieur.
Si je ne suis pas porté par une passion dévorante pour me consumer.
Pourquoi suivrais-je des inconnus en Afrique du Sud ?...
Pour la beauté du geste ? Du coup de tête ?
Pour me convaincre à l'artillerie lourde que ma vie est extraordinaire ?
Ai-je besoin de cramer autant de pognon et de kérosène pour cela ?...
Non. Et mon travail ici peut l'attester. Il en témoigne. Depuis trois ans.
Si j'aime, et si l'on m'aime aussi fort en retour, eh bien, what else ?...
Un platane et une cabine téléphonique suffisent à faire de l'extraordinaire.
Quand je n'ai plus le goût de jouer la rock star esseulée dans sa limousine,
pleurant avec dignité sur sa solitude derrière ses lunettes noires et les vitres teintées.
Ah oui. Le concierge du Marriott ou du Hilton. Cela avait de l'allure.
La belle affaire quand on est seul ou dévasté par une histoire d'amour à l'agonie.
Je me fous de décortiquer du homard ou de sucer du sushi dans les restaurants lounge,
qui sont partout les mêmes, à Barcelone, Los Angeles, Moscou ou Singapour.
Je me fous des peignoirs nid d'abeille, du champagne et de ces putains d'orchidées.

J'en conviens, et c'est pour soulager mes lecteurs comme moi-même.
Et parmi mes lecteurs, je vise une personne en particulier qui me lit peut-être encore.
Je ne peux raisonnablement pas faire une quatrième année en boucle sur mon platane.
Même si l'exercice de style pourrait être intéressant et qu'on écrit toujours la même chose,
quoi que l'on vive, quoi qu'il nous arrive, nous sommes tous condamnés,
et ça vaut pour la littérature en général comme pour l'humanité entière,
à faire tourner les quatre ou cinq mêmes histoires indéfiniment.
L'idée, et ça vaut pour un platane et une cabine téléphonique,
est de dire les mêmes choses, mais différemment, en essayant de s'approcher au plus près,
c'est ce qui m'importe, de la réalité de ce que l'on peut vivre et ressentir.
Etre le plus précis possible sur l'essence d'une odeur, sur l'intensité d'une émotion.
Débrouiller les choses à la confusion des sentiments, des sensations, tirer sur chaque fil,
essayer de dire, de trouver des mots, pour tout ce que l'on a, tous, sur le bout de la langue,
ces choses autour desquelles nous tournons sans parvenir véritablement à les saisir.
C'est ma seule motivation. A la montagne de ce que j'ai vécu de bouleversements.
Tenter de m'expliquer à moi-même ce qui m'arrivait. Comme de t'en convaincre.
J'ai dû radoter. Répéter mille fois les mêmes choses. Mâcher les mêmes idées.
Mais toujours avec un regard neuf. Toujours vierge de tout ce qui a précédé.
Avec la rage au ventre d'être le plus proche possible de ce que j'éprouvais.
Avec une minutie chirurgicale. Répétant chaque jour les mêmes gestes.
Essayant d'aller toujours plus loin davantage. Sans peur de ce que je pouvais trouver.
Un safari en Afrique ? Le voyage est trop long pour si peu de bénéfices à mon goût.
Quand je sais où se trouve le puits de sensations fortes.
Qu'il n'est jamais qu'en moi-même. Où que je sois au monde.
Et aux violences fabuleuses qui ont pu me traverser ces dernières lunes avec toi,
je pourrais aussi bien vivre dans un petit studio de vingt mètres carrés à Perpignan,
quand tout, de l'espace, la beauté, la grandeur, tout ce dont j'ai besoin pour exister et sourire,
je l'ai dans ma petite caboche de petit poète raté mais amoureux.

Je peux changer mon fusil d'épaule. C'est l'autre épaule d'un même buste. Et le même fusil.
Je n'arrêterai d'écrire qu'en arrêtant de respirer. Et inversement. C'est ma seule façon d'être.
Quitte à me faire les questions et les réponses quand on ne m'y oppose rien.
C'est pour combler le silence que j'écris. Comme d'autres peuvent partir en Afrique du Sud.
Dans ces nuits où j'écoute de la musique brésilienne à fond dans mes écouteurs
pour ne pas m'entendre hurler moi-même, et qu'il faut que je serre les dents.
Je n'ai pas l'intention de passer l'arme à gauche. Et je ne m'en vais pas.
Je mobilise au contraire, après la tempête, les forces qu'il me reste pour aller de l'avant.
Le platane est rincé par l'orage. Et je suis sur le pont pour continuer mon œuvre.
J'ai appris avec toi mon amour que j'étais meilleur écrivain heureux que malheureux.
Lorsque je pensais jusqu'alors n'avoir un peu d'allure qu'en étant dans le noir,
dans la cruauté du désespoir, et les désillusions amères.
Et des valeurs premières que l'on peut bien moquer, sont revenues triomphantes avec toi.
Et je n'ai eu d'autres choix que de refléter ici tout le soleil que tu m'as mis dans la tronche.
Pas pour devenir un auteur du bonheur comme on trouve une niche éditoriale,
mais parce que c'était ce que je vivais au plus profond de mon être, et que,
je l'ai déjà écrit, le bonheur, comme le malheur, doit être partagé pour être supportable,
surtout quand il atteint d'aussi hauts sommets d'intensité, qui peuvent bien renvoyer Paris,
New York, et même Johannesburg à leurs études, comme à leur vacuité.
Je m'emmerde à la plage. Je m'emmerde dans les bars. Je m'emmerde aux spectacles.
Je m'emmerde partout où il ne se passe rien. Et je n'ai plus l'âge d'aimer perdre mon temps.
Puisque je m'ennuie, comme tout le monde, à tout ce qui ne se passe pas en moi.
Je m'épuise peut-être si les mots que j'emploie ne savent plus se frayer un chemin jusqu'à toi.
S'ils ne résonnent plus. S'ils ne t'évoquent plus rien. S'ils ne t'insufflent plus aucune énergie.
Quand j'ai toujours à cœur qu'ils te donnent du courage si tu en manques, s'il t'en faut,
comme de la confiance en toi, en moi, en nous, dans l'univers entier et au destin peut-être.
Mais il est toujours essentiel et vital pour moi de graver quelque part dans ce monde,
même en manquant ma cible, tout ce que je refuse de voir gâché ou perdu,
quand la seule haine dont je suis capable est celle que je nourris toujours
contre le renoncement et ce qui laisse entendre qu'on fait tout ça pour rien.

 

Philippe LATGER
Juillet 2013 à Perpignan

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Avis aux rescapés

Publié le

Entre deux. Je ne suis plus conscient de mon corps.
Je flotte de fatigue. Je dérive lentement.
Je sens l'éloignement s'enrouler dans le poil de mes jambes.
Le dos dans les oreillers. Les yeux fermés. Je me disloque.
Le courant d'air est aussi chaud que mon lit bien trop moite.
Ma peau luisante. Une main ouverte remonte à l'intérieur de ma cuisse.
Je sens le sang affluer dans les zones sensibles. A la caresse ou au supplice chinois.
De ces doigts qui réagissent à ma peau qui frissonne et devient chair de poule.
Dans cette chaleur tropicale étouffante qui enfle les veines de mon cou, de mes tempes.
Sur mes pieds, les mollets, les genoux, le vent de l'extérieur s'est frayé un chemin.
Plus frais que l'air ambiant. Le contraste est saisissant. Agréable. Erotique.
La main hésite. Cherche un moyen de s'arranger du tissu d'un caleçon,
qui me caresse soudain avec elle, me touche tout ce dont elle ne s'occupe pas.
Le corps spongieux qu'elle saisit se gorge de sensations toujours aussi étranges.
Se dresse entre ses doigts qui l'encouragent. Et bientôt, sa croissance est telle
que la main donne de l'envergure à des mouvements réguliers qui l'accompagnent,
puis semble chercher à m'arracher ce pieu planté dans mon ventre, et ses racines avec lui.
Dans leurs ramifications dont je prends conscience dans l'aine, sous mes abdominaux,
et dans mes testicules que la main roule l'un contre l'autre avec mille précautions,
avant de revenir à la branche qui vibre, dont la sève prend racine jusqu'aux derniers orteils,
comme si le flux remontait toutes mes jambes, convergeait de tous mes membres,
avec la rage du fleuve dans les rapides, prête à faire exploser l'écorce de mon tronc.
La main perverse relâche sa prise, désamorce soudain l'éruption annoncée,
me laissant pantelant, à deux doigts de perdre tout contrôle, me laisse reprendre mon souffle,
mes esprits, et je me tords à sa progression crapuleuse qui effleure mon torse avec lenteur,
vient titiller des tétons érectiles pleins d'électricité, et l'irradiation se propage alentour
et j'ai comme des fourmis que la main se décide à broyer en malaxant mes muscles.
Elle palpe l'un de me pectoraux quand une autre revient pétrir mon sexe avec acharnement.
Les yeux fermés, toujours, je sens qu'on m'écarte les cuisses pour se faciliter la tâche,
quand une chose nerveuse et d'humide vient me mouiller les lèvres et me forcer la bouche.
Une langue que je ne refuse pas s'active frénétiquement dans ma cavité buccale
quand la mienne se met en mouvement pour l'appuyer, la chercher, l'enduire de salive,
alors qu'une troisième main me masse le bas-ventre, qu'une deuxième bouche s'invite
à ce baiser qui me fait perdre pied, dans lequel je bascule, à ne plus savoir qui fait quoi,
combien nous sommes, et je deviens un corps, un mélange de corps non identifiés,
lascifs, déterminés, et je deviens ma queue qu'une nouvelle bouche se plaît à honorer,
se délectant du liquide séminal à peine citronné qui perle à mon méat et coule sur mon gland.
Je ne sais plus qui je suis. Si ces mains sont les miennes, si c'est encore mon sexe.
Ecumant... Lorsqu'une sensation humide, onctueuse, insupportable, prépare l'aspersion
du foutre, à son geyser, la colonne de lave qu'on ne peut contenir à tant de voluptés,
qui éclabousse dans un râle et des spasmes nerveux tout ce qui est sur son passage,
et peut pleuvoir partout en pluie d'après l'orage pour l'étaler surtout où il ne sert à rien.

 

Philippe LATGER
Juillet 2013 à Perpignan

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Avant la douche

Publié le

Entre deux. Je ne suis plus conscient de mon corps.
Je flotte de fatigue. Je dérive lentement.
Je sens l'éloignement s'enrouler dans le poil de mes jambes.
Le dos dans les oreillers. Les yeux fermés. Je me disloque.
Le courant d'air est aussi chaud que mon lit bien trop moite.
Ma peau luisante. Une main ouverte remonte à l'intérieur de ma cuisse.
Je sens le sang affluer dans les zones sensibles. A la caresse ou au supplice chinois.
De ces doigts qui réagissent à ma peau qui frissonne et devient chair de poule.
Dans cette chaleur tropicale étouffante qui enfle les veines de mon cou, de mes tempes.
Sur mes pieds, les mollets, les genoux, le vent de l'extérieur s'est frayé un chemin.
Plus frais que l'air ambiant. Le contraste est saisissant. Agréable. Erotique.
La main hésite. Cherche un moyen de s'arranger du tissu d'un caleçon,
qui me caresse soudain avec elle, me touche tout ce dont elle ne s'occupe pas.
Le corps spongieux qu'elle saisit se gorge de sensations toujours aussi étranges.
Se dresse entre ses doigts qui l'encouragent. Et bientôt, sa croissance est telle
que la main donne de l'envergure à des mouvements réguliers qui l'accompagnent,
puis semble chercher à m'arracher ce pieu planté dans mon ventre, et ses racines avec lui.
Dans leurs ramifications dont je prends conscience dans l'aine, sous mes abdominaux,
et dans mes testicules que la main roule l'un contre l'autre avec mille précautions,
avant de revenir à la branche qui vibre, dont la sève prend racine jusqu'aux derniers orteils,
comme si le flux remontait toutes mes jambes, convergeait de tous mes membres,
avec la rage du fleuve dans les rapides, prête à faire exploser l'écorce de mon tronc.
La main perverse relâche sa prise, désamorce soudain l'éruption annoncée,
me laissant pantelant, à deux doigts de perdre tout contrôle, me laisse reprendre mon souffle,
mes esprits, et je me tords à sa progression crapuleuse qui effleure mon torse avec lenteur,
vient titiller des tétons érectiles pleins d'électricité, et l'irradiation se propage alentour
et j'ai comme des fourmis que la main se décide à broyer en malaxant mes muscles.
Elle palpe l'un de me pectoraux quand une autre revient pétrir mon sexe avec acharnement.
Les yeux fermés, toujours, je sens qu'on m'écarte les cuisses pour se faciliter la tâche,
quand une chose nerveuse et d'humide vient me mouiller les lèvres et me forcer la bouche.
Une langue que je ne refuse pas s'active frénétiquement dans ma cavité buccale
quand la mienne se met en mouvement pour l'appuyer, la chercher, l'enduire de salive,
alors qu'une troisième main me masse le bas-ventre, qu'une deuxième bouche s'invite
à ce baiser qui me fait perdre pied, dans lequel je bascule, à ne plus savoir qui fait quoi,
combien nous sommes, et je deviens un corps, un mélange de corps non identifiés,
lascifs, déterminés, et je deviens ma queue qu'une nouvelle bouche se plaît à honorer,
se délectant du liquide séminal à peine citronné qui perle à mon méat et coule sur mon gland.
Je ne sais plus qui je suis. Si ces mains sont les miennes, si c'est encore mon sexe.
Ecumant... Lorsqu'une sensation humide, onctueuse, insupportable, prépare l'aspersion
du foutre, à son geyser, la colonne de lave qu'on ne peut contenir à tant de voluptés,
qui éclabousse dans un râle et des spasmes nerveux tout ce qui est sur son passage,
et peut pleuvoir partout en pluie d'après l'orage pour l'étaler surtout où il ne sert à rien.

 

Philippe LATGER
Juillet 2013 à Perpignan

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